Commentaire de saint Jean Chrysostome

sur l'Evangile selon Saint Matthieu

PREMIERE PARTIE (I à XIII)

Traduction sous la direction de M. Jeannin, Bar-Le-Duc, 1865

 

Commentaire de saint Jean Chrysostome. 1

sur l'Evangile selon Saint Matthieu. 1

PREMIERE PARTIE (I à XIII) 1

Résumés. 4

AVERTISSEMENT. 31

HOMÉLIE PREMIERE : D’où vient que Dieu a donné l’Ecriture aux hommes. Quand et comment furent promulguées la loi ancienne et la loi nouvelle. 33

HOMELIE II: 1. Description du royaume du ciel. Pourquoi David est mentionné le premier dans la généalogie du Christ. 43

HOMELIE III: LIVRE DE LA GÉNÉRATION DE JÉSUS-CHRIST, FILS DE DAVID, FILS D’ABRAHAM. (CHAP. I, V. 1, JUSQU’AU VERSET 16.) 51

HOMELIE IV: DONC, D’ABRAHAM JUSQU’A DAVID, QUATORZE GÉNÉRATIONS ; DE DAVID JUSQU’À LA TRANSMIGRATION BABYLONE, QUATORZE GÉNÉRATIONS; ET DE LA TRANSMIGRATION DE BABYLONE JUSQU’A JÉSUS-CHRIST, QUATORZE GÉNÉRATIONS (CHAP. I,17, JUSQU’AU VERS. 21). 58

HOMÉLIE V: «OR TOUT CECI S’EST FAIT POUR ACCOMPLIR CE QUE LE SEIGNEUR AVAIT DIT PAR LE PROPHÈTE EN CES TERMES : UNE VIERGE CONCEVRA ET ENFANTERA UN FILS, A QUI ON DONNERA LE NOM D’EMMANUEL, C’EST-A-DIRE, DIEU AVEC NOUS, ETC. » (CHAP. I, 22, JUSQU’AU CHAP. II, 23.) 73

HOMELIE VI: « JÉSUS DONC ÉTANT NÉ A BETHLÉEM, QUI EST DANS LA TRIBU DE JUDA AU TEMPS DU ROI HÉRODE, DES MAGES VINRENT DE L’ORIENT A JÉRUSALEM .- ET ILS DEMANDÈRENT, OU EST LE ROI DES JUIFS QUI EST NOUVELLEMENT NÉ? CAR NOUS AVONS VU SON ÉTOILE DANS L’ORIENT, ET NOUS SOMMES VENUS L’ADORER, ETC. » (CHAP. II, 1, JUSQU’AU VERSET 4.) 80

HOMÉLIE VII: HÉRODE AYANT ASSEMBLÉ TOUS LES PRINCES DES PRÊTRES ET LES DOCTEURS DU PEUPLE, S’ENQUIT D’EUX OU DEVAIT NAITRE LE CHRIST. — ET ILS LUI DIRENT QUE C’ÉTAIT A BETHLÉEM DE LA TRIBU DE JUDA, SELON CE QUI A ÉTÉ ÉCRIT PAR LE PROPHÈTE: — ET VOUS, BETHLÉEM, TERRE DE JUDA, VOUS N’ÊTES PAS LA PLUS PETITE PARMI LES PRINCIPALES VILLES DE JUDA; CAR DE VOUS SORTIRA LE PRINCE QUI SERA LE PASTEUR DE MON PEUPLE D’ISRAËL, » ETC. (CHAP. II, 4, 5, 6, JUSQU’AU VERSET 12.) 90

HOMELIE VIII: « ET ÉTANT ENTRÉS DANS LA MAISON, ILS TROUVÈRENT L’ENFANT AVEC MARIE SA MÈRE, ET SE PROSTERNANT EN TERRE, ILS L’ADORÈRENT. ET OUVRANT LEURS TRÉSORS, ILS LUI OFFRIRENT POUR PRÉSENTS, DE L’OR, DE L'ENCENS ET DE LA MYRRHE,» ETC. (CHAP. II, 11, JUSQU’AU VERSET 16.) 98

HOMÉLIE IX: « ALORS HÉRODE VOYANT QUE LES MAGES S’ÉTAIENT MOQUÉS DE LUI, ENTRA EN UNE EXTRÊME COLÈRE, ET ENVOYANT DE SES GENS, IL FIT TUER TOUS LES ENFANTS QUI ÉTAIENT DANS BETHLÉEM ET DANS TOUT LE PAYS D’ALENTOUR, ÂGÉS DE DEUX ANS ET AU-DESSOUS, SELON LE TEMPS QU’IL S’ÉTAIT FAIT MARQUER EXACTEMENT PAR LES MAGES, » ETC. (CHAP II, v. 16, JUSQU’AU CHAP. III.) 105

HOMÉLIE X: « EN CE TEMPS-LA JEAN-BAPTISTE VINT PRECHER AU DESERT DE LA JUDEE - EN DISANT : FAITES PENITENCE, CAR LE ROYAUME DES CIEUX EST PROCHE, » ETC. (CHAP. III, 1, JUSQU’AU VERSET 7.) 114

HOMÉLIE XI: «MAIS JEAN VOYANT PLUSIEURS DES PHARISIENS ET DES SADDUCÉENS QUI VENAIENT A SON BAPTÊME, IL LEUR DIT : RACE DE VIPÈRES, QUI VOUS A AVERTIS DE FUIR DEVANT LA COLÈRE, QUI EST PRÊTE A TOMBER SUR VOUS? » ETC. (CHAP. III, 7, JUSQU’AU verset 12) 122

HOMÉLIE XII: « ALORS JÉSUS VINT DE GALILÉE AU JOURDAIN TROUVER JEAN POUR ÊTRE BAPTISÉ PAR LUI. MAIS JEAN L’EN EMPÊCHAIT EN DISANT : C’EST MOI QUI AI BESOIN D’ÊTRE BAPTISE PAR VOUS, ET VOUS VENEZ A MOI. » (CHAP. III, 13-14, JUSQU’AU CHAP. IV) 133

HOMÉLIE XIII: « ALORS JÉSUS FUT EMMENÉ PAR L’ESPRIT DANS L’ESPRIT DANS LE DÉSERT POUR ÊTRE PAR LE DÉMON. » ETC. (CHAP. IV, 1, JUSQU’AU VERSET 12.) 140

HOMÉLIE XIV: « JÉSUS AYANT ENTENDU DIRE QUE JEAN AVAIT ETE MIS EN PRISON, SE RETIRA DANS LA GALILEE.- ET LAISSANT NAZARETH, IL VINT DEMEURER A CAPHARNAÜM, QUI EST PROCHE DE LA MER, SUR LES CONFINS DE ZABULON ET DE NEPHTALI, » ETC. (CHAP. IV. 12, 13, JUQU’AU CHAP. V.) 150

HOMÉLIE XV: « JÉSUS VOYANT TOUT CE PEUPLE, MONTA SUR UNE MONTAGNE, ET S’ETANT ASSIS, SES DISCIPLES S’APPROCHERENT DE LUI. » (CHAP. V, 1, JUSQU’AU VERSET 17.) 156

HOMÉLIE XVI: « NE PENSEZ PAS QUE JE SOIS VENU DÉTRUIRE LA LOI OU LES PROPHETES. » (CHAP. V, 17, JUSQU’AU V. 27.) 173

HOMÉLIE XVII: « VOUS SAVEZ QU’IL A ÉTÉ DIT AUX ANCIENS: VOUS NE COMMETTREZ POINT D’ADULTÈRE .- MAIS MOI JE VOUS DIS QUEQUICONQUE REGARDERA UNE FEMME, AVEC UN MAUVAIS DÉSIR POUR ELLE, A DEJA COMMIS L’ADULTÈRE DANS SON COEUR. » (CHAP. V, 27 JUSQU’AU VERSET 38 ) 190

HOMÉLIE XVIII: VOUS AVEZ APPRIS QU’IL A ETE DIT : ŒIL POUR ŒIL, DENT POUR DENT.- ET MOI JE VOUS DIS DE NE POIT RESISTER AU MECHANT ; MAIS SI QUELQU’UN VOUS DONNE UN SOUFFLET SUR LA JOUE DROITE, PRÉSENTEZ-LUI ENCORE L’AUTRE.- SI QUELQU’UN VEUT VOUS FAIRE UNE QUERELLE POUR VOUS PRENDRE VOTRE ROBE, LAISSEZ-LUI ENCORE EMPORTER VOTRE MANTEAU. » (CHAP. V, 38, 39, 40, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE.) 200

HOMELIE XIX : « PRENEZ BIEN GARDE DE NE FAIRE PAS VOS AUMÔNES DEVANT LES HOMMES POUR EN ÊTRE REGARDÉS. » (CHAP. VI, 1, JUSQU’AU VERSET 16) 209

HOMÉLIE XX: « LORSQUE VOUS JEUNEZ, NE SOYEZ POINT TRISTES COMME LES HYPOCRITES QUI PARAISSENT AVEC UN VISAGE DÉFIGURÉ, AFIN QUE LES HOMMES CONNAISSENT QU’ILS JEUNENT. JE VOUS DIS EN VÉRITÉ QU’ILS ONT DÉJA REÇU LEUR RÉCOMPENSE. — MAIS VOUS, LORSQUE VOUS JEUNEZ, PARFUMEZ VOTRE TÊTE, ET LAVEZ VOTRE VISAGE. — AFIN DE NE PAS FAIRE PARAÎTRE AUX HOMMES QUE VOUS JEUNEZ, MAIS SEULEMENT A VOTRE PÈRE QUI EST PRÉSENT DANS LES LIEUX LES PLUS SECRETS, ET VOTRE PÈRE QUI VOIT CE QU’IL Y A DE PLUS SECRET, VOUS EN RÉCOMPENSERA. » (CHAP. VI, 16, 17, 18 ; JUSQU’AU VERSET 24.) 223

HOMÉLIE XXI: « NUL NE PEUT SERVIR DEUX MAÎTRES, CAR OU IL HAIRA L’UN, ET AIMERA L’AUTRE; OU IL S’ATTACHERA À L’UN, ET MÉPRISERA L’AUTRE » CHAP. VI, 24, JUSQU’AU VERSET 28.) 231

HOMÉLIE XXII: «POURQUOI DE MÊME VOUS METTEZ-VOUS EN PEINE POUR LE VÊTEMENT CONSIDEREZ COMMENT CROISSENT LES LIS DES CHAMPS. ILS NE TRAVAILLENT POINT, » ETC. (CHAP. VI, 28, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE.) 237

HOMÉLIE XXIII: « NE JUGEZ POINT AFIN QUE VOUS NE SOYEZ POINT JUGÉS.- PARCE QUE VOUS SEREZ JUGÉS SELON QUE VOUS AUREZ JUGÉ LES AUTRES, ET ON SE SERVIRA ENVERS VOUS DE LA MÊME MESURE DONT VOUS VOUS SEREZ SERVIS ENVERS EUX, » ETC. (CHAP. VII, 1, 2, JUSQU’AU VERSET 21.) 246

HOMÉLIE XXIV: « TOUS CEUX QUI ME DISENT : SEIGNEUR, SEIGNEUR, N’ENTRERONT PAS DANS LE ROYAUME DES CIEUX, MAIS CELUI-LA SEUL Y ENTRERA QUI FAIT LA VOLONTÉ DE MON PÈRE QUI EST DANS LE CIEL. » (CHAP. VII, 21, JUSQU’AU VERSET 28) 260

HOMÉLIE XXV: « JÉSUS AYANT ACHEVÉ CES DISCOURS, LES PEUPLES ÉTAIENT RAVIS EN ADMIRATION DE SA DOCTRINE. — CAR IL LES ENSEIGNAIT COMME AYANT AUTORITÉ ET NON PAS COMME LES DOCTEURS DE LA LOI. » (CHAP. VII, 28, 29, JUSQU’AU VERSET 5 DU CHAP. VIII.) 267

HOMÉLIE XXVI: « ET JÉSUS ÉTANT ENTRÉ A CAPHARNAÜM, UN CENTENIER VINT A LUI LE SUPPLIANT, ET LUI DISANT : SEIGNEUR, MON SERVITEUR EST MALADE DE PARALYSIE DANS MA MAISON, ET IL EST EXTRÊMEMENT TOURMENTÉ. » (CHAP. VIII, 5, JUSQU’AU VERSET 14) 274

HOMÉLIE XXVII: « OR JÉSUS ÉTANT DANS LA MAISON DE PIERRE, VIT SA BELLE-MÈRE QUI ÉTAIT AU LIT ET AVAIT LA FIÈVRE. — IL LUI TOUCHA LA MAIN ET LA FIÈVRE LA QUITTA, ET, S’ÉTANT LEVÉE, ELLE LES SERVAIT. » (CHAP. VIII, 14, 15.) 285

HOMÉLIE XXVIII: « JÉSUS ÉTANT ENTRÉ DANS UNE BARQUE, SES DISCIPLES LE SUIVIRENT ; ET AUSSITÔT UNE GRANDE TEMPÊTE S’ÉLEVA SUR LA MER, EN SORTE QUE LA BARQUE ÉTAIT COUVERTE DES FLOTS, ET LUI CEPENDANT DORMAIT. » (CHAP. VIII, 23, 24, JUSQU’À LA FIN DU CHAPITRE.) 293

HOMÉLIE XXIX: « ET JÉSUS ÉTANT ENTRÉ EN UNE BARQUE PASSA AU-DELA DE L’EAU ET VINT EN SA VILLE. » (CHAP. IX, 1, JUSQU’AU VERSET 9) 302

HOMÉLIE XXX: « ET JÉSUS SORTANT DE LÀ, VIT EN PASSANT UN HOMME QUI ETAIT ASSIS AU BUREAU DES IMPOTS, NOMME MATTHIEU, AUQUEL IL DIT : SUIVEZ-MOI, ET LUI SE LEVANT, LE SUIVIT. » (CHAP. IX, 9, JUSQU’AU VERSET 19.) 306

HOMÉLIE XXXI: « COMME JÉSUS DISAIT CECI, LE CHEF DE LA SYNAGOGUE S’APPROCHA DE LUI, ET IL L’ADORAIT EN LUI DISANT : SEIGNEUR, MA FILLE EST MORTE PRESENTEMENT, MAIS VENEZ LUI IMPOSER LES MAINS, ET ELLE VIVRA. » (CHAP. IX, 18, JUSQUES AU VERSET 27.) 316

HOMÉLIE XXXII: « COMME JÉSUS SORTAIT DE CE LIEU, DEUX AVEUGLES LE SUIVIRENT, CRIANT APRES LUI ET DISANT : FILS DE DAVID, AYEZ PITIE DE NOUS. » (CHAP. IX, 27. JUSQU’AU VERSET 16 DU CHAP. X) 324

HOMÉLIE XXXIII: « JE VOUS ENVOIE COMME DES BREBIS AU MILIEU DES LOUPS. SOYEZ DONC PRUDENTS COMME DES SERPENTS ET SIMPLES COMME DES COLOMBES. » (CHAP. X, 16 JUSQU’AU VERSET 25. ». 337

HOMÉLIE XXXIV: ALORS DONC QU’ILS VOUS PERSÉCUTERONT DANS UNE VILLE, FUYEZ DANS UNE AUTRE. JE VOUS DIS EN VÉRITÉ QUE VOUS N’AUREZ PAS ACHEVÉ DE PARCOURIR TOUTES LES VILLES D’ISRAËL, QUE LE FILS DE L’HOMME NE SOIT VENU. » (CHAP. X, 23, JUSQU’AU VERSET 34) 348

HOMÉLIE XXXV: « NE PENSEZ PAS QUE JE SOIS VENU POUR APPORTER LA PAIX SUR LA TERRE ; JE NE SUIS PAS VENU POUR Y APPORTER LA PAIX, MAIS L’ÉPÉE. CAR JE SUIS VENU POUR SEPARER L’HOMME D’AVEC SON PERE, ET LA FILLE D’AVEC SA MÈRE, ET LA BELLE-FILLE D’AVEC SA BELLE-MERE. ET L’HOMME AURA POUR ENNEMIS CEUX DE SA PROPRE MAISON. » (CHAP. X, 31, 35, 36, JUSQU’A LA FIN DU CHAPITRE) 357

HOMÉLIE XXXVI: JÉSUS AYANT ACHEVÉ DE DONNER CES INSTRUCTIONS A SES DOUZE DISCIPLES, IL PARTIT DE LÀ POUR S’EN ALLER ENSEIGNER ET PRÊCHER DANS LES VILLES DE CETTE CONTRÉE » (CHAP. XI, 1, JUSQU’AU VERSET 7.) 366

HOMÉLIE XXXVII: « MAIS COMME ILS S‘EN ALLAIENT, JÉSUS COMMENÇA A DIRE AU PEUPLE, EN PARLANT DE JEAN : QU’ÊTES-VOUS ALLÉS VOIR DANS LE DÉSERT? UN ROSEAU AGITÉ DU VENT ? QU’ÊTES-VOUS, DIS-JE, ALLÉS VOIR ? UN HOMME VÊTU AVEC LUXE ET AVEC MOLLESSE? VOUS SAVEZ QUE CEUX QUI S’HABILLENT DE CETTE SORTE SONT DANS LES MAISONS DES ROIS. » (CHAP. XI, 7, JUSQU’AU VERSET 25.) 373

HOMÉLIE XXXVIII: « EN CE TEMPS-LA JÉSUS PASSAIT, UN JOUR DE SABBAT, A TRAVERS LES BLÉS ; ET SES DISCIPLES, AYANT FAIM, SE MIRENT A ROMPRE DES ÉPIS ET A MANGER. CE QUE VOYANT LES PHARISIENS, ILS LUI DIRENT : VOILA VOS DISCIPLES QUI FONT CE QU’IL N’EST POINT PERMIS DE FAIRE AU JOUR DU SABBAT. » (CHAP. XI, 1. 2, JUSQUES AU VERSET 9.) 384

HOMÉLIE XXXIX: « ALORS JÉSUS DIT CES PAROLES : JE VOUS RENDS GLOIRE, MON PÈRE, SEIGNEUR DU CIEL ET DE LA TERRE, DE CE QUE VOUS AVEZ CACHÉ CES CHOSES AUX SAGES ET AUX PRUDENTS, ET QUE VOUS LES AVEZ RÉVÉLÉS AUX SIMPLES ET AUX PETITS. OUI, MON PÈRE, PARCE QUIL VOUS A PLU AINSI. » (CHAP. XI. 25,26, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE) 390

HOMÉLIE XL: « JÉSUS ÉTANT PARTI DE LA, VINT EN LEUR SYNAGOGUE. ET COMME IL S’Y TROUVA UN HOMME QUI AVAIT LA MAIN DESSÉCHÉE, ILS LUI DEMANDÈRENT S’IL ÉTAIT PERMIS DE GUÉRIR LE JOUR DU SABBAT, POUR AVOIR UN SUJET DE L’ACCUSER. » (CHAP. XII, 9,10, JUSQU’AU VERSET 25) 396

HOMELIE XLI : « JÉSUS CONNAISSANT LEURS PENSÉES LEUR DIT : TOUT ROYAUME DIVISÉ CONTRE LUI-MÊME SERA RUINÉ ; ET TOUTE VILLE OU TOUTE MAISON DIVISÉE CONTRE ELLE-MÊME NE POURRA SUBSISTER. QUE SI SATAN CHASSE SATAN, IL EST DIVISÉ CONTRE LUI-MÊME. COMMENT DONC SON ROYAUME SUBSISTERA-T-IL ? » (CHAP. XII, 25, 26, JUSQU’AU VERSET 33.) 403

HOMÉLIE XLII: « OU DITES QUE L’ARBRE EST BON ET QUE LE FRUIT AUSSI EN EST BON, OU DITES QUE L’ARBRE EST MAUVAIS ET QUE LE FRUIT AUSSI EN EST MAUVAIS. CAR C’EST PAR LE FRUIT QUE L’ON CONNAÎT L’ARBRE. » (CHAP. XII, 33, JUSQU’AU VERSET 38.) 410

HOMÉLIE XLIII: « ALORS QUELQUES-UNS DES DOCTEURS DE LA LOI ET DES PHARISIENS LUI DIRENT: MAÎTRE, NOUS VOU DRIONS BIEN QUE VOUS NOUS FISSIEZ VOIR QUELQUE PRODIGE. MAIS IL LEUR RÉPONDIT : CETTE RACE MÉCHANTE ET ADULTÈRE DEMANDE UN PRODIGE., ET ON NE LUI EN ACCORDERA POINT D’AUTRE QUE CELUI DU PROPHÈTE JONAS. » (CHAP. XII, 38, 39, JUSQU’AU VERSET 46.) 417

 

Résumés

 

 

HOMÉLIE PREMIERE

ANALYSE.

1. D’où vient que Dieu adonné l’Ecriture aux hommes. Quand et comment furent promulguées la loi ancienne et la loi nouvelle. 2. Heureux effets de l’Evangile. — Des différences qui existent entre les évangiles. 3. A quelle occasion saint Matthieu écrivit son évangile. 4. Des pêcheurs et des gens sans lettres n’eussent pas été susceptibles d’une si haute sagesse sans le secours de la puissance divine.5. La sagesse évangélique, bien supérieure à la philosophie ancienne, règne par tout l’univers chez les barbares comme chez les peuples civilisés et jusque dans les déserts habités par les solitaires.6. Des questions à résoudre touchant la généalogie du Sauveur.7. et 8. Nécessité d’écouter la parole de Dieu. Entrons dans la cité céleste à la suite de saint Matthieu qui nous y servira de guide et nous en montrera toutes les beautés.

 

HOMÉLIE II.

Analyse

1. Description du royaume du ciel. Pourquoi David est mentionné le premier dans la généalogie du Christ.2. Le Christ est le lien qui unit les deux Testaments et les deux natures divine et humaine.3. L’Ancien Testament contient la figure, le Nouveau, la vérité. — Gloire de David. — Question touchant la généalogie du Christ.4.Pourquoi saint Matthieu décrit-il la généalogie de Joseph et non celle de Marie? 5 et 6. Exhortation à écouter et à pratiquer la parole de Dieu. — Qu’il est nécessaire à tout le monde de lire l’Ecriture sainte.

 

HOMÉLIE III.

LIVRE DE LA GÉNÉRATION DE JÉSUS-CHRIST, FILS DE DAVID, FILS D’ABRAHAM. (CHAP. I, V. 1, JUSQU’AU VERSET 16.)

ANALYSE.

1. Pourquoi c’est la généalogie de Joseph et non celle de Marie qui se trouve ici décrite ? 2. Pourquoi nommer Thamar dans une généalogie du Fils de Dieu? Qu’il ne faut pas rougir de ses ancêtres. 3.et 4. Pourquoi Zara et Pharès sont-ils nommés tous les deux dans la généalogie du Christ? L’iniquité des parents ne nuit pas aux enfants qui ont de la piété, et réciproquement. 5.Exhortation il faut sanctifier toutes les bonnes oeuvres par l’humilité.

 

HOMÉLIE IV.

DONC, D’ABRAHAM JUSQU’A DAVID, QUATORZE GÉNERATIONS ; DE DAVID JUSQU’À LA TRANSMIGRATION BABYLONE, QUATORZE GÈNÉRATIONS; ET DE LA TRANSMIGRATION DE BABYLONE JUSQU’A JÉSUS-CHRIST, QUATORZE GÉNÉRATIONS (CHAP. I,17, JUSQU’AU VERS. 21).

ANALYSE.

1. Diverses questions sur la manière dont chaque Evangéliste a procédé. Miracles plus ou moins nécessaires et plus ou moins nombreux suivant les temps. Qu’on en vit sous Julien l’Apostat. 2. Diverses remarques sur la généalogie de Jésus-Christ par saint Matthieu. 3. Si nous ne pouvons pas savoir même comment la nature agit dans les autres femmes, serait-il convenable de scruter dans la Vierge l’opération du Saint-Esprit? 4. Eloge de saint Joseph. 5. Apparition de l’ange à Joseph. 6. et 7. Explication des paroles que l’ange adresse à Joseph. 8.-12. Exhortation à combattre ses passions et à faire l’aumône. Eloge de la pauvreté. Il la compare à la fournaise de Babylone.

 

HOMÉLIE V.

«OR TOUT CECI S’EST FAIT POUR ACCOMPLIR CE QUE LE SEIGNEUR AVAIT DIT PAR LE PROPHÈTE EN CES TERMES : UNE VIERGE CONCEVRA ET ENFANTERA UN FILS, A QUI ON DONNERA LE NOM D’EMMANUEL, C’EST-A-DIRE, DIEU AVEC NOUS, ETC. » (CHAP. I, 22, JUSQU’AU CHAP. II, 23.)

ANALYSE

1. Que le tumulte du monde fait perdre le fruit de l’instruction entendue à l’Eglise. 2. Pourquoi l’ange renvoie Joseph au prophète Isaïe? Pourquoi le Christ n’est pas appelé vulgairement Emmanuel. Que la version des Septante est préférable aux autres. 3.Marie demeure vierge après l’enfantement. 4. et 5. Exhortation Qu’il faut joindre à l’invocation des Saints la pratique des bonnes oeuvres. Que l’aumône est une usure très avantageuse et très sainte.

 

HOMÉLIE VI.

« JÉSUS DONC ÉTANT NÉ A BETHLÉEM, QUI EST DANS LA TRIBU DE JUDA AU TEMPS DU ROI HÉRODE, DES MAGES VINRENT DE L’ORIENT A JÉRUSALEM .- ET ILS DEMANDÈRENT, OU EST LE ROI DES JUIFS QUI EST NOUVELLEMENT NÉ? CAR NOUS AVONS VU SON ÉTOILE DANS L’ORIENT, ET NOUS SOMMES VENUS L’ADORER, ETC. » (CHAP. II, 1, JUSQU’AU VERSET 4.)

ANALYSE

1. L’étoile qui apparut aux mages ne prouve pas que l’astrologie soit une science vraie, autrement comment expliquer que le Christ l’eût fait cesser ainsi que les autres prestiges des démons. 2. L’étoile qui annonça la naissance du Christ n’était pas du nombre des autres étoiles. 3. Pourquoi l’étoile apparut. 4. C’est par l’action de la grâce que les mages , en voyant l’étoile, prirent la résolution d’adorer Jésus. — Dieu influence la volonté sans détruire le libre arbitre. — Pourquoi Jérusalem se troubla en apprenant la naissance du Christ. 5. Les Juifs ne suivirent pas les mages, tant était grande leur souciance des choses du ciel . — Ils n’avaient pas la moindre étincelle de ce feu spirituel qui détruit dans le coeur l’amour des choses du siècle. 6. Contre le rire dissolu. 7 et 8. Contre les spectacles.

 

HOMÉLIE VII.

HÉRODE AYANT ASSEMBLÉ TOUS LES PRINCES DES PRÊTRES ET LES DOCTEURS DU PEUPLE, S’ENQUIT D’EUX OU DEVAIT NAITRE LE CHRIST. — ET ILS LUI DIRENT QUE C’ÉTAIT A BETHLÉEM DE LA TRIBU DE JUDA, SELON CE QUI A ÉTÉ ÉCRIT PAR LE PROPHÈTE: —ET VOUS, BETHLÉEM, TERRE DE JUDA, VOUS N’ÊTES PAS LA PLUS PETITE PARMI LES PRINCIPALES VILLES DE JUDA; CAR DE VOUS SORTIRA LE PRINCE QUI SERA LE PASTEUR DE MON PEUPLE D’ISRAËL, » ETC. (CHAP. II, 4, 5, 6, JUSQU’AU VERSET 12.)

ANALYSE

1. Des signes qui marquèrent la venue de Jésus-Christ. 2.Il sortira de Bethléem. Quelques-uns ont l’audace d’appliquer cet oracle à Zorobabel ; vive réfutation de cette erreur. 3. Aveuglement et inconséquence d’Hérode. 4. Sortie contre Marcion, Paul de Samozate et les Juifs. 5-7. Comment on doit aller à la sainte communion. — Que les préceptes de l’Evangile sont communs à tous.- Péroraison éloquente contre les spectacles.

 

HOMÉLIE VIII.

« ET ÉTANT ENTRÉS DANS LA MAISON, ILS TROUVÈRENT L’ENFANT AVEC MARIE SA MÈRE, ET SE PROSTERNANT EN TERRE, ILS L’ADORÈRENT. ET OUVRANT LEURS TRÉSORS, ILS LUI OFFRIRENT POUR PRÉSENTS, DE L’OR, DE L'ENCENS ET DE LA MYRRHE," ETC. (CHAP. II,2, JUSQU’AU VERSET 16.)

ANALYSE

1. Les Mages adorent Jésus-Christ comme Dieu. 2. La fuite du Christ enfant en Egypte. 3. Eloge de saint Joseph. 4. La Judée chasse le Christ et l’Egypte le reçoit. — Etat florissant de la religion chrétienne en Egypte à l’époque de saint Chrysostome. 5. Saint Chrysostome propose à son peuple l’exemple des solitaires d’Egypte, et particulièrement de saint Antoine.

 

HOMÉLIE IX.

« ALORS HÉRODE VOYANT QUE LES MAGES S’ÉTAIENT MOQUÉS DE LUI, ENTRA EN UNE EXTRÊME COLÈRE, ET ENVOYANT DE SES GENS, IL FIT TUER TOUS LES ENFANTS QUI ÉTAIENT DANS BETHLÉEM ET DANS TOUT LE PAYS D’ALENTOUR, ÂGÉS DE DEUX ANS ET AU-DESSOUS, SELON LE TEMPS QU’IL S’ÉTAIT FAIT MARQUER EXACTEMENT PAR LES MAGES, » ETC. (CHAP II, v. 16, JUSQU’AU CHAP. III.)

ANA LYSE

1. Colère d’Hérode, il massacre les Innocents. 2 L’orateur repousse divers reproches faits à la divine providence, à propos du massacre des jeunes enfants de Bethléem. — Ceux qui supportent courageusement l’injustice n’en sont point lésés, quoiqu’ils paraissent l’être. 3. L’historien Josèphe et le roi Hérode. — Dieu accomplit ses desseins par les efforts que font les hommes pour les entraver et les contrarier. 4. La paix succède à l’épreuve. 5. et 6. Qu’il ne faut point s’enorgueillir des avantages de la naissance et des richesses.

 

HOMÉLIE X.

« EN CE TEMPS-LA JEAN-BAPTISTE VINT PRECHER AU DESERT DE LA JUDEE - EN DISANT : FAITES PENITENCE, CAR LE ROYAUME DES CIEUX EST PROCHE, » ETC. (CHAP. III, 1, JUSQU’AU VERSET 7.)

ANALYSE

1. Pourquoi le Christ se fait baptiser à l’âge de trente ans. 2. Saint Jean et son Baptême. 3. Accord de saint Jean-Baptiste et du prophète Isaïe. 4. Genre de vie de saint Jean-Baptiste. 5. La pénitence et les délices. 6. Saint Chrysostome exhorte son peuple à la vie réglée, à la pénitence, à la patience dans les afflictions.

 

HOMÉLIE XI.

«MAIS JEAN VOYANT PLUSIEURS DES PHARISIENS ET DES SADDUCÉENS QUI VENAIENT A SON BAPTÊME, IL LEUR DIT : RACE DE VIPÈRES, QUI VOUS A AVERTIS DE FUIR DEVANT LA COLÈRE, QUI EST PRÊTE A TOMBER SUR VOUS? » ETC. (CHAP. III, 7, JUSQU’AU verset 12)

ANALYSE

1. Pourquoi saint Jean-Baptiste s’indignait contre les pharisiens. 2. Ne dites pas : Nous avons Abraham pour père. 3. La crainte conduit à la pénitence. 4. L’efficace de la grâce. — Gratiae tò àxatextou. 5. et 6. Prédication de saint Jean-Baptiste, effrarante et rassurante à la fois. 7. et 8. Combien on doit craindre les supplices dont Dieu nous menace. – Comment il faut régler toute sa vie, et graver dans son coeur les vérités de l’Evangile.

 

HOMÉLIE XII.

« ALORS JESUS VINT DE GALILEE AU JOURDAIN TROUVER JEAN POUR ETRE BAPTISÉ PAR LUI. MAIS JEAN L’EN EMPÊCHAIT EN DISANT : C’EST MOI QUI AI BESOIN D’ÊTRE BAPTISE PAR VOUS, ET VOUS VENEZ A MOI. » (CHAP. III, 13-14, JUSQU’AU CHAP. IV)

ANALYSE

1. Pourquoi Jésus-Christ, le juste par excellence, vient-il au baptême, confondu dans la foule des pécheurs ? 2. Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; comment les Juifs sont-ils restés incrédules après avoir entendu venir du ciel cette voix miraculeuse ? 3. La foi se passe de la vision .— L’Esprit-Saint n’est pas moindre que le Christ. — Le Christ abroge le baptême et la pâque des Juifs. 4. et 5. Un chrétien doit mépriser tous les biens du monde comme indignes et rendre sa vie conforme à sa foi.

 

HOMÉLIE XIII.

« ALORS JÉSUS FUT EMMENÉ PAR L’ESPRIT DANS L’ESPRIT DANS LE DESERT POUR ETRE PAR LE DÉMON. » ETC. (CHAP. XIV, 1, JUSQU’AU VERSET 12.)

ANALYSE

1. Le jeûne, moyen efficace pour vaincre la tentation. 2. Si tu es le Fils de Dieu. Le démon avait entendu la voix qui disait : Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; et en ce moment il voyait Jésus-Christ tourmenté par la faim. Ce qu’il voyait semblait contredire ce qu’il avait entendu, et il ne savait pas à quoi s’en tenir, de là cette question : Si vous êtes le Fils de Dieu. 3. C’est par la patience que l’on triomphe du démon. 4. Rien ne rend esclave du démon comme la soif des richesses. 5. et 6. Combien nous devons veiller sur nous-mêmes et contre le démon qui nous tente sans cesse.- Que personne n’est exempt de tentations et que ce serait un grand mal de n’être pas tenté.

 

HOMÉLIE XIV.

« JESUS AYANT ENTENDU DIRE QUE JEN AVAIT ETE MIS EN PRISON, SE RETIRA DANS LA GALILEE.- ET LAISSANT NAZARETH, IL VINT DEMEURER A CAPHARNAUM, QUI EST PROCHE DE LA MER, SUR LES CONFINS DE ZABULON ET DE NEPHTALI, » ETC. (CHAP. IV. 12, 13, JUQU’AU CHAP. V.)

ANALYSE

1. Pourquoi la prédication de saint Jean-Baptiste précéda celle de Jésus-Christ. 2. L’obéissance que l’on doit à Jésus-Christ ne souffre pas de délai. 3. Le péché est le plus grand des maux. 4. Le défaut, de repentir irrite plus Dieu que le péché même. — Laideur d’une âme livrée au péché.

 

HOMÉLIE XV.

« JÉSUS VOYANT TOUT CE PEUPLE, MONTA SUR UNE MONTAGNE, ET S’ETANT ASSIS, SES DISCIPLES S’APPROCHERENT DE LUI. » (CHAP. V, 1, JUSQU’AU VERSET 17.)

ANALYSE

1. L’orateur réfute les Manichéens – Ce que le Christ dit à ses disciples, il le dit à tout l’univers. 2. et 3. Qu’il y a plusieurs sortes d’humilité. – De la consolation qui vient de Dieu, sa vertu. 4. 5. et 6. De la justice prise dans le sens général de la vertu. – Le Fils est égal au Père.- Vous êtes le sel de la terre. 7. Quelle gloire Jésus-Christ ose promettre dans l’avenir à ces pêcheurs, inconnus en leur pays durant leur vie. 8. Qu’une grande perdu ne peut rester cachée. - Egalité du Père avec le Fils. 9. et 10. Que tout cède à la vertu après qu’elle a cédé à la violence. – Comme on doit aimer et assister les pauvres.- Qu’on doit séparer ceux qu’on voit se battre dans les rues; et que si on était tué en le faisant on serait martyr.

 

HOMÉLIE XVI.

« NE PENSEZ PAS QUE JE SOIS VENU DÉTRUIRE LA LOI OU LES PROPHETES. » (CHAP. V, 17, JUSQU’AU V. 27.)

ANALYSE

1. Le Christ n’a point violé mais accompli la loi. — Pourquoi le Christ n’agit pas en tout comme ayant autorité. 2. Pourquoi le Christ ne dit pas toujours clairement qu’il est Dieu. — Contre les Manichéens. 3. Les préceptes du Christ sont le complément de la loi ancienne. 4. Minimus vocabitur in regno coelorum. Ce que cela signifie. 5. Pourquoi Jésus-Christ ne dit pas vous savez que j’ai dit, mais tous savez qu’il a été dit. — Contre les Manichéens. 6. Que la loi punit justement les crimes. 7. Les deux Testaments n’ont qu’un seul et même législateur. 8. Qu’il faut réprimer la colère. 9. La réconciliation avec un frère est un sacrifice agréable à Dieu. C’est le sacrifice de ceux qui ne sont pas initiés aux mystères. 10 et 11. Il faut travailler à vaincre ses passions. — Que l’espérance des dons du ciel doit adoucir toutes nos peines. — Que Dieu aide puissamment ceux qui s’efforcent de le servir.

 

HOMÉLIE XVII.

« VOUS SAVEZ QU’IL A ÉTÉ DIT AUX ANCIENS: VOUS NE COMMETTREZ POINT D’ADULTERE .- MAIS MOI JE VOUS DIS QUEQUICONQUE REGARDERA UNE FEMME, AVEC UN MAUVAIS DESIR POUR ELLE, A DEJA COMMIS L’ADULTÈRE DANS SON COEUR. » (CHAP. V, 27 JUSQU’AU VERSET 38 )

ANALYSE

1. et 2. Des regards impudiques. 3. Contre le luie des femmes et les femmes et les spectacles. 4. Pourquoi l’ancienne loi permettait l’acte de répudiation. 5. Sur les jurements. 6. Pourquoi la Loi nouvelle les défend? - Les mêmes choses permises ou défendues selon les temps.- La Loi nouvelle plus exigeante que l’ancienne.- 7. Moyen de se défaire d’une mauvaise habitude. — Saint Chrysostome repousse les applaudissements.

 

HOMÉLIE XVIII.

VOUS AVEZ APPRIS QU’IL A ETE DIT : ŒIL POUR ŒIL, DENT POUR DENT.- ET MOI JE VOUS DIS DE NE POIT RESISTER AU MECHANT ; MAIS SI QUELQU’UN VOUS DONNE UN SOUFFLET SUR LA JOUE DROITE, PRESENTEZ-LUI ENCORE L’AUTRE.- SI QUELQU’UN VEUT VOUS FAIRE UNE QUERELLE POUR VOUS PRENDRE VOTRE ROBE, LAISSEZ-LUI ENCORE EMPORTER VOTRE MANTEAU. » (CHAP. V, 38, 39, 40, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE.)

ANALYSE

1. Pourquoi certains préceptes de l’ancienne Loi étaient si peu relevés. 2. C’est par la patience qu’il faut vaincre. 3. Les hommes parfaits sont plus fort que le malheur. 4. Comment l’on doit se conduire envers les ennemis. On arrive au sommet de la perfection en cette matière par neuf différents degrés. - Le Christ modèle de patience et de charité. 5. et 6. Que nous devons nous prévenir les uns les autres par des déférences volontaires ; que rien n’est plus glorieux que d’être méprisé des hommes pour plaire à Dieu.

 

HOMÉLIE XIX.

« PRENEZ BIEN GARDE DE NE FAIRE PAS VOS AUMÔNES DEVANT LES HOMMES POUR EN ÊTRE REGARDÉS. » (CHAP. VI, 1, JUSQU’AU VERSET 169

ANALYSE

1. Que la vaine gloire assaillit même les bons. — Définition de la vraie aumône. 2. Dommage que porte l’ostentation. 3. C’est de l’élan de l’âme et non de la multiplicité des paroles que la prière a besoin. 4. A qui prie la persévérance est nécessaire. — Ils sont tous également nobles ceux qui peuvent appeler Dieu leur père. 5. La vertu ne dépend pas seulement de notre volonté mais aussi de la grâce d’En-Haut. 6. Il nous sera pardonné dans la mesure que nous aurons pardonné nous-mêmes. 7. Soyons les fils de Dieu, non-seulement par la grâce mais encore par les oeuvres. — Dieu nous aime plus qu’un père et une mère. 8. et 9. Que sous nous devons tenir très heureux de pouvoir obtenir le pardon de nos péchés, en pardonnant à ceux qui nous ont offensés.

 

HOMÉLIE XX.

« LORSQUE VOUS JEUNEZ, NE SOYEZ POINT TRISTES COMME LES HYPOCRITES QUI PARAISSENT AVEC UN VISAGE DÉFIGURÉ, AFIN QUE LES HOMMES CONNAISSENT QU’ILS JEUNENT. JE VOUS DIS EN VÉRITÉ QU’ILS ONT DÉJA REÇU LEUR RÉCOMPENSE. — MAIS VOUS, LORSQUE VOUS JEUNEZ, PARFUMEZ VOTRE TÊTE, ET LAVEZ VOTRE VISAGE. — AFIN DE NE PAS FAIRE PARAÎTRE AUX HOMMES QUE VOUS JEUNEZ, MAIS SEULEMENT A VOTRE PÈRE QUI EST PRÉSENT DANS LES LIEUX LES PLUS SECRETS, ET VOTRE PÈRE QUI VOIT CE QU’IL Y A DE PLUS SECRET, VOUS EN RÉCOMPENSERA. » (CHAP. VI, 16, 17, 18 ; JUSQU’AU VERSET 24.)

ANALYSE

I. Comment il faut entendre cette parole : Parfumez vos têtes. 2. Contre la feinte vertu. 3. Combien les richesses sont difficiles à conserver. — Ce que l’œil est au corps, l’âme l’est à l’homme. 4. De quelle manière les richesses deviennent fructueuses. 5.et 6. Qu’il faut tacher de vaincre l’avarice par la foi, et de rendre Dieu le dépositaire de notre bien .- Qu’on doit craindre d’être surpris par le jugement dernier, qui surprendra tout le monde.

 

HOMÉLIE XXI.

« NUL NE PEUT SERVIR DEUX MAÎTRES, CAR OU IL HAIRA L’UN, ET AIMERA L’AUTRE; OU IL S’ATTACHERA À L’UN, ET MÉPRISERA L’AUTRE » CHAP. VI, 24, JUSQU’AU VERSET 28.)

ANALYSE

1. Le Christ nous est utile en supprimant ce qui nous nuit. 2. Des maux qu’enfantent les richesses. 3. Le Nouveau comme l’Ancien Testament emprunte des exemples à l’histoire de la Nature. 4. Que les imparfaits ne doivent pas croire que la perfection soit impossible ; qu’ils doivent s’encourager par l’exemple des autre.

 

HOMÉLIE XXII.

«POURQUOI DE MÊME VOUS METTEZ-VOUS EN PEINE POUR LE VÊTEMENT CONSIDEREZ COMMENT CROISSENT LES LIS DES CHAMPS. ILS NE TRAVAILLENT POINT, » ETC. (CHAP. VI, 28, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE.)

ANALYSE

1. La beauté de la création proclame la sagesse de Dieu. 2. Dieu qui donne ce qui paraît superflu donnera à bien plus forte raison le nécessaire. 3. C’est par le secours de Dieu que nous faisons tout le bien que nous faisons. 4. Comment il faut comprendre le mot : Malitia dans cette parole : sufficit diei malitia sua.- Est-ce une consolation que le délai du supplice de l’enfer. 5. Il n’est pas de péché qui ne cède à la pénitence; des conditions d’une véritable prière. 6. Excellent modèle de la prière de la Chananéenne.

 

HOMÉLIE XXIII.

« NE JUGEZ POINT AFIN QUE VOUS NE SOYEZ POINT JUGÉS.- PARCE QUE VOUS SEREZ JUGÉS SELON QUE VOUS AUREZ JUGÉ LES AUTRES, ET ON SE SERVIRA ENVERS VOUS DE LA MÊME MESURE DONT VOUS VOUS SEREZ SERVIS ENVERS EUX, » ETC. (CHAP. VII, 1, 2, JUSQU’AU VERSET 21.)

ANALYSE

1. Nolite judicare, comment on doit entendre cette parole. 2. Ejice primum trabem de oculo tuo. 3. Les mystères se célébraient les portes closes, pourquoi? 4. Il faut persévérer dans la. prière. 5. De quelle manière la voie étroite devient commode. 6. Le démon substitue le mensonge à la vérité. 7. C’est une plus grande peine d’être privé de la gloire céleste que d’être livré aux flammes de l’enfer. 8. Le Christ est tout pour nous. 9. et 10. Que la frayeur des jugements de Dieu nous doit faire quitter l’amour du monde. — Combien l’humble l’emporte sur l’orgueilleux.

 

HOMÉLIE XXIV.

« TOUS CEUX QUI ME DISENT : SEIGNEUR, SEIGNEUR, N’ENTRERONT PAS DANS LE ROYAUME DES CIEUX, MAIS CELUI-LA SEUL Y ENTRERA QUI FAIT LA VOLONTÉ DE MON PÈRE QUI EST DANS LE CIEL. » (CHAP. VII, 21, JUSQU’AU VERSET 28)

ANALYSE

1. La volonté du Fils n’est pas autre que celle du Père. — L’opération des miracles ne sert de rien sans la vertu à celui qui les fait. 2. Prérogative de la vertu. 3. Nul ne peut nuire à l’homme vertueux. Les méchants endurent beaucoup de maux. 4. Que la malice est toujours faible et timide, et la vertu forte et courageuse. Que ceux qui persécutent les bons les rendent illustres et se perdent eux-mêmes.

 

HOMÉLIE XXV.

« JÉSUS AYANT ACHEVÉ CES DISCOURS, LES PEUPLES ÉTAIENT RAVIS EN ADMIRATION DE SA DOCTRINE. — CAR IL LES ENSEIGNAIT COMME AYANT AUTORITÉ ET NON PAS COMME LES DOCTEURS DE LA LOI. » (CHAP. VII, 28, 29, JUSQU’AU VERSET 5 DU CHAP. VIII.)

ANALYSE

1. Le Christ fuyait l’ostentation. 2. Jésus-Christ tantôt observait la loi mosaïque et tantôt s’en dispensait. 3. Explication de cette parole : In testimonium illis. 4. et 5. Rien n’est plus important pour la piété que l’humble reconnaissance des dons de Dieu; l’ingratitude est l’ennemie du salut.

 

HOMÉLIE XXVI.

« ET JÉSUS ÉTANT ENTRÉ A CAPHARNAUM, UN CENTENIER VINT A LUI LE SUPPLIANT, ET LUI DISANT : SEIGNEUR, MON SERVITEUR EST MALADE DE PARALYSIE DANS MA MAISON, ET IL EST EXTRÊMEMENT TOURMENTÉ. » (CHAP. VIII, 5, JUSQU’AU VERSET 14)

ANALYSE

1 et 2. Admirable Foi du centurion. L’envie aveugle l’esprit. 3 et 4. Combien le centurion l’emportait sur les Juifs par l’excellente disposition de son cœur. 5. Soyons sur nos gardes constamment, même lorsque nous sommes debout dans la voie du bien. Contre les manichéens. 6. C’est avec confiance et tout ensemble avec crainte qu’il faut s’avancer dans la voie étroite. Contre les manichéens et les marcionites. 7 et 8. Faites pénitence et le pardon ne vous sera pas refusé. Grandeur du crime du roi David et grandeur de sa pénitence.

 

HOMÉLIE XXVII.

« OR JÉSUS ÉTANT DANS LA MAISON DE PIERRE, VIT SA BELLE-MÈRE QUI ÉTAIT AU LIT ET AVAIT LA FIÈVRE. — IL LUI TOUCHA LA MAIN ET LA FIÈVRE LA QUITTA, ET, S’ÉTANT LEVÉE, ELLE LES SERVAIT. » (CHAP. VIII, 14, 15.)

ANALYSE

1. Ce qu’il y a de plus miraculeux dans la guérison de la belle-mère de saint Pierre, ce n’est pas qu’elle fut guérie tout à coup, mais c’est qu’elle le fut entièrement et sans avoir besoin de convalescence. 2. Ce n’étaient pas seulement les miracles que faisait le Christ qui attiraient à lui les hommes, mais sa seule vue était pleine de grâces et charmait les âmes. Speciosus forma prae filiis hominum. (Ps. XLIV, 3.) Douceur de Jésus-Christ. 3. Jésus-Christ faisait ses réponses selon la pensée secrète de ceux qui l’interrogeaient. 4 et 5. Exhortation. II faut préférer le salut à toutes choses. Qu’il n’y a rien de si effroyable que la mort de l’âme. Qu’un pécheur est sans comparaison plus mort que ne sont les morts enfermés dans le tombeau.

 

HOMÉLIE XXVIII.

« JÉSUS ÉTANT ENTRÉ DANS UNE BARQUE, SES DISCIPLES LE SUIVIRENT ; ET AUSSITÔT UNE GRANDE TEMPÊTE S’ÉLEVA SUR LA MER, EN SORTE QUE LA BARQUE ÉTAIT COUVERTE DES FLOTS, ET LUI CEPENDANT DORMAIT. » (CHAP. VIII, 23, 24, JUSQU’À LA FIN DU CHAPITRE.)

ANALYSE

1. Les évangélistes ne se contredisent pas. 2. Le Christ et Moïse ont fait tous les deux des miracles, mais le Christ faisait les siens en maître qui trouve en lui-même son pouvoir et Moïse en serviteur dont le pouvoir vient d’ailleurs 3. Les âmes des morts une fois sorties de ce monde n’y peuvent plus librement revenir. Il n’est personne qui ne soit l’objet de la providence de Dieu. 4. et 5. Exhortation. Que ceux dont l’âme est possédée par le démon sont plus dignes de compassion que les possédés. Portrait de l’avare.

 

HOMÉLIE XXIX.

« ET JÉSUS ÉTANT ENTRÉ EN UNE BARQUE PASSA AU-DELA DE L’EAU ET VINT EN SA VILLE. » (CHAP. IX, 1, JUSQU’AU VERSET 9)

ANALYSE

1. Que les évangiles font mention de deux paralytiques différents. Jésus-Christ se montre Fils de Dieu égal à son Père. 2. Il n’appartient qu’à Dieu seul de connaître les secrets des cœurs. 3. Exhortation. Que nous devons, à l’imitation de Dieu, employer beaucoup de modération, de patience et de charité pour corriger les défauts des hommes.

 

HOMÉLIE XXX.

« ET JÉSUS SORTANT DE LA, VIT EN PASSANT UN HOMME QUI ETAIT ASSIS AU BUREAU DES IMPOTS, NOMME MATTHIEU, AUQUEL IL DIT : SUIVEZ-MOI, ET LUI SE LEVANT, LE SUIVIT. » (CHAP. IX, 9, JUSQU’AU VERSET 19.)

ANALYSE

1.Vocation de saint Matthieu; éloge de sa vertu. 2. Contre ceux qui recherchent l’estime des hommes en jeûnant. 3. Les disciples de Jean jaloux de Jésus-Christ. 4. Qu’il ne faut prescrire les choses difficiles qu’à ceux qui en sont capables. 5. et 6. Exhortation. Cette règle s’applique à tout. Par exemple qu’un mari veuille corriger sa femme de son goût pour la vanité, il devra procéder doucement et avancer par degrés.

 

HOMÉLIE XXXI.

ANALYSE

« COMME JÉSUS DISAIT CECI, LE CHEF DE LA SYNAGOGUE S’APPROCHA DE LUI, ET IL L’ADORAIT EN LUI DISANT : SEIGNEUR, MA FILLE EST MORTE PRESENTEMENT, MAIS VENEZ LUI IMPOSER LES MAINS, ET ELLE VIVRA. » (CHAP. IX, 18, JUSQUES AU VERSET 27.)

1. Jésus-Christ comme homme ne recherchait point la gloire. 2. Guérison de l’hémorrhoïsse. 3. Qu’il faut éviter le faste et la vaine gloire. De combien de maux la vie présente est remplie. 4. et 5. Exhortation. Que c’est blesser la foi et la raison, que de pleurer avec excès, et de paraître inconsolable à la mort des personnes qui nous sont chères.

 

HOMÉLIE XXXII.

« COMME JÉSUS SORTAIT DE CE LIEU, DEUX AVEUGLES LE SUIVIRENT, CRIANT APRES LUI ET DISANT : FILS DE DAVID, AYEZ PITIE DE NOUS. » (CHAP. IX, 27. JUSQU’AU VERSET 16 DU CHAP. X)

ANALYSE.

1. Qu’il faut fuir l’ostentation. 2. Il faut répondre aux calomnies, non par des calomnies, mais par des bienfaits.

3. Liste des noms des apôtres. 4. Les miracles, sans les bonnes oeuvres, ne servent de rien. 5. Les apôtres ont été plus remarquables par leurs vertus morales que par leur puissance de faire des miracles. 6. De la paix qui se donnait dans l’église pendant l’office divin. Malades guéris par l’onction faite avec l’huile de la lampe des églises. 7 et 8. De la sainteté de l’église et de la parole de Dieu. Avec quel respect on doit entendre les prédicateurs. Charité de saint Chrysostome pour son peuple. Qu’on ne doit pas désirer maintenant des miracles que de bien régler sa vie.

 

HOMÉLIE XXXIII.

« JE VOUS ENVOIE COMME DES BREBIS AU MILIEU DES LOUPS. SOYEZ DONC PRUDENTS COMME DES SERPENTS ET SIMPLES COMME DES COLOMBES. » (CHAP. X, 16 JUSQU’AU VERSET 25. »

ANALYSE

1. Les brebis du Christ vainquent les loups qui sont partout dans le monde. 2. Unir la simplicité et la patience. C’est la patience qui seule fait des chrétiens. 3. Constance et fermeté des apôtres. 4. Que les philosophes les plus fameux sont loin d’égaler les Apôtres. 5. Ferveur initiale et persévérance finale. 6 et 7. Que la souffrance des premiers chrétiens devrait confondre notre mollesse. Qu’il faut se préparer aux grands maux par les petits. Vertu de Job égale à celle des apôtres.

 

HOMÉLIE XXXIV : ALORS DONC QU’ILS VOUS PERSÉCUTERONT DANS UNE VILLE, FUYEZ DANS UNE AUTRE. JE VOUS DIS EN VÉRITÉ QUE VOUS N’AUREZ PAS ACHEVÉ DE PARCOURIR TOUTES LES VILLES D’ISRAËL, QUE LE FILS DE L’HOMME NE SOIT VENU. » (CHAP. X, 23, JUSQU’AU VERSET 34)

 

ANALYSE

1. Le Christ propose son exemple à ses apôtres pour leur apprendre à supporter courageusement les injures. 2. Si nous le voulons, nous ne serons pas vaincus. 3. Celui qui confesse Jésus-Christ, le fait par la force que lui châtiments. Dieu dispense plus volontiers les biens que les châtiments. 4. Des maux qui s’ensuivraient si les corps ne se corrompaient point après la mort. 5. Rien de plus beau qu’une belle âme.

 

HOMÉLIE XXXV.

« NE PENSEZ PAS QUE JE SOIS VENU POUR APPORTER LA PAIX SUR LA TERRE ; JE NE SUIS PAS VENU POUR Y APPORTER LA PAIX, MAIS L’ÉPÉE. CAR JE SUIS VENU POUR SEPARER L’HOMME D’AVEC SON PERE, ET LA FILLE D’AVEC SA MÈRE, ET LA BELLE-FILLE D’AVEC SA BELLE-MERE. ET L’HOMME AURA POUR ENNEMIS CEUX DE SA PROPRE MAISON. » (CHAP. X, 31, 35, 36, JUSQU’A LA FIN DU CHAPITRE)

ANALYSE

1. Mieux vaut la douceur des effets que celle des paroles. Défense de l’Ancien Testament contre les Manichéens. 2. Des grands avantages promis à ceux qui reçoivent les apôtres. 3-5. Contre les riches qui, au lieu d’assister tes pauvres, les rejettent avec mépris et avec injure, les accusent de paresse et se plaignent de leurs importunités.

 

HOMÉLIE XXXVI.

JÉSUS AYANT ACHEVÉ DE DONNER CES INSTRUCTIONS A SES DOUZE DISCIPLES, IL PARTIT DE LA POUR S’EN ALLER ENSEIGNER ET PRÊCHER DANS LES VILLES DE CETTE CONTRÉE » (CHAP. XI, 1, JUSQU’AU VERSET 7.)

ANALYSE

1 et 2. Jalousie des disciples de Jean contre Jésus-Christ. 3. Les prophètes savaient que le Christ mourrait sur la croix. 4. Combien il faut craindre les supplices de l’enfer. Que le seul crime d’avoir profané le corps et le sang de Jésus-Christ par des communions sacrilèges suffit pour justifier l’éternité des peines.

 

HOMÉLIE XXXVII.

« MAIS COMME ILS S‘EN ALLAIENT, JÉSUS COMMENÇA A DIRE AU PEUPLE, EN PARLANT DE JEAN : QU’ÊTES-VOUS ALLÉS VOIR DANS LE DÉSERT? UN ROSEAU AGITÉ DU VENT ? QU’ÊTES-VOUS, DIS-JE, ALLÉS VOIR ? UN HOMME VÊTU AVEC LUXE ET AVEC MOLLESSE? VOUS SAVEZ QUE CEUX QUI S’HABILLENT DE CETTE SORTE SONT DANS LES MAISONS DES ROIS. » (CHAP. XI, 7, JUSQU’AU VERSET 25.)

ANALYSE

1. Jésus-Christ défend saint Jean. 2. En quoi saint Jean l’emporte sur les autres prophètes. Que Jésus-Christ ne se compare point à saint Jean. 3 et 4. Jésus-Christ et saint Jean tendaient au même but par des voies différentes. 5.-7. Combien il est dangereux pour les chrétiens d’assister aux spectacles et aux comédies. Qu’ils doivent éviter les divertissements honteux et criminels, et ne rechercher que ceux qui sont saints et innocents.

 

HOMÉLIE XXXVIII.

« EN CE TEMPS-LA JÉSUS PASSAIT, UN JOUR DE SABBAT, A TRAVERS LES BLÉS ; ET SES DISCIPLES, AYANT FAIM, SE MIRENT A ROMPRE DES ÉPIS ET A MANGER. CE QUE VOYANT LES PHARISIENS, ILS LUI DIRENT : VOILA VOS DISCIPLES QUI FONT CE QU’IL N’EST POINT PERMIS DE FAIRE AU JOUR DU SABBAT. » (CHAP. XI, 1. 2, JUSQUES AU VERSET 9.)

ANALYSE

1. Qu’il faut fuir l’orgueil et aimer la simplicité. 2. Que le Fils est consubstantiel au Père. Contre l’hérétique Marcion. Que l’humilité est la mère des vertus. 3. Que la loi de Jésus-Christ est un fardeau léger. 4. Il en coûte encore plus pour satisfaire ses passions que pour les vaincre.

 

HOMÉLIE XXXIX.

« ALORS JÉSUS DIT CES PAROLES : JE VOUS RENDS GLOIRE, MON PÉRE, SEIGNEUR DU CIEL ET DE LA TERRE, DE CE QUE VOUS AVEZ CACHÉ CES CHOSES AUX SAGES ET AUX PRUDENTS, ET QUE VOUS LES AVEZ RÉVÉLÉS AUX SIMPLES ET AUX PETITS. OUI, MON PÈRE, PARCE QUIL VOUS A PLU AINSI. » (CHAP. XI. 25,26, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE)

ANALYSE

1. Comment Jésus-Christ se dispense d’observer le sabbat. 2. Comment il se justifie de la violation du sabbat que lui reprochaient les Juifs. 3. Utilité du sabbat. — le sabbat sous le règne de la Loi Ancienne et de la Loi Nouvelle. 4. Que nos efforts personnels doivent concourir avec la grâce divine. – Que les préceptes évangéliques sont faciles à pratiquer.

 

HOMÉLIE XL.

« JÉSUS ÉTANT PARTI DE LA, VINT EN LEUR SYNAGOGUE. ET COMME IL S’Y TROUVA UN HOMME QUI AVAIT LA MAIN DESSÉCHÉE, ILS LUI DEMANDÈRENT S’IL ÉTAIT PERMIS DE GUÉRIR LE JOUR DU SABBAT, POUR AVOIR UN SUJET DE L’ACCUSER. » (CHAP. XII, 9,10, JUSQU’AU VERSET 25)

ANALYSE

1. Guérison de la main sèche. 2.3. Que l’envie est un très-grand mal. 4 et 5. Des remèdes propres à guérir l’envie . – Combien les honneurs sont funestes à ceux qui n’y prennent pas garde. – Qu’on devrait plutôt avoir de la compassion que de l’envie pour ceux qui sont dans les charges de l’Eglise. – Que leur réputation même est capable de les perdre.

 

HOMÉLIE XLI

« JÉSUS CONNAISSANT LEURS PENSÉES LEUR DIT : TOUT ROYAUME DIVISÉ CONTRE LUI-MÊME SERA RUINÉ ; ET TOUTE VILLE OU TOUTE MAISON DIVISÉE CONTRE ELLE-MÊME NE POURRA SUBSISTER. QUE SI SATANT CHASSE SATAN, IL EST DIVISÉ CONTRE LUI-MÊME. COMMENT DONC SON ROYAUME SUBSISTERA-T-IL ? » (CHAP. XII, 25, 26, JUSQU’AU VERSET 33.)

ANALYSE

1. Jésus-Christ en révélant les secrètes pensées des coeurs, prouve sa divinité. 2. Jésus-Christ daigne se justifier devant les Juifs qui le calomniaient en disant qu’il chassait le démon par le démon.- En quel sens le blasphème contre le Saint-Esprit n’est point remis. 3. et 4. Qu’il faut se représenter tous ses péchés pour en concevoir un vif regret – Qu’il faut faire attention aux péchés intérieurs, non moins qu’aux autres. — Qu’on doit guérir les plaies de l’âme par les vertus qui leur sont opposées.

 

HOMÉLIE XLII.

« OU DITES QUE L’ARBRE EST BON ET QUE LE FRUIT AUSSI EN EST BON, OU DITES QUE L’ARBRE EST MAUVAIS ET QUE LE FRUIT AUSSI EN EST MAUVAIS. CAR C’EST PAR LE FRUIT QUE L’ON CONNAÎT L’ARBRE. » (CHAP. XII, 33, JUSQU’AU VERSET 38.)

ANALYSE

1 et 2. Les méchants ne retirent aucun avantage de la vertu de leurs ancêtres.- la bouche parle de l’abondance du cœur soit en bien soit en mal. 3. Qu’il ne faut pas révéler les vices du prochain, même s’ils sont les nôtres. 4. Utilité de l’examen de conscience, du soin que l’on doit y apporter.- Exhortation à la pratique de la vertu qui n’est pas plus difficile que celle du vice.

 

HOMÉLIE XLIII.

« ALORS QUELQUES-UNS DES DOCTEURS DE LA LOI ET DES PHARISIENS LUI DIRENT: MAITRE, NOUS VOU DRIONS BIEN QUE VOUS NOUS FISSIEZ VOIR QUELQUE PRODIGE. MAIS IL LEUR RÉPONDIT : CETTE RACE MÉCHANTE ET ADULTÈRE DEMANDE UN PRODIGE. ET ON NE LUI EN ACCORDERA POINT D’AUTRE QUE CELUI DU PROPHÈTE JONAS. » (CHAP. XII, 38, 39, JUSQU’AU VERSET 46.)

ANALYSE

1. Cette génération perverse et adultère demande un signe. — Cette génération est adultère parce qu’elle repousse son légitime maître ; ainsi par cette parole qu’il adresse aux Juifs incrédules, Jésus-Christ montre qu’il est l’égal de Dieu le Père. 2. Que la passion et la mort de Jésus-Christ ont été réelles et non pas seulement apparentes comme le voulait l’hérésiarque Marcion. — Jonas, figure de Jésus-Christ. 3. Condamnation des Juifs déicides; leur punition dès cette vie. 4 et 5. Combien on doit craindre d’irriter Dieu, et de s’endurcir comme Pharaon.— Description du feu et des tourments effroyables de l’enfer. — Qu’on doit éviter ces peines par un véritable changement de vie. — Comment on peut se sauver au milieu des engagements et des soins du monde.

 

HOMÉLIE XLIV.

« COMME IL PARLAIT ENCORE AU PEUPLE, SA MÈRE ET SES FRÈRES ÉTAIENT DEHORS QUI DEMANDAIENT A LUI PARLER. ET QUELQU’UN LUI DIT: VOILA VOTRE MÈRE ET VOS FRÈRES QUI SONT LÀ DEHORS ET QUI VOUS DEMANDENT. MAIS IL RÉPONDIT A CELUI QUI DISAIT CELA : QUI EST MA MÈRE ET QUI SONT MES FRÈRES? ET ÉTENDANT SA MAIN SUR SES DISCIPLES : VOICI, DIT-IL, MA MÈRE, ET VOICI MES FRÈRES. » (CHAP. XII, 46, 47, 48, 49, JUSQU’AU VERSET 10 DU CHAP. XIII.)

ANALYSE

1 et 2. Marie est proclamée bienheureuse pour avoir porté le Fils de Dieu dans ses entrailles, et surtout pour avoir été en tout obéissante à la volonté de Dieu. 3. Parabole de la semence. Celui qui sème est sorti. — Comment celui qui est partout peut-il sortir de quelque part. — Nous ne recevons pas la semence par notre faute et non par la faute du semeur. 4 et 5. Que la même mesure de vertu n’est pas exigée de tous. — Combien il est dangereux de laisser perdre les instructions que Dieu nous donne. — Que les plaisirs de la vie sont très- justement comparés à es épines. — Des maux que l’excès de la bonne chère et l’intempérance de la bouche produit en nous.

 

HOMÉLIE XLV.

« SES DISCIPLES S’APPROCHANT DE LUI, LUI DIRENT : POURQUOI LEUR PARLEZ-VOUS AINSI EN PARABOLES? IL LEUR RÉPONDIT PARCE QU’IL VOUS EST DONNÉ DE CONNAITRE LES MYSTÈRES DU ROYAUME DES CIEUX, MAIS POUR EUX IL NE LEUR EST PAS DONNÉ,» (CHAP. XIII, 19, 11, JUSQU’AU VERSET 24.)

ANA LYSE.

1. Le libre arbitre n’est point supprimé par la grâce. 2. Que le péché ne vient ni du tempérament, ni d’aucune nécessité. 3. De l’obligation de donner son bien à Jésus-Christ en la personne des pauvres. — Que l’aumône est un excellent sacrifice, et que celui qui la fait devient le prêtre de Jésus-Christ. — Combien ceux qui ne seront point charitables envers les pauvres seront justement condamnés de Dieu.

 

HOMÉLIE XLVI.

« JÉSUS LEUR PROPOSA UNE AUTRE PARABOLE EN DISANT : LE ROYAUME DES CIEUX EST SEMBLABLE A UN HOMME QUI AVAITSEMÉ DU BON GRAIN DANS SON CHAMP. MAIS PENDANT QUE LES HOMMES DORMAIENT, SON ENNEMI VINT ET SEMA DE L’IVRAIE PARMI LE BLÉ ET S’EN ALLA. » (CHAP. XIII, 24, 25, JUSQU’AU VERSET 34.)

ANALYSE

1. Combien la vigilance est nécessaire. 2. Il ne faut pas tuer les hérétiques. — Les prédicateurs de l’Evangile ne doivent point redouter les maux de cette vie. 3 et 4. En quoi consistait ta grandeur des apôtres. — Que ce ne sont point les miracles, mais la bonté qui rend les hommes recommandables. — Que la vertu est plus puissante pour convertir les hommes que les miracles. — Que c’est une plus grande chose de bannir le péché de notre âme que de chasser le démon d’un possédé.

 

HOMÉLIE XLVII.

« JÉSUS DIT TOUTES CES CHOSES AU PEUPLE EN PARABOLES, ET IL NE LEUR PARLAIT POINT SANS PARABOLES, AFIN QUE CETTE PAROLE DU PROPLIÈTHIE FUT ACCOMPLIE: J’OUVRIRAI MA BOUCHE POUR PARLER EN PARABOLES; JE PUBLIERAI DES CHOSES QUI ONT ÉTÉ CACHÉES DEPUIS LA CRÉATION DU MONDE. » (CHAP. XLII, 34, 35, JUSQU’AU VERSET 53.)

ANALYSE

1. De l’usage des paraboles et pourquoi Jésus-Christ parlait aux Juifs en paraboles. – L’Evangile nous montre Jésus-Christ semant lui-même, c’est-à-dire répandant les grâces, tandis que s’il faut punir, il le fait par le ministère des anges : c’est pour mieux faire voir sa miséricorde. 2. Double supplice des damnés. — Renoncer à tout c’est un gain et non pas une perte. 3 et 4. Combien nous devons être soigneux de lire l’Ecriture sainte. . — Que la vertu est comme un corps d’une beauté parfaite, dont l’humilité est la tête, description du corps. — Excellence de la pauvreté évangélique.

 

HOMÉLIE XLVIII.

JÉSUS AYANT ACHEVÉ CES PARABOLES PARTIT DE LA, ET ÉTANT VENU DANS SON PAYS IL LES INTRUISAIT DANS LEUR SYNAGOGUE, » (CHAP. XIIII, VERSET 53, JUSQU’AU VERSET DU CHAP. XIV.)

ANALYSE

1. L’envie se combat souvent elle-même. 2. Puissance de la vertu qui fait que saint Jean après sa mort est encore redouté d’Hérode. 3. Pourquoi il n’était pas permis à Hérode d’avoir la femme de son frère, supposé même que ce frère soit déjà mort. 4.Combien il est dangereux de jurer; l’exemple d’Hérode le prouve bien. 5-7. Que la méchanceté ne regarde que le moment présent. Que nous ne devons point insulter aux pécheurs. Que l’Ecriture nous apprend à user de retenue et de modération en parlant des péchés des autres. Combien les danses sont dangereuses . Qu’il faut fuir les festins.

 

HOMÉLIE XLIX.

« JÉSUS DONC AYANT APPRIS CE QU’HÉRODE CROYAIT DE LUI, PARTIT DE CE LIEU DANS UNE BARQUE, ET SE RETIRA EN PARTICULIER DANS UN LIEU DÉSERT : ET LE PEUPLE L’AYANT SU, LE SUIVIT A PIED DE DIVERSES VILLES. » (CHAP. XIV, VERSET 13, JUSQU’AU VERSET 23.)

ANALYSE

1. Préludes du miracle de la multiplication des pains. 2. Qu’il faut prier avant le repas. — Contre Marcion et les Manichéens et les autres hérétiques qui ne voulaient pas que Jésus-Christ fût le Dieu créateur. 3. Des dispositions à apporter à la Sainte Table. 4. Contre le luxe et ta bonne chère. 5 et 6. Curieuse réprimande contre le luxe des chaussures.

 

HOMÉLIE L.

« ET JÉSUS AYANT RENVOYÉ LE PEUPLE, MONTA TOUT SEUL SUR LA MONTAGNE POUR PRIER, ET LE SOIR ÉTANT VENU, IL ÉTAIT LA SEUL. CEPENDANT LA BARQUE ÉTAIT FORT BATTUE DES FLOTS AU MILIEU DE LA MER, PARCE QUE LE VENT ÉTAIT CONTRAIRE. (CHAP. XIV, 23, JUSQU’A LA FIN DU CHAPITRE.)

ANALYSE

1. Que Jésus aimait ta solitude; que la solitude est la mère de la tranquillité. 2. Pierre avait parmi les apôtres une primauté incontestée. — Ce n’est pas seulement la frange du vêtement de Jésus-Christ que, nous autres chrétiens, nous pouvons toucher, c’est son corps même que noms sommes appelés à manger. 3 et 4. Avec quel respect nous devons approcher de la sainte communion; combien les présents que nous faisons à l’Eglise doivent être exempts d’avarice. — Qu’il faut préférer de faire l’aumône aux pauvres, plutôt que d’offrir de magnifiques dons à Dieu.

 

HOMÉLIE LI.

« ALORS DES DOCTEURS ET DES PHARISIENS DE JÉRUSALEM VINRENT, ET LUI DIRENT : POURQUOI VOS DISC1PLES, ETC.,» (CHAP. XV, 1, JUSQU’AU VERSET 21.)

ANALYSE

1. Les Pharisiens se plaignent à Jésus de ce que ses disciples violaient les traditions des anciens en négligeant de se laver les mains avant de se mettre à table. 2. Que les Juifs tenaient moins à la loi de Dieu qu’à leurs traditions qui n’étaient pas toujours indifférentes et innocentes comme celle de se laver les mains avant le repas, mais qui étaient parfois mauvaises et subversives de la loi divine, comme celle qui permettait de refuser l’assistance à son père, sous prétexte que ce que l’on aurait pu lui donner était consacré à Dieu. 3. Précaution et prudence de Jésus-Christ dans l’abrogation des anciennes observances. 4. Combien les apôtres eux-mêmes étaient portés à se scandaliser en entendant parler contre la loi de Moïse. 5 et 6. Que la pureté des chrétiens consiste à avoir non les mains, mais l’âme pure. — Combien nous offensons Dieu lorsque nous le prions avec une âme corrompue par le péché. — Que c’est celui qui offense qui reçoit le mal et non celui qui est offensé.

 

HOMÉLIE LII.

«APRÈS, JÉSUS S’EN ALLANT DE CE LIEU, SE RETIRA DU CÔTÉ DE TYR ET DE SIDON, ET UNE FEMME CHANANÉENNE QUI ÉTAIT SORTIE DE CE PAYS-LÀ, S’ÉCRIA EN LUI DISANT : SEIGNEUR, FILS DE DAVID, AYEZ PITIÉ DE MOI, MA FILLE EST MISÉRABLEMENT TOURMENTÉE DU DÉMON. » ( CHAP. XV, 21 JUSQU’AU VERSET 32.)

ANALYSE

1. Pourquoi, Jésus-Christ va chez les Gentils. 2. Humilité et foi admirable de la Chananéenne. 3. Ce que peut l’assiduité à la prière. — Qu’elle est la vraie aumône. 4.-6. De l’excellence de la charité. — Que c’est la charité qui distingue l’homme du este des animaux. — Que les plus pauvres peuvent et doivent faire l’aumône. — Combien il serait cruel de voler le bien des autres pour en faire des charités. — Des restitutions. — Ce qui distingue les véritables restitutions d’avec les fausses.

 

HOMÉLIE LIII.

« OR, JÉSUS, APPELANT SES DISCIPLES, LEUR DIT : J’AI GRANDE COMPASSION DE CE PEUPLE, PARCE QU’IL YA DÉJÀ TROIS JOURS QU’ILS DEMEURENT CONTINUELLEMENT AVEC MOI, ET ILS N’ONT RIEN A MANGER. ET JE NE VEUX PAS LES RENVOYER SANS AVOIR MANGÉ, DE PEUR QU’ILS NE TOMBENT EN DÉFAILLANCE SUR LES CHEMINS. » (CHAP. XV, 38, JUSQU’AU VERSET 13 DU CHAP. 16.)

ANALYSE

1. Second miracle de la multiplication des pains. — Les apôtres ont raconté avec une admirable franchise même ce qui n’est pas à leur avantage. 2. Comparaison des deux miracles de la multiplication des pains. 3. Réprimande que Jésus-Christ fait à ses Apôtres touchant leur peu d’intelligence des choses de Dieu. 4 et 5. Que l’homme ne doit pas prétendre, ni désirer même de passer toute sa vie dans le bonheur; qu’il faut que la vie soit mêlée de biens et de maux. — Que ceux qui paraissent les plus heureux, ont aussi leurs peines qui les tourmentent; et que ceux qui semblent les plus misérables, ont des douceurs qui les consolent. — Qu’il n’y a que la vertu qui puisse véritablement faire le bonheur des hommes.

 

HOMÉLIE LIV.

« OR, JÉSUS ÉTANT VENU AUX ENVIRONS DE CÉSARÉE DE PHILIPPES, INTERROGEAIT SES DISCIPLES EN LEUR DISANT : QUE DISENT LES HOMMES DE MOI? QUI DISENT-ILS QU’EST LE FLLS DE L’HOMME ? (CHAP. XVI, 13, JUSQU’AU VERSET 24.)

ANALYSE.

1. Pierre, le coryphée du choeur apostolique, confesse que Jésus est le Christ, Fils du Dieu vivant. 2. Excellence de cette confession. — Que le Fils est consubstantiel au Père. — Contre les Anoméens. 3. Jésus-Christ ayant élevé ses disciples à cette hauteur dans la foi, commence dès lors à leur laisser entrevoir dans un avenir prochain sa passion et sa croix. 4. Pierre se scandalise de la croix annoncée et prédite; son Maître le reprend sévèrement —Excellence du signe de la croix. 5 et 6. Avec quelle foi nous le devons imprimer sur notre front — Combien il est terrible aux ennemis de notre salut. — Qu’un chrétien ne doit point rougir de la croix. — Quelle est la grandeur des récompenses que Dieu nous promet.

 

HOMÉLIE LV.

« ALORS JÉSUS DIT A SES DISCIPLES SI QUELQU’UN VEUT VENIR APRÈS MOI, QU’IL RENONCE À SOI-MÊME, QU’IL SE CHARGE DE SA CROIX, ET QU’IL ME SUIVE. » (CHAP. XVI, 24, JUSQU’AU VERSET 28.)

ANALYSE

1. Précepte du renoncement à soi-même; en quoi il consiste. 2 et 3. Porter sa croix et suivre Jésus-Christ pour arriver au salut, à la vie, aux récompenses éternelles. 4. A quoi sert la santé du corps si l’âme est malade? — Le Père et le Fils ont la même substance comme la même gloire. 5 et 6. Eloge des solitaires et de leur genre de vie. — Leur formule de prière. — Les gens du monde pourraient et devraient imiter les solitaires.

 

HOMÉLIE LVI.

« JE VOUS DIS EN VÉRITÉ QU’IL Y EN A QUELQUES-UNS DE CEUX QUI SONT ICI PRÉSENTEMENT QUI NE MOURRONT POINT QU’ILS N’AIENT VU LE FILS DE L’HOMME VENIR EN SON RÈGNE». (CHAP. XVI, 28, JUSQU’AU VERSET 10 DU CHAP. XVII.)

ANALYSE

1. La Transfiguration. 2. Pourquoi Moïse et Elie sont présents à la Transfiguration? 3. Paroles et sentiments de saine Pierre pendant la Transfiguration. 4. La gloire de la Transfiguration si brillante qu’elle fût, n’était cependant qu’un rayon de la gloire du dernier avènement. — De l’état où seront alors les justes et les réprouvés. 5 et 6. Combien il est facile de pratiquer la vertu ; et combien on a de peine pour faire le mal. — Contre l’usure. — Bassesse et cruauté des usuriers.

 

HOMÉLIE LVII.

« ET SES DISCIPLES L’INTERROGÈRENT EN LUI DISANT : POURQUOI DONC LES DOCTEURS DE LA LOI DISENT-ILS QU’IL FAUT QU’ÉLIE VIENNE AUPARAVANT» (CHAP. XVII, 10, JUSQU’AU VERSET 22.)

ANALYSE

1. Saint Jean-Baptiste est appelé Elie parce qu’il a été le précurseur du premier avènement comme Elie sera celui du second. 2. Il se conservait depuis longtemps dans le peuple juif des traditions touchant le Christ et Elie. 3. Guérison d’un lunatique ; explication et origine de cette appellation. 4 et 5 Que le jeûne et l’oraison sont nécessaires l’un et l’autre pour chasser les démons. — Effets de ces deux vertus jointes ensemble. — Que l’abstinence de toutes sortes de plaisirs est un jeûne agréable à Dieu, et dont les personnes les plus faibles ne se peuvent dispenser. — Les mauvais effets de l’intempérance en particulier chez les femmes. — Comparaison des intempérants avec les bêtes. 

 

HOMÉLIE LVIII.

« OR, COMME ILS ÉTAIENT EN GALILÉE, JÉSUS LEUR DIT : LE FILS DE L’HOMME DOIT ÊTRE LIVRÉ ENTRE LES MAINS DES HOMMES. ET ILS LE FERONT MOURIR, ET ILS RESSUSCITERA LE TROISIÈME JOUR : CE QUI LES AFFLIGEA EXTRÊMEMENT ». (CHAP. XVII, 21, 22, JUSQU’AU VERSET 7, DU CHAP. XVIII.)

ANALYSE 

1. Qu’était-ce que le didrachme. 2. Pierre était du nombre des premiers-nés. — Il faut que l’humilité précède celui qui veut entrer dans le royaume des cieux. 3. Jésus-Christ dans ses instructions, emprunte souvent des exemples à la nature; les manichéens ont donc tort de condamner la nature comme mauvaise en elle-même. 4 et 5. Qu’il ne faut pas tirer vanité de sa naissance. — Combien ce qu’on appelle noblesse dans le monde se réduit à peu de choses. — A combien de maux sont sujets les riches. — Que la vraie liberté ne se trouve point dans les personnes du monde, mais dans celles qui sont en Dieu. — Combien les favoris des rois sont esclaves. — Que les biens du monde sont des maux; et que les maux des justes sont des biens.

 

HOMÉLIE LIX.

« MALHEUR AU MONDE A CAUSE DES SCANDALES! CAR IL EST NÉCESSAIRE QU’IL ARRIVE DES SCANDALES. MAIS MALHEUR A L’HOMME PAR QUI LE SCANDALE ARRIVE ! QUE SI VOTRE MAIN OU VOTRE PIED VOUS SCANDALISE COUPEZ-LE ET JETEZ-LE LOIN DE VOUS ». (CHAP. XVIII, 7, 8, JUSQU’AU VERSET 15.)

ANALYSE

1. S’il est dit dans l’Evangile : Il faut qu’il y ait des hérésies, il n’en faut rien conclure contre la liberté. 2. C’est par lui-même que l’homme devient mauvais, par sa propre faute. 3. Par lui-même le mal n’existe pas, il n’est pas ; c’est notre volonté qui le produit. 4. Ce qu’ajoute Jésus-Christ aux paroles citées plus haut montre bien que les maux ne viennent pas de la nécessité. 5. Combien Dieu prend le salut des hommes à coeur. 6 et 7. De la charité qu’on doit avoir pour ses frères. — Qu’il faut travailler à ramener à la douceur les plus intraitables, sans se ralentir. — Extravagance de l’homme asservi à ses passion . — Qu’il vaut mieux marier les jeunes gens de bonne heure pour prévenir les excès de la jeunesse. — Avec combien de soin un père doit choisir un précepteur pour ses enfants . — Importance de cet exemple.

 

HOMÉLIE LX.

« QUE SI VOTRE FRÈRE A PÉCHÉ CONTRE VOUS, ALLEZ LE REPRENDRE EN PARTICULIER ENTRE VOUS ET LUI S’IL VOUS ÉCOUTE, VOUS AUREZ GAGNÉ VOTRE FRÈRE ». (CHAP. XVIII, 15, JUSQU’AU VERSET 21.)

ANALYSE

1. Quand on reprend son prochain de ses torts, il faut le faire en secret. 2. Un mot en passant contre les usuriers. 3. Des amitiés chrétiennes. — Qu’elles doivent être pures de tout intérêt. — Que les amitiés du monde ne peuvent être solides. — De la fermeté des amis chrétiens. — Belle description de la charité. — Que Jésus-Christ nous en a donné le modèle.

 

HOMÉLIE LXI.

« ALORS PIERRE, S’APPROCHANT DE JÉSUS-CHRIST LUI DIT : SEIGNEUR, COMBIEN DE FOIS PARDONNERAI-JE A MON FRÈRE, LORSQU’IL AURA PÉCHÉ CONTRE MOI ? SERA-CE JUSQU’À SEPT FOIS ? JÉSUS LUI RÉPONDIT : JE NE VOUS DIS PAS JUSQU’À SEPT FOIS. » (CHAP. XVIII, 21, 22, JUSQU’AU CHAP. XIX.)

ANALYSE

1. Les bienfaits reçus de Dieu aggravent les péchés des hommes . 2-4. L’orateur passe en revue les principales professions de la société des hommes, et fait voir la multitude des péchés qui se commettent dans chacune, dans celle des armes, dans celle des artisans, dans celle des riches propriétaires. 5. De l’amour des ennemis, comment nous devons les gagner. — Du bien que nous retirerons de ceux qui nous haïssent, lorsque nous souffrons leurs injures avec patience. — De l’exemple que nous ont donné sur ce point Jésus-Christ et les saints de l’Ancien et du Nouveau Testament.

 

HOMÉLIE LXII.

« JÉSUS AYANT ACHEVÉ CES DISCOURS, PARTIT DE GALILÉE, ET VINT DANS LES TERRES DE JUDÉE LE LONG DU JOURDAIN ». (CHAP. XIX, 1, JUSQU’AU VERSET 19)

ANALYSE

1. Les Pharisiens viennent faire à Jésus-Christ une question captieuse et s’en retournent confus. 2. Loi chrétienne touchant le mariage; c’est la loi primordiale ; la loi mosaïque sur cette matière n’était qu’une loi temporaire et de condescendance. 3. Jésus-Christ exhorte indirectement à l’état de virginité. — Réfutation des manichéens et des fatalistes. 4 et 5. Qu’il faut une grâce spéciale très-grande pour suivre l’état de virginité. — Que l’humilité nous doit rendre semblables aux petits enfants. — Qu’on voit par l’exemple de Saül et de David que l’orgueil abaisse les hommes et que l’humilité les relève.— Que les ambitieux sont des esclaves à vendre, qui sont capables ides plus grandes lâchetés.

 

HOMÉLIE LXIII.

« ET VOILA QU’UN JEUNE HOMME S’APPROCHANT DE JÉSUS LUI DIT: BON MAITRE, QUE FAUT-IL QUE JE FASSE POUR ACQUÉRIR LA VIE ÉTERNELLE » ? (CHAP. XIX, 16, JUSQU’AU VERSET 27.)

ANALYSE

1. L’amour des richesses est la racine de tous les maux. 2. Les riches sont plus cupides que les autres hommes. 3 et 4. Que l’avarice est une source de maux, et pour ce monde et pour l’autre. — Que tous les biens de la terre ne peuvent nous rendre que malheureux, puisqu’ils nous font perdre ceux du ciel. — De la pauvreté de Jésus-Christ et des saints.

 

HOMÉLIE LXIV.

« APRÈS CELÀ PIERRE LUI DIT : POUR NOUS AUTRES, VOUS VOYEZ, SEIGNEUR, QUE NOUS AVONS TOUT QUITTÉ, ET QUE NOUS VOUS AVONS SUIVI, QUELLE RÉCOMPENSE DONC EN RECEVRONS-NOUS » ? (CHAP. XIX, 27, JUSQU’AU VERSET 17 DU CHAP. XX.)

ANALYSE

1. La récompense que Jésus-Christ promet à ceux qui auront tout quitté pour le suivre est offerte aux pauvres aussi bien qu’aux riches. 2. Les apôtres qui quittèrent tout pour Jésus-Christ en furent récompensés dès cette vie, puisqu’ils ont été en vénération à toute la terre. 3. Explication de la parabole des ouvriers de la onzième, heure. 4 et 5. Que le Fils de Dieu exhorte plus fréquemment à la pureté des moeurs qu’à la pureté de la foi. — Qu’il suffit de manquer d’une seule vertu pour se perdre. — Que les, chrétiens devraient rougir de donner moins aux pauvres que les pharisiens et les juifs. — Qu’il faut imiter les bons, ne point jeter les yeux sur ceux qui ne le sont pas, et ne juger de personne.

 

HOMÉLIE LXV.

« ET JÉSUS ALLANT A JÉRUSALEM PRIT A PART SES DISCIPLES PENDANT LE CHEMIN, ET LEUR DIT : NOUS NOUS EN ALIONS A JÉRUSALEM, ET LE FILS DE L’HOMME SERA LIVRÉ AUX PRINCES DES PRÊTRES ET AUX DOCTEURS DE LA LOI, ET ILS LE CONDAMNERONT A LA MORT, ET ILS LE LIVRERONT AUX GENTILS, AFIN QU’ILS LE TRAITENT AVEC MOQUERIE ET AVEC OUTRAGE, QU’ILS LE FOUETTENT ET QU’ILS LE CRUCIFIENT : ET IL RESSUSCITERA LE TROISIÈME JOUR ». (CHAP. XX, 17, 18, 19, JUSQU’AU VERSET 29.)

ANALYSE

1. Jésus-Christ prédit à ses apôtres, sa passion, sa mort et sa résurrection. 2. De la demande des fils de Zébédée. 3. Jésus-Christ leur répond de manière à élever leurs pensée, il apaise doucement les autres apôtres à qui la prétention des deux frères avaient causé quelque dépit. 4-6. Combien les apôtres étaient imparfaits avant qu’ils eussent reçu le Saint-Esprit. — Qu’il n’y a rien de si grand qu’un homme humble, ni de si bas qu’un homme superbe. — Que l’humble est toujours dans la paix et que le superbe est déchiré par ses passions. — Que l’humilité est aimée de Dieu et des hommes, et que l’orgueil est haï de tous.

 

HOMÉLIE LXVI.

« ET COMME ILS SORTAIENT DE JÉRICHO, IL FUT SUIVI D’UNE GRANDE TROUPE DE PEUPLE. ET DEUX AVEUGLES QUI ÉTAIENT ASSIS LE LONG DU CHEMIN, AYANT ENTENDU DIRE QUE JÉSUS PASSAIT, COMMENCÈRENT A CRIER: SEIGNEUR, FILS DE DAVID, AYEZ PITIÉ DE NOUS. ET COMME LE PEUPLE LES REPRENAIT ET LES VOULAIT FAIRE TAIRE, ILS SE MIRENT A CRIER ENCORE PLUS HAUT: SEIGNEUR, FILS DE DAVID, AYEZ PITIÉ DE NOUS ». (CHAP. XX, 29, 30, 34, JUSQU’AU VERSET 12, DU CHAP. XXI.)

ANALYSE

1. Ces aveugles, par leurs cris persévérants, nous enseignent à nous-mêmes la persévérance qui obtient tout de Dieu par elle seule. 2. La vue de Jésus-Christ est notre modèle en tout. 3-5. Qu’on donne au monde avec profusion et à Jésus-Christ avec parcimonie. Le saint rougit d’avoir parlé si souvent de ce sujet avec si peu de fruit. Qu’on doit donner aux pauvres, ce qui reste de son revenu sans vouloir augmenter son bien. Qu’il n’y a point de rente plus assurée que l’argent qu’on donne aux pauvres, ni de meilleur bien qu’on puisse laisser à ses enfants.

 

HOMÉLIE LXVII.

ET JÉSUS ÉTANT ENTRÉ DANS LE TEMPLE DE DIEU, CHASSA TOUS CEUX QUI VENDAIENT ET ACHETAIENT DANS LE TEMPLE, ET IL RENVERSA LES TABLES DES CHANGEURS, ET LES CHAISES DE CEUX QUI Y VENDAIENT DES COLOMBES, LEUR DISANT: IL EST ÉCRIT : MA MAISON SERA APPELÉE LA MAISON DE LA PRIÈRE, ET VOUS EN AVEZ FAIT UNE MAISON DE VOLEURS . » (CHAP. XXI, 12, 13, JUSQU’AU VERSET 33.)

ANALYSE.

1. Que Jésus a dû chasser les vendeurs du temple par deux différentes fois. Pourquoi Jésus maudit le figuier. 2. Jésus fait aux pharisiens une question sur saint Jean-Baptiste qui les embarrasse et les confond. 3-5. Jésus donne à entendre aux juifs qu’ils seront rejetés et remplacés par les gentils. —Qu’il faut travailler à se convertir sans perdre jamais l’espérance. — Exemple d’une courtisane fameuse qui se retira dans une maison de vierges où elle fit une admirable pénitence. — Que les pécheurs doivent bien espérer s‘ils travaillent à se convertir, et que les justes doivent craindre s’ils se relâchent. Inutilité et misère des travaux du monde.

HOMÉLIE LXVIII.

« ÉCOUTEZ UNE AUTRE PARABOLE: UN PÉRE DE FAMILLE AYANT PLANTÉ UNE VIGNE, L’ENTOURA D’UNE HAIE, ET CREUSANT DANS LA TERRE , Y FIT UN PRESSOIR ET Y BÂTIT UNE TOUR, PUIS AYANT LOUÉ SA VIGNE À DES VIGNERONS, IL S’EN ALLA EN UN PAYS ÉLOIGNÉ. ET LE TEMPS DES VENDANGES ÉTANT PROCHE, IL ENVOYA SES SERVITEURS POUR EN RECUEILLIR LE FRUIT. MAIS LES VIGNERONS SE SAISISSANT DES SERVITEURS, BATTIRENT L’UN, TUÈRENT L’AUTRE, ET LAPIDÈRENT L’AUTRE. IL LEUR ENVOYA ENCORE D’AUTRES SERVITEURS EN PLUS GRAND NOMBRE QUE LES PREMIERS, ET ILS LES TRAITÈRENT DE MÊME. ENFIN, IL LEUR ENVOYA SO N FILS, DISANT EN LUI-MÊME : ILS AURONT AU MOINS QUELQUE RESPECT POUR MON FILS. MAIS LES VIGNERONS VOYANT LE FILS, DIRENT ENTRE EUX : VOICI L’HÉRITIER, ALLONS, TUONS-LE, ET RENDONS-NOUS MAITRES DE SON HÉRITAGE. AINSI S’ÉTANT SAISIS DE LUI, ILS LE JETÈRENT HORS DE LA VIGNE ET LE TUÈRENT. LORS DONC QUE LE SEIGNEURDE LA VIGNE SERA VENU, COMMENT TRAITERA-T-IL SES VIGNERONS? ILS LUI RÉPONDIRENT : IL PERDRA CES MÉCHANTS COMME ILS LE MÉRITENT, ET LOUERA SA VIGNE A D’AUTRES VIGNERONS, QUI LUI EN RENDRONT LES FRUITS EN LEUR SAISON ». (CHAP. XXI, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 4O, 41, JUSQU’A LA FIN DU CHAPITRE.)

ANALYSE

1 et 2. Jésus fait comprendre aux Juifs qu’elle est leur ingratitude et combien ils seront punis par la parabole du propriétaire qui a planté une vigne. 3-5. De l’amour des faux plaisirs de cette vie. — Description des maux que nous y souffrons. — Comparaison des gens du monde avec les religieux et les solitaires. — Eloge des moines qui vivaient dans les montagnes du voisinage d’Antioche.

 

HOMÉLIE LXIX.

« JÉSUS PARLANT ENCORE EN PARABOLES, LEUR DIT : LE ROYAUME DES CIEUX EST SEMBLABLE A UN ROI, QUI, VOULANT FAIRE LES NOCES DE SON FILS, ENVOYA SES SERVITEURS POUR APPELER AUX NOCES LES CONVIÉS, MAIS ILS REFUSÈRENT D’Y VENIR. IL ENVOYA ENCORE D’AUTRES SERVITEURS AVEC ORDRE DE DIRE DE SA PART AUX CONVIÉS: J’AI PRÉPARÉ MON DINER; J’AI FAIT TUER MES BOEUFS, MES VOLAILLES ET TOUT CE QUE J’AVAIS FAIT ENGRAISSER: TOUT EST PRÊT, VENEZ-VOUS-EN AUX NOCES». (CHAP. XXII, 1, 2, 3, 4, JUSQU’AU VERSET 15.)

 ANALYSE 

1. Jésus Christ, par la parabole du roi qui célèbre les noces de son fils, rappelle aux Juifs leurs crimes envers les envoyés de Dieu, et leur prédit leur châtiment. 2. La vocation divine nous vient non de notre mérite, mais de la grâce. 3 et 4. Quels sont les ornements dont il faut se parer pour approcher dignement de l’Eucharistie. — Que c’est une cruauté de se vêtir avec luxe, et de laisser mourir les pauvres de faim. . — L’orateur exhorte ses auditeurs à la vertu en leur représentant la vie des solitaires.— Combien ils doivent, à leur exemple, se regarder comme des soldats sur la terre. — Description de ces armées saintes. — Que les déserts apprennent à ceux qui vivent dans les villes de combien de choses ils peuvent se passer.

 

HOMÉLIE LXX.

« ALORS LES PHARISIENS S’ÉTANT RETIRÉS, FIRENT DESSEIN ENTRE EUX DE LE SURPRENDRE DANS SES PAROLES ». (CHAP. XXI, 15, JUSQU’AU VERSET 34.)

ANALYSE

1. Nouvelle question très-captieuse que les pharisiens adressent à Notre-Seigneur, dans l’espoir de le compromettre envers le pouvoir politique.2. Jésus les déjoue par la fameuse réponse : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. — Jésus réfute une objection des saducéens contre la résurrection. 3.5. Que les chrétiens doivent toujours s’occuper l’esprit des biens du ciel et les désirer. — L’orateur propose encore l’exemple des solitaires. — Quelle est la guerre que ces bienheureuses âmes livrent an démon. — De l’horreur qu’on doit avoir de la vie des gens du monde.

 

HOMÉLIE LXXI.

 

« LES PHARISIENS, AYANT APPRIS QUE JÉSUS CHRIST AVAIT FERMÉ LA BOUCHE AUX SADDUCÉENS, TINRENT CONSEIL ENSEMBLE ET L’UN D’EUX, QUI ETAIT DOCTEUR DE LÀ LOI, VINT LE TENTER, EN LUI FAISANT CETTE QUESTION : MAÎTRE, QUEL EST LE GRAND COMMANDEMENT DE LA LOI? » (CHAP. XXII, 34, 35, 36, JUSQU’À LA FIN DU CHAPITRE.)

ANALYSE

1. Du premier et du second commandement de la Loi; qu’ils sont semblables, et que l’un découle de l’autre. 2. Jésus confond une dernière fois les pharisiens, en leur citant un passage de David, où ce prophète proclame la divinité du Christ. 3 et 4 Combien il faut fuir l’ambition. — Que ce vice est très dangereux, et qu’il se glisse dans ces âmes par cent différentes voies. — Des mauvais effets que la vanité et le désir de gloire produisent en nous. — Quel aveuglement c’est que de renoncer à la gloire que Dieu nous offre pour embrasser celle des hommes — Que les personnes vaines sont exposées au mépris.

 

HOMÉLIE LXXII.

« ALORS JÉSUS PARLA AU PEUPLE ET A SES DISCIPLES, ET LEUR DIT : LES DOCTEURS DE LA LOI ET LES PHARISIENS SONT ASSIS SUR LA CHAIRE DE MOÏSE. OBSERVEZ DONC ET FAITES TOUT CE QU’ILS VOUS ORDONNERONT DE FAIRE, MAIS NE FAITES PAS CE QU’ILS FONT. CAR ILS DISENT CE QU’IL FAUT FAIRE, ET NE LE FONT PAS ». (CHAP. XXXIII, 1, 2, 3, JUSQ U’AU VERSET 43.)

ANALYSE

1. L’Orateur fait remarquer que le nom de Loi est quelquefois appliqué dans l’Ecriture à tout l’Ancien Testament. — La Loi ne perd aucun de ses droits sur les âmes par la perversité de ceux qui l’enseignent. — Rien de plus misérable qu’un docteur qui ne prêche point l’exemple. 2. Hypocrisie des pharisiens. — De leurs phylactères qu’ils portaient plus larges que les autres. 3 et 4. Il n’y a qu’un seul Maître qui est le Christ. — Sortie contre les anoméens. — De l’excellence de la vie des solitaires. — De leur extrême humilité. — Combien elle est égale et uniforme. — Combien leur exemple nous doit inspirer d’horreur pour le faste du monde.

 

HOMÉLIE LXXIII.

« MALHEUR A VOUS, DOCTEURS DE LA LOI ET PHARISIENS HYPOCRITES, QUI DÉVOREZ LES MAISONS DES VEUVES SOUS PRÉTEXTE QUE VOUS FAITES DE LONGUES PRIÈRES, C’EST POUR CELA QUE VOUS RECEVREZ UNE CONDAMNATION PLUS RIGOUREUSE ». (CHAP. XXIII, 14, JUSQU’AU VERSET 29.)

ANALYSE

1 et 2. Attaque directe et très-forte contre les pharisiens. — Qu’il faut tenir surtout à la pureté intérieure. 3 et 4. Que c’est être pharisien que de ne travailler qu’à régler le dehors et ne se pas mettre en peine du dedans de l’âme. — Que ces sortes de personnes sont des sépulcres selon la parole du Fils de Dieu. — De la mauvaise odeur que les méchants portent dans l’Eglise par leurs déréglements. — Contre ceux qui violent la sainteté de l’Eglise par des regards et des desseins criminels. — Combien la manière dont les femmes se conduisent aujourd’hui est différente de celle des femmes chrétiennes des premiers siècles de l’Eglise. — Contre ceux qui recherchent les bonnes tables.

 

HOMÉLIE LXXIV.

« MALHEUR A VOUS, DOCTEURS DE LA LOI ET PHARISIENS HYPOCRITES, QUI BÂTISSEZ DES TOMBEAUX AUX PROPHÈTES ET ORNEZ LES MONUMENTS DES JUSTES, ET QUI DITES : SI NOUS EUSSIONS ÉTÉ DU TEMPS DE NOS PÈRES, NOUS NE NOUS FUSSIONS PAS JOINTS AVEC EUX POUR RÉPANDRE LE SANG DES PROPHÈTES ». (CHAP. XXIII, 29, 30, JUSQU’AU CHAP. XXIV.)

ANALYSE

1 et 2. Continuation des Vœux contre les pharisiens. 3-5. Le Sauveur, s’adressant à Jérusalem, s’attendrit en lui prédisant les malheurs qui puniront ses crimes. — Qu’il faut se corriger pendant qu’on en a le temps. — Du malheur des pénitences tardives. — Que nous devons être sensibles aux maladies de nos âmes. — Que les apôtres sont les vrais médecins des hommes, et que nous trouvons dans leurs écrits les remèdes de nos maux. — Divers avis très-importants pour les riches.

 

HOMÉLIE LXXV.

ET COMME JÉSUS SORTAIT DU TEMPLE POUR S’EN ALLER, SES DISCIPLES VINRENT A LUI POUR LUI FAIRE REMARQUER LA GRANDEUR DE CET ÉDIFICE. MAIS JÉSUS LEUR DIT : VOUS VOYEZ TOUS CES BÂTIMENTS: JE VOUS DIS EN VÉRITÉ QU’ILS SERONT TELLEMENT DÉTRUITS QU’IL N’Y RESTERA PAS PIERRE SUR PIERRE ». (CHAP. XXIV, 1, 2, JUSQU’AU VERSET 16.)

ANALYSE

1. Prédiction de la destruction du temple. 2. Signes avant-coureurs de la ruine le Jérusalem et de la fin du monde. 3. Prédiction du triomphe de l’Evangile t’accomplissant malgré tous les obstacles. 4 et 5. Contre l’astrologie judiciaire. — Pourquoi le démon prédit tant de choses qui se trouvent vraies dans la suite — Combien il est avantageux d’ignorer plusieurs choses qu’il ne faut point désapprendre. — Pourquoi Dieu permet qu’il y ait des riches et des pauvres. — Que les riches qui ne se servent pas de leurs richesses selon les règles de Dieu , seront punis un jour. — Qu’il y a des péchés qui, par leurs circonstances, sont plus énormes que les autres. — Combien Dieu aura égard dans bien son jugement à tontes ces circonstances.

 

HOMÉLIE LXXVI.

«ALORS, QUE CEUX QUI SERONT DANS LA JUDÉE S’EN VIENT SUR LES MONTAGNES. QUE CELUI QUI SERA AU HAUT DU TOIT, NE DESCENDE POINT POUR EMPORTER QUELQUE CHOSE DE SA MAISON. ET QUE CELUI QUI SERA DANS LE CHAMP. NE RETOURNE POINT EN ARRIÈRE POUR PRENDRE SES VÊTEMENTS». (CHAP. XXIV, 16, 17, 18, JUSQU’AU VERSET 32.)

ANALYSE

1. Que la ruine des Juifs n’a eu d’autre cause que le déicide commis par eux. 2. Jésus-Christ prédit son second avènement. 3. De l’apparition de la croix au dernier jour. 4 et 5. Le Saint représente de quelle crainte il est saisi, lorsqu’il pense au jugement de Dieu. — Que la douceur du joug de Jésus-Christ ôtera toute excuse de ceux qui n’auront pas voulu s’y soumettre. — Contre les riches qui ne veulent pas mettre leurs biens en dépôt entre les mains de Dieu. — De l’extrême bonté de Jésus-Christ envers les hommes, et quelle est l’ingratitude de ceux qui n’en sont pas touchés. — A quoi se termine enfin toute la vanité des hommes.

 

HOMÉLIE LXXVII.

« COMPRENEZ CECI PAR UNE PARABOLE TIRÉE DU FIGUIER. LORSQUE SES BRANCHES SONT DÉJÀ TENDRES ET QU’IL POUSSE SES FEUILLES, VOUS SAVEZ QUE L’ÉTÉ EST PROCHE. DE MÊME LORSQUE VOUS VERREZ TOUTES CES CHOSES ARRIVER, SACREZ QUE LE FILS DE L’HOMME EST PROCHE, QU’IL EST A LA PORTE ». (CHAP. XXIV, 32, 33, JUSQU’À LA FIN DU CHAP.)

ANALYSE.

1. Parabole du figuier qui annonce l’été par ses feuilles qui commencent à pousser.— Qu’il ne faut pas prendre au pied de la lettre ces mots : que le Père seul connaît le dernier jour, à l’exclusion du Fils. 2. Que le dernier avènement du Christ sera aussi éclatant qu’inattendu. — Puissance éphémère de l’Antéchrist. 3. Pourquoi Jésus-Christ a voulu que chacun de nous ignorât sa dernière heure.— Comment il convient d’entendre en général certaines expressions de forme dubitative dont Dieu se sert dans l’Ecriture. 4.-6. Contre les riches qui ne font point part de leurs biens aux pauvres.— Qu’ils doivent se considérer comme les dispensateurs de leurs richesses, et non comme en étant les propriétaires et les maîtres. — Que ce ne leur est pas assez de ne point voler le bien des autres; qu’ils doivent donner du leur.— Contre dépenses de la table.— Contre ceux qui sont indifférents pour le salut de leur prochain. — Combien le soin qu’on a du salut ses frères, plaît à Dieu. — Excellente instruction aux personnes mariées pour la conduite de leurs familles.

 

HOMÉLIE LXXVIII.

« ALORS LE ROYAUME DES CIEUX SERA SEMBLABLE A DIX VIERGES, LESQUELLES AYANT PRIS LEURS LAMPES S’EN ALLÈRENT AU DEVANT DE L’ÉPOUX. OR, IL Y EN AVAIT CINQ FOLLES ET CINQ SAGES.- CELLES QUI ÉTAIENT FOLLES, AYANT PPRIS LEURS LAMPES, NE SE POURVURENT POINT D’HUILE. LES SAGES, AU CONTRALRE, PRIRENT DE L’HUILE DANS LEURS VASES AVEC LEURS LAMPES ». ( CHAP. XXV, 1, 2, 3, 4, JUSQU’AU VERSET 34.)

ANALYSE.

1. Parabole des dix vierges. — Ce que signifie l’huile dont il est question dans cette parabole. 2. Combien il est avantageux que nous ignorions l’heure de notre mort, parabole des talents ; comparaison de cette parabole avec celle qui est rapportée au chapitre XIXe de saint Luc. 3. et 4. Combien nous devons ménager le temps de cette vie pour notre salut. — Du compte exact que Dieu nous fera rendre à son jugement. — Que chacun a reçu quelque talent qu’il doit faire profiter. — Du zèle que nous devons avoir pour le salut des autres. — Quelle vigilance nous devons avoir sur nos paroles et à quel usage Dieu nous adonné une langue. — Que nous devons travailler à nous rendre semblables à Jésus-Christ. — Par quels moyens nous le pouvons faire.

 

HOMÉLIE LXXIX : « MAIS QUAND LE FILS DE L’HOMME VIENDRA DANS SA GLOIRE ACCOMPAGNÉ DE TOUS SES SAINTS ANGES, ALORS IL S’ASSIÉRA SUR LE TRÔNE DE SA GLOIRE. ET TOUTES LES NATIONS DE LA TERRE SERONT RASSEMBLÉES DEVANT LUI, ET, IL SÉPARERA LES UNS D’AVEC LES AUTRES, COMME UN BERGER SÉPARE LES BREBIS D’AVEC LES BOUCS ». (CHAP. XXV, 31, 32, JUSQU’AU VERSET 6 DU CHAP. XXVI.)

 

ANALYSE 

1. Le jugement dernier. Combien les oeuvres de miséricorde sont nécessaires. 2. Récompense accordée aux bons; châtiment infligé aux méchants. 3. Les princes des prêtres délibèrent sur les moyens à prendre pour se défaire de Jésus-Christ. — Ce qu’on désignait par ce nom de prince des prêtres. 4. et 5. L’Orateur exhorte ses auditeurs à n’avoir point de haine contre leurs ennemis.— Excellent modèle que Jésus-Christ nous a donné de cette vertu. — Que pour adoucir le mal que les autres nous ont fait, nous devons penser au mal que nous avons fait aux autres. — Que Dieu veut que nous compatissions même aux. souffrances des méchants qu’il punit dans sa justice. — De la joie que laisse dans l’âme une réconciliation chrétienne.

 

HOMÉLIE LXXX.

« OR, JÉSUS ÉTANT A BÉTHANIE DANS LA MAISON DE SIMON LE LÉREUX, UNE FEMME VINT A LUI AVEC UN VASE D’ALBÂTRE PLEIN D’UN PARFUM DE GRAND PRIX, QU’ELLE RÉPANDIT SUR LA TÊTE DE JÉSUS, COMME IL ÉTAIT A TABLE ». (CHAP. XXVI, 6, 7, JUSQU’AU VERSET 17.)

ANALYSE

1. Jésus-Christ défend contre les murmures de ses apôtres, la femme qui avait répandu sur sa tête un vase de parfum. 2. L’action que fit alors cette femme est maintenant connue et louée dans tout l’univers, pendant que les exploits de beaucoup de grands hommes sont maintenant tombés dans l’oubli. 3 et 4. Trahison de Judas. — De l’ardeur que nous devons témoigner pour convertir ceux d’entre nos frères qui se perdent . — Que leur endurcissement ne nous doit point décourager. — De l’exemple de Judas . — Contre les avares . — description de leur bassesse. — Du bonheur de la pauvreté. — Qu’il ne sert de rien à l’homme d’être riche au dehors, s’il est pauvre dans son coeur. — Comparaison sur ce sujet.

 

HOMÉLIE LXXXI.

« OR, LE PREMIER JOUR DES AZYMES, LES DISCIPLES VINRENT TROUVER JÉSUS, ET LUI DIRENT : OU VOULEZ-VOUS QUE NOUS VOUS PRÉPARIONS A MANGER LA PAQUE? JÉSUS LEUR RÉPONDIT : ALLEZ-VOUS-EN DANS LA VILLE, CHEZ UN TEL, ET LUI DITES: NOTRE MAÎTRE VOUS ENVOIE DIRE : MON TEMPS EST PROCHE JE VIENS FAIRE LA PAQUE CHEZ VOUS AVEC MES DISCIPLES. LES DISCIPLES FIRENT CE QUE JÉSUS-CHRIST LEUR AVAIT COMMANDÉ, ET PRÉPARÈRENT LA PÂQUE ». (CHAP. XXVI 17, 18, 19, JUSQU’AU VERSET 26.)

ANALYSE

1. Détermination précise du jour désigné dans I’Evangile par ces mots: Le premier des azymes. 2. La douceur que Jésus témoigne envers celui qui le trahit doit être pour nous une leçon qui nous apprenne à apaiser les mouvements de notre colère. — Enormité du crime de Judas. — Que personne n’est mauvais par nécessité. 3 -5. Détestable influence que l’amour de l’argent exerce sur l’âme qu’il possède. — Excellente description de l’avarice. — Le Saint compare l’avare avec un possédé. — De quelle importance il est d’étouffer d’abord toutes les passions qui sont propres à chaque âge.

 

HOMÉLIE LXXXII.

« ET COMME ILS MANGEAIENT, JÉSUS PRIT DU PAIN ET L’AYANT BÉNI, LE ROMPIT, ET LE DONNA A SES DISCIPLES, EN DISANT : PRENEZ, MANGEZ, CECI EST MON CORPS. ET PRENANT LE CALICE, AYANT RENDU GRÂCES, IL LE LEUR DONNA EN DISANT: BUVEZ- EN TOUS. CAR CECI EST MON SANG, LE SANG DE LA NOUVELLE ALLIANCE QUI EST RÉPANDU POUR PLUSIEURS POUR LA RÉMISSION DES PÉCHÉS ». (CHAP. XXVI, 26, 27, 28, JUSQU’AU VEBSET 36.)

ANALYSE

1. La sainte Cène, institution du sacrement adorable de l’Eucharistie. 2. Réfutation de Marcion, Valentin et Manès, qui niaient la réalité de la mort de Jésus-Christ. — Contre certains hérétiques qui employaient l’eau dans le saint sacrifice. 3. Présomption de saint Pierre corrigée. 4-6. De la foi en Jésus-Christ dans l’Eucharistie. — Pourquoi Jésus-Christ a voulu renfermer ses sacrements sous des figures visibles et extérieures — Qu’il ne faut point approcher de la table de Jésus-Christ avec dégoût ou avec indifférence. — Quelle pureté on y doit apporter. — Que c’est un grand crime d’être indifférent à la grâce que Jésus-Christ nous fait en se donnant à nous dans son Sacrement. — Qu’on doit chasser de cette table sainte ceux qui s’en rendent indignes par leur mauvaise vie, quelque rang qu’ils aient dans le monde.

 

HOMÉLIE LXXXIII.

« APRÈS CELA JÉSUS S’EN VINT EN UN LIEU APPELÉ GETHSEMANI, ET DIT A SES DISCIPLES: ASSEYEZ-VOUS ICI PENDANT QUE J’IRAI LA POUR PRIER. PUIS PRENANT AVEC LUI PIERRE ET LES DEUX FILS DE ZÉBÉDÉE, IL COMMENÇA D’ÊTRE DANS LA TRISTESSE ET DANS L’ABATTEMENT; ET ALORS IL LEUR DIT : MON ÂME EST TRISTE JUSQU’À LA MORT, DEMEUREZ ICI ET VEILLEZ AVEC MOI ». (CHAP. XXVI, 36, 37, 38, JUSQU’AU VERSET 51.)

ANA LYSE.

1. Jardin de Gethsemani, prière, agonie du Sauveur. — Sommeil des disciples. 2. Judas accomplit son crime. 3 et 4. Contre es avares — À quels excès de cruauté l’avarice porte les âmes qu’elle possède. — Que c’est inutilement que les riches cherchent de beaux ameublements. — Combien les maisons des pauvres sont préférables à celles des grands. — Que nous devons imiter Jésus-Christ dans l’amour qu’il a témoigné de la pauvreté.

 

HOMÉLIE LXXXIV.

« ALORS UN DE CEUX QUI ÉTAIENT AVEC JÉSUS, METTANT LA MAIN A L’ÉPÉE, ET FRAPPANT UN DES GENS DU GRAND PRÊTRE, LUI COUPA L’OREILLE. JÉSUS LUI DIT : REMETTEZ VOTRE ÉPÉE EN SON LIEU; CAR TOUS CEUX QUI PRENDRONT L’ÉPÉE, PÉRIRONT PAR L’ÉPÉE ». (CHAP. XXVI, 51, 52, JUSQU’AU VERSET 67.)

 ANALYSE 

1. Ce que signifient ces deux glaives dont il est question dans le XXVIe chapitre de saint Matthieu et dans les autres évangélistes; comment ils se trouvaient là et pourquoi Jésus-Christ permet à ses disciples de les prendre. 2. Dans leur préoccupation à chercher le moyen de se défaire de Jésus-Christ en le mettant à mort, Caïphe et les autres prêtres juifs avaient oublié de manger la Pâque au temps présent. 3 et 4. Caïphe, dans un mouvement d’indignation feinte, déchire ses vêtements et obtient du conseil la condamnation de Jésus-Christ. — Combien il est avantageux à un chrétien de céder à celui qui lui fait violence , et de souffrir d’être vaincu.— Que la patience est la plus grande de toutes les victoires. — Exemple du patriarche Joseph.

 

HOMÉLIE LXXXV.

« AUSSITÔT ON LUI CRACHA AU VISAGE, ON LE FRAPPA A COUPS DE POING, ET D’AUTRES LUI DONNÈRENT DES SOUFFLETS. EN DISANT : CHRIST, PROPHÉTISE-NOUS QUI T’A FRAPPÉ ». (CHAp. XXVI, 67, 68, JUSQU’AU VERSET 10 DU CHAP. XXVII.)

ANALYSE

1. Admirable véracité des évangélistes. 2. Saint Marc, disciple de saint Pierre, raconte avec de plus grands détails que les autres évangélistes, le triple reniement de son Maître. — Désespoir de Judas. — Quelle leçon pour les avares ! 3 et 4. Contre ceux qui font des présents à l’Eglise du bien qu’ils ont pris aux autres. — Exhortation à faire l’aumône aux pauvres. — Combien les Juifs doivent en ce point faire rougir les chrétiens. — Que c’est l’avarice des peuples qui oblige les évêques d’avoir le maniement de quelques biens pour en assister les pauvres. — Qu’il n’y aurait point de pauvres dans le monde, si on y voulait donner quelque ordre.

 

HOMÉLIE LXXXVI.

« OR, JÉSUS FUT PRESENTA DEVANT LE GOUVERNEUR ET LE GOUVERNEUR L’INTERROGEA EN CES TERMES: ÊTES-VOUS LE ROI DES JUIFS? JÉSUS LUI RÉPONDIT : VOUS LE DITES. ET ÉTANT ACCUSÉ PAR LES PRINCES DES PRÊTRES ET LES SÉNATEURS, IL NE RÉPONDIT RIEN ». (CHAP. XXVII, 11, 12, JUSQU’AU VERSET 2)

ANALYSE

1. Dans quel sens Jésus-Christ se dit roi. — Jésus devant Pilate. 2. Pilate cherche à délivrer Jésus. Ce juge tombe par faiblesse dans une prévarication très-grave. Il fallait qu’il fit son devoir comme le tribun dont il est parlé dans les actes, lequel sauva saint Paul de la fureur des Juifs. 3 et 4. Combien il faut craindre les moindres fautes, puisque c’est par elles que le démon tâche de nous faire tomber dans les plus grandes. — Exemple sur ce sujet. — Que les plus grands désordres dont on gémit dans le monde, viennent d’avoir négligé d’abord les péchés les plus légers. — Contre le désespoir. — Des mauvais effets d’un zèle indiscret.

HOMÉLIE LXXXVII.

« LES SOLDATS DU GOUVERNEUR MENÊRENT JÉSUS DANS LE PRÉTOIRE, ET TOUTE LA COHORTE S’ASSEMBLA AUTOUR DE LUI. ET LUI AYANT ÔTÉ SES HABITS, ILS LE REVÊTIRENT D’UN MANTEAU D’ÉCARLATE. ET TRES SANT UNE COURONNE D’ÉPINES, ILS LA LUI MIRENT SUR LA TÊTE AVEC UN ROSEAU DANS SA MAIN DROITE, ET S’AGENOUILLANT DEVANT LUI, ILS SE MOQUAIENT DE LUI, EN DISANT : SALUT, ROI DES JUIFS. ET LUI CRACHANT AU VISAGE, ILS PRENAIENT LE ROSEAU, ET LUI ET LUI EN FRAPPAIENT LA TÊTE ». (CHAP. XXVII, 27, 28, 29, 30, JUSQU’AU VERSET 45.)

ANALYSE 

1 et 2. Jésus-Christ, après avoir essuyé tout ce que la cruauté des plus féroces ennemis a pu inventer de tourments, meurt sur la croix en montrant qu’il est Dieu. 3 et 4. De la force du signe de la croix imprimé avec foi sur le front. — Combien un chrétien doit avoir présente dans son esprit la patience que le Sauveur a témoignée en mourant. — Que ce n’est point être patient que de ne se mettre point en colère, lorsque personne ne nous irrite. — Qu’un chrétien ne doit pas haïr ceux qui le déshonorent, mais ceux qui le louent. — Que la bonne vie est au-dessus de la médisance.

 

HOMÉLIE LXXXVIII. 

« OR, DEPUIS LA SIXIÈME HEURE DU JOUR JUSQU’A LA NEUVIÈME, TOUTE LA TERRE FUT COUVERTE DE TÉNÈBRES. ET SUR LA NEUVIÈME HEURE JÉSUS POUSSA UN GRAND CRI EN DISANT : ÉLI, ÈLI, LAMMA SABATHANI. C’EST-A-DIRE, MON DIEU, MON DIEU, POURQUOI M’AVEZ-VOUS ABANDONNÉ? » (CHAP. XXVII, 45, 46, JUSQU’AU VERSET 62.) 

ANALYSE

1. Des ténèbres qui couvrirent le monde à la mort de Jésus-Christ , qu’elles étaient miraculeuses. — Qu’il y eut une éclipse de soleil à peu près à l’époque où fut prêchée cette homélie, et un peu auparavant. 2. Les corps des saints qui ressuscitèrent alors sont une preuve de la résurrection future. — Le centurion qui assista au crucifiement de Jésus-Christ se convertit, dit-on, et devint martyr. 3 et. 4. Que Jésus-Christ récompensera plus ceux qui auront fait du bien aux pauvres , que ceux qui lui en auront fait à lui-même en personne. — Qu’un chrétien ne doit point rougir lorsqu’il entend dire que Jésus-Christ est pauvre. — Combien les pasteurs sont obligés de recommander souvent à leurs peuples l’aumône et la charité envers les pauvres. — Que la douleur de l’Eglise est que la vie des chrétiens soit si disproportionnée aux grandes grâces que Dieu leur a faites.

 

HOMÉLIE LXXXIX. 

« MAIS LE LENDEMAIN, QUI ÉTAIT LE JOUR D’APRÈS CELUI QUI EST APPELÉ LA PRÉPARATION DU SABBAT, LES PRINCES DES PRÊTRES ET LES PHARISIENS S’ÉTANT ASSEMBLÉS VINRENT TROUVER PILATE, ET LUI DIRENT : SEIGNEUR, NOUS NOUS SOMMES SOUVENUS QUE CET IMPOSTEUR A DIT LORSQU’IL ÉTAIT ENCORE EN VIE : JE RESSUSCITERAI TROIS JOURS APRÈS MA MORT. COMMANDEZ DONC, S’IL VOUS PLAÎT, QUE LE SÉPULCRE SOIT GARDÉ JUSQUES AU TROISIÈME JOUR POUR QUE SES DISCIPLES NE VIENNENT LA NUIT DÉROBER SON CORPS ET NE DISENT : IL EST RESSUSCITÉ D’ENTRE LES MORTS, ET AINSI LA DERNIÈRE ERREUR SERA PIRE QUE LA PREMIÈRE ». (CHAP. XVII, 62, 63, 64, JUSQU’AU V. 11, DU CHAP. XXVII.)

ANALYSE.

1 et 2. Résurrection de Jésus-Christ; elle est démontrée vraie. 3 et 4. Les femmes sont les premières à voir Jésus-Christ après sa résurrection. — Contre le luxe et la vanité des femmes. — Que les âmes qui se plaisent à ces puérilités, ne peuvent s’appliquer à rien de grand, et sont toujours dans une bassesse et dans une servitude honteuse. — Qu’on doit particulièrement éviter ces magnifiques habits, lorsqu’on va à l’église, où les chrétiens n’en ont que de l’horreur. — Que la gloire des femmes est leur modestie. — Combien il est rare de voir une femme qui veuille vendre un seul de ses diamants pour nourrir les pauvres.

 

HOMÉLIE XC. 

« APRÈS QU’ELLES FURENT PARTIES, QUELQUES-UNS DES GARDES VINRENT DANS LA VILLE ET RAPPORTÈRENT TOUT CE QUI S’ÉTAIT PASSÉ AUX PRINCES DES PRÊTRES. CEUX-CI SE RÉUNIRENT AVEC LES ANCIENS ET AYANT TENU CONSEIL, ILS DONNÈRENT UNE GRANDE SOMME D’ARGENT AUX SOLDATS, EN LEUR DISANT: DITES QUE SES DISCIPLES SONT VENUS DURANT LA NUIT LORSQUE VOUS DORMIEZ, ET ONT DÉROBÉ SON CORPS». (CHAP. XXVIII, 11, 12, 13, JUSQU’A LA FIN.) 

ANALYSE

1 et 2. La nouvelle de la résurrection de Jésus-Christ est apportée aux princes des prêtres et aux anciens. — Moyens qu’ils emploient pour tromper encore une fois le peuple. — Dernières paroles de Jésus-Christ à ses apôtres ; il les envoie évangéliser le monde. 3 et 4. Combien tout ce que Dieu nous commande est facile à exécuter. — Que c’est cette facilité qui sera cause que nous serons plus châtiés au jour de son jugement. — Que l’avarice corrompt tout. — Du martyre des riches et de la vanité des richesses. — Que le christianisme inspire l’amour de la pauvreté.

 

SAINT JEAN CHRYSOSTOME

OEUVRES COMPLÈTES

TRADUITES POUR LA PREMIÈRE FOIS EN FRANÇAIS

SOUS LA DIRECTION DE M. JEANNIN

BAR-LE-DUC, L. GUÉRIN & Ce, EDITEURS 1865

TRADUCTION FRANCAISE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME

COMMENTAIRE SUR L’EVANGILE SELON SAINT MATTHIEU.

TOMES 7 ET 8

 AVERTISSEMENT.

Les homélies de saint Chrysostome sur saint Matthieu, au nombre de quatre-vingt-dix, ont toutes été prononcées à Antioche, sans qu’on puisse déterminer d’une manière précise en quel temps elles le furent. On a fait des conjectures. On a dit: saint Chrysostome passa toute l’année 388 à parler contre les jurements, notamment dans les homélies sur les Statues; or, dans tout le Commentaire sur saint Matthieu, c’est à peine s’il en parle deux fois et encore sans insister; donc, les habitants d’Antioche s’étaient corrigés et ne juraient plus ou presque plus à l’époque où se prêchèrent les homélies sur saint Matthieu; il faut donc rapporter ces homélies aux dernières années que saint Chrysostome passa dans la ville d’Antioche, c’est-à-dire entre 390 et 398. -

Ces quatre-vingt-dix homélies ont, de tout temps, été regardées non-seulement comme le chef-d’oeuvre de saint Chrysostome, mais même comme ce qu’il y a au monde de plus complet et de plus excellent sur la morale chrétienne. Là, toutes les vertus, avec la manière de les acquérir et de les pratiquer; tous les vices, avec les moyens à mettre en oeuvre pour les éviter et s’en corriger, sont définis, décrits, expliqués: là, rien n’est omis de ce. qui concerne la vie sainte et la vie vicieuse, pour attirer à l’une et éloigner de l’autre. Nulle part saint Jean Chrysostome n’a montré tant d’invention, tant d’éloquence, tant de sagacité dans la formation des moeurs. C’est pourquoi saint Thomas d’Aquin disait, au rapport de Papire-Masson (De Romanis ponti[., in Joanne XXI), qu’il attachait plus de prix à l’ouvrage de saint Chrysostome sur saint Matthieu, qu’à la possession de toute la ville de Paris. (1)

II: La méthode suivie par saint Chrysostome est celle-ci: il cite le texte sacré verset par verset, phrase par phrase, puis il fait ressortir le sens littéral souvent avec tout le soin que pourrait y apporter un grammairien sagace, et cela sans cesser d’être orateur, orateur chaleureux, rapide, entraînant. Il assigne à chaque fait son temps, son occasion, ses circonstances qu’il demande aux autres Evangélistes lorsqu’ils en rapportent qui ne se trouvent pas dans saint Matthieu. Il insiste sur les miracles en s’attachant à en démontrer l’à-propos, le but, toutes les raisons.

Il rapporte parfois, - surtout quand il s’agit de passages difficiles, les opinions de divers interprètes, et si ces opinions exigent une réfutation, il s’en acquitte avec un rare talent; sa polémique- est expéditive, spirituelle, caustique. Il a grand soin de montrer que les oppositions, que quelques-uns veulent trouver entre les évangélistes, ne sont qu’apparentes, qu’elles n’ont rien de réel au fond, qu’elles s’expliquent toutes aisément et qu’elles viennent, soit de ce que les écrivains sacrés envisagent les faits chacun à son point de vue et sous une face différente, comme il arrive tous les jours, lorsque plusieurs sont témoins du même fait, que l’un remarque plus spécialement tel détail, l’autre, tel autre; soit de ce que les évangélistes racontent effectivement des miracles et des prodiges différents, ce qui, non-seulement est très-probable, mais a dû avoir lieu nécessairement. Et en effet, les miracles opérés par le divin Sauveur, ne sont pas en petit nombre, ils sont, au contraire, selon les Evangélistes eux-mêmes, innombrables. Dès lors, quoi d’étonnant s’ils n’ont pas tous raconté les mêmes? N’y aurait-il pas lieu de s’étonner qu’il en fût autrement? N’est-il pas vrai que les légères différences qui se remarquent entre les dépositions de ces quatre témoins du Christ, sont beaucoup plus faites pour augmenter que pour diminuer le poids de leur témoignage collectif?

Toutes ces homélies se terminent par une exhortation morale où le saint orateur fait à son peuple l’application de la doctrine qu’il vient de lui exposer. Il attaque les uns après les autres les vices régnants: les peintures qu’il en fait, pour en inspirer l’horreur à ceux qui l’écoutent, sont animées des couleurs les plus fortes , et c’est ordinairement aux prophètes qu’il les emprunte. Il n’a pas moins de mouvement que de couleur. Ses réprimandes sont hardies, -sévères, âpres même sans cesser d’être paternelles et charitables. Sa parole est un glaive qui frappe pour guérir ensuite.

Il réprimande souvent les riches qui abusaient de leur fortune, toujours entourés (2) de parasites, et ne s’occupant que de bonne chère et continuellement plongés dans l’ivresse. Il poursuit principalement ceux qui s’enrichissaient par la rapine et par l’usure. C’est contre cette espèce d’hommes qu’il lance ses plus terribles invectives; il les menace, il les effraye en leur montrant l’enfer qui les attend dans ses gouffres où brûle un feu inextinguible. Et ces voluptueux, ces mauvais riches, il les terrifiait au point qu’ils donnaient souvent des signes publics de contrition et de repentir; mais, dit le saint orateur, à peine avaient-ils franchi le seuil de l’église qu’ils retournaient à leurs habitudes; c’est que la crainte n’est pas k maître qu’il faut pour enseigner la persévérance dans le devoir, c’est l’affaire de l’amour et de l’affection. Son perpétuel refrain c’est qu’il faut déposer ses richesses en lieu sûr, c’est-à-dire au ciel, et les y faire porter par la main des pauvres Dans ces avis souvent répétés, il donne à entendre qu’il y avait alors à Antioche nombre d’usuriers qui grossissaient leur avoir par la spoliation des pauvres.

Censeur infatigable du faste, de la vanité et dé l’arrogance, il harcèle sans cesse ceux qui se construisaient de splendides demeures, qui entassaient un mobilier sans fin qui avaient des voitures toutes brillantes d’or et d’argent, et ne sortaient jamais que suivis d’une légion de serviteurs. C’est encore le luxe des femmes, qui est l’objet de ses fréquentes, comme de ses plus piquantes invectives; il jette le ridicule à pleines mains sur leurs fards, leurs enluminures, leurs faux cheveux, leur or, leurs pierreries, sur tout l’attirail de la coquetterie. Il fait honte aux jeunes gens de leurs moeurs molles, efféminées, corrompues, de leurs toilettes presque aussi recherchées que celles des femmes. Il proscrit les rixes et les inimitiés comme diamétralement opposées à l’esprit du christianisme, il recommande la charité fraternelle

comme le caractère spécial qui distingue le disciple de Jésus-Christ.

Il parle aussi fort souvent contre l’art des histrions, des comédiens, contre les spectacles et les théâtres, et ce n’était pas sans raison, car rien de plus impur que la scène d’alors, rien de plus impudent et de plus obscène que les comédiens et les comédiennes. Celles-ci paraissaient toutes nues sur la scène, elles nageaient toutes nues dans des bassins disposés pour cela.

Sa voix n’est pas moins éloquente pour faire aimer la vertu que pour faire détester le vice: il recommande surtout la chasteté, la charité envers le prochain, l’oubli des injures, la patience dans l’adversité, l’aumône, etc.

Tout en édifiant la foi et en formant les moeurs des chrétiens, l’orateur n’oublie pas de combattre les ennemis de nos croyances. Les Juifs, les Manichéens, les Marcionites, les Valentiniens sont ceux qu’il prend le plus souvent à partie. L’élément apologétique tient donc une assez grande place dans ce commentaire, et si certain mauvais livre qui a fait tant de bruit et de scandale ces temps passés n’avait pas déjà (3) trouvé, dans l’oubli où il est maintenant tombé, sa plus convenable et sa plus péremptoire réfutation, nous oserions présenter le commentaire de saint Matthieu par saint Chrysostome, comme le meilleur ouvrage à y opposer.

Une traduction des homélies sur saint Matthieu fut donnée, en 1665, par Le Maistre de Sacy, sous le pseudonyme d’Antoine de Marsilly. Les docteurs chargés de l’examen de cette traduction, s’exprimèrent ainsi dans l’approbation donnée par eux à l’ouvrage: « Cette traduction étant aussi fidèle que juste, et conforme à l’expression du style et des pensées du Saint, on peut dire que les beautés naturelles de ce Père si éloquent, né paraissent pas moins sous la plume de cet excellent interprète que sous celle de ce saint... Il semble que ce soit lui-même qui se soit expliqué une seconde fois en notre langue. » Bossuet a parlé de cette traduction, et voici son suffrage : « A l’égard de saint Chrysostome, son ouvrage sur saint Matthieu l’emporte à mon jugement. Il est bien traduit en français ; et on pourrait tout ensemble apprendre les choses et former le style. » On conçoit que nous n’ayons pas négligé de tirer profit d’un tel travail; nous l’avons donc eu constamment sous les yeux, d’abord pour ne rester jamais au-dessous, ce que nos lecteurs auraient raison do ne pas nous pardonner; ensuite pour-faire mieux toutes les fois que la chose a été possible; enfin pour le suivre quand il nous était impossible de mieux faire.

J.-B. JEANNIN

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HOMÉLIE PREMIERE : D’où vient que Dieu a donné l’Ecriture aux hommes. Quand et comment furent promulguées la loi ancienne et la loi nouvelle.

2. Heureux effets de l’Evangile. — Des différences qui existent entre les évangiles.

3. A quelle occasion saint Matthieu écrivit son évangile.

4. Des pêcheurs et des gens sans lettres n’eussent pas été susceptibles d’une si haute sagesse sans le secours de la puissance divine.

5. La sagesse évangélique, bien supérieure à la philosophie ancienne , règne par tout l’univers chez les barbares comme chez les peuples civilisés et jusque dans les déserts habités par les solitaires.

6. Des questions à résoudre touchant la généalogie du Sauveur.

7. et 8. Nécessité d’écouter la parole de Dieu. Entrons dans la cité céleste à la suite de saint Matthieu qui nous y servira de guide et nous en montrera toutes les beautés.

 

1. Nous devrions, mes Frères, n’avoir pas besoin du secours des Ecritures; si notre vie était assez pure; la grâce du Saint-Esprit nous tiendrait lieu de tous les livres. Tout ce qu’on écrit sur le papier avec de l’encre, l’Esprit l’imprimerait lui-même dans nos coeurs. Déchus de cet avantage, attachons-nous du moins résolument à la planche de salut qui nous reste. Cette première manière de communiquer avec Dieu valait mieux. Dieu lui-même nous l’a bien montré par ses actes non moins que jar ses paroles. Il a parlé à Noé, à Abraham, et aux descendants d’Abraham, Job, et Moïse, non par des caractères et par des lettres, mais immédiatement par lui-même : parce que la pureté de coeur qu’il avait trouvée en eux, les avait rendus susceptibles de cette grâce. Mais le peuple juif étant tombé depuis dans l’abîme de tous les vices, il fallut nécessairement que Dieu se servît de lettres et de tables, et qu’il traitât avec lui par le moyen de l’écriture.

Dieu a gardé dans le Nouveau Testament la conduite qu’il avait suivie dans l’Ancien, et il en a usé avec les apôtres comme il avait fait avec les patriarches. Car Jésus-Christ n’a rien (5)

laissé par écrit à ses apôtres, mais il leur a promis au lieu de livres la grâce de son Esprit-Saint : « Il vous fera, » dit-il, « souvenir de toutes choses. » (Jean, XIV, 26) Pour comprendre l’avantage que cette instruction intérieure a sur l’autre, il ne faut qu’écouter ce que Dieu nous dit par son Prophète: « Je ferai un Testament nouveau : j’écrirai ma loi dans leurs âmes, et je la graverai dans leurs coeurs; et ils seront tous les disciples de Dieu. » (Jérém. XXXI, 33.) Saint Paul nous marquant aussi l’excellence de cette loi du Saint-Esprit, dit: « Qu’il avait reçu la loi non sur des tables de pierre, mais sur les tables d’un coeur de chair. » (Jean, VI, 45; II Cor. III,3.)

Mais, parce que dans la suite des temps, les hommes avaient malheureusement dévié du droit chemin, les uns par la dépravation de leur doctrine, les autres par la corruption de leur vie et de leurs moeurs, nous avons eu besoin de nouveau que Dieu nous donnât par écrit ses instructions et ses préceptes.

Que nous sommes coupables ! Notre vie devrait être tellement pure, que sans avoir besoin de livres, nos coeurs fussent toujours exposés au Saint-Esprit, comme des tables vivantes où il écrirait tout ce qu’il voudrait nous apprendre; et après avoir perdu un si grand honneur, et avoir eu besoin que Dieu nous donnât ses instructions par écrit, nous ne nous servons pas même de ce second remède qu’il nous a donné pour guérir nos âmes! Si c’est déjà une faute de nous être rendu l’Ecriture nécessaire, et d’avoir cessé d’attirer en noua par nous-mêmes la grâce du Saint-Esprit; quel crime sera-ce de ne vouloir pas même user de ce nouveau secours pour nous avancer dans la piété; de mépriser ces écrits divins, comme des choses vaines et inutiles; et de nous exposer à une condamnation encore plus grande par cette négligence et par ce mépris? Pour éviter ce malheur lisons avec soin l’Ecriture, et apprenons comment l’ancienne et la nouvelle loi ont été données.

Vous savez de quelle manière, en quel lieu, et en quel temps Dieu publia l’ancienne loi. Vous vous souvenez que ce fut après la ruine des Egyptiens, que ce fut dans un désert, sur la montagne de Sina, au milieu du feu et de la fumée qui s’élevaient de cette montagne, au son de la trompette, à la lueur des éclairs, au bruit du tonnerre, et après que Moïse fut entré dans l’obscurité de la nuée. La loi nouvelle ne fut point promulguée de cette manière. Ce ne fut ni dans le désert, ni sur une montagne, ni parmi la fumée et l’obscurité, ni .parmi les nuages et les tempêtes; mais elle fut donnée vers la première heure du jour; les disciples étaient assis; tout se passa dans la tranquillité et dans le calme. Les Juifs, dont l’intelligence était bornée, et les passions effrénées, avaient besoin d’un appareil qui frappât les sens, d’un désert, d’une montagne, de la fumée, du bruit des trompettes, et de tout cet appareil extérieur ; mais les disciples qui avaient l’âme plus sublime et plus docile, et qui s’étaient déjà élevés au-dessus des impressions du corps, n’avaient point besoin de toutes ces choses. Que si le Saint-Esprit descendit alors avec un grand bruit, ce ne fut pas pour les apôtres que ce signe extérieur arriva, mais pour les Juifs, aussi bien que ces langues de feu qui apparurent en même temps. Car si après cela même, ils osèrent dire que les apôtres étaient ivres, combien l’auraient-ils dit davantage, s’ils n’eussent point vu cette merveille?

Dans l’Ancien Testament, Dieu descend sur la montagne après que Moïse y est monté; niais dans le Nouveau, le Saisit-Esprit descend du ciel après que notre nature y a été élevée comme sur le trône de sa royale grandeur. Et ceci même nous fait voir que le Saint-Esprit n’est pas moins grand que le Père, puisque la loi nouvelle qu’il a donnée est si élevée au-dessus de L’Ancienne. Car ces tables de la seconde alliance sont, sans comparaison, supérieures à celles de la première, et leur vertu a été beaucoup plus noble et plus excellente. Les apôtres ne descendirent point d’une montagne, comme Moïse, portant des tables de pierre dans leurs mains ; ils descendirent du cénacle. de Jérusalem, portant te Saint-Esprit dans leur coeur. Ils avaient en eux un trésor de science, des sources de grâces et dé dons spirituels qu’ils répandaient de toutes parts; et ils allèrent prêcher dans toute la terre, étant devenus comme une loi vivante, et comme des livres spirituels et animés par la grâce du saint-Esprit. C’est ainsi qu’ils convertirent d’abord, trois mille hommes, et cinq mille ensuite. C’est ainsi qu’ils ont depuis converti tous les peuples, Dieu se servant de leur langue pour parler lui-même à tous les habitants de la terre. (6)

C’est sous l’inspiration de ce même Esprit, dont il était rempli, que saint Matthieu a écrit tout son évangile. C’est ce Matthieu qui avait été publicain. Car je ne rougis point d’avouer ce qu’il était, ni ce qu’ont été les autres apôtres, avant que Jésus-Christ les eût appelés. C’est cela même qui relève d’autant plus la grâce du Saint-Esprit en eux, et l’excellence de leur vertu.

Il a appelé son livre « l’Evangile, » c’est-à-dire, « la bonne nouvelle.» Car il annonce à tous, aux méchants, aux impies, aux ennemis de Dieu, et à des aveugles assis dans les ténèbres et dans l’ombre de la mort, la délivrance des peines, le pardon des péchés, la justice, la sanctification, la rédemption, l’adoption des enfants de Dieu, l’héritage de son royaume, et la gloire de devenir les frères de son Fils unique.

Y a-t-il rien de si grand que « ces nouvelles» qu’il nous apporte? Un Dieu sur la terre, et l’homme dans le ciel; un concert admirable rétabli dans toute la hiérarchie des, êtres; ,les anges qui chantent avec les hommes, les hommes qui entrent en société avec les anges, avec les vertus et les plus sublimes de ces esprits célestes. Quel spectacle plus grand et plus divin, que de voir une guerre. aussi ancienne que le monde cesser tout d’un coup; Dieu réconcilié avec les hommes; le diable confondu; les démons en fuite; la mort vaincue; te paradis ouvert; la malédiction détruite; le péché banni; l’erreur étouffée; la vérité rétablie; la parole divine semée et fructifiant de toutes parts; la vie du ciel introduite sur la ferre; les anges descendre souvent ici-bas; les puissances et les vertus se familiariser avec les hommes, et la possession de ces biens présents affermie en nous par l’espérance des biens futurs?

C’est donc avec grande raison qu’on donne le nom «d’Evangile» à cette histoire sacrée. Tous les autres écrits qui ne promettent que l’abondance des richesses, la grandeur de la puissance, la principauté, la gloire, les honneurs, et tout ce que les hommes croient être des .biens, ne sont que vanité et que mensonge. Mais ce que les pêcheurs nous annoncent est avec raison appelé « l’Evangile, »c’est-à-dire, « la bonne nouvelle; . non-seulement parce qu’ils nous promettent des biens stables, immuables et, qui sont beaucoup au-dessus de nous, mais encore parce que nous en jouissons sans aucune peine. Car ce n’est ni par nos travaux, ni par nos peines, ni par nos douleurs et nos afflictions que nous nous sommes procuré ces biens. La seule charité que Dieu a pour nous a tout fait, et ce n’est que d’elle que nous avons reçu ces grâces.

Mais pourquoi, sur les douze apôtres qu’avait Jésus-Christ, n’y en a-t-il que deux, Jean et Matthieu qui aient écrit l’Evangile, avec deux disciples, Marc, disciple de saint Pierre, et Luc, disciple de saint Paul? C’est parce que ces hommes, oubliant la vaine gloire, ne consultaient pour agir que la simple utilité.

Mais à ce compte, me direz-vous, un seul évangéliste ne suffisait-il pas pour tout dire? C’est vrai, mais lorsqu’on voit quatre personnes écrire chacune son évangile en divers temps, en divers lieux, sans s’assembler ou conférer ensemble, et parler. tous néanmoins, comme s’ils n’avaient qu’une même bouche; cette union de sentiments et de paroles est une puissante preuve de la vérité.

Il semble, dites-vous, qu’on en pourrait croire le contraire, puisqu’ils se trouvent différents en plusieurs choses. Je vous réponds que ces différences sont précisément la plus forte preuve de la véracité des évangélistes. Car s’ils étaient si conformes entre eux, et s’ils s’accordaient jusqu’aux moindres circonstances dès lieux et. des temps, et jusque dans les expressions qu’ils emploient, vous entendriez les ennemis de l’Eglise dire qu’ils ont écrit de concert, et qu’une conformité si exacte ne peut être que le fruit d’une entente préalable et d’un arrangement tout humain. Mais maintenant ces petites différences qui se trouvent entre les évangélistes les purgent visiblement de ce soupçon, et justifient la sincérité de leur conduite. S’ils ont quelquefois parlé différemment des lieux ou des temps, cette diversité ne nuit en aucune sorte aux vérités qu’ils annoncent, comme nous espérons avec le secours de Dieu de le faire voir dans la suite.

Mais nous vous prions cependant de remarquer, que pour ce qui regarde les vérités capitales qui renferment la vie de l’âme et l’essence de la prédication évangélique, on ne trouvera jamais qu’il y ait la moindre opposition entre eux. Ils disent tous qu’un Dieu s’est fait homme, qu’il a fait de grands miracles; qu’il a été crucifié et enseveli; qu’il est ressuscité et monté au ciel; qu’il viendra un jour juger le monde; qu’il a établi une loi très-sainte (7) , et nullement contraire à la première; qu’il était le Fils unique de Dieu, consubstantiel à son Père, et autres choses semblables, sur lesquelles tous les évangélistes s’accordent parfaitement.

Que s’ils n’ont pas tous rapporté les mêmes circonstances de quelques miracles, et si nous en lisons quelques-unes dans les uns et quelques autres dans les autres,.il n’y a pas lieu de s’en étonner. Si un seul évangéliste avait tout dit, c’est en vain qu’il y en aurait eu plusieurs; et s’ils eussent tous dit des choses nouvelles et différentes, on n’aurait pu faire voir comment ils s’accordent entre eux. C’est pourquoi ils disent tous des choses communes à tous; et chacun d’eux en dit aussi qui lui sont propres; afin qu’il parût qu’il était nécessaire qu’il y en eût plusieurs, et afin que chacun d’eux dans ce qu’il rapporte rendît témoignage à la vérité.

3. C’est là la raison qui a porté saint Luc à écrire son évangile, « afin, » dit-il, « que vous soyez persuadé de la vérité des choses que l’on vous a enseignées (Luc, 1,4) ; » c’est-à-dire, afin qu’en voyant tant de personnes vous confirmer les mêmes choses, vous n’en puissiez plus douter, et que vous en demeuriez parfaitement assuré.

Quant à saint Jean, quoiqu’il supprime la cause qui l’a porté à écrire son évangile, nous apprenons néanmoins de la tradition de nos pères qu’il a eu aussi une raison particulière qui l’y a engagé. Comme les trois autres avaient eu principalement pour but d’écrire de Jésus-Christ comme homme, qu’ils s’étaient davantage arrêtés sur son humanité, et qu’il y avait à craindre que ce qui regardait la divinité ne demeurât enseveli dans le silence; il se résolut par un mouvement particulier de Jésus-Christ à composer son évangile dans ce dessein, comme il est aisé de s’en convaincre tant par l’ensemble de son oeuvre, que par ses, premières paroles. Car il ne commence pas comme les autres par la naissance temporelle; il s’élève tout d’un coup à cette génération divine et éternelle, comme à ce qui le pressait davantage, à ce qu’il s’était proposé principalement en écrivant l’Evangile. C’est pourquoi il parle non seulement dans ce commencement, mais dans toute la suite même de soir livre, d’une manière plus grande et plus relevée que les autres.

Pour saint Matthieu, on dit qu’il écrivit à la prière des Juifs qui s’étaient convertis à la foi; ceux-ci le conjurèrent de leur laisser par écrit les préceptes qu’il leur avait donnés de vive voix, il se rendit à leurs prières, et écrivit en hébreu son évangile. Saint Marc écrivit aussi le sien en Egypte pour satisfaire aux voeux de ses disciples. Ecrivant pour les Juifs, saint Matthieu ne s’est mis en peine que de faire voir que Jésus-Christ descendait de la race d’Abraham et de David. Mais saint Luc, qui s’adresse généralement à tous les hommes, passe plus avant, et fait remonter cette génération jusqu’à Adam. Saint Matthieu commence d’abord son évangile par la généalogie de Jésus-Christ; parce que rien ne pouvait être plus agréable aux Juifs que de leur dire que Jésus-Christ descendait d’Abraham et de David : mais saint Luc rapporte d’abord plusieurs autres choses et descend ensuite à la généalogie de Jésus-Christ.

Nous ferons donc voir l’union et la conformité de ces historiens sacrés par le consentement de toute la terre qui a reçu comme vrai ce qu’ils ont écrit, et par le témoignage même des ennemis de la vérité. Car il s’est élevé après eux plusieurs hérésies, qui ont publié des dogmes contraires à l’Evangile; les unes ont reçu généralement tout ce que les évangélistes ont écrit, et les autres retranchant ce qui leur déplaisait, n’ont plus eu qu’un évangile mutilé. S’il se fût trouvé quelque contradiction dans l’évangile, les hérétiques qui prêchaient des choses toutes contraires, ne l’eussent pas reçu tout entier, mais seulement ce qu’ils auraient cru leur être favorable; et ceux qui ne le reçoivent qu’en partie, n’auraient pas pu être réfutés au moyen de cette partie; s’ils l’ont été, c’est que tout est si lié dans l’évangile, que la moindre partie fait voir le rapport qui la joint au tout Lorsque l’on coupe une petite partie du corps d’un homme, on y trouve de la chair, des os, des nerfs, des veines, des artères et du sang, et l’on peut juger, par cette seule partie, ce que renferme tout notre corps. Il en est de même de l’Ecriture. Chaque parole en contient tout l’esprit, et elle a une liaison inséparable avec tout le reste.

Que si les évangélistes étaient contraires les uns aux autres, l’Evangile n’aurait jamais été reçu; et il se serait détruit lui-même, selon cet oracle que nous y lisons: « Tout royaume divisé sera renversé. » (Luc, XI, 17.) Mais ce (8) qui fait aujourd’hui éclater davantage la force du Saint-Esprit, c’est de persuader ainsi aux hommes de s’attacher si fermement aux points capitaux, et aux maximes .fondamentales de l’Evangile, sans se blesser de ces petites différences qui y paraissent.

4. Il est inutile de rechercher en quel lieu chaque évangéliste a écrit; j’aime mieux m’attacher à vous faire voir dans toute la suite de cette prédication, qu’ils ne se sont point combattus l’un l’autre; et il semble , lorsqu’on les accuse de ces petites contradictions apparentes, qu’on leur aurait voulu imposer une loi sévère de se servir tous des mêmes mots et des mêmes expressions.

Je pourrais parler ici de beaucoup d’écrivains, très-fiers de leur éloquence et de leur savoir, qui ont composé des livres sur une même matière et qui ont été non-seulement différents entre eux, mais même entièrement contraires les uns aux autres. Il y a bien de la différence entre ne dire pas les mêmes choses, ou en dire d’entièrement opposées. Mais je ne m’arrête pas à cela. Dieu me garde de chercher l’apologie des saints évangélistes dans l’extravagance de ces faux sages. Je ne prétends point me servir du mensonge pour établir la vérité. Je me bornerai à demander si une doctrine contradictoire dans ses parties aurait acquis une bien grande autorité dans le monde, si elle aurait prévalu sur les autres, si enfin des hommes dont les discours se seraient détruits réciproquement, auraient pu s’acquérir la créance et l’admiration de toute la terre. On sait de plus qu’ils avaient beaucoup de témoins et d’ennemis de leur doctrine. Car ils n’écrivaient point dans un coin du monde, et ils ne cachaient rien de leurs dogmes; ils couraient les terres et les mers; et ils parlaient devant tous les peuples : ils lisaient alors comme nous lisons encore aujourd’hui, ces livres saints en présence de leurs ennemis; néanmoins leur doctrine n’a jamais blessé personne par ses contradictions. Et nous ne devons pas nous en étonner, puisque la force et la vertu de Dieu même les accompagnait partout, et leur faisait faire tout ce qu’ils faisaient..

A moins de cela comment un publicain, un pêcheur, des hommes grossiers et ignorants eussent-ils pu annoncer des vérités si grandes et si relevées? Car ils publiaient et persuadaient: avec une certitude merveilleuse des mystères dont les anciens philosophes n’ont pu même se former la moindre idée; et ils les ont publiées non-seulement durant leur vie, mais encore après leur mort; et non à quinze ou vingt personnes, non à cent, non à mille ou à dix mille, mais à des villes, et à des peuples entiers, aux Grecs et aux barbares, sur mer et sur terre, dans les lieux habités, et dans le fond des déserts.

Mais de plus ils annonçaient aux hommes une doctrine élevée au-dessus de la nature humaine. Ils ne disaient rien de terrestre, et ils ne parlaient que des choses du ciel. Ils prêchaient une. vie et un royaume dont on n’avait jamais entendu parler. Ils découvraient d’autres richesses et une autre pauvreté; une autre liberté, et une autre servitude; une autre vie, et une autre mort; un nouveau monde, et une manière de vie toute nouvelle; et enfin un changement, et comme un renouvellement général de toutes choses.

Ils étaient bien éloignés ou d’un Platon qui a tracé l’idée de cette république ridicule, ou d’un Zénon, ou de ces autres philosophes qui ont formé des projets de gouvernements et de républiques, et qui ont voulu se rendre les législateurs des peuples. Il ne faut que lire ces auteurs pour voir que c’est le démon, ce tyran des âmes, cet ennemi de la chasteté, et de toutes les vertus qui les a animés, et qui a répandu de si profondes ténèbres dans leur esprit pour confondre par eux tout l’ordre des choses. Car si l’on considère cette communauté des femmes qu’ils ont voulu introduire; ces spectacles honteux et publics de filles nues ; ces mariages clandestins qu’ils autorisaient; et ce renversement universel de ce qu’il y a de plus naturel et de plus juste dans le monde; que peut-on dire autre chose sinon que toutes ces maximes étaient des inventions du démon, qui voulait détruire par eux les lois les plus inviolables de la nature? Et certainement toutes ces choses qu’ils soutiennent lui sont tellement contraires, qu’elle se rend témoignage à elle-même en les abhorrant, et en ne voulant pas seulement les entendre nommer. Et cependant ces philosophes avaient alors la liberté tout entière de publier ces maximes si étranges, sans craindre ni les persécutions ni les périls; et ils s’efforçaient de les insinuer dans les esprits, en les parant de tous les plus beaux ornements de l’éloquence.

L’Evangile au contraire qui n’était prêché que par des pauvres et des pêcheurs persécutés (9) de tout le monde, traités comme des esclaves, et exposés à tous les périls, a été embrassé tout d’un coup avec un profond respect par les savants et par les ignorants; par les libres et par les esclaves; par les gens de guerre et par les princes, en un mot par les Grecs et par les peuples les plus barbares.

5. On ne peut pas dire que ce soit la bassesse et pour ainsi dire le terre à terre de la doctrine des apôtres qui l’aient fait recevoir aussi facilement par tout le monde, puisqu’au contraire elle est infiniment puis sublime que tous les systèmes des philosophes. Ni l’idée, ni le nom même de la virginité, de la pauvreté chrétienne, du jeûne et des autres points les plus élevés de notre morale n’avaient été dans le cerveau ou sur les lèvres d’un seul parmi les sages du paganisme; tant ils étaient éloignés de ces premiers docteurs du christianisme qui ne condamnaient pas seulement les mauvaises actions et les mauvais désirs, niais encore les regards impudiques, les paroles déshonnêtes, les ris immodérés, qui étendaient même leur sollicitude jusqu’à régler les plus petites choses, comme la contenance extérieure, la démarche, le son de la voix, et qui ont propagé par toute la terre la plante sacrée de la virginité. Ils ont inspiré aux hommes des sentiments de Dieu et des choses du ciel, que nul de tous ces sages n’avait jamais pu même soupçonner.

Et en effet, comment ces adorateurs de serpents, de monstres, et des animaux les plus vils et les plus horribles, eussent-ils été capables de comprendre ces vérités? Cependant ces maximes si relevées que les apôtres ont annoncées, ont été reçues et embrassées avec amour par tout le genre humain; elles fleurissent et se multiplient de jour en jour, pendant que les vaines idées de ces philosophes s’effacent tous les jours de plus en plus, et disparaissent plus facilement que des toiles d’araignées, parce que ce sont les ouvrages des démons.

Outre l’impudicité qui les déshonore, leurs écrits sont encore enveloppés de tant d’obscurités et de ténèbres, qu’on ne les peut comprendre sans un grand travail. Y a-t-il rien de plus ridicule que de remplir comme ils font, des volumes entiers, pour expliquer ce que c’est que la justice, et de noyer et faire disparaître le sujet qu’ils traitent, sous les flots débordés d’une intarissable faconde. Quand même ils auraient quelque chose de bon, cette prolixité démesurée, les rendrait inutiles pour le règlement de la vie des hommes. Car si un laboureur, ou un maçon, ou un marinier, ou quelque autre artisan que ce soit, qui gagne sa vie de son travail, voulait apprendre de ces personnes ce que c’est que la justice, il faudrait pour cela qu’il quittât son art et ses occupations les plus nécessaires; et ainsi après avoir passé plusieurs années sans rien faire, il se trouverait que pour avoir voulu apprendre à bien vivre, il se serait mis en danger de mourir de faim.

Rien de semblable dans les préceptes de 1’Evangile. Jésus-Christ nous y enseigne ce qui est juste, honnête, utile , et généralement toutes les vertus, en très peu de paroles, claires et intelligibles pour tout le monde, comme quand il dit : « Toute la loi et les prophètes consistent en ces deux commandements (Matth. XXII,40); » c’est-à-dire, dans l’amour de Dieu et du prochain; ou lorsqu’il nous donne cette règle : « Faites aux autres tout ce que vous voudriez qu’ils vous fissent à vous-mêmes; car tel est le résumé de la loi et des prophètes. » (Matth. VII,12). Il n’y a point de laboureur, ni d’esclave, ni de femme si simple, ni d’enfant, ni de personne de si peu d’esprit, qui ne comprenne ces maximes sans aucune peine et cette clarté même est la marque, et comme le caractère de la vérité.

C’est ce que l’expérience a fait voir. Tout le monde non-seulement a compris ces règles divines, mais les a même pratiquées soit au milieu des villes, soit dans les déserts et sur le haut des montagnes. C’est là qu’on peut voir des choeurs d’anges revêtus d’un corps, et la vie du ciel fleurir sur la terre. Ce sont des pêcheurs qui nous ont appris cette divine philosophie. Ils n’ont pas eu besoin pour cela d’y élever les hommes dès leur enfance, selon la méthode de ces philosophes, et ils, n’ont pas limité l’étude de la Vertu à un certain nombre d’années; mais ils ont prescrit des règles pour tous les âges. La manière d’instruire des philosophes n’est qu’un jeu d’enfants, au lieu que la nôtre est l’ouvrage de la vérité même. Le lieu que nos saints docteurs ont choisi pour leur école est le ciel, et Dieu même est le maître de l’art qu’ils nous ont appris, et le législateur des lois qu’ils ont promulguées. Le prix qui nous est proposé dans cette céleste académie, ce n’est pas un rameau d’olivier ou (10) une couronne de laurier, ni l’honneur d’être nourri aux dépens du public, ou une statue d’airain, choses trop vaines et trop basses; mais c’est la gloire de jouir dans le ciel d’une vie sans fin, de devenir enfant de Dieu, d’être associé aux choeurs des anges, d’assister devant te trône de Dieu, et de demeurer éternellement avec Jésus-Christ. Les princes de cette république sont des pêcheurs, des publicains, des faiseurs de tentes, qui n’ont pas vécu seulement un petit nombre d’années, mais qui sont vivants dans l’éternité, et qui peuvent aider encore leurs imitateurs et leurs disciples, et les soutenir même après leur mort.

6. Dans cette sainte république on ne fait pas la guerre contre les hommes, mais contre les démons et les puissances spirituelles. C’est pourquoi elle n’a pour chef dans ces combats invisibles ni un homme ni un ange, mais Dieu même. Les armes aussi de ces soldats sont bien différentes de ces armes d’ici-bas. Elles ne sont formées ni de peaux de bêtes, ni de fer, mais de la vérité, de la foi, de la justice, et de toutes les vertus.

Puis donc que le livre que nous entreprenons d’expliquer, contient les lois de cette divine, république; écoutons avec soin saint Matthieu, qui en parle très clairement, ou plutôt Jésus-Christ qui en est le législateur, qui parle lui-même par la bouche de son saint évangéliste. Appliquons-nous à ces divines instructions, afin de pouvoir être un jour du nombre de ses heureux citoyens, de ceux qui se sont rendus illustres en suivant ses lois, et qui se sont acquis des couronnes immortelles.

Plusieurs croient que ce livre est facile, et qu’il n’y a que les Prophètes qui soient difficiles; mais ce sentiment est celui de ceux qui ne connaissent pas assez la profondeur des mystères de l’Evangile. C’est pourquoi je vous conjure de me suivre avec soin, afin que nous entrions ensemble dans cette vaste mer des vérités évangéliques, sous la conduite de Jésus-Christ, qui nous servira de guide. Afin que vous compreniez mieux mes explications, je vous engagerai fortement, suivant mon habitude, à lire d’avance en votre particulier le passage de la sainte Ecriture que je dois vous expliquer. Ainsi la lecture servira de préparation à l’enseignement, comme il arriva à l’eunuque dont parlent les Actes, et nous facilitera à nous-mêmes l’accomplissement de notre tâche.. Sur, notre route les questions vont se presser en foule les unes sur les autres. Considérez combien, dès l’entrée de l’Evangile, il se présente de difficultés à éclaircir! Premièrement, d’où vient qu’on fait descendre la généalogie de Jésus-Christ par Joseph, qu’on sait n’être pas le père de Jésus-Christ?

En second lieu comment peut-on connaître que le Sauveur vient de la tige de David, puisque les parents de Marie, sa mère, sont entièrement inconnus, et que cette généalogie de l’Evangile ne se tire point du côté de Marie?

En troisième lieu, pourquoi l’Evangile rapporte-t-il la généalogie de Joseph qui est complètement étranger à la naissance de Jésus-Christ, sans se mettre en peine de rechercher les parents et. les aïeux de la Vierge dont il était fils?

Pourquoi tirant cette généalogie des hommes, y nomme-t-il aussi quelques femmes?

Pourquoi en ayant nommé quelques-unes, ne les a-t-il pas toutes nommées? Et pourquoi passant les plus saintes, comme Sara et Rébecca, et d’autres semblables, ne nomme-t-il que celles qui sont connues par quelque vice, comme par la fornication, par l’adultère, par des mariages illégitimes, ou par la qualité d’étrangères et de barbares à l’égard du peuple de Dieu? Car l’évangéliste parle de Ruth, de la femme d’Urie, et de Thamar, dont l’une était étrangère, l’autre une impudique, et l’autre une incestueuse, qui voulut concevoir de son beau-père, non selon la loi du mariage, mais par une surprise qu’elle lui fit sous l’habit d’une courtisane. Tout le monde sait quelle était la femme d’Urie, et l’adultère qu’elle commit avec David. Cependant l’Evangile, passant toutes les autres femmes, ne parle que de celle-ci dans cette généalogie. N’était-il pas raisonnable, si on voulait parler des femmes, de les nommer toutes, ou s’il n’en fallait nommer que quelques-unes, de choisir plutôt celles qui étaient recommandables par leur vertu, que celles qui étaient décriées pour, le dérèglement de leur vie?

Il est donc aisé de voir combien ce commencement même est difficile, quoiqu’il paraisse clair à tout le monde, et même superflu à plusieurs, qui n’y voient autre chose qu’une liste de quelques noms propres.

Nous devons encore rechercher pourquoi l’on passe trois rois dans la suite de cette généalogie. Si l’on dit que c’est à cause de leur impiété, n’en devait-on pas aussi retrancher (11) beaucoup d’autres qui ont été aussi méchants que ceux-ci?

On demande encore pourquoi, lorsque saint Matthieu dit expressément que la généalogie du Christ jusqu’à Abraham contient trois séries, chacune de quatorze générations, ce nombre se trouve incomplet dans la troisième série telle qu’il la domine?

On demande enfin pourquoi saint Luc et saint Matthieu ayant fait la généalogie de Jésus-Christ, saint Luc ne rapporte pas les mêmes noms, et en rapporte beaucoup plus que saint Matthieu; en d’autres termes pourquoi saint Matthieu marque moins de noms et des noms différents de ceux de saint Luc, quoique l’un et l’autre continuent la généalogie de Jésus-Christ jusqu’à Joseph?

Comprenez donc combien il faudra d’application pour éclaircir ces choses, puisqu’il en faut même pour discerner ce qui a besoin d’éclaircissement. Car ce n’est pas un petit avantage, que de bien discerner ce qui est douteux, et ce qui peut donner lieu à des difficultés.

Par exemple on fait encore cette question Pourquoi sainte Elisabeth, étant de la tribu de Lévi, est appelée la cousine de la sainte Vierge?

7. Mais pour ne pas accabler votre mémoire, finissons ici ce discours. Il suffit pour vous donner de l’ardeur, de vous avoir proposé les questions que nous aurons à résoudre. Si les solutions vous intéressent, il dépendra de vous de les connaître en assistant à nos entretiens. Car si je vois en vous un véritable désir de vous instruire, je lâcherai de vous satisfaire en répondant à .ces questions. Mais si je vous vois dans l’indifférence et dans la froideur, je vous cacherai et les difficultés et les réponses-qu’on y pourrait faire, parce que la loi de Dieu me défend « de donner les choses saintes aux chiens, et de jeter les perles devant les « pourceaux, de peur. qu’ils ne les foulant aux pieds. » (Matth VII, 6.)

Mais qui est celui qui voudrait fouler des. perles aux pieds, me dites-vous? C’est celui qui ne les croit pas précieuses, et qui il n’a pas pour elles toute l’estime qu’elles méritent. Et qui est assez malheureux, dites-vous, pour ne pas les apprécier, et pour ne les pas préférer à tout? C’est celui qui s’y applique avec moins d’ardeur qu’il n’en a pour voir d’infâmes comédiennes dans des spectacles diaboliques. Car on en voit plusieurs passer là les jours entiers; mettre les affaires de leur famille en désordre pour satisfaire cette passion.; ne rien perdre de ce qu’ils entendent; et conserver précieusement dans leur mémoire ce qui doit perdre et tuer leurs âmes. Mais lorsque ces mêmes personnes sont dans l’Eglise, où Dieu même leur parle, elles n’y peuvent demeurer un moment sans entrer dans l’impatience. C’est pour cela que notre vie qui devrait être toute céleste, n’a rien de commun avec le ciel, et que nous ne sommes plus chrétiens que de nom et en apparence.

C’est pour cela que Dieu nous menace de l’enfer, non pour nous y jeter, mais pour nous en préserver par ses menaces, en nous portant à fuir une si détestable coutume. Cependant nous faisons tout le contraire de ce qu’il désire. Nous entendons qu’il nous menace de l’enfer, et nous courons tous les jours à ce qui nous y mène, à ce qui nous damne. Dieu nous commande non-seulement d’écouter, mais même de faire ce qu’il nous dit: et nous n’avons pas seulement la patience de l’entendre. Quand donc ferons-nous ce qu’il nous ordonne, si nous ne pouvons pas seulement souffrir qu’il nous parle; si nous nous ennuyons, si nous nous impatientons aussitôt, si nous un pouvons pas lui donner seulement un quart d’heure de notre temps?

Lorsque, dans une conversation, nos paroles n’obtiennent pas l’attention des personnes présentes, nous nous en offensons comme d’une injure, quelque vaines que soient d’ailleurs les choses que nous disons; et nous croyons que Dieu ne s’offensera pas, lorsque les grandes vérités qu’il nous annonce nous laissent indifférents, que nous avons l’esprit ailleurs, et que nous ne daignons pas seulement nous y appliquer? On prend plaisir à écouter des personnes qui ont vieilli dans les voyages, qui savent et qui rapportent exactement la distance, la situation, la grandeur, les, places publiques, et les ports des villes qu’elles ont vues: et nous autres qui sommes voyageurs en cette vie, et qui marchons vers le ciel , nous ne nous mettons pas seulement en. peine de savoir combien nous en sommes encore éloignés. Si nous y pensions, cependant, nous nous hâterions peut-être davantage pour y arriver. Si nous nous négligeons dans ce chemin qui mène à Dieu, nous sommes infiniment plus éloignés du but que la terre ne l’est du ciel; mais si nous nous hâtons (12) d’aller vers cette cité bienheureuse, nous nous trouverons bientôt à ses portes; car son éloignement ne vient point de la distance des lieux, mais de la disproportion de notre conduite et de notre vie.

Vous avez soin de vous rendre habiles dans l’histoire de ce monde, d’en connaître le présent et le passé. Vous vous souvenez des rois sous qui vous avez porté les armes, des officiers particuliers qui vous commandaient, des jeux publics qui se sont donnés, des gladiateurs qui y ont combattu, de ceux qui ont remporté le prix, et de cent autres choses qui ne vous regardent point, et vous n’avez pas seulement la moindre pensée de considérer quel est le prince de cette cité céleste, quels sont ceux qui y tiennent le premier, le second ou le troisième rang, combien chacun d’eux a combattu, et par quelles actions il s’est signalé. Enfin vous ne vous donnez pas seulement la patience d’entendre ceux qui vous proposent les lois de cette sainte cité. Après cela comment oseriez-vous espérer de jouir un jour de ces biens suprêmes, puisque vous ne daignez pas seulement écouter maintenant ceux qui vous en parlent?

Faisons donc au moins aujourd’hui, mes Frères, ce que jusqu’ici nous avons toujours négligé de faire. Puisque la miséricorde de Dieu nous fait espérer d’entrer un jour dans cette ville toute d’or, comme parle l’Ecriture, et qui, en vérité, est infiniment plus précieuse que l’or; apprenons quels en sont les fondements, et quelles sont ces portes toutes composées de perles et de diamants. Nous avons un excellent guide qui est saint Matthieu, et nous commençons aujourd’hui d’entrer par la porte qu’il nous ouvre. Redoublons notre attention de peur que s’il remarque que quelqu’un l’écoute négligemment, il ne le bannisse de cette ville céleste.

Car cette ville, mes Frères, est une ville vraiment royale et magnifique, elle n’est pas comme nos villes d’ici-bas, divisée en rues,,en palais et en places. Elle n’est toute que le palais de son Roi. Ouvrons donc les portes de nos âmes, ouvrons l’oreille de nos coeurs, et, sur le point d’entrer dans cette ville éternelle, adorons avec une frayeur respectueuse le Roi qui y règne. Celui qui désire d’en contempler les merveilles, peut être d’abord frappé de terreur, car ces portes nous sont encore fermées maintenant; mais quand nous les verrons ouvertes, c’est-à-dire, quand nous aurons découvert les mystères que nous vous avons proposés, nous verrons alors l’éclat qui brille au dedans. Ce bienheureux publicain vous conduira par les yeux de l’esprit, et il vous promet de vous montrer tout. Il vous fera voir où est le trône du Roi, quels sont les soldats qui l’environnent, où sont les anges et les archanges, quel est le lieu destiné pour les nouveaux citoyens de cette ville, par quels chemins on y va, quel honneur on rend à ceux qui y tiennent ou le premier, ou le second, ou le troisième rang, et combien il y a de dignités différentes, soit dans le sénat, soit dans le peuple de cette cité divine.

C’est pourquoi n’entrons point ici avec bruit et avec tumulte, mais avec un respect et un silence digne de ces grands mystères. Si l’on entre dans un silence si profond lorsqu’on doit lire les lettres du roi dans une assemblée publique, quel doit être le vôtre, lorsqu’on doit vous rapporter, non les ordonnances d’un prince de la terre, mais les oracles du Roi du ciel? Si nous agissons de la sorte, le Saint-Esprit nous conduira lui-même, par sa grâce, jusqu’au dedans de ce palais, et jusqu’au trône du Roi, pour y jouir des biens infinis, par la grâce et par la miséricorde de Jésus-Christ notre Seigneur, auquel est la gloire et l’empire, avec le Père et le Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (13)

 

HOMELIE II: 1. Description du royaume du ciel. Pourquoi David est mentionné le premier dans la généalogie du Christ.

2. Le Christ est le lien qui unit les deux Testaments et les deux natures divine et humaine.

3. L’Ancien Testament contient la figure, le Nouveau, la vérité. — Gloire de David. — Question touchant la généalogie du Christ.

4. Pourquoi saint Matthieu décrit-il la généalogie de Joseph et non celle de Marie?

5 et 6. Exhortation à écouter et à pratiquer la parole de Dieu. — Qu’il est nécessaire à tout le monde de lire l’Ecriture sainte.

 

1. Je crois que vous vous souvenez, mes Frères, de la prière que je vous fis hier, de vous recueillir dans un respectueux silence et dans la paix du coeur et de l’esprit, pour écouter la parole de Dieu. Comme nous allons franchir aujourd’hui le seuil sacré du temple où réside le Verbe divin, je suis obligé de vous renouveler cet avis. Car, si autrefois, lorsque les Juifs furent à la veille d’approcher de la montagne de Sinaï, de ce feu, de cette fumée, de ces ténèbres et de ces tourbillons, ou plutôt à la veille de regarder de loin un rayon de la gloire de Dieu, et d’entendre à distance quelques mots de sa bouche; si, dis-je, on leur commanda de se séparer de leurs femmes durant trois jours, et de laver leurs vêtements; s’ils étaient, ainsi que Moïse lui-même, dans la crainte et le tremblement, il est bien plus raisonnable que, sur le point d’entendre des paroles si saintes et non pas de regarder de loin une montagne ardente, mais d’entrer dans le ciel même, vous témoigniez une disposition plus parfaite, que vous laviez non les vêtements du corps mais ceux de l’âme, et que vous vous sépariez de tout le commerce de la vie du monde.

Vous ne verrez point ici de fumée, ni de tourbillons, ni de ténèbres, mais le Roi même assis sur son trône, dans une gloire ineffable, accompagné de ses anges et de ses archanges, et de la troupe des saints, joints au nombre infini de ces bienheureux esprits. Telle est la sainte cité, elle contient, dit saint Paul, « l’Eglise des premiers-nés, les esprits des justes, les troupes des anges, et le sang dont l’aspersion a réconcilié toutes choses. » (Héb. XII, 20.) Car le ciel a reçu ce qui était sur la terre, la terre a reçu ce qui était dans le ciel, et ainsi s’est faite cette paix des hommes et des anges qui avait été souhaitée durant tant de siècles.

Le trophée qui brille dans cette cité sainte est la croix, les dépouilles qui y sont attachées sont notre nature même, dont Jésus-Christ a fait sa proie et sa conquête, comme vous le verrez dans la suite de l’Evangile. Si vous voulez me suivre avec un profond silence, j’espère vous faire voir la mort terrassée et détruite, !e péché crucifié, et les monuments illustres de la victoire que Jésus-Christ a remportée dans cette guerre. Vous verrez le tyran enchaîné, une multitude de captifs qui suivent leur libérateur, et la forteresse où le démon s’était renfermé depuis tant de siècles, et d’où il faisait ses sorties sur les hommes, forcée en un moment et renversée par terre. Vous verrez la caverne même et les antres profonds de ce prince des ténèbres, qui ont été découverts à nos yeux, parce que notre Roi vainqueur a bien voulu y descendre lui-même en personne et y faire luire l’éclat de sa gloire.

Ne craignez point que ce récit vous soit ennuyeux. Si, lorsque quelqu’un vous raconte les guerres et les victoires des hommes, bien loin d’en concevoir de l’ennui, vous perdez même le manger et le boire pour les écouter, combien trouverez-vous plus de goût aux choses beaucoup plus admirables dont nous devons vous parler? Considérez ce que c’est que de voir un Dieu qui vient du ciel, et qui descend du plus haut de son trône sur la terre et jusqu’au fond des enfers, pour en combattre le prince; de voir le démon lutter contre un (14) Dieu qui s’est caché sous la forme de l’homme, et ce qu’on ne peut assez admirer, la mort détruite parla mort, la malédiction abolie par la malédiction, et la tyrannie du démon renversée par tes mêmes armes dont il s’était servi pour l’établir.

Sortons donc de notre assoupissement et réveillons-nous. Je vois déjà les portes ouvertes. Entrons avec une modestie respectueuse et une sainte frayeur. Mais quelles sont ces portes?

Quoi, dites-vous? Vous promettez de parler du Fils unique de Dieu, et vous nous parlez du fils de David, un homme qui vivait il y a plusieurs siècles, et vous l’appelez le père et l’aïeul de Jésus-Christ? Mais attendez un peu, ne désirez pas savoir tout d’un coup toutes choses, apprenez peu à. peu et par degrés. Souvenez- vous que vous n’êtes qu’à la porte et encore dans le vestibule. Pourquoi vous hâtez-vous de pénétrer jusque dans le fond du sanctuaire lorsque vous n’avez pas encore bien considéré ce qui est au dehors?

Ce n’est pas la naissance divine du Sauveur que je vais vous expliquer maintenant, ni même dans la suite. Je sais qu’elle est incompréhensible et ineffable. Le prophète Isaïe l’a dit avant moi. Car, après avoir prédit la passion du Sauveur, et l’extrême charité qu’il a eue pour tous les hommes, et admiré de quel comble de gloire il était descendu dans le dernier abaissement, il s’écrie : « Qui pourra dire quelle est sa génération? » (Is. LIII, 8.)

Ce n’est donc point de cette première naissance que je parle ici; c’est sa naissance terrestre prouvée par une infinité de témoins, dont je tâcherai de vous dire ce que la grâce du Saint-Esprit aura daigné m’en apprendre.

Il n’est pas même possible d’expliquer celle-ci bien clairement, parce qu’elle est elle-même pu mystère grand et redoutable. Ne la considérez donc pas comme peu importante lorsqu’on vous en parle, mais au contraire soutenez votre attention, et tremblez lorsque vous entendez dire qu’un Dieu est venu sur la terre. C’est une merveille si étonnante et tellement inouïe, que les anges en choeur en ont rendu gloire à Dieu au nom de toute la terre, par leurs acclamations et par leurs louanges. Les prophètes mêmes se sont longtemps auparavant écriés avec une profonde admiration « Enfin il a été vu, sur la terre, et il a conversé parmi les hommes! » (Bar. III, 38.) Car c’est un étrange prodige que ce Dieu ineffable, incompréhensible, égal en tout à son Père, soit venu à nous en passant par le sein d’une vierge, et qu’il se soit rabaissé jusqu’à naître d’une femme; qu’il ait bien voulu avoir David et Abraham pour ses ancêtres, et non seulement David et Abraham, mais ce qui est encore plus étonnant, des femmes semblables à celles dont nous vous avons déjà parlé.

Lors donc que vous entendez de si grandes choses, élevez votre esprit et ne concevez rien de bas, que votre admiration redouble en voyant le vrai et unique Fils du Père, souffrir d’être appelé fils de David, pour vous rendre enfant de Dieu, et ne refuser pas d’avoir pour père son esclave, afin que vous qui étiez esclave ayez Dieu pour père. Voyez combien cet Evangile, c’est-à-dire, cette bonne nouvelle qu’on nous annonce est admirable dès l’entrée.

Si vous doutez de la gloire qui vous est promise, soyez-en persuadé par l’humiliation de Jésus-Christ. Car la raison de l’homme a bien plus de peine à comprendre qu’un Dieu soit devenu homme, qu’à s’expliquer qu’un homme puisse devenir enfant de Dieu. Lors donc que vous entendez dire que le Fils de Dieu est aussi fils de David et d’Abraham, ne doutez plus que vous, qui êtes enfant d’Adam, vous ne soyez aussi enfant de Dieu. Car ce serait en vain qu’un Dieu se fût abaissé si profondément, si ce n’avait été pour relever l’homme. Il est né selon la chair afin que vous renaissiez selon l’esprit. Il est né d’une femme, afin que vous cessiez d’être le fils d’une femme.

C’est pourquoi il est né en deux manières différentes, dont l’une est semblable à notre naissance, et l’autre est infiniment élevée au-dessus de nous : car il a cela de commun avec nous, qu’il est né d’une femme, mais ce qu’il a de particulier c’est : « Qu’il n’est point né du sang, ni de la volonté de l’homme ou de la chair (Jean I,13), » mais du Saint-Esprit, et que sa naissance en ce point était la figure de cette renaissance divine, qu’il nous devait donner par la grâce du Saint-Esprit. On peut dire la même chose de tous ses autres mystères. Son baptême avait quelque chose de l’Ancien Testament et du Nouveau.; de l’Ancien, en ce qu’il l’a reçu d’un prophète ; du Nouveau, en ce qu’il reçut visiblement le Saint-Esprit. Jésus-Christ, en s’incarnant, a fait comme une personne qui, voyant deux hommes se battre , les prendrait tous deux par la main et les réconcilierait ensemble. Ainsi, en venant au monde, il a réuni la nature humaine avec la nature divine; la grandeur de Dieu avec la bassesse de l’homme; et la loi ancienne avec la nouvelle.

Vous voyez donc, dès l’entrée, quel est l’éclat de cette ville sainte; et, comme le Roi y paraît d’abord revêtu de notre chair, ainsi qu’un prince au milieu de son armée. Souvent un roi dans le combat ne porte point les marques de sa dignité et de sa puissance. Il quitte la pourpre et le diadème, et s’habille comme l’un de ses soldats. Mais les rois de la terre se déguisent de la sorte de peur d’attirer sur eux , en se faisant connaître , tous les efforts de leurs ennemis, au lieu que le nôtre l’a fait pour ne pas mettre d’abord tous ses ennemis en fuite, et ne pas épouvanter ses amis. Il était venu, non pour nous effrayer, mais pour nous sauver. C’est pourquoi, dès le commencement de l’Evangile, il est appelé Jésus; et ce mot qui est hébreu et non grec, signifie « Sauveur, » parce que, dit l’Evangile, « il sauvera son peuple. » (Matth. I, 21.)

3. Considérez comme l’écrivain sacré élève nos esprits, et comment, en ne nous disant que des choses communes, il nous découvre des merveilles qui dépassent toutes nos espérances. Car ces deux noms du Fils de Dieu, celui de Jésus et celui de Christ étaient tous deux connus de tous les Juifs Dieu prévoyant que les mystères qu’il devait accomplir seraient incroyables, a voulu qu’il y eût même des anciennes figures de ce nom divin, pour prévenir ainsi tous les troubles que la nouveauté cause d’ordinaire. Car Josué qui succéda à Moïse, et qui fit entrer le peuple dans la terre promise, s’appelait aussi Jésus. Vous voyez la figure, comprenez-en maintenant la vérité. Jésus a fait autrefois entrer les Juifs dans la terre promise : Jésus nous fait entrer dans le ciel et dans la jouissance des biens éternels. Le premier fait cette merveille après la mort de Moïse ; le second la fait après la fin de la loi de Moïse; le premier a été le chef du peuple de Dieu; le second en a été le Roi et le Souverain.

Mais de peur qu’en entendant ce nom de Jésus, vous n’hésitiez entre lui et. ses homonymes, l’évangéliste ajoute aussitôt le surnom de Christ: « De Jésus-Christ fils de David.» Josué n’était pas de la tribu de, David, mais d’une autre.

Vous me demanderez peut-être pourquoi saint Matthieu appelle son livre «le livre de la génération de Jésus-Christ, » puisqu’il ne contient pas seulement sa naissance, mais encore toute la suite de sa vie. C’est parce que la naissance de Jésus-Christ est le principe, et comme la racine de tous ses autres mystères, et l’unique source de tous nos biens. Et comme Moïse a appelé son livre le livre de la création du ciel et de la terre, quoiqu’il y parle aussi de beaucoup d’autres choses, de même l’évangéliste nomme son livre du mystère qui est la source et le principe de tous les autres. Car c’était une chose bien pleine d’étonnement, et qui surpassait l’espérance et l’attente de tous les hommes qu’un Dieu se fît homme; mais après une si grande merveille , tout le reste suit naturellement de ce principe.

Mais pourquoi ne le nomme-t-il pas d’abord « fils d’Abraham , » et ensuite, « fils de David? » Ce n’est pas, comme disent quelques-uns, pour remonter du dernier au premier, puisqu’il l’aurait fait dans tout le reste comme saint Luc, ce qu’il ne fait pas néanmoins. Pourquoi donc nomme-t-il d’abord David? Parce que le nom de David, prince illustre, et beaucoup moins ancien qu’Abraham, était alors dans toutes les bouches. Quoique Dieu leur eût fait à tous deux la même promesse, néanmoins la longue suite du temps faisait que l’on ne se souvenait plus de l’une, et qu’on ne parlait que de l’autre, comme plus nouvelle et plus récente. Les Juifs disent eux-mêmes dans l’Evangile : « Ne savons-nous pas que le Christ doit venir de la race de David, et de la ville de Bethléem où était David?» (Jean, VII, 42.) Nul d’entre eux ne l’appelait fils d’Abraham, et tous l’appelaient fils de David. Je le répète, on se souvenait beaucoup plus de David, et parce qu’il était moins ancien, et parce qu’il avait été roi.

C’est pourquoi ils appelaient de son nom les rois qu’ils voulaient le plus honorer. Dieu même use de cette manière de parler. Ezéchiel et les autres prophètes disent que « David s’élèvera et qu’il régnera. » (Ezéch. XXXVII, 24.) ce qu’il ne disait pas de David qui était mort, mais des antres rois qui devaient être les imitateurs de sa piété. Dieu dit encore à Ezéchias : « Je protégerai cette ville, à cause de moi, et à cause de David mon serviteur. » (IV Rois, XIX, 34.) Il promet aussi à Salomon, « que de son vivant il ne détruirait (16) pas son royaume, à cause de son serviteur David. » (III Rois, II, 34.) Ce roi était dans une grande gloire devant Dieu et devant les hommes. C’est pourquoi l’Evangéliste commence d’abord par lui, et il passe aussitôt au plus ancien de ses pères; croyant qu’il était superflu, au moins à l’égard des Juifs, de remonter encore plus haut dans le dénombrement de ses ancêtres, parce que ces deux-là étaient les plus illustres de tous, l’un parce qu’il était roi et prophète, et l’autre parce qu’il était prophète et patriarche.

Mais comment peut-on prouver, me direz-vous, que Jésus-Christ descende de la race de David? Car s’il n’est pas né d’un homme mais seulement d’une vierge dont on ne rapporte point la généalogie, comment saurons-nous qu’il soit de la race de ce roi? Voici donc deux difficultés qui se présentent : l’une pourquoi l’on ne rapporte point la généalogie de la Vierge, et l’autre pourquoi on rapporte celle de saint Joseph, entièrement étranger à la naissance du Sauveur. Il semble que la première de ces généalogies était seule nécessaire, et que la seconde était inutile.

Que répondrons-nous donc à cela? Comment montrerons-nous que la Vierge descendait de David? Comment le prouverons-nous? Ecoutez ce que Dieu dit à l’ange Gabriel: « Allez, lui dit-il, à une vierge fiancée à un homme qu’on nomme Joseph , qui est de la maison et de la famille de David.» (Luc, I,27.) Que voulez-vous de plus clair, puisque Joseph était de la maison et de la famille de David, il est démontré que la Vierge en était aussi? Car il était défendu par la loi de chercher une femme hors de sa tribu, et d’en épouser une qui n’en fût pas.

Le patriarche Jacob avait prédit que Jésus-Christ naîtrait de la tribu de Juda, lorsqu’il dit: « Les princes ne cesseront point dans la « tribu de Juda et les chefs sortiront toujours de sa chair jusqu’à ce que Celui qui a été destiné de Dieu soit venu, et il sera l’attente des nations. » (Gen. XLIV, 10.) Cette prophétie nous assure d’abord que Jésus-Christ est sorti de la tribu de Juda, mais elle ne montre pas qu’il soit de celle de David. Est-ce que toute la tribu de Juda n’était composée que de la famille de David? n’en avait-il pas beaucoup d’autres? Beaucoup au contraire étaient de la tribu de Juda sans être de la race de David. Mais pour vous empêcher de vous arrêter à cette pensée, l’Evangéliste dit formellement, que Joseph était «de la maison et de la famille de David. » (Luc, I. 27.)

Si vous voulez encore d’autres preuves, nous en avons une très constante. Il n’était pas permis pour se marier, de sortir, non seulement de sa tribu, mais même de sa famille et de sa parenté. Ainsi que ces paroles « de la famille et de la maison de David, » s’entendent ou de la Vierge ou de Joseph, on n’en peut tirer que la même conséquence. Car si Joseph était de la maison et de la famille de David, il n’a pris certainement une femme que de la famille d’où il était descendu.

Mais si Joseph, dites-vous, a violé l’ordonnance de la loi? L’Evangéliste prévient cette objection , lorsqu’il dit « qu’il était juste (Matth. I, 19) » , afin qu’en reconnaissant sa vertu, on ne l’accusât point de violation de la loi. Comment un homme qui était si charitable et si modéré qu’il ne voulut pas même penser à faire punir la Vierge, quoique toutes les apparences semblassent l’y forcer, comment, dis-je, un homme si vertueux aurait-il pu violer la loi pour satisfaire sa passion? Comment un homme dont la vertu allait au delà même de la loi, comme on le voit par le dessein qu’il prit de quitter sa femme en secret, eût-il pu se résoudre à pécher ouvertement contre la loi, sans y être contraint par aucune nécessité?

Il est donc évident par ces preuves que la Vierge était de la race de David. Voyons maintenant pourquoi l’Evangéliste ne rapporte point sa généalogie, mais seulement celle de Joseph.

C’est parce que ce n’était point l’ordinaire parmi les Juifs de tirer la généalogie du côté des femmes. Ainsi pour garder cette coutume, et pour ne point troubler les esprits par aucune nouveauté, il ne parle point des parents de la Vierge; mais il se contente, pour nous la faire connaître, de nous rapporter la généalogie de Joseph. Si donc il eût rapporté la généalogie de la Vierge, il n’aurait pas gardé l’ordre commun, et s’il n’eût point rapporté celle de saint Joseph, nous n’aurions point su de quelle tribu était la Vierge. C’est pourquoi, afin que nous connussions qui était Marie et d’où elle descendait, et que la coutume des Juifs fût gardée, l’Evangéliste décrit la généalogie de Joseph l’époux de la Vierge, et montre qu’il était de la famille de David. Il s’ensuivait que La Vierge en était aussi, puisque indubitablement un homme si juste, comme j’ai déjà dit, (17) n’aurait point voulu épouser une femme d’une autre tribu que de la sienne.

Nous pourrions encore rapporter une autre raison plus mystérieuse, pour montrer pourquoi on n’a rien dit de la généalogie de la Vierge, mais ce n’est pas ici le lieu de la dire, parce qu’il y a trop longtemps que nous sommes sur ce sujet.

Il vaut mieux terminer ce discours, et retenir avec soin ces points que nous avons tâché d’expliquer: Pourquoi l’Evangéliste parle d’abord de David; pourquoi il appelle ce livre le livre de la génération du Sauveur; pourquoi il lui donne le nom de Jésus, et de Jésus-Christ; ce que cette naissance a de commun ou de différent avec la nôtre; comment on fait voir que Marie était de la race de David, et enfin pourquoi on rapporte la généalogie de Joseph, et non celle de la Vierge.

Si vous avez soin de vous souvenir de ces choses, vous nous donnerez du courage pour continuer; mais si vous êtes indifférents, et que vous laissiez tout échapper de votre mémoire, votre froideur nous rendra plus froid et plus lent dans toute la suite. Car un laboureur ne se porte pas aisément à cultiver une terre où il voit que ce qu’il sème se perd et ne lève point. C’est pourquoi je vous conjure de faire croître cette semence, puisque ce soin vous produira de grands biens pour le salut de vos âmes. Ce saint exercice vous rendra agréables à Jésus-Christ, et en méditant les paroles sorties de sa bouche, vous apprendrez à purifier la vôtre de toutes les paroles déshonnêtes et injurieuses. Nous deviendrons ainsi terribles aux démons lorsqu’ils verront notre langué armée de ces paroles de feu: nous nous attirerons une plus grande grâce de Dieu, et cette lecture assidue rendra les yeux de notre coeur plus vifs et plus éclairés.

Dieu nous a donné des yeux, une bouche et des oreilles, afin que nous les consacrions à son service, afin que nous ne parlions que de lui, que nous n’agissions que pour lui, que nous ne chantions que ses louanges, que nous lui rendions de continuelles actions de grâces, et que par ces saints exercices nous purifiions le fond de nos coeurs. Car, comme la pureté de l’air rend le corps sain, ainsi la sainteté de ces occupations rend l’âme plus sainte et plus pure.

5. Ne voyez-vous pas que les yeux nous pleurent dans un lieu plein de fumée, et qu’aussitôt que nous passons au grand air, que nous considérons la beauté des campagnes, les fleurs des prés et les eaux courantes, ils reprennent leur première vigueur? Il en est ainsi de l’oeil de l’âme. S’il se plaît dans les Ecritures comme dans un pré spirituel, il deviendra plus sain, plus pur, et plus pénétrant; mais s’il se laisse obscurcir par la fumée des choses du siècle, il se trouvera réduit à pleurer et en ce monde et en l’autre. Car tout ce qui est en ce monde est semblable à la fumée; ce qui fait dire à David: « Mes jours se sont évanouis comme la fumée.» (Ps. CI, 12.) Il l’entendait de la brièveté et de l’instabilité de la vie; mais je crois qu’on peut dire encore que les choses du monde nous aveuglent comme la fumée;et qu’elles nous enveloppent par des liens semblables aux toiles d’araignées.

Car il n’y a rien qui blesse et qui trouble plus les yeux de l’âme que cet embarras des soins et des affaires du monde, et cette multiplicité de désirs et de passions, qui sont comme le bois qui produit ensuite cette fumée. Et comme le feu fume beaucoup lorsqu’il s’attache à une matière humide; ainsi lorsqu’un désir ardent entre dans une âme qui est comme humide par son relâchement et par sa paresse, il faut nécessairement qu’il y excite une effroyable fumée. C’est pourquoi nous avons besoin de la rosée du Saint-Esprit, et de ce souffle bienheureux, afin d’éteindre ce feu des passions, de dissiper cette fumée, et de rendre notre coeur plus libre et plus dégagé. Car il est impossible qu’une âme appesantie de tant de soins puisse s’élever en haut pour voler au ciel. Nous devons nous dégager de tout, pour pouvoir courir dans la voie de Dieu. Et nous ne le pourrons faire à moins que d’être soulevés sur les ailes du Saint-Esprit.

S’il faut donc que notre âme soit non-seulement déchargée des soins du siècle, mais qu’elle soit encore soutenue de la grâce de Dieu pour nous élever en-haut, comment le pourrons-nous faire, puisque, bien loin d’avoir cette disposition, nous nous engageons tous les jours dans une autre toute contraire, et qu’au lieu de voler au ciel, nous nous laissons charger de ce poids insupportable, dont le démon nous accable, et par lequel il nous entraîne toujours en bas? Car si on voulait peser tous nos discours dans une juste balance, je ne crois pas que, pour mille talents qu’on trouverait d’entretiens tout séculiers, on pût trouver je (18) ne dis pas pour cent deniers, mais pour dix oboles de paroles vraiment chrétiennes et spirituelles.

N’est-ce pas une chose honteuse et ridicule, tandis que nous ne nous servons de nos domestiques, quand nous en avons, que pour des affaires qui sont pour la plupart nécessaires, d’employer notre bouche à des choses où nous rougirions d’employer le dernier de nos serviteurs, c’est-à-dire, toutes vaines et superflues? Et plût à Dieu même qu’elles ne fussent que superflues, et non mauvaises et dangereuses! Si nos paroles nous étaient utiles, il est certain qu’elles seraient aussi agréables à Dieu; mais nous disons au contraire tout ce que le démon nous inspire: des railleries et des bons mots, des imprécations et des injures, des jurements, des mensonges, des parjures; des cris de colère et des futilités , des contes de vieilles femmes, des questions oiseuses et sans intérêt, voilà ce qui sort continuellement de notre bouche.

Quel est celui de vous tous qui m’écoutez maintenant, qui pourrait me dire par coeur ou un psaume ou quelque autre partie de l’Ecriture, si je le lui demandais? Il ne s’en trouverait pas un seul. Et ce qui est encore plus à déplorer, c’est que, étant si indifférents pour les choses saintes, vous êtes tout de feu pour les choses du diable. Car si l’on vous priait au contraire de dire quelqu’une de ces chansons infâmes, quelques-uns de ces vers lascifs et honteux, il s’en trouverait plusieurs qui les auraient appris avec soin, et qui les réciteraient avec plaisir.

Mais comment excuse-t-on de si grands excès? Je ne suis pas religieux ni solitaire, dit-on, j’ai une femme et des enfants, et j’ai le soin d’un ménage. Telle est en effet la grande plaie de notre temps, on croit que la lecture de l’Ecriture n’est bonne que pour les religieux, au lieu que les gens -du monde en ont encore plus besoin qu’eux. Car ceux qui sont au milieu du combat, et qui reçoivent tous les jours de nouvelles plaies, ont plus besoin de remèdes que les autres. C’est tin grand mal de ne pas lire les livres qui contiennent la parole de Dieu, mais il y a quelque chose de pire encore, c’est de se persuader que cette lecture est inutile. Une telle pensée ne peut venir que du démon.

N’entendez-vous point ce que dit saint Paul: « Que tout ce qui est écrit, est écrit pour notre instruction? » (Rom. XV, 4.) Si l’on voulait vous faire toucher l’Evangile avec des mains malpropres, vous ne voudriez jamais le faire, et cependant vous ne croyez pas qu’il soit nécessaire de savoir ce qu’il enseigne. C’est là la cause du dérèglement général que l’on voit aujourd’hui parmi les hommes.

Si vous voulez éprouver combien la lecture de l’Ecriture sainte est utile, examinez-vous vous - mêmes. Voyez dans quelle disposition vous êtes , ou lorsque vous écoutez des psaumes, ou lorsque vous entendez ces chansons diaboliques ; lorsque vous êtes à l’église, ou lorsque vous êtes au théâtre; et vous serez surpris de voir combien votre âme étant la même, est néanmoins différente d’elle-même dans ces rencontres. C’est pourquoi saint Paul disait : « Les mauvais entretiens corrompent « les bonnes moeurs. » (I Cor. XV, 33.) Nous avons continuellement besoin des cantiques du Saint-Esprit. Chanter les louanges de Dieu est le plus beau privilège de l’homme, rien ne le distingue autant des bêtes qui ont cependant sur lui de nombreux avantages. C’est là, la nourriture de l’âme ; c’est là son ornement; c’est là son assurance ; au contraire la négligence de la parole de Dieu lui cause la faim et la-mort: « Je leur enverrai, » dit Dieu, « non la famine du pain ni la soif de l’eau, mais la famine de la parole de Dieu. » (Amos, VIII, 11.)

Qu’y a-t-il de plus déplorable que d’attirer volontairement sur vous un malheur dont Dieu menace les hommes comme d’un très grand supplice, et de réduire vous-même votre âme à une faim cruelle qui la met dans une extrême langueur? Car c’est par la parole que l’âme se perd ou qu’elle se sauve. Un mot l’enflamme de colère, et un mot l’appaise; une parole déshonnête la jette dans une passion brutale, et une parole modeste et grave la rend chaste et pure. Si donc la parole d’un homme produit de si grands effets, comment pouvez-vous mépriser la parole de Dieu même? Et si l’exhortation d’un homme est si puissante, combien celle de l’Esprit-Saint le sera-t-elle davantage?

Une parole de l’Ecriture excite souvent dans l’âme une flamme plus vive que le feu, et la rend capable des actions les plus belles. C’est ainsi qu’autrefois saint Paul abaissa l’orgueil des Corinthiens, qui se glorifiaient d’une chose dont ils eussent dû rougir, et qu’ils devaient étouffer dans un éternel silence. Mais lorsque (19) cet apôtre leur eût écrit, voyez quel changement ses paroles firent en eux, comme il leur en rend témoignage lui-même: « Voyez, en effet » dit-il, « ce qu’a produit en vous cette tristesse selon Dieu que vous avez ressentie: quelle sollicitude, quel soin de vous justifier, quelle indignation, quelle crainte, quel désir, quel zèle, quelle ardeur pour punir le crime ! » (II Cor. VII, 11.).

C’est ainsi que vous réglerez vos serviteurs, vos enfants, vos femmes et vos amis, et que vous forcerez vos ennemis mêmes à vous aimer. C’est par ces paroles saintes, que tant de grands hommes si chéris de Dieu, se sont avancés dans la vertu. David après son péché écouta la parole du Prophète, et il embrassa aussitôt cette pénitence, qui est devenue le modèle de tous les pénitents. C’est par ces paroles saintes, que les apôtres sont devenus ce qu’ils ont été, et qu’ils ont attiré à eux toute la terre.

Mais que sert, dites-vous, d’entendre la parole de Dieu, lorsqu’on ne la pratique pas? On ne laisse pas d’en retirer même alors une utilité très-considérable. Car on s’accusera soi-même, on soupirera, on gémira, et on se mettra enfin en état de faire ce qu’on nous apprend. Mais lorsqu’on ne comprend pas même le mal qu’on fait, comment peut-on s’en retirer ou s’en repentir?

Ne négligeons donc point d’entendre l’Ecriture sainte. C’est le démon qui nous inspire ce dégoût, parce qu’il ne peut souffrir que nous approchions de ce trésor, de peur qu’il ne nous en demeure des perles et des diamants qui nous enrichissent. C’est pourquoi il nous persuade qu’il nous est inutile d’entendre la parole de Dieu, afin qu’il n’ait pas le regret de nous la voir mettre en pratique après que nous l’aurons entendue. Reconnaissons donc cet artifice si dangereux, et fortifions-nous de toutes parts contre ces attaques; afin que couverts de celte armure spirituelle, nous soyons invulnérables à notre ennemi, et que l’ayant vaincu et portant les marques de notre victoire, nous jouissions à jamais des biens du ciel, par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent la gloire et la puissance, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

HOMELIE III: LIVRE DE LA GÉNÉRATION DE JÉSUS-CHRIST, FILS DE DAVID, FILS D’ABRAHAM. (CHAP. I, V. 1, JUSQU’AU VERSET 16.)

ANALYSE.

1. Pourquoi c’est la généalogie de Joseph et non celle de Marie qui se trouve ici décrite ?

2. Pourquoi nommer Thamar dans une généalogie du Fils de Dieu? Qu’il ne faut pas rougir de ses ancêtres.

3.et 4. Pourquoi Zara et Pharès sont-ils nommés tous les deux dans la généalogie du Christ? L’iniquité des parents ne nuit pas aux enfants qui ont de la piété, et réciproquement.

5.Exhortation il faut sanctifier toutes les bonnes oeuvres par l’humilité.

 

1. J’avais raison de le dire, ces paroles divines ont une admirable profondeur, puisque après tout ce que nous avons déjà dit, nous n’avons pas encore achevé d’expliquer ce commencement. Achevons donc aujourd’hui ce qui nous en reste.

La question que nous avons à traiter est celle-ci : Pourquoi l’évangéliste donne-t-il la généalogie de Joseph qui est étranger à la naissance du Fils de Dieu? Nous en avons déjà rapporté une raison, mais il faut en ajouter une autre plus mystérieuse et plus cachée. Quelle est donc cette raison? L’Evangéliste ne voulait pas que les Juifs connussent sitôt le secret de cet enfantement divin, et que. Jésus-Christ était né d’une vierge. Ne vous troublez pas de l’apparente étrangeté de cette raison elle n’est pas de moi; je vous dis ce que j’ai (20) reçu de nos pères , de ces hommes illustres et admirables. Si Jésus-Christ lui-même a d’abord caché beaucoup de choses, en s’appelant fils de l’homme, en ne déclarant pas nettement partout qu’il était égal à son Père, doit-on s’étonner s’il a voulu céler aussi quelque temps le mystère de sa naissance, par une conduite pleine de sagesse, et pour de très importantes raisons?

Quelles sont, dites-vous, ces raisons si importantes? C’était pour épargner la Vierge, sa mère, et pour la défendre d’un fâcheux soupçon. Si les Juifs eussent su d’abord cette merveille, ils n’auraient pas manqué de l’interpréter malignement, et peut-être auraient-ils lapidé la Vierge après l’avoir condamnée comme adultère: car si leur impudence combattait en Jésus-Christ des actions dont ils avaient vu des exemples dans l’Ancien Testament; s’ils appelaient démoniaque Celui qui chassait les démons; et ennemi de Dieu celui qui faisait des miracles le jour du sabbat, quoique le sabbat eût été souvent violé sans aucun crime , que n’eussent-ils point dit en écoutant cette naissance si miraculeuse, puisqu’ils avaient pour eux l’autorité de tous les siècles passés, où l’on n’avait jamais rien vu de semblable? Si après tant de miracles ils ne laissaient pas de l’appeler fils de Joseph, comment l’auraient-ils cru fils d’une Vierge avant ces miracles ? C’est pourquoi l’Evangéliste fait la généalogie de Joseph, où il rapporte qu’il épousa la Vierge. Si Joseph même, quoique si saint et si juste, a besoin de tant de preuves pour croire cette merveille; s’il faut qu’un ange lui parle, qu’il ait des révélations durant la nuit, qu’il soit rassuré parle témoignage des prophètes; comment les Juifs si aveugles, si corrompus, et si déclarés contre Jésus-Christ, eussent-ils pu se rendre à cette vérité ? Une merveille si rare et si inouïe dans toute l’antiquité, les aurait jetés sans doute dans un trouble étrange.

Une fois bien persuadé que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, on ne s’étonne plus de sa merveilleuse naissance; mais comment ceux qui l’ont appelé depuis un séducteur et l’ennemi de Dieu, n’eussent-ils pas été scandalisés de cette vérité , et n’en eussent-ils pas conçu quelque soupçon détestable? C’est pourquoi les apôtres ne se hâtent point d’annoncer d’abord cette naissance merveilleuse de Jésus-Christ. Ils établissent fortement sa résurrection, fait qui était plus à la portée des Juifs, parce qu’il y avait eu, autrefois, des exemples de personnes ressuscitées, quoique d’une manière bien différente de la sienne; mais ils ne publient point d’abord que Jésus-Christ est né d’une vierge. Sa mère même n’ose pas en découvrir le secret ; et on voit qu’elle dit à Jésus-Christ, lorsqu’elle le trouva dans le temple « Nous vous cherchions, votre père et moi. » (Luc, II, 48.)

Si les Juifs eussent eu quelque connaissance de ce mystère, jamais ils n’auraient cru que Jésus-Christ était fils de David, et leur incrédulité, sur ce point, aurait eu les plus funestes conséquences. Aussi les anges mêmes ne révèlent point ce secret; ils ne le découvrent qu’à Joseph et à Marie; et lorsqu’ils annoncèrent aux pasteurs la naissance du Sauveur, ils ne leur dirent point de quelle manière elle s’était faite.

Mais d’où vient que l’Evangile , en parlant d’Abraham, dit qu’il a engendré Isaac, et qu’Isaac a engendré Jacob, sans dire un seul mot d’Esaü, son frère, au lieu que parlant de Jacob, il dit expressément qu’il engendra Juda et ses frères?

Quelques-uns disent que c’est parce qu’Esaü et ceux de sa race ont été méchants , mais je ne crois pas que cette raison soit bonne; si elle l’était, pourquoi un peu après nommerait-on des femmes qui ont été fameuses par leur déshonneur? Il semble plutôt que l’Evangéliste a eu dessein de relever la gloire de Jésus-Christ par l’effet d’un contraste, par la petitesse et la vulgarité de ses ancêtres plutôt que par leur gloire; car rien n’est plus glorieux à Celui qui est infiniment grand, que d’avoir bien voulu se rabaisser de la sorte.

Pourquoi donc l’Evangéliste ne dit-il rien d’Esaü et de sa race? C’est parce que les Sarrasins, les Ismaélites, les Arabes, et tous les autres peuples descendus de lui n’avaient rien de commun avec les Israélites. C’est pour ce sujet que saint Matthieu n’en dit rien, pour passer plus vite à ceux qui entraient dans la généalogie de Jésus-Christ , et qui étaient du peuplé juif. Il dit donc : « Jacob engendra Juda et ses frères, » parole qui marque la race des Juifs.

2. « Juda engendra Pharès et Zara, de Thamar. » Que faites-vous saint évangéliste, de rapporter ainsi une histoire, qui nous fait souvenir d’un inceste? — Mais de quoi vous (21) étonnez-vous? vous dira-t-il. Si je ne rapportais la généalogie que d’un simple homme, je pourrais dissimuler quelque chose; mais puisque nous parlons du mystère d’un Dieu incarné, non-seulement nous ne devons pas taire ces choses, mais nous devons même en faire gloire, parce qu’elles relèvent davantage sa bonté et sa puissance, puisqu’il est venu, non pour éviter notre ignominie, mais pour l’effacer. Il en est de sa naissance comme de sa mort; sa mort serait moins admirable sans la croix, qui en a été l’instrument infâme, mais dont l’infamie fait d’autant mieux éclater la bonté de Celui qui n’a pas craint de l’affronter pour l’amour des hommes; de même, ce qu’il faut admirer dans sa naissance, ce n’est pas seulement qu’il ait pris un corps et se soit fait homme, mais encore qu’il ait daigné descendre de parents comme ceux que nous venons de voir sans rougir d’aucun des maux propres à l’humanité.

Il voulait nous déclarer hautement, dès sa naissance, qu’il ne dédaignait point nos bassesses, et nous apprendre en même temps qu’il ne faut point rougir des vices et des défauts de nos parents, mais ne penser, nous-mêmes, qu’à nous rendre vertueux. Car celui qui l’est, ne reçoit aucune tache de l’obscurité ou de l’infamie de sa naissance, quand il serait né d’une mère étrangère, ou d’une femme impudique. Que si le fornicateur, qui s’est converti, n’a plus à rougir de sa première vie, nous rougirons bien moins du désordre de nos parents, lorsque nous effacerons par notre vertu la honte de notre naissance.

Mais Jésus-Christ n’a pas voulu seulement nous donner cette instruction, il a voulu encore réprimer l’orgueil des Juifs : car ce peu. pIe négligeant la vraie noblesse de l’âme, avait sans cesse le nom d’Abraham à la bouche, comme si la vertu de ses pères devait être la justification de ses vices. Jésus-Christ détruit d’abord cette erreur, et il leur apprend à ne se pas appuyer sur la vertu des autres, mais sur la leur propre. Il voulait encore leur représenter que leurs pères avaient été vicieux, et que Juda même, qui était le patriarche dont ils tiraient leur nom, était tombé dans un grand crime, puisque Thamar, qu’on nomme aussitôt, semble s’élever contre lui, et lui reprocher son impudicité. David aussi eut son fils Salomon de cette même femme d’une, avec laquelle il avait commis auparavant un adultère.

Si donc, ces grands hommes n’avaient pas toujours accompli la loi de Dieu, leurs descendants, moins bons qu’eux, étaient bien plus éloignés de le faire. Et si personne n’a parfaitement accompli la loi, tous ont donc péché, et la venue de Jésus-Christ était entièrement nécessaire.

C’est aussi dans ce dessein que l’Evangile nomme les douze patriarches , afin d’abattre l’orgueil que les Juifs tiraient de la noblesse de leurs ancêtres : car plusieurs d’entre les patriarches étaient nés de mères esclaves. Cependant la différence des mères ne causa point de différence entre les enfants, et ils furent tous également patriarches et princes de leurs tribus. Cette égalité marquait déjà le privilège de l’Eglise. Car tel est l’avantage des Chrétiens, telle est la noblesse que nous tirons de Dieu même : que l’on soit libre, que l’on soit esclave, on a droit aux mêmes grâces. On ne considère dans cette cité du Christ que la seule bonne volonté et la noblesse de l’âme.

3. Outre ces raisons, il y en a encore une autre. Car ce n’est pas sans sujet, qu’après avoir dit : «Juda engendra Pharès, » l’Evangéliste ajoute aussitôt, « et Zara. » Il paraissait assez inutile, après avoir nommé Pharès d’où Jésus-Christ descendait, de parler encore de Zara. Pourquoi donc le fait-il? En voici la raison. Lorsque Thamar accouchait de ces deux enfants, Zara fit passer le premier sa main dehors, que la sage-femme lia d’un cordon rouge, afin de connaître lequel des deux était l’aîné. Mais Zara retirant aussitôt son bras et s’étant renfermé dans le ventre de sa mère, Pharès en sortit le premier et Zara ensuite. La sage-femme dit à Pharès en voyant ce qui était arrivé : « Pourquoi la haie a-t-elle été coupée à cause de vous? » (Gen. XXXVIII, 29.) Considérez-vous les figures et les énigmes de nos mystères? Ce n’est point sans un motif grave que Dieu a fait marquer ces particularités dans l’Ecriture, Sans cela il aurait été indigne de la majesté de cette histoire, de rapporter les paroles d’une sage-femme et de particulariser ces circonstances, que l’un passa sa main le premier, quoiqu’il ne soit sorti qu’après son frère.

Que veut donc dire cette énigme? Car tout y est mystérieux, jusqu’au nom-même de cet enfant. Car le mot de « Pharès » veut dire, « séparation et division. » Voyons donc ce qu’un événement si extraordinaire nous marquait (22). Ce n’était point un effet naturel, que cet enfant qui avait passé sa main le premier, la retirât ensuite après qu’on lui eut lié le bras. Cela était contre tout l’ordre de la raison et de la nature. Il pouvait se faire assez naturellement que le premier avait passé sa main, l’autre le prévînt pour sortir; mais qu’il retirât sa main pour laisser passer l’autre, ce n’était plus la loi de la nature, mais celle de Dieu et de sa grâce, qui était présente à ces enfants et qui traçait en eux une image des choses futures.

Ceux qui ont examiné avec le plus de soin cette histoire, ont dit que ces deux enfants figuraient deux peuples, les Juifs et les Gentils. Et afin que nous comprenions que le dernier de ces deux peuples a brillé même avant le premier, l’un de ces deux petits enfants fait sortir sa main sans faire voir tout son corps, et après que son frère est sorti il paraît et se montre tout entier. C’est ce qui est arrivé dans l’un et l’autre des peuples. Car l’Eglise après avoir commencé à briller vers le temps d’Abraham, s’arrêta comme au milieu de sa course pour laisser passer tout le peuple juif et toutes ses cérémonies; et ce nouveau peuple parut ensuite avec toutes ses lois et toutes ses maximes saintes. C’est pour cela que cette sage-femme dit : « Pourquoi la haie a-t-elle été rompue à cause de vous? » la loi est survenue et a comme divisé et entrecoupé ce peuple libre qui l’avait devancée. Car l’Ecriture appelle assez ordinairement la loi du nom de haie: « Vous avez détruit la haie,» dit David, « et tous ceux qui passent par la voie ruinent cette vigne. » (Ps. LXXIX, 13) Et ailleurs « Il l’a environnée d’une haie. » (Matth. XXI, 33.) Et saint Paul dit : « Que Jésus-Christ a rompu la haie et la muraille de séparation .» (Eph. II, 14.)

4. D’autres néanmoins entendent ces paroles: « Pourquoi la haie a-t-elle été rompue à cause de vous? (Gen. XXXVIII, 29), » du peuple nouveau, parce qu’il est venu après la loi et qu’il l’a détruite. Ainsi vous voyez que ce n’est pas sans grand mystère que l’Evangéliste nous fait souvenir de cette histoire de Juda.

C’est par la même raison qu’il rapporte aussi celle de Ruth et de Raab, dont l’une était étrangère et l’autre une prostituée, afin de nous assurer que Jésus-Christ était descendu du ciel pour nous guérir de tous nos maux. Car il est venu dans le monde pour être le médecin (23) et non le juge des hommes. Comme donc quelques-uns de ces patriarches ont épousé des femmes prostituées, ainsi Jésus-Christ s’est uni à nous et a épousé la nature humaine, qui était prostituée à tous les vices. Les prophètes ont souvent dit que Dieu avait épousé la synagogue, mais elle a toujours été ingrate après un si grand bienfait, au lieu que l’Eglise, une fois délivrée de la corruption de ses pères, s’est attachée ensuite inviolablement à son époux.

Considérez encore dans Ruth la figure de ce qui devait arriver. Elle était étrangère et dans la dernière indigence. Et cependant Booz ne méprisa ni sa bassesse, ni sa pauvreté comme Jésus-Christ a pris l’Eglise quoiqu’étrangère et pauvre pour l’épouser et lui faire part de tous ses biens. Mais comme Ruth n’eût jamais été honorée de cette alliance, si elle n’eût quitté son père, renoncé à. son pays et méprisé sa maison, sa race et tous ses parents; l’Eglise de même n’est devenue agréable à son Epoux, qu’après avoir quitté sa première vie et tout le dérèglement de ses pères. C’est pourquoi le Prophète lui dit: « Oubliez votre peuple et la maison de votre père, et le Roi aimera votre beauté. » (Ps. XLIV, 41.) C’est ce qu’a fait Ruth et ce qui l’a rendue ensuite comme l’Eglise, la mère des rois. Car c’est de sa race qu’est sorti David.

L’Evangéliste donc pour confondre les Juifs, et pour leur apprendre à ne point s’élever, nomme ici ces femmes impudiques ou étrangères, et il leur fait voir que David même descendait de Ruth et que ce grand roi n’en rougissait point. Ainsi, mes frères, nul homme n’est digne de blâme ou de louange par la vertu ou par le dérèglement de ses pères. Ce n’est point là ce qui peut nous relever ou nous rabaisser, Mais s’il est permis de dire un paradoxe, je soutiens au contraire que celui-là est le plus illustre, qui devient très-vertueux quoique né de pères qui ne l’étaient pas.

Que personne donc ne tire vanité de la gloire de ses ancêtres; mais que chacun jetant les yeux sur la généalogie du Sauveur, étouffe toutes les pensées d’orgueil, et ne se glorifie que de ses seules vertus; ou plutôt qu’il ne s’en glorifie pas même, puisque ce fut ainsi que le pharisien devint pire que le publicain. Si vous voulez que votre vertu soit grande, n’en ayez pas une grande estime, et alors elle sera véritablement grande. Croyez ne rien faire et vous ferez tout. (23)

Car, si lors même qu’étant pécheurs nous sommes justifiés, pourvu que nous nous croyions tels que nous sommes, comme on le voit par l’exemple du publicain; combien serons-nous plus agréables à Dieu, si étant justes, nous croyons être pécheurs? Si l’humilité justifie le pécheur, quoiqu’elle soit en lui plutôt une confession de son indignité qu’une humilité véritable; combien sera-t-elle puissante dans le juste même? Ne perdez point le fruit de vos travaux. Ne rendez point inutiles toutes vos peines; et ne vous exposez point à demeurer sans récompenses, après avoir fait une longue course. Dieu connaît mieux que vous le bien que vous faites. Quand vous ne donneriez qu’un verre d’eau, il ne le méprise pas. Il compte jusqu’à la plus petite aumône, jusqu’à un soupir même. Il reçoit tout; il se souvient de tout; et il vous prépare une grande récompense.

Pourquoi donc comptez-vous si exactement vous-même vos bonnes oeuvres? Pourquoi nous en parlez-vous si souvent? Ignorez-vous que si vous vous louez vous-même, Dieu ne vous louera jamais? Et que si au contraire vous pleurez sur vous-même comme étant digne de compassion, il ne cessera point de publier vos louanges? Il ne veut point diminuer le fruit de vos travaux. Que dis-je, diminuer? Il fait tout, il ménage tout afin de vous couronner pour de très-petites choses, et il cherche par tous les moyens à vous délivrer de l’enfer.

5. C’est pourquoi, quand vous n’auriez commencé qu’à travailler à la dernière heure, il ne laissera pas de vous donner la récompense tout entière, « Quand il n’y aurait rien en vous qui contribuât à votre salut, néanmoins c’est pour moi-même que je vous fais grâce, »dit le Seigneur, « afin que mon nom ne soit point blasphémé. » (Ezéch. .XXXVI, 22.) Vous ne laisseriez échapper qu’un soupir, qu’une larme, il la prend aussitôt, et il s’en sert pour vous guérir.

Ainsi évitons surtout de nous élever dans des sentiments d’orgueil. Protestons que nous sommes des serviteurs inutiles, afin que Dieu nous rende dignes de le servir. Si vous vous croyez un bon serviteur, vous deviendrez inutile quand vous seriez bon; si vous vous croyez mauvais, vous deviendrez bon quand vous seriez inutile. C’est ce qui fait voir la nécessité d’oublier ses bonnes oeuvres.

Mais comment cela se peut-il faire? dites-vous. Comment pouvons-nous ignorer ce que nous savons? Quoi! vous offensez Dieu tout le jour, et après cela vous vous divertissez, vous riez, tant vous savez bien oublier les nombreux péchés que vous commettez, et vous ne pouvez oublier le peu de bien que vous faites? La crainte néanmoins des jugements de Dieu nous devrait bien plus toucher que la complaisance d’une bonne oeuvre. Et néanmoins il arrive tout le contraire. Nous offensons Dieu tous les jours et nous n’y faisons pas la moindre réflexion, et si nous donnons à un pauvre la moindre choses nous sommes prêts à le publier partout. C’est certainement de la folie. C’est dissiper les richesses spirituelles au lieu de les amasser.

L’oubli de nos bonnes oeuvres en est le trésor et la garde la plus assurée. Lorsqu’on porte publiquement de l’or ou des vêtements précieux, on invite les voleurs à chercher les moyens de les voler; mais lorsqu’on les tient cachés dans sa maison, on les y conserve en sûreté. Il en est de même des richesses des vertus. Si nous les retenons toujours dans notre mémoire, d’abord nous irritons Dieu, puis nous armons notre ennemi contre nous, et nous l’invitons à les dérober; mais si elles ne sont connues que de Celui qui doit les connaître, nous les posséderons dans une pleine assurance.

N’exposez donc pas les richesses de vos vertus, de peur qu’on ne vous les ravisse, et qu’il ne vous arrive ce qui arriva au pharisien, qui portait sur ses lèvres le trésor de ses bonnes oeuvres et donna ainsi au démon le moyen de le dérober. Il ne parlait de ses vertus qu’avec actions de grâces et il les rapportait toutes à Dieu, et néanmoins cela ne le sauva point. Car ce n’est pas rendre grâce à Dieu que de rechercher sa propre gloire, que d’insulter aux autres, et de s’élever au-dessus d’eux. Si vous rendez grâces à Dieu, ne pensez qu’à plaire à lui seul; ne cherchez point à être connu des hommes; ne jugez point votre prochain; autrement, votre action de grâces n’est point véritable.

Voulez-vous voir un modèle admirable de la reconnaissance des bienfaits de Dieu? Ecoutez ces trois jeunes hommes au milieu de la fournaise : « Nous avons péché, » disent-ils, « nous avons commis l’iniquité; vous êtes juste, Seigneur, dans tout ce que vous nous avez fait, parce que vous avez fait tomber ces maux sur nous par un effet de votre justice (24) . » (Dan. III, 28.) Oui, c’est rendre grâces à Dieu que de lui confesser ses péchés, que de reconnaître qu’on est digne de tous les supplices, et qu’on ne souffre .jamais autant qu’on devrait. C’est en cela que consiste l’action de grâces.

Prenons donc garde, mes frères, de ne point parler avantageusement de nous, puisque cette vanité nous rend odieux aux hommes, et abominables devant Dieu. Que nos paroles soient d’autant plus humbles que nos actions seront plus grandes; et cette modestie nous attirera l’estime des hommes et la gloire de Dieu même; ou plutôt non-seulement la gloire de Dieu, mais ses récompenses infinies. N’exigez point votre récompense afin que vous méritiez de la recevoir. Reconnaissez que c’est la grâce de Dieu qui vous sauve, et Dieu agira comme s’il était votre débiteur, en récompensant non-seulement vos bonnes oeuvres, mais même cette humble reconnaissance.

Lorsque nous faisons des bonnes oeuvres, Dieu ne nous doit récompense que pour ce que nous faisons; mais lorsque nous croyons n’avoir rien fait, nous nous attirons une récompense encore plus grande que par toutes nos vertus. Car l’humilité seule n’est pas moins considérable que les plus grandes oeuvres, puisqu’elles ne sont grandes qu’avec elle, et que sans elle, elles ne sont rien. Nous-mêmes, quand nous avons des serviteurs, nous ne les estimons jamais davantage que lorsque nous ayant servi avec une pleine volonté, ils croient néanmoins n’avoir rien fait. Si vous voulez donc que le bien que vous faites soit véritablement grand, croyez qu’il n’est rien, et il sera grand.

C’est dans ce sentiment que le centenier disait autrefois: « Je ne suis pas digne, Seigneur, que vous entriez dans ma maison. » (Matt. VIII, 8.) C’est par cette humilité qu’il en devint digne, et qu’il mérita d’être préféré par Jésus-Christ à tous les Juifs. Ainsi saint Paul dit: « Je ne suis pas digne d’être appelé apôtre, (I Cor. XV, 9), » et c’est par là qu’il a mérité d’être le premier de tous. Ainsi saint Jean dit: « Je ne suis pas digne de dénouer le cordon de ses souliers » (Luc, III, 16), et il mérite par là de devenir l’ami de l’époux, et cette main qu’il ne croyait pas digne de toucher aux sandales du Christ, le Christ voulut qu’il la posât sur sa tête divine elle-même. Ainsi saint Pierre dit: « Retirez-vous de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur (Luc, V,8), » et il devient par là le fondement de l’Eglise.

Car rien ne plaît tant à Dieu que de voir qu’on se met au rang des plus grands pécheurs. C’est là le principe de toute sagesse. Celui qui a le coeur humilié et brisé, ne sera point touché ni de vaine gloire ni d’envie, ni de colère contre son prochain; il ne sera point sujet à quelque autre passion que ce puisse être. Comme lorsqu’un homme a le bras rompu, quelque effort qu’il puisse faire, il ne peut jamais le lever en haut, ainsi lorsque notre coeur sera vraiment contrit et brisé, quelque violence que les passions lui fassent pour le piquer de vanité, il ne pourra jamais s’élever. Que si celui qui pleure une perte temporelle, est alors comme insensible à toutes les passions de l’âme; combien celui qui pleure ses péchés, jouira-t-il plutôt de la paix et de la tranquillité de la vertu ?

Mais qui peut, dites-vous, briser son coeur jusqu’à ce point? Ecoutez David en qui cette vertu a brillé de son éclat le plus vif. Voyez jusqu’où allait ce brisement de son coeur! Car après avoir fait autrefois tant d’actions excellentes; lorsqu’il fut chassé de sa maison et de sa ville, et qu’il se trouva même en danger de sa vie, voyant un homme vil et méprisable qui l’insultait, et qui le chargeait d’injures, non seulement il ne lui dit aucune parole fâcheuse, mais il arrêta même un de ses capitaines qui allait le tuer, en lui disant : « Laissez-le dire; car le Seigneur le lui a commandé. » (II Rois, XIX, 6) Les prêtres lui offraient de l’accompagner partout dans sa fuite avec l’arche, mais il ne le souffrit pas, et il leur répondit: « Reportez l’arche de Dieu dans la ville, et remettez-la dans sa place; et si je trouve grâce auprès du Seigneur, et qu’il me délivre des maux qui m’accablent, je reverrai son tabernacle; mais s’il me dit: Je ne veux point de vous, me voici tout prêt, qu’il me traite comme il lui plaira. » (II Rois, XV, 25.)

Ne voyons-nous pas aussi le comble de la vertu dans cette modération, dont il usa envers Saül, non une ou deux fois, mais plusieurs? Car il s’était déjà élevé au-dessus de toute la loi ancienne, et il approchait de la perfection de la vie apostolique. C’est pourquoi il agréait tout ce qui lui venait de la part de Dieu, sans demander le pourquoi de rien, sans avoir d’autre souci que d’obéir à la divine volonté et de (25) la suivre en tout. Lorsqu’après avoir fait tant d’actions illustres, il vit son fils Absalon, ce tyran cruel, ce parricide, ce meurtrier de son frère, cet insolent et ce furieux, qui voulait se faire roi au lieu de lui, il ne fut point ébranlé par une si rude épreuve: Si la volonté de Dieu, dit-il, est que je sois chassé, que je sois errant et fugitif, et que mon fils soit en honneur, je le veux de tout mon coeur, et je rends grâces à mon Dieu pour cette foule de maux dont il m’accable.

Il était bien différent de ces hommes téméraires jusqu’à l’effronterie contre la Majesté divine, lesquels, sans posséder la moindre partie des mérites de ce saint roi, s’irritent de la plus petite contrariété qui leur arrive, surtout s’ils voient les autres dans la prospérité, et perdent leurs âmes en éclatant en mille blasphèmes. David au contraire, au milieu des maux, fait voir une douceur, une modération, et une patience admirables; ce qui fait dire à Dieu: « J’ai trouvé David, fils de Jessé, qui est un homme selon mon cœur. » (Act. XXII.) Imitons nous-mêmes cette disposition de David. Quoi que nous souffrions, souffrons-le avec courage, pour recevoir, avant la récompense qui nous est promise, le fruit de notre humilité, selon la parole de Jésus-Christ: « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez le repos de vos âmes. » (Matth. II, 26.) Pour jouir de ce repos et en ce monde et dans l’autre, ayons soin de graver profondément dans nos coeurs cette humilité sainte, qui est la mère de toutes les vertus. Ainsi nous jouirons d’un calme continuel parmi les tempêtes de cette vie, et nous arriverons enfin à ce port de l’éternité, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent la gloire et l’empire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (26)

HOMELIE IV: DONC, D’ABRAHAM JUSQU’A DAVID, QUATORZE GÉNÉRATIONS ; DE DAVID JUSQU’À LA TRANSMIGRATION BABYLONE, QUATORZE GÉNÉRATIONS; ET DE LA TRANSMIGRATION DE BABYLONE JUSQU’A JÉSUS-CHRIST, QUATORZE GÉNÉRATIONS (CHAP. I,17, JUSQU’AU VERS. 21).

ANALYSE.

1. Diverses questions sur la manière dont chaque Evangéliste a procédé. Miracles plus ou moins nécessaires et plus ou moins nombreux suivant les temps. Qu’on en vit sous Julien l’Apostat.

2. Diverses remarques sur la généalogie de Jésus-Christ par saint Matthieu.

3. Si nous ne pouvons pas savoir même comment la nature agit dans les autres femmes, serait-il convenable de scruter dans la Vierge l’opération du Saint-Esprit?

4. Eloge de saint Joseph.

5. Apparition de l’ange à Joseph.

6. et 7. Explication des paroles que l’ange adresse à Joseph.

8.-12. Exhortation à combattre ses passions et à faire l’aumône. Eloge de la pauvreté. Il la compare à la fournaise de Babylone.

 

1. L’Evangéliste divise en trois parties toutes ces générations, pour montrer aux Juifs que toutes leurs transformations politiques n’ont pu les rendre meilleurs, que sous tous les gouvernements, aristocratique, monarchique, oligarchique, ils ont toujours vécu dans les mêmes misères morales; sans que ni leurs juges, ni leurs rois, ni leurs prêtres aient pu les faire avancer d’un pas dans la voie de la vertu.

Mais pourquoi dans la seconde partie passe-t-il trois rois de suite? ou pourquoi dans la dernière, n’ayant mis que douze générations, en compte-t-il néanmoins quatorze ? Je vous laisse à résoudre la première de ces difficultés. Car il n’est pas nécessaire que je le fasse toujours moi-même, afin que vous ne deveniez pas lents et paresseux. Je passe donc à la seconde. Pour moi, je crois qu’il compte le temps de la captivité pour une génération, et la naissance de Jésus-Christ pour une autre, car tout ce qui rapproche le Christ de l’humanité, notre Evangéliste le rapporte avec un soin particulier. Et il rappelle le souvenir de cette captivité fort à propos, pour leur montrer qu’ils (26) n’en sont pas revenus meilleurs et qu’il était nécessaire que Dieu lui-même vînt habiter parmi eux pour les corriger.

Mais saint Marc, direz-vous, procède autrement: il ne dit rien de la généalogie de Jésus-Christ, et il abrège tout; pourquoi cela? Je crois que saint Matthieu a écrit le premier de tous, et que c’est ce qui l’a obligé à rapporter exactement cette généalogie, et à s’étendre assez au long sur ce qu’il était urgent de dire; au lieu que saint Marc écrivant après lui, a tout naturellement abrégé ce qu’un autre avait déjà rapporté en détail, et ce que tout le monde connaissait. Vous me direz peut-être que cette raison n’a pas empêché saint Luc de donner la généalogie du Seigneur, et même plus longuement que ne fait saint Matthieu. A quoi je réponds que c’est parce qu’ayant été prévenu par saint Matthieu, il tâchait d’ajouter quelque chose à la relation de son devancier. Chacun d’eux imitant son maître, saint Marc reproduit le laconisme de saint Pierre , et saint Luc l’abondance de saint Paul, qui coule et se répand comme un grand fleuve.

2. Mais pourquoi saint Matthieu ne dit-il pas comme les prophètes au commencement de son évangile: « Voici la vision qui m’a apparu (Isaïe, I,1); » ou: « Voici la parole que le Seigneur m’a adressée? » (Jérém. II, 1.) C’est parce qu’il écrivait pour des personnes dociles et remplies de déférence et d’attention. D’ailleurs les miracles mêmes rendaient témoignage à ses paroles, et les chrétiens pour qui il composait son évangile étaient déjà affermis dans la foi. Mais les prophètes ne faisaient pas tant de miracles, et ils étaient. combattus par beaucoup de faux prophètes , auxquels les Juifs ajoutaient plus de foi qu’aux véritables. Voilà pourquoi ils usaient de ce genre de début.

S’ils ont fait des miracles en certains temps, c’était à cause des étrangers et des barbares, afin d’augmenter le nombre des prosélytes, et pour donner quelque marque de la toute-puissance de Dieu, de peur que les ennemis de son peuple ne crussent l’avoir vaincu par la puissance de leurs idoles. Ainsi il est marqué qu’après les miracles opérés en Egypte, beaucoup d’Egyptiens suivirent les Israélites dans le désert. C’est ce qui arriva encore en Babylone après le miracle de la fournaise, ou l’interprétation des songes. Ils en virent aussi éclater beaucoup, lorsqu’ils étaient dans le désert, comme il s’en est fait aussi parmi nous pour l’établissement du christianisme, lorsque nous sommes sortis de l’erreur pour embrasser la loi du Sauveur. Mais ils ont cessé après que la religion a eu pris racine dans tout l’univers.

Après ces deux époques, les miracles ont été rares, et pour ainsi dire clairsemés, chez les Hébreux comme parmi les chrétiens; ainsi Josué arrêta le soleil au milieu de sa course, et Isaïe le fit retourner en arrière. De nouveaux miracles ont également éclaté parmi nous, par exemple de notre temps sous l’empereur Julien, le plus impie de tous les princes. Car lorsque les Juifs entreprirent de rebâtir leur temple de .Jérusalem, on a vu sortir des fondations un feu qui mit en fuite ceux qui y travaillaient. Lorsque cet impie porta sa fureur jusqu’à profaner les vases sacrés, on a vu son trésorier, et son oncle qui portait le même nom que lui, mourir tous deux : l’un fut mangé des vers, et l’autre creva tout d’un coup par le milieu du corps. On a vu des fleuves cesser de couler dans des pays, à cause des sacrifices abominables qu’on y avait faits. On a vu enfin une famine se répandre sur toute la erre, en même temps que cet empereur impie y répandait ses désordres, Et ce sont là certes de grands miracles. Dieu fait d’ordinaire ces prodiges lorsque le mal se multiplie sur la terre; lorsqu’il voit que les siens sont dans les dernières extrémités, et que leurs ennemis, enivrés de leur prospérité, les tyrannisent avec violence. Il a coutume de se déclarer alors, et de signaler sa puissance par des miracles, comme il le fit dans la Perse en faveur des Juifs.

Il est donc clair par ce que nous avons dit, que ce n’est pas sans raison que l’Evangéliste divise en trois parties la liste des ancêtres du Christ. Voyez maintenant où il commence chacune de ces parties, et où il la finit. La première commence à Abraham, et finit à David. La seconde commence à David, et finit à la transmigration de Babylone; et la troisième commence à la transmigration de Babylone, et finit à Jésus-Christ. Bien que dès le commencement de cette généalogie, il nomme David et Abraham l’un à la suite de l’autre, il ne laisse pas de les nommer encore en leur rang : s’il les nomme ensemble et à part des autres, c’est parce qu’ils étaient les deux hommes à qui Dieu avait particulièrement promis le Messie (27).

Mais puisque l’Evangéliste parle de la captivité de Babylone, pourquoi ne parle-t-il pas de même de celle d’Egypte? C’est parce que les Juifs ne craignaient point alors lés Egyptiens, et qu’ils tremblaient au contraire au seul nom de Babylone. La Servitude de l’Egypte était une chose fort ancienne, mais celle de Babylone était toute récente. D’ailleurs ils n’avaient pas été envoyés en Egypte pour leurs péchés, tandis qu’ils furent transportés à Babylone, en punition de leurs crimes et de leur idolâtrie.

Si l’on voulait examiner le sens des noms hébreux, on y trouverait de grands mystères, qui ne servent pas peu à l’intelligence du Nouveau Testament, comme dans les noms d’Abraham, de Jacob, de Salomon, de Zorobabel, parce que ces noms n’ont été donnés que pour des raisons très importantes. Mais je passe ces choses pour ne point vous ennuyer par des longueurs, et pour venir à d’autres remarque plus considérables.

Après avoir énuméré tous les ancêtres de Jésus-Christ, lorsqu’il vient à Joseph, il ne le nomme pas simplement comme les autres; mais il ajoute : « Qui était l’époux de Marie, »afin de nous apprendre par ces mots que c’était à cause de Marie qu’il avait rapporté la généalogie de Joseph. Mais de peur qu’en lisant ces mots: « Qui était l’époux de Marie, » on ne crût que Jésus-Christ serait né par la voie ordinaire du mariage, voyez comment il prévient cette pensée. Vous avez entendu, semble-t-il nous dire, le nom de l’époux, celui de la mère, et celui de l’enfant: écoutez maintenant comment cette naissance s’est passée.

Or Jésus-Christ « naquit de cette manière. » De quelle naissance allez-vous parler, saint Evangéliste, puisque vous avez déjà nommé tous les ancêtres de Jésus-Christ? Je veux, nous répond-il, vous expliquer la manière dont il est né. Voyez comme il excite l’attention du lecteur; il va raconter une chose nouvelle et extraordinaire, il prend donc une précaution et promet de dire la manière dont elle s’est faite.

Considérez, je vous prie, l’ordre admirable qu’il garde dans ce qu’il dit. Il ne rapporte point d’abord comment Jésus-Christ est né. Il prend soin auparavant de nous dire de combien de degrés Jésus était éloigné d’Abraham de David, et de la transmigration en Babylone, il avertit ainsi le lecteur d’avoir soin de bien supputer les temps, afin de se convaincre que le Christ dont on parle, est celui-là même qui a été prédit par les prophètes. Quand on aura compté les générations, et reconnu parla supputation des temps que Jésus-Christ est le Messie, le miracle de sa naissance se fera croire plus aisément. Comme il devait dire une grande chose, savoir, que Jésus-Christ est né d’une vierge, avant d’arrêter l’attention sur le compte des temps il couvre en quelque sorte délicatement ce mystère en nommant Joseph « l’époux de Marie. » Puis il divise la suite de cette généalogie, et il marque les temps pour. donner sujet au lecteur de considérer que Jésus-Christ est Celui dont le patriarche Jacob avait prédit la naissance lorsque la race des princes de Juda cesserait; Celui que le prophète Daniel avait aussi annoncé devoir venir au monde après ces semaines si fameuses dont il précise le nombre. En effet que l’on compte les années éboulées depuis le rétablissement de Jérusalem jusqu’à Jésus-Christ, et l’on trouvera que leur nombre concorde exactement avec le nombre révélé par Venge à Daniel. Mais comment donc est né Jésus-Christ?

« Joseph ,» dit l’Evangile, « ayant épousé Marie sa mère.» Il ne dit pas la Vierge; mais simplement « sa mère » afin que ce qu’il dirait fût reçu plus aisément. Et après avoir préparé le lecteur en se retenant d’abord, et en ne lui faisant entendre qu’une chose commune et ordinaire, il le frappe ensuite par une merveille surprenante en disant : « Avant qu’ils eussent été ensemble elle fut reconnue grosse ayant conçu du Saint-Esprit. » Il ne dit pas avant qu’elle fût entrée dans la maison de son époux, parce qu’elle y était déjà. La coutume était autrefois de faire venir les fiancées dans la maison de leurs futurs maris; ce qui se fait encore quelquefois. On voit que les gendres de Loth demeuraient chez leur beau-père avec leurs épouses. Marie demeurait donc ainsi avec Joseph son époux.

3. Mais pourquoi la Vierge ne conçut-elle point avant que Joseph l’eût épousée? C’était, comme j’ai déjà dit, afin que ce mystère demeurât caché, et que la Vierge fût exempte de tout soupçon. Ensuite lorsqu’on voit un homme si juste qui eût dû plus que tout autre être jaloux en pareil cas, non seulement ne pas rejeter ni déshonorer son épouse, mais la garder avec lui respectueusement , mais la servir et la protéger pendant sa grossesse, on (28) doit reconnaître que s’il n’eût été convaincu que tout ce mystère était du Saint-Esprit, il n’eût jamais voulu la retenir auprès de lui, ni lui rendre les assistances qu’il lui a rendues.

3. Cette expression, « elle fut trouvée grosse, » est parfaitement choisie, elle marque une chose extraordinaire, surprenante, inattendue. N’allez donc pas plus loin dans ce mystère, et n’en demandez pas plus qu’on ne vous en dit. Ne dites point : Comment le Saint-Esprit a-t-il pu opérer cette merveille dans la Vierge? Car s’il est impossible d’expliquer la manière dont se fait la génération des hommes, lors même que la nature agit toute seule; comment le pourrons-nous faire, lorsque le Saint-Esprit agit lui-même, et d’une manière si ineffable? Aussi l’Evangéliste voulant arrêter votre curiosité, et couper court à toutes vos questions sur ce sujet, dit d’abord qui est Celui qui n fait cette merveille. Tout ce que je sais, dit-il c’est que. le Saint-Esprit a opéré.

Que ces esprits curieux rougissent ici de la témérité, avec laquelle ils veulent expliquer la naissance éternelle du Fils de Dieu. Car si cette naissance temporelle qui est prouvée par mille témoins, qui a été prédite avant tant de siècles, qui selon l’expression de saint Jean, « a été vue et touchée au doigt, » est néanmoins ineffable, quel n’est pas l’excès de ceux qui osent sonder avec un oeil curieux l’abîme profond de la génération divine? C’est pourquoi, l’archange saint Gabriel et l’évangéliste saint Matthieu n’en peuvent dire rien autre chose, sinon que c’est l’ouvrage du Saint-Esprit seul. Ni l’un ni l’autre n’entreprend d’expliquer comment et en quelle manière le Saint-Esprit a fait ce grand oeuvre, parce qu’ils savaient que ce secret est entièrement inexplicable.

Mais après que l’Evangile vous a enseigné que Jésus-Christ a été conçu du Saint-Esprit, ne croyez pas pour cela comprendre tout ce mystère. Il reste encore après cela beaucoup d’autres choses que nous ignorons. Car, comprenons-nous comment un Dieu infini s’est renfermé dans sa créature? comment Celui qui contient tout est porté dans le sein d’une femme? comment une vierge peut enfanter et demeurer toujours vierge? comment le Saint-Esprit a formé ce temple de chair? Pourquoi il n’a pas pris d’abord toute sa chair de la Vierge, mais seulement une partie, qui a pris son accroissement et sa forme dans la suite de l’âge?

Car on ne peut pas douter qu’il ne soit né de la Vierge après ce que dit l’Evangile: « Ce qui est né dans elle. » Saint Paul dit aussi : « Dieu a envoyé son Fils né d’une femme (Gal. IV, 4); » ce qui ferme la bouche à ceux qui disent que Jésus-Christ n’a passé par Marie que comme par un canal. Car si cela était, qu’aurait-il eu besoin d’être conçu dans le sein de la Vierge? qu’aurait-il de commun avec nous, puisque sa chair aurait été différente de celle des hommes, n’étant pas prise de la même masse que la nôtre? Comment donc est-il de la tige de Jessé? comment en est-il un rejeton et une fleur? comment est-il fils de l’homme? comment Marie est-elle sa mère? comment vient-il de la race de David? comment a-t-il pris la forme d’esclave? comment le Verbe s’est-il fait chair? comment saint Paul dit-il aux Romains : «Jésus-Christ est né des Juifs selon la chair, lui qui est Dieu élevé au-dessus de tout? » (Rom. IX, 5.) Nous voyons par toutes ces preuves et par beaucoup d’autres, que la chair de Jésus-Christ a été semblable à la nôtre et qu’il est né d’une mère vierge; mais nous ne voyons pas de même comment ces merveilles ont été faites. Ne vous mettez donc point en peine de les pénétrer. Recevez humblement ce que Dieu vous découvre et ne recherchez point curieusement ce qu’il vous cache.

Il ne se contente pas de dire que cette naissance venait toute du Saint-Esprit, et qu’elle n’était pas le fruit d’un mariage ordinaire, il le prouve encore. Car pour empêcher qu’on ne dît: comment peut-on savoir cela? qui a jamais vu, qui a jamais entendu rien de semblable? et pour prévenir le soupçon qu’on aurait pu avoir que le disciple eût. inventé cette fiction afin de favoriser son maître, il fait paraître Joseph .qui prouve la vérité de cet événement par la peine qu’il en a soufferte, comme s’il disait : Si vous ne voulez pas me croire, si mon témoignage vous est suspect, croyez au moins celui de l’époux de cette Vierge : « Joseph, » dit-il, « son époux, étant juste, » etc. Ce mot de « juste, » en cet endroit, marque un homme qui avait toutes les vertus. Car le mot de justice se prend quelquefois particulièrement et pour une seule vertu, comme lorsqu’on dit : Celui qui n’est point avare est juste. Mais il se prend aussi généralement et. pour la perfection de toutes les vertus. L’Ecriture sainte le prend le plus (29) souvent dans ce dernier sens, comme lorsqu’elle dit d’un homme qu’il est juste et véridique : « Ils étaient tous deux, » dit saint Luc, « justes devant Dieu. » (Luc, I, 6.)

4. « Joseph » donc « étant juste, » c’est-à-dire, étant bon et charitable, « voulut quitter Marie secrètement. » L’Evangile nous fait savoir les pensées de ce saint homme avant qu’il connût ce mystère, afin que nous ne doutions pas nous-mêmes de ce qui se passa quand il l’eut connu. Si Marie eût été telle qu’il la croyait, elle ne méritait pas seulement d’être déférée ou déshonorée en public, mais encore d’être condamnée au supplice qu’ordonnait la loi. Cependant Joseph épargne non-seulement la vie, mais même l’honneur de la Vierge; et bien loin de la punir, il évite même de la décrier. Que cette sagesse et cette vertu est extraordinaire, et combien ce saint était-il éloigné de cette passion, qui tyrannise les hommes avec tant de violence! Car vous savez jusqu’où vont les ressentiments de la jalousie. Salomon qui les connaissait parfaitement, disait : « La jalousie du mari sera pleine de fureur, il ne pardonnera point au jour de la vengeance. » (Prov. VI, 34.) Et ailleurs: «La jalousie est dure comme l’enfer (Cant. VIII, (6),» et nous connaissons plusieurs personnes qui aimeraient mieux mourir que d’être exposées à ces soupçons qui déchirent l’âme.

Mais il y avait ici bien plus qu’un simple soupçon, puisque la grossesse de la Vierge paraissait une preuve convaincante de ce qu’il craignait. Cependant il est si pur et si exempt de passion, qu’il ne veut pas même affliger Marie dans la moindre chose. Comme d’une part il aurait cru violer la loi en la retenant chez lui, et que de l’autre la déshonorer et l’appeler en jugement, c’était l’exposer à la mort, il ne fait ni l’un ni l’autre, mais il tient une conduite qui est déjà bien supérieure à la loi ancienne. Il convenait qu’aux approches de la grâce du Sauveur, il parût déjà beaucoup de marques d’une perfection plus haute. Comme lorsque le soleil se lève, avant même qu’il répande ses rayons sur l’horizon, on voit paraître de loin une lumière qui éclaire une partie de la terre; ainsi Jésus-Christ près de sortir du sein de la Vierge éclairait déjà le monde avant que de naître. C’est pourquoi longtemps avant ce divin enfantement, les prophètes ont tressailli d’allégresse, les femmes ont prédit l’avenir, et saint Jean, encore dans le sein de sa mère, a bondi dans l’excès de sa joie. Telle est aussi l’origine de la vertu sublime que Joseph fit paraître en cette occasion. Il n’accuse point la Vierge, il ne lui reproche rien : il se contente de se séparer d’elle en secret.

Les choses en étaient là, l’embarras du saint patriarche était extrême lorsque l’ange survient tout à coup et dissipe toutes ces ténèbres. Il y a sujet de s’étonner pourquoi l’ange ne prévient pas plus tôt le trouble et les pensées de Joseph, et pourquoi il ne l’informe de ce mystère qu’après que ce soupçon est entré dans son esprit.

D’où vient que l’ange n’avertit point d’abord Joseph comme il avait averti la Vierge avant qu’elle eût conçu du Saint-Esprit? Et ceci donne lieu encore à une nouvelle difficulté. Car, si l’ange ne découvrait rien à Joseph, pourquoi la Vierge, qui avait tout appris de l’ange, ne l’en avertissait-elle pas? Comment, en voyant son fiancé si troublé, ne lui donnait-elle point la lumière qui eût dissipé ses doutes?

Pour résoudre ces deux questions, je dis que l’ange n’apparut point d’abord à Joseph, de peur qu’il ne demeurât incrédule, et qu’il n’éprouvât la même défiance que Zacharie. Lorsqu’on voit une chose de ses yeux, il est aisé de la croire; mais lorsqu’il n’en paraît encore rien, on ne la croit pas si facilement. C’est pourquoi l’ange ne prévient point Joseph, et c’est pour la même raison que la Vierge garde le silence. Elle ne comptait pas être crue de son fiancé, si elle lui annonçait elle-même une chose si extraordinaire, elle appréhendait même de l’irriter, et qu’il ne prît ce qu’elle lui dirait pour une excusé dont elle voudrait couvrir sa faute. Que si la Vierge qui allait être comblée d’une si grande grâce, éprouve elle-même quelque effet de la faiblesse humaine, et dit à l’ange : « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d’homme ? (Luc, 1,34),» saint Joseph aurait eu plus de raison de douter de .ce mystère, lorsqu’il l’aurait appris de son épouse, et dans le temps même où elle lui était devenue suspecte. Voilà pourquoi la Vierge garde le silence., et pourquoi l’ange attend pour le rompre le temps propice et favorable.

5. Pourquoi Dieu, dites-vous, ne garde-t-il pas la même conduite à l’égard de la Vierge, en ne lui annonçant ce mystère qu’après la conception? Pour lui épargner une grave inquiétude (30) et un grand trouble. Si le mystère de la conception divine se fût opéré en elle sans qu’elle eût été prévenue, songez à quelle extrémité elle aurait pu se porter pour échapper à l’infamie. Car cette vierge était admirable, et saint Luc montre quelle était sa vertu, lorsqu’il dit qu’à la salutation de l’ange, elle ne se livra pas incontinent à la joie, et ne crut pas légèrement ce qu’on lui disait, mais « qu’elle fut troublée, et qu’elle considérait en elle-même quelle pouvait être cette salutation, » (Luc, I, 29.)

Oui, une vierge si pure et si sainte, eût pu mourir de regret dans la seule vue de l’opprobre dont elle était menacée. En effet à qui eût-elle fait croire que sa grossesse venait d’ailleurs que de l’adultère ? C’est donc pour éviter ce désordre que l’ange vient la trouver avant qu’elle eût conçu Jésus-Christ. Il convenait souverainement que le sein si pur où le Créateur du monde devait s’incarner ne fût altéré par aucun trouble, et que l’âme de celle qui avait été choisie pour avoir tant de part à ce grand mystère, conservât toujours une paix profonde. Ce sont là les raisons pour lesquelles l’ange parle à Marie avant la conception, et à Joseph lorsque la grossesse était déjà avancée.

Quelques personnes peu intelligentes ont dit qu’il y avait lei de la contradiction, parce que saint Luc dit que ce fut à Marie, et saint Matthieu que ce fut à Joseph que l’ange annonça le mystère de l’Incarnation. Mais elles n’ont pas vu que cette révélation fut faite à l’un et à l’autre; et c’est une règle que nous aurons besoin de garder dans la suite, afin de concilier plusieurs endroits des évangélistes qui paraissent se combattre.

L’ange donc vint trouver Joseph lorsque celui-ci était dans le trouble ; il avait différé de lui parler pour la raison que nous avons dite, et pour faire mieux connaître la grandeur de sa vertu; mais le mystère allait s’accomplir, et enfin l’ange apparaît: « Joseph, » dit l’Evangile, « était dans ces pensées, lorsque l’ange du Seigneur lui apparut en songe. » Considérez la modération de ce saint homme! non-seulement il ne punit point son épouse, mais il ne découvre pas même ses pensées à celle qui lui était si suspecte. Il retenait tous ces mouvements dans son coeur, cachant même à la Vierge tous ses ressentiments et toute sa peine. Car l’évangile ne dit pas qu’il voulut la chasser de son logis, mais la quitter en secret, tant cet homme était doux et modéré.

« Lors donc que Joseph était dans ces pensées, l’ange lui apparut en songe. » Pourquoi pas manifestement comme aux pasteurs, à Zacharie et à la Vierge? C’est parce que Joseph avait beaucoup de foi, et qu’il n’avait aucun besoin d’une révélation plus claire. Pour la Vierge, en raison des grandes choses qu’on avait à lui annoncer, choses beaucoup plus incroyables que tout ce qu’on avait dit à Zacharie, il fallait non-seulement la prévenir avant l’accomplissement, mais le faire par une révélation manifeste. Les pasteurs, hommes grossiers, avaient aussi besoin d’une vision très-claire. Mais Joseph, qui avait vu la grossesse de Marie, qui était troublé de soupçons très fâcheux, et tout prêt à changer sa douleur en joie, si quelqu’un lui en donnait l’ouverture, Joseph reçoit de tout son coeur la révélation de l’ange. L’ange attend donc après le soupçon, pour accomplir son message, parce que cette disposition d’esprit devait incliner Joseph à croire plus facilement ce qu’on lui dirait. En effet Joseph n’avait dit ses craintes à personne, il les avait concentrées dans son coeur, et il entendait l’ange lui en parler: n’était-ce pas une preuve indubitable que c’était Dieu qui le lui avait envoyé, Dieu qui seul sonde le fond des coeurs?

Considérez donc combien cette conduite a été sage, puisqu’elle a servi et à faire voir l’excellence de la vertu de Joseph, à le disposer à la foi par le temps même où cette révélation lui a été faite, et à rendre l’histoire évangélique plus croyable en ce que Joseph passa par tous les sentiments qu’un homme devait nécessairement éprouver en pareille circonstance.

6. Mais comment l’ange le persuade-t-il? Ecoutez et admirez avec quelle sagesse il lui parle: «Joseph, fils de David, ne craignez point de prendre avec vous Marie votre épouse (20).» Il nomme d’abord David de qui le Messie devait naître; il apaise tout d’un coup ses doutes en le faisant souvenir, par le nom d’un de ses ancêtres, de la promesse que Dieu avait faite à tout le peuple Juif. Du reste il indique pourquoi il l’appelle « fils de David, » en ajoutant aussitôt: «Ne craignez point. » Dieu n’agit pas ainsi dans une autre occasion que nous marque l’Ecriture. En effet Abimélech entretenant en lui-même des pensées illicites au sujet (31) de la femme d’Abraham, Dieu lui parla d’une manière terrible et menaçante, quoique ce prince eût agi par ignorance et qu’il ne sût pas que Sara était la femme d’Abraham. Dieu parle ici plus doucement, mais aussi quelle différence entre les choses qui se passaient dans l’un et l’autre cas, entre la disposition de Joseph et celle d’Abimélech! Celle de Joseph ne comportait aucunement la réprimande.

Ces paroles, « ne craignez point, » marquent qu’il craignait d’offenser Dieu en retenant auprès de lui une adultère, et que sans cela il n’eût jamais pensé à la quitter.

Je le répète, en entretenant Joseph de ses plus secrètes pensées, de ses sentiments les plus intimes, l’ange veut prouver, et il prouve suffisamment qu’il vient de la part de Dieu. Mais quand il a dit: « Ne craignez point de « prendre avec vous Marie, » pourquoi ajoute-t-il «votre épouse ? » C’est pour justifier la Vierge par un seul mot, car il ne donnerait pas ce titre à une adultère. Ce mot d’épouse ici veut dire fiancée, comme l’Ecriture appelle gendres ceux qui ne sont encore qu’à la veille de le devenir. Et ce mot « prenez Marie, » que veut-il dire? Rien, sinon que Joseph garde Marie dans sa maison; car il avait déjà résolu de la quitter. Retenez, lui dit l’ange, votre épouse que vous méditez de quitter, puisque c’est Dieu même qui vous la donne, et non ses parents. Il vous la donne non pour l’usage ordinaire du mariage, mais seulement pour demeurer avec vous, et il l’unit avec vous par moi qui vous parle.

Jésus-Christ confie sa mère à Joseph, comme il la recommandera plus tard à son disciple, L’ange ne touche qu’obscurément ce qui se passait, et sans parler à Joseph du soupçon qu’il avait formé, il le détruit d’une manière bien plus noble et bien plus avantageuse, et il tire le saint homme de toutes ses craintes en lui expliquant le secret de cette conception, et en lui montrant que ce qui lui faisait craindre de retenir Marie, et ce qui le portait à la quitter, devait au contraire le porter, étant juste comme il était, à la garder avec lui. Non-seulement, lui dit-il, elle n’a rien fait contre la loi de Dieu, mais elle a conçu même d’une manière qui est élevée au-dessus des lois de la nature. Quittez donc toutes ces frayeurs, et entrez dans des transports de joie.

« Car ce qui est né en elle, est du Saint-Esprit (20). » Paroles certes tout à fait surprenantes, et qui surpassent toutes les pensées des hommes, et toute la puissance de la nature ! Comment donc un homme qui n’a jamais rien ouï de pareil, peut-il croire cette vérité? C’est parce que l’ange lui avait découvert tout ce qui était caché dans le fond de son coeur, tout ce qu’il souffrait, tout ce qu’il craignait, et tout ce qu’il était résolu de faire; oui, cette connaissance si extraordinaire et si divine que l’ange avait des plus secrètes pensées de Joseph contraignit celui-ci à croire. L’ange aussi ne se sert pas seulement du passé pour le rassurer, mais encore de l’avenir.

« Elle enfantera un fils, » lui dit-il, « à qui vous donnerez le nom de Jésus (21). » Car bien que cet enfant soit conçu du Saint-Esprit, ne croyez pas néanmoins que vous soyez dispensé d’en prendre soin, et de le servir en toutes choses. Quoique voussoyez étranger à sa naissance, et que Marie soit toujours demeurée parfaitement vierge, je vous donne néanmoins à l’égard de cet enfant la qualité de père en tout ce qui ne blessera point celle de vierge, et je vous laisse le pouvoir de le nommer. Ce sera vous qui lui donnerez son nom; et quoiqu’il ne soit pas votre fils, vous, ne laisserez pas d’avoir pour lui l’affection et le soin d’un père. C’est pour cette raison que je vous permets de le nommer vous-même, afin de vous unir d’abord très étroitement avec cet enfant.

Mais pour empêcher que cela ne fît croire que Joseph était véritablement son père, voyez ce qui suit, et avec quelle exactitude l’ange lui parle : « Elle enfantera, » dit-il. Il ne dit pas qu’elle enfanterait pour lui, mais il dit indéterminément qu’elle enfantera parce qu’elle n’a pas enfanté Jésus-Christ pour Joseph seul, mais pour tous les hommes.

7. C’est pour la même raison que l’ange apporte du ciel à Joseph le nom qu’il faudra donner à l’enfant.; il montre ainsi combien admirable devait être Celui que Dieu lui-même prenait le soin de nommer. Et le nom qu’il lui donne n’est pas un nom ordinaire, mais c’est un nom qui renferme comme dans un trésor la somme de tous les biens. C’est pourquoi l’ange l’interprète, pour exciter encore la foi de Joseph par l’espérance des grands biens qu’il lui promet. Car l’homme se porte naturellement à ce qui lui plaît, et il croit aisément ce qu’il désire.

Après donc que l’ange pour persuader Joseph, (32) s’est servi du présent, du passé et de l’avenir, et de la gloire infinie de l’enfant qu’il lui prédit, il scelle tout ce qu’il a dit par le témoignage des prophètes. Mais il le fait précéder de l’annonce des grands biens que cette naissance devait apporter au monde. Et quels sont ces grands biens? C’est la réconciliation des hommes avec Dieu, et la destruction du péché.

« Parce que ce sera lui, » dit-il, « qui sauvera son peuple de leurs péchés (22). » Cette grâce qu’il promet est une grâce bien nouvelle. Il ne promet point d’apaiser les guerres, et de défaire les barbares et les ennemis visibles, il promet de détruire et de guérir le péché, dont la plaie a toujours été incurable à tous les hommes.

Mais, dites-vous, pourquoi ce mot, « son peuple? » Que n’étend-il cette grâce à toutes les nations? C’était afin de ne point causer un étonnement trop fort; du reste ce terme, si l’on y prend bien garde, comprend aussi toutes les nations de la terre. Car ce ne sont pas les Juifs seuls qui sont le peuple de Jésus-Christ, mais tous ceux qui viennent à lui, et qui connaissent son nom. Remarquez encore comment l’ange présage la grandeur de Jésus-Christ en disant « qu’il sauvera son peuple de leurs péchés. » C’était déclarer on ne peut plus expressément que l’enfant dont il parle, n’est point un roi de la terre, mais un Roi du ciel, et qu’il est le Fils de Dieu, puisqu’il n’appartient qu’à Dieu de remettre les péchés.

Puis donc que Dieu nous a comblés de tant de grâces, vivons de telle sotte que nous ne déshonorions pas un si grand don. Car si même avant que d’avoir reçu une faveur si ineffable nous méritions d’être punis pour nos péchés, combien le mériterons-nous davantage après l’avoir reçue ? Je ne vous dis point ceci sans sujet. Je vous le dis, parce que j’en vois plusieurs qui vivent d’une manière plus relâchée après le baptême que ceux même qui ne l’ont point reçu, et qui ne font voir par aucune marque qu’ils sont chrétiens. On ne peut distinguer aujourd’hui ni dans les assemblées publiques ni dans l’Eglise même celui qui est fidèle d’avec celui qui ne l’est pas. Tout ce qui les distingue l’un de l’autre, c’est que lorsqu’on est près de célébrer les saints mystères, les uns sont chassés du temple, et que les autres y demeurent. Cependant ce ne devrait point être le lieu, mais la vie de chacun qui fît remarquer quel il est.

Les dignités du monde se font reconnaître par des marques extérieures: mais les signes de ce que nous sommes, nous chrétiens, doivent venir de l’âme et du fond du coeur. Un fidèle doit faire voir ce qu’il est, non par la seule participation des choses saintes, mais par la sainteté et par le renouvellement de sa vie. Il faut qu’un chrétien, selon l’Evangile, soit la lumière et le sel du monde. Si donc vous ne vous éclairez pas vous-même, et si vous n’empêchez pas votre propre corruption, à quoi pourrai-je juger que vous êtes un chrétien? Sera-ce parce que vous avez été régénéré dans les eaux sacrées du baptême? C’est ce qui vous rend encore plus coupable. Car plus ce qu’on a reçu est excellent, plus il attire de supplices sur celui dont la vie ne répond pas à la dignité d’un si grand don. Il faut qu’un chrétien montre ce qu’il est, non-seulement parce qu’il n reçu de Dieu, mais encore parce qu’il offre lui-même à Dieu. Il faut que sa vertu éclate au dehors par sa démarche, par ses regards, par sa contenance, par ses paroles.

Je vous dis ceci afin que nous soyons réglés en toutes choses, non pour plaire aux hommes, mais pour les édifier. Mais lorsque je cherche en vous des marques de ce que vous êtes, j’en trouve de toutes contraires. Si j’en juge par le lieu, je vous vois passer les jours dans les spectacles, dans le cirque, dans le théâtre, dans les assemblées publiques, et dans la compagnie de personnes toutes corrompues. Si je considère votre extérieur, je vois des ris immodérés, et des effusions de joie semblables à celles des femmes perdues. Que si je m’arrête à vos habits, je ne puis les discerner d’avec les habits des comédiens. Si je juge de vous par ceux qui vous suivent, je ne vois que des flatteurs et des gens de bonne chère. Si j’examine vos paroles, je n’y vois rien d’utile, rien de sérieux, ni rien qui ressente ce que nous sommes. Enfin si j’en juge par votre table, c’est encore où je trouve plus de sujet de vous accuser.

8. Que me reste-t-il donc pour reconnaître que vous êtes chrétiens, puisque tout ce qui paraît en vous publie le contraire? Mais que dis-je, si vous êtes chrétiens? Je ne puis même juger si vous êtes hommes? Car lorsque vous êtes, pour user des expressions de l’Ecriture, récalcitrants comme les ânes; que vous folâtrez comme les jeunes taureaux; que vous courez après les femmes, comme les chevaux (33) hennissent après les cavales; que vous êtes avides et gourmands comme les ours; que vous vous engraissez comme les mulets; que vous êtes vindicatifs comme les chameaux; ravisseurs comme les loups; colères comme les serpents ; que vous piquez comme les scorpions; que vous êtes déguisés comme les renards; pleins de venin et de fureur comme l’aspic et la vipère; et enfin lorsque vous êtes méchants comme le démon, et que vous vous plaisez comme lui à faire une guerre cruelle à vos frères: comment vous puis-je mettre au rang des hommes, puisque je ne vois point en vous les traits et les caractères de la nature des hommes?

Je cherchais à discerner un chrétien d’avec un catéchumène, et je suis en peine maintenant de distinguer un homme d’avec une bête. Que dirai-je donc que vous êtes? Vous mettrai-je au nombre des bêtes? Les bêtes n’ont chacune qu’un vice qui leur est particulier; mais vous les rassemblez tous en vous seul, et ainsi vous allez plus loin dans la déraison que les bêtes mêmes. Vous appellerai-je un démon! Mais le démon n’est l’esclave ni de l’intempérance du manger ni des richesses. Si donc vous vous êtes mis au-dessous même des bêtes et des démons, comment vous appellerons-nous hommes, et si vous ne méritez pas d’être appelés hommes, comment vous appellerons-nous chrétiens?

Mais ce qui est encore plus déplorable, c’est qu’étant dans un état si funeste, nous ne comprenons pas même quelle est la laideur et la difformité de notre âme. Lorsqu’on vous fait les cheveux, vous avez soin qu’un cheveu ne passe pas l’autre. Vous consultez le miroir, vous demandez l’avis de ceux qui sont présents, et du coiffeur même, pour voir si tout est bien ajusté, et tout vieux que vous êtes, vous ne rougissez point d’être encore aussi léger et aussi ardent dans ces folles passions que les jeunes gens. Et lorsque notre âme est non-seulement défigurée, mais aussi difforme que les monstres des fables, aussi hideuse qu’une Scylla ou qu’une chimère, nous n’en avons pas le moindre souci! Cependant l’âme a son miroir aussi bien que le corps, et un miroir beaucoup plus clair et plus avantageux. Il ne découvre pas seulement nos laideurs; mais il nous montre encore la manière de les changer, si nous le voulons, en une rare beauté.

Ce miroir, mes frères, est le souvenir des Saints, l’histoire de leur bienheureuse vie; la lecture de l’Ecriture sainte, et la loi de Dieu. Si vous vous appliquez une fois à considérer l’image de ces saints hommes, vous reconnaîtrez aussitôt toutes les laideurs de votre âme, et quand vous les aurez reconnues, vous n’aurez besoin que de ce même miroir pour vous en pouvoir délivrer. Tant l’usage que nous en faisons est puissant, et tant il nous donne de facilité pour nous convertir!

Que personne donc ne demeure plus dans cet état de bête. Car si le serviteur n’a pas droit d’entrer dans la maison du père, comment celui qui est devenu bête, pourra-t-il seulement approcher de là porte? Que dis-je celui qui est devenu bête? Ces sortes de personnes sont pires que toutes les bêtes. Les bêtes, quoique naturellement farouches, s’apprivoisent par l’artifice dès hommes, mais vous qui les rendez douces de sauvages qu’elles étaient, comment pouvez-vous vous excuser, puisque vous vous dépouillez de la douceur qui vous était naturelle, pour vous revêtir de la cruauté des bêtes, après avoir forcé les bêtes a quitter leur cruauté naturelle, pour imiter la douceur des hommes?

Vous apprivoisez le lion, et vous le rendez traitable; et vous devenez vous-même plus furieux et plus intraitable que les lions. Cette bête a deux, grands obstacles pour être apprivoisée, l’un qu’elle n’a point de raison, et l’autre qu’elle est pleine de fureur. Cependant l’adresse que Dieu vous a donnée, fait que vous trouvez le moyen de l’adoucir, et de forcer la nature même. Comment donc vous, qui vous rendez maître de la nature dans les bêtes, trahissez-vous vous-même et vôtre nature et votre raison? Si je vous donnais un autre homme à apprivoiser, je né vous demanderais rien de fort difficile; quoique vous pourriez me dire, que vous n’êtes pas maître de la volonté d’un autre, et que ce que je vous demanderais ne dépendrait point de vous. Mais ici je vous donne à apprivoiser vôtre naturel qui est en vous, et qui vous est assujéti.

9. Quelle excuse donc vous restera-t-il, quel spécieux prétexte aurez-vous à mettre en avant, vous qui forcez en quelque sorte un lion à devenir homme, pendant que vous ne vous mettez pas en peine de ce qu’étant homme, vous agissez en lion? Vous donnez à l’un ce que la nature lui refuse, et vous vous ôtez à vous-même ce que la nature vous avait donné. Vous élevez les bêtes farouches à la dignité de l’homme, et vous descendez vous-même de votre trône, pour vous rabaisser à l’état de bête.

Considérez la colère comme une bête farouche, et appliquez-vous à l’apprivoiser, et à la vaincre par la douceur, avec le même soin que les autres apprivoisent les lions. Cette passion a ses dents et ses ongles dont elle est armée; et si on ne l’adoucit, elle mettra tout en pièces. Le lion ou la vipère ne déchire pas tant les entrailles, que la colère les déchire comme par des ongles de fer. Elle ne tyrannise pas seulement le corps, elle passe jusqu’à l’âme, attaquant ce qu’elle a de plus sain, corrompant ce qu’elle n de plus pur, paralysant sa force, et la rendant inutile à tout. Si ceux qui ont les entrailles rongées de vers, ne peuvent pas même respirer: comment pourrons-nous former aucune pensée sainte et généreuse, tant que nous entretiendrons en nous cette passion, qui comme une cruelle vipère nous ronge le coeur?

Quel est donc le moyen, dites-vous, de chasser de nous cette bête si cruelle? C’est de boire un breuvage qui puisse tuer, au dedans de nous, tous ces vers et tous ces serpents. Quel est ce breuvage, me répondrez-vous, et comment pourrait-il avoir tant de force? C’est le précieux sang du Sauveur, si on le prend avec une sainte confiance. Car il n’y a point de maladie qui ne cède à la vertu de ce remède.

Mais il faut ajouter l’amour et la pratique de la parole de Dieu, avec le soin de faire l’aumône. C’est par ces remèdes que nous ferons mourir toutes ces passions qui empoisonnent notre âme. C’est ainsi que nous vivrons véritablement, au lieu que maintenant nous ne différons guère des morts. Car il est impossible que notre âme vive, pendant que ces vices vivront dans nous. Travaillons donc sans cesse à les étouffer. Car si nous ne nous hâtons de les faire mourir ici, ils nous feront mourir en l’autre monde et avant même notre mort, ils nous feront souffrir mille maux.

Chacune de ces passions est cruelle, violente et insatiable, et, elle nous dévore tous les jours sans nous donner de relâche. Leurs dents comme dit 1’Ecriture, sont des dents de lion, et elles sont encore plus cruelles. Le lion quitte sa proie quand il est rassasié, mais ces passions ne s’assouvissent point et ne quittent point celui qu’elles ont commencé une fois à dévorer, jusqu’à ce qu’elles l’aient rendu semblable au démon. Elles ont un tel empire sur leurs esclaves, qu’elles exigent d’eux le même assujettissement que saint Paul rendait volontairement à Jésus-Christ, lorsqu’il méprisait pour lui l’enfer et le ciel. Quand un homme est une fois possédé de l’amour des beautés charnelles, ou des richesses ou de la gloire, il se rit de l’enfer et méprise le ciel pour exécuter ce que sa passion lui commande.

Après cela pourrons-nous douter de ce que saint Paul a dit de la violence de l’amour qu’il avait pour Jésus-Christ? Car s’il se trouve des personnes qui servent leurs passions avec une semblable violence, pourquoi trouverons-nous incroyable l’ardeur que le saint Apôtre témoigne pour le service du Sauveur du monde? Et d’où vient que notre amour pour Jésus-Christ est si faible, sinon de ce que nous épuisons toute la force de nos âmes dans ces vaines passions ; que nous ravissons le bien d’autrui, que nous sommes avares et esclaves de la vaine gloire, ce qui est la dernière et la plus méprisable de toutes les servitudes? Tant que vous serez possédé de cette passion, on aura beau vous estimer grand et illustre, vous n’aurez rien au-dessus du dernier des hommes. Votre grandeur au contraire sera votre confusion et votre honte. Ces flatteurs qui s’empressent de vous louer, se jouent de vous par cela même que vous aimez leur louange. Ainsi en cherchant à vous élever, vous vous ravalez jusqu’à vous rendre ridicule. Car l’amour de la vaine gloire est une chose mauvaise et blâmable par elle-même.

10. Comme donc si on louait et si on flattait un homme qui se vante de son impudicité, on deviendrait plus criminel par ces louanges, que celui même qui commet ces brutalités; ainsi lorsque nous louons ceux qui recherchent la gloire, nous ne les rendons pas pour cela plus jouables, mais nous nous rendons plus coupables qu’eux..

Pourquoi cherchez-vous avec tant de passion ce qui produit un effet tout contraire à ce que vous désirez? Si vous voulez posséder la gloire, méprisez-la et vous deviendrez véritablement digne de gloire. Pourquoi, étant chrétien, entrez-vous dans la disposition où était le roi Nabuchodonosor, dont il est parlé dans l’Ecriture? Ce prince se fit dresser une statue. Il s’imagina que cette figure vaine serait son (35) honneur, et quoiqu’il fût vivant lui-même et cette image, morte, il crut néanmoins que ce qui n’avait point de vie, lui donnerait de la gloire à lui qui vivait. Qui n’admirera cette extravagance et cette folie? Plus il tend à s’élever, plus il se rabaisse. Il met sa confiance dans une chose sans âme plutôt qu’en lui-même, qui était vivant et animé. Il veut diviniser du bois ou de l’or, et il se rend d’autant plus ridicule, qu’il espère acquérir plus d’estime par cette vile matière qui est hors de lui, que par sa vertu propre et par le mérite de sa vie. C’est comme si un homme se croyait plus estimable, de ce qu’il n une grande maison et un escalier magnifique, que de ce qu’il est homme.

Plusieurs encore aujourd’hui imitent ce prince. Il se voulait faire estimer par une statue, ils veulent se signaler, ou par leurs habits, ou par leurs chevaux, ou par leurs chariots superbes, ou par leurs maisons et leurs colonnes magnifiques. Car après avoir perdu la gloire propre à la dignité d’hommes, ils cherchent de tous côtés une gloire misérable et digne du dernier mépris.

Ce n’est pas ainsi que ces trois généreux serviteurs de Dieu fâchèrent de se signaler autrefois. Ils s’attachèrent au véritable honneur; jeunes, étrangers, captifs, esclaves et manquant de tout, ils ne laissèrent pas d’être plus glorieux que ceux qui étaient au faite des honneurs et des biens du monde. Toutes les richesses de Nabuchodonosor, cette statue, ces gouverneurs de provinces, ces officiers, ces gens de guerre sans nombre, enfin tout ce qu’il pouvait avoir ou en vérité ou en apparence, ne lui suffit pas pour le faire paraître aussi grand qu’il l’aurait souhaité. Et ces trois jeunes hommes, qui n’ont rien de toutes ces choses, trouvent que leur seule vertu leur suffit, et tout pauvres qu’ils sont, ils sont à l’égard de ce prince paré de sa pourpre et de son diadème, ce qu’est la lumière du soleil à l’égard d’une pierre qui n quelque éclat.

Ces jeunes captifs et ces admirables esclaves sont conduits devant tout le monde. Ils sont présentés devant ce roi, qui fait allumer sous leurs yeux une fournaise épouvantable. Tout ce qu’il y avait de grand dans le royaume, les gouverneurs, les généraux, les satrapes, et tout cet appareil du diable y était. Le bruit des trompettes et des clairons, et le son de tous les instruments de musique, frappait l’air et l’oreille de tous côtés. On allumait cependant la fournaise et sa flamme s’élevait jusqu’aux nuées. Tout était rempli de frayeur et de tremblement. Il n’y n que ces trois jeunes hommes qui demeurent intrépides. Ils se rient de cet appareil tragique comme d’un jeu d’enfants. Ils montrent un courage et une humilité admirable. Et parlant à ce prince d’une voix qui s’élève au-dessus du bruit des trompettes, ils lui disent : « Sachez, roi (Dan. III, 17); » ils l’appellent de la sorte, quoique ce fût un tyran, parce que leur dessein n’était pas de lui dire quelque parole injurieuse, mais seulement de donner des preuves de leur piété. C’est pourquoi ils ne lui font pas de longs discours, mais ils lui disent en un mot: « Il y a un Dieu dans le ciel qui peut nous délivrer de vos mains (Ibid.).» Pourquoi nous effrayez-vous de ces troupes si nombreuses, de cette fournaise ardente, de ces épées qui nous menacent et de ces gardes qui nous environnent ? Le Dieu que nous adorons est au - dessus de tout cela et il peut tout.

Mais comme ils savaient que Dieu pouvait permettre qu’ils fussent brûlés, et craignant, si cela arrivait, de passer pour menteurs, ils ajoutent: « Et quand il ne plairait pas à Dieu de nous retirer de vos mains, sachez, ô roi, que nous n’adorerons point vos dieux. » (Dan. III,18.)

11. S’ils eussent dit: S’il ne plaît pas à Dieu de nous délivrer, c’est à cause de nos péchés, ces impies ne l’eussent pas cru. C’est pourquoi ils n’en disent rien alors; mais ils le font dans la fournaise, où ils avouent et répètent sans cesse qu’ils ont péché, et qu’ils sont punis pour leurs péchés. Devant le roi, ils ne disent rien de semblable, ils déclarent simplement que quand ils devraient être brûlés, ils ne trahiront point leur religion. Car ils ne cherchaient point ici leur récompense, mais ils faisaient tout pour le seul amour de Dieu. Cependant ils étaient dans la servitude, ils gémissaient dans la captivité, et ne jouissaient d’aucune douceur de la vie; ils avaient perdu leur pays, leur liberté et leurs biens.

Et ne dites point qu’on les honorait dans la cour de ce prince. Car saints et justes comme ils étaient, ils eussent mieux aimé mille fois mendier leur pain en leur pays, et avoir la joie d’adorer Dieu dans son temple, que d’être honorés parmi ces barbares. Ils disaient comme David: « J’aime mieux être vil et abject dans (36) la maison de Dieu, que de demeurer dans la tente des pécheurs. Un seul jour, mon Dieu, vaut mieux dans votre temple que mille partout ailleurs. » (Ps. LXXXIII, 11.) Ils auraient cent fois mieux aimé être les derniers dans le peuple de Dieu que de régner dans Babylone. Ils le font assez voir par ce qu’ils disent dans la fournaise, où ils témoignent que la demeure de ce pays leur était insupportable. Car quelque honneur qu’on leur rendît dans la maison de ce prince, ils ne pouvaient être sans douleur, en voyant leurs frères dans les dernières extrémités du malheur. Et c’est le propre des saints de ne préférer jamais la gloire et l’honneur, ni toute autre chose, au salut et à l’avantage de leurs frères.

Considérez donc comment ces saints, lorsqu’ils étaient dans les flammes, prient pour tout le peuple, au lieu que nous oublions, nous, de prier pour nos frères, lorsque nous sommes dans l’état le plus tranquille. En interprétant le songe du roi, ils n’avaient eu aucun égard à leurs intérêts, mais au bien des autres. Car ils firent assez voir depuis combien ils méprisaient la mort. Ils s’offrent dans foutes les rencontres pour fléchir la colère de Dieu, et ne croyant pas le mériter par eux-mêmes, ils ont recours aux mérites de leurs pères, et ils protestent qu’ils ne peuvent offrir à Dieu « qu’un esprit humilié et un coeur contrit. » (Dan. III, 39.)

Imitons donc, mes frères, ces jeunes hommes. Il y a encore aujourd’hui une statue d’or que le démon veut nous faire adorer, c’est l’amour de l’argent: mais demeurons toujours fermes. Que le bruit des trompettes, le concert des instruments, ni tous les attraits de ces biens trompeurs ne nous touchent point. Quand nous devrions tomber dans la fournaise de la pauvreté, entrons-y plutôt que d’adorer cette idole, et nous trouverons que les flammes deviendront pour nous une rosée rafraîchissante. N’appréhendez point la pauvreté, quoique nous l’appelions une fournaise. Car, jetés dans la fournaise, ces jeunes hommes en devinrent plus purs et plus éclatants; au lieu que la flamme qui en sortit consuma ceux qui avaient adoré l’idole.

Tout se passa alors en un même temps et visiblement; mais Dieu n’accomplit aujourd’hui ces choses qu’en partie, et il réserve le reste en l’autre vie. Ceux qui aiment mieux souffrir dans la fournaise de la pauvreté que d’être idolâtres des richesses, brillent déjà dès ici-bas, mais ils brilleront encore plus dans le ciel: et ceux au contraire qui amassent des richesses d’iniquité, souffriront alors les plus grands supplices. Le Lazare est sorti de cette fournaise aussi éclatant que ces trois jeunes hommes, et le mauvais riche, qui était du nombre de ceux qui adorèrent l’idole, fut condamné au feu éternel.

Ce qui est arrivé à ces jeunes hommes n’était qu’une figure de l’avenir. De même que, jetés dans la fournaise, ils n’éprouvèrent aucun mal, et qu’il en sortit un feu qui dévora ceux qui étaient au dehors, ainsi les saints passent sans douleur par la fournaise de la pauvreté, et ils en deviennent même plus éclatants; au lieu que la flamme se lancera sur les idolâtres de la richesse avec plus de violence que les bêtes les plus farouches, et les entraînera dans l’abîme du feu éternel.

Si quelqu’un ne croit pas à l’enfer, qu’il jette les yeux sur cette fournaise de Babylone. Que la créance des choses passées l’aide à croire celles qui sont à venir, et qu’il n’appréhende pas la fournaise où le pauvre est éprouvé, mais celle où les péchés seront punis. Dans celle-là, il n’y n que paix et que rosée; dans celle-ci il n’y a que flammes et que douleur. Les anges sont dans la première pour en adoucir l’ardeur, et les démons sont dans la seconde pour en rendre le feu encore plus brûlant.

12. Que les riches écoutent ceci, eux qui allument la fournaise de la pauvreté, pour y consumer les pauvres. Les pauvres n’y trouveront rien qui leur nuise, parce que Dieu leur fera ressentir la douceur d’une rosée céleste, mais les riches seront eux-mêmes la proie des flammes qu’ils ont allumées de leurs propres mains. L’ange descendit alors pour soulager ces jeunes hommes. Allons de même soulager ceux qui sont dans la fournaise de la pauvreté. Que nos aumônes soient comme une rosée qui les rafraîchisse. Eloi gnons d’eux les flammes qui les environnent, afin d’avoir quelque part à la couronne que Dieu leur prépare. C’est ainsi que nous mériterons d’éloigner de nous le feu de l’enfer par cette parole que Jésus-Christ nous dira : « J’ai eu faim, et vous m’avez nourri (Matth. XXV, 35), » laquelle dans le dernier jour nous tiendra lieu d’une divine rosée, pour nous rafraîchir au milieu des flammes. (37)

Allons avec nos aumônes dans le fond de cette fournaise. Voyons-y ces pauvres évangéliques qui y marchent au milieu des flammes. Voyons-y un prodige nouveau, un homme qui, au milieu du feu de l’indigence, chante des cantiques à Dieu, qui lui rend des actions de grâces, et qui, pressé de la misère la plus extrême , n’a la bouche ouverte que pour le louer. Car ceux qui souffrent leur pauvreté avec action de grâces, sont égaux en mérites à ces trois jeunes hommes, puisque la pauvreté est plus terrible, et qu’elle brûle encore plus que le feu même. Mais le feu ne brûla point ces jeunes hommes , il consuma seulement leurs liens aussitôt qu’ils commencèrent à louer Dieu; de même, si lorsque vous tombez dans la pauvreté, vous en rendez des actions de grâces, vos liens seront brûlés, et le feu qui vous environnait s’éteindra. Que s’il ne s’éteint pas, il se changera par un miracle encore plus grand en une rosée, comme il arriva alors, puisque, sans que ce feu s’éteignît, ces jeunes hommes ne laissèrent pas d’y jouir d’une fraîcheur très agréable, qui les empêcha d’y brûler. C’est ce qui se voit dans les pauvres évangéliques, qui trouvent plus de repos et plus de joie dans leur pauvreté, que les riches n’en trouvent dans leurs richesses.

Ne nous tenons point auprès de cette fournaise sans y entrer, en considérant sans compassion les nécessités des pauvres, afin de n’être point enveloppés dans le malheur que souffrirent les ministres du prince. Si vous descendez au fond de ces feux, ils ne vous toucheront pas plus que ces jeunes hommes; mais si les regardant d’en-haut vous méprisez ceux qui y souffrent, vous vous en trouverez enveloppés. Descendez donc dans cette fournaise pour n’en être pas brûlés. Ne vous tenez pas au dehors, de peur que ces flammes ne vous attaquent. Si vous êtes avec les pauvres, elles ne vous blesseront pas, mais si vous en êtes séparés, elles vous dévoreront.

Ne vous éloignez donc point de ceux qui souffrent dans ces flammes, et lorsque le démon commande qu’on jette dans la fournaise ceux qui refusent d’adorer l’or, ne soyez pas du nombre de ceux qui y jettent les autres, mais de ceux qui y sont jetés afin que vous soyez aussi du nombre de ceux qui seront sauvés, et non de ceux qui seront brûlés: car il n’y a pas de rosée plus abondante ni plus douce que le détachement des richesses et la compagnie des pauvres. Les plus riches de tous les hommes sont ceux qui foulent aux pieds l’amour des richesses ; comme ces jeunes hommes devinrent par le mépris qu’ils firent du roi, plus glorieux que ce roi même. Si vous méprisez tout ce qu’il y a dans ce monde, vous serez plus grands que le monde, comme ont été autrefois ces saints, dont le monde n’était pas digne. Méprisez tous les biens d’ici-bas, pour vous rendre dignes de ceux du ciel. Car c’est ainsi que vous serez grands en cette vie et heureux en l’autre, par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ , à qui appartient la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (38)

HOMÉLIE V: «OR TOUT CECI S’EST FAIT POUR ACCOMPLIR CE QUE LE SEIGNEUR AVAIT DIT PAR LE PROPHÈTE EN CES TERMES : UNE VIERGE CONCEVRA ET ENFANTERA UN FILS, A QUI ON DONNERA LE NOM D’EMMANUEL, C’EST-A-DIRE, DIEU AVEC NOUS, ETC. » (CHAP. I, 22, JUSQU’AU CHAP. II, 23.)

ANALYSE

1. Que le tumulte du monde fait perdre le fruit de l’instruction entendue à l’Eglise.

2. Pourquoi l’ange renvoie Joseph au prophète Isaïe? Pourquoi le Christ n’est pas appelé vulgairement Emmanuel. Que la version des Septante est préférable aux autres.

3.Marie demeure vierge après l’enfantement.

4. et 5. Exhortation qu’il faut joindre à l’invocation des Saints la pratique des bonnes oeuvres. Que l’aumône est une usure très avantageuse et très sainte.

 

1. Voici ce que disent beaucoup d’entre vous: « Lorsque nous sommes à l’église et que nous écoutons la parole de Dieu, touchés de componction, nous devenons tout à coup meilleurs, mais à peine sommes-nous dehors que notre ferveur s’éteint et que notre disposition change complètement.» Y aurait-il un moyen de faire cesser une instabilité si fâcheuse? Considérons d’abord quelle en est la cause. D’où vient donc un changement si prompt et si grand? De vos mauvaises fréquentations, de vos relations avec les hommes de péché. Vous ne devriez pas, dès que vous êtes sortis de l’église, vous jeter dans des occupations qui contredisent ce que vous avez entendu à l’église : aussitôt que vous êtes rentrés chez vous, vous devriez prendre l’Ecriture sainte, et, avec votre femme et vos enfants, repasser ensemble les instructions qu’on vous a données, et, après cela, reprendre le soin de vos affaires temporelles.

Que si vous évitez de vous trouver dans des lieux d’affaires en sortant du bain, pour n’en pas empêcher l’effet par une trop grande application : combien cette précaution vous est-elle plus nécessaire, lorsque vous sortez de l’église pour aller chez vous? Mais nous faisons tout le contraire et nous perdons ainsi tout le fruit de cette divine semence: car avant qu’elle ait eu le temps de prendre racine dans notre âme, un torrent d’affaires l’emporte et l’arrache de notre coeur. Afin donc que ce malheur ne vous arrive plus, n’ayez rien de plus pressé, au sortir de cette assemblée, que de recueillir par la méditation les leçons salutaires et les pieuses impressions que vous en rapportez. chaque fois.

Ce serait une extrême ingratitude de donner cinq ou six jours aux affaires de ce monde, et de refuser un jour, ou même une partie d’un jour, aux choses de Dieu. Ne voyez-vous pas que vos enfants étudient, et répètent depuis le matin jusqu’au soir ce qu’on leur a donné à apprendre? Imitons-les donc en ce point, puisqu’à moins de cela, c’est en vain que nous nous assemblons ici. C’est puiser l’eau dans un vase percé , et n’avoir pas, tant s’en faut, le même soin pour conserver la parole de Dieu dans notre coeur, que nous en avons pour garder l’or et l’argent. Lorsqu’un homme a reçu quelque argent, il l’enferme avec soin dans un sac, et il y met son cachet; niais nous, après avoir écouté des paroles infiniment plus précieuses que l’argent et que les pierreries, après que Dieu a répandu sur nous les trésors et les richesses de son esprit, nous n’avons pas le soin de les tenir cachées dans notre coeur; mais nous les laissons se perdre avec indifférence et se dissiper à l’aventure. Qui pourra avoir quelque compassion de nous, puisque nous sommes si impitoyables envers nous-mêmes, et que nous nous réduisons à une si extrême pauvreté?

Pour empêcher ce désordre, imposez-vous (39) à vous-mêmes , à vos femmes et à vos enfants, l’inviolable loi de consacrer tout ce jour du dimanche à écouter d’abord, puis à méditer la parole de Dieu. Cette application vous disposera à mieux comprendre ce que nous vous dirons dans la suite; vous nous épargnerez ainsi un grand travail, en même temps que vous retirerez plus de profit de nos instructions, quand vous y viendrez, ayant encore l’esprit rempli de ce que vous y aurez entendu auparavant. Car il importe beaucoup, pour bien comprendre ce que nous disons, d’en retenir avec exactitude la suite et l’enchaînement. Comme il est impossible de dire tout en un jour, votre mémoire doit rejoindre ce que nous sommes forcé de diviser par parties, et en faire comme une longue chaîne; afin que vous puissiez voir de l’oeil de l’esprit toute 1’Ecriture réunie en elle-même, et comme recueillie en un corps.

Souvenez-vous donc de ce que nous vous avons déjà expliqué de I’Evangile, afin que nous passions à ce qui nous reste. Voici l’endroit dont nous devons vous parler aujourd’hui.

2. « Or tout cela s’est fait pour accomplir ce que le Seigneur avait dit par le Prophète (23).» L’écrivain sacré s’exprime d’une manière aussi digne que possible, du grand mystère qu’il raconte, lorsqu’il dit : « Tout cela s’est fait. »Cet abîme de l’amour de Dieu; cet océan de miséricorde; ces grâces inespérées; ce renversement de toutes les lois de la nature; cette réconciliation de Dieu avec les hommes; cet abaissement de Celui qui était au-dessus de tout, jusqu’à l’état le plus humble ; la destruction de « cette muraille de séparation (Ephés. II, 14), » dont parle saint Paul; tous les obstacles de notre salut entièrement levés, et ce grand nombre de merveilles renfermées dans ce mystère, il les embrasse toutes d’un coup d’oeil, il les exprime toutes par ce mot:

« Tout cela s’est fait pour accomplir ce que le Seigneur avait dit par son Prophète. » Ne considérez pas ce qui se passe maintenant, dit-il, comme une oeuvre dont l’idée soit nouvelle dans les desseins de Dieu, il y a longtemps qu’il l’a prédite et préfigurée; saint Paul s’applique à le démontrer partout dans ses écrits.

L’ange renvoie Joseph à Isaïe, afin que s’il oubliait à son réveil ce qu’il entendait en songe, les paroles du Prophète, dans la lecture desquelles il avait été nourri, l’en fissent souvenir. L’ange ne cite pas de même des prophéties à la Vierge, parce que n’étant encore qu’une jeune fille, elle pouvait n’en avoir pas connaissance; mais lorsqu’il parle à un homme, et à un homme juste, qui s’appliquait à la lecture des Prophètes, il a soin de lui citer leur témoignage. Remarquez aussi comment l’ange, avant d’avoir cité le Prophète, ajoute au nom de « Marie » les mots « votre femme; » et comment, après avoir invoqué l’autorité d’Isaïe, il ne craint plus de lui donner le nom de « vierge. » Car Joseph n’eût pas été si disposé à croire Marie vierge et mère tout ensemble, si l’ange ne lui eût fait voir auparavant qu’Isaïe autorisait cette vérité. Mais pour un homme qui avait longuement médité le Prophète, la merveille d’une vierge mère cessait d’être étrange pour devenir une idée familière et parfaitement admissible. C’est donc pour préparer l’esprit de Joseph à entendre ce miracle, que l’ange en appelle d’abord à Isaïe.

Il ne s’arrête pas encore là, mais il s’autorise par le témoignage de Dieu-même. Car il ne dit pas: « Tout cela s’est fait pour accomplir ce qui a été dit par Isaïe» en ces termes : mais « ce qui a été dit par le Seigneur.» Dieu même était celui qui avait prononcé cet oracle; Isaïe n’avait été que sa langue et sa voix. Mais que dit cet oracle? « Une vierge concevra et enfantera un fils, à qui on donnera le nom d’Emmanuel, c’est-à-dire Dieu avec nous (23). »

Pourquoi donc, me direz-vous, ne lui a-t-on pas donné le nom « d’Emmanuel, » mais celui de Jésus-Christ? C’est parce que l’ange ne dit pas, « vous l’appellerez, » mais indéterminément, « on lui donnera, » c’est-à-dire, que les peuples lui donneront ce nom, d’après l’événement. Ce terme d’Emmanuel définit un événement selon la coutume de l’Ecriture. Et lorsque l’ange dit: « On lui donnera le nom d’Emmanuel, c’est-à-dire, Dieu avec nous, » c’est comme s’il disait : Les hommes verront Dieu vivant avec eux. Car bien que Dieu ait toujours été avec eux, il n’y était pas néanmoins d’une manière visible et sensible, comme depuis l’incarnation. Que si les Juifs osent s’opposer à ce que je dis, je leur ferai remarquer qu’on n’a jamais donné non plus à Jésus-Christ un autre nom marqué par le Prophète, et qui veut dire: « Hâtez-vous de prendre les dépouilles, hâtez-vous de ravir votre butin, » (Isaïe, VIII, 3.) Et qu’auront-ils à répondre? (41) Pourquoi donc Isaïe dit-il : « Appelez son nom, » c’est parce qu’aussitôt qu’il est né, il a remporté les dépouilles du démon, et le Prophète lui attribue comme son nom propre, cet effet si glorieux du pouvoir qu’il a eu dès sa naissance.

Il est dit de même que la ville de Jérusalem sera appelée : « Une ville de justice, la mère des cités, la fidèle Sion. » (Isaïe, I, 26.) Cependant nous ne voyons point que Jérusalem ait porté le nom de « ville de justice; » et elle a toujours conservé son premier nom; et lorsque le Prophète dit qu’elle portera ce nom c’est un tour particulier qu’il emploie pour exprimer le fait de sa conversion au bien et à la justice. Lorsqu’une action d’éclat signale davantage celui qui l’a accomplie, que ne pourrait faire son nom propre, on lui donne un autre nom qui rappelle ce qu’il a fait.

Refoulés sur ce point, les Juifs reviennent à la charge sur un autre, ils s’en prennent à la virginité que nous attribuons à la mère du Messie, ils objectent que tous les interprètes n’entendent pas comme nous ce passage d’Isaïe, qu’ils traduisent non pas « une vierge, » mais « une jeune fille. » A cela nous répondrons que les plus sûrs interprètes sont les Septante, qu’il n’y en a pas dont l’autorité soit égale à la leur; les autres ont écrit depuis Jésus-Christ, ils sont juifs, et par conséquent suspects, parce qu’ils ont malicieusement corrompu beaucoup d’endroits, et qu’ils ont fâché d’obscurcir les Prophètes. Au contraire les Septante ont fait leur version plus de cent ans avant Jésus-Christ et ils étaient plusieurs ensemble : ils évitent par là jusqu’à l’ombre du soupçon; leur temps, leur nombre et leur union leur donnent une autorité que les autres ne peuvent avoir.

3. Mais quand même nos adversaires voudraient s’appuyer sur ces interprètes nouveaux, ce que nous disons subsisterait toujours, puisque l’Ecriture marque ordinairement une vierge par le mot de « jeune fille , » comme elle marque un garçon par le mot de jeune homme ; comme lorsqu’elle dit dans le psaume : « Vous, jeunes hommes, et vous, vierges, louez le Seigneur. » (Ps. 448.) Et l’Ecriture parlant d’une vierge à laquelle on voudrait faire violence dit: «Si cette jeune fille, »c’est-à-dire, si cette vierge « a élevé sa voix pour crier. » (Deut. XXII, 27.)

Mais ce qui précède dans ce prophète, confirme assez ce que nous disons. Car il ne dit pas simplement: « La vierge concevra et enfantera un fils, » mais il dit : « Le Seigneur vous donnera un signe miraculeux, » et il ajoute aussitôt : « La vierge concevra. » Si celle qui devait enfanter n’était vierge, ou qu’elle n’eût conçu que par la voie ordinaire du mariage, où serait le prodige et le miracle que Dieu promet? Un prodige est nécessairement une chose extraordinaire; et l’on ne peut donner ce nom à rien de ce qui arrive dans l’ordre commun de la nature.

« Joseph donc étant réveillé de son sommeil fit ce que l’ange du Seigneur lui avait ordonné et il prit sa femme avec lui (24). » Considérez l’obéissance de ce saint homme, et la docilité de son esprit: voyez la circonspection et la pureté incorruptible de son âme. Lors même qu’il a lieu de soupçonner la Vierge, il ne veut rien faire qui la déshonore; et aussitôt qu’il est délivré de son doute, il ne pense plus à la quitter, mais il la retient avec lui, et devient le ministre et comme le dispensateur de ce mystère.

« Et il prit sa femme avec lui. » Remarquez comme l’évangéliste nomme souvent ainsi la Vierge, parce qu’il ne voulait pas trop découvrir cette merveille, et qu’il en avait dit assez pour ôter le soupçon que Jésus-Christ fût né comme le reste des hommes.

« Et il ne l’avait point connue, jusqu’à ce qu’elle enfanta son fils premier-né (25).» Ce mot, « jusqu’à ce que, » ne vous doit pas faire croire que Joseph la connut ensuite ; mais seulement qu’il ne l’avait point connue avant ce divin enfantement, et que la mère de Jésus était toujours demeurée vierge. L’Ecriture a coutume de se servir ainsi de ce mot, «jusqu’à ce que, » sans marquer un temps limité. Elle dit quand le corbeau sortit de l’arche, « qu’il n’y rentra point jusqu’à ce que la terre fut desséchée (Genès. III, 4); » cependant il n’y rentra point non plus après. En parlant de Dieu elle dit aussi : « Vous êtes depuis l’éternité jusqu’à l’éternité (Ps. LXXXIX, 2) , » sans prétendre lui donner des bornes. De même quand elle annonce la naissance de Jésus-Christ elle dit: « La justice s’élèvera dans ses jours avec une abondance de paix jusqu’à ce que la lune passe (Ps. LXXI, 7), » ce qui ne marque pas néanmoins que la lune doive ensuite cesser d’être.

L’évangéliste donc ne se sert ici de ce mot, que pour lever tout soupçon sur ce qui s’était passé avant la naissance de Jésus-Christ, vous (41) laissant après juger vous-même de ce qui avait pu suivre. Il dit ce que vous ne pouviez apprendre que de lui, c’est-à-dire, que Marie était toujours demeurée vierge jusqu’à son enfantement ; mais il vous laisse à conclure vous-mêmes, ce qui n’est qu’une suite claire et comme nécessaire de ce qu’il dit, savoir, qu’un homme si juste n’a eu garde depuis de penser à s’approcher de celle qui était devenue mère si divinement, et qui avait été honorée d’une fécondité si miraculeuse. Si Joseph eût depuis vécu avec Marie comme avec sa femme, et qu’il eût eu des enfants d’elle comme quelques-uns ont osé dire, pourquoi Jésus-Christ sur la croix, l’eût-il recommandée à son disciple, afin qu’il la prît avec lui comme n’ayant personne qui pût avoir soin d’elle?

D’ou vient donc, me direz-vous, que Jacques et Jean sont appelés dans l’Evangile « frères de Jésus-Christ? » (Matth. XIII, 55.) Ils ont été appelés frères de Jésus de la même manière que Joseph était appelé époux, de Marie. Dieu a voulu couvrir comme de beaucoup de voiles ce grand mystère, afin que ce divin enfantement demeurât quelque temps caché. C’est pourquoi saint Jean les appelle lui-même dans son évangile frères du Seigneur, lorsqu’il dit: « Ses frères ne croyaient pas en lui. » (Jean, VII, 5.) Mais ceux qui ne croyaient pas alors en lui se sont signalés depuis par la grandeur de leur foi. Car lorsque saint Paul monta à Jérusalem, pour conférer avec les autres apôtres des vérités qu’il prêchait, il vint d’abord trouver saint Jacques, dont la vertu était si grande qu’il mérita d’être le premier évêque de Jérusalem. On dit de lui qu’il négligeait tellement son corps que tous ses membres étaient comme morts, et qu’il s’agenouillait et se prosternait si souvent en terre pour faire oraison, que son front et ses genoux s’étaient endurcis comme la peau d’un chameau.

Ce fut lui aussi qui, lorsque saint Paul monta de nouveau à Jérusalem, lui parla avec tant de prudence, et qui lui dit: « Vous savez, mon frère, quelle multitude de juifs se sont convertis à la foi de Jésus-Christ. » (Act. XXI, 20.) Telle était sa prudence et son zèle, ou plutôt la puissance de Jésus-Christ. Ceux qui murmuraient si souvent contre Jésus-Christ vivant l’admirèrent après sa mort jusqu’à mourir eux-mêmes pour lui avec joie; quelle marque visible de la vertu de sa résurrection ! Il a réservé à dessein après sa mort ces grands effets (42) de sa puissance pour s’en servir comme d’une preuve indubitable de ce qu’il était. Car si nous oublions aisément après leur mort ceux même que nous avons le plus admirés durant leur vie: comment ceux qui avaient méprisé Jésus-Christ durant sa vie, l’auraient-ils regardé comme un Dieu après sa mort, s’il n’eût été qu’un pur homme ? Comment se seraient-ils fait égorger pour lui, s’ils n’eussent eu des preuves certaines de sa résurrection?

4. Je vous dis ceci, mes frères, non pour vous causer une stérile admiration, mais afin que vous imitiez cette constance, cette fermeté, et cette justice, afin que nul ne désespère de lui-même, quelque lâche qu’il ait été jusqu’ici, et qu’après la grâce de Dieu, personne ne mette sa confiance que dans la sainteté de sa vie. S’il n’a servi de rien aux. apôtres d’être unis à Jésus-Christ par des liens de patrie, de maison et de parenté, jusqu’à ce qu’ils se soient rendus recommandables par leur vertu; comment serons-nous excusables, nous autres, de nous vanter d’avoir des frères et des proches vertueux sans nous mettre en peine de les imiter?

C’est cette même vérité que David insinue lorsqu’il dit: « Le frère ne délivre point, c’est l’homme qui délivrera. » (Ps. XLVIII, 8.) Quand Moïse, Samuel ou Jérémie, prieraient pour leurs parents, ils ne seraient point exaucés. Voyez ce que Dieu dit à Jérémie: « Ne me priez plus pour ce peuple, car je ne vous écouterai point. » (Jérém. II, 14.) Ne vous en étonnez pas, saint prophète, Moïse ou Samuel prieraient pour des pécheurs obstinés, que le Seigneur ne les exaucerait pas, il le déclare lui-même. Les supplications d’Ezéchiel n’obtiendront pas davantage, il lui sera répondu comme à vous : « Quand Noé, Job et Daniel se présenteraient devant moi, ils ne sauveront pas leurs fils et leurs filles. » (Ezéch. .XIV, 14.) Quand le patriarche Abraham prierait pour ceux qui demeurent volontairement dans le vice, et qui rendent leurs maladies incurables, Dieu détournerait sa face, et n’écouterait point ses prières. Quand Samuel ferait la même chose, Dieu lui dirait aussitôt : « Ne pleurez point Saül.» (I Rois, XVI, 1.) Quand quelqu’un prierait à contre-temps pour sa propre soeur, Dieu lui dirait comme Moïse: « Si son père lui avait craché au visage, n’aurait-elle pas dû être couverte de confusion? » (Nomb. XII, 14.)

Ne nous appuyons donc point lâchement sur (42) le mérite des autres. Il est vrai que les prières des saints ont beaucoup de force, mais c’est lorsque nous y joignons notre pénitence, et que nous changeons de vie. Sans cela Moïse lui-même, qui avait délivré son frère, et six cent mille hommes de la colère de Dieu, n’a pas le pouvoir de délivrer sa soeur, quoique son péché fût beaucoup moindre. Elle n’avait murmuré que contre Moïse son frère, mais le crime des autres était une impiété contre Dieu même. Je vous laisse à examiner la conduite de Dieu en cette rencontre, et je passe à d’autres choses plus difficiles. Car pourquoi parler de la soeur, puisque Moïse lui-même, ce grand conducteur du peuple de Dieu, n’a pu obtenir ce qu’il désirait, et qu’après mille travaux et mille peines, après un gouvernement de quarante ans, Dieu lui refuse d’entrer dans cette terre si souvent promise?

Quelle est donc la raison de cette conduite? C’est parce que cette grâce, qu’on eût faite à Moïse, n’eût pas été avantageuse pour tout le peuple, et qu’elle eût pu être une occasion de chute et de ruine à un grand nombre de Juifs. Car si après avoir été seulement délivrés de la servitude de l’Egypte, ils quittaient Dieu pour ne s’attacher qu’à Moïse, qu’ils regardaient comme l’unique auteur de toutes ces grâces, s’il les eût encore introduits dans cette terre promise, à quelle impiété ne se fussent-ils point emportés? C’est pour ce sujet que Dieu leur a même voulu cacher son sépulcre.

Samuel aussi a souvent sauvé tout le peuple juif, mais il n’a pu sauver Saül de la colère de Dieu. Jérémie ne put rien pour le peuple juif, quoiqu’il soit marqué qu’il en sauva d’autres. Daniel put bien délivrer de la mort les sages de Babylone, mais il ne put délivrer les Juifs de la servitude. Ce prophète alors délivra les uns, et ne put délivrer les autres; mais nous voyons dans l’Evangile qu’un même homme qui avait pu se délivrer en un temps, ne put plus se délivrer en un autre; celui qui devait les dix mille talents, obtint d’abord la remise de la dette, et ne la put obtenir ensuite. Un autre, au contraire, s’étant perdu d’abord, se sauva depuis, comme cet enfant prodigue, qui, après avoir dissipé le bien de son père, revint à lui et obtint le pardon de sa faute.

Si donc nous sommes lâches et paresseux, les autres ne nous pourront secourir: mais si nous veillons sur nous, nous nous secourrons nous-mêmes, et beaucoup mieux que les autres ne le pourraient faire. Dieu aime bien mieux accorder sa grâce aux prières que nous lui en faisons nous-mêmes, qu’à celles que lui font les autres pour nous, parce que l’application même avec laquelle nous nous mettons en peine de détourner sa colère, fait que nous approchons de lui avec plus de confiance, et que nous réglons notre vie avec plus de soin. C’est ainsi qu’il fit autrefois miséricorde à la Chananéenne, qu’il guérit Madeleine, et qu’il fit passer ce saint larron de la croix dans le paradis, sans aucun médiateur qui priât pour eux.

5. Je vous dis ceci, mes frères, min pour vous détourner de prier les saints, mais de peur que vous ne vous abandonniez à la négligence, et que demeurant vous-mêmes dans un profond sommeil, vous ne vous contentiez de charger les autres du soin de votre salut. Quand Jésus-Christ dit « Faites-vous des amis (Luc, XVI, 9), » il ne s’arrête pas là, mais il ajoute : avec les biens que vous avez acquis injustement, afin de concourir vous-mêmes à l’oeuvre de votre salut. Car il ne recommande par là que l’aumône, et ce qui est admirable, il n’entre point avec nous dans un compte exact et rigoureux, pourvu que nous nous retirions de l’iniquité. Il semble qu’il dise : Vous avez jusqu’ici acquis du bien par de mauvaises voies, employez-le maintenant en de bonnes oeuvres. Vous l’avez amassé par vos injustices, répandez-le selon la justice.

Est-ce une vertu bien haute de donner ce qui n’est pas à soi? Cependant Dieu, dans l’amour extrême qu’il a pour les hommes, porte la condescendance jusqu’à nous promettre de grands biens, si nous en usons de la sorte.

Mais nous sommes dans une insensibilité si grande, que nous ne faisons pas même l’aumône d’un bien acquis injustement, et que si après avoir volé des millions nous en donnons une très-petite partie, nous croyons nous être acquittés de tout. Avez-vous oublié ce que dit saint Paul : Que « qui sème peu recueillera peu? » (I Cor. IX, 6.) Pourquoi donc semez-vous avec parcimonie? Ce n’est pas perdre, mais gagner, que de semer avec abondance; ce n’est pas répandre, mais amasser. Après la semence, la moisson; avec la semence, la multiplication.

Si vous aviez à cultiver une bonne terre et qui pourrait rapporter beaucoup , vous ne (43) vous contenteriez pas d’y mettre le blé que vous avez, mais vous en emprunteriez même pour pouvoir la semer comme il faut, et vous croiriez que ménager en cette occasion ce serait perdre. Et lorsque vous avez à cultiver non la terre, mais le ciel, qui n’est sujet à aucune inégalité de saisons, et qui infailliblement rend avec usure ce qu’on lui confie vous hésitez, vous tremblez et vous ne comprenez pas que c’est perdre alors que d’épargner et gagner que de dépenser. Répandez donc afin de ménager; n’amassez point afin d’amasser; perdez afin de conserver, prodiguez afin de gagner.

S’il faut conserver votre bien, ne vous en chargez pas vous-même , car vous perdriez tout; laissez-le à Dieu en dépôt et nul ne pourra le lui ravir. Ne faites pas valoir vous-même votre argent, vous ne vous entendez pas à le faire profiter, prêtez sinon tout du moins la plus grande partie de votre capital à Celui qui vous le rendra avec les intérêts. Déposez-le là où il ne sera exposé ni aux surprises, ni aux craintes, ni aux accusations, ni à l’envie. Donnez votre argent à Celui qui n’a besoin de rien et qui est néanmoins dans la nécessité à cause de vous. Donnez-le à Celui qui nourrit toutes choses et qui a faim néanmoins pour empêcher que vous ne mouriez de faim. Donnez-le à Celui qui s’est fait pauvre, afin de vous enrichir. Pratiquez cette usure qui vous donnera non la mort, mais la vie. L’autre usure mène en enfer, celle-ci ouvre le paradis. L’une est un effet de l’avarice et l’autre de la vertu; l’une vient de la cruauté et l’autre de la charité.

Quelle excuse donc nous restera-t-il, si nous rejetons un gain si grand, si avantageux, si assuré, si favorable, exempt de contrainte, d’appréhension, de reproche et de péril , pour en chercher un autre si vil, si honteux, si fragile, si incertain, où nous ne trouvons que notre éternelle damnation? Car il n’y a rien de plus infâme ni de plus cruel que l’usure terrestre. L’usurier trafique du malheur des autres. Il s’enrichit de leur pauvreté; il exige ensuite ses intérêts, comme s’ils étaient dus à sa charité. Il est impitoyable, et il a peur de paraître tel. Il semble qu’il veut obliger le pauvre, et il l’accable davantage; sous une apparence d’humanité, il creuse de plus en plus l’abîme, sous les pas de son frère. Il lui tend une main, et il le pousse de l’autre dans le précipice. Il s’offre pour secourir celui qui périt, et au lieu de le mener dans le port, il le jette contre les écueils, et le brise sur les rochers.

Mais que ferai-je donc, dites-vous? Irai-je donner un argent que j’ai gagné, et qui m’est si nécessaire, afin qu’un autre en profite, sans que j’en retire moi-même aucun avantage? Je ne vous dis pas cela. Je veux que vous en retiriez de l’avantage, et un plus grand même, que vous ne pouviez désirer. Je veux qu’au lieu de l’or vous acquériez le ciel même. Pourquoi vous procurez-vous une pauvreté si extrême, en vous tenant toujours attaché à la terre, et en préférant un petit gain à une si grande récompense? N’est-ce pas ignorer le véritable moyen de s’enrichir? Quand Dieu vous promet au lieu d’un peu d’argent tous les biens du ciel, et que vous le priez au contraire de ne vous point donner le ciel, mais un peu d’argent, qu’est-ce autre chose, que de le prier de vous laisser toujours pauvre? Celui au contraire qui veut devenir véritablement riche, préfère les grands biens aux petits; les certains aux incertains ; les célestes aux terrestres ; les incorruptibles aux périssables, et c’est ainsi qu’il se rend digne de posséder les uns et les autres. Car celui qui préfère la terre au ciel, perdra l’un et l’autre, mais celui qui préfère le ciel à la terre, jouira de tous les deux, et d’une manière sans comparaison plus stable et plus heureuse. Méprisons donc les biens présents, et n’aspirons qu’aux biens à venir, pour jouir ainsi des biens présents et des biens futurs, par la grâce et par la miséricorde de Notre Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (44)

HOMELIE VI: « JÉSUS DONC ÉTANT NÉ A BETHLÉEM, QUI EST DANS LA TRIBU DE JUDA AU TEMPS DU ROI HÉRODE, DES MAGES VINRENT DE L’ORIENT A JÉRUSALEM .- ET ILS DEMANDÈRENT, OU EST LE ROI DES JUIFS QUI EST NOUVELLEMENT NÉ? CAR NOUS AVONS VU SON ÉTOILE DANS L’ORIENT, ET NOUS SOMMES VENUS L’ADORER, ETC. » (CHAP. II, 1, JUSQU’AU VERSET 4.)

 

ANALYSE

1. L’étoile qui apparut aux mages ne prouve pas que l’astrologie soit une science vraie, autrement comment expliquer que le Christ l’eût fait cesser ainsi que les autres prestiges des démons.

2. L’étoile qui annonça la naissance du Christ n’était pas du nombre des autres étoiles.

3. Pourquoi l’étoile apparut.

4. C’est par l’action de la grâce que les mages , en voyant l’étoile, prirent la résolution d’adorer Jésus. — Dieu influence la volonté sans détruire le libre arbitre. — Pourquoi Jérusalem se troubla en apprenant la naissance du Christ.

5. Les Juifs ne suivirent pas les mages, tant était grande leur souciance des choses du ciel . — Ils n’avaient pas la moindre étincelle de ce feu spirituel qui détruit dans le coeur l’amour des choses du siècle.

6. Contre le rire dissolu.

7 et 8. Contre les spectacles.

 

1. Nous avons besoin, mes frères, d’une grande attention, et de beaucoup de prières, pour expliquer toutes les difficultés qui se trouvent dans ces paroles de notre Evangile, et pour savoir qui sont ces mages, d’où ils sont venus; qui leur a fait entreprendre ce voyage; et quelle était cette étoile qui les a conduits.

Commençons, si vous voulez, par ce que disent sur ce sujet les ennemis de la vérité: car le démon les aveugle de telle sorte, qu’ils croient trouver dans cette histoire des armes pour combattre cette même vérité. Aussitôt, disent-ils, que Jésus-Christ fut né, il parut une étoile, ce qui est une preuve claire de la certitude et de la solidité de l’astrologie. Mais qu’y a-t-il de plus faux que ce raisonnement? Si Jésus était né selon la loi de l’astrologie, comment l’aurait-il détruite après, en renversant l’erreur du destin, en fermant la bouche aux démons, et en détruisant foutes les illusions de cet art de prédire et de deviner?

Comment les mages ont-ils pu aussi comprendre par cette étoile que cet enfant fût le roi des Juifs, puisque assurément il n’était pas roi de ce royaume terrestre, comme il le dit lui-même à Pilate : « Mon royaume n’est pas de ce monde? » (Jean, XVIII, 36.) Il n’a rien eu à l’extérieur de ce qui accompagne les rois.

Il n’a point eu auprès de lui de gardes d’hommes de guerre, de chevaux, d’attelages de mules, ni d’autres choses semblables. Il a choisi une vie basse et méprisable, et il ne s’est fait suivre que de douze hommes fort pauvres.

Mais quand même les mages eussent reconnu Jésus-Christ comme un prince temporel, pourquoi le viennent-ils trouver? Ce n’est point l’effet de l’art des astrologues de connaître par les astres ceux qui sont nés, mais de prédire, à ce qu’ils prétendent, ce qui doit arriver à l’enfant, en observant quelle était la disposition des étoiles au moment de sa naissance. Cependant les mages ne s’étaient point trouvés auprès de la mère pour remarquer le point de son accouchement. Ils n’avaient point su le temps auquel était né Jésus-Christ, pour que cette connaissance fût le fondement des prédictions qu’ils auraient pu faire pour l’avenir. Au contraire, après avoir vu luire longtemps auparavant une étoile dans leur pays, ils viennent pour voir celui qui était né, ce qui surprend encore plus que tout le reste.

Car quelle raison les pouvait porter à ce voyage? Quel bien espéraient-ils en venant de si loin adorer un roi? Quand ce prince eût dû un jour être leur roi, cette raison n’aurait pas (45) encore été suffisante pour les engager à ce long chemin. S’il fût né dans un palais et qu’il eût eu un roi pour père, on pourrait peut-être dire que le désir de complaire au père les eût portés à venir saluer l’enfant, afin de s’en faire un mérite, et de s’attirer son amitié; mais ils n’espèrent point qu’il soit jamais leur roi: il sera, tout au plus, celui d’un peuple étranger et très-éloigné de leur pays, ce n’est encore qu’un enfant, pourquoi donc entreprendre un voyage si pénible? pourquoi offrir des présents, principalement lorsqu’ils ne le peuvent faire qu’en s’exposant à un grand péril? « Car Hérode, entendant cela, en fut troublé, et avec lui tout le peuple. » Mais, dira-t-on, ils ne prévoyaient pas ce trouble ni ces périls. Objection invraisemblable; à moins d’être entièrement dépourvus de sens, ils devaient savoir qu’en entrant dans une ville gouvernée par un roi, en y annonçant ce qu’ils annonçaient, en indiquant un autre roi que le roi régnant, ils s’exposeraient infailliblement à mille dangers mortels.

Mais pourquoi adorent-ils un enfant encore dans les langes? Si c’eût été un prince d’âge viril, on pourrait encore dire que l’espérance d’en tirer quelque secours les aurait portés à s’exposer pour lui à tous ces périls. Et néanmoins ç’aurait encore été une extrême folie à des Perses et à des étrangers, qui n’avaient aucune liaison avec les Juifs, de quitter pays, maison, parents, pour venir se mettre sous la domination d’un roi étranger.

Que s’il y eût eu en cela de la folie, il y en avait bien davantage à ce que des personnes sages vinssent de si loin adorer un enfant, exciter de grands troubles, et s’en retourner aussitôt. Car enfin quelle marque de royauté virent-ils en voyant une étable, une crèche, un enfant enveloppé de langes, et une mère très pauvre?

Mais à qui font-ils ces présents qu’ils lui offrent, et pourquoi les lui offrent-ils? Est-ce qu’il y avait quelque loi ou quelque coutume qui obligeât à rendre cet honneur à tous les rois à leur naissance? Dira-t-on que ces mages parcouraient toute la terre, pour adorer ceux qu’ils savaient devoir un jour de pauvres devenir rois, et pour leur rendre leurs hommages avant qu’ils montassent sur le trône? Cette supposition ne serait pas sérieuse.

Pourquoi donc l’adorent-ils? Si c’était dans la vue de quelque avantage présent, que pouvaient-ils attendre d’un enfant, et d’une mère pauvre ? Si c’était pour quelque avantage à venir, d’où pouvaient-ils savoir que cet enfant se ressouviendrait un jour qu’ils l’auraient adoré dans le berceau? Si l’on dit que la mère l’en eût pu faire souvenir, je réponds qu’ils devaient alors s’attendre à recevoir non la récompense, mais le châtiment pour l’avoir exposé à un danger évident. Car ils furent cause qu’Hérode, troublé par cette nouvelle, s’enquit avec soin du lieu où était cet enfant, et fit tout ce qu’il put pour le découvrir, et pour le tuer. En effet, publier qu’un particulier doit un jour devenir roi, n’est-ce pas le désigner au poignard, et lui susciter de toutes parts mille hostilités?

Vous voyez donc combien on trouverait ici d’absurdités, si on considérait cette histoire humainement. Celles que je viens de relever ne sont pas les seules, une réflexion attentive en découvrirait bien d’autres. Mais en entassant trop de questions les unes sur les autres je n’arriverais qu’à vous causer une sorte d’éblouissement et de vertige; contentons-nous de celles que nous avons proposées et cherchons-en la solution en commençant par l’étoile que virent les mages. Lorsque nous aurons examiné quel était cet astre; d’où il était, s’il était de la nature des autres, si c’en était un nouveau, et d’une espèce différente, si c’était un astre en réalité ou seulement en apparence, nous comprendrons ensuite aisément le reste.

2. D’où nous viendra l’éclaircissement de ces doutes? De l’Evangile même. Car pour juger que cette étoile n’était pas une étoile ordinaire, ni même une étoile, mais une vertu invisible, qui se cachait sous cette forme extérieure, il ne faut que considérer quel était son cours et son mouvement. Il n’y a pas un astre, pas un seul, qui suive la même direction que celui-ci. Le soleil et la lune et toutes les planètes et les étoiles, vont de l’Orient à l’Occident; au lieu que cette étoile allait du Septentrion au Midi, selon la situation de la Palestine à l’égard de la Perse.

On peut prouver encore la même chose par le temps où cette étoile paraît. Car elle ne brille pas la nuit comme les autres, mais au milieu du jour et en plein midi, ce que ne peuvent faire les autres étoiles, ni la lune même, qui, bien que plus éclatante que les autres astres, disparaît néanmoins aussitôt que le (46) soleil commence à paraître. Cependant cette étoile avait un éclat qui surpassait celui du, soleil, et jetait une clarté plus vive et plus brillante.

La troisième preuve qui fait voir que cette étoile n’était point ordinaire, c’est qu’elle paraît et se cache ensuite. Elle guida les mages tout le long de la route jusqu’en Palestine. Aussitôt qu’ils entrent à Jérusalem elle se cache; et quand ils ont quitté Hérode après lui avoir fait connaître l’objet de leur voyage, et qu’ils continuent leur chemin, elle se remontre encore, ce qui ne peut être l’effet d’un astre ordinaire, mais seulement d’une vertu vivante et surtout intelligente. Car elle n’avait point comme les autres un mouvement fixe et invariable. Elle allait quand il fallait aller; elle s’arrêtait quand il fallait s’arrêter, modifiant suivant les convenances, sa marche et son état, à l’exemple de cette colonne de feu qui paraissait devant les Israëlites, et qui faisait ou marcher, ou arrêter l’armée lorsqu’il le fallait.

La même chose se prouve en quatrième, lieu par les indications que donnait cette étoile. Elle n’était point au haut du ciel, lorsqu’elle marqua aux mages le lieu où ils devaient aller, puisqu’elle n’aurait pu le leur faire reconnaître de cette manière; mais elle descendit pour cela dans la plus basse région de l’air. Car vous jugez bien qu’une étoile n’eût pas pu marquer une cabane étroite, le point précis occupé par le corps d’un enfant. Non, à une si grande hauteur, elle n’aurait pu désigner, indiquer exactement un si petit objet aux regards. Considérez la lune, ses dimensions sont bien autres que celle des étoiles, et cependant tous les habitants de la terre, de quelque point de cette vaste étendue qu’ils la regardent, l’aperçoivent toujours près d’eux. Comment donc, dites-le moi, une simple étoile aurait-elle indiqué des objets aussi petits, que le sont une grotte et une crèche autrement qu’en descendant de ces hauteurs du ciel, pour venir s’arrêter en quelque sorte sur la tête même de l’enfant? C’est ce que l’évangéliste marque un peu après par ces paroles: « L’étoile qu’ils avaient vue en Orient commença d’aller devant eux, jusqu’à ce qu’étant arrivée sur le lieu où était l’enfant, elle s’y arrêta. » Vous voyez donc par combien de preuves l’Evangile montre que cette étoile n’était pas une étoile ordinaire, et que ce n’était point par les règles de l’astrologie qu’elle découvrait cet enfant aux mages.

3. Mais pourquoi Dieu fit-il paraître cette étoile? C’était pour convaincre l’infidélité des Juifs, et pour rendre leur ingratitude inexcusable. Venant sur la terre pour faire cesser l’Ancien Testament, pour appeler tout le monde à la connaissance de son nom, et pour se faire adorer dans toute la terre, et au delà des mers, Jésus-Christ ouvre d’abord aux Gentils la porte de la foi, et il instruit son propre peuple par des étrangers. Dieu voyant l’indifférence avec laquelle les Juifs écoutaient toutes les prophéties qui promettaient la naissance du Sauveur, fait venir de loin des barbares chercher le roi des Juifs au milieu des Juifs, et il veut que des Perses leur apprennent les premiers ce qu’ils ne voulaient pas apprendre eux-mêmes des oracles de leurs prophètes afin que s’ils avaient quelque reste de bonne volonté, cette occasion les portât à croire, et que s’ils voulaient toujours être rebelles, il ne leur restât plus aucune excuse. Car que pouvaient-ils dire en rejetant Jésus-Christ après tant de témoignages des prophètes, lorsqu’ils voyaient ces mages le chercher à la seule apparition d’une étoile, et l’adorer aussitôt qu’ils l’ont trouvé?.

Dieu se sert aujourd’hui des mages de la même manière qu’il s’était servi autrefois des Ninivites, auxquels il envoya Jonas, de la même manière qu’il se servira plus tard de la Samaritaine et de la Chananéenne, c’est-à-dire pour confondre les Juifs; et l’on peut appliquer ici cette parole de Jésus-Christ : « Les Ninivites s’élèveront contre ce peuple et le condamneront. La reine de Saba accusera cette race infidèle (Matth. XII, 41), » puisqu’ils ont cru aux moindres signes, et que ce peuple ne se rend pas aux plus grands.

Vous me demanderez peut- être pourquoi Dieu se sert de cette étoile pour attirer les mages à lui. Mais de quel autre moyen aurait-il dû se servir? Devait-il leur envoyer des prophètes? Les mages ne les eussent jamais reçus. Leur devait-il parler du Ciel? Ils ne l’eussent point écouté. Leur devait-il envoyer un ange? Ils l’auraient aussi négligé. C’est pourquoi, laissant de côté tous ces moyens extraordinaires, il les appelle par des choses qui leur étaient communes et familières; et, usant ainsi d’une admirable condescendance pour s’accommoder à leur faiblesse, il fait luire sur eux un (47) grand astre, très différent de tous les autres, afin de les frapper par sa grandeur, par sa beauté et par la nouveauté de son mouvement.

C’est à l’imitation de cette condescendances que saint Paul prit autrefois occasion d’un autel qu’il vit à Athènes, pour prêcher Jésus-Christ aux Athéniens, et qu’il se servit du témoignage de leurs poètes. C’est de circoncision qu’il parle lorsqu’il s’adresse aux Juifs; c’est des sacrifices qu’il part pour annoncer la doctrine à ceux qui vivent encore sous la loi ancienne. Comme les hommes sont tout attachés à leurs coutumes et à ce qu’ils voient d’ordinaire, Dieu et tous ceux qu’il envoie pour travailler au salut des peuples s’en servent souvent pour les faire entrer dans la vérité.

Ne regardez donc point comme une chose indigne de la grandeur de Dieu d’appeler à lui les mages par une étoile, puisque vous blâmeriez par la même raison les cérémonies des Juifs, leurs sacrifices, leurs purifications, leurs néoménies, leur arche et le temple même. Toutes ces choses n’ont point eu d’autre origine qu’une grossièreté toute païenne. Dieu cependant, pour le salut d’un peuple enfoncé dans l’erreur, permit que les Hébreux l’honorassent comme les païens honoraient les démons, à quelques petites différences près, afin qu’en les retirant peu à peu de ces coutumes, il les élevât dans la suite jusqu’au faîte de la sagesse évangélique.

Il use donc de cette condescendance envers les mages, et il les appelle à lui par une étoile, afin de les faire passer ensuite à un état plus parfait et plus élevé. Mais après qu’il les a ainsi conduits comme par la main jusqu’à la crèche, il ne leur parle plus par une étoile, mais par un ange, parce qu’ils sont devenus plus parfaits et plus éclairés.

Dieu traita ainsi autrefois les Ascalonites et les peuples de Gaza. (I Rois, V.) Car les cinq villes des Philistins ayant été frappées d’une plaie mortelle après la prise de l’arche, et ne pouvant trouver aucun moyen de s’en délivrer, ils assemblèrent les devins, et s’informèrent du moyen de faire cesser cette plaie. Leurs devins leur répondirent qu’il fallait prendre des génisses qui n’eussent pas encore été domptées, et qui n’eussent porté qu’une fois, et les atteler au chariot où était l’arche, afin de les laisser aller où elles voudraient sans que personne les conduisît; et ils assurèrent qu’on reconnaîtrait par là si cette plaie venait de Dieu, ou si elle était arrivée par hasard. Car si, dirent-ils, elles secouent le joug, auquel elles n’ont pas été accoutumées; si le cri de leurs veaux les fait retourner à leur étable, ce sera une preuve que cette plaie est arrivée par hasard ; mais si elles marchent droit dans leur chemin sans s’y égarer, quoiqu’elles ne le sachent pas, et sans être touchées par le cri de leurs petits, ce sera une marque certaine, que c’est la main de Dieu qui aura frappé nos villes. Comme donc ces peuples crurent alors ces devins, et firent ce qu’ils leur avaient ordonné, Dieu, par une admirable condescendance, voulut bien se conformer à la parole des devins, et il ne crut pas indigne de lui de seconder leurs prédictions, et d’accomplir ce qu’ils avaient dit. Sa gloire alors éclata d’autant plus, que ses propres ennemis reconnurent sa grandeur, et rendirent témoignage à sa souveraine puissance.

On pourrait citer plusieurs autres exemples d’une semblable condescendance de Dieu l’apparition de l’ombre de Samuel, évoquée par la pythonisse (I Rois, XXVIII), s’expliquerait suivant le même principe, et cette explication, vous la trouverez aisément vous-mêmes après ce que je viens de vous dire. Voilà les réflexions que je me borne à vous présenter sur l’étoile, mais en y songeant vous en trouverez bien davantage.

4. Maintenant reprenons le commencement du passage que nous avons lu : «Jésus donc étant né à Bethléem, qui est dans la tribu de Juda, au temps du roi Hérode, des mages vinrent d’Orient à Jérusalem (2). » Ces mages suivent la lumière d’une étoile, et les Juifs ne croient pas à tant de prophètes, qui avaient annoncé la naissance du Fils de Dieu! Mais pourquoi l’évangéliste marque-t-il avec tant de soin le lieu et le temps de cette histoire? « Dans Bethléem, » dit-il, « et au temps du roi Hérode. » Pourquoi encore a-t-il soin d’indiquer la dignité d’Hérode en ajoutant le mot de roi? C’est pour distinguer cet Hérode de celui qui fit mourir saint Jean, qui était Tétrarque, et non pas roi. Quant au lieu et au temps, il les rapporte pour rappeler à notre mémoire d’anciennes prophéties, l’une du prophète Michée qui avait dit: « Et toi Bethléem, terre de Juda, tu n’es pas la plus petite entre les villes de Juda (Mich. V, 2); » et l’autre du patriarche Jacob, qui avait marqué exactement le temps de la venue du Messie, et qui (48) pour en donner un signe évident, avait dit: « Les princes ne cesseront point dans la tribu de Juda, et les chefs sortiront toujours de sa chair, jusqu’à ce que Celui qui a été destiné de Dieu soit venu, et il sera l’attente des nations. » (Gen., XLIX, 10.)

Mais il faut voir d’où vint aux mages la pensée qu’ils eurent, ainsi que la résolution qu’ils prirent. Car je crois que leur foi n’a pas été l’ouvrage de cette étoile, mais de Dieu même, qui agissait dans leurs âmes, comme il agit autrefois sur l’esprit du roi Cyrus, pour le disposer à délivrer le peuple juif. Lorsque Dieu agit de la sorte, il le fait sans détruire le libre arbitre, puisque, lorsqu’il convertit saint Paul par une voix qu’il fit entendre du ciel, il voulut, en faisant voir sa grâce, faire voir en même temps la soumission et l’obéissance de cet apôtre.

Mais pourquoi, dites-vous, Dieu ne fit-il pas cette révélation à tous les mages? C’est parce qu’ils n’y auraient pas tous ajouté foi, et que ceux-ci étaient mieux disposés que les autres. C’est ainsi que parmi tant de peuples sur le point de périr, Dieu n’envoya un prophète qu’aux seuls Ninivites, et que de deux larrons crucifiés avec Jésus-Christ, il n’y en eut qu’un qui fut sauvé. Admirez donc la vertu des mages, admirez non seulement le courage qu’ils ont eu de venir de si loin, mais la franchise qu’ils montrent envers Hérode. Pour qu’on ne les prenne pas pour des espions, ils s’expliquent franchement sur le guide qui les a conduits, comme sur la longueur de la route qu’ils ont parcourue.

« Et ils demandèrent: Où est le roi des Juifs qui est nouvellement né? Car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus «l’adorer (2).» Ils ne craignent ni la colère du peuple ni la tyrannie du roi. C’est ce qui me fait croire que ces mages devinrent ensuite dans leur pays les prédicateurs de la vérité. Car après avoir parlé si hardiment à un peuple étranger, il a l’auront fait encore beaucoup plus dans leur propre pays, principalement après avoir été instruits depuis par la parole d’un ange, el par le témoignage des prophètes.

«Ce que le roi Hérode ayant entendu, il en «fut troublé, et avec lui toute la ville de Jérusalem (3). » Hérode pouvait raisonnablement craindre parce qu’il était roi, et qu’il craignait pour lui et pour ses enfants. Mais quel sujet de crainte pouvait avoir Jérusalem, à qui depuis si longtemps les prophètes promettaient un Messie sauveur, bienfaiteur, libérateur? D’où venait donc le trouble de ce peuple? De la même aberration d’esprit qui tant de fois lui avait fait mépriser Dieu lors même qu’il le comblait de biens, et qui lui faisait regretter les viandes d’Egypte au mépris de sa liberté si miraculeusement recouvrée. Mais considérez l’exactitude des prophéties. Car Isaïe avait annoncé ces choses longtemps auparavant: « Ils désireront, » dit-il, « ils seront consumés, parce qu’un petit enfant nous est né et qu’un «fils nous a été donné.» (lsaïe, IX, 6.) Cependant quelque trouble qu’ils ressentent, ils ne s’informent point de cette merveille qu’on leur annonce: ils ne suivent point les mages, ils ne témoignent pas la moindre curiosité en cette rencontre; mais ils allient dans eux en même temps une négligence incroyable, avec une opiniâtreté inflexible. Ils devaient tenir au contraire, à grand honneur, la naissance de ce nouveau roi, qui déjà s’attirait l’hommage des Perses, et sous le règne duquel ils pouvaient se promettre de se rendre les maîtres du monde, puisqu’un commencement si illustre ne pouvait avoir que des suites glorieuses. Mais rien ne put changer leurs mauvaises dispositions, pas même le souvenir de la domination persane, à laquelle cependant il n’y avait pas encore très longtemps qu’ils avaient échappé. Quand même ils n’auraient eu aucune connaissance des sublimes mystères que Dieu devait accomplir, en ne consultant que l’événement dont ils étaient témoins, ils devaient tout naturellement se dire en eux-mêmes: Si ces étrangers tremblent déjà, et craignent si fort notre roi, lorsqu’il ne fait que de naître; combien le craindront-ils davantage quand il sera grand! combien donc allons-nous devenir plus puissants et plus glorieux que les autres peuples? Mais rien de tout cela ne les peut toucher. Tel est l’assoupissement de leur indifférence, telle est la malignité de leur envie; double vice que nous devons avec soin expulser de notre âme; mais pour le combattre avec succès, il faut être plus brûlant que le feu. C’est pourquoi Jésus-Christ a dit: « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et que désiré-je sinon qu’il s’allume ? » (Luc, XII, 49.) C’est aussi pourquoi le Saint-Esprit a paru en forme de feu.

5. Et après cela néanmoins nous demeurons plus froids que la cendre et plus insensibles (49) que les morts. Nous ne sommes point touchés en voyant le bienheureux Paul. s’élever au-dessus du ciel et passer même le ciel du ciel, voler plus vite qu’une flamme, vaincre tous les obstacles qui se présentent à lui et se mettre au-dessus du ciel et de l’enfer, du présent et de l’avenir, de ce qui est et de ce qui n’est pas.

Si ce modèle est trop grand pour vous, c’est une marque de votre lâcheté. Qu’est-ce que saint Paul a eu de plus que vous, pour croire qu’il vous soit impossible de l’imiter? Mais n’insistons pas sur ce point, laissons saint Paul à part et jetons la vue sur les premiers chrétiens; argent, propriétés, soucis mondains, occupations séculières, ils rejetaient tout ces hommes, pour se donner à Dieu tout entiers et pour méditer jour et nuit ses enseignements.

Car tel est le feu du Saint-Esprit il ne souffre point que le coeur qu’il enflamme désire aucune des choses de ce monde, mais il nous, porte à un autre amour. C’est pourquoi celui qui suivait d’abord ses passions et ses désirs, deviendra prêt tout d’un coup à donner tout ce qu’il possède, à mépriser la gloire, à quitter les délices et même à exposer sa vie, s’il est nécessaire, et il fera tout cela. avec une facilité merveilleuse, parce que lorsque l’ardeur de ce feu est entrée dans l’âme de quelqu’un, elle en chasse toute froideur et toute lâcheté. Elle la rend plus légère que n’est un oiseau et lui donne un mépris général de toutes les choses présentes.

Cette personne commence aussitôt à ressentir sans relâche les mouvements du repentir et de la componction. Elle pleure sans cesse avec abondance et trouve mille plaisirs et mille délices dans ses larmes. Et certes il n’y a rien qui nous attache plus fortement à Dieu que ces larmes. Celui qui est en cet état a beau demeurer dans une ville, il ne laisse pas d’y vivre comme s’il était retiré dans un désert, sur une montagne ou dans le creux d’un rocher. Il ne regarde plus rien des choses présentes et il ne se lasse point de gémir et de pleurer, soit qu’il pleure ses propres péchés, soit qu’il pleure ceux des autres. C’est pourquoi Jésus-Christ déclare que ceux-là. sont bienheureux: « Heureux, » dit-il, « ceux qui pleurent ! » (Matth. V, 5; Phil. IV, 4.)

Mais comment donc, me direz-vous, saint Paul a-t-il dit . «. Réjouissez-vous sans cesse en Notre-Seigneur? » Il l’a dit pour exprimer le plaisir. qui naît de ces larmes. Car comme la joie du monde a toujours la tristesse pour compagne, de même les larmes que l’on verse selon Dieu, font croître dans l’âme une fleur de joie qui ne meurt ni ne se fane jamais.

Ce fut ainsi, que cette courtisane de l’Evangile devint plus pure que les vierges même, ayant été embrasée de ce feu divin, Dès qu’elle eut passé par les flammes de la pénitence, son amour pour Jésus-Christ alla jusqu’au transport. Elle vint toute échevelée, elle arrosa ses pieds sacrés de ses larmes, les essuya de ses cheveux et versa dessus des parfums. Mais combien ces marques extérieures de son amour étaient encore au-dessous des saintes ardeurs de son âme, que Dieu. seul voyait! Aussi tous ceux qui entendent raconter cette histoire, se réjouissent de ses actions si saintes et la tiennent déjà purifiée de tous ses péchés.

Si nous qui avons tant de malice, nous portons ce jugement sur sa conversion, considérons quelles grâces elle aura reçues de Dieu, dont la bonté est infinie, et combien elle-même a recueilli de fruits de sa pénitence, avant même que Dieu l’ait comblée de ses dons et de ses faveurs. Comme l’air devient pur après une grande pluie, ainsi après cette pluie de larmes, l’esprit devient serein et tranquille, et les nuages des péchés se dissipent entièrement. Et comme nous avons été purifiés la première fois dans le baptême par l’eau et par l’esprit, nous le sommes une seconde fois dans la pénitence, par les larmes et par la confession, pourvu que nous n’agissions point par ostentation et par vaine gloire. Car celle qui pleure de la sorte est encore plus digne de blâme, que celle qui se peint le visage de blanc et de rouge par le désir qu’elle a de paraître belle.

Pour moi je veux des larmes qu’on ne donne pas à l’hypocrisie, mais à la componction. Je veux des larmes que l’on répande en secret dans le lieu le plus retiré de sa maison, et hors de la vue des hommes; des larmes que l’on verse dans un grand silence, et dans un profond. repos, et qui sortent du fond du coeur, qui naissent de la douleur et de la tristesse, et que l’on ne présente qu’aux yeux de Dieu seul. Telles étaient celles d’Anne, dont I’Ecriture dit : « Qu’elle remuait les lèvres, sans qu’on entendît sa voix. » (I Rois, I,13.) Mais ses larmes retentissaient plus haut devant Dieu que toutes les trompettes, du monde. C’est pourquoi Dieu (50) la guérit de sa stérilité, et d’une roche dure fit un champ fertile.

6. Vous imiterez encore votre Seigneur et votre Dieu, si vous pleurez de cette manière, puisqu’il a pleuré lui-même la mort de Lazare et la ruine de Jérusalem, et qu’il a été ému et troublé de la perte de Judas. Enfin on le trouve souvent pleurant, mais on ne le trouve point riant, il ne souriait même jamais. Au moins nul des évangélistes ne l’a marqué. L’Ecriture aussi rapporte que saint Paul « a pleuré la nuit et le jour durant trois ans. » (Act. XX, 31.) Lui-même le dit, et d’autres encore l’ont dit de lui; mais ni lui ni personne n’a point écrit qu’il ait ri; et nul des Saints ne l’a écrit aussi ni de soi-même ni d’un autre. On n’a dit cela que de Sara, qui en fut aussitôt reprise, et de l’un des fils de Noé, qui de libre qu’il était en devint esclave. Ce que je ne dis pas toutefois pour défendre absolument de rire jamais, mais peur bannir la dissipation.

Et véritablement quel sujet avez-vous tant de vous réjouir, et d’éclater de rire, puisque vous êtes encore si redevables à la justice divine, puisque vous devez comparaître devant un tribunal si terrible, et rendre un compte exact de toutes vos actions? Fautes volontaires et même involontaires, nous rendrons raison de tout: « Si quelqu’un,» dit le Sauveur, « me renonce devant les hommes, je le renoncerai devant mon Père, qui est dans les cieux.» (Matth. X, 33.) Et ainsi quoique ce renoncement ait été involontaire, on n’évitera pas le supplice.

Nous répondrons encore et de ce que nous savons, et de ce que nous ne savons pas, puisque l’Apôtre dit: « Je ne me sens coupable de rien, mais cela ne me justifie pas. » (I Cor. IV, 4.) Et il montre encore que l’ignorance n’excuse point, lorsqu’il dit des Juifs : « Je puis leur rendra ce témoignage, qu’ils ont du zèle pour Dieu, mais leur zèle n’est pas selon la science (Rom. X, 2), » ce qui néanmoins ne suffit pas pour les excuser. Et écrivant aux Corinthiens, il leur dit: « Je crains que comme le serpent trompa Eve par sa malice, on ne vous corrompe l’esprit, et que vous ne perdiez la simplicité qui est selon Jésus-Christ.» (II Cor. XI, 3.)

Comment! vous avez à rendre compte de tant de péchés, et vous vous amusez à rire, à dire des plaisanteries, et à rechercher les délices de la vie? Mais que gagnerai-je, me dites. vous, quand je pleurerai au lieu de rire ? Vous y gagnerez infiniment. Dans la justice du siècle un criminel a beau pleurer; on ne rétractera point pour cela l’arrêt de sa condamnation. Mais dans l’église si vous soupirez seulement, vos soupirs feront révoquer votre sentence, et vous obtiendront le pardon. C’est pour cette raison que Jésus-Christ nous recommande tant les larmes, et qu’il appelle heureux ceux qui pleurent, et malheureux ceux qui rient.

L’église n’est point un théâtre, et nous ne nous y assemblons point pour rire aux éclats, mais pour gémir, et pour acquérir un royaume par nos pleurs et par nos soupirs. Quand vous êtes devant un roi de la terre, vous n’osez pas même sourire; et lorsque le Seigneur des anges habite au milieu de vous, vous ne paraissez point devant lui avec la bienséance et la frayeur respectueuse qu’il demande; mais vous riez même souvent, lorsqu’il est en colère contre vous. Ne voyez-vous pas que vous irritez encore plus Dieu par ce mépris, que par tous vos crimes? Dieu d’ordinaire n’a pas tant d’horreur de ceux qui pèchent, que de ceux qui ne se repentent point après leurs péchés.

Cependant il y a des personnes assez insensibles pour pouvoir dire après tout ceci : Dieu me garde de pleurer jamais; mais le don que je lui demande c’est de rire et de me divertir toute ma vie. Y a-t-il rien de plus bas et de plus puéril que cette pensée? Les divertissements ne sont pas un don de Dieu, mais du diable. Ecoutez ce qui arriva autrefois à ceux qui se divertissaient: « Le peuple, » dit l’Ecriture, « s’assit pour manger et pour boire; et il se leva ensuite pour jouer. » (Exod.. XXXII, 6.) Tel était le peuple de Sodome; tels étaient ceux qui vivaient avant le déluge. Car Dieu dit des premiers qu’ « ils étaient plongés dans les délices, dans l’orgueil, dans les festins, et dans l’abondance de toutes choses. » (Ezéch. XVI, 49.) Et les seconds qui vivaient du temps de Noé, le voyant devant leurs yeux bâtir l’arche durant tant de temps, ne pensèrent qu’à prendre leurs divertissements, sans être touchés de douleur pour leurs péchés, et sans se mettre en peine de l’avenir. C’est pourquoi le déluge venant, les enveloppa tous, et ils périrent dans ce naufrage commun de toute la terre.

7. N’attendez donc point de Dieu ce que le démon seul donne aux hommes. Le don que Dieu nous fait est un coeur contrit et humilié, qui veille sur soi-même avec une grande circonspection (51), et qui est touché du repentir et de la componction de ses fautes. Ce sont là les présents que Dieu nous fait parce qu’ils nous sont les plus utiles. Nous avons à soutenir une rude guerre. Nous avons à combattre contre des ennemis invisibles, contre des esprits de malice, contre les principautés et les puissances, et nous sommes trop heureux si par tous nos soins, toute notre vigilance, et tous nos efforts, nous pouvons résister à une phalange si redoutable. Mais si nous devenons lâches et paresseux, si nous nous amusons à nous divertir et à rire, nous serons vaincus par notre mollesse, même avant que de combattre.

Ce n’est point à nous à passer le temps dans les ris, dans les divertissements, et dans les délices. Cela n’est bon que pour les prostituées de théâtre, et pour les hommes qui les fréquentent, et particulièrement pour ces flatteurs qui cherchent les bonnes tables. Ce n’est point là l’esprit de ceux qui sont appelés à une vie céleste; dont les noms sont déjà écrits dans l’éternelle cité, et qui font profession d’une milice toute spirituelle : mais c’est l’esprit de ceux qui combattent sous les enseignes du démon.

Oui, mes frères, c’est le démon qui a fait un art de ces divertissements et de ces jeux, pour attirer à lui les soldats de Jésus-Christ, et pour relâcher toute la vigueur, et comme les nerfs de leur vertu. C’est pour ce sujet qu’il a fait dresser des théâtres dans les places publiques, et qu’exerçant et formant lui-même ces bouffons, il s’en sert comme d’une peste dont il infecte toute la ville. Saint Paul nous a détendu les paroles impertinentes, et celles qui ne tendent qu’à un vain divertissement : mais le démon nous persuade d’aimer les unes et les autres.

Ce qui est encore plus dangereux, est le sujet pour lequel éclatent ces ris immodérés. Dès que ces bouffons ridicules ont proféré quelque blasphème, ou quelque parole déshonnête, aussitôt une multitude de fous se mettent à rire et à montrer de la joie. ils les applaudissent pour des choses qui devraient les faire lapider et ils s’attirent ainsi sur eux-mêmes, par ce plaisir malheureux, le supplice d’un feu éternel. Car en les louant de ces folies, on leur persuade de les faire, et on se rend encore plus digne qu’eux de la condamnation qu’ils ont méritée. Si tout le monde s’accordait à ne vouloir point regarder leurs sottises, ils cesseraient bientôt de les faire : mais lorsqu’ils vous voient tous les jours quitter vos occupations, vos travaux, et l’argent qui vous en revient; en un mot, renoncer à tout pour assister à ces spectacles, ils redoublent d’ardeur, et ils s’appliquent bien davantage à ces folies.

Je ne dis pas ceci pour les excuser, mais pour vous faire voir que c’est vous principalement qui êtes la source de tous ces dérèglements, en assistant à leurs jeux, et y passant les journées entières. C’est vous qui dans ces représentations malheureuses profanez la sainteté du mariage, et qui déshonorez devant tout le monde ce grand sacrement. Car celui qui représente ces personnages infâmes, est moins coupable que vous qui les faites représenter, que vous qui l’animez de plus en plus par votre passion, par vos ravissements, par vos éclats et par vos louanges, et qui travaillez de toutes manières à embellir et à relever cet ouvrage du démon. Avec quels yeux pourrez-vous regarder chez vous votre femme, après l’avoir vue si outragée en la personne de ces comédiennes? Comment ne rougissez-vous point en pensant à elle, en voyant son sexe si déshonoré par ces infamies?

8. Ne me dites point que tout ce qui se fait alors n’est qu’une fiction. Cette fiction a fait beaucoup d’adultères véritables, et a renversé beaucoup de familles. C’est ce qui m’afflige davantage, que ce mal étant si grand, on ne le regarde pas même comme un mal, et que lorsqu’on représente un crime aussi grave que l’est l’adultère, on n’entende que des applaudissements et des cris de joie. Ce n’est qu’une feinte, dites-vous. C’est donc pour cela même que ces personnes sont dignes de mille morts, d’oser exposer aux yeux de tout le monde des désordres qui sont défendus par toutes les lois. Si l’adultère est un mal, c’est un mal aussi que de le représenter.

Qui pourrait dire combien ces représentations dramatiques de l’adultère font d’adultères, et combien elles inspirent l’impudence et l’impureté à tous ceux qui les regardent? Car il n’y a rien de plus impudique que l’oeil, qui peut souffrir de voir ces obscénités. Vous auriez horreur qu’une femme nue se présentât à vous dans une place publique, ou dans une maison, et vous vous croiriez offensé si elle le faisait : et cependant vous ne craignez pas d’aller au théâtre, pour déshonorer publiquement (52) l’un et l’autre sexe, et pour souiller vos yeux par la vue de ces impuretés.

Ne dites point que celle qui paraît de la sorte est une femme prostituée. Car c’est toujours une femme, et qu’elle soit libre ou esclave, son déshonneur est celui du sexe et de la nature. S’il n’y avait point de mal en cela, pourquoi vous retireriez-vous, si cela vous arrivait dans une rue? Pourquoi vous emporteriez-vous contre celle qui commettrait cette infamie? Est-ce que ce qui blesse l’honnêteté lorsqu’on est seul, ne la blesse plus lorsqu’on est plusieurs ensemble? Cette pensée n’est-elle pas ridicule, et entièrement extravagante? Il vaudrait mieux couvrir tout son visage de boue, que de souiller sa vue par ces spectacles honteux. Car la boue blesse moins les yeux du corps, que la vile de cette femme impudique ne blesse ceux de l’âme.

Souvenez - vous d’où est venue d’abord la nudité dans le premier homme, et appréhendez la cause de cet état si honteux. Qu’est-ce qui causa cette nudité , sinon la désobéissance d’Adam, et l’inspiration du démon ? Tant il est vrai que c’est le démon qui s’est plu d’abord à mettre les hommes dans cet état! Mais nos premiers pères se voyant nus rougirent au moins de leur nudité : et vous autres vous vous en glorifiez; et « vous mettez votre gloire dans votre confusion (Phil. III, 13), » selon la parole de l’Apôtre. De quels yeux vous regardera votre femme, lorsque vous revenez de ces lieux impurs ? comment vous recevra-t-elle? comment vous parlera-t-elle, après que vous avez fait cet outrage à son sexe, et que la vue d’une prostituée vous a peut-être rendu son esclave par une détestable passion?

Si vous vous affligez lorsque je vous parle de la sorte, je bénirai Dieu de la grâce qu’il vous fait. Car « qui peut me donner plus de joie, »comme disait saint Paul, « que celui qui s’attriste par ce que je dis? » (II Cor. II, 2.)Ne cessez donc point de pleurer et de soupirer de ces désordres, puisque la douleur que vous en ressentirez sera le commencement de votre conversion. C’est pour cette raison que je vous ai parlé avec plus de force; j’ai voulu par une incision plus profonde vous guérir de la gangrène que vous communiquent ces corrupteurs publics, et vous rendre une parfaite santé. C’est ce que je vous souhaite à tous avec ces récompenses éternelles que Dieu promet à nos bonnes oeuvres, par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire avec le Père et le Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (53)

HOMÉLIE VII: HÉRODE AYANT ASSEMBLÉ TOUS LES PRINCES DES PRÊTRES ET LES DOCTEURS DU PEUPLE, S’ENQUIT D’EUX OU DEVAIT NAITRE LE CHRIST. — ET ILS LUI DIRENT QUE C’ÉTAIT A BETHLÉEM DE LA TRIBU DE JUDA, SELON CE QUI A ÉTÉ ÉCRIT PAR LE PROPHÈTE: — ET VOUS, BETHLÉEM, TERRE DE JUDA, VOUS N’ÊTES PAS LA PLUS PETITE PARMI LES PRINCIPALES VILLES DE JUDA; CAR DE VOUS SORTIRA LE PRINCE QUI SERA LE PASTEUR DE MON PEUPLE D’ISRAËL, » ETC. (CHAP. II, 4, 5, 6, JUSQU’AU VERSET 12.)

ANALYSE

1. Des signes qui marquèrent la venue de Jésus-Christ.

2.Il sortira de Bethléem. Quelques-uns ont l’audace d’appliquer cet oracle à Zorobabel ; vive réfutation de cette erreur.

3. Aveuglement et inconséquence d’Hérode.

4. Sortie contre Marcion, Paul de Samozate et les Juifs.

5-7. Comment on doit aller à la sainte communion. — Que les préceptes de l’Evangile sont communs à tous.- Péroraison éloquente contre les spectacles.

 

1. Voyez-vous, mes frères, comment tout dans cette histoire tourne à la condamnation des Juifs? Tant qu’ils n’ont pas encore vu Jésus-Christ, tant que l’envie ne s’est pas emparée d’eux, ils rapportent fidèlement ce que les prophètes en avaient prédit; et lorsqu’ils ont vu depuis sa gloire établie par ses miracles, l’envie dont ils ont été prévenus leur a fait trahir la vérité. Mais plus elle a rencontré d’obstacles, plus elle s’est élevée, et les persécutions n’ont servi qu’à la propager.

Cependant admirez ici un étonnant effet de la sagesse de Dieu. On voit les Juifs et ces étrangers s’instruire mutuellement les uns les autres. Les Juifs apprennent des mages qu’une étoile avait annoncé le Messie dans leur pays; et les mages apprennent des Juifs que Celui que cette étoile annonçait, avait été longtemps auparavant prédit par les prophètes. Cette exacte information d’Hérode est cause que les uns et les autres connaissent plus clairement la vérité. Ceux même qui la combattaient sont forcés malgré eux de lire les Ecritures qui la démontrent, et d’interpréter les prophéties, quoi-qu’ils ne l’aient fait qu’imparfaitement. Car après avoir dit que Jésus naîtrait dans Bethléem, et que d’elle sortirait le pasteur d’Israël, ils suppriment, pour flatter Hérode, ces paroles que le Prophète ajoute; « Il sortira dès le commencement des jours de l’éternité. » (Mich. V, 2.)

Vous me direz peut-être: Puisque le Messie devait sortir de Bethléem, pourquoi demeure-t-il dans Nazareth un peu après sa naissance, et jette-t-il ainsi quelque obscurité sur les prophéties? Je vous réponds que ce n’était point obscurcir la vérité, mais que c’était au contraire la découvrir davantage. En effet, s’il est né à Bethléem, quoique ordinairement sa mère demeurât à Nazareth, n’est-ce pas un signe de l’action mystérieuse de la divine Providence? C’est pourquoi il ne quitte point Bethléem aussitôt après qu’il y est né, mais il y demeure quarante jours, afin de donner à ceux qui voudraient en prendre la peine, la faculté de faire à son sujet une enquête exacte et complète.

Il y avait plusieurs raisons qui devaient porter les Juifs à cette recherche, s’ils eussent voulu s’y appliquer. Lorsque les mages arrivent, toute la ville et le roi même est frappé d’étonnement. On consulte les prophètes; on assemble les docteurs de la loi; sans compter beaucoup d’autres faits encore que saint Luc rapporte très-exactement, comme ce qu’il dit d’Anne, de Siméon, de Zacharie, des anges et des pasteurs, toutes choses qui pouvaient suffire à des personnes un peu curieuses, pour leur donner occasion de connaître ce qui se (54) passait. Si les mages venant de la Perse purent bien trouver le lieu de sa naissance, combien plus ceux qui étaient sur les lieux mêmes pouvaient-ils s’en instruire plus aisément?

Il se découvre donc aussitôt après sa naissance par plusieurs miracles; mais parce qu’ils ferment les yeux pour ne pas les voir, le Sauveur se cache quelque temps, afin de se produire ensuite d’une manière plus éclatante. Ce ne seront plus alors les mages ni l’étoile, ce sera son Père même qui le révélera et l’annoncera sur le fleuve du Jourdain. Le Saint-Esprit descendra sur sa tête lorsqu’il sera baptisé, et il lui rendra témoignage par une voix qui viendra du ciel. Jean son précurseur le publiera dans toute la Judée à haute voix, et le bruit de sa prédication remplira le désert comme les lieux habités; ses miracles lui rendront témoignage, et la terre, la mer, et toutes les créatures élèveront leurs voix pour faire connaître sa grandeur. Ce n’est pas qu’au temps même de sa naissance, il n’ait fait assez de miracles pour découvrir qui il était. En effet, pour que les Juifs ne pussent dire : Nous ne savons ni quand ni où il est né, Dieu fait venir les mages avec tout ce qui arriva alors, pour les rendre entièrement inexcusables d’avoir négligé de s’instruire de tout ce qui se passait.

2. Mais remarquez avec quelle exactitude le Prophète parle. Il ne dit pas que le Messie demeurerait dans Bethléem, mais seulement qu’il en sortirait ; ce qui marquait expressément qu’il ne ferait que naître en ce lieu.

Quelques téméraires ont osé soutenir que cette prophétie regardait Zorobabel et non Jésus-Christ. Mais quelles raisons peuvent-ils apporter, puisqu’on ne peut pas dire de Zorobabel comme de Jésus-Christ : « Qu’il soit sorti dès le « commencement des- jours de l’éternité? » (Mich. 5,2) Comment aussi cette parole serait-elle vraie: « Il sortira de Juda un Roi (Matth. II,6)» puisque Zorobabel ne naquit point dans la Judée, mais à Babylone, circonstance à laquelle il dut même son nom, comme le savent ceux qui connaissent la langue syriaque?

Mais, outre ces preuves, toute la suite des temps confirme assez cette prophétie. Que dit la prophétie? Tu n’es pas la moindre entre les princes de Juda; pourquoi? De qui te viendra ta gloire? De Celui qui sortira de toi. Or, de cette petite bourgade, il n’est sorti personne qui l’ait illustrée et rendue glorieuse, si ce n’est Jésus-Christ seul. Mais à présent, depuis cette naissance admirable, on vient des extrémités de la terre voir cette étable et le lieu de cette crèche. C’est ce que le Prophète marquait par ces paroles: « Vous n’êtes pas la plus petite entre les princes de Juda (Matth. II, 6),» c’est-à-dire entre les princes des tribus, ce qui comprenait Jérusalem même.

Cependant les Juifs ne donnèrent aucune attention à une affaire qui leur importait si fort. Et c’est pour cette raison que les prophéties ont moins insisté d’abord sur la grandeur de Jésus-Christ que sur les -grâces qu’il devait apporter aux Juifs. Lorsqu’il était encore dans le sein de la Vierge, l’ange dit à Joseph «Vous « le nommerez Jésus, parce que ce sera lui qui sauvera son peuple de ses péchés.» Les mages de même ne demandent point « où était né» le Fils de Dieu, mais « le Roi des Juifs. » Et il n’est pas dit ici de Bethléem : « Il sortira de vous» le Fils de Dieu, mais «le Prince qui sera le Pasteur de mon peuple d’Israël. » il convenait que Dieu, dans les commencements, usât de condescendance en son langage pour ne scandaliser personne, et que, pour mieux attirer les Juifs, il publiât d’abord ce qui concernait leur salut.

Aussi les premières prophéties citées par l’Evangéliste, celles qui ont rapport au temps de sa naissance, ne disent-elles rien de grand ni de sublime à son sujet; il n’en est pas de même de celles qui regardent la période de temps où éclatent ses miracles; celles-ci parlent beaucoup plus clairement de sa divinité. Lorsque le Prophète parle des enfants qui chantèrent dans le temple les louanges du Sauveur après les oeuvres miraculeuses qu’il avait faites, il dit : «Vous avez tiré votre louange de la bouche des enfants qui étaient à la mamelle (Ps. VIII,4),» mais il ajoute ensuite : «Je verrai vos cieux, qui sont les ouvrages de vos mains,» pour marquer clairement qu’il est le créateur de toutes choses. De même les prophéties qui parlent de son ascension font voir son égalité avec le Père, comme on le voit par ces paroles: « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite. » (Ps. CIX, 1.) Isaïe dit aussi : « Il s’est levé afin d’être le Prince des nations, et les nations espéreront en lui. » (Isaïe, XX, 10.)

Mais comment le Prophète dit-il : « Que Bethléem n’est pas la plus petite entre les principales, villes de Juda» puisqu’elle est devenue célèbre non seulement dans la Judée, (57) mais dans tout le monde? C’est parce que le Prophète ne parle ici qu’aux Juifs, et c’est pour cela qu’il ajoute : «Il sera le Pasteur de mon peuple d’Israël,» quoiqu’il l’ait été de toute la terre. Mais, comme je l’ai déjà dit, il ne voulait point d’abord offenser les Juifs, et il cache à dessein le mystère de la vocation des Gentils. Et comment, me direz-vous, n’a-t-il pas été le pasteur du peuple juif? Mais il l’a été au contraire, puisque par ce mot d’Israël l’Evangile entend ceux des Juifs qui ont cru en Jésus-Christ. C’est ainsi que saint Paul le prend en disant: « Tous ceux qui sont d’Israël ne sont pas Israëlites, mais tous ceux qui sont nés par la foi qu’ils ont eue aux promesses. » (Rom. IX, 6.) S’il n’a pas été le roi de tous les Israélites, c’est uniquement leur faute et leur crime. Car, au lieu de l’adorer avec les mages, et de rendre gloire à Dieu de ce qu’enfin le temps s’approchait de remettre leurs péchés, puisqu’on ne leur parlait point de la terreur des jugements de Dieu, ni de sa vengeance, mais qu’on ne leur représentait Jésus-Christ que comme un pasteur très-doux, ils ne font au contraire qu’exciter des troubles et des tumultes, et lui dresser mille piéges pour le perdre.

« Alors Hérode ayant appelé les mages en secret, s’enquit d’eux avec grand soin du temps que l’étoile leur était apparue (7). » Il voulait tuer cet enfant par un dessein aussi cruel qu’il était extravagant. Car tout ce qui était arrivé et tout ce qu’on lui avait dit au sujet de cet enfant, devait suffire pour le détourner de cette entreprise.

On ne pouvait expliquer humainement ce qui s’était passé. Un avertissement envoyé du ciel aux mages par le moyen d’une étoile, un si long voyage entrepris par des étrangers pour venir adorer un enfant enveloppé de langes et couché dans une crèche, enfin ces événements si longtemps d’avance annoncés par les prophètes, il n’y avait rien dans tout cela qui ne surpassât l’homme. Néanmoins rien n’arrêta Dérode. Telle est la méchanceté, elle se combat elle-même, elle se heurte opiniâtrement à l’impossible.

3. Mais voyez l’absurdité. Si Hérode croyait à la prophétie, et s’il était persuadé que rien n’en pourrait détourner l’effet, il devait aussi comprendre l’inanité de ses efforts pour empêcher ce qui ne pouvait être empêché. Si, au contraire, il n’y ajoutait pas foi et ne comptait pas que les choses prédites dussent arriver, pourquoi appréhender et craindre, pourquoi dresser des embûches? Ainsi, d’une manière comme de l’autre, sa ruse était superflue. C’était aussi le comble de l’extravagance d’espérer que les mages feraient plus d’état de lui que de l’enfant pour lequel ils avaient fait un si long voyage. Si, avant même que de l’avoir vu, ils avaient témoigné tant d’ardeur pour le chercher, comment espérer qu’après l’avoir vu, et avoir été confirmés dans leur foi par les prophètes, ils le trahiraient et le livreraient à. son ennemi? Malgré tant de raisons qui devaient le retenir, le tyran passe outre.

« Il appelle les mages en secret. » II garde le secret, parce qu’il pensait que les Juifs se mettraient en peine de sauver cet enfant et qu’il ne les croyait pas assez plongés dans la folie, pour vouloir livrer entre les mains d’un tyran celui qui venait être leur Sauveur, leur protecteur et le libérateur de leur pays. C’est pourquoi « il les appelle en secret et il s’informe avec soin du temps, » non de l’enfant, mais « de l’étoile; » le tigre fait un détour pour tomber plus sûrement sur sa proie. Car il me semble qu’il y avait assez longtemps déjà que l’étoile s’était montrée pour la première fois. Comme les mages devaient employer beaucoup de temps à ce voyage et qu’il était utile, pour faire éclater davantage cet événement, qu’ils adorassent l’enfant lorsqu’il était encore au maillot, il fallait nécessairement que l’étoile leur eût apparu longtemps d’avance. Si elle n’eût commencé à paraître en Orient que lorsque Jésus-Christ naissait dans la Judée, la longueur du chemin ne leur eût pas permis d’arriver à temps pour le voir dans ses langes. Ne nous étonnons donc pas qu’Hérode fasse périr les enfants de deux ans et au-dessous. D’ailleurs la fureur et la crainte dont il était agité le portaient, pour plus de sûreté, à ajouter encore au temps indiqué par les mages, afin que nul enfant de cet âge ne pût lui échapper.

« Et les envoyant à Bethléem il leur dit: Allez, informez-vous exactement de cet enfant, et lorsque vous l’aurez trouvé, faites-le moi savoir, afin que j’aille aussi l’adorer (8).» Voyez la déraison ! Si tu parles sincèrement, pourquoi le fais-tu en secret? Et si c’est dans le dessein de dresser quelque piége, comment ne vois-tu pas que les mages pourront s’en défier après ces informations si secrètes? Mais (56) comme j’ai déjà dit, l’excès de la passion porte une âme au comble de la folie.

Il ne leur dit pas: « Allez, informez-vous de ce roi, » mais de cet « enfant, » parce qu’il ne pouvait même se résoudre à lui donner le nom de roi. Cependant les mages, bons et sincères, ne soupçonnent rien dans ses paroles. Comment en effet supposer qu’un homme se porte à cet excès de malice, et entreprenne de s’opposer à l’oeuvre la plus merveilleuse de la bonté divine? Ils sortent de devant Hérode sans penser à rien de mal, jugeant par leur propre sincérité de celle des autres.

« Ils partirent donc après ces paroles du roi, et aussitôt l’étoile qu’ils avaient vue en Orient commença d’aller devant eux, jusqu’à ce qu’étant arrivée sur le lieu où était l’enfant, elle s’y arrêta (9). » Elle ne s’était cachée qu’afin que privés de ce guide, ils fussent forcés d’interroger les Juifs, et de publier ainsi cette naissance devant tout le monde. Dès qu’ils eurent interrogé les Juifs et que ceux-ci les ont instruits, l’étoile reparaît aussitôt. Admirez, je vous prie, la conduite de Dieu en cette rencontre. Aussitôt qu’ils cessent d’être conduits par l’étoile, les Juifs les reçoivent avec leur roi, et leur rapportent les prophéties-qui parlaient de cet enfant. Quand les prophètes les ont instruits, l’ange le fait ensuite, et les informe de tout; et cette même étoile les conduit encore de Jérusalem à Bethléem. De nouveau elle fait route avec eux pour nous faire encore une fois comprendre qu’elle n’est point une étoile ordinaire. Dans quelle autre en effet a-t-on remarqué rien de pareil? Elle ne luisait pas simplement comme les autres, mais elle allait devant les mages, et les conduisait en plein midi.

4. Mais quelle nécessité, dites-vous, avaient-ils de cette étoile, puisqu’ils savaient déjà le lieu de la naissance de Jésus-Christ? Ce n’était plus pour apprendre simplement la ville, mais pour savoir en particulier le lieu où pouvait être cet enfant. Car la maison où il était n’avait rien de grand, et sa mère n’avait rien qui attirât les regards et l’attention. Il fallait donc que l’étoile s’arrêtât sur le toit de la maison. C’est pourquoi ils la revoient en sortant de Jérusalem, et elle ne s’arrête plus qu’elle ne soit arrivée sur l’étable, et qu’elle n’ait ajouté un miracle à un miracle, le miracle de l’adoration des mages au miracle des mages guidés par une étoile, Ce double miracle me paraît si grand qu’il devait, ce me semble, attirer à Jésus-Christ des âmes de pierre. Si les mages eussent dit qu’ils avaient appris cette naissance des prophètes, ou que les anges la leur avaient annoncée, on ne les aurait pas crus, mais l’apparition d’une étoile dans le ciel était un prodige capable de fermer la bouche aux plus impudents. Lorsque l’étoile fut au-dessus du Sauveur, elle s’arrêta encore une fois; or c’est une puissance qui n’est point ordinaire aux astres, de se cacher et de paraître de nouveau, et de s’arrêter lorsqu’elle paraît. A cette vue sans doute les mages sentirent croître leur foi. Ils se réjouirent d’avoir trouvé enfin celui qu’ils avaient tant cherché, d’avoir été les prédicateurs de la vérité, et de n’avoir pas entrepris inutilement un si long voyage et cette joie naissait de l’amour dont ils brûlaient pour Jésus-Christ.

L’étoile s’arrêta sur la tête de l’enfant, pour apprendre qu’il était le Fils de Dieu. Elle porte à l’adorer non de simples étrangers, mais les plus sages d’entre eux. Ainsi vous voyez avec combien de raison l’étoile leur a paru de nouveau, puisqu’ils ont eu besoin d’elle après même le témoignage des prophètes, et les instructions qu’ils avaient reçues des scribes et des princes des prêtres.

Que l’hérétique Marcion, que l’impie Paul de Samosate rougissent, eux qui n’ont pas voulu reconnaître ce qu’ont vu les mages, ces premiers Pères de 1’Eglise. Car je ne rougis point de les appeler de la sorte. Que Marcion soit couvert de honte, en voyant un Dieu adoré en sa chair, et que l’impie Paul soit confondu, en voyant adoré comme Dieu Celui qu’il ne croit qu’un homme. Les langes et la crèche font assez voir qu’il est homme; mais l’adoration que les mages lui rendent, fait voir qu’il est plus qu’un homme. Ils montrent assez qu’il est Dieu, en lui offrant dans soir enfance même des présents qu’on ne peut offrir qu’à Dieu. Que les Juifs rougissent aussi avec eux, en voyant- que des barbares et des mages les devancent, et qu’ils n’ont pas même assez de foi pour les suivre. Mais ce qui se passait alors était une figure de l’avenir, qui marquait que les gentils préviendraient dans la foi le peuple juif.

Pourquoi donc, me direz-vous, Jésus-Christ ne dit-il pas d’abord à ses apôtres : « Allez, enseignez toutes les nations (Matth. XXVIII, 19.), » et qu’il réserve ce commandement à la fin de sa vie? C’est parce que ce qui est arrivé aux mages (57) était, comme j’ai dit, une prédiction de l’avenir. Il était plus juste que ce fût d’abord le peuple juif qui embrassât la foi de Jésus-Christ. Mais ce peuple ayant volontairement renoncé à la grâce qui lui était offerte, Dieu a changé l’ordre des choses. Ce n’était pas sans doute l’ordre le plus naturel que les mages adorassent Jésus-Christ avant les Juifs ; que dés hommes si éloignés prévinssent ceux qui avaient cet enfant au milieu d’eux; et que des étrangers qui n’avaient rien entendu de ces mystères, eussent l’avantage sur ceux qui avaient été nourris dans la connaissance des prophètes. Mais parce qu’ils n’ont pas connu le trésor qu’ils avaient reçu de Dieu, les Perses le leur ont ravi au milieu même de Jérusalem.

C’est ce que saint Paul leur reproche: « C’était à vous, » dit-il, « qu’on devait annoncer d’abord la parole de Dieu , mais puisque vous vous en êtes jugés indignes, nous nous tournons vers les gentils. » (Act. XIII, 46. ). Quelque incrédulité qu’ils eussent témoignée jusqu’alors, ils devaient au moins, après avoir vu les mages, suivre leur exemple et courir à Jésus-Christ. Mais ils ne l’ont pas voulu ; et les mages les préviennent et se hâtent d’aller au Sauveur , pendant que les autres sont assoupis d’un profond sommeil.

5. Suivons donc nous autres les mages. Quittons le pays barbare de nos mauvaises habitudes, et faisons un long voyage pour voir Jésus-Christ, puisque si les mages n’eussent fait un si long chemin, ils n’auraient jamais eu ce bonheur. Séparons-nous de tous les embarras de la terre. Tant que les mages demeurèrent dans la Perse, ils ne virent qu’une étoile, mais lorsqu’ils l’eurent quittée, ils méritèrent de voir le Soleil même de justice. Et l’un. peut dire que cette étoile ne leur eût pas lui longtemps, s’ils ne. fussent sortis promptement de leur pays.

Levons-nous aussi nous autres, et quand toute la terre serait en trouble, hâtons-nous d’aller à la maison de cet enfant. Quand les rois, quand les peuples, quand les tyrans voudraient nous en couper le chemin, ne laissons point éteindre notre ardeur par ces obstacles, puisque c’est ainsi que nous les vaincrons. Si les mages n’eussent été constants jusqu’à la fin, et n’eussent vu l’enfant, ils n’auraient point évité les maux dont ils étaient menacés par Hérode. Ils sont environnés de craintes, de périls et de troubles, avant que d’adorer l’enfant, mais aussitôt après ils ont dans la paix et dans le calme. Ce n’est plus une étoile qui les instruit, mais un ange qui leur parle, parce qu’ils étaient devenus prêtres en adorant Jésus-Christ, et en lui offrant leurs dons.

Quittez aussi vous-mêmes le peuple juif; quittez cette ville troublée, ce tyran altéré de sang, et tout ce vain éclat du siècle, pour courir à Bethléem, à cette maison du pain céleste et spirituel. Quand vous ne seriez qu’un berger, si vous vous hâtez d’aller à cette étable, vous y verrez l’enfant. Mais quand vous seriez roi, si vous n’y venez, votre pourpre ne pourra pas vous sauver. Quand- vous seriez étranger et barbare comme les mages, rien ne vous empêchera de voir l’enfant, pourvu que vous veniez pour adorer le Fils de Dieu, et non pour le fouler aux pieds, comme dit saint Paul, et que vous vous présentiez devant lui avec frayeur, et avec joie, deux choses qui peuvent fort bien s’allier ensemble.

Mais gardez-vous de ressembler à Hérode, et, en disant comme lui que vous viendrez l’adorer, de venir en effet pour le tuer. Tous ceux qui approchent indignement des sacrés mystères, se rendent semblables à ce tyran: « Celui qui mange indignement ce pain, » dit saint Paul, « est coupable du corps et du sang du Seigneur. » (I Cor. II, 27.) Car ils ont en eux-mêmes un tyran qui est encore plus méchant qu’Hérode, et plus ennemi, de la gloire et du royaume de Jésus-Christ: c’est le démon de l’avarice. Ce tyran veut seul régner dans notre âme, et envoie ses sujets pour adorer Jésus-Christ en apparence, et pour le tuer en effet.

Craignons donc aussi nous-mêmes d’être en apparence les adorateurs de Dieu, et d’être en effet dans une disposition toute contraire. Renonçons à tout lorsque nous allons adorer Jésus-Christ. Si nous avons de l’or, offrons-le lui plutôt que de le cacher en terre. Si les mages lui en présentèrent alors seulement par honneur et comme par hommage, que deviendrez-vous si vous, lui en refusez lorsqu’il est pauvre? Si ces hommes font un si long voyage pour le venir adorer enfant, quelle excuse vous peut-il rester de refuser de faire trois pas pour l’aller visiter malade, et en prison ? Nos ennemis même nous font compassion lorsqu’ils sont malades ou captifs; et vous n’en avez point de votre Seigneur qui vous a fait tant de grâces, lorsque. vous le voyez en cet état?

Les mages lui donnèrent de l’or, et vous (58) avez peine même à lui donner du pain. Lorsqu’ils virent l’étoile, ils furent ravis de joie, et vous voyez Jésus-Christ devant vous sans habits, et sans retraite, et vous n’en êtes point touchés? Qui de vous, après avoir reçu de si grandes grâces du Sauveur, a fait pour lui un aussi long chemin que ces étrangers et ces barbares, qui étaient en effet plus sages que les sages mêmes? Mais que dis-je, un aussi long chemin? La plupart des femmes aujourd’hui sont dans une si grande mollesse, qu’elles ne peuvent faire trois pas pour venir l’adorer sur cette crèche sacrée de l’autel sans se faire traîner par des mules. Les autres qui n’épargnent pas leurs pas, préfèrent néanmoins les affaires du siècle à celles de leur salut, et le théâtre à l’église.

6. Quoi! les mages font un voyage si pénible avant que d’avoir vu Jésus-Christ, et vous ne voulez pas les imiter après même que vous l’avez vu? Vous le quittez aussitôt pour courir aux spectacles, car je ne crains pas de vous parler encore sur ce sujet. Vous quittez Jésus-Christ que vous voyez dans cette crèche, pour aller voir des femmes impudiques sur le théâtre. Quels supplices sont assez grands pour punir un si grand excès? Dites-moi, je vous prie, si quelqu’un vous offrait de vous mener au palais du roi, et de vous le faire voir sur son trône, aimeriez-vous mieux alors aller au théâtre? D’ailleurs que gagnez-vous à ces spectacles? Ici au contraire vous trouvez une source de feu, source spirituelle qui jaillit de l’autel. Et néanmoins vous ne craignez point de la quitter pour courir au théâtre, voir des femmes qui nagent, et pour être témoins de cette infamie publique, dont on déshonore la nature?

Jésus-Christ est ici présent, il est assis proche de cette fontaine céleste, pour parler non à une femme seule, comme autrefois à la Samaritaine, mais à tout-un peuple. Et peut-être qu’il n’y est que pour une personne seule, puisqu’on ne se met point en peine de le venir voir. Quelques-uns viennent, mais de corps seulement, et les autres ne viennent pas même de cette manière. Cependant Jésus-Christ ne se retire point; il demeure, et ne cesse point de nous demander à boire, non de l’eau, mais notre sanctification dont il est altéré. Car il est ici pour donner aux saints les choses saintes. Il ne nous présente point de cette divine source, une eau corruptible à boire, mais son sang vivant, qui est en même temps le symbole de sa mort, et la cause de notre vie.

Cependant vous quittez cette source de sang divin, et ce breuvage terrible, pour voir dans une même eau une prostituée qui nage, et votre âme qui se noie et périt malheureusement. Car cette eau est une mer d’impudicité, où se perdent tous les jours non les corps, mais les âmes. Ces femmes se jouent dans ces eaux, et vous périssez en les regardant. Ce sont là les piéges du démon. Il submerge dans ces eaux, non-seulement ceux qui y descendent, mais encore plus ceux qui sont au-dessus pour voir ce spectacle. Ils périssent là plus cruellement, qu’autrefois Pharaon dans la mer Rouge, « lorsque les chevaux et les cavaliers, » comme dit l’Ecriture, « furent ensevelis dans les eaux. » (Exod. XV, 1.) Si les âmes étaient visibles, je vous les ferais voir mortes sur les eaux, comme on y vit alors les corps des Egyptiens.

Mais ce qui est plus déplorable, c’est qu’on fait passer cette peste pour un divertissement, et qu’on appelle cet abîme de perdition, une mer de volupté,. On se sauvera plus aisément de four les écueils de la-mer Egée et de la mer Tyrrhénienne, que des périls de ces spectacles. Le démon d’abord inquiète les esprits toute la nuit par l’attente ; puis leur faisant voir ce qu’ils avaient tant désiré, il les enchaîne et les emmène tomme ses captifs. Ne croyez pas que vous soyez sans crime, parce que vous n’avez point approché de ces personnes infâmes. Tout le mal a été consommé dans la disposition de la volonté. Si l’impureté vous possédait déjà, vous avez mis de l’huile dans sa flamme. Que si vous avez-pu voir ces choses sans en recevoir de l’impression, vous en êtes encore plus coupable, parce que vous êtes devenu un sujet de scandale et de chute pour les autres, en les invitant à ces spectacles par votre exemple, et en y souillant en même temps vos yeux et votre âme.

Mais ce n’est pas assez de vous avoir montré vos plaies. Voyons maintenant le moyen de les guérir. Où chercherons-nous des remèdes à ce mal? Je veux vous renvoyer aujourd’hui à vos femmes, afin qu’elles vous instruisent elles-mêmes, au lieu que. selon saint Paul, vous devriez être leurs maîtres. Mais puisque le péché a renversé cet ordre, et que le corps a pris le dessus, et la tête le dessous, usons au moins de cette voie pour rétablir toutes choses. Que si vous rougissez d’être le disciple de votre (59) femme, cessez de pécher, et vous remonterez bientôt sur ce trône où Dieu vous a mis d’a bord. Tant que vous serez l’esclave du péché l’Ecriture vous renverra pour vous instruire1 non-seulement à vos femmes, mais même aux plus viles d’entre les bêtes. En effet, l’Ecriture ne craint pas d’envoyer l’homme quoique honoré de la raison, à l’école de la fourmi. S’il y a du désordre en cela, ce n’est pas la faute de l’Ecriture, mais de l’homme qui a dégénéré de sa grandeur.

C’est donc pour suivre cet exemple que nous vous rendons les disciples de vos femmes; et si vous méprisez leurs instructions, nous vous renverrons à l’école même des bêtes; et nous vous ferons voir combien d’animaux dans l’air, sur la mer et sur la terre, sont beaucoup plus chastes et réservés que vous n’êtes. Si cette comparaison vous fait rougir, rentrez en vous-mêmes, et que le souvenir de ce que vous êtes, que la frayeur de cet abîme de l’enfer, et de ce fleuve de feu, vous fasse renoncer pour jamais aux eaux meurtrières du théâtre. Car c’est cette eau qui précipite dans l’enfer, et qui allume ce feu qui ne s’éteindra jamais.

7. Si celui qui regarde une femme pour la convoiter a déjà commis l’adultère, comment ne deviendra-t-il pas mille fois adultère, celui qui veut bien la voir dans cette nudité? Le déluge autrefois ne submergea pas tant d’hommes, que ces femmes qui nagent n’en noient dans la honte. Si les eaux du déluge ont tué les corps, elles ont arrêté les déréglements des âmes ; mais celles-ci au contraire tuent les âmes sans perdre les corps.

Lorsqu’il s’agit de l’honneur de votre ville, vous voulez l’emporter sur toute la terre, parce qu’elle est la première qui a donné aux fidèles le nom de chrétiens : et lorsqu’il s’agit de la vertu et de la modestie chrétienne, vous souffrez que les plus petits villages l’emportent sur vous.

Que voulez-vous donc que nous fassions, me direz-vous? Irons-nous sur les montagnes pour nous faire moines? C’est cela même que je déplore, que vous vous imaginiez qu’il faille être solitaire pour devenir chaste. Les lois que Jésus-Christ a établies sont communes à tous. Lorsqu’il dit: « Si quelqu’un voit une femme avec un mauvais désir (Matth. V, 28), » il ne le dit pas à un solitaire, mais à celui qui est engagé dans le mariage, puisque la montagne où il donnait ces divines lois n’était pleine alors que de personnes mariées.

Considérez donc par la foi ce qui se passe à ces théâtres, et renoncez pour jamais à ces spectacles diaboliques. N’accusez point la sévérité de mes paroles. Je ne vous interdis point le mariage, je ne vous empêche point de vous divertir, mais je souhaite seulement que ce soit avec modestie, et non d’une manière brutale et honteuse. Je ne vous oblige point de vous retirer dans les déserts et sur les montagnes, mais d’être modestes, réglés, humbles et charitables au milieu des villes.

Tous les préceptes de I’Evangile nous sont communs avec les religieux, excepté le mariage; et en ce point même saint Paul veut nous égaler à eux, lorsqu’il dit: « Que ceux qui ont des femmes, soient comme s’ils n’en avaient point, parce que la figure de ce monde passe (I Cor. VII, 29); » comme s’il disait :je ne vous commande point de fuir sur les montagnes, quoique cela serait à désirer, puisque les villes aujourd’hui imitent les crimes de Sodome et de Gomorrhe; mais je ne l’exige point de vous. Demeurez dans votre maison avec votre femme et vos enfants; mais ne déshonorez point votre femme, ne corrompez point vos enfants, et n’infectez point votre famille par cette peste du théâtre.

N’entendez-vous pas saint Paul qui dit: « L’homme n’a point la puissance de son corps, mais c’est sa femme (I Cor. VII, 4), » et qui vous impose .à tous deux un devoir réciproque? Cependant si votre femme va souvent à l’église, vous l’en accusez comme d’un crime; et vous ne croyez pas qu’elle ait droit de vous accuser, lorsque vous passez les jours entiers au théâtre. Vous demandez à votre femme une si exacte retenue, que vous passez même au delà des bornes, en ne lui permettant pas de sortir, lorsqu’il y aurait nécessité de le faire; et vous croyez que pour vous, tout vous est permis. Saint Paul ne vous permet point cela néanmoins, puisqu’il donne en ceci à votre femme le même pouvoir qu’à vous: « Que l’homme, » dit-il, « rende à sa femme l’honneur qu’il lui doit. » (1 Cor. VII, 3.) Quel est le respect que vous avez pour elle, lorsque vous abandonnez à une prostituée ce qui est à elle? Car votre corps est à votre femme. Comment lui rendez-vous l’honneur que vous lui devez, lorsque vous introduisez le tumulte et le désordre chez vous; lorsque rapportant dans votre maison ce que vous avez fait dans la ville, vous couvrez de confusion (60) et votre femme et votre fille qui vous écoutent, et vous encore plus qu’elles? Il vaudrait bien mieux se taire, que de dire ce qu’on ne peut écouter sans rougir, et ce qu’on croirait digne de châtiment dans la bouche d’un esclave. Quelle excuse donc vous restera-t-il, lorsque vous allez voir avec tant d’ardeur ces objets infâmes, et que vous préférez à toute chose ce qu’il n’est pas même permis de dire?

Je finis ici ce discours, afin de ne point paraître trop sévère. Mais si vous ne vous corrigez, je me servirai d’un fer encore plus tranchant, et je vous ferai une incision plus profonde. Je ne vous donnerai point de relâche, que je n’aie entièrement renversé ce théâtre diabolique, afin de rendre pure et sans tache l’assemblée de notre église. C’est ainsi que nous serons délivrés de tous les déréglements de cette vie, et que nous mériterons le bonheur de l’autre, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent la gloire et l’empire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (61)

 

HOMELIE VIII: « ET ÉTANT ENTRÉS DANS LA MAISON, ILS TROUVÈRENT L’ENFANT AVEC MARIE SA MÈRE, ET SE PROSTERNANT EN TERRE, ILS L’ADORÈRENT. ET OUVRANT LEURS TRÉSORS, ILS LUI OFFRIRENT POUR PRÉSENTS, DE L’OR, DE L'ENCENS ET DE LA MYRRHE,» ETC. (CHAP. II, 11, JUSQU’AU VERSET 16.)

ANALYSE

1. Les Mages adorent Jésus-Christ comme Dieu.

2. La fuite du Christ enfant en Egypte.

3. Eloge de saint Joseph.

4. La Judée chasse le Christ et l’Egypte le reçoit. — Etat florissant de la religion chrétienne en Egypte à l’époque de saint Chrysostome.

5. Saint Chrysostome propose à son peuple l’exemple des solitaires d’Egypte, et particulièrement de saint Antoine.

 

1. Comment donc saint Luc dit-il que l’enfant était couché dans une crèche? Voici: Joseph et Marie n’ayant pu trouver asile dans une maison, à cause du grand nombre d’étrangers venus à Bethléem pour le recensement, S’étaient réfugiés dans une étable; la Vierge mit alors au monde l’enfant-Dieu, et le coucha dans la crèche de l’étable. Cette explication, saint Luc lui-même la donne en disant « Elle coucha l’enfant dans la crèche, parce « qu’il n’y avait point de place pour eux dans l’hôtellerie. » (Luc, II, 7.) Mais ensuite elle le retira de là et le prit sur ses genoux.

A peine arrivée à Bethléem, la Vierge accouche; cette circonstance n’a rien de fortuit, elle fait partie du plan divin touchant le mystère de l’Incarnation, elle est nécessaire pour l’accomplissement des prophéties.

Mais qui put porter les mages à adorer l’enfant? Ce n’était pas l’extérieur de la Vierge qui n’avait rien d’extraordinaire, ni l’apparence de la maison qui était loin d’être magnifique, ni le reste de l’entourage où l’on ne voyait rien qui pût frapper et captiver. Cependant non seulement ils l’adorent ; mais ils ouvrent leurs trésors, et lui font des présents, plutôt comme à un Dieu que comme à un homme, puisque la myrrhe et l’encens sont particulièrement dus à Dieu. Qu’est-ce donc qui les prosternait en adoration devant un enfant, sinon ce qui les avait déjà portés à quitter leur maison pour faire un si long (61) voyage, c’est-à-dire, l’étoile d’abord, puis la lumière que Dieu répandit en même temps dans leurs âmes, et qui les conduisit peu à peu, et les éclaira de plus en plus? Sans cela comment expliquer ces honneurs divins rendus à un enfant entouré d’un si pauvre appareil? Mais parce qu’il n’y a ici rien de grand pour les sens, parce que les yeux n’aperçoivent qu’une crèche, qu’une étable, qu’une mère pauvre, la grande sagesse des mages, se montrant seule, n’en éclate que mieux, et il faut nécessairement que vous compreniez que ce n’est pas vers un pur homme qu’ils viennent, mais vers Dieu même, et vers le Sauveur du monde. C’est dans cette vive foi que, bien loin de s’offenser de toute cette bassesse extérieure, ils se prosternent devant l’enfant, et lui offrent des présents qui n’avaient rien de charnel comme les offrandes des Juifs. Car ils ne lui immolent point des brebis ni des veaux, mais des dons mystérieux très rapprochés de la grâce et de l’excellence de l’Eglise, et qui sont les symboles de la science, de l’obéissance et de la charité.

« Et ayant reçu en songe un avertissement du ciel de n’aller point retrouver Hérode, ils s’en retournèrent à leur pays par un autre chemin (12). » Admirez encore ici la foi des mages. Car comment ne sont-ils point scandalisés, ni surpris de cet avis ? comment sont-ils demeurés fermes dans l’obéissance , sans se troubler et sans raisonner ainsi en eux-mêmes?

Si cet enfant était quelque chose de grand, et s’il avait quelque puissance, pourquoi serions-nous obligés de nous enfuir, et de nous retirer si secrètement? pourquoi, après que nous avons paru librement et hardiment devant tout un peuple, sans craindre le bruit et l’étonnement de la ville ni la fureur du tyran, un ange vient-il maintenant nous chasser d’ici, comme des esclaves et des fugitifs ? Mais ils n’ont ni ces pensées dans l’âme, ni ces paroles dans la bouche. Car c’est en cela proprement que consiste la foi, de ne point chercher les raisons de ce qu’on nous dit, mais d’obéir simplement à ce qu’on nous ordonne.

2. «Or après que les mages s’en furent allés, l’ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, et lui dit: Levez-vous, prenez l’enfant et sa mère et fuyez en Egypte, et demeurez-y jusqu’à ce que je vous dise d’en partir (13).» On peut ici être en suspens, en considérant et les mages et l’enfant. Car bien qu’ils n’aient point été troublés, et qu’ils aient reçu avec foi ce qu’on leur a dit, ne peut-on pas néanmoins demander pourquoi Dieu ne les sauve pas hautement de la fureur d’Hérode, eux et l’enfant, sans que les uns soient obligés de fuir en Perse, et l’autre en Egypte avec sa mère ? Mais que vouliez-vous que Dieu fît en cette rencontre? Voudriez-vous que Jésus-Christ tombât entre les mains d’Hérode, et que néanmoins il ne reçût de lui aucun mal, après y être tombé? S’il eût agi de la sorte, on n’aurait pas cru qu’il eût pris véritablement notre chair, et on aurait douté de la vérité de son incarnation. Car si en dépit de ce qu’il a fait, et de toutes les preuves qu’il a données de son humanité quelques-uns néanmoins ont osé dire que son incarnation n’était qu’une fable, dans quel excès d’impiété ne fussent-ils point tombés, s’il eût toujours agi en Dieu, et dans toute l’étendue de sa puissance?

L’ange donc renvoie ainsi ces mages, tant pour les rendre comme les prédicateurs de -Jésus-Christ en leur pays, que pour faire voir en même temps à Hérode, que son dessein cruel ne lui réussirait pas; qu’il entreprenait, une chose impossible; que sa fureur était vaine, et que tous ses travaux seraient sans effet. Car il est digne de la grandeur et de la puissance de Dieu, non seulement de vaincre hautement et sans peine ses ennemis, mais encore de les tromper et de les surprendre. C’est ainsi qu’il voulut autrefois tromper les Egyptiens par les Juifs, et que pouvant faire passer visiblement toutes leurs richesses entre les mains des Israélites, il aima mieux le faire secrètement et par une adresse, qui ne jeta pas moins de terreur dans l’esprit de ses ennemis, que les prodiges qu’il avait fait auparavant?

2. En effet, les Ascalonites et les autres peuples voisins, lorsqu’ils eurent pris l’arche, qu’ils eurent été frappés d’une grande plaie, conseillaient à ceux de leur nation de ne pas lutter contre Dieu, de ne pas lui résister, et entre autres merveilles, ils leur rappelaient comment Dieu s’était joué des Egyptiens :« Pourquoi, » disaient-ils, « appesantissez-vous vos coeurs, comme autrefois I’Egypte et Pharaon ? Lorsque Dieu se fut joué d’eux, ne laissèrent-ils pas aller son peuple? » (I Rois, 6, VI. ) Ils, parlaient ainsi persuadés que cette conduite adroite n’était pas inférieure à tant de prodiges éclatants, ni moins propre à démontrer la puissance et la grandeur de Dieu. (62)

Ce qui arriva à Hérode à l’occasion des mages n’était-il pas de nature aussi à le frapper fortement? Se voir ainsi trompé et joué par les mages, n’était-ce pas à crever de dépit ? que s’il n’en devint pas meilleur, ce n’est pas la faute de Dieu qui lui avait ménagé cette leçon : il faut l’attribuer à l’excès de folie du tyran qui, loin de céder à ces avertissements, et de revenir de sa méchanceté, s’emporta plus avant dans le crime et ne fut pas arrêté par la crainte d’encourir un châtiment, plus sévère par un excès d’endurcissement et de démence.

Mais pourquoi Dieu choisit-il l’Egypte, pour y envoyer cet enfant? L’Evangile en marque la principale raison, qui était d’accomplir cette parole: « J’ai appelé mon fils de l’Egypte.» (Osée, II, 1.) C’était aussi pour annoncer dès lors à toute la terre les grandes espérances qu’elle devait concevoir pour l’avenir. Car, comme l’Egypte et Babylone avaient plus que tout le reste du monde, brûlé dés flammes de l’impiété, Dieu voulait marquer d’abord qu’il convertirait l’une et l’autre, et qu’il les purifierait de leurs. vices; et donner par là l’espérance d’un semblable changement à toute la terre. C’est pourquoi il envoie les mages à Babylone, et va lui-même dans l’Egypte avec sa mère.

Outre ces raisons, nous avons encore ici une autre instruction très utile, pour nous établir dans une solide vertu; c’est de nous préparer dès les premiers jours de notre vie aux tentations et aux maux. Car considérez que ce fut dès le berceau que Jésus-Christ se vit obligé de fuir. A peine est-il né que la fureur d’un tyran s’allume contre lui. Elle l’oblige de se sauver dans un pays étranger, et sa mère si pure et si innocente est contrainte de s’enfuir, et d’aller vivre avec des barbares.

Cette conduite de Dieu vous apprend que lorsque vous avez l’honneur d’être employé dans quelque affaire spirituelle, et que vous vous voyez ensuite accablé de maux et environné de dangers, vous ne devez pas en être troublé ni dire en vous-même: D’où vient-que je suis ainsi traité, moi qui m’attendais à la couronne, aux éloges, à la gloire, aux brillantes récompenses après avoir si bien accompli la volonté de Dieu? Mais que cet exemple vous anime à souffrir généreusement et vous fasse connaître que la suite ordinaire des vocations spirituelles fidèlement remplies, c’est la souffrance, et que les afflictions sont les compagnes inséparables de la vertu.

Remarquez aujourd’hui cette vérité, non seulement dans la mère de Jésus, mais encore dans les mages. Car ils se retirent en secret comme des fugitifs, et la Vierge qui n’était jamais sortie du secret d’une maison, est contrainte de faire un chemin très pénible, à cause de cet enfantement tout spirituel et tout divin. Admirez une merveille si étrange. La Judée persécute Jésus-Christ, et l’Egypte le reçoit et le sauve de ceux qui le persécutent. Ceci fait bien voir que Dieu n’a pas seulement tracé dans les enfants des patriarches les figures de l’avenir, mais encore dans Jésus-Christ même, car il est- certain que beaucoup de choses qu’il a faites alors étaient des figures de ce qui devait arriver après; je citerais par exemple l’ânesse et l’ânon qu’il monta pour faire son entrée à Jérusalem.

L’ange donc apparut non à Marie, mais à Joseph, et lui dit: « Levez-vous, et prenez l’enfant et sa mère. » Il ne dit plus comme auparavant: « Prenez Marie votre femme ; » mais «prenez la mère de l’enfant, » parce qu’il ne restait plus à Joseph aucun doute après l’enfantement, et qu’il croyait fermement la vérité au mystère. L’ange lui parle donc avec plus de liberté, et n’appelle plus Marie «sa femme, »mais «la mère de l’enfant. Et fuyez en Egypte,» dit-il. Et il lui en dit en même temps la raison: « Car Hérode cherchera l’enfant pour le perdre(13.)»

3. Joseph écoutant ces paroles n’en est point scandalisé. II ne dit point à l’ange: voici une chose bien étrange. Vous me disiez il n’y a pas longtemps que cet enfant sauverait son peuple, et il ne se peut sauver aujourd’hui lui-même. Il faut que nous nous retirions dans une terre étrangère. Ce que vous me commandez de faire est contraire à votre promesse. Joseph ne dit rien de semblable, parce que c’était un homme fidèle. II ne témoigne point de curiosité pour savoir le temps de son retour, quoique l’ange ne le lui eût point marqué en particulier, lui disant en général : « Demeurez-là jusqu’à ce que je vous dise d’en sortir. » Cependant il n’en témoigne pas moins d’ardeur à croire et à obéir, et il souffre avec joie toutes ces épreuves. La bonté de Dieu mêle en cette rencontre la joie avec la tristesse et tempère l’une par l’autre. C’est ainsi qu’il a coutume d’agir envers tous les saints. Il ne les laisse pas toujours (63) ni dans les périls ni dans la sécurité, mais il fait de la suite de leur vie comme un tissu et une chaîne admirable de biens et de maux. C’est ce qu’il pratique envers Joseph, et je vous prie de le remarquer.

Il voit la grossesse de Marie, et il entre aussitôt dans le trouble et dans la peine, soupçonnant sa jeune femme d’adultère; mais l’ange survient en même temps qui le guérit de ses soupçons et le délivre de ses craintes. L’enfant naît ensuite. Il en conçoit une extrême joie; mais elle est aussitôt suivie d’une douleur étrange, lorsqu’il voit toute la ville troublée et un roi furieux résolu de perdre l’enfant. Peu de temps après, cette tristesse est encore tempérée par la joie que lui causent l’étoile et l’adoration des mages; mais elle est aussitôt changée en une nouvelle frayeur lorsqu’on lui dit : « qu’Hérode cherche l’enfant pour le perdre, » et que l’ange l’oblige à fuir pour le sauver.

Car Jésus-Christ devait agir alors d’une manière humaine. Le temps d’agir en Dieu n’était pas encore venu, S’il avait commencé de faire des miracles de si bonne heure, on n’aurait pas cru qu’il fût homme. C’est pourquoi il ne vient pas au monde tout d’un coup; mais il est conçu d’abord, il demeure neuf mois entiers dans le sein de Marie, il naît, il est nourri de lait, il se cache durant tant de temps et attend que par la succession des années il soit devenu homme, afin que cette conduite persuade à tout le monde la vérité de son incarnation. Mais pourquoi donc, direz-vous, parut-il d’abord quelques miracles? C’était à cause de sa mère, de Joseph, de Siméon qui était près de mourir, des pasteurs, des mages et des Juifs mêmes, puisque s’ils eussent voulu examiner avec soin tout ce qui se passait, ils en eussent retiré un grand avantage. Que si vous ne voyez rien dans les prophètes touchant les mages, ne vous en étonnez pas. Les prophètes ne devaient ni tout prédire, ni ne rien prédire absolument. Si tant de prodiges s’étaient opérés tout à coup sans être annoncés, ils eussent trop frappé les hommes, trop bouleversé leurs idées. D’un autre côté, s’ils avaient connu d’avance tout le détail des mystères, ils en eussent accueilli l’événement avec trop d’indifférence, et les évangélistes n’auraient plus rien eu de nouveau à dire.

« Joseph s’étant levé prit l’enfant et sa mère durant la nuit et se retira en Egypte (14), où il demeura jusqu’à la mort d’Hérode, afin que cette parole que le Seigneur avait dite par le Prophète fût accomplie : J’ai appelé mon fils de l’Egypte (14). » Si les Juifs doutent de cette prophétie et prétendent que cette parole: « J’ai appelé mon fils de l’Egypte» (Osée, XI, 1), doit s’entendre d’eux-mêmes, nous leur répondrons que la coutume des prophètes est de dire des choses qui ne s’accomplissent pas en ceux-là même dont ils les disent. Ainsi, lorsque l’Ecriture dit de Siméon et de Lévi : « Je les diviserai dans Jacob et je les disperserai dans Israël (Gen. XLIX, 7); » cette prophétie ne s’est pas accomplie dans ces deux patriarches, mais seulement dans leurs descendants. Ce que Noé dit de Chanaan ne s’est pas non plus accompli dans lui, mais dans les Gabaonites qui en sont sortis. La même chose se remarque encore dans le patriarche Jacob. Car cette bénédiction que son père lui donna: « Soyez le seigneur de vos frères, et que les enfants de votre père vous adorent (Gen. XXVII, 29),» ne s’est point certainement accomplie en lui, puisqu’au contraire Jacob eut tant de crainte et de frayeur de son frère Esaü, et que nous voyons dans l’Ecriture qu’il se prosterna plusieurs fois en terre pour l’adorer, mais cela s’est vérifié dans ses enfants.

On peut dire ici la même chose. Car, qui des deux est plus véritablement Fils de Dieu, de celui qui adore un veau d’or, qui se consacre au culte de Beelphégor et qui immole ses enfants au démon, ou de celui qui est le Fils de Dieu par sa nature, et qui rend un souverain honneur à son Père? C’est pourquoi si Jésus-Christ n’était venu, cette prophétie n’aurait point été assez dignement accomplie. Et remarquez que l’Evangéliste insinue ceci lorsqu’il dit « Afin que la parole du prophète fût accomplie, » montrant assez par là qu’elle ne l’eût point été si le Fils de Dieu ne fût venu.

4. C’est aussi ce qui relève extraordinairement la gloire de la Vierge, puisqu’elle possède seule par un titre tout particulier, un avantage dont le peuple juif se vantait si hautement en publiant que Dieu l’avait retiré de l’Egypte. Le Prophète marque ceci obscurément lorsqu’il dit : « N’ai-je pas fait venir les étrangers de Cappadoce, et les Assyriens de la fosse?» (Amos, IX, 7, selon les Sept.) C’est donc là, comme je viens de dire, l’avantage et le privilège particulier de la Vierge. On peut dire même que ce peuple, autrefois, et le patriarche (64) Jacob ne descendirent en Egypte et n’en revinrent que pour être la figure de ce qui arrive ici à Jésus-Christ. Ce peuple alla dans l’Egypte pour éviter la mort dont il était menacé par la famine; et Jésus-Christ y va pour éviter celle dont Hérode le menaçait. Ce peuple se délivra seulement de la famine, et Jésus-Christ entrant en Egypte sanctifia tout le pays par sa présence. Mais admirez, je vous prie, comment Jésus-Christ allie la bassesse de l’homme avec la grandeur d’un Dieu. Car l’ange dit à Joseph et à Marie : « Fuyez -en Egypte ; » mais il ne leur promet point de les accompagner once voyagé, ni dans leur retour; c’était leur donner à entendre qu’ils avaient un grand conducteur avec eux, savoir cet enfant qui change dès sa naissance tout l’ordre des choses et qui force ses plus grands ennemis de contribuer eux-mêmes à l’exécution de ses desseins. Car les mages, qui étaient barbares et idolâtres, quittent toutes leurs superstitions pour le venir adorer; et l’empereur Auguste sert par son édit à faire que Jésus-Christ naisse à Bethléem.

L’Egypte le reçoit dans sa fuite, et le sauve de son ennemi, et elle tire de sa présence comme une disposition à se convertir, afin qu’aussitôt qu’elle entendra les apôtres annoncer sa foi, elle se puisse vanter d’avoir été la première à le recevoir. Ce devait être là le privilège de la Judée, mais l’Egypte le lui a ravi par son zèle. Allez aujourd’hui dans les solitudes d’Egypte, vous y verrez un désert changé en un paradis, bien plus beau que tous les jardins du monde; des troupes innombrables d’anges revêtus d’un corps; des peuples entiers de martyrs; des assemblées de vierges; enfin toute la tyrannie du démon détruite, et le royaume de Jésus-Christ florissant de toutes parts.

Vous verrez cette Egypte, cette mère des poètes, des philosophes et des magiciens, qui se vantait d’avoir trouvé toutes sortes de superstitions, et de les avoir enseignées aux autres, se glorifier maintenant d’être la fidèle disciple des pêcheurs, renoncer à toute la science de ces faux sages; avoir toujours dans les mains les écrits d’un publicain et d’un faiseur de tentes, et mettre toute sa gloire dans la croix de Jésus-Christ, Ce sont les miracles que l’Egypte fait voir, non-seulement dans ses villes, mais plus encore dans ses déserts. On y voit de tous côtés les soldats de Jésus-Christ, une assemblée royale et auguste de solitaires et une image de la vie des anges.

Cette gloire n’est point particulière aux hommes, les femmes la partagent avec eux. Elles n’ont pas moins de force que les hommes, non pour monter à cheval, et pour savoir se bien servir des armes, comme l’ordonnent les plus graves d’entre les législateurs et les philosophes grecs, mais pour entreprendre une guerre bien plus rude et bien plus pénible, qui leur est commune avec les hommes. Car elles ont comme eux à combattre le démon même, et les puissances des ténèbres; sans que la faiblesse de leur sexe leur puisse interdire ces combats, parce qu’ils ne demandent point la force du corps, mais la bonne disposition de l’âme et du coeur. C’est pourquoi on a vu souvent dans cette sorte de guerre, les femmes témoigner plus de courage et de générosité que les hommes, et remporter de plus glorieuses victoires.

5. Le ciel n’éclate pas d’une aussi grande variété d’étoiles, que les déserts de l’Egypte ne brillent aujourd’hui par une infinité de monastères, et de maisons saintes. Celui qui se souviendra quelle était autrefois cette Egypte si rebelle à Dieu , si plongée dans la superstition; qui adorait jusqu’à des chats; et qui avait une frayeur respectueuse pour des poireaux et pour des oignons: comprendra en la comparant avec ce que nous y voyons maintenant, quelle est la force et la toute-puissance de Jésus-Christ. Nous n’avons pas même besoin de rappeler en notre mémoire les siècles passés, pour concevoir quel a été l’excès des superstitions de l’Egypte. il n’en reste encore aujourd’hui que trop de traces parmi ses habitants.

Cependant ceux mêmes qui se plongeaient autrefois dans des dérèglements si étranges, ne s’occupent maintenant que des choses du ciel, et de ce qui est au-dessus du ciel. Ils ont en horreur les coutumes impies de leurs pères. Ils ont compassion de leurs aïeux, et ils n’ont que du mépris pour tous leurs sages, et leurs philosophes. Car ils ont enfin reconnu par expérience, que les maximes de ces sages n'étaient que des imaginations de personnes ivres, ou des contes semblables à ceux que les vieilles femmes font aux enfants; mais que la sagesse véritable et digne du ciel était celle que des pêcheurs leur ont enseignée. (65)

C’est pourquoi ils joignent à l’amour extrême de la vérité, l’éclat d’une vie très réglée et très parfaite. Après s’être dépouillés de tout, et s’être crucifiés au monde, ils portent encore leur zèle plus loin; et ils travaillent de leurs propres mains, pour gagner de quoi soulager les pauvres. Ils ne prétendent point que, parce qu’ils jeûnent ou qu’ils veillent, ils doivent être oisifs durant le jour; mais ils emploient la nuit à chanter des hymnes et à veiller, et le jour à prier et à travailler des mains, imitant en cela le zèle du grand Apôtre. Car si lorsque toute la terre le regardait comme le prédicateur de la vérité, il a voulu néanmoins s’occuper comme un artisan, et travailler de ses mains, jusqu’à passer les nuits sans dormir pour gagner de quoi soulager les pauvres: combien plus, disent ces saints hommes, nous qui jouissons de la solitude, et qui n’avons rien de commun avec le tumulte des villes, devons-nous consacrer ce repos à quelque travail utile et spirituel?

Rougissons donc ici nous autres, et pauvres et riches, de ce que pendant que ces saints solitaires, qui n’ont rien que leurs corps et que leurs bras, se font violence pour trouver dans leur travail de quoi faire subsister les pauvres: nous au contraire qui avons tant de bien dans nos maisons, n’employons pas seulement notre superflu pour le soulagement des misérables. Comment excuserons-nous une si grande dureté? Comment pourrons-nous en obtenir le pardon?

Souvenez-vous combien ces Egyptiens autrefois étaient avares; combien ils étaient esclaves de l’intempérance de la bouche, et des autres vices. Il y avait là, comme dit l’Ecriture, « des marmites pleines de viande (Exod. XVI, 3),» que les juifs même regrettaient dans le désert. L’intempérance donc dominait dans l’Egypte. Et cependant lorsqu’ils l’ont voulu, ils se sont convertis et se sont changés, et étant embrasés du feu de Jésus-Christ, ils se sont aussitôt élevés au ciel. Après avoir été et plus colères et plus voluptueux que les autres peuples, ils imitent maintenant. les anges par leur tempérance, et par toutes leurs autres vertus.

Tous ceux qui ont été en ce pays, savent que ce que je dis est vrai. Mais si quelqu’un n’a pas eu le bonheur de voir ces saints monastères, qu’il considère le grand et le bienheureux Antoine, qui est encore maintenant l’admiration de toute la terre, et que l’Egypte a produit presque égal aux apôtres. Qu’il se souvienne que ce saint homme est né du même pays que Pharaon, sans que pour cela il en ait été moins saint. Il a même été digne que Dieu se soit montré à lui d’une manière toute particulière, et toute sa vie n’a été qu’une pratique très-exacte de ce que Jésus-Christ ordonne dans l’Evangile.

Ceux qui liront sa Vie reconnaîtront la vérité de ce que je dis, et ils y verront en beaucoup d’endroits qu’il a eu le don de prophétie. Car il a découvert et prédit les maux que l’hérésie arienne produirait dans l’Eglise, Dieu les lui révélant dès lors, et lui mettant tout l’avenir devant les yeux. Il est constant qu’outre toutes les autres preuves de la vérité de l’Eglise, celle-ci en est une bien claire, qu’on ne voit point parmi tous les hérétiques un seul homme qui soit semblable à celui-ci. Et afin que vous ne m’en croyiez pas seul, lisez le livre de sa Vie, où vous verrez toutes ses actions en détail, et où vous trouverez beaucoup de choses qui vous, porteront au comble de la vertu.

Méditons cette vie si sainte, et ayons soin en même temps de l’imiter, sans nous excuser jamais, ou sur le lieu où nous vivons; ou sur notre mauvaise éducation; ou sur le déréglement de nos pères. Car si nous veillons exactement sur nous-mêmes, nulle de ces choses ne nous pourra nuire. Abraham avait un père impie et idolâtre, et il ne fut pas- néanmoins l’héritier de son [impiété. Ezéchias était fils du détestable roi Achas, et cela ne l’empêcha pas de devenir l’ami de Dieu. Joseph au milieu même de l’Egypte, s’acquit la couronne d’une inviolable chasteté. Et ces trois jeunes hommes au milieu de Babylone, et au milieu de la cour, ne laissèrent pas parmi ces viandes délicieuses dont leur table était servie, de conserver un amour ferme et inébranlable pour la plus haute vertu. Ainsi Moïse vécut dans l’Egypte, et Paul dans tous les endroits de la terre, sans que leur vertu ait été moins parfaite pour avoir vécu parmi des méchants.

Représentons-nous ces exemples, mes frères, cessons d’alléguer ces vaines excuses; retranchons tous ces faux prétextes; embrassons généreusement tous les travaux nécessaires, pour nous établir dans une vie sainte. C’est ainsi que nous obligerons Dieu à nous aimer de plus en plus, que nous le porterons à nous soutenir (66) dans nos combats, et que nous recevrons enfin ces biens éternels que je vous souhaite, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus- Christ, à qui est la gloire et l’empire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE IX: « ALORS HÉRODE VOYANT QUE LES MAGES S’ÉTAIENT MOQUÉS DE LUI, ENTRA EN UNE EXTRÊME COLÈRE, ET ENVOYANT DE SES GENS, IL FIT TUER TOUS LES ENFANTS QUI ÉTAIENT DANS BETHLÉEM ET DANS TOUT LE PAYS D’ALENTOUR, ÂGÉS DE DEUX ANS ET AU-DESSOUS, SELON LE TEMPS QU’IL S’ÉTAIT FAIT MARQUER EXACTEMENT PAR LES MAGES, » ETC. (CHAP II, v. 16, JUSQU’AU CHAP. III.)

ANA LYSE

1. Colère d’Hérode, il massacre les Innocents.

2 L’orateur repousse divers reproches faits à la divine providence, à propos du massacre des jeunes enfants de Bethléem. — Ceux qui supportent courageusement l’injustice n’en sont point lésés, quoiqu’ils paraissent l’être.

3. L’historien Josèphe et le roi Hérode. — Dieu accomplit ses desseins par les efforts que font les hommes pour les entraver et les contrarier.

4. La paix succède à l’épreuve.

5. et 6. Qu’il ne faut point s’enorgueillir des avantages de la naissance et des richesses.

 

1. Hérode ne devait point ainsi entrer en colère. Il devait craindre, s’humilier, et reconnaître la vanité de son entreprise. Mais rien ne l’arrête. Car lorsqu’une âme est une fois devenue impie et désespérément malade, elle rejette tous les remèdes que Dieu lui offre pour la guérir. Considérez donc combien ce prince ajoute à ses premiers crimes , prolonge la chaîne de ses homicides, et se jette de lui-même de précipice en précipice. Sa colère, son envie est comme un démon qui l’agite et qui le transporte, sans que rien puisse l’arrêter.. L’insensé se déclare contre la nature même; et furieux d’avoir été joué par les mages, il tourne sa fureur contre des enfants innocents. II semble qu’il veuille faire dans la Judée, ce que Pharaon fit autrefois dans l’Egypte.

« Hérode envoyant de ses gens,» dit l’Evangile, « fit tuer tout les enfants qui étaient dans Bethléem, et dans tous le pays d’alentour, âgés de deux ans et au-dessous, selon le temps qu’il s’était fait marquer exactement par les mages. » Prêtez-moi ici toute votre attention. Plusieurs parlent bien légèrement de ces enfants, leur sort, à les en croire, accuserait la justice divine. Les plus modérés d’entre eux suspendent seulement leur jugement; mais les autres sont plus hardis et plus emportés. Permettez que nous nous arrêtions un peu sur ce sujet, afin de guérir les uns de leur ignorance et de leur doute, et les autres de leur excès et de leur folie. Si l’on ose accuser Dieu d’avoir laissé tuer ces enfants, qu’on l’accuse donc aussi de la mort du soldat qui gardait saint Pierre. Comme ces petits enfants meurent ici au lieu de l’enfant Jésus, qui se sauve et qu’on voulait perdre; de même lorsque saint Pierre fut délivré par un auge de ses chaînes et de sa prison, le tyran qui ressemblait à celui-ci et de nom et de cruauté, ne l’ayant point trouvé, fit mourir à sa place les soldats qui le gardaient.

Mais à quoi sert cet exemple, me direz-vous? C’est augmenter la difficulté et non pas la résoudre. Je vous le dis aussi à ce dessein, et si je joins une seconde difficulté à la première, c’est afin de répondre en même temps à toutes les deux, Quelle est donc cette réponse; et que (67) pouvons-nous dire de probable sur ce sujet? C’est que ce n’est point l’enfant Jésus qui cause la mort de ces enfants, mais la seule cruauté d’Hérode; comme ce ne fut point saint Pierre qui fit mourir les soldats, mais la brutalité du prince. S’il eût trouvé les portes de la prison brisées, ou les murailles percées, Hérode aurait eu peut-être un juste sujet de condamner la négligence des gardes. Mais puisque tout était dans le même état, les portes toujours fermées, tas soldats encore munis des chaînes dont on les avait liés avec l’Apôtre, il devait conclure, s’il eût pu juger sainement des choses, que ce n’était point là l’ouvrage de la force et de l’artifice des hommes, mais l’effet d’une puissance tout extraordinaire et toute divine. Il devait adorer l’auteur d’un si grand miracle au lieu d’exercer sa cruauté sur les soldats. Dieu, dans l’opération de ce miracle, avait fait ce qu’il fallait, non-seulement pour ne pas exposer les gardes à la mort, mais encore pour amener le prince à la connaissance de la vérité. Si le tyran persista dans son impiété, pourquoi attribuer au sage médecin des âmes, à celui qui est bienfaisant en toutes ses oeuvres, un mal qui n’est arrivé que par le déréglement du malade?

Nous pouvons dire la même chose ici. Pourquoi, ô Hérode, vous mettez-vous en colère, lorsque vous vous croyez trompé par les mages? Ne savez-vous pas que cet enfantement est divin ? N’avez-vous pas assemblé les prêtres et les scribes’? N’ont-ils pas fait voir que le prophète avait jugé par avance de cette affaire, et que longtemps auparavant il avait prophétisé cette naissance? N’avez-vous pas vu cet admirable rapport du présent avec le passé? N’avez-vous pas su qu’une étoile avait conduit les mages? N’avez-vous pas rougi du zèle de ces étrangers ? N’avez-vous pas admiré leur liberté de langage? N’avez-vous pas tremblé à l’oracle du prophète? N’avez-vous pas dû comprendre aisément quelle devait être la suite de tant de merveilles ? Ne jugiez-vous pas de l’avenir par le passé? Pourquoi donc toutes ces choses ne vous faisaient-elles pas conclure en vous-même, que ce n’était point là l’ouvrage de la tromperie des mages, mais de la puissance de Dieu, qui conduisait tout avec une admirable sagesse? Mais quand même les mages se seraient joués de vous, pourquoi vous en prendre à ces enfants, qui ne vous ont fait aucun mal?

2. Fort bien, direz-vous, vous montrez parfaitement qu’Hérode était un homme de sang, et que sa cruauté est inexcusable; mais vous n’avez pas résolu l’objection concernant l’injustice du fait. C’était Hérode qui commettait l’injustice, soit, mais pourquoi Dieu la laissait-il commettre?

Que répondrai-je ici, sinon ce que j’ai coutume de vous représenter souvent, et dans l’église et partout ailleurs, et que je vous prie de bien retenir? Car c’est une règle qui doit vous servir pour d’autres semblables difficultés. Voici donc ce que je vous réponds. Il se trouve beaucoup de personnes qui veulent faire du mal aux autres. Mais je soutiens qu’il n’y a point d’homme qui puisse faire un mal véritable à un autre homme. Et pour ne pas vous tenir en suspens, je dis en un mot, que, qui que ce soit d’entre les hommes qui nous offense, Dieu tourne le mal qu’il nous fait à notre avantage, et s’en sert ou pour nous pardonner ou pour augmenter notre récompense. Afin d’éclaircir ce que je dis, je vous en, donne un exemple. Supposons qu’un serviteur soit redevable d’une somme considérable à son maître, que des hommes injustes le maltraitent, qu’on lui ravisse une partie de ce qu’il a; supposons encore que le maître puisse empêcher le vol, commander la restitution, et qu’au lieu d’agir de la sorte, il prenne sur ses comptes pour dédommager son serviteur, pourrait-on dire que : celui-ci a été lésé? pas le moins du monde. Mais si le maître remet au serviteur plus qu’on ne lui a pris, celui-ci n’aura-t-il pas gagné au lieu de perdre. Evidemment si.

Ayons ces pensées dans les maux dont on nous afflige injustement. Soyons certains que les afflictions ou nous obtiendront la rémission de tous nos péchés, ou que si nos péchés ne sont pas en si grand nombre qu’elles, elles nous mériteront une plus riche couronne. Vous en avez la preuve dans ce que dit saint Paul de celui qui était tombé dans la fornication : « Livrez, » dit-il, « cet homme à Satan pour faire mourir sa chair, afin que son âme soit sauvée. » (I Cor. V, 5.) Vous me direz qu’il s’agit ici des maux que nos ennemis nous font souffrir, et non pas des corrections que nos pasteurs nous imposent avec justice. Mais si vous voulez considérer avec soin les uns et les autres, vous n’y trouverez aucune différence. Notre difficulté était de savoir si le mal qu’on souffre est véritablement un mal pour (68) celui qui Je souffre. Mais je puis vous apporter un exemple qui se rapproche davantage de la question qui nous occupe. Souvenez-vous de David insulté dans son malheur par ce Séméi qui faisait pleuvoir sur lui les plus violentes injures; ses soldats voulaient tuer cet insulteur, mais il les retint, et leur dit : « Laissez-le faire, laissez-le maudire. Peut-être que le Seigneur regardera mon affliction, et qu’il me fera quelque grâce pour ces malédictions que j’endure. » (II Rois, XVI, 40.) C’est ce qu’il dit aussi dans ses psaumes : « Voyez combien mes ennemis se sont multipliés, et combien est injuste la haine qu’ils me portent et remettez-moi tous mes péchés. » (Ps. XXIV, 48, 49.) Le Lazare de même entra dans le repos; parce qu’il avait souffert en cette vie une infinité de maux. Ceux donc à qui on veut faire du mal, n’en reçoivent point en effet, s’ils le souffrent avec patience; au contraire ce mal se change pour eux en un grand bien, soit que Dieu les châtie par l’affliction, ou que le démon les persécute.

Mais quels crimes, me direz-vous, ces enfants avaient-ils fait pour qu’ils dussent les expier par une mort si sanglante? Ce que vous dites peut être vrai pour les personnes avancées en âge, et qui ont commis beaucoup de péchés; mais pour ces innocents qui meurent dans le berceau,’ quel péché avaient-ils pu ‘faire, qui dût être lavé de leur sang? — Souvenez-vous que je vous ai dit, iiue si l’injustice qu’on nous fait, ne trouvait point de péchés à punir en nous, elle nous mériterait une grande récompense. Quel mal est-il donc arrivé à ces enfants, lorsque, mourant pour un tel sujet, ils ont passé par une mort si prompte, comme par une courte tempête, au port éternel d’une heureuse paix?

Ils eussent pu, dites-vous, devenir de grands saints , s’ils eussent longtemps vécu. Mais croyez-vous que leur récompense ait été médiocre, pour avoir été tués à la place de Jésus-Christ? Et nous pouvons dire encore que si Dieu eût prévu que ces enfants eussent dû s’élever un jour à un grand mérite, il n’eût pas permis qu’ils eussent été tués dans le berceau. Car s’il tolère avec une patience si infatigable, ceux même qu’il sait devoir toujours demeurer dans le crime, il aurait bien plutôt empêché la mort de ceux-ci, s’il avait prévu qu’ils dussent un jour parvenir à un haut degré de vertu.

3. Voilà ce que nous pouvons dire sur ce sujet, mais il y a d’autres raisons bien plus secrètes de cette conduite, qui ne sont connues que de Celui qui a réglé ces événements, avec une providence incompréhensible. Remettant donc à Dieu la connaissance exacte et entière de ce secret, passons à la suite et apprenons de l’affliction des autres à souffrir avec courage tous les maux qui pourront nous arriver. Quelle tragique calamité en effet frappa alors Bethléem, où l’on voyait de tous côtés les enfants arrachés du sein de leur mère pour être cruellement immolés à la fureur d’un tyran!

Que, si vous êtes encore faible, si souffrir avec patience et sans se plaindre vous semble une sagesse au-dessus de vos forces, jetez les yeux sur la mort d’Hérode et respirez un peu à cette vue. La justice de Dieu fut prompte à le frapper, elle lui infligea une punition proportionnée à son crime, en lui faisant souffrir une mort cruelle, plus déplorable que tout ce qu’il fait endurer à ces innocents; elle l’accabla de mille maux, que savent ceux qui ont lu son histoire dans Josèphe. Je ne la rapporte point ici pour n’être pas trop long et pour ne pas interrompre la suite de notre Evangile.

« Ce fût alors qu’on vit l’accomplissement de ce qui avait été prédit par le prophète Jérémie. — Un grand bruit a été entendu en Rama, on y a entendu des plaintes, des pleurs et des cris lamentables; Rachel pleurant ses enfants et ne voulant point recevoir de consolation parce qu’ils ne sont plus. » Comme l’évangéliste avait rempli l’esprit du lecteur d’horreur et d’épouvante, en lui représentant un carnage si inhumain, si injuste, si cruel et si barbare, il le console ensuite en disant qu’il n’était point arrivé, ou par l’impuissance, ou par l’ignorance, de Dieu; puisqu’au contraire il l’avait prévu longtemps auparavant et l’avait prédit par son prophète. Relevez donc votre courage, ne craignez plus lorsque vous jetez les yeux sur cette providence de Dieu, qui se montre également et dans ce qu’elle fait elle-même et dans ce qu’elle laisse faire aux hommes.

C’est ce que Jésus-Christ disait autrefois à ses apôtres. Après leur avoir prédit qu’ils seraient traînés devant les tribunaux et menés au supplice ; que toute la terre s’élèverait contre eux et leur ferait une guerre irréconciliable, il ajoute aussitôt pour les consoler : (69) « N’est-il pas vrai qu’on a deux passereaux pour une obole? Et néanmoins il n’en tombe pas un seul sur la terre, sans la volonté de votre Père céleste. » (Matth. X, 29.) Il leur parlait de la sorte, pour leur apprendre que rien ne lui est caché; et qu’il voit tout, quoiqu’il ne fasse pas tout. Ne craignez point, leur dit-il, ne vous troublez point. Celui qui voit ce que vous souffrez et qui le pourrait empêcher s’il le voulait, montre assez que s’il permet que vous souffriez quelque chose, c’est parce qu’il a soin de vous et qu’il vous aime. Ce sont les sentiments que nous devons avoir dans toutes nos afflictions, et nous y trouverons toute la consolation que nous pouvons souhaiter.

Mais quelqu’un dira peut-être : Qu’a de commun Rachel avec Bethléem? Rachel, »dit l’Evangile, « pleure ses enfants. » Qu’a aussi de commun Raina avec Rachel? Rachel, mes frères, était la mère de Benjamin, et elle fut enterrée après sa mort dans un champ près de Bethléem. Comme donc son sépulcre était fort proche, que ce champ était échu à la tribu de Benjamin et que Rama était aussi de cette même tribu, l’Evangile appelle ces petits innocents les enfants de Rachel, à cause du chef de cette tribu et du lieu de sa sépulture. Et pour marquer que cette plaie était cruelle et incurable, il ajoute: «Elle n’a point voulu se consoler parce qu’ils ne sont plus. »

Nous apprenons encore ici ce que j’ai déjà dit, que nous ne devons jamais nous troubler, lorsqu’il nous arrive des choses contraires aux promesses que Dieu nous a faites. Car aussitôt que Celui qui venait pour sauver son peuple, ou plutôt toute la terre, est né, considérez par quelles épreuves il commence un si grand oeuvre. Sa mère s’enfuit, son pays tombe dans la dernière affliction, on fait un carnage d’enfants le plus lamentable qu’on eût jamais vu, et on n’entend de toutes parts que les pleurs, les soupirs et les cris des mères désespérées. Cependant ne vous troublez point. Dieu d’ordinaire accomplit ses desseins par des voies qui leur semblent tout opposées, pour nous faire admirer davantage sa toute-puissance. C’est ainsi qu’il a formé ses disciples, les préparant à de grandes actions par des moyens qui semblent tout contraires à ce dessein, afin que ce miracle parût plus grand. Car en souffrant les fouets, les exils et mille autres maux, ils sont devenus les maîtres de ceux même qui les ont traités de cette sorte.

4. « Depuis, Hérode étant mort, un ange du « Seigneur apparut aussitôt en songe à Joseph qui était en Egypte (19). Et lui dit : Levez-vous et prenez l’enfant et sa mère et allez dans la terre d’Israël (20).»

« Et Joseph s’étant levé, prit l’enfant et sa mère, et s’en vint en la terre d’Israël (21).» L’ange ne dit plus ici: «Fuyez, » mais, « allez. »Vous voyez encore que le calme succède à l’orage et que l’orage revient après le calme. Car en quittant cette terre étrangère, il retourne dans son pays, où il apprend la mort funeste de ce meurtrier de tant d’enfants. Mais dès qu’il y est arrivé, il trouve encore un reste de ses précédents périls, le fils du tyran était vivant et régnait en Judée. « Mais ayant appris qu’Archélaüs régnait en Judée à la place d’Hérode son père, il appréhenda d’y aller, et ayant été averti en songe de la part de Dieu, il se retira au pays de Galilée (22). » Mais comment Archélaüs régnait-il dans la Judée, puisqu’il est dit dans l’Evangile que Ponce-Pilate en était gouverneur? Il n’y avait pas longtemps qu’Hérode était mort et son royaume n’était pas encore divisé en plusieurs parties. Donc pour un temps Archélaüs régnait au lieu d’Hérode, qui est appelé son père, pour le distinguer d’un autre Hérode, fils de ce premier et frère d’Archélaüs.

Mais, dira quelqu’un, si Joseph craignait d’aller en Judée à cause d’Archélaüs, il devait craindre aussi la Galilée à cause d’Hérode son frère, et fils du tyran. Je réponds que Joseph se mettait suffisamment à couvert de ce qu’il pouvait craindre, en ne demeurant point dans la Judée; parce que toute la fureur d’Hérode était tombée sur Bethléem, et sur le pays d’alentour. Archélaüs croyait qu’après ces sanglantes précautions il n’y avait plus rien à craindre; et que cet enfant qu’on cherchait seul, avait été tué avec les autres. D’ailleurs après avoir vu son père finir sa vie comme il l’avait finie, il devait craindre de continuer ses excès, et de lutter avec lui de cruauté.

« Et il vint demeurer en une ville appelée Nazareth, afin que ce qui avait été dit par le prophète fût accompli : Il sera appelé Nazaréen; » Joseph vient à Nazareth, pour éviter le péril, et pour revoir son pays qui lui était cher; et pour le faire avec plus de sûreté, il en reçoit l’ordre d’un ange. Saint Luc ne dit point que Joseph soit allé là par le commandement de l’ange: mais seulement que la purification (70) de la Vierge ayant été accomplie, ils s’en retournèrent à Nazareth. Que dirons-nous pour concilier ces deux évangélistes, sinon que le retour à Nazareth dont parle saint Luc, précéda la fuite en Egypte: Car Dieu ne leur commanda pas d’aller en Egypte avant la purification, de peur que la loi ne fût violée en quelque chose; mais cette cérémonie une fois accomplie, ils retournèrent d’eux-mêmes à Nazareth, où ils reçurent l’ordre de fuir en Egypte. Et ce fut au retour de ce bannissement que l’ange leur ordonna de demeurer en Nazareth, où ils étaient retournés d’eux-mêmes la première fois, par le plaisir qu’ils avaient de demeurer en leur pays. Comme ils n’étaient venus à Bethléem que pour obéir au commandement de l‘empereur, sans y trouver presque de lieu pour s’y loger : aussitôt ils s’en retournèrent à Nazareth; c’est pourquoi l’ange au retour de l’Egypte pour les mettre plus en repos, les renvoie encore en leur pays. Ce qui ne se fait pas sans une grande raison, puisque les- prophètes l’avaient prédit: « Afin d’accomplir, » dit l’Evangile, « ce qui avait été prédit par les prophètes : Il sera appelé Nazaréen. »

Quel est le prophète qui a dit cela? Ne soyez point en ceci trop curieux ni trop pointilleux. Car il y a beaucoup de prophéties qui se sont perdues, comme on en peut juger par le livre des Paralipomènes. La négligence et la paresse des Juifs a laissé perdre beaucoup de livres saints, comme leur impiété en a brûlé et détruit un grand nombre. Le prophète Jérémie se plaint de leur impiété; et leur négligence est attestée dans le quatrième livre des Rois, où il est marqué qu’après un long temps on eut peine à trouver le livre du Deutéronome, qui avait été caché en terre, et dont les caractères étaient presque effacés. Si lorsque leur pays était en paix, ils ont laissé périr ces livres si saints: combien l’auront-ils fait davantage au milieu de tant d’irruptions des peuples étrangers? Rien n’est plus certain, les prophètes avaient prédit que Jésus-Christ serait appelé Nazaréen, » et c’est pourquoi les apôtres lui donnent souvent ce nom.

Les Juifs étaient donc excusables, me direz-vous, de ne pouvoir comprendre la prophétie de Bethléem? Nullement. C’était au contraire cela même qui devait exciter leur curiosité, ils auraient dû chercher à concilier entre eux des oracles qui paraissaient se combattre. C’est le nom de Nazareth qui détermina Nathanaël à s’enquérir de Jésus, et il vint disant: «Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth? » (Jean, I, 46.) Car ce lieu était petit et méprisable; et non-seulement ce lieu, mais tout le pays de la Gaulée. C’est pourquoi les Pharisiens dirent à Nicodème : « Lisez bien l’Ecriture, et vous trouverez qu’il ne doit point sortir de prophète de la Galilée. » (Jean, VII,12.) Cependant Jésus-Christ ne rougit point d’être appelé de ce nom, pour nous faire voir qu’il n’a nul besoin de tout ce qui paraît grand selon les hommes. Il choisit ses apôtres eu Galilée, pays méprisé des Juifs, pour ôter toute excuse aux personnes lâches, et pour leur apprendre que rien de tout ce qui est extérieur ne leur peut nuire, s’ils s’appliquent sérieusement à la vertu. C’est pourquoi le Fils de Dieu n’a point voulu avoir de maison qui fût à lui : « Le Fils de l’homme, » dit-il, « n’a pas où reposer sa tête. » (Matth. VIII, 20.) C’est pour ce même sujet qu’il s’enfuit lorsqu’Hérode le veut tuer; qu’étant né il est mis dans une crèche; qu’il demeure dans une hôtellerie, et qu’il choisit une mère pauvre pour nous accoutumer à ne point rougir de toutes ces choses; pour nous apprendre, dès son entrée en ce monde, à fouler aux pieds tout l’orgueil du siècle, et à ne rechercher que les biens de l’âme qui sont les vertus?

5. Pourquoi, semble-t-il nous dire, être si fier de votre patrie, puisqu’en quelque lieu de la terre que vous soyez, je vous commande d’y demeurer comme un étranger; puisque si vous m’obéissez, vous pouvez devenir si grand, que tout le monde ensemble ne sera pas digne de vous? Pouvez-vous estimer ces choses, après que les philosophes païens les ont si méprisées, et qu’il les ont considérées comme étant hors de nous, et comme ne devant tenir que le dernier rang dans les biens du monde?

Cependant saint Paul, dites-vous, ne rejette pas ces avantages, lorsqu’il dit : « Quant à l’élection divine Dieu les aime, à cause des « patriarches qui sont leurs pères. » (Rom. XI, 28.) Mais considérez je vous prie, à qui saint Paul parle; et de qui il parle, et en quel temps. Il écrit à des païens, qui, devenus fidèles, s’enorgueillissaient de leur foi, traitaient les Juifs avec mépris , et les voulaient comme retrancher du rang des fidèles. C’est pourquoi saint Paul tâche de réprimer leur orgueil, et d’exciter en même temps les Juifs à la foi, et de les encourager à embrasser le culte de (71) Jésus- Christ. Mais lorsqu’il parle des plus grands hommes de l’Ancien Testament, voyez ce qu’il en dit: « Ceux, » dit-il, « qui parlent de la sorte font bien voir qu’ils cherchent leur patrie. Que s’ils avaient dans l’esprit celle d’où ils étaient sortis, ils auraient eu assez de temps pour y retourner; mais ils en désirent une meilleure, qui est la patrie céleste. » (Hébr. II, 14,15.) Et un peu auparavant: « Tous ceux-ci sont morts dans la foi « n’ayant point reçu les biens que Dieu leur avait promis; mais les voyant et comme les «saluant de loin. » (Ibid. 13.)

Saint Jean dit aussi à ceux qui venaient à son baptême: « Ne dites point: Nous avons Abraham pour père. » (Luc, III, 2.) Et saint Paul: « Tous ceux qui sont d’Israël ne sont pas Israélites, et les enfants de la chair ne sont pas les enfants de Dieu. » (Rom. IX, 6.) Quel avantage ont tiré les fils de Samuel d’avoir été les enfants d’un tel père, sans être les héritiers de sa vertu? De quoi a-t-il servi aux enfants de Moïse de l’avoir eu pour père, puisqu’ils ont dégénéré de son zèle? C’est pourquoi ils ne furent point les successeurs de son autorité après sa mort, parce qu’ils s’étaient contentés d’être ses enfants de nom; et le gouvernement du peuple passa aux mains d’un autre qui était son fils, non par sa naissance, mais par sa vertu. Timothée était fils d’un païen, en quoi son origine lui a-t-elle nui? Quel gain le fils de Noé a-l-il retiré de la vertu de son père, puisque de libre qu’il était, il n’a pas laissé de devenir esclave? Illustre exemple qui prouve que la noblesse du père ne suffit pas toujours à préserver le fils de toute déchéance; le déréglement de la volonté prévalut alors sur la loi de la nature, et non-seulement priva ce fils coupable des avantages de sa naissance, mais lui fit perdre jusqu’à la liberté.

Esaü n’était-il pas aussi fils d’Isaac, et chéri très particulièrement de son père? Isaac ne voulait-il pas lui donner sa bénédiction comme à son aîné; ce qui portait aussi Esau à lui complaire en toutes choses? Cependant parce qu’il était méchant, ces avantages ne lui servirent de rien. Quoique la nature lui eût donné le droit d’aînesse, et que son père voulût le lui conserver, il perdit tout, parce qu’il n’avait pas Dieu pour lui. Mais, pour ne point parler davantage de quelques particuliers, les Juifs ont été les enfants de Dieu, et cependant ce titre si glorieux leur a été inutile. Si donc ceux mêmes qui deviennent enfants de Dieu, à moins que de répondre à la dignité d’une si haute naissance, en sont encore punis davantage: comment pouvez-vous vous vanter de la noblesse de vos pères et de vos ancêtres?

Ce que je dis n’est pas moins vrai dans le Nouveau que dans l’Ancien Testament: « Tous ceux qui l’ont reçu, » dit saint Jean, « ont eu de Dieu la puissance de devenir les enfants de Dieu. » (Jean, I, 12.) Cependant saint Paul déclare que cette divine adoption sera inutile à plusieurs d’entre eux, lorsqu’il dit : « Si vous vous faites circoncire, Jésus-Christ ne vous servira de rien. » (Gal. V, 2.) Que s’il ne sert de rien d’être à Jésus-Christ à ceux qui ne veillent pas à la garde de leurs âmes, de quoi leur pourra-t-il servir d’être nés d’un homme? Ne soyons donc orgueilleux ni de notre naissance, ni de nos richesses, et méprisons ceux qui ont cet orgueil.

Ne soyons pas honteux d’être pauvres, travaillons à devenir riches en bonnes oeuvres. Fuyons cette pauvreté, qui est la compagne des vices, et qui réduisit à une si extrême indigence le riche de l’Evangile. Car il ne put pas seulement obtenir une goutte d’eau, quoiqu’il la demandât avec tant d’instance. Quel est l’homme parmi nous qui soit aussi pauvre que ce riche l’était alors? Ceux-mêmes qui meurent de faim ont au moins de l’eau, et non seulement par gouttes, mais en abondance, sans parler des autres soulagements. Mais ce mauvais riche est pauvre, jusqu’à n’avoir pas même cette goutte qu’il demande; et ce qui est encore plus horrible, jusqu’à n’avoir pas le moindre soulagement dans ses maux.

Pourquoi avons-nous tant d’avidité pour les richesses, puisqu’elles ne peuvent nous faire acquérir le ciel? Si un roi de La terre déclarait que nul d’entre les riches ne serait en honneur dans sa cour, et n’y aurait aucune charge, tout le monde ne renoncerait-il pas aux richesses? Quoi ! le danger d’être mal à la cour d’un prince, nous rendrait les richesses méprisables ; et quand le roi du ciel nous crie tous les jours: « Qu’il est difficile qu’un riche entre dans les cieux, » nous hésitons, et nous ne renonçons pas à tout, pour pouvoir entrer avec confiance dans ce royaume éternel?

6. Après cela serons-nous excusables d’amasser ainsi avec tant d’ardeur ce qui ne peut servir qu’à nous fermer la porte du ciel? Mais (72) nous n’amassons pas seulement cet argent dans nos coffres, nous le cachons encore dans la terre, lorsque nous pourrions le donner à Dieu, qui nous le conserverait pour l’autre vie? N’êtes-vous pas semblables à un laboureur, qui ayant reçu du blé pour le semer dans une terre bien préparée, le jetterait dans un lac où il périrait aussitôt, bien loin d’y pouvoir porter aucun fruit?

Mais que disent ces personnes, lorsque nous leur faisons ce reproche? Ce n’est pas pour nous une petite consolation, disent-elles, de voir chez nous ces trésors en assurance. C’est au contraire une grande consolation de savoir qu’on n’a point de trésor à garder chez soi. Car si vous ne craignez plus la famine, vous ne pouvez néanmoins éviter d’autres craintes plus fâcheuses; la mort, la guerre, et les violences secrètes de vos ennemis. S’il arrive une famine, le peuple, pressé par le besoin, viendra à main armée envahir votre demeure. Ainsi vous contribuez vous-même par votre avarice à affamer toute une ville, et vous exposez votre maison à un plus grand mal que n’est celui que la faim et la pauvreté vous auraient pu faire.

Je n’ai point encore ouï dire de notre temps, que quelque pauvre soit tout à coup mort de faim. Il y a une infinité de remèdes contre ce mal. Mais je puis faire voir combien de personnes ont été tuées, ou en secret ou en public, pour leurs biens et leurs richesses, ou pour des sujets semblables. On en voit mille. exemples dans les rues, dans les places publiques, et dans les, lieux même où l’on exerce la justice. Toute la terre en est pleine. Mais que dis-je, toute la terre? La mer même est très souvent teinte du sang de ceux qui, y vont chercher des richesses. Tel s’expose sur la mer pour chercher de l’or, qui y trouve un pirate qui le tue pour avoir cet or. Ainsi le même désir des richesses, qui fait l’un marchand, fait l’autre pirate et homicide. Qu’y a-t-il donc de plus perfide que l’argent, puisqu’il engage tant de monde, ou à des bannissements volontaires; ou à des périls extrêmes, ou à des morts sanglantes et malheureuses ? « Qui aura compassion, » dit l’Ecclésiaste, «de l’enchanteur qui est mordu d’un serpent? »(EcclXXII, 13.) Il faudrait au moins que la connaissance qu’ont les hommes de la cruelle domination de l’avarice, les empêchât de s’y soumettre, et les délivrât d’une passion si violente et si tyrannique. Mais comment cela se peut-il faire, me dites-vous? Vous le ferez si vous substituez à cet amour de l’or, un autre amour, le désir des choses du ciel. Celui qui soupire après ce royaume, se rit de la passion de l’avarice. Le véritable serviteur de Jésus-Christ ne sera jamais l’esclave, mais le maître de l’argent. Car pour l’ordinaire l’argent poursuit qui le fuit; et fuit qui le cherche. II respecte moins celui qui le souhaite que celui qui le méprise. Il se moque de celui qui court après lui; et non-seulement il s’en moque, mais il le charge de mille chaînes.

Rompons, mes Frères, ces fers si pesants. Pourquoi asservissez-vous une âme raisonnable à une matière morte et sans raison, qui est la mère de mille maux? Mais, ô folie inconcevable des hommes ! nous faisons la guerre à l’avarice en paroles, et elle nous assujétit en effet. Elle nous traîne partout après elle comme des âmes vénales; et comme des esclaves qu’elle a achetés avec de l’argent. Y a-t-il rien au monde de plus honteux et de plus infâme pour des chrétiens? si nous ne pouvons pas nous élever au-dessus d’une matière sans âme et sans mouvement, comment pourrons-nous vaincre ces puissances spirituelles qui nous attaquent? Si nous ne pouvons mépriser un peu de terre, et quelques petites pierres qui ont de l’éclat; comment nous assujétirons-nous les principautés et les puissances? Comment pourrons-nous pratiquer la chasteté, si nous ne pouvons résister à l’avarice? Si l’éclat de l’argent nous fasciné, comment résisterons-nous à l’attrait d’un beau visage? Il y en a même qui sont tellement passionnés pour l’argent, qu’ils ne peuvent le regarder sans en être transportés, et qu’ils disent en plaisantant « que la vue de l’or est la joie des yeux. » Ne faites pas de ces plaisanteries, ô homme. Rien au contraire n’est plus pernicieux pour les yeux du corps et de l’âme, qu’un regard de convoitise jeté sur l’argent. C’est un tel regard qui a éteint les lampes des vierges folles, et qui les a exclues de la chambre de l’époux. Cette vue de l’or que vous dites être si agréable aux yeux, est ce qui a aveuglé Judas, qui lui a fermé le coeur pour ne pas se rendre à la voix de son maître; qui l’a contraint de se tuer et de se perdre lui-même; et qui a fait tomber en même temps ses entrailles sur la terre, et son âme dans l’enfer. (73)

Qu’y a-t-il de plus funeste que cette passion? Qu’y a-t-il de plus dangereux? Je ne parle point de la matière même de l’or, je ne parle que du désir furieux qu’ont les hommes de le posséder. C’est cette , passion qui rougit si souvent la terre du sang des hommes, qui la remplit de meurtres; et qui est plus cruelle que les bêtes les plus farouches. Car elle met en pièces tous ceux qu’elle possède, et ce qui est effroyable, elle les déchire sans qu’ils le sentent. Nous devrions, lorsque nous sommes exposés à ses violences, tendre la main à ceux qui passent, et les appeler à notre secours, et nous nous tenons au contraire heureux de ce qu’elle nous dévore, et nous aimons ses blessures, ce qui est le comble de tous les maux. Pénétrons-nous donc de ces vérités si utiles; fuyons cette maladie incurable ; guérissons ces morsures envenimées; et retirons-nous bien loin d’une peste si dangereuse: afin de pouvoir mener ici une vie tranquille, et obtenir un jour les trésors du ciel par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui est au Père, ainsi qu’à l’Esprit-Saint la gloire, la force, et l’honneur maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen.

HOMÉLIE X: « EN CE TEMPS-LA JEAN-BAPTISTE VINT PRECHER AU DESERT DE LA JUDEE - EN DISANT : FAITES PENITENCE, CAR LE ROYAUME DES CIEUX EST PROCHE, » ETC. (CHAP. III, 1, JUSQU’AU VERSET 7.)

ANALYSE

1. Pourquoi le Christ se fait baptiser à l’âge de trente ans. 2. Saint Jean et son Baptême.

3. Accord de saint Jean-Baptiste et du prophète Isaïe.

4. Genre de vie de saint Jean-Baptiste.

5. La pénitence et les délices.

6. Saint Chrysostome exhorte son peuple à la vie réglée, à la pénitence, à la patience dans les afflictions.

 

1. Quel est ce temps dont parle l’Evangéliste? Car il ne marque pas le temps auquel Jésus étant encore enfant vint à Nazareth, puisque saint Jean ne vint que près de trente ans après, comme saint Luc le témoigne. Comment donc l’Evangéliste dit-il, « en ce temps-là? » L’Ecriture se sert d’ordinaire de cette manière de parler, non seulement lorsqu’elle joint une histoire à une autre qui l’avait immédiatement précédée, mais encore lorsqu’elle parle de choses qui ne sont arrivées que longtemps après.

C’est ainsi que, Notre-Seigneur étant assis sur la montagne des Oliviers, ses disciples l’interrogèrent touchant la captivité de Jérusalem, et son dernier avènement, deux choses, vous le savez, très-éloignées l’une de l’autre. Et néanmoins après que Jésus-Christ eut achevé de leur parler de la destruction de Jérusalem, en passant du premier sujet au second, il dit:

«Alors» il arrivera, etc, ne voulant pas dire que ces deux événements se suivraient sans intervalle, mais seulement que le dernier arriverait en son temps. C’est dans le même sens qu’on doit prendre ici ces paroles: « En ce temps-là, » par lesquelles l’évangéliste n’entend nullement exprimer la succession non interrompue des deux événements ; mais seule-ment distinguer le temps du second d’avec celui du premier.

Pourquoi Jésus-Christ laisse-t-il passer trente ans avant que de se faire baptiser? C’est parce qu’après son baptême, il devait anéantir la loi. Il voulut d’abord s’y assujétir entièrement, (74) et l’accomplir avec exactitude jusqu’à l’âge de trente ans, âge qui comporte tous les péchés que l’homme peut commettre, afin qu’on ne pût pas dire qu’il avait aboli la loi, parce qu’il n’avait pu l’accomplir. Car tout âge n’est pas attaqué par toutes sortes de vices. Les premières années de la vie sont remplies d’imprudence et de faiblesse d’esprit. L’âge un peu plus avancé, est plus sujet aux plaisirs et aux passions: et le reste de la vie est principalement exposé à l’avarice. C’est pour ce sujet que Jésus-Christ attend jusqu’à trente ans ; qu’il passe par la suite de tous les âges, en y accomplissant la loi très exactement; et qu’il vient enfin au baptême, dernière observance qui doit compléter sa soumission à la loi antique. Je dis que le baptême était la dernière prescription légale qui lui restât à remplir, et j’en trouve la preuve dans ce qu’il dit lui-même à saint Jean: «Il faut que nous accomplissions ainsi toute la justice; » comme s’il disait: Nous avons jusqu’ici accompli tout ce qui est commandé par la loi, sans violer la moindre de ses prescriptions. Il ne reste plus que cette seule satisfaction à lui accorder, il faut donc encore nous y soumettre afin d’accomplir ainsi toute justice. Car Jésus-Christ appelle ici « justice, » l’accomplissement de toutes les ordonnances légales. C’est donc pour cette raison, comme nous venons de le faire voir, que Jésus-Christ vient aujourd’hui recevoir le baptême.

Mais d’où est venue l’institution de ce baptême? Car saint Luc marque clairement que le fils de Zacharie ne l’a pas établi de lui-même, mais par .le mouvement de Dieu:« Dieu, » dit cet évangéliste, « fit entendre sa parole, c’est-à-dire son ordre, à Jean fils de « Zacharie. » (Luc, III, 2.) Et saint Jean dit de lui-même: « Celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau, m’a dit : Celui sur qui vous verrez descendre et demeurer le Saint-Esprit, est celui qui baptise par le Saint-Esprit. » (Jean I, 23.)

Pourquoi donc Dieu l’envoie-t-il baptiser ? Il nous le déclare lui-même, lorsqu’il dit: « Pour moi je ne le connaissais pas; mais je suis venu baptiser dans l’eau, afin qu’il soit connu dans Israël. » (Ibid. 31.) Mais si c’était là l’unique cause de son baptême, pourquoi saint Luc dit-il: « Que Jean vint dans tout le pays proche du Jourdain, prêchant le baptême de pénitence pour la rémission des péchés; » quoique ce baptême ne donnât pas la rémission des péchés, qui était réservée à celui, que Jésus-Christ a institué depuis? Car c’est en ce second baptême, que nous avons été ensevelis avec Jésus-Christ, et que notre vieil homme a été crucifié avec lui, et avant la croix de Jésus-Christ, il n’y a point eu de rémission des péchés, grâce qui est toujours attribuée au sang du Sauveur, comme saint Paul l’assure par ces paroles: « Vous avez été lavés, vous avez été sanctifiés (I Cor. VI, 11), e non par le baptême de Jean, « mais au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et par l’esprit de notre Dieu. » Et le même apôtre dit ailleurs : «Jean a prêché le baptême de la « pénitence. » Il ne dit pas de la rémission des péchés, « afin qu’on crût en celui qui devait venir après lui. » (Act. XIII, 24.) Car, avant que l’hostie eût été offerte, que le Saint-Esprit fût descendu, que le péché eût été payé, l’inimitié entre Dieu et les hommes détruite, la malédiction levée, comment la rémission eût-elle pu avoir lieu?

2. Pourquoi donc l’évangéliste dit-il, « pour la rémission des péchés? » Les Juifs avaient le coeur si dur, qu’ils n’avaient pas même le sentiment de leurs péchés. Leur aveuglement était tel, que, plongés dans les plus grands désordres, ils ne laissaient pas de se croire justes. C’est ce qui a été la principale cause de leur perte, et ce qui les a le plus empêchés d’embrasser la foi. Saint Paul leur fait ce reproche, lorsqu’il dit: « Qu’ayant ignoré la justice de Dieu, et cherchant à établir leur propre justice, ils n’ont pas été soumis à celle de Dieu. » (Rom. X, 3.) Et ailleurs: «Que dirons-nous donc, sinon que les Gentils qui ne cherchaient point la justice, ont trouvé et embrassé la justice, et que les Juifs au contraire qui recherchaient la loi de la justice, ne sont point parvenus à la loi de la justice? Pourquoi cela? Parce qu’ils ne l’ont pas recherchée par la foi, mais comme s’ils eussent pu y parvenir par les oeuvres de la loi. » (Rom. XIX, 30.)

Comme c’était là la source de tous les maux des Juifs, saint Jean vient principalement pour les faire rentrer en eux-mêmes, et pour les rappeler à la connaissance de leurs fautes. Sa vie même et son vêtement prêchait la pénitence, et s’accordait parfaitement avec sa prédication, puisqu’il ne leur disait autre chose que ces paroles: « Faites de dignes fruits (75) « de pénitence. » (Matth. III, 8.) Saint Paul nous enseigne que ce qui a éloigné les Juifs de Jésus-Christ, c’est de n’avoir pas voulu reconnaître et condamner leurs péchés. Comme le souvenir et le regret de leurs fautes était le plus puissant aiguillon qui pût les porter à désirer un Sauveur, c’est pourquoi Jean vient au monde pour les faire entrer dans une disposition si sainte. Il les exhorte d’avoir recours à la pénitence, non pas pour être punis de leurs crimes, mais afin que leur pénitence les rendant plus humbles, et que s’accusant eux-mêmes de leurs désordres, ils se hâtassent de courir au pardon que Dieu leur offrait.

C’est ce que l’Evangile marque très-exactement. Car après avoir dit: « Qu’il était venu prêcher le baptême de la pénitence dans le « désert de la Judée. » (Luc, III, 3.) Il ajoute aussitôt: « Pour la rémission des péchés; »comme s’il disait, qu’il est venu pour les exhorter à confesser leurs péchés, et à en faire pénitence, non pas pour les en punir, mais pour leur en faire recevoir plus aisément la rémission. Car s’ils ne se fussent point condamnés eux-mêmes, ils n’eussent point eu recours à la grâce; et ne cherchant point la grâce du Sauveur, ils n’eussent pu obtenir la rémission de leurs péchés. Le baptême de saint Jean était donc une préparation à celui de Jésus-Christ. Et c’est pour ce sujet que l’Evangile ajoute: « Afin qu’ils crussent en celui qui devait venir après lui, » marquant ainsi une autre raison du baptême qu’il prêchait. Car il n’eût pas été convenable que saint Jean allât de maison en maison mener Jésus-Christ comme par la main, et exhorter chacun en particulier de croire en lui; mais il fallait qu’en présence de tout le monde et à la vue de tous, cette voix de tonnerre descendît du ciel, et que tout le reste s’accomplît comme il l’a été.

C’est donc dans ce dessein que Jean est venu baptiser. Car la réputation de celui qui baptisait, et le sujet pour lequel il le faisait, attirait en foule tout le peuple au Jourdain, comme à un théâtre célèbre. Il commence par réprimer leur orgueil. Il leur persuade de ne point avoir des sentiments élevés d’eux-mêmes : et il leur représente qu’ils s’exposent aux plus grands supplices, s’ils ne font une prompte pénitence, et si, renonçant à cette vanité qu’ils tiraient d’être sortis d’Abraham et de leurs autres aïeux, ils ne recevaient de tout leur coeur la grâce de Jésus-Christ.

Il leur parlait en un temps où non-seulement la grandeur, mais encore la présence de Jésus-Christ était cachée aux hommes, et quelques-uns même le croyaient mort et enveloppé dans ce massacre de Bethléem. S’il se montra dès l’âge de douze ans dans le temple, ce ne fut que pour un moment, et il rentra aussitôt dans sa vie obscure et cachée. Il avait donc besoin pour se faire connaître sur la terre d’un début éclatant, et qui fît beaucoup de bruit. C’est dans ce dessein que saint Jean commence à leur dire clairement des choses que jamais les Juifs n’avaient entendues des prophètes, ni d’aucune autre personne. Il ne leur parle plus comme on avait toujours fait, d’un bonheur terrestre et passager. Il leur annonce le royaume des cieux et par ce royaume il marque le premier et le second avènement de Jésus-Christ.

Mais d’où vient qu’il parlait ainsi aux Juifs, puisqu’ils ne comprenaient pas ce qu’il disait? Saint Jean répondrait ainsi lui-même à cette demande : Je leur parle de ce qu’ils ne comprennent pas, afin que l’obscurité même de ce que je leur dis les réveille, et les porte à rechercher celui que je leur annonce. Nous voyons aussi qu’il a tellement tâché de les animer et de relever leurs espérances, que les publicains et les soldats même venaient lui demander ce qu’ils devaient faire pour régler leur vie : ce qui fait bien voir qu’ils s’étaient déjà dégagés des soins de la terre, qu’ils jetaient la vue sur des biens plus grands, et qu’ils s’occupaient l’esprit de ce qui devait arriver un jour. Car tout ce qu’ils voyaient dans saint Jean, et tout ce qu’ils lui entendaient dire, les portait à des sentiments plus purs et plus élevés.

Représentez-vous, je vous prie, quel étrange prodige c’était de voir paraître tout d’un coup sur le bord du Jourdain un homme qui venait de passer trente années dans le fond d’un désert, qui était fils d’un pontife, qui s’était toujours privé des choses les plus nécessaires à la vie et qui, admirable en toutes choses, était encore recommandable par le témoignage et par l’éloge du prophète Isaïe qui semblait dire clairement : Voilà celui que je vous ai prédit il y a si longtemps et que je vous ai marqué comme devant crier et prêcher dans le désert. Les prophètes avaient pris le soin d’annoncer si exactement tout ce qui se devait faire alors, qu’ils ne s’étaient pas contentés (76) de parler du Maître, mais qu’ils avaient dit même beaucoup de siècles auparavant quel devait être son précurseur, qu’ils n’avaient pas seulement marqué sa personne , mais même le lieu où il devait demeurer, la prédication qu’il devait faire et le fruit qu’elle devait produire parmi le peuple.

3. « C’est lui dont il a été dit parle prophète Isaïe. On entendra dans le désert la voix de celui qui crie : Préparez la voie du Seigneur, rendez droits ses sentiers. » Il est bon de considérer le rapport qui se trouve sinon dans les paroles, du moins dans les pensées d’Isaïe et de saint Jean. Isaïe dit de saint Jean, que lorsqu’il viendra il criera : « Préparez la voie du Seigneur, rendez droits ses sentiers. » (Is. XL, 3.) Et saint Jean disait : « Faites de dignes fruits de pénitence. » (Luc, III, 8.) Vous le voyez, et la prédiction d’Isaïe et la prédication de Jean montraient une seule et même chose, savoir : que Jean était le précurseur du Messie et qu’il lui pré parerait la voie, non en donnant la grâce et en remettant les péchés; mais en disposant les coeurs à recevoir le Seigneur et le Dieu de l’univers.

Saint Luc va plus loin, il ne se contente pas de rapporter seulement le commencement de la prophétie, il y ajoute encore la suite : « Toute vallée, » dit-il, «sera remplie, et toute montagne et toute colline sera abaissée. Les chemins tortus deviendront droits, et les raboteux seront aplanis et tout homme verra le Sauveur envoyé de Dieu. »(Luc, III, 5.) Voyez-vous comme le prophète embrasse tous les événements, et le concours du peuple, et l’heureux changement qui devait s’opérer, et la facilité de la doctrine, et la cause qui devait tout mettre en mouvement? Isaïe s’exprime allégoriquement à la manière des prophètes. Car en disant : « Que toute vallée sera remplie et « que toute montagne et toute colline sera abaissée, et que les chemins tortus deviendront droits et que les raboteux seront aplanis (Luc, III, 5), » il montre les humbles élevés, les grands abaissés, et ,les rigueurs et les difficultés de la loi ancienne cédant à la douceur et à la facilité de la loi de l’Evangile. Ce ne sont plus, dit-il, les peines et les travaux qu’on vous présente, mais on vous offre la grâce et la rémission des péchés, qui vous donnera une grande facilité pour acquérir le salut. Et pour marquer la cause de ces grands biens, il ajoute aussitôt : « Et toute chair verra le Sauveur envoyé de Dieu. » « Toute chair, » dit l’évangéliste; ce ne sont plus seulement les juifs, ni les prosélytes qui le verront, mais la terre et la mer, et généralement tous les hommes. Il entend par ces «chemins tortus, »tout ce qu’il y a de corrompu parmi les hommes, les publicains, les prostituées, les voleurs et les magiciens, qui égarés auparavant ont marché ensuite par un chemin droit. C’est ce que le Fils de Dieu a marqué lui-même, lorsqu’il a dit aux Juifs: « Les publicains et les femmes perdues, vous précéderont dans le royaume des cieux. » (Matth. XXI, 31.)

Le Prophète dit la même chose par une autre expression : « Alors, » dit-il, « les loups et les agneaux viendront paître ensemble. » (Is. LXV, 25.) De même que par ces vallées remplies, par ces collines abaissées, le Prophète a voulu nous marquer l’anomalie des moeurs des hommes changée dans l’uniformité de la vie évangélique, de même par ce passage où il fait paître ensemble les bêtes du caractère le plus opposé,il veut encore nous faire entendre que les moeurs et les habitudes des hommes les plus différentes se réuniront dans la paix et l’harmonie d’une même charité. Et Isaïe montre quelle sera la cause de cette réunion, en disant: « On verra alors celui qui doit être le Prince des nations, et les nations espéreront en lui. » (Is. XI, 40.) C’est encore la même pensée qu’il exprime après par ces autres termes : « Et toute chair verra le Sauveur envoyé de Dieu. » (Is. XXV, 40.) Il fait voir par toutes ces paroles que la connaissance et la vertu de l’Evangile se répandront jusqu’aux extrémités du monde , retirant les hommes de la brutalité de leurs moeurs, amollissant la dureté de leurs coeurs et leur communiquant la douceur et la simplicité des enfants de Dieu.

4. « Or Jean avait un habillement de poils de chameau, une ceinture de cuir autour de ses reins, et pour son manger des sauterelles et du miel sauvage. » Vous voyez comme les prophètes ont dit certaines choses et qu’ils ont laissé aux évangélistes à dire les autres. Saint Matthieu commence donc par les paroles du Prophète et parle ensuite lui-même, et il n’a pas cru inutile de décrire le vêtement du saint Précurseur. C’était en effet une chose admirable, étonnante, de voir que le corps d’un homme fût capable de supporter une vie si (77) dure. Aussi était-ce ce qui attirait le plus les Juifs; ils voyaient revivre en saint Jean le grand prophète Elie, et dans le spectacle qu’ils avaient sous les yeux la mémoire vénérée de ce bienheureux des anciens âges.

La vie même de Jean leur paraissait encore plus admirable. Car Elie allait dans les villes et dans les maisons, et il y trouvait de quoi se nourrir, au lieu que celui-ci avait vécu dans le désert depuis le berceau. Il fallait que le précurseur de Celui qui devait détruire tout l’ancien état de l’homme, la peine, la malédiction, les travaux et la douleur, portât par avance sur lui-même quelques marques de cette grâce nouvelle, et qu’il parût déjà élevé au-dessus des choses auxquelles les hommes avaient été premièrement condamnés. C’est pourquoi. il ne travaille point à la terre; il ne l’ouvre point avec la charrue, il ne mange point son pain à la sueur de son visage, mais il trouve une nourriture sans préparation, un habillement moins recherché que la nourriture et une demeure encore plus aisée que l’un et l’autre. Il n’avait besoin ni de maison, ni de lit, ni de table, ni d’aucune chose semblable. Il faisait éclater dans un corps mortel une vie tout angélique.

Il avait un habit de poil de chameau, pour apprendre aux hommes par son vêtement même à mépriser tout ce qui est humain, à n’avoir rien de commun avec la terre, mais à retourner à cette première noblesse dont le premier homme a joui durant son état d’innocence, avant qu’il fût obligé d’avoir le soin de la nourriture et du vêtement. Ainsi son vêtement était un symbole et de royauté et de pénitence tout ensemble.

Après cela, ne me demandez point où il pouvait avoir pris dans le fond d’un désert cet habit de poil et cette ceinture. Si vous vous arrêtez à ces sortes de questions, vous en ferez encore une infinité d’autres; comment il a pu dans ce désert supporter les rigueurs de l’hiver et les ardeurs de l’été, surtout avec un corps et dans un âge encore tendres; comment une complexion si délicate a pu résister aux incommodités de toutes les saisons, s’accommoder d’une nourriture si nouvelle et souffrir mille autres difficultés qui se rencontrent dans le désert?

Où sont maintenant ces philosophes grecs qui, par une imagination si fausse et si vaine, considèrent comme quelque chose de grand l’impudence d’un cynique? Quelle est cette belle vertu de s’enfermer pour un temps dans un tonneau et de se répandre ensuite dans toute sorte de luxe? de s’orner de bagues de prix, de se faire servir par de jeunes garçons et de jeunes filles, de se faire environner d’une pompe magnifique et de s’abandonner, sous prétexte qu’on est philosophe, dans deux excès si contraires? Saint Jean-Baptiste ne s’est point conduit de cette sorte. Il est demeuré dans le désert comme dans un ciel. Il y a excellé en toutes sortes de vertus, et il a passé du désert dans les villes comme un ange qui viendrait du ciel sur la terre. Ila paru comme un athlète de piété, comme un homme qui méritait d’être couronné aux yeux de toute la terre, comme, un véritable philosophe qui faisait profession d’une philosophie digne du ciel. Et il a été si excellent et si. admirable en un temps où le péché n’était pas encore détruit, ni la loi abolie, ni la mort vaincue; lorsque les portes de l’enfer n’avaient pas encore été brisées et que le démon régnait encore dans le monde. Tant il est Vrai qu’il n’y a rien d’impossible à une âme forte et généreuse, qui entreprend tout avec ardeur et qui s’élève au-dessus de tous les obstacles qu’elle rencontre. Enfin, il s’est conduit dans l’Ancien Testament, comme saint Paul s’est conduit dans le Nouveau.

L’Evangile marque que ce saint portait une ceinture, parce que c’était alors la coutume de nos pères, avant que la mollesse de nos temps eût dégénéré en ces sortes d’habits d’aujourd’hui qui nous font rougir de leur luxe et de, leur délicatesse. On voit par les Actes que saint Pierre et saint Paul usaient de ceintures, selon qu’il est dit du dernier : « Les Juifs lieront celui à qui est cette ceinture. » (Acte XII, 8; XXI, 41.) Elie même en a porté une, comme aussi tous les autres saints, parce qu’ils travaillaient sans cesse, ou qu’ils faisaient des voyages, ou qu’ils s’appliquaient à quelque autre travail utile ou nécessaire à la vie. Ils affectaient de porter une ceinture, pour retrancher de leurs habits toute la vanité et l’orgueil, et pour témoigner à tout le monde qu’ils faisaient profession d’une vie dure et austère. Aussi Jésus-Christ loue particulièrement saint Jean de l’austérité de son habit: « Qu’êtes-vous allés voir dans le désert, » dit-il aux Juifs? « un homme vêtu avec mollesse? Ceux qui sont vêtus magnifiquement et qui vivent (78) dans les délices demeurent dans les palais des rois. » (Luc, VII, 25.)

Si donc, mes frères, un homme dont toute la vie a été si sainte, qui était plus pur que le ciel même, le plus excellent des prophètes, le plus grand de tous les hommes, et qui s’approchait do Dieu avec tant de liberté et de confiance, ne laisse pas néanmoins de souffrir tant de travaux, de mépriser si hautement les délices et de passer toute sa vie dans les rigueurs et dans les austérités, comment pourrons-nous, nous autres, excuser notre délicatesse, puisqu’après tant de grâces que nous avons reçues, après tant de péchés qui nous accablent, nous n’imitons pas la moindre partie de sa pénitence? Nous nous plongeons dans les festins et dans les excès de table; nous recherchons les plus excellents parfums; nous nous habillons comme ces femmes perdues qui montent sur le théâtre; et, dans Cette mollesse générale à laquelle nous nous abandonnons, nous ouvrons cent portes au démon afin qu’il entre dans notre âme et s’en rende maître.

5. « Alors ceux de Jérusalem, de toute la Judée, et de toute la contrée, des environs du Jourdain venaient à lui, et confessant leurs péchés, ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain. » Vous voyez par là quelle force avait la présence de ce saint homme, combien de peuples il s’attirait de toutes parts, et comment il les faisait rentrer en eux-mêmes et se souvenir de leurs péchés. Car c’était un miracle de voir un homme dans un tel habit, qui parlait avec tant de liberté; qui reprenait tous les hommes comme des enfants; et dont le visage même rayonnait de l’éclat d’une grâce tout extraordinaire.

Mais ce qui redoublait encore, leur admiration, c’est qu’il y avait fort longtemps qu’ils n’avaient vu de prophète, car cette grâce leur avait été retirée, et elle apparaissait de nouveau après une longue disparition, c’était encore la prédication de saint Jean qui était nouvelle et fort différente de celle des. autres prophètes. II ne prédisait point comme eux des guerres, des combats, des victoires; ni ces autres fléaux de Dieu, la peste et la famine; les irruptions de Babylone et de la Perse; la captivité de leur ville, ni rien de semblable. Il ne parlait que du ciel, que d’un royaume sans fin, et des supplices de l’enfer.

Le souvenir du massacre encore récent des factieux qui s’étaient rassemblés autour de Judas et de Theudas dans le désert, n’empêchait pas cette foule d’hommes de quitter les villes et les bourgades pour courir aux prédications du nouveau prophète. C’est que les discours de Jean étaient bien différents de ceux de ces imposteurs; il ne portait ceux qui l’approchaient ni à usurper la royauté, ni à la révolte, ni à des entreprises nouvelles; mais il ne pensait qu’à les faire entrer dans le royaume du ciel. Il ne les retenait point auprès de lui, il ne les emmenait point dans le désert, mais après les avoir baptisés et instruits de la plus haute sagesse, il les renvoyait chez eux. Il ne leur apprenait qu’à mépriser tout ce qui est de la terre, qu’à désirer les biens éternels, et à les rechercher chaque jour avec plus d’ardeur.

6. Tâchons, mes frères, d’imiter ce Saint; renonçons à toute sorte d’excès et de débauches, et réduisons-nous à une vie sobre et tempérante. Voici le temps solennel de la pénitence qui approche, tant pour ceux qui ont été baptisés, que pour les catéchumènes : pour les baptisés, afin qu’ayant fait pénitence ils soient reçus à la participation des mystères sacrés ; pour les catéchumènes, afin que les taches de leurs péchés étant effacées par les eaux du baptême, ils approchent de la table du Seigneur avec une conscience pure. Quittons donc nos débauches et nos dissolutions. Car les larmes de la pénitence, et les plaisirs du corps ne peuvent s’accorder ensemble. Que la vie de saint Jean-Baptiste, son habit, son manger, et sa demeure, nous servent d’instruction et d’exemple.

Mais quoi, me direz-vous, voulez-vous nous obliger à mener une vie si austère et si pénible? Je ne vous y oblige pas absolument, mais je vous’ conseille et vous exhorte do l’embrasser. Que si vous ne pouvez pas la suivre, faites au moins paraître des actions, de pénitence en demeurant dans les villes. Car le jugement est proche, et, quand il serait éloigné, on ne devrait pas vivre avec moins de crainte, puisque la fin particulière de chacun de nous nous tient lieu de la fin générale du monde. Mais pour vous montrer qu’il est proche, et à notre porte, écoutez saint Paul qui dit : « La nuit est avancée et le jour approche. » (Rom. III, 12.) Et en un autre endroit: « Celui qui doit venir viendra et ne tardera point. » (Hébr. x, 37.)

Il est certain que, nous voyons déjà presque arrivés les signes qui semblent comme appeler (80) ce jour-là. «Cet Evangile, » dit le Fils de Dieu, « sera prêché par tout le monde en témoignage « à toutes les nations. » (Matth. XXIV, 44.) Comprenez bien cette parole: l’auteur sacré ne dit pas que le dernier jour viendra lorsque l’Evangile aura été « cru », mais prêché par toute la terre. Quant à ce terme: « En témoignage, » il signifie pour l’accusation, pour la conviction, et pour la condamnation de tous ceux qui n’auront pas cru. Nous entendons ces paroles, nous voyons ces signes, et néanmoins nous sommeillons toujours, tout occupés à considérer des fantômes, comme si nous étions assoupis dans l’obscurité d’une nuit profonde. Sont-elles, en effet, autre chose que des fantômes les choses de la vie présente, heureuses ou malheureuses?

Commencez donc, je vous prie, à vous réveiller. Ouvrez les yeux pour regarder le soleil de justice. Celui qui dort, ne peut voir le soleil, ni réjouir ses yeux par la beauté de ses rayons. S’il voit quelque chose, il ne le voit qu’en songe. C’est pourquoi nous avons grand besoin de la confession, de la pénitence, et de beaucoup de larmes; tant parce que nous ne sommes point touchés de regrets lorsque nous péchons, que parce que nous commettons de grands péchés, des péchés qui ne méritent point de pardon. Plusieurs de ceux qui m’entendent, savent que ce que je dis est véritable. Toutefois bien que nos crimes ne méritent point de pardon, ne laissons pas de faire pénitence, et nous recevrons la couronne.

La pénitence dont je parle, ne consiste pas seulement à s’abstenir du mal que l’on faisait, mais ce qui est encore meilleur, à faire de bonnes oeuvres. « Faites, » dit saint Jean-Baptiste, « de dignes fruits de pénitence. » (Matth, III, 8.) Et comment les ferons-nous? Si nous faisons des actions contraires aux péchés passés. Par exemple, vous avez pris le bien d’autrui; donnez désormais de votre bien propre. Vous avez vécu longtemps dans la fornication; abstenez-vous même de votre femme durant le temps que l’Eglise ordonne de s’en séparer, et exercez-vous à la continence. Avez-vous médit de votre prochain, lui avez-vous fait violence en sa personne? Bénissez désormais ceux qui. médiront de vous, et rendez de bons offices pour les violences qu’on’ vous aura faites. Car pour nous guérir, il ne suffit pas de tirer le fer de la plaie, il faut encore appliquer des remèdes sur le mal. Avez-vous fait des excès de bonne chair et de vin? Jeûnez et buvez de l’eau, et travaillez à retrancher la corruption qui vous en est demeurée. Avez-vous regardé la beauté d’une femme avec des yeux impudiques? Ne voyez plus désormais aucunes femmes, afin que vous soyez plus en sûreté. « Abstenez-vous du mal, » dit l’Ecriture, «et faites le bien; défendez à votre langue de parler mal, et à vos lèvres de dire des paroles trompeuses. » (Ps. XXXIII, 12.)

Mais quel est ce bien, dites-vous, que vous nous ordonnez de faire? « Cherchez la paix, » ajoute le Prophète, « et poursuivez-la. » (Ibid.) Je n’entends pas seulement cette paix qui est avec les hommes; mais celle que nous devons avoir avec Dieu. Et c’est avec grande raison que le Prophète nous commande de la poursuivre, puisqu’elle a été comme chassée et bannie du monde et, qu’ayant quitté la terre, elle est retournée au ciel. Mais nous pouvons encore l’en faire descendre et la rappeler ici-bas, si nous voulons renoncer pour jamais à la colère, à la vanité, à l’orgueil et à toutes les autres passions semblables, qui sont comme autant d’obstacles à la paix; pour vivre ensuite dans la modération et la pureté. Car il n’y a rien de plus dangereux que l’audace et que la colère. Cette passion rend les hommes tout ensemble orgueilleux et serviles, odieux et ridicules, et devient ainsi la source de deux vices contraires, l’arrogance et l’adulation. C’est pourquoi si nous nous guérissons de cet emportement de la colère, nous pourrons alors être humbles sans abaissement et élevés sans présomption. L’excès de nourriture produit la mauvaise mixtion des humeurs dans le corps humain, et lorsque les éléments dont celui-ci se compose ont cessé d’être en harmonie, il s’ensuit des maladies graves qui amènent la mort: eh bien t le même phénomène se remarque aussi dans nos âmes.

7. Retranchons pour jamais, mes chers frères, et rejetons cette intempérance de notre âme. Prenons le breuvage salutaire d’une modération sainte, et demeurons toujours dans une vie égale et bien réglée. Appliquons-nous à la prière avec persévérance, et quoique nous ne recevions pas aussitôt de Dieu ce que nous lui demandons, ne laissons pas de le lui demander toujours, afin que nous méritions enfin de le recevoir. Le dessein de Dieu n’est pas de différer à nous accorder ce que nous lui demandons; et s’il le fait quelquefois, c’est (80) par un artifice de son amour, pour nous rendre plus assidus auprès de lui, et plus attachés à la prière. Il use de ces délais, et souvent même il permet qu’il nous arrive des tentations et des maux, pour nous obliger à avoir sans cesse recours à lui et à demeurer en lui comme dans notre asile.

Nous voyons tous les jours un exemple de cette conduite dans les pères et les mères qui ont le plus de tendresse pour leurs enfants. Lorsqu’ils voient qu’ils quittent leur compagnie pour aller jouer avec les enfants de leur âge, ils commandent à leurs serviteurs de leur représenter des choses qui les étonnent et qui les épouvantent: afin que cette frayeur même les oblige de s’aller jeter entre les bras de leur mère. Ainsi Dieu nous menace souvent des plus grands maux, non pour nous les faire souffrir, mais pour nous obliger à nous jeter dans son sein. Et lorsqu’il voit que nous sommes revenus à lui, il dissipe aussitôt toutes ces craintes. Si nous avions assez de force pour nous conduire avec autant de sagesse dans la prospérité que dans l’adversité, nous n’aurions aucun besoin de ces épreuves.

Mais pourquoi m’arrêté-je à parler de nous, puisque nous voyons que les plus grands saints ont tiré de très-grands avantages de l’affliction? David dit de lui-même : « Il m’est bon, Seigneur, que vous m’ayez humilié, afin que j’apprenne vos commandements. »(Ps. CXVIII, 71.) Le Sauveur dit à ses disciples : « Vous aurez des afflictions dans le « monde. » (Jean, XVI, 33.) Saint Paul marque expressément qu’il a passé par cette épreuve lorsqu’il dit : «Dieu a permis que je ressentisse dans ma chair un aiguillon qui est l’ange à de Satan qui me donne des soufflets. » (II Cor. XII, 7.) C’est pour ce sujet qu’il a prié le Seigneur par trois fois, afin que cette tentation le quittât; mais Dieu ne l’exauça pas, parce qu’il tirait un grand avantage de ces épreuves.

Si nous jetons les yeux sur la vie du saint prophète David, nous trouverons que sa vertu a été toujours plus éclatante dans les périls. Il est aisé aussi de remarquer la même chose dans les autres saints. Jamais la piété du saint homme Job n’a été plus brillante que lorsqu’il a été le plus affligé. Joseph ne fut jamais plus agréable à Dieu que lorsqu’il était le plus persécuté; Jacob, Isaac son père, et Abraham, et tous ces autres grands saints ont toujours été plus glorieux dans les maux, et ils s’en sont servis pour mériter de plus brillantes couronnes.

Considérons ceci, mes Frères, et selon l’avis du Sage, ne soyons point impatients: « Et ne nous hâtons point au temps de la tentation (Ecclés. II,2); » mais travaillons à souffrir tout courageusement sans nous agiter l’esprit par des demandes et des réflexions inutiles, et sans raisonner sur , les choses à venir. C’est à Dieu qui permet la tentation, de savoir quand elle doit finir; mais c’est à l’homme qui est dans l’épreuve, à la souffrir avec une patience toujours égale, et avec de sincères actions de grâces. Lorsqu’on souffre de la sorte, les plus grands maux ne peuvent produire que de très grands biens.

Afin donc que notre vertu soit plus éprouvée en cette vie, et plus récompensée dans l’autre, supportons avec courage tout ce qui nous arrivera. Rendons grâces à Celui qui sait mieux que nous ce qui nous est utile; et qui nous aime avec plus de tendresse que n’en ont les pères et les mères pour leurs enfants. Que la considération de cette sagesse et de cette bonté infinie de Dieu nous serve à enchanter tous nos maux et à étouffer toutes les impressions de la tristesse : afin que nous rendions gloire en toutes choses à Celui qui fait tout, et qui ménage tout pour notre salut. C’est ainsi que nous éviterons aisément toutes les embûches de notre ennemi, et que nous nous rendrons dignes de la couronne éternelle, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et l’empire, avec le Père et le Saint-Esprit dans tous les siècles des siècles, Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XI: «MAIS JEAN VOYANT PLUSIEURS DES PHARISIENS ET DES SADDUCÉENS QUI VENAIENT A SON BAPTÊME, IL LEUR DIT : RACE DE VIPÈRES, QUI VOUS A AVERTIS DE FUIR DEVANT LA COLÈRE, QUI EST PRÊTE A TOMBER SUR VOUS? » ETC. (CHAP. III, 7, JUSQU’AU verset 12)

ANALYSE

1. Pourquoi saint Jean-Baptiste s’indignait contre les pharisiens.

2. Ne dites pas : Nous avons Abraham pour père.

3. La crainte conduit à la pénitence.

4. L’efficace de la grâce. — Gratiae tò àxatextou.

5. et 6. Prédication de saint Jean-Baptiste, effrarante et rassurante à la fois.

7. et 8. Combien on doit craindre les supplices dont Dieu nous menace. – Comment il faut régler toute sa vie, et graver dans son coeur les vérités de l’Evangile.

 

1. Comment s’accordent ces paroles avec ce que Jésus-Christ dit que les Juifs n’avaient point cru saint Jean? C’est parce que c’était ne pas croire saint Jean, que de ne vouloir pas recevoir Jésus-Christ qu’il annonçait. C’est ainsi que bien qu’ils parussent écouter extérieurement Moïse et les prophètes , il les accuse néanmoins de ne pas leur obéir; parce qu’ils ne voulaient pas croire en celui dont ils avaient prédit l’avènement: « Si vous croyiez à Moïse, » leur dit-il, «vous croiriez aussi en moi. » (Jean, V, 46.) Et lorsqu’il leur demandait d’où était le baptême de Jean, ils disaient entre eux: « Si nous disons qu’il est de la terre, nous craignons le peuple: et si nous disons qu’il est du ciel, il nous dira; pourquoi ne l’avez-vous donc pas cru? » (Matth. XXI, 26.) D’où nous pouvons conclure qu’ils vinrent bien écouter Jean, et qu’ils reçurent son baptême, mais qu’ils, ne crurent point à ses prédications. L’évangéliste saint Jean montre encore clairement quelle était leur malignité, lorsqu’ils députèrent vers le saint précurseur pour lui demander s’il était Elie, ou s’il était le Christ : et c’est pour ce sujet qu’il marque, que « ceux qui lui avaient été envoyés étaient des pharisiens. » (Jean, I, 24.)

Mais le peuple, me dites-vous, ne croyait-il pas que saint Jean était le Messie? Il est vrai, il le croyait; parce qu’il l’écoutait dans une grande simplicité de coeur et d’esprit. Mais les pharisiens au contraire, en feignant d’avoir de lui cette opinion, voulaient lui dresser un piège pour le surprendre. Comme ils savaient certainement que le Christ devait venir de la ville du roi David, et qu’il était constant d’ailleurs que saint Jean venait de la tribu de Lévi, ils lui firent cette demande avec le dessein artificieux de tirer de lui quelque réponse compromettante dont ils se serviraient pour l’accuser. La suite de leurs demandes fait assez voir qu’ils avaient cette pensée. Car Jean ne leur confessant rien de ce qu’ils s’étaient imaginé, ils trouvent aussitôt un autre sujet de l’accuser, lorsqu’ils lui disent : « Pourquoi donc baptisez-vous, si vous n’êtes ni le Christ, ni Elie, ni prophète ? » (Jean I, 25.)

L’évangéliste nous fait encore assez voir que le peuple et les pharisiens venaient trouver saint Jean dans une disposition bien différente, lorsqu’il marque que le peuple venait à lui pour être baptisé en s’accusant de ses péchés, et qu’il ne dit rien de semblable touchant les pharisiens. Jean, dit-il, voyant que beaucoup de scribes et de pharisiens venaient à son baptême, leur dit: « Race de vipères, qui vous a avertis de fuir devant la colère, qui est prête à tomber sur vous?» O courage prodigieux! ô fermeté admirable! Avec quelle liberté parle ce saint à des hommes altérés du sang de tous les prophètes, et qui avaient dans le coeur le venin des serpents les plus dangereux? Avec quelle constance et quelle (82) hardiesse s’élève-t-il, et contre eux, et contre leurs pères?

Vous me direz peut-être qu’il les reprend en effet avec une grande liberté; mais que la question est de savoir s’il a raison de le faire. Car saint Jean n’avait point vu pécher les pharisiens, et il voyait leur conversion. Ne devait-il donc pas les louer plutôt, bien loin de leur dire des injures, et de leur faire des reproches? Ne devait-il pas les recevoir avec joie, lorsqu’ils quittaient les villes pour venir dans le fond d’un désert entendre prêcher la vérité?

Nous répondons à cela, que ce saint prophète ne s’arrêtait point à considérer l’état présent de ces personnes, mais que Dieu lui avait découvert le fond de leurs coeurs. Comme il savait que la noblesse et la sainteté de leurs pères les enflait d’orgueil, et que la vanité était la cause de leur perte, et de cette extrême négligence où ils étaient tombés; il était nécessaire qu’il coupât d’abord la racine de cette vaine présomption. C’est dans ce même dessein qu’Isaïe les appelle « Princes de Sodome et de Gomorrhe (Isaïe, I, 10); » et que Dieu leur dit par un autre prophète : « N’ êtes-vous pas devant mes yeux comme les enfants des Ethiopiens? » (Amos, IX, 7.) Enfin tous les prophètes tâchent de leur ôter cette fameuse persuasion, et de réprimer cet orgueil qui était pour eux la cause d’une infinité de maux.

On me dira peut-être que les prophètes avaient raison de traiter les Juifs de la sorte, puisqu’ils les voyaient pécher tous les jours; mais avec quelle justice saint Jean le pouvait-il faire; puisqu’il les voyait si disposés à faire tout ce qu’il aurait voulu leur ordonner? Nous répondrons à cela, qu’il les traitait de la sorte pour amollir la dureté de leur coeur. En considérant attentivement ce qu’il leur dit, on remarque que la louange s’y mêle aux reproches. Un sentiment de surprise pour des hommes qui accomplissent enfin; quoique tard, ce qui leur avait toujours paru impossible, est empreint dans ses paroles. Ainsi ces reproches renferment une exhortation, par laquelle il les invite et les dispose à rentrer dans de meilleurs sentiments. L’étonnement qu’il laisse paraître montre assez combien leur malice était grande, et leur conversion inattendue et étrange. Le vrai sens de ses paroles est celui-ci: Comment se peut-il faire qu’étant fils de tels pères, et qu’ayant été formés à si mauvaise école, vous embrassiez aujourd’hui la pénitence? D’où peut venir un si grand changement? Qui a pu amollir la dureté de ces coeurs? Qui a guéri des plaies si incurables?

Et remarquez comment il les épouvante d’abord en leur parlant des feux et des tourments de l’enfer. II ne leur fait point ces menaces ordinaires aux autres prophètes: Qui vous a appris à fuir la guerre, les irruptions des barbares, la captivité, la peste ou la famine? Il leur représente d’autres peines et d’autres supplices qu’on ne leur avait point encore fait comprendre : « Qui vous a avertis, » dit-il, « de fuir devant la colère, qui est prête à tomber sur vous?»

2. C’est aussi avec grande raison qu’il les appelle « race de vipères, » car on rapporte de cette espèce de serpent, qu’il tue la mère qui le porte, et qu’il n’entre au monde qu’en lui déchirant le sein. C’est là proprement ce qu’ont fait les Juifs. Ils ont été les parricides de leurs pères et de leurs mères, et ils ont trempé leurs mains dans le sang de ceux qui leur annonçaient la vérité. Mais il n'en demeure pas à ces reproches; il y ajoute encore un conseil.

« Faites donc de dignes fruits de pénitence (8). » Il ne vous suffit pas de cesser de faire du mal: il faut encore faire beaucoup de bien. Ne venez point à moi avec cette légèreté qui vous est si ordinaire, en vous convertissant pour un moment, et devenant ensuite aussi méchants que jamais. Je ne viens pas pour la même mission que les prophètes qui m'ont précédé. Ce que Dieu opère aujourd'hui dans le monde est beaucoup plus important que ce qu'il y a jamais fait. C'est le juge même des hommes, et le souverain de ce royaume éternel, qui vient en personne apprendre aux hommes les règles d'une sagesse plus sublime, et qui les appelle au ciel, et à une vie toute céleste: C'est pourquoi je vous parle des supplices de l'enfer qu'on vous a cachés jusqu'ici et je vous apprends que les biens et les maux que vous devez attendre sont éternels. Renoncez donc enfin à vos vices, et ne les couvrez plus selon votre coutume; de ce vain prétexte, que vous êtes les enfants d' Abraham, d'Isaac et de Jacob, cessez de mettre toujours en avant la noblesse et la sainteté de vos pères. Il ne leur parle pas ainsi pour leur défendre de se dire fils de ces saints hommes, mais pour les empêcher de fonder tout leur espoir dans les vertus de leurs pères sans se mettre en peine d'en acquérir eux-mêmes. II leur découvre ce qu'ils ont de (83) caché dans le coeur, et il prophétise en même temps ce qui devait leur arriver. Car il se trouve qu’en effet ils dirent à Jésus-Christ « Nous sommes la race d’Abraham, et nous n’avons jamais été esclaves de personne. »(Jean, VIII, 33.) Saint Jean commence donc par rabaisser cet avantage, qui faisait le principal sujet de leur orgueil. Mais remarquez comme il les redresse sur ce point, sans déprécier aucunement le mérite du saint patriarche. Après avoir dit : « Ne songez pas à dire : nous avons Abraham pour père, » il n’ajoute pas : parce que le patriarche ne vous servira de rien; mais, employant une expression plias douce et en quelque sorte plus polie, il dit:

« Car je vous déclare que Dieu peut faire naître de ces pierres même des enfants à Abraham (9). » Quelques-uns croient que ce prophète par cette métaphore, et ce mot de « pierres », a marqué la conversion des Gentils. Mais je crois qu’il y a encore un autre sens sous ces paroles. C’est comme si le prophète leur disait : Ne croyez pas, quand même vous péririez tous, que le saint patriarche demeure privé de postérité. Non, Dieu ne le souffrira pas, parce qu’il peut de ces pierres même faire naître des hommes qui seront fils d’Abraham. Aussi bien l’a-t-il déjà fait, car il n’est pas plus difficile de faire naître un homme d’une pierre que d’une mère stérile. C’est ce que le prophète insinue par ces paroles :

« Regardez la pierre dure dont vous avez été taillés, et l’abîme de la fosse dont vous avez été tirés. Regardez Abraham votre père, et Sara qui vous a mis au monde. » (Isaïe, LI, 1.) Saint Jean donc les fait souvenir ici de cette prophétie, et leur montre que si Dieu rendit autrefois Abraham père d’une manière aussi miraculeuse que s’il avait forcé les pierres à lui donner des enfants, il lui était facile d’opérer encore aujourd’hui le même prodige.

Mais considérez de quelle manière il cherche à les ébranler par la menace d’être un jour séparés de Dieu. Il ne dit point, de peur de les jeter dans le désespoir : Dieu a déjà suscité, mais « peut susciter. » Il ne dit pas seulement que Dieu peut de ces pierres « susciter des hommes; mais ce qui est beaucoup plus, qu’il en peut faire naître des enfants à Abraham. » Vous voyez comme il essaye de les détacher de ces illusions dont ils se berçaient en songeant à leur filiation charnelle, ainsi qu’au crédit de leurs ancêtres auprès de Dieu, pour les amener à fonder toutes leurs espérances de salut sur le mérite personnel d’une sincère pénitence et d’une sainte vie; vous voyez comme il donne l’exclusion à la parenté selon la chair, et fait prévaloir la parenté selon la foi.

3. Remarquez encore comme il augmente leur crainte et redouble leur terreur par les paroles qui suivent. En effet, il vient de dire: « Dieu peut de ces pierres même susciter des enfants à Abraham, » et il ajoute : « Déjà la cognée est à la racine de l’arbre (10); » quoi de plus menaçant et de plus terrible? L’austérité de sa vie lui donnait le droit de parler avec cette liberté; d’ailleurs ceux à qui il s’a. dressait, avaient besoin d’être repris avec cette sévérité à cause de la dureté de coeur dans laquelle ils avaient si longtemps vécu. Non seulement, leur dit-il, vous serez désavoués pour fils d’Abraham, et retranchés de sa race, mais vous en verrez d’autres sortir des pierres même pour prendre votre place; que dis-je? là ne s’arrêtera pas votre punition : il y a un châtiment plus insupportable que vous subirez.

«La cognée, » leur dit-il, « est déjà mise à la racine de l’arbre. » Il n’y a rien de plus terrible que cette sorte d’expression. Car il ne les menace plus comme les prophètes autrefois, d’une faux volante, de la destruction d’une haie, et d’une vigne foulée aux pieds. Il les menace d’une hache tranchante, et ce qui est plus épouvantable, qui était prête à donner le coup. Comme ils étaient accoutumés à ne rien croire de ce que les prophètes leur prédisaient, et qu’ils répondaient hardiment à toutes leurs menaces : « Où est le jour du Seigneur, et que l’arrêt du saint d’Israël s’exécute, afin que nous en voyions la vérité (Isaïe, XIII, 9); » parce que les malheurs qu’on leur prédisait n’arrivaient pour l’ordinaire qu’après une longue suite d’années, saint Jean jugea qu’il était nécessaire de les retirer de cet assoupissement, en leur représentant les maux dont il les menaçait, comme tout près de fondre sur eux. La cognée « est déjà » prête, dit-il : elle est déjà appliquée à la racine. Il n’y a rien entre deux : elle va couper non-seulement les branchés ou les fruits, mais la racine même. Ainsi il leur témoigne que s’ils demeurent dans leur négligence, ils vont être frappés d’une plaie profonde, sans pouvoir espérer d’en guérir jamais. Comme s’il leur disait; (84) celui qui est venu sur la terre, et que je vous annonce, n’est pas un serviteur comme les autres prophètes; c’est le Seigneur de tout le monde, qui doit tirer une vengeance terrible de tous-ceux qui mépriseront sa parole.

Mais après les avoir frappés de terreur, il ne les laisse point tomber dans l’abattement. Comme il avait évité d’abord de dire que Dieu eût déjà fait naître de ces pierres des enfants à Abraham, mais seulement qu’il lui était aisé de le faire; il évite de même de dire ici que le coup est déjà donné, pour ne les pas désespérer; mais il se contente de dire que la cognée est à la racine. Quelque proche qu’elle soit de la racine pour la couper, il dépend encore de vous d’arrêter le coup. Si vous voulez changer de vie et devenir meilleurs que vous n’êtes, Dieu retirera la cognée, et elle ne vous fera aucun mal; mais si vous demeurez toujours les mêmes, l’arbre sera coupé jusqu’à la racine. Dieu donc fait deux choses en même temps. Il approche la cognée, et néanmoins il ne coupe pas. Il l’approche pour vous tenir toujours dans ta crainte; et il ne coupe pas, pour vous montrer que si vous vous convertissez, vous pourrez bientôt être sauvés.

Ainsi il les épouvante de tous côtés pour les porter, et comme pour les forcer à la pénitence, Car les menaces qu’il leur fait d’être exclus de la gloire de leurs ancêtres, de la voir transférée à d’autres, et d’être exposés à des maux irréparables qui étaient déjà présents, et qu’il a marqués par cette cognée prête à couper la racine; ces menaces, dis-je, étaient capables de réveiller les âmes les plus assoupies, et de leur inspirer le désir de la vertu.

Saint Pan! use de la même conduite; lorsqu’il écrit aux Romains: « Que Dieu réduirait son peuple à un très petit nombre. » (Rom. IX.) Mais ne craignez point quand vous entendez ces menaces, ou plutôt craignez beaucoup, mais ne perciez point la confiance, puisque vous pouvez encore espérer de vous convertir. Dieu n’a pas prononcé la sentence. Ce fer tranchant ne devait pas couper l’arbre, Car qui l’en aurait empêché, puisqu’il était déjà près de la racine; mais il ne devait que vous donner de la crainte pour vous rendre meilleurs, et pour vous forcer à porter du fruit. C’est pour ce sujet qu’il ajoute : « Tout arbre qui ne produit point de bon fruit sera coupé et jeté dans le feu» (10). Quand il dit «tout arbre», il n’excepte aucune grandeur, ni aucune dignité du monde, Quand vous descendriez d’Abraham, et que vous compteriez mille patriarches entre vos pères, cela ne servira qu’à augmenter votre punition, si vous ne portez de bons fruits. Ce fut par la sévérité de ces paroles qu’il porta la terreur et l’épouvante dans le coeur des publicains, et qu’il fit trembler les soldats, non pour les jeter dans le désespoir, mais pour les délivrer de leur indifférence. Car il les intimide de telle sorte qu’il les console en même temps, parce qu’en menaçant l’arbre qui ne porte pas de bons fruits, il fait assez voir que celui qui en porte de bons n’aura rien à craindre.

4. Vous me direz peut-être : comment pouvons-nous porter ces fruits en si peu de temps, pour prévenir le coup d’une hache qui est déjà à la racine, sans qu’on nous donne un peu de trêve et qu’on nous accorde quelque délai? Vous pouvez prévenir ce coup. Ce fruit que l’on exige de vous n’est pas comme ce fruit qui vient sur nos arbres; il n’a pas besoin d’un si long temps: il n’est point assujéti à la vicissitude des saisons, ni à tant de travaux nécessaires à la culture; il suffit de vouloir, et l’arbre germe et pousse aussitôt. Ce n’est pas seulement la racine de l’arbre, mais c’est principalement le soin et l’art du jardinier qui lui font porter ses fruits. Afin donc que ce peuple ne pût pas dire : vous nous remplissez de trouble; vous nous pressez trop, et vous nous réduisez à ne savoir plus que faire, puisqu’en nous menaçant d’une cognée qui va couper l’arbre, vous nous demandez que nous portions du fruit dans le temps même où vous ne nous parlez que de supplice, il les encourage, en leur montrant combien était facile la production de ce fruit.

« Pour moi, je vous baptise avec l’eau, » leur dit-il; « mais celui qui vient après moi est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers. C’est lui qui vous baptisera par le Saint-Esprit et par le feu (11). » Il montre assez clairement par ces paroles, qu’il ne faut pour recevoir ce baptême que la foi et la volonté, et non les travaux et les sueurs; et qu’il n’est pas moins aisé à Dieu de nous changer et de nous rendre meilleurs, qu’il ne lui est facile de nous baptiser.

Après donc qu’il a étonné les Juifs par la terreur du jugement, par l’attente du supplice, par les menaces de les couper comme un (85) arbre par le pied, de les priver de l’héritage de leurs ancêtres, en le donnant à d’autres enfants, et enfin par cette double peine d’être retranchés et jetés au feu; après avoir en tant de manières amolli leur coeur endurci et les avoir enfin portés à désirer de se voir délivrés de tant de maux, il leur parle ensuite de Jésus-Christ d’une manière qui témoigne le profond respect qu’il a pour lui. Car, ayant fait voir la grande différence qui était entre eux deux, pour empêcher qu’on ne la regardât comme un respect et une déférence volontaires qu’il lui rendait, il l’appuie et l’autorise par la comparaison de leur ministère. Il ne commence pas par dire qu’il n’est pas digne de délier les cordons de ses souliers, il ne le fait qu’après avoir montré combien son baptême était imparfait, en témoignant que tout ce qu’il pouvait faire, c’était de les porter à la pénitence.

« Je vous baptise dans l’eau, » dit-il, non de la rémission des péchés, mais « de la pénitence. » Et il parle ensuite du baptême de Jésus-Christ comme étant rempli, d’un don et d’une grâce ineffable. Il semble qu’il leur dise: quoique Celui que je vous annonce ne soit venu qu’après moi, ne croyez pas pour cela qu’il n’ait point d’avantage sur moi. Apprenez quelle est la grandeur de la grâce qu’il vous doit faire, et vous comprendrez aisément que je n’ai rien dit de trop, ni même d’assez grand, quand j’ai protesté que je n’étais pas digne de délier le cordon de ses souliers. Et quand vous m’entendez dire «qu’il est plus fort que moi,» ne croyez pas que je veuille par là me comparer avec lui, puisque je ne mérite pas même d’être au nombre des moindres de ses serviteurs, ni de lui rendre les derniers services. C’est pourquoi il ne se contente pas de nommer les souliers, il parle même d’en « délier les cordons, » voulant marquer par là le service le plus bas qu’on lui pouvait rendre. Enfin, pour que l’on ne crût pas qu’il parlait ainsi seulement par humilité, mais par un sentiment sincère de la vérité, il cite des faits pour le prouver.

« Il vous baptisera, » dit-il, « dans le Saint-Esprit et dans le feu. » Qui n’admirera ici la sagesse de ce saint précurseur du Sauveur? Lorsqu’il prêche de lui-même, il ne fait entendre que des paroles de menace et de terreur; et lorsqu’il envoie vers le Christ, il ne promet que des biens et des consolations. Il ne parle plus d’une hache tranchante, d’un arbre coupé et jeté au feu, ni de la colère à venir; mais de la rémission des péchés, de la destruction de l’enfer et de la mort, de justification, de sanctification, de délivrance, d’adoption au nombre des enfants de Dieu, d’union avec Jésus-Christ, dont les hommes doivent devenir les frères et les cohéritiers, et enfin des dons ineffables du Saint-Esprit. Il comprend toutes ces grâces en disant: « Il vous baptisera dans le Saint-Esprit. » Cette expression figurée marque encore davantage l’abondance de la grâce qu’ils devaient attendre. Car il ne dit pas : « Il vous donnera le Saint-Esprit, » mais « il vous baptisera dans le Saint-Esprit. » Et ce mot même « de feu,» qu’il met ensuite, marque encore davantage la force et l’efficace de la grâce.

5. Dans quels sentiments et dans quelle disposition devaient entrer ceux qui écoutaient ce saint homme, lorsqu’ils voyaient qu’ils pouvaient tout d’un coup devenir semblables aux plus grands des prophètes! Car s’il leur parle « de feu », c’est sans doute pour les faire souvenir des prophètes, dans les visions de qui il paraît toujours du feu; car ce fut ainsi que Dieu parla à Moïse dans le buisson ardent, à tout le peuple sur la montagne de Sina, et à Ezéchiel, du milieu de ces chérubins ardents.

Il veut bien même pour les encourager davantage leur parler d’abord du mystère qui ne devait s’accomplir qu’après tous les autres, c’est-à-dire le don du Saint-Esprit. Car il fallait auparavant que l’agneau fût égorgé, que le péché fût détruit, que l’inimitié qui existait entre Dieu et les hommes fût abolie. Il fallait que Jésus-Christ fût enseveli et qu’il ressuscitât, et ce n’était qu’après toutes ces choses que le Saint-Esprit devait venir. Il ne garde point cet ordre; il commence à leur parler du don qui devait être la suite nécessaire, l’accomplissement et la fin de tous les autres, et faire éclater avec le plus de force par la prédication, la gloire de Jésus-Christ. Par l’annonce du Saint-Esprit, Jean veut d’abord frapper l’esprit de l’auditeur, l’amener à réfléchir en lui-même comment un tel présent sera accordé à la terre inondée d’un déluge de péchés; puis, lorsque cette préoccupation dans laquelle il le jette, l’aura préparé à recevoir une révélation plus complète, il lui découvrira le mystère de la passion dont il pourra alors lui parler sans le scandaliser, à cause de l’attente d’un si admirable don, qui devait en être la suite. Les (86) esprits étant donc ainsi préparés, il s’écrie: « Voilà l’agneau de Dieu qui porte les péchés du monde. » (Jean, I, 29.) Il ne dit pas, « qui remet, » mais, ce qui marque plus d’amour, « qui porte les péchés du monde. » Il y a bien de la différence entre pardonner le péché ou s’en charger. Le premier se fait sans peine, mais le dernier coûte la vie.

Il leur marque aussi par ces paroles, quoique d’une manière obscure, que Jésus-Christ est le fils de Dieu. Ils n’avaient pas su encore qu’il fût le fils véritable et naturel de Dieu: mais en leur promettant que Jésus-Christ leur donnerait le Saint-Esprit, il leur révélait implicitement cette vérité. C’est pour cette raison que Dieu le Père donna à saint Jean une marque particulière pour reconnaître son fils en lui disant: « Celui sur qui vous verrez descendre et demeurer le Saint-Esprit, est Celui qui baptise dans le Saint-Esprit. » (Jean, I, 33.) Aussi saint Jean dit-il: « Je l’ai vu, et je rends témoignage qu’il est Fils de Dieu (Ibid. 34), »faisant voir que cette descente du Saint-Esprit sur le Fils, était une preuve claire qu’il était Dieu.

Puis, quand entretenant ses auditeurs de l’espérance de ces grands biens, il les à ainsi traités avec quelque douceur et quelque indulgence, il revient tout à coup à ses premières sévérités, de peur qu’ils ne tombent dans la sécurité et la négligence. Car tel était l’esprit des Juifs; la prospérité les portait au relâchement et au vice. Saint Jean a donc de nouveau recours aux menaces et à la terreur.

« Il a le van en main, et il nettoiera parfaitement son aire. Il amassera son blé dans le grenier, mais il brûlera la paille dans un feu qui ne s’éteindra jamais (12).» Plus haut nous avons vu le Dieu vengeur du péché, ici c’est le juge que nous apercevons en même temps que l’éternité des peines: « Il brûlera la paille dans un feu qui ne s’éteindra jamais. » Ce verset nous montre encore en Dieu le Seigneur de toutes choses, le commun Père et le vigneron mystique. Jésus-Christ lui-même donne ce dernier nom à son père dans un autre endroit: « Mon Père est le Vigneron. » (Jean, XV, 1.) Comme ces mots: « La cognée est à la racine « de l’arbre » ne s’opposaient pas à l’idée d’une difficulté quelconque que Dieu pourrait rencontrer à distinguer ce qui mériterait d’être coupé de ce qui devrait être épargné, le Prophète se sert d’une autre comparaison qui fait évanouir cette idée, en montrant que le monde entier est dans la main de Dieu et qu’il peut châtier qui lui appartient. Tout est maintenant confus dans le monde. Quelque beau que puisse être le bon grain, il est mêlé avec la paille, parce qu’il est dans l’aire et non dans le grenier, mais alors il se fera un discernement et une séparation épouvantable.

Où sont maintenant ceux qui ne croient pas à l’enfer? L’Evangile dit deux choses en même temps, que ceux qui croiront seront baptisés dans le Saint-Esprit, et que les incrédules seront brûlés éternellement. Si donc la première est véritable, la seconde le doit. être aussi. C’est pour cela qu’il allie ensemble ces deux choses; afin que la certitude de celle qui est déjà arrivée, nous assure de celle qui doit arriver. Au reste Jésus-Christ parlant de choses, ou semblables ou contraires, allie souvent deux prophéties, dont l’une doit s’accomplir en ce monde, et l’autre dans l’autre ; afin que les plus opiniâtres et les plus rebelles soient forcés de croire que la seconde s’accomplira en voyant la première déjà accomplie. Par exemple, il promet à ceux qui renonceront à tout pour l’amour de lui, le centuple en ce monde, et la vie éternelle en l’autre, afin que les grâces qu’il leur donne dès ici-bas, les assurent de la vérité des promesses qu’il leur a faites pour l’avenir. C’est ce que saint Jean fait en cet endroit où il unit ensemble le baptême du Saint. Esprit, et le feu qui brûlera éternellement.

6. Si Jésus-Christ n’avait baptisé les apôtres dans le Saint-Esprit, et s’il ne faisait encore tous les jours la même grâce à tous ceux qui croient, on aurait peut-être quelque raison de douter de l’autre chose que le Prophète joint, à cette première. Mais si nous voyons s’accomplir tous les jours ce qui paraissait le plus grand et le plus incroyable, ce qui dépasse infiniment la portée de la raison humaine, sur quel fondement refuserons-nous de croire une chose plus facile, plus naturelle et plus conforme à notre raison? A peine saint Jean a-t-il, dit aux Juifs que Jésus-Christ les « baptisera dans le Saint-Esprit et dans le feu, » à peine leur a-t-il fait entrevoir la merveille de ce baptême nouveau, qu’il leur parle aussitôt de ce « van » terrible, qui marque le jugement, pour les empêcher de tomber dans le relâchement et dans la paresse. Ne croyez pas, leur dit-il, qu’il vous suffise d’avoir été baptisés, si vous continuez de vivre mal après avoir reçu le (87) baptême. Vous avez besoin après cela d’une grande vertu, et d’un grand amour de la sagesse. Ainsi donc pour leur faire désirer la grâce du baptême, il les émeut par la menace de cette hache qui est déjà à la racine de l’arbre, puis après leur avoir fait envisager la grâce baptismale, il lés effraye de nouveau par la menace de ce « van » impitoyable et de ce feu inextinguible. Il ne fait donc aucune distinction entre ceux qui n’ont pas reçu le baptême, et il déclare simplement que « tout arbre « qui ne produit pas de bon fruit sera coupé, »englobant dans le même châtiment tous les incroyants. Mais parmi ceux qui ont reçu le baptême il distingue, il sépare avec « le van »(Luc, III, 9), ceux qui honorent leur foi par leur vie de ceux qui la déshonorent.

Que personne donc, mes Frères, ne devienne la paille de I’Eglise. Que personne n’ait une âme légère et flottante dans la foi, abandonnée aux pensées mauvaises, qui comme des vents l’agitent de toutes parts. Si vous avez la solidité du bon grain, nulle affliction ne vous pourra nuire; comme dans l’aire les grains de froment ne sont point broyés, lorsque les roues dentelées passent dessus. Mais si vous devenez inconsistants comme la paille, vous souffrirez ici-bas mille maux, vous serez déjà broyés dans l’aire de cette vie, et vous subirez dans l’autre des supplices éternels. Car tous ceux qui sont en cet état, après avoir été en ce monde la proie des passions comme la paille est mangée par les bêtes, seront en l’autre la nourriture du feu.

Si saint Jean eût dit tout simplement aux Juifs que Dieu jugera tous les hommes selon leurs oeuvres, son discours n’eût pas été si bien reçu : mais en y mêlant cette comparaison et cette expression figurée, il leur persuade cette vérité avec plus de force, et il entre plus agréablement dans l’esprit de ceux qui l’écoulent. C’est ainsi que Jésus-Christ s’est conduit dans l’Evangile. Car nous voyons que pour se faire entendre, il se sert souvent des comparaisons d’un champ, d’une aire, d’une moisson, d’une vigne, d’un pressoir, d’un filet, d’une pêche de poissons, et de beaucoup d’autres choses semblables, qui sont dans l’usage ordinaire de la vie des hommes. C’est ce que fait ici saint Jean, et comme preuve solide des choses qu’il annonce, il présente le don que Dieu devait faire du Saint-Esprit aux hommes, comme s’il disait Celui qui est assez puissant pour remettre les péchés, et pour donner son Esprit-Saint, le sera encore assez pour faire ce que je vous dis. Voyez-vous maintenant pour quelle raison il parle du baptême dans le Saint-Esprit avant de parler de la résurrection et du jugement.

Mais d’où vient, dira quelqu’un, que saint Jean ne parle point des prodiges et des miracles que Jésus-Christ devait faire pendant sa vie? C’est parce que la descente du Saint-Esprit a été le plus grand miracle qu’il ait fait, et la fin de tous ses miracles. Dire le don qui résume tous les autres, c’était tout dire: la ruine de la mort; la destruction du péché; la fin de la malédiction ; la réconciliation de l’homme avec Dieu, après une guerre de tant de siècles; le retour au ciel; l’entrée du paradis; la société des anges; et la participation des biens éternels. En promettant le Saint-Esprit, il a promis toutes ces grâces; parce qu’il en est le gage. Il nous marque encore en le nommant, la résurrection des corps, les miracles qui se doivent faire alors, l’héritage du royaume, et la jouissance de ces biens que l’oeil n’a point vus, que l’oreille n’a point entendus, et qui ne; sont jamais montés dans le coeur d’aucun homme, puisque toutes ces grâces ne sont qu’une suite de l’infusion du Saint-Esprit.

Il était donc inutile de parler des miracles que le Sauveur devait faire à la vue de tout le monde, mais il était bon de parler des choses qui étaient plus cachées, et dont les hommes pouvaient douter, comme sont celles-ci : que Jésus-Christ était fils de Dieu; qu’il était sans comparaison plus grand que saint Jean; qu’il se chargeait de tous les péchés du monde; qu’il redemanderait aux hommes un compte exact de toutes leurs oeuvres ; et que nos espérances ne devaient point se borner aux choses présentes, puisque chacun de nous devait recevoir après cette vie, ou la récompense, ou la peine qu’il aurait méritée. Ce sont là les choses dont il fallait parler, parce qu’elles ne tombent point sous le sens des hommes.

7. Que la connaissance de ces vérités, mes frères, nous rende fervents de plus en plus dans la vertu, pendant que nous sommes encore dans cette vie, comme dans l’aire. Car tant que nous vivons ici-bas, nous pouvons de paille, devenir froment, comme plusieurs sont devenus paille, de froment qu’ils étaient auparavant. Ne nous laissons point abattre ni emporter à tout vent comme les pailles; et ne (88) nous séparons jamais de nos frères, quelque vils et méprisables qu’ils nous paraissent. Car le froment est moins grand et moins étendu que la paille, mais il est sans comparaison plus précieux.

Ne désirez point toutes ces choses qui n’ont qu’une lueur et une apparence passagère, parce qu’elles mènent aux feux éternels. Embrassez une humilité qui soit selon Dieu, qui demeure comme le diamant, toujours ferme et indissoluble, sans pouvoir être ni divisée par le fer, ni brûlée par le feu. C’est en considération de ce bon grain que la patience de Dieu épargne si longtemps la paille, dans l’espérance que les bons vivant en paix avec les méchants, ils les pourront rendre semblables à eux. C’est pour cela qu’il diffère son jugement, afin que plusieurs passant du vice à la vertu, reçoivent la couronne avec tous les saints.

Tremblons, mes frères, tremblons quand on nous parle « d’un feu qui ne s’éteindra jamais.» Un feu, dites-vous, qui ne s’éteindra jamais? Comment cela se peut-il faire? Et comment se fait-il que le soleil que vous voyez tous les jours soit toujours ardent, et qu’il ne s’éteigne jamais? Comment se pouvait-il faire autrefois que ce buisson miraculeux brûlait toujours sans se consumer? Si donc vous voulez éviter ce feu si redoutable, allumez dans vous-mêmes un autre feu; qui est celui de la. charité, et ce second vous délivrera du premier. Si vous croyez ce que nous vous disons, vous serez à couvert de ces flammes ; mais si vous demeurez incrédules, vous apprendrez par une cruelle expérience, qu’il n’y a que la foi qui les évite. Quiconque ne règle pas sa vie selon Dieu, tombera indubitablement dans ce supplice.

Car la foi ne suffit pas seule pour être sauvé. Les démons croient; ils tremblent même, et néanmoins ils seront punis éternellement. Il faut donc joindre à cette foi le règlement de toute la vie, et la réformation des moeurs. C’est pour ce sujet que vous vous assemblez si souvent dans nos églises, non pour y venir simplement, mais pour retirer de grands avantages des instructions que vous recevez. Que si vous y assistez de telle sorte, que vous en sortiez sans aucun fruit, tout ce soin et cette assiduité vous est inutile.

Si , lorsqu’ayant donné vos enfants à des maîtres, vous vous apercevez qu’ils n’apprennent rien; vous querellez ceux qui les instruisent, et vous les leur ôtez souvent pour les donner à d’autres; quelle excuse pourrons- nous présenter au grand Juge, nous qui ne donnons pas autant de temps au soin de notre âme, que nous en donnons aux affaires de ce monde; qui sortons toujours de l’église sans avoir rien appris de nouveau; et qui ne retirons aucun avantage de ces grands et de ces incomparables maîtres qui nous instruisent? Ces maîtres sont les prophètes, les apôtres, les patriarches, et en un mot tous ces grands justes que nous vous proposons dans nos assemblées, comme les docteurs de la piété. Et après cela néanmoins, vous sortez d’ici sans aucun fruit. Quand vous avez chanté deux ou trois psaumes, et récité les prières accoutumées négligemment et comme par routine, vous croyez en avoir assez fait pour votre salut.

Ne savez-vous pas ce que dit le Prophète, ou plutôt ce que dit Dieu par son prophète: « Ce peuple m’honore des lèvres; mais son coeur est loin de moi. » (Isaïe, XXIX, 43.) Si vous voulez que ce malheur ne vous arrive pas, effacez de votre esprit ces caractères de mort, que le démon y a gravés; et apportez ici un coeur libre, et dégagé du tumulte des choses du monde, afin que j’y puisse imprimer sans peine tout ce que je désirerai. Je ne vois sur les tables de vos âmes, que les traits que le démon y a imprimés, l’avarice, les rapines, les fourberies, l’envie, et la jalousie. Lorsque j’entre un peu dans le fond de votre coeur, je n’y remarque que des lettres et des caractères qui me sont inconnus; et je n’y reconnais plus rien, de ce que je tâche d’y graver tous les saints jours du dimanche. Je n’y vois que des traits barbares et confus, au lieu de ceux que j’y avais gravés. Et lorsque je les ai effacés pour y en imprimer d’autres par l’Esprit de Dieu, vous allez aussitôt vous présenter au démon, afin qu’il y retrace les siens.

Jusqu’à quand agirez-vous de la sorte? Quand je ne vous dirais point ces vérités, votre propre conscience ne vous les ferait-elle pas assez connaître? Mais pour moi je ne cesserai point d’accomplir mon ministère en tâchant de graver dans vos âmes les caractères de Dieu. Que si vous continuez de détruire ce que je tâche d’établir dans vous, nous espérons de la miséricorde de Dieu d’en recevoir notre récompense; mais je n’ose vous dire pour vous, ce que vous devez attendre. (89)

8. Je vous conjure encore une fois, mes frères, de vous appliquer à ce que je vous dis. Imitez au moins les petits enfants, qui s’étudient d’abord à connaître les lettres, puis à les distinguer, lors même qu’elles sont renversées ou mal formées, et qui apprennent ainsi à bien lire. Faisons la même chose dans l’étude de la vertu. Apprenons-la par parties, et commençons par le plus aisé. Retranchez d’abord les jurements, les parjures, et les médisances. Passez ensuite à bannir de vous l’envie, les affections impures, l’intempérance, les excès de vin, la cruauté, l’insensibilité, et toutes les autres passions. Appliquez-vous après aux choses plus spirituelles: embrassez la continence, le jeûne, la chasteté, la justice : renoncez à la vaine gloire: aimez la modestie et la componction du coeur: inspirez ces vertus aux autres, et après les avoir imprimées au dedans de vous-mêmes, occupez-vous-en sans cesse chez vous, et pratiquez-les envers vos amis, et envers vos femmes, et vos enfants.

Mais commencez, comme j’ai dit, par ce qui est plus facile, comme de ne point jurer, principalement lorsque vous êtes chez vous. Car c’est là que vous trouvez d’ordinaire plus de sujets qui vous portent à le faire. Souvent un serviteur vous irrite; une femme vous fâche ; un enfant indocile et déréglé vous fait jurer en le menaçant. Que si dans ces épreuves vous pouvez retenir vos emportements ordinaires, et vous empêcher de jurer, il vous sera aisé de vous modérer lorsque vous serez en public, et vous vous accoutumerez de la sorte à être paisible chez vous. Ce sera ainsi que vous vous étudierez à n’offenser personne, lorsque vous ne traiterez jamais mal ni votre femme, ni vos enfants, ni vos domestiques.

Souvent une femme louant quelque autre personne, ou se plaignant de son état, excite contre elle la colère de son mari. Pour vous, modérez-vous en ces rencontres. Ne l’obligez point à blâmer celui qu’elle avait loué. Souffrez tout courageusement. De même lorsque vos serviteurs loueront en votre présence d’autres maîtres, ne vous en troublez point, et demeurez ferme. Que votre maison soit pour vous un lieu d’exercice et de combat, afin que vous y étant fortifié, vous puissiez sans aucun danger vous trouver avec les personnes de dehors.

Faites de même à l’égard de la vaine gloire. Si vous la pouvez vaincre, lorsque vous êtes avec votre femme et avec vos enfants, il vous sera aisé de n’en être point surpris ailleurs. Car quoique cette passion soit très-dangereuse partout, et très-violente, elle l’est néanmoins encore davantage pour vous, lorsque vous êtes dans votre maison avec votre femme. Si donc vous y résistez alors, vous pourrez aisément la vaincre ailleurs.

Travaillons ainsi, mes frères, à combattre d’abord tous les vices dans le secret de notre logis; afin que par cet exercice, et comme par cette lutte domestique où nous nous exercerons chaque jour, nous devenions plus forts et plus fermes contre les occasions du dehors. Pour nous rendre même cet exercice plus facile et plus avantageux, imposons-nous quelque peine volontaire, pour nous punir nous-mêmes d’avoir violé nos résolutions; et que ce châtiment que nous exigeons de nous, soit tel qu’il ne tourne pas à notre malheur, mais à notre bien et à notre avancement. Condamnons-nous à de plus grands jeûnes qu’à l’ordinaire, à coucher sur la terre, et à d’autres austérités semblables. Nous tirerons de là de grands avantages. La vertu même nous rendra la vie plus douce, elle nous procurera les biens à venir; et elle nous mettra au nombre des amis de Dieu.

Prenez garde, mes frères, qu’il ne vous arrive encore aujourd’hui ce qui vous est arrivé déjà tant de fois, et qu’après avoir admiré les instructions si saintes que nous vous donnons, vous n’alliez au sortir d’ici, par votre paresse et votre négligence, mettre votre coeur entre les mains de votre ennemi, afin qu’il en efface les avis salutaires que nous y avons imprimés.

Pour remédier à ce désordre, je vous conseille lorsque vous serez retournés chez vous, d’appeler vos femmes; de leur faire un fidèle rapport de tout ce que je viens de dire, de leur témoigner votre nouveau désir, de les prier de vous aider dans cette résolution, et depuis ce jour vous rendre toujours assidus dans cette sainte école, pour y attirer dans votre coeur la grâce du Saint-Esprit, comme une huile sainte qui le doit guérir.

Si après cela vous tombez une fois, deux fois et davantage même, ne vous découragez pas: mais relevez-vous autant de fois que vous tomberez, sans cesser jamais de combattre ,jusqu’à ce que vous ayez vaincu le démon, que vous ayez gagné la couronne, et. que vous ayez mis le trésor de vos vertus dans un asile et un lieu (90) de sûreté. Que si vous vous établissez par une sainte habitude dans l’amour de la vertu et de la sagesse, quand même vous tomberiez dans quelque négligence, elle ne pourra pas aller jusqu’à vous faire violer le commandement de Dieu: parce que cette longue accoutumance sera devenue en vous comme une seconde nature. Car lorsque la vertu est passée en habitude, nous sentons une facilité à faire le bien, comme nous en avons à dormir, à manger, à boire, et à respirer. C’est ainsi que nous jouirons d’un plaisir céleste, que notre âme se trouvera comme dans un port tranquille et un calme perpétuel, et qu’au dernier jour nous paraîtrons comme un vaisseau chargé de richesses, pour recevoir la couronne immortelle que je demande à Dieu pour vous tous, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et l’empire avec le Père et le Saint-Esprit. Ainsi soit-il. (91)

HOMÉLIE XII: « ALORS JÉSUS VINT DE GALILÉE AU JOURDAIN TROUVER JEAN POUR ÊTRE BAPTISÉ PAR LUI. MAIS JEAN L’EN EMPÊCHAIT EN DISANT : C’EST MOI QUI AI BESOIN D’ÊTRE BAPTISE PAR VOUS, ET VOUS VENEZ A MOI. » (CHAP. III, 13-14, JUSQU’AU CHAP. IV)

ANALYSE

1. Pourquoi Jésus-Christ, le juste par excellence, vient-il au baptême, confondu dans la foule des pécheurs ?

2. Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; comment les Juifs sont-ils restés incrédules après avoir entendu venir du ciel cette voix miraculeuse ?

3. La foi se passe de la vision .— L’Esprit-Saint n’est pas moindre que le Christ. — Le Christ abroge le baptême et la pâque des Juifs.

4. et 5. Un chrétien doit mépriser tous les biens du monde comme indignes et rendre sa vie conforme à sa foi.

1. Le Seigneur, mes frères, vient se faire baptiser avec des esclaves, et le juge avec des criminels. Mais que cette humilité d’un Dieu ne vous trouble point, car c’est dans ses plus grands abaissements, qu’il fait paraître sa plus grande gloire. Vous étonnez-vous que Celui qui a bien voulu être durant plusieurs mois dans le sein d’une vierge, et en sortir revêtu de notre nature, qui a bien voulu depuis souffrir les soufflets, le tourment de la croix, et tant d’autres maux auxquels il s’est soumis pour l’amour de nous, ait voulu aussi recevoir le baptême, et s’humilier devant son serviteur, en se mêlant avec la foule des pécheurs? Ce qui doit nous surprendre, c’est qu’un Dieu n’ait pas dédaigné de se faire homme. Mais après ce premier abaissement, tout le reste n’en est qu’une suite naturelle.

Aussi saint Jean, pour nous préparer à cette humiliation du Fils de Dieu, dit de lui auparavant, qu’il n’est pas digne de délier le cordon de ses souliers; qu’il était le juge universel qu’il rendrait à chacun selon ses oeuvres, et qu’il répandrait les grâces du Saint-Esprit sur tous les hommes, afin qu’en le voyant venir au baptême, vous ne soupçonniez rien de bas sous cette humilité. C’est dans ce même dessein que lorsqu’il le voit présent devant lui, saint Jean lui dit pour l’empêcher:

« C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par vous, et vous venez à moi (14)? » Comme le baptême de Jean était un baptême de pénitence, et qui portait ceux qui le recevaient à s’accuser de leurs péchés, saint Jean pour prévenir les Juifs, et les empêcher de croire que Jésus-Christ venait dans cette disposition à son baptême, l’appelle d’ auparavant devant le peuple l’Agneau de Dieu, et le Sauveur qui devait effacer les péchés de tout le monde. Car Celui qui avait le pouvoir d’effacer tous les péchés du genre humain, devait à plus forte raison être lui-même exempt de péché. C’est pourquoi saint Jean ne dit pas: « Voilà celui qui est exempt de péché, » mais ce qui est beaucoup plus: « Voilà celui qui porte sur soi, et qui ôte le péché du monde (Jean, t, 29.) ; » afin que cette dernière vérité admise fît, à plus forte raison, admettre la première, et qu’on (91) reconnût ainsi que c’était pour d’autres raisons que Jésus-Christ venait à ce baptême. C’est pour cela que saint Jean dit à Jésus lorsqu’il vient à lui: « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par vous, et vous venez à moi? » Il ne dit pas : Et vous voulez que je vous baptise? Car il n’osait parler de la sorte; mais seulement : « Vous venez à moi? » Que fait donc Jésus-Christ en cette rencontre?

« Et Jésus répondant lui dit: Laissez-moi faire pour cette heure: car c’est ainsi qu’il convient que nous accomplissions toute justice (15). » Il agit avec saint Jean comme il agit depuis avec saint Pierre. Cet apôtre refusait de se laisser laver les pieds par son maître. Mais quand il eut entendu cette parole: « Vous ne comprenez pas maintenant ce que je fais, mais vous le comprendrez après. » (Jean, XIII, 7.) Et cette autre : « Vous n’aurez point de part avec moi (Ibid 8); » il cessa aussitôt de résister et il s’offrit même à faire plus qu’on ne lui avait demandé. De même lorsque saint Jean eut entendu ces paroles: « Laissez-moi faire maintenant : car c’est ainsi qu’il convient que nous accomplissions toute justice, » il se résolut aussitôt de faire ce que Jésus lui commandait. Ces saints hommes n’étaient point opiniâtres; mais ils montraient autant d’obéissance que d’amour, et ils n’avaient rien plus à coeur que de faire tout ce que leur commandait le maître.

Mais remarquez comment Jésus oblige Jean à le baptiser par les raisons mêmes pour lesquelles celui-ci ne croyait pas devoir le faire. Car il ne dit pas: « Il est juste, » mais, « il convient. » Comme saint Jean croyait qu’il y avait de « l’inconvenance » à un serviteur de baptiser son maître, Jésus-Christ fait voir au contraire qu’il n’y en avait aucune. Vous hésitez, lui dit-il, à me baptiser, parce que vous le croyez contre la bienséance : c’est au contraire, parce que cela est dans la bienséance, que je viens recevoir votre baptême. Et il ne dit pas simplement « Laissez-moi faire, » mais il ajoute : « maintenant. » Comme s’il disait Cela ne durera pas toujours : vous me verrez bientôt dans l’état où vous souhaitez de me voir; mais maintenant, laissez-moi recevoir votre baptême.

Et pour marquer en quoi consistait cette bienséance, il ajoute: « Car c’est ainsi qu’il « faut que nous accomplissions toute justice. »La justice n’est autre chose qu’un parfait accomplissement de tous les commandements de Dieu. Comme nous avons, dit-il, accompli jusqu’ici tous ses ordres, et qu’il ne reste plus que ce dernier à exécuter, il faut nous en acquitter aujourd’hui. Je suis venu pour lever la malédiction où l’homme était tombé par la violation de la loi. Ainsi il faut que je commence par accomplir la loi parfaitement, afin que vous ayant délivrés de la condamnation, j’abolisse ensuite la loi même. C’est aussi pour cette raison que je me suis revêtu de votre chair, et que je suis venu en ce monde.

2. « Alors Jean ne lui résista plus (15). » « Et Jésus, après avoir été baptisé, ne fut pas plus tôt monté hors de l’eau, que les cieux lui furent ouverts; et il vit l’Esprit de Dieu descendant en forme de colombe venant sur lui (16). » Les Juifs croyaient que saint Jean était beaucoup plus que Jésus-Christ, parce qu’il avait passé sa vie dans le désert; qu’il était le fils d’un grand-prêtre; qu’il portait un vêtement si austère ; qu’il appelait tout le monde à son baptême; et enfin qu’il était né d’une mère stérile. Ils voyaient au contraire Jésus-Christ né d’une pauvre femme, dont le divin enfantement leur était entièrement inconnu. Ils savaient qu’il avait été élevé non dans le désert, mais dans une maison, comme les autres enfants, qu’il avait vécu au milieu des hommes, vêtu comme les autres, sans qu’il parût rien d’extraordinaire en sa personne. Ils le croyaient donc inférieur à saint Jean, parce qu’ils ne savaient rien des divines merveilles de sa naissance. D’ailleurs le baptême que Jésus reçut de Jean, était de nature à faire naître cette opinion, lui seul, et à la corroborer. On se disait que Jésus devait être un homme comme les autres, puisqu’il venait au baptême confondu dans la foule des autres, ce qu’il n’eût pas fait, pensait-on, s’il était supérieur au commun des hommes. Donc Jean passait pour plus grand que Jésus et était beaucoup plus admiré. Ce fut pour empêcher que, cette opinion ne se fortifiât de plus en plus dans les esprits, qu’après le baptême de Jésus, les cieux s’ouvrirent sur lui et qu’on entendit la voix du Père qui publiait la gloire de son Fils unique.

« Et en même temps une voix du ciel se fit entendre: C’est là mon Fils bien-aimé, dans lequel j’ai mis toute mon affection (17). » Mais comme cette voix eût pu être appliquée par la plupart de ceux qui étaient là, plutôt à (92) saint Jean qu’à Jésus-Christ, parce qu’elle n’avait pas dit: Celui qui vient d’être baptisé est mon Fils, mais simplement: « C’est là mon Fils « bien-aimé,» parole que tout le monde eût bien plutôt crue de celui qui baptisait, que de celui qui était baptisé, à cause de la dignité de saint Jean Baptiste, et des autres raisons que j’ai dites; le Saint-Esprit descendit en forme de colombe, afin d’indiquer Jésus comme celui que désignait la voix, et de montrer que cette parole: « C’est là mon Fils, » devait s’entendre de celui qui venait d’être baptisé, et non de celui qui le baptisait.

Mais comment se fait-il, me direz-vous, que les Juifs n’ont pas cru en Jésus-Christ, après avoir vu un si grand miracle ? Mais comment, vous demanderai-je à mon tour, se fait-il que sous Moïse, lorsque s’opéraient tant de miracles, qui, sans égaler celui-ci, étaient néanmoins si extraordinaires, comment se fait-il qu’après ces voix tonnantes, ces trompettes, ces éclairs, ces- tonnerres, et tant d’autres choses effrayantes, les Juifs ne laissèrent pas de se faire un veau d’or pour l’adorer, et de se consacrer aux sacrifices de Beelphégor? Est-ce que ces mêmes Juifs, qui entendirent la voix céleste au baptême de Jésus-Christ, ne virent pas un peu plus tard, de leurs yeux, la résurrection de Lazare ? et néanmoins ils furent si éloignés de croire à l’auteur d’une si prodigieuse résurrection, qu’ils tentèrent plus d’une fois de tuer celui qui avait été ressuscité. Si donc la malignité de leur coeur ne se rendait pas en voyant de leurs yeux les morts ressuscités; vous étonnez-vous s’ils ne se rendent pas à une voix qui vient du ciel, et qui ne frappe que leurs oreilles.

Lorsqu’une âme est ingrate et corrompue, et possédée de la passion de l’envie, il n’y a point de miracle qui puisse la guérir: comme au contraire, lorsqu’elle est simple et bien disposée, elle a peu besoin de miracles pour se rendre à Dieu. Ne demandez donc pas pourquoi les Juifs n’ont pas cru; mais considérez si Dieu n’a pas fait tout ce qui était nécessaire afin qu’ils crussent. Au reste Dieu lui-même a pris soin de se justifier à cet égard, et comme il voyait les Juifs endurcis et opiniâtrés à se perdre, sans que rien les pût sauver de la dernière punition , il a voulu au moins empêcher que l’on ne fît retomber sur sa bonté, ce qui ne doit être imputé qu’à leur malice, en disant: «Qu’ai-je dû faire à ma vigne, que je ne lui aie pas fait? (Isaïe, V,4.)» C’est donc là ce que nous devons considérer ici, savoir si Dieu, pour rendre ce peuple fidèle, devait faire quelque chose qu’il n’ait pas fait. Que si, mes frères, vous voyez quelqu’un qui accuse ainsi la providence de Dieu, et qui veuille la rendre responsable de la malice des hommes; vous lui ferez la réponse que vous venez d’entendre.

Mais réservons à parler ailleurs contre l’infidélité des Juifs, et arrêtons-nous maintenant à considérer le grand miracle qui arriva tout après le baptême du Sauveur, et qui était le prélude de ceux qui allaient bientôt s’opérer. Car c’est le ciel seulement, et non pas le paradis qui s’ouvre alors: « Jésus ne fut pas plus tôt baptisé, que les cieux lui furent ouverts. » Pourquoi le ciel s’ouvrit-il lorsque Jésus-Christ fut baptisé? Pour vous apprendre que la même chose arrive invisiblement à votre baptême où Dieu vous appelle à votre patrie qui est dans le ciel, et vous excite à ne plus avoir rien de commun avec la terre. Quoique ce miracle ne s’opère pas visiblement pour vous, ne laissez cependant pas que d’y croire.

Dieu, dans la première institution de ses mystères, a coutume de faire voir quelque signe et quelque prodige extérieur pour les âmes les plus grossières, qui ne peuvent comprendre rien de spirituel, et qui ne sont touchées que de ce qui frappe les sens; afin que lorsqu’on nous propose ces mêmes mystères, sans être accompagnés de ces miracles, nous les embrassions aussitôt avec une foi ferme et docile. Ainsi lorsque le Saint-Esprit descendit sur les apôtres, on entendit le bruit d’un souffle violent, et il parut des langues de feu. Et ce miracle ne se fit point pour les apôtres, mais pour les Juifs qui étaient présents. Si nous ne voyons plus maintenant les mêmes signes, nous recevons néanmoins les mêmes grâces, dont ces signes étaient la figure.

3. Il parut alors une colombe sur Jésus-Christ, afin qu’elle fût comme un doigt du ciel, qui indiquât et aux Juifs et à saint Jean, que Jésus-Christ était Fils de Dieu. De plus, elle devait apprendre à chacun de nous, que lorsqu’il est baptisé, le Saint-Esprit descend dans son âme, quoique ce ne soit plus dans une forme visible parce que nous n’en avons plus besoin, et que la foi maintenant suffit seule sans aucun miracle. Car les miracles, comme dit saint Paul, ne sont pas pour les fidèles, mais pour les infidèles. (93)

Mais pourquoi, me direz-vous, le Saint-Esprit paraît-il sous la forme d’une colombe? C’est parce que la colombe est douce et pure, et le Saint-Esprit, qui est un esprit de douceur et de paix, a voulu paraître sous cette figure. Cette colombe nous fait aussi souvenir d’un fait que nous lisons dans l’Ancien Testament. Lorsque toute la terre fut inondée par le déluge, et toute la race des hommes en danger de périr, la colombe parut pour annoncer la fin du cataclysme, elle parut avec un rameau d’olivier, apportant la bonne nouvelle du rétablissement de la paix dans le monde, Or tout cela était une figure de l’avenir. Les affaires des hommes étaient alors dans une bien pire condition qu’aujourd’hui, et le châtiment qu’ils avaient mérité, plus terrible. Il y a donc pour nous, dans la réminiscence de cette antique histoire, un motif de ne pas désespérer, puisque l’issue d’un état de choses si désespéré fut une délivrance et un amendement. Mais ce qui se fit alors par le déluge des eaux, s’opère aujourd’hui comme par un déluge de grâce et de miséricorde. La colombe ne porte plus maintenant un rameau d’olivier, mais elle montre aux hommes Celui qui va les délivrer de tous leurs maux, et elle nous marque les grandes espérances que nous devons concevoir; Elle ne fait point sortir de l’arche un seul homme pour repeupler la terre, mais elle attire toute la terre au-ciel, et au lieu- d’un rameau d’olivier elle apporte aux hommes l’adoption des enfants de Dieu.

Reconnaissez, mes frères, la grandeur de ce don, et ne croyez pas que, parce que le Saint-Esprit parait ici sous cette forme, il soit en quelque chose inférieur à Jésus-Christ. Car je sais que quelques personnes disent qu’il se trouve autant de différence entre Jésus-Christ et le Saint-Esprit, qu’il y en a entre un homme et une colombe, puisque l’un a paru revêtu de notre nature, et l’autre seulement sous la forme d’une colombe. Que répondre à cela, sinon que le Fils de Dieu a pris la nature de l’homme, mais que le Saint-Esprit n’a pas pris la nature d’une colombe? C’est pourquoi l’évangéliste ne dit pas que le Saint-Esprit ait paru dans la nature, mais sous « la forme »d’une colombe. Et, depuis ce temps, il n’a plus paru sous cette figure. Si de là vous concluez que le Saint-Esprit est moindre que Jésus-Christ, vous pourriez dire de même que les chérubins sont autant au-dessus du Saint-Esprit, que l’aigle est au-dessus de la colombe, puisqu’ils ont souvent paru sous la figure d’un aigle. Les anges aussi seraient plus grands que le Saint-Esprit, puisque souvent ils se sont revêtus de la figure d’un homme. Mais à Dieu ne plaise, que nous ayons cette pensée ! Il y a bien de la différence entre la vérité de l’Incarnation de Jésus-Christ, et la condescendance dont Dieu se sert, pour s’accommoder à la faiblesse des hommes.

Ne soyez donc pas si peu reconnaissants envers celui qui vous comble de tant de bienfaits, et n’opposez pas une extrême ingratitude à cette source de grâces qu’il verse sur vous, pour vous rendre heureux. Car cette seule dignité d’enfants adoptifs de Dieu entraîne nécessairement la destruction de tous les maux, et l’effusion de tous les biens. C’est pour cette raison-que le baptême des Juifs finit aussitôt après, et que le nôtre commence, et qu’il arrive la même chose dans le renouvellement du baptême, que dans le changement de la Pâque. Car de même que Jésus-Christ célébra d’abord l’ancienne Pâque avant que de l’abolir et d’établir la nouvelle; de même ici ce n’est qu’après avoir reçu le baptême judaïque qu’il le fait cesser, et qu’il commence d’ouvrir le mystère du baptême et de la grâce de son Eglise. Ce qu’il fera plus-tard sur la même table il le fait maintenant dans le même fleuve, il retrace l’ombre, puis immédiatement après il offre la vérité. Car la grâce du Saint-Esprit ne se trouve que dans le baptême de Jésus-Christ, et elle n’était point dans celui de Jean. C’est pour ce sujet que le Saint-Esprit, n’est descendu sur aucun de ceux que saint Jean a baptisés, mais seulement sur Celui qui nous devait donner la grâce de ce second baptême, afin que nous reconnussions, avec les choses déjà dites, que ce n’était point la pureté ni le mérite de celui qui baptisait, mais la puissance de Celui qui était baptisé qui a fait cette merveille. Ce fut donc alors qu’on vit les cieux s’ouvrir, et le Saint-Esprit descendre sur la terre. Jésus-Christ voulait nous transférer de l’ancienne alliance à la nouvelle. C’est pourquoi il ouvre ces portes célestes, et il fait descendre son Saint-Esprit pour rappeler les hommes à cette patrie divine. Et il ne les y appelle pas seulement, mais il le fait en les honorant d’une souveraine dignité, Car il nous attire en ce séjour bienheureux après nous avoir faits non anges, non archanges, mais (94) les enfants de Dieu, et ses enfants bien-aimés.

4. Considérons, mes frères, l’amour de Celui qui nous a appelés, l’état heureux auquel il nous appelle, et la gloire qu’il nous a donnée; et menons une vie qui soit digne de ces grands dons. Crucifions-nous pour le monde, et crucifions le monde pour nous; et employons tous nos soins à vivre ici-bas comme l’on vit dans les cieux. Ne croyons pas avoir quelque chose de commun avec la terre, parce que notre corps n’est pas encore élevé dans le ciel, car notre chef y règne déjà. Le Fils de Dieu est venu dans le monde avec les anges, et ayant pris la nature humaine, il l’a élevée dans les cieux lorsqu’il y est retourné, afin qu’avant que nous y montions aussi nous sussions qu’il ne nous est pas impossible de vivre dans la terre comme dans un ciel.

Tâchons de conserver la naissance illustre que nous avons reçue par notre baptême. Cherchons tous les jours. ce royaume éternel, et considérons toutes les choses présentes comme des ombres et comme des songes. Si un roi de la terre vous avait trouvé pauvre et mendiant, et vous avait tout d’un coup adopté pour son fils, vous ne penseriez plus à votre misère passée, ni à la bassesse de votre cabane, quoique d’ailleurs il n’y ait pas une fort grande différence entre ces deux choses. Ne pensez donc plus à votre première condition, puisque l’état, auquel vous avez été appelé, est sans comparaison, plus illustre que la dignité royale. Car Celui qui nous a appelés est le Seigneur des anges; et les biens qu’il vous donnera ne sont pas seulement au-dessus de toutes paroles, mais même au delà de toutes pensées. Il ne vous fait point passer de la terre à la terre comme ce roi pourrait faire; mais il vous élève de la terre au ciel, et d’une nature mortelle à une gloire immortelle et ineffable, qui ne sera bien connue de nous, que lorsque nous la posséderons.

Comment donc, vous qui devez être admis au partage de ces grands biens, vous souvenez-vous encore des richesses de la terre? et comment vous amusez-vous encore a des fantômes et à des images vaines? Ne croyez-vous pas que toutes les choses que nous voyons sont plus viles et plus basses que les haillons des pauvres et des mendiants? Et comment donc serez-vous dignes de l’honneur auquel vous êtes appétés? Quelle excuse vous restera- t-il, ou plutôt quelle punition ne souffrirez-vous point, si après avoir reçu une si grande grâce, « vous retournez à votre premier vomissement? » (Pierre, II, 22.) Vous ne serez pas punis simplement comme un homme qui pèche, mais comme un entant de Dieu qui lui est rebelle, et l’éminence de la dignité à laquelle vous étiez élevés, ne servira qu’à rendre plus grand votre supplice. Ce qui certes est bien raisonnable, puisque nous-mêmes nous châtions nos enfants plus sévèrement que nos serviteurs, lorsqu’ils n’ont commis que la même faute, principalement quand nous les avons comblés de bienfaits.

Que si Adam, que Dieu avait mis dans le paradis terrestre, a souffert tant de maux après l’honneur qu’il avait reçu, à cause seulement d’un péché qu’il commit, comment, nous qui avons reçu le ciel et qui avons été faits cohéritiers du Fils unique de Dieu, pourrons-nous espérer quelque pardon, si nous quittons la colombe pour suivre le serpent? On ne nous dira pas comme à Adam: «Vous êtes terre, vous retournerez en terre, et vous cultiverez la terre (Gen. III, 19); » mais on nous prononcera une sentence bien plus effroyable; puisqu’on. nous condamnera aux ténèbres extérieures, aux chaînes éternelles, au ver qui ronge et envenime tout ensemble, et au grincement de dents. Et il est bien juste qu’après que tant de grâces et de faveurs n’ont pu vous rendre meilleurs, vous enduriez ces derniers et ces horribles supplices..

Elie autrefois a ouvert et fermé le ciel, mais ce n’était que pour faire descendre ou pour arrêter la pluie. Dieu vous ouvre maintenant les cieux, mais c’est pour vous y faire monter; et non seulement afin que vous y montiez, mais, ce qui est encore plus, afin que, si vous le voulez, vous y fassiez aussi monter les autres, tant est grande la bonté avec laquelle il vous traite et la puissance qu’il vous donne sur tout ce qui est à lui. Puis donc que c’est là qu’est notre maison et notre patrie, mettons-y en dépôt tout ce que nous possédons, et ne laissons rien ici-bas, de peur de le perdre.

Quand vous tiendriez ici vos trésors enfermés sous cent clés et sous cent verroux, et gardés par des milliers de serviteurs; quand vous auriez évité tous les piégea de vos ennemis et tous les artifices de vos envieux, quand la rouille épargnerait vôtre argent, quand la longueur du temps ne porterait aucune atteinte à (95) tout ce que vous possédez; quand, dis-je, tout cela arriverait, ce qui est impossible, vous n’éviterez jamais la mort, vous n’empêcherez jamais qu’elle ne vous ravisse tout votre bien en un moment, et peut-être même qu’elle ne le fasse passer entre les mains de vos plus grands ennemis. Mais si vous mettez en dépôt de bonne heure toutes vos richesses dans le ciel, vous vous mettrez au-dessus de tous ces maux. Il n’est point besoin en ce lieu ni de portes, ni de serrures, ni de verroux. La ville où l’on vous appelle est si assurée, elle est un asile si inviolable et si inaccessible à toute la malignité de l’envie, que votre dépôt n’y pourra périr.

5. N’est-ce donc pas un étrange aveuglement, d’amasser et de garder tant de trésors dans un lieu où ils se corrompent, et de n’en pas confier la moindre partie à un autre lieu où ils ne se peuvent perdre et où ils s’augmentent même beaucoup, alors surtout que nous savons que c’est en ce lieu que nous devons vivre pour jamais? De là vient que les païens ne croient rien de tout ce que nous leur disons, parce qu’ils veulent reconnaître la vérité de notre religion, non par nos paroles, mais par nos actions et par la conduite de notre vie. Lorsqu’ils nous voient occupés à bâtir des maisons magnifiques, à embellir nos jardins, à faire faire des bains délicieux et à acheter de grandes terres, ils ne peuvent croire que nous nous regardions ici comme des étrangers qui se préparent à quitter la terre pour aller vivre en un autre lieu. Si cela était ainsi, disent-ils, ils vendraient tout ce qu’ils ont ici et l’enverraient par avance au lieu où ils désirent d’aller. Voilà la manière dont ils raisonnent, en considérant ce qui se passe tous les jours dans le monde. Car nous voyons que les personnes riches achètent des maisons principalement dans les villes et dans les lieux où ils croient qu’ils doivent passer leur vie.

Nous faisons nous autres tout le contraire. Nous nous tuons, et nous consumons tout notre temps et tout notre bien pour avoir quelques champs et quelques maisons sur cette terre où nous nous croyons étrangers et que nous devons bientôt quitter, et nous ne donnons pas même de notre superflu pour acheter le ciel, quoique nous puissions le faire avec si peu d’argent, et que l’ayant acheté une fois, nous devions le posséder éternellement.

C’est pour cela que, sortant de cette vie tout pauvres et tout nus, nous serons punis du plus grand supplice, et nous tomberons dans cet extrême malheur, non-seulement pour avoir vécu dans cette indifférence, mais encore pour avoir rendu les autres semblables à nous. Car, lorsque les païens voient que ceux qui ont part à de si grands mystères sont si passionnés pour les choses présentes, ils s’y attachent eux-mêmes bien plus fortement; et ainsi : « Ils amassent, » comme dit saint Paul, «des charbons de feu sur notre tête. » (Rom. XII, 10.) Que si nous leur apprenons ainsi à désirer avec plus d’ardeur les choses de la terre, nous qui devrions leur apprendre à les mépriser, comment pourrons-nous être sauvés, puisque nous mériterons d’être perdus, pour cela même que nous aurons contribué à perdre les autres?

Ne savez-vous pas que Jésus-Christ dit que nous devons être «le sel et la lumière du monde »; le sel pour conserver ceux qui se corrompent par les délices, et la lumière pour éclairer ceux qui s’aveuglent par l’amour des biens d’ici-bas? Lors donc qu’au lieu de les éclairer, nous augmentons leurs ténèbres, et qu’au lieu de les préserver de la corruption, nous les corrompons, quelle espérance nous reste-t-il de notre salut? Certes, mes frères, il ne nous en reste aucune, et nous ne devons nous attendre qu’à nous voir lier les pieds et les mains, pour être jetés dans l’enfer, où le feu nous dévorera, après que l’amour de l’argent nous aura déchirés et consumés sur la terre.

Considérons ces choses, mes frères, et rompons les liens de cette erreur qui nous trompe, pour ne pas tomber dans des fautes qui nous conduiront au feu éternel; car celui qui est esclave de l’argent, est chargé de chaînes dès cette vie et s’en prépare d’éternelles pour l’autre. Mais celui qui se dégage de cette passion sera libre et durant sa vie et après sa mort. C’est dans cette liberté que je prie Dieu de nous établir, afin que, brisant le joug si pesant de l’avarice, nous puissions trouver dans la charité des ailes qui nous élèvent jusqu’au ciel, par la grâce et la miséricorde de Notre Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et l’empire, avec le Père et le Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XIII: « ALORS JÉSUS FUT EMMENÉ PAR L’ESPRIT DANS L’ESPRIT DANS LE DÉSERT POUR ÊTRE PAR LE DÉMON. » ETC. (CHAP. IV, 1, JUSQU’AU VERSET 12.)

ANALYSE

1. Le jeûne, moyen efficace pour vaincre la tentation.

2. Si tu es le Fils de Dieu. Le démon avait entendu la voix qui disait : Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; et en ce moment il voyait Jésus-Christ tourmenté par la faim. Ce qu’il voyait semblait contredire ce qu’il avait entendu, et il ne savait pas à quoi s’en tenir, de là cette question : Si vous êtes le Fils de Dieu.

3. C’est par la patience que l’on triomphe du démon.

4. Rien ne rend esclave du démon comme la soif des richesses.

5. et 6. Combien nous devons veiller sur nous-mêmes et contre le démon qui nous tente sans cesse.- Que personne n’est exempt de tentations et que ce serait un grand mal de n’être pas tenté.

1. « Alors» : qu’est-ce à dire ? c’est-à-dire, après la descente du Saint-Esprit sur Jésus, après que cette voix divine se fut fait entendre du ciel : « C’est là mon fils bien-aimé dans lequel j’ai mis toute mon affection. »Qui n’admirera, mes frères, que l’Esprit de Dieu ait conduit Jésus-Christ dans le désert, afin d’y être tenté par le démon ? Car c’est le Saint-Esprit lui-même qui l’y a conduit. Comme Jésus-Christ était venu au monde pour nous servir de modèle, et avait résolu pour cela de tout faire et de tout souffrir, il veut bien se laisser aussi conduire dans le désert, et lutter contre le démon; afin que les nouveaux baptisés se voyant pressés de quelques grandes tentations après le baptême, n’entrent point dans le trouble et le découragement, comme s’il leur était arrivé quelque chose contre leur attente, mais qu’ils souffrent cette épreuve avec constance, comme une suite nécessaire de la profession qu’ils ont embrassée.

Vous avez reçu des armes, non pour demeurer dans un lâche repos, mais pour combattre. Si Dieu n’arrête point les tentations dont vous êtes attaqués, il le fait pour plusieurs raisons qui vous sont avantageuses. Car premièrement il veut que vous reconnaissiez par expérience que vous êtes devenu plus fort. Il veut encore que vous conserviez la modestie, et que la grandeur des grâces reçues ne vous enfle pas d’orgueil, vous qui êtes encore exposés à l’épreuve des tentations. Dieu permet aussi que vous soyez-tentés; afin que le démon qui doute toujours si c’est sincèrement que vous avez renoncé à lui, s’assure par votre patience que ce renoncement est véritable. De plus le dessein de Dieu est que votre âme se fortifie par la tentation, et qu’elle devienne aussi plus ferme que le fer. Enfin Dieu permet que l’ennemi vous attaque, afin que vous conceviez par là combien est grand et précieux le trésor qui vous a été confié. Car le démon ne vous attaquerait point avec tant de violence, s’il ne vous voyait élevés en un état plus glorieux que vous n’étiez auparavant. C’est ce qui l’irrita autrefois contre Adam, lorsqu’il le vit dans une si grande gloire. C’est encore ce qui l’irrita contre Job de voir que Dieu même lui donnait tant de louanges.

Mais d’où vient donc, me direz-vous, que Jésus-Christ nous a dit: « Priez afin que vous n’entriez point dans la tentation ? » (Matth. XXVI, 30.) Je vous réponds que cette parole s’accorde parfaitement avec ce que nous disons puisqu’il est marqué dans notre Evangile que Jésus-Christ n’alla pas de lui-même dans le désert, mais qu’il y fut conduit par l’Esprit. Ce qui nous montre admirablement que nous ne devons pas nous jeter de nous-mêmes dans les tentations, mais seulement les souffrir avec courage, lorsqu’ elles nous arrivent.

Et remarquez, je vous prie, où le Saint-Esprit mène le Sauveur. Ce n’est point dans une (97) ville, ni dans une place publique, mais dans le désert. Comme il voulait attirer le démon à ce combat, il ne lui en donne pas seulement l’occasion par la faim et par le jeûne; mais encore par la solitude. Car le démon attaque bien davantage les hommes lorsqu’il les voit seuls et séparés de tous les autres. Ce fut ainsi qu’il attaqua Eve autrefois, lorsqu’il la vit seule et séparée d’Adam. Quand il nous voit unis avec d’autres, il n’a pas la même hardiesse. Et c’est pour cette raison que nous devons nous trouver le plus souvent que nous pouvons dans la compagnie des gens de bien, afin de n’être pas si exposés aux attaques de notre ennemi.

Ainsi le diable va trouver Jésus-Christ dans le fond d’un désert inaccessible, ce que saint Marc fait assez voir lorsqu’il dit : « Qu’il était avec les bêtes. » (Marc, I, 13.) Et considérez avec quelle malice il l’attaque, et comme il sait prendre son temps. Il le tente non durant son jeûne, mais lorsqu’il est ensuite pressé de la faim ; afin que nous apprenions quel grand bien c’est que le jeûne; que c’est l’arme la plus forte que nous ayons pour combattre le démon, et qu’après le baptême un chrétienne doit plus s’adonner à la bonne chère, aux délices des festins, mais aux jeûnes et à l’abstinence. C’est pour cela que Jésus-Christ jeûne; non qu’il eût aucun besoin de jeûner, mais pour nous instruire de notre devoir. Comme les péchés que nous avions commis avant le baptême avaient pour cause l’intempérance dont nous étions les esclaves, Jésus-Christ nous commande de jeûner après le baptême. Et il fait en cela comme un sage médecin, qui, après avoir guéri un malade, lui ordonne de s’abstenir de ce qui lui avait causé son mal.

Considérez, je vous prie, combien l’intempérance a produit de maux. C’est elle qui a chassé Adam du Paradis; qui a répandu sur la terre les eaux du déluge, et qui a fait tomber sur Sodome les foudres du ciel si ce fut le péché de luxure qui, dans ces deux derniers exemples, attira directement la punition, l’intempérance néanmoins en fut la racine, selon qu’Ezéchiel le remarque par ces paroles:

« Le péché de Sodome a été l’orgueil, l’abondance de pain, et les délices de la table.» Ainsi les Juifs sont tombés souvent dans les plus grands crimes par l’amour du vin et de la bonne chère.

2. C’est pour cette raison que Jésus-Christ jeûne quarante jours, pour nous apprendre à chercher dans l’abstinence les remèdes de notre salut. Il ne jeûne pas plus de quarante jours, de peur que l’excès du miracle n’empêchât de croire à la vérité de l’incarnation. Car Moïse et Elie soutenus de la force de Dieu ont jeûné aussi quarante jours. Mais si le jeûne du Seigneur eût été plus long, plusieurs auraient pu douter qu’il eût véritablement pris notre chair.

« Et ayant jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim ensuite (2). » Jésus-Christ souffre la faim pour donner sujet au démon de le tenter: il lutte le premier, pour apprendre aux autres la manière de surmonter et de vaincre l’ennemi. C’est ce que les athlètes font tous les jours, lorsqu’ils veulent instruire leurs disciples à surmonter leur adversaire. Ils combattent eux-mêmes en leur présence, afin qu’ils remarquent dans le mouvement de leurs corps, ce qu’ils doivent faire pour terrasser leur antagoniste. C’est ainsi que Jésus-Christ se rend notre chef et notre modèle. Il attire le démon au combat. Il lui fait remarquer la faim qu’il endure ; et il ne le rejette pas lorsqu’il approche: mais après qu’il s’est laissé attaquer, il le terrasse par trois diverses fois avec une facilité toute-puissante.

Mais de peur qu’en passant légèrement sur ces trois victoires, je ne vous prive d’une instruction très importante, nous examinerons chaque tentation en particulier, et nous commencerons par la première.

« Et le tentateur s’approchant de lui, lui dit: Si vous êtes Fils de Dieu, dites que ces pierres deviennent des pains (3). » Cet Esprit de malice ayant entendu la voix du ciel, qui disait clairement ; « Voilà mon fils bien-aimé, » et les témoignages si illustres de saint Jean qui assuraient la même chose, se trouvait dans une étrange perplexité en voyant aussitôt après Jésus-Christ pressé de la faim. D’une part la voix du ciel lui persuadait que Jésus-Christ n’était pas un homme et de l’autre cette faim qu’il souffrait l’empêchait de croire qu’il fût Fils de Dieu. C’est pourquoi dans ce doute et dans cette incertitude il parle à Jésus-Christ d’une manière qui témoignait assez l’agitation de ses pensées.

Autrefois pour tenter Eve et Adam il feignit ce qui n’était pas, pour savoir ce qui était; il suit encore ici la même conduite: et ne sachant pas au vrai le mystère ineffable de l’incarnation (98), il use d’un artifice qui lui paraît propre pour en découvrir le secret. «Si,» dit-il, « vous êtes le Fils de Dieu, dites que ces pierres deviennent du pain. » Il ne lui dit pas, « puisque vous avez faim: » mais « si vous êtes le Fils de Dieu, » espérant le piquer de vaine gloire et le gagner par ces louanges. Il ne lui parle pas même du besoin de manger où il était, de peur qu’en le-lui représentant il ne parut lui faire quelque reproche. Ne comprenant pas la grandeur de cet abaissement si divin de Jésus-Christ, il s’imaginait que cet état lui était honteux. Il aime donc mieux le flatter avec adresse et ne lui représenter que sa grandeur et sa dignité. Que fait Jésus-Christ ? Il réprime cet orgueilleux, et pour montrer que l’état où il était n’était ni honteux ni indigne de sa sagesse, il découvre lui-même ce que le démon avait caché pour le flatter.

« Mais Jésus lui répondit : Il est écrit : « L’homme ne vit pas de pain seul, mais « de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (4). » Jésus-Christ ne rougit point de marquer par ces premières paroles la nécessité de manger, qui lui était commune avec tous les autres hommes. Mais considérez ici la malice et l’adresse du démon, par où il commence le combat, et comme il n’a pas oublié ses anciens artifices. II avait déjà vaincu le premier homme par l’intempérance, il l’avait engagé ainsi dans une infinité de maux, et il voulait encore tendre ici le même piége pour y prendre Jésus.. Christ. Nous voyons plusieurs personnes insensées qui déclament contre la nécessité du manger, et qui la regardent comme la source de tous les maux. Mais Jésus-Christ nous fait bien voir aujourd’hui que cette nécessité même, quoique si violente, n’oblige jamais une personne vraiment vertueuse à rien faire qui soit indigne d’elle. Car il a faim , et néanmoins il ne fait rien de ce que le démon lui suggère, pour nous apprendre que nous ne devons jamais rien croire de ce que nous conseille cet ennemi. Comme c’est par là qu’Adam a offensé Dieu, et violé sa loi ; Jésus-Christ nous fait voir ici qu’il ne faudrait pas écouter le démon, quand même il ne nous porterait point à désobéir à Dieu. Mais que dis-je à désobéir à Dieu? L’exemple de Jésus-Christ vous fait voir que quand les démons vous diraient même quelque chose de véritable, vous ne devez point les croire. Il fit taire les démons qui publiaient qu’il était le Fils de Dieu, saint Paul de même leur imposa silence un jour, quoique ce qu’ils publiaient alors fût très véritable: il les méprise et les humilie surabondamment et pour mieux dissiper les pièges qu’ils nous pourraient tendre pour nous perdre, il les fait taire lors même qu’ils publiaient les dogmes salutaires de la vérité; il leur ferme la bouche, et il ne leur permet pas de parler. C’est pour la même raison que Jésus-Christ n’écoute rien ici de ce que le démon lui propose, mais il lui répond simplement: « L’homme ne vit pas de pain « seul, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu; » comme s’il eût dit: Dieu peut d’une seule parole remédier à la faim de l’homme et le nourrir. Et il cite un passage de l’Ancien Testament, afin de nous apprendre que ni la faim, ni la soif, ni aucune souffrance ne doivent jamais nous porter à nous séparer de Dieu.

3. Que si quelqu’un dit que Jésus-Christ devait faire le miracle que le démon lui demandait, je lui demanderai pour quelle raison et pourquoi ? Si le démon faisait cette demande, ce n’était pas qu’il voulût croire lui-même, mais c’était qu’il espérait convaincre Jésus-Christ d’incrédulité. Ce n’es-t pas autrement qu’il trompa nos premiers parents, et qu’il fit voir leur infidélité envers Dieu. Il leur fit des promesses contraires aux affirmations de Dieu, les enfla de vaines espérances, les rendit infidèles, et leur fit perdre les grands biens dont ils jouissaient. Mais Jésus-Christ refuse ici au démon, et ensuite aux Juifs qui étaient poussés par cet esprit de malice, de faire les miracles qu’ils lui demandaient, toujours pour nous apprendre, que quand même nous pourrions lare des miracles, nous n’en devrions point faire inutilement, ni sans grande nécessité, et que nous ne devons point céder au démon dans quelque extrémité que nous nous trouvions réduits.

Que fait donc le méchant lorsqu’il se voit vaincu, et qu’il ne peut persuader ce qu’il voudrait à Jésus-Christ lors même qu’il est pressé d’une si extrême faim? Il a recours à un autre artifice.

« Alors le démon le transporta dans la ville sainte, et le mettant sur le haut du temple (5), lui dit : Si vous êtes le fils de Dieu, jetez-vous en bas, car il est écrit: Il ordonnera à ses anges d’avoir soin de vous, et ils vous soutiendront de leurs mains, de peur que (99) « vous ne heurtiez le pied contre quelque pierre (6). » Pourquoi le démon commence-t-il toutes ses tentations par ces mots: « Si vous êtes fils de Dieu. » C’est pour faire encore ici ce qu’il fit à l’égard de nos premiers pères. De même qu’alors il osa leur parler mal de Dieu en disant: « Dieu sait qu’au moment que vous mangerez de ce fruit vos yeux seront ouverts (Gen. III, 5); » parce qu’il leur voulait faire croire que Dieu les trompait, et qu’il n’avait point d’amour pour eux; de même il dit ici au Sauveur: C’est en vain que Dieu vous appelle son fils, et il vous trompe par cette qualité qu’il vous donne. Que si vous croyez être en effet ce qu’il vous fait croire que vous êtes, donnez une preuve de votre puissance. Et comme il voyait que Jésus-Christ lui avait rapporté un passage de l’Ecriture, il en use de même envers lui, et lui cite un passage du Prophète.

Jésus-Christ s’indigne-t-il? s’emporte-t-il? Non, il lui parle avec une extrême douceur, empruntant encore sa réponse aux Ecritures: « Jésus lui répondit : Il est écrit aussi : Vous ne tenterez point le Seigneur votre Dieu (7). » (Deut. VI, 16.)

Pourquoi? Le Sauveur nous apprend par cette conduite, que ce n’est point par les miracles qu’il faut vaincre le démon, mais par une patience ferme et invincible; et que nous ne devons jamais rien faire par ostentation et par vanité. Mais remarquez combien était grossier l’artifice du démon, jugez-en par le témoignage même qu’il emprunte aux Livres saints: Quant au Seigneur, les témoignages qu’il cite se rapportent admirablement à ce qu’il dit; mais le démon cite des paroles en l’air et au hasard, sans qu’elles prouvent en aucune sorte ce qu’il en infère. Car ces paroles du Psaume : « Il ordonnera à ses anges d’avoir soin de vous, » ne disent pas que le Juste se précipite lui-même. Et de plus, elles n’ont pas été proprement dites de Jésus-Christ, Le Fils de Dieu néanmoins ne se met point en peine de les réfuter, quoique le démon les eût alléguées d’une manière qui lui était si injurieuse et si contraire à leur véritable sens. Car ce n’est point au Fils de Dieu à faire ce que cet esprit de malice lui conseillait alors. C’est au démon à se précipiter lui-même; comme c’est à Dieu à relever ceux qui sont tombés dans le précipice.

Si Jésus-Christ élevait montrer sa puissance, il le devait plutôt faire, en tirant les autres du précipice, qu’en s’y jetant. Il n’appartient qu’aux démons d’agir de la sorte, et de se précipiter en troupe dans les abîmes. C’est pourquoi ils tâchent de rendre les autres les compagnons de leur chute et de leur supplice.

Cependant Jésus-Christ ne se découvre point encore: et il parle au démon comme un simple homme aurait pu faire. Car en disant: « L’homme ne vit pas du pain seul.; » ou: « Vous ne tenterez point le Seigneur votre Dieu; » il ne dit rien qui le puisse faire reconnaître, et le distinguer des autres. Et ne vous étonnez pas si le démon parlant à Jésus-Christ tourne de toutes parts, et l’attaque de tant de manières. Comme un athlète qui a reçu des blessures mortelles et qui perd la vue avec son sang, ne fait plus que tourner et que s’agiter inutilement: de même le démon après avoir reçu ces deux blessures mortelles, na sachant plus ce qu’il doit dire, parle comme à l’aventure, et recommence une troisième tentation.

« Le démon le transporta encore sur une montagne fort haute; et lui montrant tous les royaumes du monde, et la gloire qui les accompagne, lui dit: Je vous donnerai toutes ces choses, si en vous prosternant devant moi vous m’adorez (8, 9). »

« Mais Jésus lui répondit: Retire-toi, Satan; «car il est écrit: Vous adorerez le Seigneur votre Dieu, et vous ne servirez que lui seul (40). » Jésus-Christ voyant que le démon par ces paroles offensait son Père, en s’attribuant ce qui n’appartient qu’à Dieu, et qu’il se faisait lui-même Dieu, et le créateur de toutes choses, le reprend de son orgueil, quoiqu’avec douceur néanmoins, se contentant de lui dire : « Retire-toi, Satan; » ce qui était plutôt un commandement qu’un reproche. Ce mot seul, « Retire-toi, » le mit aussitôt en fuite; et on ne voit plus depuis qu’il l’ait tenté.

4. Mais comment saint Luc dit-il, qu’après ces trois tentations, « toute la tentation fut consommée? » (Luc, XIV, 13.) Pour moi il me semble que l’évangéliste en marquant ces trois sources principales de tentations, y a renfermé toutes les autres. Car ce déluge de péchés qui inonde tout le monde, n’a point d’autre source que l’appétit sensuel, l’orgueil, et l’avarice. L’esprit de malice le savait parfaitement, et il met l’avarice au dernier lieu, comme (100) le plus puissant de tons les vices : et quoiqu’il l’eût en vue dès le commencement de sa tentation, il la réserve néanmoins pour la fin comme la plus forte de toutes ses armes. C’est là l’ordre qu’il observe dans ses combats. Il réserve pour le dernier ce qui est le plus capable de faire tomber les justes. C’est ainsi qu’autrefois il attaqua Job, et c’est ainsi qu’il attaque Jésus-Christ; commençant d’abord par les armes les plus faibles, et employant ensuite les plus fortes.

Comment donc pouvons-nous vaincre un ennemi si redoutable? Nous le pouvons en faisant ce que Jésus-Christ a fait, c’est-à-dire, en ayant recours à Dieu; en croyant toujours, quand nous serions abattus par la faim, qu’il peut nous nourrir d’une seule parole; en ne tentant point Dieu dans les biens que nous en avons reçus; en nous contentant de la gloire du ciel, sans nous mettre en peine de celle de la terre: et en rejetant dans l’usage des biens de ce monde, tout ce qui passe les bornes de la plus exacte nécessité.

Il n’y a rien qui assujétisse tant d’hommes au démon que l’amour du bien, et le désir de devenir riches. On ne le voit que trop tous les jours par une malheureuse expérience. Car il y a encore aujourd’hui des personnes qui disent : Nous vous donnerons tout ce que vous voyez, si vous voulez vous prosterner pour nous adorer. Ces personnes paraissent hommes au dehors; mais elles sont en effet les instruments du démon. Nous voyons aussi qu’alors le démon ne tenta pas seulement Jésus-Christ par lui-même, mais qu’il le tenta encore par les hommes. « Il se retira de lui pour un temps, » dit saint Luc, pour marquer que le démon tenterait encore le Sauveur par les hommes qui devaient être comme les organes de sa malice.

« Alors le démon le laissa, et aussitôt les anges s’approchèrent de lui, et ils le servaient (11). » Pendant que Jésus-Christ combat le démon, il ne perm-et pas que les anges paraissent, afin de ne le pas mettre en fuite avant que de l’avoir vaincu. Mais après une si glorieuse victoire, les anges- lui apparaissent pour vous assurer que toutes les fois que vous aurez vaincu le démon, les anges viendront aussitôt pour se réjouir avec vous de votre victoire, et pour vous accompagner, comme vos gardes et vos défenseurs. C’est ainsi qu’ils reçurent autrefois le Lazare, lorsqu’il sortit de la pauvreté, de la faim, et des souffrances, comme d’une fournaise où Dieu l’avait éprouvé, pour le transporter au sein d’Abraham. Car, comme je vous l’ai déjà dit, Jésus-Christ figure souvent par ce qui lui est arrivé en cette vie, ce qui nous devait arriver en l’autre.

Puis donc que c’est pour vous que Jésus-Christ a souffert toutes ces choses, tâchez de vaincre le démon comme lui, et ayez de l’ardeur et du zèle pour imiter votre chef. Que si quelqu’un d’entre les esclaves et les disciples du démon vous vient dire: Puisque vous êtes un homme d’une si grande piété, et d’une vertu si admirable, transportez cette montagne, ne vous troublez point, et ne vous mettez point en colère; mais répondez doucement comme Jésus-Christ: « Vous ne tenterez point le Seigneur votre Dieu. » S’il vous promet de la gloire, de la puissance, et de grandes richesses, pourvu que vous l’adoriez, rejetez cet offre avec une fermeté inébranlable.

Le démon n’a pas usé de ces artifices seulement envers Jésus-Christ, qui était le Seigneur et le roi de tous les hommes. Il en use encore tous les jours envers nous qui sommes ses serviteurs. Il nous attaque non-seulement sur les montagnes, dans les déserts, et dans les solitudes, mais encore dans les villes, dans les places publiques, et dans les lieux où la justice se rend. Et il ne nous combat pas seulement par lui-même, mais encore par des hommes semblables à nous.

Que faut-il donc que nous fassions pour nous défendre? Nous devons fermer l’oreille à toutes les paroles de cet esprit de malice; ne rien croire de tout ce qu’il nous dit; le haïr lors même qu’il nous flatte; et en avoir d’autant plus d’horreur, qu’il nous promet de plus grandes choses. C’est ainsi qu’il surprit Eve. En lui donnant de magnifiques espérances, il la perdit et la précipita dans tous les maux. Nous avons affaire à un ennemi qui ne se réconcilie jamais. Il n entrepris une guerre éternelle contre nous, et nous veillons moins pour nous sauver, qu’il ne veille pour nous perdre.

Combattons-le donc non seulement par nos paroles, mais par nos actions; non seulement par la pensée, mais par notre vie. Ne faisons rien de tout ce qu’il désire, et nous ferons tout ce que Dieu désire de nous.

Cet ennemi nous fait de grandes promesses, non pour nous donner, mais pour nous faire perdre ce que nous avons. Il nous offre des (101) occasions de dérober le bien d’autrui, afin de nous ravir l’innocence et la justice. Il nous tend des pièges en nous promettant des trésors sur la terre, afin de nous enlever ceux du ciel. Il veut nous enrichir ici-bas, de peur que nous ne possédions ces richesses éternelles. S’il ne peut nous ravir les biens invisibles en nous promettant ceux de ce monde, il tâche de le faire par la pauvreté.

C’est ainsi qu’il traita le bienheureux Job. Quand il vit que les richesses n’avaient pu le corrompre, il voulut l’abattre par la pauvreté, s’imaginant qu’il le surmonterait par cette voie. Mais cette prétention était bien extravagante. Car celui qui a pu être modéré dans les richesses, sera encore bien plus aisément ferme et patient, lorsqu’il sera pauvre. Celui qui ne s’est pas attaché aux biens qu’il possédait, ne les regrettera peint quand il les aura perdus. C’est pourquoi ce saint homme est devenu incomparablement plus glorieux par sa pauvreté, qu’il ne l’avait été par ses richesses. Le démon put bien lui ôter ce qu’il avait; mais bien loin de lui ôter cette charité dont il brûlait pour Dieu, il la rendit encore plus ardente; et en le dépouillant de tout au dehors, il le combla de biens au dedans. C’est ce qui mit au désespoir cet esprit superbe, voyant que Job devenait d’autant plus fort, qu’il lui faisait de plus grandes plaies.

Lorsqu’il eut employé tous ses moyens inutilement, voyant que rien ne lui réussissait, il eut enfin recours à ses anciennes armes, et il se servit de la femme de ce saint homme pour le tenter. Il lui parla par elle, se couvrant du masque de la bienveillance. Il lui représenta avec exagération l’état déplorable où il était, et il fit semblant de ne lui donner ce conseil détestable que pour le délivrer de tous ses maux. Mais il ne gagna rien encore par ce dernier artifice. Cet homme admirable découvrit du premier coup ce piège caché; il s’aperçut que c’était le démon qui parlait par la bouche de sa femme, et il la réduisit au silence en la faisant taire.

5. Voilà le modèle que nous devons imiter. Quand le diable nous parlerait par nos frères, par nos amis, par notre femme, par ceux qui nous sont les plus proches et les plus unis, pour nous porter à quelque mal; que l’amour que nous aurons pour la personne qui nous parle, ne nous fasse point recevoir le mal qu’elle nous suggère, mais que l’horreur que nous aurons du mal, nous en donne aussi pour la personne. Le démon se déguise ainsi tous les jours. Il prend le visage d’un homme qui compatit a nos maux; et lorsqu’il semble nous consoler, il nous dit des paroles qui ne servent qu’à envenimer notre plaie. C’est le propre du démon de. flatter pour perdre, comme c’est, le propre de Dieu de reprendre pour guérir.

Ne nous laissons donc point surprendre à de faux raisonnements, et ne cherchons point, comme nous faisons par toute sorte de moyens, à éviter les maux de la vie. C’est un oracle de l’Ecriture que Dieu châtie celui qu’il aime. Lors donc que nous vivons mal, plus toutes choses nous réussissent, plus nous devons être dans la douleur. Car ceux qui offensent Dieu doivent toujours craindre, et encore plus lorsqu ils ne sont point châtiés de leurs offenses. Lorsque Dieu nous punit en ce monde, il le fait en détail, et notre peine en devient bien plus légère; mais lorsque sa justice dissimule nos offenses, la peine qu’il nous réserve est bien plus horrible.

Que si l’affliction est nécessaire aux justes mêmes, combien l’est-elle plus aux pécheurs? Considérez avec quelle patience Dieu souffrit l’endurcissement de Pharaon, et avec quelle rigueur il le punit ensuite. Nabuchodonosor fut longtemps heureux dans ses crimes, et il en fut ensuite rigoureusement puni. Et ce riche de l’Evangile fut d’autant plus tourmenté dans l’autre vie, qu’il avait moins souffert en celle-ci. Il vécut ici-bas dans les délices sans être troublé d’aucune peine, et il alla souffrir ensuite des maux effroyables sans pou. voir trouver le moindre soulagement.

Cependant il y a des personnes assez stupides et assez insensées, pour aimer mieux être heureuses en cette vie et pour dire ces paroles ridicules et honteuses. Jouissons des biens présents, et, pour ce qui est des incertains, nous verrons quand nous y serons. Faisons bonne chère; ne refusons rien à nos sens; jouissons de la vie; donnez-moi le présent, et je vous abandonne l’avenir. O comble de l’aveuglement! En quoi ces personnes sont-elles différentes des pourceaux? Car si le Prophète dit des adultères qu’ils sont « des chevaux (Jérém. V, 8),» qui peut nous accuser comme d’un excès, si nous appelons ces personnes des pourceaux et des boucs, si nous soutenons qu’ ils sont plus stupides que des ânes, puisqu’ils (102) qu’ils appellent incertaines des choses qui sont plus claires que ce que nous voyons de nos yeux?

Si vous ne croyez pas les hommes, croyez au moins ce que disent les démons, lorsque Dieu les tourmente par sa puissance, quoique ces esprits de malice n’aient point d’autre but dans leurs actions et dans leurs paroles, que de nous perdre. Car vous ne doutez pas vous-mêmes qu’ils ne fassent tout ce qu’ils peuvent pour entretenir notre lâcheté, et pour nous ôter la crainte de l’enfer, et la créance même du jugement à venir. Cependant, quoiqu’ils tâchent de nous inspirer ces pensées, ils sont souvent forcés malgré eux de crier et de hurler, et de déclarer combien sont grands les supplices que l’on souffre dans l’enfer. D’où, vient donc qu’ils parlent ainsi contre leur propre volonté, sinon parce qu’ils y sont forcés par une nécessité inévitable? Car ils sont sans doute très éloignés de confesser de leur propre mouvement qu’ils sont tourmentés par la puissance des saints qui sont morts, ni même qu’ils souffrent aucune peine. D’où vient donc que les démons même confessent qu’il y a un enfer, lors même qu’ils tâchent de nous en ôter la créance, sinon parce qu’il y a un Dieu qui les y oblige? Et cependant vous qui êtes comblés de tant de grâces, qui avez part à de si grands mystères, vous n’imitez pas même les démons, et vous êtes plus durs et plus insensibles qu’eux.

Mais qui est revenu des enfers, me direz-vous, pour nous apprendre ce qui s’y passe? Et moi je vous demande : Qui est venu du ciel pour nous dire que Dieu a créé toutes choses? Qui vous dit que nous ayons une âme? Si vous ne croyez que ce que vous voyez de vos yeux, vous devez aussi mettre en doute s’il y a un Dieu, s’il y a des anges, s’il y a même une âme dans votre corps. Et ainsi les vérités les plus constantes seront effacées de votre esprit.

Je dis plus, si vous ne voulez croire que ce qui est le plus clair, vous devez plutôt croire les choses invisibles que celles que vous voyez de vos yeux. Cela semble un paradoxe; c’est néanmoins une vérité dont toutes les personnes raisonnables demeureront aisément d’accord. Vos yeux se trompent tous les jours, je ne dis pas dans les choses invisibles, car ils n’en sont pas capables, mais dans celles même qu’ils voient et qui sont les plus grossières. L’éloignement et la distance des lieux, la qualité de l’air, l’abstraction de l’esprit, la passion de la colère, l’inquiétude des soins, et mille autres choses semblables, leur sont comme autant d’obstacles qui suspendent leur action, et qui leur font faire de faux jugements. Mais lorsque l’oeil intérieur de notre âme est une fois éclairé par la lumière de l’Ecriture, il juge bien plus sainement et avec plus d’assurance de la vérité des choses.

Ainsi ne nous trompons pas nous-mêmes et prenons garde d’attirer sur notre tête un feu doublement violent et pour les dogmes faux. que nous aurons professés, et pour la vie molle et relâchée que nous aurons menée en conséquence, pour avoir suivi de si fausses opinions. S’il était vrai que Dieu ne nous dût point juger un jour ou que nous ne. dussions lui rendre aucun compte de nos actions, il s’ensuivrait aussi qu’il ne devrait point récompenser les travaux des saints. Considérez donc jusqu’où va ce blasphème qui vous fait dire que Dieu qui est si juste, si doux et qui a tant d’amour pour les hommes, méprisera tous leurs travaux, et n’aura aucun égard à toutes leurs peines?Qui pourrait croire un si grand excès?

6. Quand vous n’auriez aucune autre preuve, vous devriez au moins juger de la fausseté d’une pensée si impie et si ridicule, par ce qui se passe tous les jours dans vos familles. Quelque cruel, quelque inhumain, quelque brutal que vous soyez, vous rougiriez en mourant de ne laisser aucune marque de votre affection à un serviteur qui vous aurait. été fidèle. Vous lui donnez la liberté, vous lui laissez de l’argent; et comme vous ne pouvez plus après votre mort lui faire aucun bien par vous-même, vous le recommandez soigneusement à vos héritiers; vous les priez, vous les conjurez de l’assister, et vous faites tout ce que. vous pouvez afin qu’il ne demeure point sans récompense. Quoi, vous, tout méchant que vous êtes, vous témoignez tant de bonté pour un domestique; et Dieu dont la miséricorde est infinie, dont la bonté n’a point de bornes, négligera ses fidèles serviteurs, ces excellents hommes, Pierre, Paul, Jacques, Jean, et tant d’autres qui ont souffert pour lui la faim, les prisons, les naufrages, qui ont été frappés de verges et exposés aux bêtes, qui ont enduré des maux innombrables et qui, enfin, sont morts pour sa gloire? Il les laissera sans récompense et il ne couronnera point leurs travaux? Celui qui préside (103) aux jeux olympiques couronne l’athlète qui y remporte la victoire. Le maître récompense son esclave et le prince son soldat. Tous les hommes généralement comblent de biens ceux qui les ont fidèlement servis, et Dieu seul ne récompensera point ceux qui le servent avec tant de fidélité, et qui souffrent pour son amour tant de travaux et tant de peines? Les plus justes donc, les plus saints et les plus vertueux seront indifféremment confondus avec les adultères, les homicides, les parricides et les violateurs des sépulcres? Qui pourrait avoir une si extravagante pensée?

S’il ne restait rien de nous après notre mort, et si tous nos biens ou nos maux se terminaient à cette vie : les bons et les méchants seraient tous enveloppés dans le même état. Et il se trouverait même que ces premiers ne seraient pas si heureux que les derniers : puisque tout étant égal après la mort pour les uns et pour les autres, les méchants auraient au moins cet avantage, de n’avoir eu que du repos et du bonheur en cette vie, au lieu que les bons n’y auraient eu que des maux. Mais quel est le tyran assez cruel, quel est l’homme assez inhumain, quel est le barbare assez dur pour traiter si cruellement ceux qui le servent et lui obéissent? Vous voyez assez quel est l’excès de cet égarement, et jusqu’où nous porte ce raisonnement impie. Quand donc vous n’auriez point sur cela d’autres lumières, rendez-vous au moins à ce que nous vous disons. Ayez horreur d’une si détestable pensée. Fuyez le vice, embrassez les travaux de la vertu et vous reconnaîtrez alors que tout notre bonheur ou notre malheur ne se termine point dans cette vie.

Si quelqu’un vous demande : Qui est venu de l’autre monde pour nous apprendre ce qui s’y passe ? Répondez-lui Ce n’est pas un homme qui est venu nous en instruire. On ne l’aurait pas voulu croire. On aurait considéré comme des exagérations et des hyperboles tout ce qu’il nous aurait dit de cette autre vie. Mais c’est le Seigneur même des anges qui est venu nous donner une connaissance si précise du véritable état de l’âme après notre mort. Pourquoi cherchez-vous le témoignage des hommes lorsque le juge même qui vous redemandera compte de toutes les actions de votre vie, vous crie tous les jours qu’il prépare le ciel aux bons, l’enfer aux méchants; et qu’il donne de plus des preuves constantes de tout ce qu’il dit? S’il ne devait pas juger un jour tout le monde, il ne jugerait point par avance quelques personnes qu’il punit dès ici-bas d’une manière si terrible. Car par quelle raison quelques-uns d’entre les méchants seraient-ils punis, et les autres ne le seraient pas? Dieu fait-il acception des personnes et ose-t-on proférer un tel blasphème, puisque ce traitement si inégal de ceux qui sont également méchants, serait une erreur encore plus grande que n’est celle que nous venons de combattre?

Mais si vous voulez m’écouter attentivement, je vous développerai cette difficulté en un mot. Voici de quelle manière j’y réponds : Dieu ne punit pas tous les méchants dès ce monde, de peur que vous ne cessiez ou d’attendre la résurrection ou de craindre le jugement, comme si tous avaient été jugés dès cette vie. Dieu ne laisse pas aussi dans le monde tous les crimes impunis, afin que vous ne doutiez point de sa providence. Ainsi il punit quelquefois et quelquefois il ne punit pas. Lorsqu’il punit en celte vie, il fait voir que ceux qui n’y auront pas été punis, le seront en l’autre. Et lorsqu’il ne punit pas, il exerce votre foi, et il veut que vous attendiez un second jugement sans comparaison plus redoutable que ceux de ce monde. Que si sa sagesse et sa providence avaient jusqu’ici laissé aller toutes choses sans y prendre aucune part, Dieu n’aurait ni puni personne, ni fait aucun bien à personne. Mais ne voyez-vous pas au contraire qu’il a en votre faveur créé les cieux, allumé le soleil, fondé la terre, répandu la mer, étendu les airs, réglé le cours de la lune, tempéré les temps et les saisons; et qu’il a établi dans tout le monde cet ordre admirable et éternel qui s’y conserve par sa sagesse et par son esprit? Tout ce qui est renfermé dans la nature des hommes ou dans celle des bêtes; tout ce qu’il y a d’animaux qui marchent et qui rampent sur la terre, ou qui volent dans l’air, ou qui nagent dans la mer, dans les étangs, dans les fleuves et dans les fontaines; toutes les bêtes farouches qui peuplent les montagnes et les vallées, toutes les semences, toutes les plantes, tous les arbres fruitiers ou sauvages, fertiles ou stériles, et généralement tout ce qu’il y a sur la terre, a été créé sans peine par cette main toute-puissante, et est gouverné par elle pour notre soutien et notre salut. Toutes ces créatures n’ont pas été seulement ordonnées de Dieu pour notre nécessité et notre usage, mais encore pour exercer la charité, et pour nous assister (104) les uns les autres. C’est après un si grand nombre de dons et de faveurs, dont je ne viens de rapporter qu’une très-petite partie, que vous osez dire que celui qui a fait pour vous tant de choses, pourra vous oublier un jour, et vous laisser après votre mort dans le même rang que les pourceaux et les bêtes ! Après vous avoir prévenu de tant de grâces qui vous ont égalé aux anges, il vous oublierait et mépriserait tout ce que vous aurez pu faire ou souffrir pour lui! Y a-t-il en cela quelque étincelle ou quelque ombre de raison? Et quand nous nous tairions en cette rencontre, n’est-il pas vrai que les pierres même crieraient, et que ces vérités sont plus claires que les rayons du soleil?

Considérons donc toutes ces choses. Soyons très persuadés que nous comparaîtrons en sortant de cette vie devant un tribunal terrible, où nous rendrons compte de toutes nos actions. C’est là que nous serons condamnés si nous demeurons dans le crime, et que nous recevrons la couronne si nous veillons sur nous-mêmes pendant cette vie qui est si courte; si nous nous élevons avec courage contre ces blasphèmes et ces ennemis de Dieu, et si nous marchons dans le sentier de la vertu, pour pouvoir paraître avec confiance devant ce grand juge, et jouir des biens qui nous sont promis par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire avec le Père et le Saint-Esprit dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (105)

HOMÉLIE XIV: « JÉSUS AYANT ENTENDU DIRE QUE JEAN AVAIT ETE MIS EN PRISON, SE RETIRA DANS LA GALILEE.- ET LAISSANT NAZARETH, IL VINT DEMEURER A CAPHARNAÜM, QUI EST PROCHE DE LA MER, SUR LES CONFINS DE ZABULON ET DE NEPHTALI, » ETC. (CHAP. IV. 12, 13, JUQU’AU CHAP. V.)

ANALYSE

1. Pourquoi la prédication de saint Jean-Baptiste précéda celle de Jésus-Christ.

2. L’obéissance que l’on doit à Jésus-Christ ne souffre pas de délai.

3. Le péché est le plus grand des maux.

4. Le défaut, de repentir irrite plus Dieu que le péché même. — Laideur d’une âme livrée au péché.

 

 

1. D’où vient que Jésus-Christ se retire ainsi dans la Galilée? C’est pour nous apprendre, mes frères, à ne pas aller au-devant de la persécution, mais à céder plutôt à la violence et à l’éviter. Car ce n’est pas un crime que de ne pas se jeter de soi-même dans le danger, mais c’en est un, lorsqu’on y est tombé, de ne pas résister courageusement. C’est pour nous donner cette instruction, et pour apaiser l’envie et la haine des Juifs que Jésus-Christ se retire à Capharnaüm. Il le fait encore pour accomplir les prophéties et pour se hâter d’appeler à lui ceux qui devaient être les maîtres et les docteurs de toute la terre, car c’était dans celle ville qu’ils exerçaient leur métier de pêcheurs.

Mais admirez comment, toutes les fois que Jésus-Christ doit se manifester aux Gentils , il en prend toujours l’occasion de la conduite même des Juifs. Car ici ce sont les mauvais desseins qu’ils ont formés contre son précurseur, c’est la prison où ils l’ont jeté qui forcent Jésus de se retirer dans la Galilée dès nations. C’est pourquoi l’évangéliste ne dit pas simplement qu’il se retira en un endroit de la Judée ou dans quelqu’une des tribus, mais il marque distinctement les Gentils et les nations. (105) « Afin que cette parole du prophète Isaïe fût accomplie : Terre de Zabulon et terre de Nephthali vers la mer, au-delà du Jourdain, Galilée des nations (14-15), votre peuple, qui était assis dans les ténèbres, a vu une grande lumière (16). » Il marque par ce mot de « ténèbres », non les ténèbres sensibles; mais les erreurs et les impiétés de ces peuples. C’est pourquoi il ajoute: « Et la lumière est venue éclairer ceux qui étaient assis dans la région et dans l’ombre de la mort. »

Car pour montrer qu’il ne parlait ni de la lumière, ni des ténèbres sensibles, il ne dit pas simplement de l’une : Le peuple a vu « la « lumière»; mais il a vu une « grande lumière », qui est appelée ailleurs, « la lumière véritable. » (Jean, II, 8). Et pour exprimer quelles étaient ces ténèbres, il les appelle « l’ombre de la mort ». Il fait voir ensuite que ce n’est point ce peuple qui, de lui-même, a cherché et a trouvé cette lumière ; mais que c’est Dieu qui la lui a offerte du ciel : « La lumière, » dit-il, « s’est levée sur eux, » c’est-à-dire, cette lumière est venue les éclairer d’elle-même; et ce ne sont pas eux qui sont venus la trouver les premiers.

Car avant la naissance de Jésus-Christ, le genre humain était à l’extrémité. Les hommes ne marchaient pas seulement dans les ténèbres ; mais « ils étaient assis dans les ténèbres; »ce qui signifie qu’ils n’avaient pas même l’espérance d’en être délivrés. Parce qu’ils ne savaient pas dans quel sens ils devaient marcher, ils ne se tenaient pas même debout, mais ils demeuraient assis dans cette profonde obscurité.

« Depuis ce temps-là , » Jésus commença « à prêcher et à dire : Faites pénitence parce que le royaume des cieux est proche (17). »Jésus commença depuis ce temps-là, c’est-à-dire depuis que saint Jean fut mis en prison. Mais pourquoi ne prêcha-t-il pas d’abord la pénitence? Quel besoin avait-il de saint Jean, puisque les miracles qu’il faisait, lui rendaient un assez grand témoignage? C’est afin que vous appreniez par là la grandeur de Jésus-Christ, qui a eu ses prophètes de même que son Père a eu les siens. C’est ce que Zacharie marque dans son cantique: « Et vous, »dit-il, « petit enfant, vous serez appelé le Prophète du Très-Haut. » (Luc, I, 76.) Cela était encore nécessaire afin de ne laisser aucune excuse à l’insolence des Juifs, comme Jésus-Christ le témoigne lui-même par ces paroles: « Jean est venu ne mangeant ni ne buvant, et ils disent: Il est possédé du démon. Le Fils de l’homme est venu mangeant et buvant, et ils disent : Voilà un homme de bonne chère, et qui aime à boire. C’est un ami des publicains et des gens de mauvaise vie mais la sagesse a été justifiée par ses enfants. » (Matth. II,18.)

Il était encore nécessaire que ce qui concernait le Christ fût publié par un autre, avant de l’être par lui-même. Car si après tant de témoignages et des preuves si éclatantes de sa divinité, ils ne laissent pas de dire: « Vous vous rendez témoignage à vous-même, votre témoignage ne peut être vrai (Jean, VIII, 12) ; » que n’eussent-ils point dit, si avant que saint Jean eût parlé, Il se fût présenté en public pour témoigner le premier en sa faveur? Voilà pourquoi il ne commence à prêcher qu’après saint Jean, pourquoi il ne fait point de miracles jusqu’à l’emprisonnement de son précurseur, de peur qu’il ne se fît parmi le peuple quelque schisme.

Saint Jean, pour la même raison, ne fit point de miracles, afin de laisser courir à Jésus-Christ tout le peuple entraîné par les prodiges qu’il lui verrait faire. Car si même, après tant de miracles opérés par Jésus-Christ, les disciples de saint Jean, après comme avant l’emprisonnement de leur maître, étaient encore animés de tant de jalousie contre Jésus; s’il y en avait beaucoup qui penchaient à croire que c’était Jean et non Jésus qui était le Messie, que n’eût-on pas vu, si Dieu n’eût pas pris ces sages mesures? C’est pour cette raison que saint Matthieu, après avoir parlé de l’emprisonnement de saint Jean, dit aussitôt: « Depuis ce temps-là Jésus-Christ commença à prêcher. »

Il ne dit dans ses prédications que ce que saint Jean venait de dire. Il ne parle pas encore de lui-même. Il se contente de prêcher la pénitence comme saint Jean venait de le faire : c’était bien assez de faire admettre la pénitence, alors que le peuple n’avait pas encore conçu de Jésus-Christ une assez haute opinion. Il hésite même de parler avec force. Il ne menace point les hommes comme saint Jean de « cette hache tranchante, » qui devait couper l’arbre par le pied. Il ne dit point: « Qu’il va purger son aire, et jeter la paille (106) dans les flammes éternelles. » Il n’annonce d’abord que des biens; et il commence par découvrir à ceux qui l’écoutent le royaume qu’il leur prépare dans le ciel.

2. « Or Jésus, marchant le long de la mer de Galilée, vit deux frères, Simon appelé Pierre, et André son frère, qui jetaient leurs filets dans la mer, car ils étaient pêcheurs. Et il leur dit :Suivez-moi et je vous ferai pécheurs d’hommes (18, 19). Et quittant aussitôt leurs filets, ils le suivirent (20). » Saint Jean décrit autrement la vocation de ces apôtres; ce qui nous montre que ce n’est ici que leur seconde vocation, comme on le peut prouver encore par plusieurs autres circonstances. Car saint Jean marque expressément que ces deux disciples s’approchèrent de Jésus-Christ avant l’emprisonnement du saint précurseur; et ce que saint Matthieu rapporte ici, ne s’est fait qu’après qu’on l’eût mis en prison. Saint Jean dit qu’André appela Pierre, au lieu qu’il est marqué ici que Jésus les appela tous deux. Saint Jean écrit que Jésus-Christ voyant Pierre qui venait à lui, lui dit: « Vous êtes Simon, fils de Jonas, vous serez appelé Céphas, c’est-à-dire Pierre. » (Jean, I, 42.) Et saint Matthieu dit qu’on l’appelait déjà de ce nom: Jésus, dit-il, « voyant Simon qui était appelé Pierre. »

On peut encore prouver la même chose par le lieu où Jésus-Christ les appelle, et par plusieurs autres circonstances; comme aussi par leur obéissance si prompte et par le renonce. ment qu’ils font de tout ce qu’ils possèdent, ce qui suppose qu’ils étaient déjà suffisamment instruits. Saint Jean nous fait voir que saint André vint trouver Jésus-Christ où il logeait, et qu’il apprit de lui beaucoup de choses, au lieu qu’ici Jésus-Christ ne leur dit qu’une parole, et ils le suivent aussitôt. Il est assez vraisemblable que l’ayant déjà suivi auparavant, ils le quittèrent ensuite; que, lorsqu’ils virent saint Jean en prison, ils s’en retournèrent exercer leur profession dans leur pays; et que ce fut là que Jésus-Christ les trouva jetant le filet dans la mer. Lorsqu’ils voulurent le quitter d’abord, il ne les en empêcha pas, et il ne les rejeta pas pour toujours parce qu’ils l’avaient déjà abandonné. Après avoir condescendu à leur faiblesse, il revient une seconde fois à eux pour les convertir et les gagner à lui, ce qui-est le meilleur moyen de réussir dans la divine pêche des âmes.

Mais voyez la foi et la docilité des disciples. C’est pendant qu’ils jettent leurs filets, c’est au milieu de leur travail que Jésus leur parle; or, vous savez combien la pêche est une occupation attrayante, et, à peine ont-ils entendu son ordre, qu’ils le suivent sans différer, sans hésiter. Ils ne disent point: Nous allons seulement jusqu’à la maison, pour faire les derniers adieux à nos proches. Ils quittent tout dès l’heure même et font ce qu’Elisée fit autrefois à l’égard d’Elie. C’est ainsi que Jésus-Christ exige de nous une obéissance prompte et parfaite, et qui exclut tout retard quand même les empêchements les plus forts nous retiendraient. C’est ainsi qu’un autre de ses disciples l’ayant prié de le laisser aller ensevelir son père, il le lui refusa, pour nous apprendre que de toutes les oeuvres la plus nécessaire c’est de le suivre. Si, vous me dites que la promesse qu’il leur faisait était grande, je vous répondrai que je les en admire davantage, eux qui, sans avoir encore vu aucun miracle de Jésus, ne laissèrent pas d’ajouter foi à une si grande promesse et de tout quitter pour le suivre. Car ils crurent que les mêmes paroles qui avaient été comme l’hameçon qui les avait pris, leur serviraient d’un hameçon à leur tour, pour prendre et convertir un jour tous les autres hommes. Ce tut donc là la promesse qu’il fit à saint Pierre et à saint André; car pour saint Jacques et saint Jean, il ne leur promet rien de semblable, parce que l’exemple de l’obéissance de ces deux premiers leur avait déjà comme ouvert le chemin de la foi; d’ailleurs ils avaient déjà entendu de grandes choses sur le compte du Sauveur. Mais considérez avec quelle exactitude l’Evangile nous marque leur pauvreté!

« De là s’avançant il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans une barque avec leur père Zébédée, qui raccommodaient leurs filets; et il les appela (21). Et aussitôt, quittant leurs filets et leur « père, ils le suivirent (22). » Ils étaient si pauvres, que ne pouvant avoir des filets neufs, ils étaient contraints de raccommoder leurs vieux pour s’en servir comme ils pourraient. Or ce n’est pas une preuve médiocre de vertu, chez ces hommes, que de supporter facilement la pauvreté, que de vivre de leur travail dans un métier légitime, que d’être unis ensemble par te lien de la charité; que d’avoir avec eux leur (107) père pauvre qu’ils servaient et qu’ils nourrissaient.

« Et Jésus allait par toute la Gaulée enseignant dans leurs synagogues, et prêchant l’Evangile du royaume, et guérissant toutes sortes de maladies et de langueurs parmi le peuple (23). » Aussitôt que Jésus-Christ eut pris ses disciples il commença à faire des miracles en leur présence, pour autoriser ce que saint Jean avait dit de lui. Il entrait souvent dans les synagogues pour montrer aux Juifs qu’il n’était point un séducteur ni un ennemi de Dieu, mais qu’il n’était venu en ce monde que pour suivre l’ordre et le dessein de son Père. Il ne se contentait pas de prêcher dans les synagogues, mais de plus il faisait des miracles.

3. Car, règle générale, lorsque Dieu veut faire quelque chose d’extraordinaire, et introduire dans le monde quelque établissement nouveau, il a coutume de faire des miracles, afin qu’ils soient comme un gage et une preuve de sa puissance à ceux qui doivent recevoir ses lois. Ainsi, veut-il faire l’homme, il commence par créer l’univers, et ce n’est qu’ensuite qu’il impose à l’homme la loi qu’il lui a donnée dans le paradis. De même, avant que d’imposer aucun commandement à Noé, il opère ce grand prodige par lequel il a renouvelé le monde en l’inondant durant un an sous les eaux d’un effroyable déluge, et conservé ce juste dans le naufrage de tout l’univers. C’est ainsi encore qu’il fait plusieurs miracles en faveur d’Abraham, par exemple cette grande victoire qu’il lui fit remporter sur les cinq rois; cette plaie dont il frappa Pharaon pour sauver Sara; et cette protection par laquelle il l’a tiré de tant de périls. Quand il a voulu aussi se rendre le législateur et le conducteur des Juifs, il leur a fait voir auparavant des prodiges et des miracles extraordinaires; et ce n’est qu’ensuite qu’il leur a donné sa loi. C’est pour se conformer à la même conduite, que, sur le point de publier la loi sublime de l’Evangile, et d’introduire une forme de vie toute nouvelle et inconnue à tous les hommes, il l’autorise par avance par de grands miracles : comme le royaume éternel qu’il annonçait était invisible, il voulait en établir la vérité par des miracles visibles.

Mais admirez, je vous prie, la divine brièveté de l’évangéliste, et comme, sans raconter chaque guérison en particulier, il nous fait voir en un mot une foule et comme une nuée de miracles! « Et sa réputation s’étant répandue par toute la Syrie, ils lui présentèrent, tous ceux qui étaient malades, et qui étaient diversement affligés de maux et de douleurs, les possédés, les lunatiques, et les paralytiques, et il les guérit (24). » Vous me demanderez peut-être pourquoi Jésus-Christ n’obligeait point ces malades qu’il guérissait de croire en lui. Car il ne leur dit point ici ce qu’il dit ensuite presque à tous les autres « Croyez-vous que je vous puisse guérir? » Il ne le fait pas encore parce qu’il n’avait pas donné de marques de sa puissance. Ce n’était pas d’ailleurs une médiocre preuve de leur foi, que de venir ainsi s’adresser à lui et de lui apporter de loin leurs malades. L’eussent-ils fait s’ils n’avaient eu une grande idée de sa puissance?

« Et une grande multitude de peuple le suivit de la Galilée, de la Décapole, de Jérusalem, de la Judée, et d’au delà le Jourdain (23). » Suivons aussi nous-mêmes Jésus-Christ, mes frères. Car nous ne sommes pas moins malades dans l’âme que ces peuples l’étaient dans le corps : et ce sont nos langueurs spirituelles que Jésus-Christ désire principalement de guérir, puisqu’il ne guérit les corps qu’afin de passer ensuite à la guérison des âmes; Approchons-nous donc de lui pour lui demander, non des choses temporelles, mais le pardon de nos fautes. Et il nous le donnera sans doute si nous le lui demandons avec instance.

La réputation de Jésus-Christ n’était alors répandue que dans la Syrie; et elle l’est maintenant par toute la terre. La seule vue de la guérison de quelques possédés faisait courir après lui les hommes de toutes parts; et vous, après avoir vu de bien plus grands effets de sa puissance, vous ne vous mettez pas même en état de venir à lui? Ces peuples quittaient leurs pays, leurs amis et leurs proches pour le suivre; et vous ne voulez pas quitter même , votre maison pour aller le trouver, et pour recevoir de lui beaucoup plus que vous n’aviez quitté. Mais nous ne vous obligeons pas même à cela, quittez seulement vos mauvaises habitudes, et en demeurant chez vous avec votre famille, vous ne laisserez pas de vous sauver.

Hélas! quand nous sentons quelque maladie dans notre corps, nous faisons tout, nous souffrons tout, nous dépensons tout, pour nous eu (108) délivrer, et lorsque notre âme est dans une langueur mortelle, nous hésitons et nous différons toujours? C’est pourquoi nous ne sommes pas même guéris de nos maladies corporelles : c’est parce que nous tenons pour superflues les choses nécessaires, et pour nécessaires les superflues. Nous entretenons la source des maux qui nous accablent, et nous voulons en purifier les ruisseaux. Car les maux du corps sont souvent la peine des maux de l’âme. Nous le voyons assez par ce paralytique de trente-huit ans; et par cet autre qu’on descendit du toit pour le présenter devant Jésus-Christ. Nous le voyons encore dès le commencement du monde, par ce que l’Ecriture dit de Caïn; et en un mot, il y a mille preuves de cette vérité.

Pensons donc premièrement à tarir la source du mal, et après cela nous en tarirons les ruisseaux, qui sont les maladies corporelles. La paralysie n’est pas la seule langueur que nous devions craindre; le péché en est une autre bien plus grande, et qui surpasse autant cette première, que l’âme, est plus noble que le corps. Approchons-nous, mes frères, de Jésus-Christ, aussi bien que ces peuples, et conjurons-le qu’il fasse cesser la paralysie de nos âmes. Bannissons toutes les pensées d’ici-bas, et n’estimons que les choses spirituelles.

Que si vous ne pouvez quitter tout à fait les soins de cette vie, ne vous y appliquez au moins qu’après avoir pensé à votre salut. Ne négligez pas vos fautes, parce que vous n’êtes aiguillonnés d’aucun remords lorsque vous les faites. Gémissez au contraire de ce que vous ressentez si peu de douleur de vos péchés. La cause de cette insensibilité ne vient pas de ce que le péché n’a rien qui pique et qui blesse, mais de ce que votre coeur est assez endurci pour n’en point sentir la plaie. Pour bien comprendre ce que je vous dis, considérez ceux qui sont touchés de la douleur de leurs fautes. N’est-il pas vrai qu’ils jettent souvent de plus grands cris que ceux même que l’on coupe et que l’on brûle? Que ne font-ils point, que ne souffrent-ils point pour se délivrer des remords de leur conscience? Comment pourraient-ils agir de la sorte, si leur âme n’était percée de douleur?

4. Ainsi le premier bonheur de l’homme est de ne point pécher, mais le second est de sentir au moins et de pleurer son péché. Si ce sentiment nous manque, comment prierons-nous Dieu de nous pardonner, dans l’insensibilité où nous sommes ? Lorsque vous, qui avez péché, vous ne vous mettez pas seulement en peine de savoir si vous avez péché, comment pourrez-vous implorer la miséricorde de Dieu? Le prierez-vous de vous pardonner des péchés que vous ne connaissez pas? Et dans cette ignorance comment pourrez-vous être touché de la grandeur de ses bienfaits? Considérez donc en vous-même quels sont vos péchés, afin de savoir au moins ce que Dieu vous pardonne et de n’être pas ingrat envers votre bienfaiteur.

Lorsque vous avez offensé un homme qui a du pouvoir et du crédit, vous priez ses amis et ses proches, vous gagnez les bonnes grâces de ses domestiques, vous leur donnez beaucoup, vous employez plusieurs jours à redoubler vos prières. Quand celui que vous avez offensé vous rejetterait une ou deux, ou même mille fois, vous ne vous rebutez pas et vous renouvelez au contraire vos importunités et vos instantes prières.

Nous agissons de la sorte pour apaiser un homme, et lorsque nous avons irrité Dieu contre nous, nous continuons à notre ordinaire à passer le temps dans les divertissements, dans les délices, dans la bonne chère, et nous ne changeons rien à notre genre de vie accoutumé. Est-ce là le moyen de nous le rendre favorable?Et ne l’irritons-nous pas plutôt encore davantage contre nous? Cette insensibilité que nous témoignons après avoir péché, l’offense sans comparaison davantage que le péché même. Nous devrions nous enfouir sous terre, ne plus oser ni regarder le soleil, ni respirer, nous qui, ayant un si bon Maître, osons l’irriter, et qui n’avons même aucun regret des offenses par lesquelles nous l’irritons.

La bonté de Dieu est si grande, que lors même qu’il se met en colère contre nous, bien loin de nous haïr, il ne le fait que pour nous attirer à lui par ses menaces. Lorsque vous l’outragez par vos crimes, s’il continuait de vous témoigner de l’amour, ne vous porteriez-vous pas à le mépriser de plus en plus? Pour éviter donc un si grand mal, il vous témoigne de l’aversion pour un peu de temps, afin de vous sauver pour jamais.

Ayons confiance en sa miséricorde et témoignons par nos actions que nous nous appliquons sérieusement à la pénitence; avant que d’être surpris par ce jour effroyable, où tous (109) nos regrets seront inutiles. Car maintenant tout dépend encore de vous; mais alors votre arrêt sera irrévocable, et il ne dépendra plus que de votre Juge : « Prévenons sa face, » comme dit l’Ecriture, « en confessant nos péchés. Pleurons et soupirons en sa présence. »(Ps. XCIV, 6.) Si nous sommes assez heureux pour fléchir notre Juge et le porter à nous pardonner avant qu’il prononce la sentence, nous n’aurons plus besoin ensuite d’intercesseur auprès de lui, comme au contraire si nous négligeons cet avis, il nous fera paraître un jour en présence de toute la terre, il examinera toutes nos fautes aux yeux de toute la terre, et il ne nous restera plus alors aucune espérance de pardon. Si nous ne nous guérissons maintenant de nos péchés, nous ne pourrons pas éviter alors d’en être punis.

Comme nous voyons que ceux qu’on tire ici des prisons sont présentés tout enchaînés devant le Juge ; ainsi les âmes sortant de ce monde paraîtront chargées des chaînes de leurs péchés devant ce redoutable tribunal. Car dans la vérité cette vie n’est point différente d’une prison. Et comme, lorsque nous entrons dans ces tristes lieux, nous voyons de tous côtés des personnes chargées de chaînes; de même si nous retirions notre esprit des apparences du dehors pour sonder les âmes des hommes, et pour en pénétrer les replis, nous les verrions chargées de chaînes beaucoup plus pesantes et plus dures que le fer. Les riches sont dans ce malheur encore plus que les autres. Car plus ils ont de biens, plus ils ont de chaînes.

Que si vous ne pouvez voir sans compassion un prisonnier qui a le cou et les mains et souvent même les pieds chargés de fers ; de même quand vous voyez-un homme dans l’abondance de toutes sortes de biens, plaignez son état et ne l’en estimez pas plus riche, mais plus malheureux. Car non-seulement il est chargé de liens, mais il a un geôlier dans sa prison qui le garde sans cesse et qui l’empêche d’en sortir, l’amour des richesses. C’est cet amour qui le charge de mille chaînes, qui multiplie ses gardes; qui ferme sur lui porte sur porte et serrure sur serrure, et qui le renfermant dans une prison encore plus noire et plus intérieure, lui fait trouver sa joie et ses délices dans ses liens même, afin qu’il ne lui reste plus aucune espérance de se délivrer de tous ces maux.

Que si vous voulez pénétrer encore plus avant dans l’âme de ce riche, vous verrez que non-seulement elle est liée de toutes parts, mais qu’elle est affreuse, horrible à voir et toute pleine de vers. Car les délices de cette vie ne sont pas moins pernicieuses que ces animaux. Elle le sont même encore davantage, puisqu’elles corrompent en même temps le corps et l’âme, et qu’elles causent à l’un et à l’autre une infinité de maux.

C’est pourquoi, mes frères, conjurons le libérateur de nos âmes, de rompre nos liens et d’éloigner de nous ce tyran si cruel, afin que nous ayant dégagés de ces pesantes chaînes, il donne des ailes à notre âme pour élever à lui toutes nos pensées. Mais offrons-lui nos prières et joignons-y tout ce qui dépend de nous, zèle et bonne volonté. C’est ainsi que nous pourrons nous délivrer en peu de temps des maux qui nous assiégent, que nous reconnaîtrons enfin dans quel triste état nous avons été, et que nous jouirons de cette liberté divine où je prie Dieu de nous établir, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et l’empire, avec le Père et le Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XV: « JÉSUS VOYANT TOUT CE PEUPLE, MONTA SUR UNE MONTAGNE, ET S’ETANT ASSIS, SES DISCIPLES S’APPROCHERENT DE LUI. » (CHAP. V, 1, JUSQU’AU VERSET 17.)

ANALYSE

1. L’orateur réfute les Manichéens – Ce que le Christ dit à ses disciples, il le dit à tout l’univers.

2. et 3. Qu’il y a plusieurs sortes d’humilité. – De la consolation qui vient de Dieu, sa vertu.

4. 5. et 6. De la justice prise dans le sens général de la vertu. – Le Fils est égal au Père.- Vous êtes le sel de la terre.

7. Quelle gloire Jésus-Christ ose promettre dans l’avenir à ces pêcheurs, inconnus en leur pays durant leur vie.

8. Qu’une grande perdu ne peut rester cachée. - Egalité du Père avec le Fils.

9. et 10. Que tout cède à la vertu après qu’elle a cédé à la violence. – Comme on doit aimer et assister les pauvres.- Qu’on doit séparer ceux qu’on voit se battre dans les rues; et que si on était tué en le faisant on serait martyr.

 

1. Considérez je vous prie, mes frères, combien Jésus-Christ méprisait l’honneur et la vaine gloire. Il ne mène point ces multitudes avec lui dans ses voyages. Lorsqu’ils ont besoin de son assistance dans leurs maux, il va lui-même parcourir leurs villes et leurs provinces. Mais lorsqu’il les voit venir en foule après lui, il demeure dans un même lieu; et non dans une place publique, mais sur une montagne et dans un désert. Il nous apprend par cet exemple à ne rien faire par vanité, et à nous retirer du bruit et du tumulte du monde, principalement lorsque nous voulons nous appliquer à la contemplation de la Vérité, et nous entretenir des choses saintes et éternelles.

« Jésus voyant tout ce peuple, monta sur une montagne, et s’étant assis, ses disciples s’approchèrent de lui (l). » Voyez-vous leur progrès dans la vertu? Voyez-vous comme ils sont devenus tout à coup meilleurs? Plusieurs d’entre ce peuple désiraient de voir ses miracles, mais pour eux ils souhaitaient de lui entendre dire des vérités grandes et élevées. C’est ce qui excita le Sauveur à leur faire ce long discours. Car il ne guérissait pas seulement les corps, mais encore les âmes et, après les soins donnés à celles-ci, il revenait à ceux-là. Il diversifiait ainsi les grâces Qu’il répandait sur les hommes, et il mêlait à la prédication de sa parole les guérisons miraculeuses des corps pour fermer la bouche à l’insolence des hérétiques et pour montrer, par le soin qu’il témoignait de l’une et l’autre de ces deux substances qui composent l’homme, qu’il était le créateur de l’une et de l’autre. C’est la raison pour laquelle sa providence partageait si souvent ses grâces tantôt au corps et tantôt à l’âme, comme il le témoigne même en cet endroit.

« Et ouvrant sa bouche, il les enseignait (2). » Pourquoi l’Evangile marque-t-il cette circonstance, « et ouvrant sa bouche » ? C’est pour nous apprendre que Jésus-Christ n’instruisait pas seulement les hommes par ses paroles, mais par son silence. Il les enseignait quelque fois en leur parlant, et il leur parlait aussi quelquefoispar la voix de ses œuvres, et par l’exemple de sa sainte vie. Mais, parce qu’il est dit que Jésus-Christ enseignait ses apôtres, il ne faut pas croire qu’il ne parlât qu’à eux seuls. II enseignait en eux généralement tous les hommes. Comme cette foule était composée de gens du peuple, âmes grossières et rampantes, le Sauveur , plaçant devant lui le chœur de ses disciples, leur adresse à eux directement ses discours, mais en leur parlant il n’oublie pas cette multitude qui avait un extrême besoin de sa parole; seulement il fait en sorte que l’enseignement de la divine sagesse soit pour elle sans fatigue. C’est ce que saint Luc fait entendre lorsqu’il dit que Jésus-Christ adressa son discours à ses apôtres; et saint Matthieu marque la même chose en disant que « ses disciples s’approchèrent de lui, et qu’il « les enseignait. » C’était un meilleur moyen pour exciter leur attention que s’il se fût adressé à tous.

Mais que leur dit-il d’abord, et quels sont les fondements de la nouvelle doctrine? Ecoutons attentivement ces divins oracles. S’ils ont (111) été dits alors pour ceux qui étaient présents, ils ont été écrits pour tous ceux qui devaient venir dans la suite. C’est pourquoi, bien que Jésus-Christ s’adresse à ses disciples, il ne détermine pas néanmoins ce qu’il dit à leurs seules personnes, mais parlant d’une manière indéterminée, il propose en général ces béatitudes pour tout le monde. Il ne dit pas: Vous êtes bienheureux si vous êtes pauvres: mais il dit en général : « Bienheureux sont les pauvres! »

Quand même Jésus-Christ aurait appliqué ces béatitudes à ses disciples en particulier, elles n’auraient pas laissé de regarder tous les hommes. Ainsi lorsqu’il a dit: « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation du siècle, » il ne l’a pas dit seulement à ses apôtres, mais il l’a dit en leurs personnes à toute la terre. De même en leur disant qu’ils seront heureux lorsqu’ils seront persécutés, tourmentés et affligés d’une infinité de maux; il ne le dit pas seulement pour !es apôtres, non, c’est pour tous ceux qui auront triomphé des mêmes épreuves qu’il tresse la couronne de gloire. Pour vous montrer encore plus clairement que tout ce que dit ici le Sauveur, vous regarde vous-mêmes, et généralement tous les hommes qui voudront lui obéir, écoutez de quelle manière il commence cet admirable discours.

« Bienheureux, dit-il, les pauvres d’esprit; parce que le royaume du ciel est à eux (3). » Qui sont ceux qu’il appelle « pauvres d’esprit »? Ce sont les humbles et ceux qui ont le coeur contrit. Car par le mot d’esprit, il entend le coeur et la volonté. Comme il y en a beaucoup qui sont humiliés non par leur volonté, mais seulement par la nécessité de leur état, il ne les comprend point dans cette béatitude, puisque l’involontaire ne saurait être méritoire, et il ne l’étend que sur ceux qui s’abaissent et s’humilient volontairement. C’est à ceux-là qu’il donne le premier rang entre tous ceux qu’il appelle heureux.

Mais pourquoi Jésus-Christ ne dit-il pas bienheureux les humbles d’esprit, mais « bienheureux les pauvres d’esprit » ? C’est parce que ce mot de pauvres, dit beaucoup (Le mot pauvres ne traduit que très imparfaitement le grec (ptokos) qui signifie étymologiquement (ptoso) craintif, timide, tremblant, et par extension chétif, misérable, pauvre. C’est au sens étymologique que saint Chrysostome s’attache ici, de sorte que selon lui l’expression (oi ptoxoi to pneumati) veut dire ceux qui ont l’esprit, la conscience timide, tremblante.) plus que celui d’humbles. Car il entend ici cette sorte de personnes qui sont tout abattues devant Dieu, et qui écoutent avec frayeur tout ce qu’il leur dit. Ce sont ces personnes que Dieu regarde favorablement, comme il dit lui-même par le prophète Isaïe : « Sur qui jetterai-je les yeux, sinon sur celui qui est humble et paisible, et qui tremble à la moindre de mes paroles? » (lsaïe, LXVI, 2.)

2. L’humilité a plusieurs degrés. Les uns ne sont que médiocrement humbles; les autres le sont parfaitement. David loue cette humilité parfaite, qui ne consiste pas seulement dans un abaissement, mais dans un entier brisement de coeur, lorsqu’il dit : « Le sacrifice agréable à Dieu, est un esprit abattu d’affliction et de repentir, ô Dieu, vous ne mépriserez point un coeur contrit et humilié. »(Ps. L, 19.) C’est cette humilité que les trois enfants de là fournaise offrirent à Dieu comme un grand sacrifice, lorsqu’ils lui dirent: « Recevez-nous, Seigneur, dans un esprit contrit, et dans un coeur humilié. » (Dan. III, 39.)

C’est à cette humilité que Jésus-Christ donne le premier rang dans ses béatitudes, parce que ce déluge de maux qui inonde toute la terre n’a point d’autre source que l’orgueil. Le diable n’était pas tel d’abord : c’est par l’orgueil qu’il est devenu le diable. Saint Paul l’assure lorsqu’il dit d’un néophyte: « De peur que s’élevant d’orgueil il ne tombe dans la même condamnation que le démon. » (1 Tim. III, 6) C’est ainsi que le premier homme, pour s’être laissé enfler par les orgueilleuses espérances que le démon lui avait fait concevoir, tomba dans le précipice, et devint sujet à la mort. En s’imaginant qu’il deviendrait Dieu, il perdit l’état qu’il possédait. Dieu même lui reprocha sa folie, et lui dit en lui insultant: « Voilà Adam devenu comme l’un de nous. » (Gen. III, 22.) Cet ange orgueilleux fait tomber depuis tous les ambitieux dans la même impiété, en les abusant de l’illusion qu’ils deviendront semblables à Dieu.

Comme donc l’orgueil était, pour ainsi dire, le mal culminant de l’homme, et la racine et la source de tous les péchés du monde, Jésus-Christ, pour le guérir par un remède contraire,

établit d’abord cette loi d’humilité , comme le fondement inébranlable de l’édifice qu’il veut bâtir. (112) Quand ce fondement sera posé, celui qui bâtit pourra sans crainte élever le reste de l’édifice; mais s’il vient à manquer, quand l’édifice monterait jusqu’au ciel, il faut nécessairement qu’il se renverse et qu’il tombe en ruine. Jeûne, prière, oeuvres de miséricorde, chasteté, réunissez toutes les vertus, si vous exceptez l’humilité, tout vous échappe, tout périt.

Le pharisien de l’Evangile est une preuve de ce que je dis. Après s’être déjà élevé jusqu’au plus haut degré de la vertu, il tomba et il perdit tout, parce qu’il n’avait point en lui cette mère de tous les biens. Car comme l’orgueil est la source de toute malice, l’humilité est le principe de toute sagesse. C’est pourquoi Jésus-Christ commence par elle ce discours, afin d’arracher de nos coeurs jusqu’aux moindres racines de la vanité.

Mais d’où vient, me direz-vous, qu’il parle de l’humilité à ses disciples qui étaient dans un état si humble ? Quel sujet avaient-ils de s’élever, étant pêcheurs, pauvres, grossiers, et méprisables? Je vous réponds que si Jésus-Christ ne disait pas ces paroles pour ses disciples, il les disait pour les autres qui étaient présents, et pour tous ceux qui devaient écouter un jour ses apôtres, afin que personne ne méprisât leur humilité. Mais plutôt, c’était aussi pour ses disciples qu’il disait ces choses. Car en admettant qu’ils n’eussent pas besoin alors de cette instruction, elle leur était néanmoins bien nécessaire pour l’avenir, lorsqu’ils feraient tant de prodiges et de miracles, qu’ils seraient si honorés de toute la terre, et qu’ils auraient tant de crédit et de confiance auprès de Dieu. Ni les richesses, ni la puissance, ni même la royauté ne seraient en état d’enfler le coeur autant que .toutes les grâces qui furent dans la suite accordées aux apôtres. Et avant même que de faire des miracles, n’avaient-ils pas dès lors quelque sujet de s’élever en voyant cette multitude de peuple, et ce concours de monde qui venait écouter leur Maître? Ne pouvaient-ils pas ressentir déjà quelque effet de la fragilité humaine? C’est pourquoi Jésus-Christ commence d’abord par les porter à l’humilité.

Il ne prend pas la forme de l’exhortation, ni le ton impératif pour introduire sa révélation, il la propose sous forme de béatitude, manière plus attrayante de présenter sa parole et d’ouvrir à tous le stade de la doctrine. Il ne dit pas en particulier: Celui-ci, ou celui-là; mais généralement tous ceux qui feront ce que je dis, seront bienheureux: quand vous seriez misérable, pauvre, esclave, étranger, ignorant, rien ne vous empêchera d’être heureux si vous êtes humble.

Ayant donc commencé par où il convenait surtout de le faire, il passe à une autre béatitude qui semble opposée au sentiment naturel de tous les hommes. Car au lieu que tout le monde appelle heureux ceux qui se divertissent et qui se réjouissent, et malheureux ceux qui sont dans l’affliction, dans la pauvreté et dans les larmes, Jésus-Christ déclare au contraire que ceux-ci sont heureux et les autres malheureux. « Bienheureux, dit-il, ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés (4).» Le monde, au contraire, ne trouve rien de plus malheureux. Aussi avait-il commencé par faire des miracles afin d’acquérir l’autorité qui lui était nécessaire pour porter ces lois.

Il n’appelle pas heureux généralement tous ceux qui pleurent, mais ceux qui pleurent pour leurs péchés. Car les larmes que l’on répand pour le siècle et la vie présente, non-seulement ne sont pas heureuses, mais elles nous sont même interdites comme dangereuses et mortelles, selon cette parole de saint Paul : « La tristesse de ce monde produit la mort, mais la tristesse qui est selon Dieu produit une pénitence stable pour le salut. »

C’est cette sorte de tristesse que Jésus-Christ appelle heureuse, et il ne marque pas seulement une tristesse commune, mais une profonde tristesse et qui aille jusqu’aux pleurs, lorsqu’il dit: « Heureux, non pas ceux qui sont tristes, mais ceux qui pleurent. » Ce précepte, mes frères, nous mène au comble de la vertu et de la sagesse chrétienne. Car si ceux qui pleurent la mort d’un fils, d’une femme ou d’un de leurs proches, ne sont agités d’aucune passion durant tout le temps de leur douleur, s’ils n’ont alors aucun mouvement ni d’avarice, ni d’impureté, ni d’orgueil, ni d’envie, ni de vengeance, ni d’aucun autre vice semblable, parce qu’ils sont tout entiers livrés à leur tristesse; combien ceux qui pleurent leurs péchés avec un regret sincère se montreront-ils plus dégagés de toutes les passions de l’âme? Mais quelle sera leur récompense? dit le Sauveur.

« Parce qu’ils sont consolés, » dit le Sauveur. Dites-nous donc où ils recevront cette consolation? Sera-ce en ce monde ou en l’autre? Ce sera dans tous les deux. Comme cette obligation de pleurer pouvait paraître dure et (113) fâcheuse, Jésus-Christ l’adoucit par la promesse qui était la plus propre pour en ôter toute l’amertume. Si vous voulez donc être consolé, pleurez. Et ne pensez point que ceci soit une énigme. Quand vous seriez accablé d’un déluge d’afflictions, si Dieu vous console lui-même, vous vous trouverez au-dessus de tous vos maux.

Dieu donne toujours à nos travaux de plus grandes récompenses qu’ils ne méritent. Cette promesse qu’il fait ici en est une preuve. Quand il appelle heureux ceux qui pleurent, ce bonheur n’est point un bonheur proportionné au mérite de celui qui le reçoit, mais à la bonté de Dieu qui le donne. Ces personnes qui pleurent, pleurent leurs péchés, et elles seraient déjà trop bien récompensées de leurs larmes, si elles pouvaient apaiser la colère de Dieu et recevoir de lui le pardon de tous leurs crimes. Mais comme l’amour de Dieu envers nous n’a point de bornes, il ne le termine pas à nous pardonner nos péchés ou à nous délivrer des peines qu’ils méritaient, mais de plus il nous rend heureux et nous comble de ses consolations divines.

Jésus-Christ ne nous commande pas de pleurer seulement pour nos péchés, mais encore pour ceux de nos frères. C’est la disposition où ont été toutes les âmes saintes, comme Moïse, David et saint Paul. Tous ces hommes ont souvent versé des larmes pour les péchés que les autres avaient commis.

« Heureux ceux qui sont doux, parce qu’ils posséderont la terre (5). » Quelle est cette terre qu’ils posséderont? Ce n’est pas, comme disent quelques-uns, une terre intelligible et spirituelle, puisque nous ne trouvons point que l’Ecriture ait jamais parlé d’une terre de cette sorte. Que devons-nous donc entendre par cette terre? Premièrement il promet une récompense sensible, comme saint Paul a dit:

« Honorez votre père et votre mère, afin que vous viviez longtemps sur la terre. » (Ephés. VI, 2.) Et comme Jésus-Christ même dit au bon larron: «Vous serez aujourd’hui avec moi dans le paradis. » (Luc, XXIII, 43.) Jésus-Christ ne promet pas seulement les biens à venir, mais encore les biens présents pour condescendre aux personnes plus grossières, qui souhaitent d’être heureuses dans ce monde, avant que de l’être dans l’autre. C’est dans ce même esprit qu’il dit un peu après: «Accordez-vous au plus tôt avec votre adversaire;» et qu’il ajoute ensuite: «de peur qu’il ne vous livre au juge et le juge au ministre de la justice. » (Ibid. 25.) Il menace non pas d’une peine future, mais d’un supplice présent; comme il fait encore lorsqu’il dit: « Quiconque dira à son frère, Raca, méritera d’être condamné par le conseil. » (lb. 22.).

C’est ainsi que saint Paul promet souvent des récompenses sensibles, comme il tâche aussi de nous détourner du péché par des peines présentes. Par exemple, lorsqu’il traite de la virginité, et qu’il y invite ses auditeurs, il ne leur dit rien encore des biens du ciel, mais il prend ses motifs dans la vie présente: « Je crois, » dit-il, « qu’il est avantageux à l’homme de ne se point marier, à cause des fâcheuses nécessités de la vie présente. » (I Cor. VII, 26.) Et ensuite: «Les personnes mariées sentiront dans la chair des afflictions et des maux. Or je voudrais vous les épargner. » (Ibid. 28.) Et au- même endroit : « Je désire vous voir dégagés de soins et d’inquiétudes. » (Ibid. 32.) Jésus-Christ mêle de même ici les considérations temporelles aux éternelles. Et comme l’homme doux passe d’ordinaire pour laisser perdre ses biens, le Seigneur promet au contraire qu’il les possédera plus sûrement que l’homme violent et orgueilleux, lequel perdra souvent son patrimoine et jusqu’à son âme. D’ailleurs comme le Prophète avait dit dans l’Ancien Testament que « les doux hériteraient de la terre, » Jésus-Christ fait, entrer dans le tissu da son discours ces paroles familières aux. Juifs, pour ne pas paraître leur tenir un langage trop nouveau. Toutefois Jésus-Christ, en promettant la terre, ne termine pas là ses récompenses, mais il y joint celles de l’autre vie. Lorsqu’il promet des biens spirituels, il ne nous ôte pas les temporels; et d’un autre côté lorsqu’il promet les biens de ce monde, il ne s’en tient jamais là, mais il complète toujours sa promesse par les biens futurs : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu, » dit-il, « et toutes ces choses vous seront données par surcroît. »(Matth. VI, 33.) Et ailleurs: « Quiconque abandonnera pour moi sa maison, ou ses frères, ou ses sœurs ou son père, ou sa mère, ou sa « femme, ou ses enfants, ou ses terres, en recevra cent fois autant, et aura pour héritage la vie éternelle. » (Matth. XIX, 29.)

4. « Heureux ceux qui ont faim et soit de la « justice, parce qu’ils, seront rassasiés (6).» Quelle est cette justice dont il parle? C’est ou (114) cette vertu en général, ou seulement celle de ses parties qui est la plus opposée à l’avarice. Comme il va recommander l’aumône et la miséricorde, il montre par avance comment on doit la pratiquer, c’est-à-dire, non de ses larcins ou de ses rapines; c’est ce qu’il fait entendre en appelant heureux ceux qui aiment la justice. Mais remarquez, avec quelle énergie d’expression il parle de cet amour. Il ne dit pas simplement: Heureux ceux qui gardent la justice; mais « heureux ceux qui ont faim, et qui ont soif de la justice, » afin que nous la pratiquions non pas froidement, mais avec toute l’ardeur possible. Comme c’est le propre de l’avarice d’être ardente à amasser du bien, et qu’on a d’ordinaire moins de passion pour le boire et pour le manger, que les avares n’en ont pour augmenter leurs richesses; Jésus-Christ veut que nous transportions cette ardeur à la pratique de la vertu opposée à l’avarice. Il nous propose encore ici une récompense sensible, « parce qu’ils seront rassasiés. »

Parce qu’on croit d’ordinaire que l’avarice enrichit les hommes, il montre au contraire que c’est la justice qui procure ce bienfait. Ne craignez donc plus la pauvreté ni la faim; lorsque vous pratiquerez la justice. Ce sont principalement ceux qui ravissent le bien des autres, qui perdent eux-mêmes ce qu’ils ont, comme au contraire celui qui aime la justice possède son bien en toute sûreté. Que si ceux qui ne prennent point le bien d’autrui, doivent jouir un jour d’une si grande abondance, quel sera le bonheur de ceux qui renoncent à tout ce qu’ils possédaient sur la terre ?

« Heureux ceux qui sont miséricordieux, parce qu’on leur fera miséricorde (7). » Ici Jésus-Christ parle, selon moi, de tous ceux qui pratiquent la miséricorde non-seulement par le moyen des richesses, mais encore par toutes sortes de bonnes œuvres. Il y a plusieurs manières d’exercer la miséricorde, et ce commandement est d’une très grande étendue. Quelle doit en être donc la récompense? « Parce, » dit-il, « qu’ils recevront miséricorde. » Il semble d’abord que cette récompense ne soit qu’égale au bien qu’on aura fait; mais elle est infiniment plus grande. Les hommes exercent la miséricorde en hommes mais Dieu leur fera miséricorde en Dieu. Il y a bien de la différence entre la compassion d’un homme, et celle d’un Dieu: et elles sont aussi éloignées l’une de l’autre, que la malice l’est de la bonté.

« Heureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu’ils verront Dieu (8). » Remarquez que cette récompense est toute spirituelle. Ceux-là selon Jésus-Christ, ont le coeur pur, qui ont une vertu générale et universelle, et qui ne se sentent coupables de rien, ou qui possèdent la chasteté dans un degré éminent. Car il, n’y a point de vertu qui nous soit plus nécessaire pour mériter de voir Dieu. Ce qui fait dire à saint Paul: « Tâchez d’avoir la paix avec tout le monde, et de conserver la pureté sans la quelle personne ne verra Dieu. » (Hébr. XI, 14) Cette vue de Dieu qu’il promet, doit s’entendre de celle dont les hommes sont capables.

Ce commandement était nécessaire. Plusieurs sont assez charitables, s’abstiennent de la rapine, ne connaissent pas l’avarice, mais ils se livrent à l’impureté et à la fornication; or cela ne peut suffire, et c’est pour le montrer que Jésus-Christ ajoute ensuite ce précepte. Saint Paul enseigne la même chose dans son épître aux Corinthiens lorsqu’il rend aux Macédoniens le témoignage qu’ils s’étaient enrichis non-seulement par l’aumône, mais par toute sorte de vertus. Car après avoir parlé de la libéralité avec laquelle ils avaient secouru les pauvres de leur argent, il ajoute aussi qu’ils s’étaient donnés au Seigneur. Car parlant de la libéralité avec laquelle ils avaient secouru les pauvres, il dit: Qu’ils s’étaient donnés premièrement eux-mêmes à Dieu.

« Heureux les pacifiques, parce qu’ils seront appelés enfants de Dieu (9). » Jésus-Christ par ces paroles, non seulement nous défend les discussions et les haines ; il exige quelque chose de plus, il veut que nous travaillions à réconcilier entre eux ceux qui sont divisés. Il promet encore ici une récompense spirituelle « Ils seront,» dit-il, «appelés enfants de Dieu; » ça a été en effet l’oeuvre propre du Fils unique de Dieu, de réunir ce qui était divisé, et de réconcilier ceux qui étaient ennemis. Mais afin que 1’on ne croie pas qu’il n’existe point d’autre bien que la paix, il ajoute ensuite: « Heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume du ciel est à eux (10). » Ceux qui souffrent « pour la justice, » c’est-à-dire, pour la vertu; pour la piété, et pour la défense du prochain, car il entend d’ordinaire par ce mot « de (115) justice, » la réunion de toutes les vertus.

« Vous serez bienheureux , lorsque les hommes vous diront des paroles outrageuses, qu’ils vous persécuteront, et qu’à cause de moi, ils publieront faussement toute sorte de mal contre vous (11). Réjouissez-vous alors, et tressaillez de joie, parce qu’une grande récompense vous est réservée dans les cieux (12). » Quand les hommes, dit-il, vous appelleraient séducteurs, imposteurs, ou n’importe quoi, « vous êtes bienheureux. » Qu’y a-t-il de plus nouveau que cette loi, qui appelle des biens ce que tout le monde fuit comme des maux, la pauvreté, les larmes, les persécutions, et les médisances? Cependant Jésus a persuadé cette doctrine, non à un, non à deux, non à dix, à vingt, à cent, à mille personnes, mais généralement à toute la terre. Ce peuple qui entendait ces vérités si nouvelles, si surprenantes, et si dures, ne laissait pas d’en être frappé, tant était grande la majesté de Celui qui les publiait.

5. Ne croyez pas néanmoins qu’il suffise simplement d’être en butte à la médisance pour mériter d’être proclamés bienheureux ; le Seigneur ajoute deux conditions nécessaires, la première que les injures soient souffertes pour lui, la seconde qu’elles soient fausses. Sans ces deux conditions, on devient non pas bienheureux , mais très-malheureux de subir les médisances des hommes.

Considérez encore la récompense qu’il attache à cette béatitude ; « parce qu’une grande récompense, » dit-il, « vous est réservée dans les cieux. » Pour vous, quoique vous ne voyiez pas toutes les béatitudes se terminer par la promesse du royaume des cieux, ne vous découragez pas pour cela; car bien qu’elles diffèrent par les noms, ces récompenses se réduisent cependant tontes en effet au seul royaume des cieux. Lorsque Jésus-Christ dit que ceux qui pleurent seront consolés, que les miséricordieux recevront miséricorde, que ceux qui ont le coeur pur verront Dieu, et que les hommes de paix seront appelés les enfants de Dieu, c’est toujours le royaume du ciel qu’il désigne par toutes ces béatitudes différentes, puisque ceux qui les recevront jouiront indubitablement de ce royaume. Ne croyez donc pas qu’il ne soit que pour les pauvres d’esprit; il est pour ceux qui ont faim et soif de la justice; il est pour les doux, il est pour toue les autres sans exception. Telle est la récompense qu’il promet généralement à tous, afin que vous ne vous promettiez rien de terrestre ou de sensible. Car vous ne pourriez pas être « heureux, » si vous n’aviez qu’une récompense périssable, qui passerait avec cette vie, et s’enfuirait plus vite qu’une ombre. Mais après avoir dit, «une grande récompense vous est réservée dans les cieux, » il ajoute aussitôt cette autre consolation:

« Car c’est ainsi qu’ils ont persécuté les prophètes qui ont été avant vous (12).» Comme le royaume des cieux qu’il leur promet, était un bonheur qui n’était encore qu’en espérance , il les console par avance, en leur montrant l’union et la conformité qu’ils ont avec les prophètes, qui ont souffert avant eux ces traitements si injustes. Ne croyez pas, leur dit-il, que vous soyez ainsi persécutés par les hommes, parce que vous leur enseignerez des choses dangereuses et mauvaises ; ni qu’ils vous traitent de la sorte, parce que vous serez les auteurs de quelques dogmes faux et erronez. Ces mauvais traitements ne viendront pas de la mauvaise doctrine que vous publierez, mais de la mauvaise vie de ceux qui vous écouteront. Ces calomnies ne tomberont pas sur vous qui les souffrirez, mais sur. ceux qui vous les feront souffrir. Tous les siècles passés en sont témoins. Quand ils ont si maltraité les prophètes, qu’ils les ont bannis, qu’ils les ont lapidés, et qu’ils leur ont fait souffrir tant de maux: ils l’ont fait par une fureur injuste, et non point pour avoir découvert en eux quelque sentiment impie et contraire à la loi de Dieu. Ne vous troublez donc point de ces violences. Le même esprit qui animait leurs pères les animera encore.

Considérez comme il relève le courage de ses disciples en les rapprochant de Moïse et d’Elie , et les mettant sur le même rang. C’est ce que saint Paul fait en écrivant aux Thessaloniciens : « Vous êtes devenus les imitateurs des églises de Dieu, qui ont embrassé la foi de Jésus-Christ dans la Judée, puisque vous avez souffert les mêmes persécutions de vos concitoyens que ces églises ont souffertes de la part des Juifs, qui ont tué même le Seigneur Jésus, et leurs propres prophètes ; qui nous ont persécutés, qui ne plaisent point à Dieu, et qui sont ennemis de tous les hommes. » (I Thess. II, 14.) Telle est donc la pensée de Jésus-Christ. Dans les autres béatitudes il disait en général: « Heureux sont les pauvres ; heureux (116) sont les miséricordieux; » mais ici il détermine les personnes, et s’adressant spécialement à ses disciples, il leur dit : « Vous êtes bienheureux lorsque les hommes vous diront des paroles outrageuses, et qu’ils publieront toute sorte de mal de vous; » pour montrer que ce serait là particulièrement leur partage, et que les prédicateurs de l’Evangile devaient s’y attendre plus que tous les autres.

Il laisse encore entrevoir dans ces paroles sa grandeur et son égalité avec son père. Les prophètes, semble-t-il dire, ont souffert ces traitements à cause de mon Père; vous les souffrirez, vous autres, à cause de moi; et lorsqu’il dit: « Les prophètes qui ont été avant vous, » il montre qu’ils sont eux-mêmes devenus prophètes. Puis, pour leur faire comprendre que rien n’était pour eux plus utile ni plus glorieux que la persécution, il ne leur dit pas: Les hommes voudront mal parler de vous; ils voudront vous persécuter; mais je m’opposerai à eux, et je les empêcherai de le faire. Il veut que ses apôtres se mettent au-dessus de toute la malignité des hommes, non en n’étant point exposés à leurs médisances, mais en les souffrant avec courage, et en en faisant voir la fausseté par l’innocence et la sainteté de leur vie. Car l’un est bien plus glorieux que l’autre; car être frappé et ne pas ressentir les coups c’est bien plus que de n’être point frappé. C’est pour ce sujet que Jésus-Christ dit: « Car une grande récompense vous est réservée dans les cieux. »

Mais saint Luc nous apprend que Jésus-Christ s’est plus étendu en cet endroit, et a dit des choses qui peuvent nous consoler davantage. Car il ne dit pas seulement: bienheureux ceux qui souffrent l’injure à cause de Dieu, mais il dit encore malheur à ceux dont tout le monde dira du bien. « Malheur à vous, » dit-il, « lorsque tous les hommes diront du bien de vous.» (Luc VI,,26.) Cependant les hommes bénissaient les apôtres; mais non pas « tous. » C’est pourquoi Jésus-Christ ne dit pas: « Malheur à vous lorsque les hommes, » mais, lorsque « tous les hommes diront du bien de vous. » Car il est impossible que ceux qui sont véritablement vertueux soient loués de tous les hommes.

Jésus-Christ ajoute ensuite « Lorsqu’ils rejetteront votre nom comme mauvais, réjouissez-vous alors, et tressaillez de joie. » (Luc VI, 22) Il leur promet de les récompenser, non-seulement pour les périls et les mauvais traitements auxquels ils auront été exposés pour lui, mais encore pour les médisances et les calomnies qu’on aura publiées contre eux. C’est pourquoi il ne dit pas: Lorsqu’ils vous persécuteront et qu’ils vous tueront; mais « lorsqu’ils publieront faussement toute sorte de mal de vous.» Car il y a quelque chose dans les calomnies, qui pénètre plus avant dans nos coeurs, que ne font souvent les mauvais traitements même. Dans les dangers, nombre de consolations adoucissent la peine; c’est par exemple, la voix publique qui encourage l’athlète, qui l’applaudit, le couronne, et proclame son triomphe. Mais dans la calomnie nous perdons même toutes ces consolations. On ne se figure pas que c’est la plus poignante persécution; on s’imagine qu’il ne faut qu’une vertu médiocre pour la supporter avec patience, quoiqu’on en ait vu recourir au fatal lacet pour se soustraire au supplice d’une mauvaise réputation. Et pourquoi s’étonner qu’il en soit ainsi chez les autres hommes, quand on voit un Judas, ce traître, ce déhonté, ce scélérat qui s’était fait un front à ne plus rougir de rien, céder lui-même à l’infamie et se pendre plutôt que de la supporter plus longtemps.

6. Et Job, ce coeur de diamant, cet homme plus ferme que le roc, lorsqu’il fut dépouillé de ses biens, frappé de calamités intolérables et privé de tous ses enfants, lorsqu’il vit les vers sourdre de son corps et qu’il entendit sa femme l’accabler de reproches, il supporta tout cela avec facilité; mais lorsqu’il vit ses amis parler mal de lui, et croire qu’il ne souffrait ces malheurs que pour ses péchés, il ne put s’empêcher de se troubler alors, et son grand coeur se sentit ébranlé de cette injure. David aussi oublie toutes ses autres souffrances, et prie Dieu seulement de se souvenir de la douceur avec laquelle il souffrit un médisant : « Laissez-le, » dit-il alors, « qu’il me maudisse, parce que le Seigneur lui en a donné l’ordre, afin qu’il voie l’affliction où je suis réduit, et qu’il me récompense un jour de ces calomnies que je souffre. » Saint Paul ne loue pas seulement les saints pour avoir souffert des maux ou la perte de leurs biens, mais encore pour avoir enduré des injures et des outrages. « Rappelez, » dit-il, en « votre mémoire ce premier temps, auquel, après avoir été illuminés, vous avez soutenu de grands combats, dans les afflictions (117) que l’on vous a fait souffrir, ayant été d’une part exposés devant tout le monde aux injures et aux mauvais traitements. ».

C’est pour cette raison que Jésus-Christ propose dans cette béatitude une grande récompense à ceux qui sont éprouvés de cette manière. Et comme pour empêcher qu’on ne lui dise : Quoi, vous ne défendrez pas vos apôtres de ces outrages! vous ne confondrez pas ces calomniateurs, et vous ne leur fermerez pas la bouche, en récompensant dès ce monde vos fidèles serviteurs! Il parle aussitôt des prophètes, pour nous faire souvenir qu’en leur temps même, Dieu ne s’est point vengé dès cette vie de ceux qui les déshonoraient par leurs médisances. Si donc lorsque Dieu récompensait les hommes par les biens présents, il n’encourageait néanmoins ses plus fidèles amis qu’en leur promettant les biens à venir, combien était-il plus juste que Jésus-Christ traitât de même les apôtres, puisqu’il les appelait à des espérances beaucoup plus grandes, et à une vertu beaucoup plus parfaite?

Mais considérez de combien de préceptes celui-ci est précédé; et ce n’est pas sans raison que Jésus-Christ a suivi cet ordre, il l’a fait pour nous montrer qu’à moins de s’être exercé longtemps, et fortifié dans toutes les autres béatitudes qui précèdent, nul ne peut demeurer ferme et invincible dans ces grands combats. Ainsi il se sert de la première comme d’un degré pour passer à la seconde, et ainsi de suite, et de la sorte c’est comme une admirable chaîne d’or qu’il nous a tissée. Car l’humble de coeur pleurera nécessairement ses péchés. Celui qui pleure ses péchés, sera, comme par une suite nécessaire, doux, juste et miséricordieux. Celui qu’il possédera la douceur, la justice et la miséricorde aura le coeur pur. Celui qui aura ce coeur pur sera sans doute un homme de paix, et celui qui possédera toutes ces vertus ne craindra point les périls; il ne se troublera point de la calomnie et conservera la patience dans les plus grands maux.

Après que Jésus-Christ a convenablement exhorté ses apôtres, il semble qu’il veuille les consoler par les louanges qu’il leur donne. Comme les préceptes qu’il venait de leur donner étaient assez relevés et infiniment au-dessus de l’ancienne loi, pour les empêcher de s’en étonner ou de s’en troubler, et de dire Comment pourrons-nous faire de si grandes choses? considérez ce qu’il leur dit: « Vous êtes le sel de la terre (13). » Il leur montre par là la nécessité où il est de leur donner ces préceptes. Ce n’est pas pour vous en particulier, leur dit-il, que je vous donne ces instructions, c’est pour le salut de toute la terre. Car je ne vous envoie pas comme autrefois les prophètes, à une ville ou à un peuple particulier, mais à la terre, à la mer, mais au monde tout entier, monde de corruption et de vice. Lorsqu’il leur dit : « Vous êtes le sel de la terre, » il montre que toute la nature des hommes était comme affadie et corrompue par le péché. C’est pourquoi il exige principalement de ses apôtres les vertus et les qualités qui leur étaient nécessaires pour toucher et pour convertir les hommes. Car lorsqu’un homme est doux, humble, charitable et juste, il ne renferme pas ces excellentes vertus en lui, mais elles sont comme des sources divines qui coulent et qui se répandent sur les autres. Celui de même qui a le cœur pur, qui est pacifique, et qui souffre persécution pour la vérité, sacrifie sa vie pour le bien de tous. Ne croyez donc point, mes apôtres, que je vous prépare de légers combats, et que ce soit sans raison que je vous appelle « le sel de la terre. » Quoi donc! ils ont corrigé ce qui était gâté? Non, ce n’est pas ce qu’ils ont fait. Le sel ne remédie pas à la pourriture. Les apôtres n’ont point fait cela. Mais lorsque la grâce de Dieu avait renouvelé les coeurs, et qu’après les avoir délivrés de leur corruption, il les mettait comme en dépôt entre les mains des apôtres, c’était alors qu’ils montraient véritablement qu’ils étaient « le sel de la terre, » en les conservant dans cette nouvelle vie qu’ils avaient reçue de Dieu. Il n’appartient qu’à Jésus-Christ de délivrer les hommes de la corruption du péché, mais c’est aux apôtres ensuite à employer tous leurs soins pour les empêcher de retomber dans ce même état. Remarquez, je vous prie, comment Jésus-Christ met ses apôtres au-dessus des prophètes. Car il ne les appelle pas seulement les docteurs de la Judée, mais les maîtres « de toute la terre, » et des maîtres sévères et terribles. Ce qu’il y a d’admirable, c’est que sans flatter, sans s’occuper de plaire, mais en piquant et en brûlant, à la manière du sel, ils se sont ainsi fait aimer de tous les hommes.

Ne vous étonnez donc pas, semble-t-il leur dire, que je quitte les autres, pour m’adresser (118) particulièrement à vous, et que je vous exhorte à vous disposer à tarit de périls. Considérez combien de villes et combien de peuples vous devez instruire. Vous ne devez pas seulement être sages; mais vous devez entendre aussi les autres imitateurs de votre sagesse. Qu’ils doivent être prudents, ceux de qui dépend le salut des autres! Il leur faut une vertu surabondante afin de pouvoir la répandre sur les autres hommes. Si vous n’avez pas assez de vertu pour en communiquer aux autres, vous n’en aurez pas assez pour vous-mêmes.

7. Ne vous plaignez donc pas que ce que je demande de vous soit trop difficile. Car vous êtes « le sel, de la terre, » et je guérirai par vous la corruption des autres. Mais si vous perdez votre vigueur et votre force, vous vous perdrez vous-mêmes et les autres avec vous. Nus les choses dont je vous commets te soin sont importantes, plus vous devez y apporter d’application et de vigilance; c’est pourquoi il ajoute : « Que si le sel devient fade, avec quoi le salerait-on? Il n’est plus bon à rien, qu’à être jeté dehors et à être foulé aux pieds des hommes (13).» Quand les autres tomberaient dans mille fautes, ils peuvent-en obtenir le pardon, mais si le maître même devient coupable, rien ne peut l’excuser, et on punira sa faute avec une rigueur extrême. De peur que les apôtres, en entendant dire que le monde les injurierait, qu’il les persécuterait et qu’il dirait d’eux tout le mal possible, ne fussent intimidés de ces prédictions et qu’ils ne craignissent de se produire en public, il leur déclare que s’ils ne sont prêts à souffrir ces traitements, c’est en vain qu’il les a choisis.

Vous ne devez pas craindre, leur dit-il, d’être calomniés par les hommes, mais de devenir lâches et flatteurs, parce qu’alors vous seriez «un sel fade que le monde foulerait aux pieds.» Mais si vous conservez toute votre âpreté contre la corruption, et qu’ensuite on dise du mal de vous, réjouissez-vous alors; car c’est là l’effet du sel, de piquer les plaies et de causer une douleur cuisante. Les malédictions des hommes vous suivront inévitablement; mais, bien loin de vous faire aucun mal, elles ne serviront qu’à rendre témoignage à votre invincible fermeté. Que si la crainte des calomnies vous fait perdre la vigueur qui vous convient, vous tomberez dans un état pire que celui que vous voulez éviter, et vous serez méprisés de tout le monde. C’est ce que veut dire cette parole : «Vous serez foulés aux pieds. » Le Sauveur passe ensuite à une comparaison plus relevée.

« Vous êtes, » leur dit-il, « la lumière du monde (14). » Il ne les appelle pas seulement la lumière d’une ville ou d’un peuple, mais « la lumière du monde. » Comme «le sel» dont il vient de parler est un sel tout spirituel, de même « la lumière» dont il parle ensuite est une lumière intérieure plus éclatante que la lumière du soleil. Il met d’abord «le sel», et ensuite «la lumière », pour montrer quel est l’avantage des paroles piquantes et le fruit d’une doctrine salutaire, puisqu’elle resserre en quelque sorte les âmes, en ne leur permettant plus de se relâcher et de se corrompre, et qu’elle les élève et les conduit comme par la main dans la voie de la vertu.

« Une ville située sur une montagne ne peut être cachée (14). Et on n’allume point une lampe pour la mettre sous un boisseau, mais on la met sur un chandelier, afin qu’elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison (15). » Jésus-Christ excite encore ses apôtres par ces paroles à veiller sur leur conduite, et les avertit de se tenir sur leur garde, se considérant comme exposés à la vue de tous les hommes et comme combattant sur un théâtre élevé au milieu de toute la terre. Ne vous arrêtez point, leur dit-il, à considérer ce petit coin du monde où nous sommes, lorsque je vous parle. Vous serez aussi en vue à tous les hommes que l’est une ville située sur le haut d’une montagne, ou une lampe qui éclaire toute une maison.

Où sont maintenant ceux qui osent douter de la toute-puissance de Jésus-Christ? Qu’ils écoutent ces paroles et que, reconnaissant la force de cette prophétie, ils soient frappés d’admiration et qu’ils viennent avec frayeur adorer cette redoutable majesté. Considérez ce que Jésus-Christ dit ici à des hommes qui n’étaient pas même alors connus dans leur propre pays, et comment il leur promet que la terre et la mer les connaîtront, et qu’ils rempliront le monde de leur réputation, ou plutôt non-seulement de leur réputation, mais encore de l’efficacité de leurs bienfaits. Car ce n’est pas l’a renommée qui, en portant partout leurs noms, les a rendus célèbres, c’est l’éclat des oeuvres qu’ils ont faites. Ils ont été comme des aigles-qui ont couru d’un bout du monde jusqu’à (119) l’autre avec plus de vitesse et de rapidité que le soleil, répandant de tous côtés la lumière et l’ardeur de la piété.

Mais il me semble que Jésus-Christ, par ces paroles, les exhorte encore à la confiance. Car en disant: « Qu’une ville située sur une montagne ne peut être cachée,» il déclare manifestement sa toute-puissance. Il semble qu’il dise que comme il est impossible qu’une ville soit cachée sur une montagne, il est impossible aussi que son Evangile ne se publie et qu’il demeure enseveli dans le silence. Après leur avoir parlé des persécutions, des calomnies, des périls et des afflictions, il ne veut pas qu’ils croient que ces maux puissent leur fermer la bouche et les obliger à se taire, et, pour les rassurer, il leur promet que non-seulement leur prédication n’en sera pas obscurcie, mais qu’elle en éclatera davantage pour éclairer tout l’univers; et qu’ainsi ils deviendront eux-mêmes célèbres et illustres. Par là il montre donc sa toute-puissance; et par ce qui suit, il leur marque quelle fermeté il attend d’eux. En effet, après avoir dit : « On n’allume point, » dit-il, « une lampe pour la mettre sous un boisseau, mais on la met sur un chandelier, afin qu’elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison; » il ajoute:

« Ainsi que votre lumière luise devant les hommes, afin que, voyant vos bonnes oeuvres, ils glorifient votre Père, qui est dans les cieux (46).» J’ai allumé la lampe moi-même, leur dit-il; c’est à vous maintenant à prendre garde qu’elle ne s’éteigne. Conservez-lui son éclat, non-seulement à cause de vous, mais encore à cause de ceux dont vous devez être la lumière, pour les éclairer et les conduire dans le chemin de la vérité. Les plus noires calomnies des hommes ne pourront obscurcir votre lumière, si vous vivez selon les règles que je vous donne, et d’une manière digne de ceux qui doivent convertir toute la terre. Faites donc que la sainteté de votre vie réponde à la grâce dont vous êtes les dispensateurs, afin que votre vertu conspire à étendre la publication et à relever la gloire de mon Evangile.

Il joint encore à ce premier avantage, qui est la conversion des hommes, une considération puissante pour les encourager, et pour les rendre plus fervents dans la pratique des vertus. Car en vivant de la sorte, leur dit-il, non seulement vous convertirez les hommes, mais « vous glorifierez Dieu votre Père : » comme au contraire, si vous agissez autrement, vous serez cause et que les hommes se perdront, et que le nom de Dieu sera déshonoré par leurs blasphèmes.

8. Les apôtres pouvaient demander ici à Jésus-Christ: Comment le Christ sera-t-il glorifié à cause de nous, si les hommes doivent nous maudire? — Mais ce ne seront pas tous les hommes; il n’y en aura que quelques-uns, et encore ne le feront-ils que par envie. Et ces envieux-là même, en vous décriant, vous admireront, comme les flatteurs condamnent dans leur coeur ceux qu’ils comblent ouvertement de fausses louanges.

Quoi donc, Seigneur, nous ordonnez-vous de vivre pour l’ostentation et l’amour de la gloire? — Au contraire, répond Jésus-Christ, je vous le défends très expressément. Je ne vous ai point commandé de publier vos bonnes oeuvres, et de faire que tout le monde les connaisse. Je vous ai dit seulement: « Que votre lumière luise, » c’est-à-dire : qu’il y ait en vous une grande vertu, que le feu de la charité brûle dans vos coeurs, et que sa lumière éclate au dehors. Car quand la vertu est dans cette haute perfection, il est impossible qu’elle demeure inconnue, quelque effort que puisse faire celui qui la possède, pour la cacher. Rendez donc toute votre vie irrépréhensible aux yeux des hommes, et qu’ils ne trouvent en vous aucun prétexte de vous accuser. Après cela, quand vous auriez mille calomniateurs, personne ne pourra ternir votre gloire.

C’est avec une grande raison qu’il se sert ici du mot de « lumière. » Car il n’y a rien qui rende un homme si remarquable et si illustre, que cet éclat qui naît de la vertu, quand, d’ailleurs, il ferait tout son possible pour demeurer inconnu. Il semble qu’il soit toujours environné du soleil, et que les rayons qu’il lance de toutes parts, non-seulement percent par toute la terre, mais pénètrent même jusque dans le ciel. Jésus-Christ donc console ainsi ses apôtres Si d’un côté plusieurs s’efforcent de vous noircir par leurs médisances, il y en aura aussi beaucoup d’autres qui vous admireront, et qui seront excités par votre exemple à aimer et à glorifier Dieu. Ainsi des deux côtés s’accroîtra votre récompense, puisque Dieu sera glorifié à cause de vous, et que vous serez insultés à cause de Dieu. (120) De peur que nous n’allions, de propos délibéré, attirer sur nous les mauvais propos des hommes, sous prétexte qu’une récompense est proposée à qui les souffre, il se garde de s’exprimer à cet égard d’une manière absolue, mais il apporte deux conditions: la première, c’est que le mal qu’on dira de nous soit faux; la seconde, c’est que nous le souffrirons pour l’amour de Dieu. Il leur enseigne de plus, que si les calomnies qu’ils souffriront, ne les empêchent pas d’être heureux, l’estime aussi qu’on fera d’eux leur sera très-avantageuse, puisque la gloire en remontera jusqu’à Dieu. Il relève ainsi leurs espérances pour l’avenir, comme s’il leur disait: Jamais la calomnie de vos envieux ne sera assez puissante pour aveugler de telle sorte les esprits des hommes, qu’ils ne puissent plus découvrir votre lumière. Lorsque vous deviendrez un sel fade et sans force, ce sera alors que vous serez foulés aux pieds par tout le monde. Mais lorsqu’en vivant saintement vous serez en butte à la calomnie, il s’en trouvera toujours plusieurs qui admireront votre vertu, et qui apprendront par votre exemple à rendre à votre Père la gloire qui lui est due. Il ne dit pas, votre Dieu, mais votre père, leur donnant déjà par avance des marques, et comme des gages de cette glorieuse naissance, qui devait les rendre les enfants de Dieu. En outre cette expression marque l’égalité d’honneur qui existe entre le Père et lui; en effet après avoir dit plus haut : ne vous attristez pas des mauvais propos auxquels vous serez en butte, il vous suffit que vous y soyez exposés à cause de moi, c’est maintenant le Père qu’il met au lieu de lui; l’égalité des personnes ne saurait être mieux marquée.

Puisque nous voyons, mes frères, que notre zèle sera si heureux, et notre négligence si malheureuse, et qu’elle deviendra d’autant plus criminelle, que le nom de Dieu sera blasphémé à cause de nous, rendons-nous, comme dit saint Paul, irrépréhensibles à l’égard des juifs, des gentils, et de toute l’Eglise de Dieu, et que toute notre vie soit plus pure et plus éclatante que la lumière du soleil. Que si quelqu’un parle mal de nous, ne nous affligeons pas de ce qu’on nous décrie; mais seulement de ce qu’on a raison de le faire. Si nous sommes dans le vice, quand personne ne parlerait mal de nous, nous serons les plus misérables de tous les hommes: mais si nous n’abandonnons point la vertu, quand tout le monde s’accorderait à nous charger d’outrages, nous ne laisserons pas d’être les plus heureux de tous les hommes, et nous attirerons de notre côté tous ceux qui penseront sérieusement à leur salut. Ils ne s’arrêteront pas aux médisances des méchants; mais ils considèreront la pureté de notre vie. Car les actions saintes rendent un son plus perçant que les trompettes les plus éclatantes ; et la pureté des moeurs jette une lumière plus brillanta que les rayons du soleil. Quand il y aurait mille calomniateurs, c’est en vain qu’ils s’efforceraient d’obscurcir un si grand éclat.

Si nous possédons ces vertus dont nous venons de parler; si nous sommes doux, miséricordieux, humbles, pacifiques, et purs de coeur, si nous ne rendons point injure pour injure, mais si nous nous réjouissons du mal qu’on dit contre nous, il n’est pas douteux que ces vertus ne frapperont pas moins ceux qui les verront, que pourraient faire les plus grands miracles. Tout le monde viendra avec joie se ranger de notre côté. Il n’y aura point d’homme, quelque méchant qu’il puisse être, qui ne fléchisse, quand ce serait une bête farouche, quand ce serait un démon. Que s’il s’en trouve néanmoins quelques-uns qui ne laissent pas de vous déchirer par leurs impostures, ne vous en troublez point. Ne regardez point ce qu’ils disent de vous en public, entrez dans le fond de leur conscience, et vous verrez que lors même qu’ils vous décrient, ils vous estiment, ils vous admirent, et ils vous donnent mille éloges en secret.

Considérez combien Nabuchodonosor loue ces trois jeunes hommes de la fournaise, quoiqu’il fût leur ennemi déclaré. Aussitôt qu’il a éprouvé leur confiance et leur courage, il les loue,,il leur offre des couronnes, seulement parce qu’ils avaient été fermes à lui désobéir, et à se tenir inviolablement attachés à la loi de Dieu. Quand le démon voit qu’il ne gagne rien par les calomnies qu’il fait publier contre nous, il se retire de peur de contribuer à augmenter notre couronne. Et quand cet imposteur se retire de ceux qui nous décriaient, quelque méchants et quelque corrompus qu’ils puissent être, ils reconnaissent enfin notre vertu, et ce nuage dont elle était couverte, se dissipe en même temps. Que si les hommes se refusent opiniâtrement à vous rendre justice, la récompense et la gloire que Dieu vous garde n’en seront que plus grandes. (121)

9. Ainsi donc ne vous affligez, ni ne vous découragez point, puisque les apôtres même « ont été aux uns une odeur de mort, et aux autres une odeur de vie. » (II Cor. II, 16.) Pourvu que vous ne donniez aucun sujet aux calomnies, vous serez exempts de faute, et les invectives ne feront que redoubler votre gloire. Que votre vie éclate en vertu et en sainteté, et après cela méprisez tous les calomniateurs. Car il est impossible qu’une grande vertu n’ait pas toujours beaucoup d’ennemis. Mais elle est hors d’atteinte à tous leurs efforts; et en la combattant ils ne servent qu’à la rendre plus illustre.

Que ces considérations, mes frères, nous portent à n’être attentifs qu’à une seule chose, qui est de bien régler toute notre vie. Ce sera ainsi que nous pourrons éclairer ceux qui sont assis dans l’ombre de la mort, et les attirer à la lumière et à la vie de Dieu. La force de cette lumière est telle, qu’elle peut non-seulement éclairer les hommes en cette vie, mais les conduire même jusqu’en l’autre, pourvu qu’ils-la suivent. Lorsqu’ils verront le mépris que nous avons pour tout ce qu’il y a sur la terre, et notre attente continuelle des biens du ciel, ils seront incomparablement plus touchés de nos actions, que de tout ce que nous leur pourrions dire. Car quel est l’homme, si stupide qu’on le suppose, qui, envoyant une personne plongée un peu auparavant dans l’amour des plaisirs et des richesses, se délivrer tout d’un coup de cet esclavage, s’élever à Dieu comme si elle avait des ailes, être prête à souffrir la faim, la pauvreté, et toutes sortes de travaux, et courir aux périls, à la mort, et à tout ce que les autres regardent comme effroyable, quel est, dis-je, l’homme qui ne regarde ce changement comme une preuve certaine des biens invisibles d’une autre vie? Que si l’on voit au contraire que nous nous embarrassions dans les soins et dans l’amour des choses d’ici-bas , comment pourra-t-on croire que nous soupirions après la félicité du ciel ? Qui pourra excuser notre lâcheté, lorsque le respect et la crainte que nous devons à Dieu, n’aura pas eu sur nous la même force qu’a sur les sages du monde, l’amour de la gloire?

On a vu quelquefois ces philosophes superbes renoncer à toutes les richesses, et mépriser la mort, seulement pour s’acquérir de l’estime parmi les hommes. Ils ont fait toutes ces choses, n’ayant pour fruit et pour espérance que la vanité. Mais quelle excuse nous reste-t-il à nous autres, qui attendons une récompense si ineffable, et qui avons reçu de si grandes lumières, si nous ne faisons pas même ce que ces philosophes ont fait, et si au lieu d’user de ces grâces pour notre salut, nous nous perdons nous-mêmes, et les autres avec nous? Un païen qui pèche est beaucoup moins coupable qu’un chrétien qui tombe dans la même faute. Et la raison en est claire, puisque toute la gloire qu’attendent ces premiers, est une gloire corruptible et périssable, et que la nôtre au contraire est aujourd’hui, par la grâce de Dieu, reconnue et respectée même par les impies. C’est pourquoi lorsque les païens veulent nous faire ,un grand reproche, et nous couvrir de confusion, ils nous disent : vous faites cela vous, un chrétien? Ce qu’ils ne diraient pas sans doute, s’ils n’avaient une grande idée de notre religion.

Ne savez-vous pas combien Jésus-Christ vous a donné de préceptes, et combien est pur ce qu’il vous commande? Comment pourrez-vous obéir à un seul des commandements qu’il vous fait, puisqu’au lieu de vous y appliquer, vous courez de tous côtés pour recueillir l’argent de vos injustices; vous ajoutez usure sur usure; vous vous occupez à un commerce et à un trafic indigne de vous, vous ne pensez qu’à acheter des troupes d’esclaves, des vases d’argent, des terres, des maisons, et des ameublements à l’infini? Encore plût à Dieu que vous en demeurassiez-là! Mais lorsqu’à ces bassesses, vous joignez encore l’injustice; que vous ajoutez à vos terres les terres de vos voisins, que vous enlevez les maisons des autres;que vous opprimez le pauvre; et que vous augmentez la misère de ceux qui meurent de faim, comment serez-vous dignes de mettre seulement le pied sur le seuil de cette église?

Mais peut-être que vous faites quelques aumônes aux pauvres. Je le sais: mais je sais aussi combien il se mêle de corruption dans ces aumônes. Car ou vous les faites avec le sentiment d’un orgueil satisfait; ou pour vous acquérir une vaine gloire parmi les hommes, et ainsi ces bonnes oeuvres sont sans récompense. N’êtes-vous donc pas bien malheureux de vous nuire de la sorte en faisant du bien, et de trouver le naufrage dans le port? Ainsi pour éviter ce malheur; lorsque vous faites quelque bien, n’en attendez pas la récompense d’un homme, afin que Dieu même vous la (122) doive. C’est lui qui a dit: « Prêtez sans en rien espérer. » (Luc, VI, 35.) Puisqu’un Dieu qui est si riche, se charge de vous payer cette dette, comment pouvez-vous l’exiger d’un homme, et d’un homme qui est si pauvre? Ce débiteur adorable se fâche-t-il, lorsqu’on exige de lui ce qu’il doit? Est-il pauvre, ou dissimule-t-il de payer sa dette? Ne savez-vous pas que ses trésors sont inépuisables, et sa libéralité infinie et incompréhensible? adressez-vous donc à lui; importunez-le; pressez-le de vous payer, parce qu’il prend plaisir à ce qu’on l’importune de la sorte. Lorsqu’il voit qu’on exige d’un autre ce qu’il doit, il le tient à injure et alors il ne pense plus à payer ce qu’il devait, mais à se venger de l’injustice qui lui est faite. Suis-je un ingrat, vous dit-il alors; ou avez-vous trouvé que je sois pauvre, pour ne vous adresser pas à moi, afin que je vous paye, et pour avoir recours à un homme? vous avez prêté à l’un, et vous exigez de l’autre le payement? A la vérité c’est un homme qui a reçu, mais c’est Dieu qui a commandé de donner. C’est lui qui est votre principal débiteur. C’est lui qui répond de votre argent, qui est votre caution, et qui vous fait naître une infinité d’occasions d’exiger de lui ce qu’il vous doit. Ne quittez donc pas cette facilité que vous trouvez auprès de Dieu à vous faire payer, pour vous adresser à un homme qui n’a rien.

Car pourquoi me considérez-vous moi, ou quelque homme que ce soit, quand vous faites une action de miséricorde? Est-ce moi qui vous ai commandé de la faire? Est-ce moi qui vous en ai promis la récompense? N’est-ce pas Dieu même qui a dit: « Celui qui a compassion du pauvre, donne son argent à usure à Dieu? » (Prov. IX, 17.) Puis donc que c’est Dieu qui vous est redevable, adressez-vous à lui. Vous dites qu’il ne vous payera pas toute votre dette en cette vie. Mais c’est pour votre avantage, qu’il diffère de vous la payer ailleurs. Dieu ne fait pas comme les hommes qui se hâtent de rendre seulement ce qu’on leur avait prêté. Il pense à assurer et à multiplier votre principal. C’est pourquoi il veut qu’ici vous lui donniez beaucoup à usure, et il vous réserve un trésor ailleurs.

10. Sachant cela, mes frères, pratiquons donc beaucoup la miséricorde; montrons beaucoup d’humanité pour les pauvres, et assistons-les non-seulement de notre bien, mais encore de nos bons offices. Si nous voyous qu’on fasse souffrir et qu’on maltraite quelqu’un dans l’agora, délivrons-le; s’il faut pour cela donner de l’argent, donnons-en; s’il faut y employer les paroles et les sollicitations, ne les épargnons pas. Une seule de nos paroles sera récompensée, et encore plus nos gémissements et nos soupirs. C’est pourquoi le bienheureux Job disait : « Je pleurais sur celui qui était dans l’affliction, et mon âme était touchée de compassion pour le pauvre. »(Job, XXX, 25.) Que si les soupirs et les larmes seules ont leur prix devant Dieu, comment les récompensera-t-il, lorsqu’on y joindra les paroles, les soins, et les actions?

Et nous aussi, nous étions dans l’inimitié de Dieu; et le Fils unique a opéré notre réconciliation; il s’est interposé; il a subi le châtiment à notre place; il a enduré la mort pour nous. Ayons la même charité envers ceux qui sont dans l’affliction, et tâchons de les délivrer de tant de misères qui les accablent. Défaisons-nous de la détestable coutume que nous avons de nous attrouper autour des gens qui se querellent ou se battent, arrêtés que nous sommes par le plaisir que nous trouvons dans la honte et la douleur des autres, et charmés par la vue d’un spectacle diabolique. Quoi de plus inhumain qu’une telle conduite? Vous voyez des personnes se déchirer par des injures, se meurtrir de coups, s’arracher leurs vêtements, se défigurer le visage, et vous pouvez vous arrêter pour les regarder en paix? Est-ce donc un lion ou un ours qui se bat? Est-ce un serpent ou quelque autre bête farouche? N’est-ce pas un homme semblable à vous? N’est-ce pas votre frère, et l’un de vos membres? Ne les regardez donc pas, mais séparez-les. Ne prenez pas plaisir à les voir, mais tâchez de les réconcilier. Bien loin d’attirer les autres à ce spectacle honteux, tâchez au contraire d’en chasser ceux qui s’y rassemblent. Il faut avoir perdu et l’honneur et la raison, il faut être un méchant et un scélérat, pour vouloir bien repaître ses yeux de semblables turpitudes. Vous voyez un homme qui en outrage un autre; et vous croyez être innocent en voyant ce mal sans l’empêcher? Vous ne vous jetez pas au milieu de ces personnes, pour dissiper cette oeuvre du diable, et pour prévenir les périls et la mort des hommes !

Oui, direz-vous, pour que je m’expose moi-même (123) même aux coups, faut-il aussi que je coure ce danger? l’ordonnez-vous? Il est probable que ce malheur ne vous arrivera pas. Mais supposons qu’il vous arrive, eh bien! votre fait sera celui d’un martyr, car c’est pour Dieu que vous aurez souffert. Si vous craignez d’être blessé pour votre frère, considérez que votre Sauveur a bien voulu être crucifié pour vous. Ces personnes que vous regardez sont comme des hommes ivres. Ils sont transportés par la violence de leur passion et de leur fureur. Ils ont besoin de quelque personne sage qui les assiste dans cette rencontre. Celui qui fait l’outrage et celui qui le reçoit, ont tous deux également besoin de ce secours; l’un pour ne plus souffrir cette violence, et l’autre pour ne la plus faire. Rendez-leur donc ce service. Tendez la main, vous qui êtes sobre, à ces personnes qui sont ivres. Car la colère et la fureur est une ivresse pire que n’est celle du vin.

Ne voyez-vous pas tous les jours sur lamer que lorsqu’un vaisseau est menacé du naufrage, tous les mariniers qui sont au port courent au secours de leurs compagnons qui sont en danger de se perdre? Si la communauté de leur métier leur inspire ce dévouement, combien plus n’en doit pas inspirer la communauté de la nature. Ces personnes que vous voyez sont en danger de faire un naufrage bien plus dangereux que n’est celui de la mer. Car ou celui qui souffre l’injure commet le blasphème ou le parjure, emporté par sa co1ère, et le malheureux perdant tous ses avantages, tombe misérablement en enfer; ou celui qui fait violence devient l’homicide de son âme, comme il l’est du corps de son ennemi, et se tue en le tuant. Allez donc, arrêtez de si grands maux. Retirez du milieu des eaux ces personnes qui y périssent. Jetez-vous hardiment dans le fond de ces abîmes pour les en retirer. Faites cesser ce spectacle diabolique. Prenez chacun en particulier; exhortez-le, et tâchez d’apaiser cette tempête. Que si leur colère est trop violente, ne vous rebutez pas. Vous avez beaucoup de personnes auprès de vous, qui vous aideront quand vous aurez commencé, et Dieu qui est le Dieu de la paix vous assistera encore plus alors que tous les hommes ensemble. Si vous étendez le premier la main pour étendre la flamme, les autres vous imiteront, et vous recevrez la récompense du bien que vous leur aurez fait faire. Considérez ce que le Christ a commandé autrefois aux Juifs, quoique si grossiers et si terrestres. Si vous voyez, leur dit-il, que le cheval de votre ennemi soit tombé dans le chemin, ne passez pas outre, mais courez à son secours, afin de l’aider à relever son cheval. Or il est bien plus aisé de séparer deux personnes qui se battent, et de les réconcilier ensemble. Si donc Dieu commande ce secours de charité pour sauver le cheval de son ennemi; combien plus vous le commande-t-il pour sauver l’âme de vos frères; principalement lorsque leur chute est incomparablement plus funeste? Car elle ne tombe pas dans un bourbier, mais dans le feu même de l’enfer, où elle se précipite après s’être laissée abattre par la violence de sa colère. Cependant lorsque vous voyez votre frère accablé sous ce poids, et que de plus le démon lui insulte, et excite encore ce feu qui le brûle, vous passez outre sans être touché de compassion, et avec une cruauté qui serait inexcusable même envers les bêtes.

11. Le Samaritain autrefois ayant vu un homme blessé, quoiqu’il ne le connût pas, et qu’il ne lui fût rien, s’arrêta néanmoins et le mit sur son cheval, le mena dans une hôtellerie, et ayant fait venir un médecin pour guérir ses plaies, il donna sur l’heure une partie de l’argent, et promit le reste. Et vous lorsque vous voyez votre frère tombé entre les mains non des voleurs, mais des démons; lorsque vous voyez que la colère lui déchire le coeur, non dans les bois ou dans les lieux écartés, mais au milieu de la ville, vous passez sans rien dire, avec une dureté cruelle et impitoyable, quoique vous n’ayez pas besoin pour le soulager de prêter votre cheval, comme le Samaritain, ou d’aller bien loin, ou de donner de l’argent? Après cette inhumanité envers votre frère, attendez-vous que Dieu vous écoute lorsque vous l’invoquerez?

Des spectateurs passons aux acteurs de ces honteuses luttes. Je m’adresse à vous qui osez outrager votre frère devant tout le monde. Dites-moi, vous faites des blessures, vous frappez avec le pied, vous mordez. Etes-vous donc un sanglier, ou un onagre? Ne rougissez-vous point de quitter la douceur naturelle à l’homme, pour prendre la fureur des bêtes sauvages? Vous êtes pauvre, mais vous êtes libre; vous êtes un artisan, un manoeuvre, mais vous êtes chrétien. La qualité même de (124) pauvre vous engage plus à la douceur et à la paix. C’est aux riches à disputer et non pas aux pauvres: car les richesses mêmes leur donnent mille sujets de divisions et de querelles. Vous n’avez pas la satisfaction des richesses, et vous en attirez la malédiction sur vous, en vous engageant comme les riches dans des inimitiés et des querelles. Vous osez battre et outrager votre frère, vous l’étranglez, et vous le foulez aux pieds devant tout un peuple. Ne voyez-vous pas quelle honte vous encourez en imitant la fureur des bêtes féroces, en les surpassant même en cruauté? Car les bêtes ont toutes choses en commun; elles s’attroupent ensemble; elles marchent ensemble; elles se réjouissent d’être ensemble: et nous, au contraire, nous n’avons rien de commun. Tout est dans la confusion parmi nous; ce ne sont qu’inimitiés, que querelles qu’injures et outrages. Nous n’avons de respect ni pour le ciel, où. nous sommes tous appelés, ni pour la terre qui nous a été donnée pour en jouir tous ensemble; ni pour la nature même qui nous est commune à tous. La passion de la colère, et l’amour des richesses ont tout ravagé dans nos coeurs.

Ne savez-vous point dans quel malheur tomba ce serviteur, qui devait mille talents à son maître et qui osa bien, après qu’on lui eut remis cette dette, étrangler sans compassion un de ses confrères qui lui devait cent deniers? Vous souvenez-vous comment il fut condamné sur l’heure à une éternelle mort? Vous ne tremblez point à cet exemple et vous ne lisez pas dans le sort de ce misérable l’arrêt qui est déjà prononcé contre vous! Car nous sommes aussi nous autres redevables à Dieu d’une infinité de dettes. Et néanmoins sa patience nous attend et il ne nous traite point avec la rigueur dont nous usons envers nos frères. Il ne nous met point le pied sur la gorge, quoique s’il voulait se faire payer de la moindre partie de ce que nous lui devons, il y a déjà longtemps que nous serions tous perdus.

Pensons à ceci, mes très-chers frères, humilions-nous et tenons-nous pour obligés à ceux même qui nous doivent, puisque si nous agissons sagement et chrétiennement envers eux, ils nous serviront à obtenir de Dieu la remise d’une grande dette et qu’en leur donnant peu, nous en recevrons beaucoup. Pourquoi exigez-vous avec violence ce que votre frère vous doit? Quand il voudrait vous le rendre, vous devriez le lui remettre volontairement, afin que Dieu vous en tînt compte un jour et vous rendit le tout. Cependant vous agissez inhumainement et vous faites tous vos efforts pour ne pas perdre un denier de ce qui vous est dû. Il semble que cette violence ne tombe que sur votre frère; mais vous vous percez vous-mêmes en le blessant et vous ne faites qu’accroître le supplice qui vous est réservé dans l’enfer. Que si au contraire vous témoignez un peu de charité, vous obligerez Dieu même à vous traiter avec douceur dans son jugement. Car il veut que nous commencions ici les premiers à pratiquer cette générosité envers nos frères, afin d’en tirer occasion de nous rendre beaucoup plus que nous ne donnons.

Faites donc grâce à tous ceux qui vous sont redevables, remettez aux uns l’argent qu’ils vous doivent, aux autres les offenses que vous en avez reçues, et exigez ensuite de Dieu la récompense de cette conduite si généreuse. Tant que vous presserez les hommes de vous payer, Dieu ne sera point votre débiteur. Mais quand vous leur remettrez ce qu’ils vous doivent pour vous adresser à Dieu, il récompensera votre générosité par une magnificence toute divine. Si un homme, vous voyant prendre l’un de vos débiteurs à la gorge pour lui faire payer ses dettes, vous conjurait de le laisser et se chargeait lui-même de cette dette; et qu’en sa considération vous eussiez laissé aller cet homme libre, n’est-il pas vrai que ce répondant si charitable se tiendrait pour votre obligé, quoiqu’il se fût chargé de toute la dette que vous exigiez de l’autre? Comment donc Dieu ne nous récompensera-t-il pas à l’infini, puisque pour obéir à sa loi, nous remettons à nos débiteurs tout ce qu’ils nous doivent sans leur redemander la moindre chose?

Ne considérons point, mes frères, ce plaisir cruel que nous trouvons à exiger des autres tout ce qu’ils nous doivent, mais envisageons le péril où nous nous exposons pour jamais, et la perte que nous faisons volontairement des richesses éternelles. Elevons-nous aujourd’hui au-dessus de tout. Remettons aux hommes ou l’argent qu’ils nous doivent, ou le mal qu’ils ont commis contre nous, afin que notre juge nous traite plus favorablement dans ce que nous lui devons et qu’il nous accorde, par cette facilité à pardonner les injures, ce que nous n’avons pu obtenir de lui par toutes les autres vertus. Ce sera le moyen de jouir éternellement (125) des biens du ciel que je vous souhaite, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et l’empire maintenant et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XVI: « NE PENSEZ PAS QUE JE SOIS VENU DÉTRUIRE LA LOI OU LES PROPHETES. » (CHAP. V, 17, JUSQU’AU V. 27.)

ANALYSE

1. Le Christ n’a point violé mais accompli la loi. — Pourquoi le Christ n’agit pas en tout comme ayant autorité.

2. Pourquoi le Christ ne dit pas toujours clairement qu’il est Dieu. — Contre les Manichéens.

3. Les préceptes du Christ sont le complément de la loi ancienne.

4. Minimus vocabitur in regno coelorum. Ce que cela signifie.

5. Pourquoi Jésus-Christ ne dit pas vous savez que j’ai dit, mais tous savez qu’il a été dit. — Contre les Manichéens.

6. Que la loi punit justement les crimes.

7. Les deux Testaments n’ont qu’un seul et même législateur.

8. Qu’il faut réprimer la colère.

9. La réconciliation avec un frère est un sacrifice agréable à Dieu. C’est le sacrifice de ceux qui ne sont pas initiés aux mystères.

10 et 11. Il faut travailler à vaincre ses passions. — Que l’espérance des dons du ciel doit adoucir toutes nos peines. — Que Dieu aide puissamment ceux qui s’efforcent de le servir.

1. Qui pouvait avoir eu cette pensée? ou qui l’avait pu accuser de cela pour qu’il se soit cru obligé d’y répondre? Il n’y avait rien dans toutes ses paroles qui pût donner lieu à ce soupçon. Le commandement qu’il faisait d’être doux, humbles, miséricordieux, d’avoir le coeur pur et de combattre pour la justice, n’indiquait point qu’il voulût détruire la loi, mais faisait voir tout le contraire. Pourquoi donc parle-t-il de la sorte? Ce n’est pas sans intention et sans raison. Il allait établir des lois plus parfaites que celles de l’Ancien Testament et dire: « Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens: vous ne tuerez point (21); » et moi je vous défends le moindre mouvement de colère. Il allait tracer une voie et une conduite toute céleste et toute divine. Afin donc que cette nouveauté ne surprit pas ses auditeurs et ne leur donnât point lieu de s’élever contre ce qu’il disait, il commence d’abord par ces paroles: « Ne pensez pas que je sois venu détruire la loi ou les prophètes. Je ne suis pas venu les détruire, mais les accomplir (17). Quoique les Juifs n’observassent pas la loi et que leur conscience leur reprochât de la violer tous les jours par leurs actions déréglées, ils ne laissaient pas néanmoins d’en être extraordinaire. ment jaloux et ils voulaient que la lettre et les paroles en demeurassent inviolables, sans qu’il fût permis à personne d’y rien ajouter. Ils ont souffert néanmoins des additions que leurs prêtres y ont faites, non pour la perfectionner, mais pour la détruire. C’est par ces additions qu’ils ruinaient le commandement que Dieu fait d’honorer ses parents et plusieurs autres choses semblables. Comme donc Jésus-Christ ne venait point de la tribu sacerdotale et que les additions qu’il allait faire à la loi, n’allaient point à détruire la loi, mais à la rendre plus parfaite, prévoyant que ces deux choses troubleraient les Juifs, il prévient leurs esprits par cette parole, avant que de leur annoncer des vérités si sublimes et si relevées.

Ce qu’il avait à craindre en leur parlant, c’était qu’ils ne s’imaginassent qu’il eût dessein d’abolir l’ancienne loi. C’est cette maladie de leur esprit qu’il veut guérir ici d’abord, comme il lâche de le faire encore ailleurs. Car comme les Juifs croyaient qu’il était l’ennemi de Dieu, (126) parce qu’il ne gardait pas le sabbat, il a bien voulu leur ôter ce soupçon, tantôt par des raisons proportionnées à sa divinité, comme lorsqu’il dit: « Mon Père, depuis le commencement du monde jusqu’aujourd’hui ne cesse point d’agir, et moi j’agis aussi avec lui. » (Jean, V, 17.) Tantôt par d’autres pleines d’une admirable condescendance, comme lorsqu’il leur apporte l’exemple de la brebis qui est en danger de périr au jour du sabbat et qu’il montre qu’on viole la loi pour empêcher une bête de mourir. Il y joint encore l’exemple de la circoncision qu’on donnait aussi au jour du sabbat. C’est pour cette même raison qu’il use souvent de termes si humbles, afin d’ôter aux hommes tout sujet de le regarder comme un ennemi de Dieu.

C’est dans ce dessein qu’ayant tant de fois ressuscité les morts par sa seule parole, il voulut avant que de ressusciter Lazare , adresser sa prière à son Père. Et pour montrer en même temps que cette déférence ne le rendait point inférieur à son Père, il ajoute aussitôt pour prévenir cette pensée « Je dis ceci pour ce peuple qui nous environne, afin qu’ils croient que c’est vous qui m’avez envoyé. » (Jean, 11,42.) Ainsi par un mélange admirable, il ne se conduit pas car toutes choses comme ayant une souveraine puissance, afin de guérir ainsi leur faiblesse, et il ne prie pas aussi son Père toutes les fois qu’il fait des miracles, afin de ne donner sujet à personne de le soupçonner de faiblesse et d’impuissance, mais il allie divinement sa grandeur avec son humilité et son humilité avec sa grandeur.

Il use encore de ce même tempérament en diverses rencontres, avec une sagesse admirable. Car, agissant dans les plus grandes choses par lui-même et par sa propre puissance, il lève les yeux au ciel et il prie son Père dans celles qui sont beaucoup moindres. Lorsqu’il remet les péchés, qu’il révèle les secrets des coeurs, qu’il ouvre le paradis, qu’il chasse les démons, qu’il guérit les lépreux, qu’il calme la mer, qu’il ressuscite une infinité de morts, il le fait en commandant. Mais lorsqu’il fait d’autres actions beaucoup moindres, comme de multiplier des pains, il regarde alors vers le ciel. Lors donc qu’il s’adressait à son Père et qu’il priait, il faisait bien voir que ce n’était pas par faiblesse et par impuissance. Car comment celui qui faisait les plus grandes choses par son autorité propre, eût-il eu besoin de prier pour en faire de plus petites? Mais comme j’ai déjà dit, il agit de la sorte pour fermer la bouche à ses ennemis et pour arrêter leur insolence.

Raisonnez de même lorsque vous voyez dans l’Evangile que Jésus-Christ parle humblement de lui-même. Il gardait cette conduite dans ses paroles et dans ses actions pour plusieurs raisons, parce qu’il voulait empêcher qu’on ne le crût étranger à Dieu ou pour instruire et guérir nos âmes : ou pour nous donner un grand exemple d’humilité, ou parce qu’il était revêtu de notre chair, ou parce que les Juifs n’auraient pu comprendre les vérités, s’il les leur avait dites toutes ensemble ; ou enfin pour leur apprendre, en se rabaissant de la sorte, à fuir la présomption et la vanité dans tous leurs discours.

2. C’est pour ce sujet que parlant souvent si humblement de lui-même, il laisse à d’autres le soin de publier ses grandeurs. il se contente de dire aux- Juifs: « J’étais avant qu’Abraham « fût au monde. » (Jean, VIII, 58.) Mais son disciple bien-aimé va bien plus loin, et il dit : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe p était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. » (Jean, I, 1). Jésus-Christ de même ne dit point clairement qu’il a créé le ciel et la terre, la mer et toutes les choses visibles et invisibles mais son disciple le dit sans rien craindre, et avec une liberté merveilleuse ; et il le dit plus d’une fois «Toutes choses (ibid. 3), » dit-il, « ont été faites par lui, et rien de ce qui a été fait, n’à été fait sans lui. Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui. » (Ibid.10.)

Et pourquoi s’étonner que les autres aient parlé plus avantageusement de Jésus-Christ qu’il n’en a parlé lui-même; puisque souvent il n’a pas voulu exprimer nettement par ses paroles, ce qu’il faisait voir clairement par ses actions? Car il montre assez dans la guérison de l’aveugle-né, que c’était lui qui avait créé l’homme, et néanmoins lorsqu’il parle de cette première création , il ne dit pas : « J’ai créé l’homme et la femme, » mais « Celui qui a créé l’homme et la femme (Matth. XIV, 4); » et le reste. Il fait voir de même par là pêche des poissons ; par l’eau qu’il a changée en vin; par les pains qu’il a multipliés ;par la mer qu’il a calmée; par la radieuse splendeur dont il se fit voir entouré au mont Thabor; et par plusieurs miracles semblables, que c’est lui (127) qui a créé le monde, et qui gouverne tout ce qu’il enferme: et cependant il ne l’a jamais marqué clairement par ses paroles. Au lieu que ses disciples Jean, Pierre, et Paul, le déclarent hautement en toutes rencontres.

Car si ses apôtres mêmes qui étaient nuit et jour avec lui ; qui l’entendaient parler ; qui voyaient ses miracles; auxquels il expliquait en particulier beaucoup de choses obscures et cachées; à qui il avait donné la puissance de ressusciter les morts; et qu’il avait élevés à un si haut degré de sagesse et de vertu, que do renoncer à tout pour son amour; si les apôtres, dis-je, ne peuvent pas néanmoins, après tant de grâces, porter tout ce que Jésus-Christ leur eût pu dire, avant la descente du Saint-Esprit; comment le peuple juif, qui n’avait ni cette sagesse, ni cette vertu des apôtres, et qui n’écoutait Jésus-Christ et ne voyait ses miracles, que comme par hasard et par rencontre, eût-il pu s’empêcher de le croire ennemi de Dieu, s’il n’eût usé d’une conduite si pleine de condescendance et d’humilité?

C’est pourquoi lorsqu’il s’excuse d’avoir violé le sabbat, il ne leur en dit pas d’abord la vraie raison, mais il en allègue quelques autres capables de les satisfaire. Que si lorsqu’il manque à accomplir un seul précepte de la loi, il use d’une si grande discrétion dans ses paroles, pour ne pas blesser ses auditeurs: combien en devait-il garder, lorsqu’il allait ajouter une loi toute nouvelle à la vieille loi ? C’est par cette même sagesse qu’il ne leur parle pas toujours clairement de sa divinité. Car si l’addition qu’il faisait d’une loi était capable de les troubler de la sorte, combien les eût-il troublés davantage, s’il leur eût dit qu’il était Dieu ? C’est pourquoi il parle souvent d’une manière peu digne de sa grandeur; et ici même, lorsqu’il va faire cette addition à la loi, il use de ce long prélude. Il ne se contente pas de dire une fois: « Je ne détruis point la loi, » mais il le répète par deux fois. Il va même plus loin. Car après avoir dit:

« Ne pensez pas que je sois venu détruire la « loi, » il ajoute: « Je ne suis pas venu la détruire, mais l’accomplir. » Ces paroles doivent arrêter, non seulement l’insolence des juifs, mais encore celle des hérétiques, qui osent dire que le démon est l’auteur de l’ancienne loi. Que si cela était, comment Jésus-Christ, qui est venu pour détruire la tyrannie du démon, aurait-il accompli une loi que le démon aurait faite, bien loin de la combattre et de la détruire? Car il ne dit pas seulement; « Je ne la détruis pas; » ce qui aurait pu suffire; mais il ajoute: « Je l’accomplis; » ce qui marque que non-seulement il n’en était point ennemi, mais qu’il l’appuyait et l’autorisait.

Mais comment, me direz-vous, Jésus-Christ n’a-t-il point détruit la loi ? Comment a-t-il accompli la loi et les prophètes ? Pour ce qui est des prophètes, il les a accomplis en accomplissant exactement ce qu’ils avaient prédit de lui, comme l’Evangile le marque partout en disant: « Jésus fit cela pour accomplir ce qui avait été prédit par les prophètes. » (Matth. VII, 17; XIII, 17 ; XXVI, 56.) Quand il naquit, quand les enfants publièrent sa gloire dans le temple, quand il monta sur une ânesse, et en plusieurs autres rencontres, il accomplissait les prophètes, dont les prophéties n’eussent point été accomplies, s’il ne fût venu au monde. Mais pour ce qui regarde la loi, il l’a accomplie en trois manières. Premièrement parce qu’il ne l’a point violée, selon le témoignage qu’il en rend lui-même, lorsqu’il dit à saint Jean: « Il faut que nous accomplissions toute justice. » (Matth. III, 15.) Et aux Juifs: « Qui de vous me peut convaincre d’aucun péché ? » (Jean, VIII, 46.) Et à ses disciples: « Le prince du monde s’en vient; et il n’a rien en moi qui lui appartienne. »

(Jean, XIV.) Et le Prophète l’avait marqué auparavant en disant: « Il n’a point fait de péché. » (I Pierre, II, 22.) Voilà la première manière dont Jésus-Christ a accompli la loi. Secondement il l’a accomplie en la faisant accomplir. Ce qu’il y a en effet de particulièrement admirable, c’est que non-seulement il a accompli la loi, mais qu’il nous a donné sa grâce pour l’accomplir. C’est ce que saint Paul marquait lorsqu’il disait: « Jésus-Christ est la fin à laquelle tend toute la loi, pour justifier tous ceux qui croiraient en lui. » (Rom. X, 4). Et ailleurs: « Que Dieu avait condamné le péché dans la chair de Jésus-Christ, à cause du péché commis contre lui, afin que la justice de la loi fût accomplie en nous, qui ne marchons pas selon la chair, mais selon l’esprit.» (Ibid. VIII, 3.) Et dans la même épître: « On dira peut-être que par la foi nous détruisons la loi. A Dieu ne plaise! mais au contraire nous l’établissons. » (Ibid. III, 31.) Comme en effet toute la loi ne tendait qu’à rendre l’homme juste, et qu’elle n’avait pas pour cela (128) assez de force; Jésus-Christ est venu introduire un moyen efficace de justification par la foi, et accomplir ainsi ce que la loi voulait faire ce que la loi n’avait pu faire par la lettre, lui l’a fait par la foi. C’est en ce sens qu’il dit: « Je ne suis pas venu détruire la loi. »

3. On peut trouver encore une troisième manière selon laquelle Jésus-Christ a accompli la loi, c’est en y ajoutant les préceptes de la loi nouvelle. Car tout ce que Jésus-Christ dit dans l’Evangile n’est point la destruction, mais plutôt la confirmation et l’accomplissement de la loi ancienne. Par exemple, ce commandement: « Vous ne tuerez point, » non seulement n’est pas détruit, mais il est même perfectionné et fortifié par celui qu’il fait, de ne se point mettre en colère. On peut dire la même chose des autres préceptes.

Nous avons remarqué tout à l’heure comment Jésus-Christ, en jetant les semences de sa doctrine, a pris soin d’écarter tout fâcheux soupçon, mais comme le parallèle de l’ancienne législation avec la nouvelle était surtout de nature à en faire naître, il les prévient encore par une adroite précaution. En effet, ce qu’il va dire expressément dans ce parallèle était déjà implicitement contenu et établi dans ce qui précède. Car dire : « Bienheureux les pauvres d’esprit, » c’est la même chose que dire: « Ne vous mettez point en colère. » En disant: « Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, » il avait défendu par avance de regarder une femme avec un mauvais désir. En disant: « Bienheureux ceux qui sont miséricordieux,» il avait ordonné aux hommes « de ne point amasser de trésors sur la terre. » En disant: «Bienheureux sont ceux qui pleurent et qui souffrent les persécutions et les injures, » il avait commandé par avance «d’entrer dans la voie étroite. » En disant que « ceux qui ont faim et soif de la justice sont « heureux, » il dit la même chose que ce qu’il commande ensuite: « Faites aux hommes tout « ce que vous voulez qu’ils vous fassent. » En nous assurant aussi que les pacifiques sont « heureux, » il a presque dit la même chose que ce qu’il enseigne peu après, « qu’on doit laisser son présent à l’autel, pour aller se réconcilier avec son frère», et qu’il faut être «bienveillant pour son adversaire. »

Toute la différence est que dans les béatitudes il propose des récompenses à ceux qui feront le bien, et ici des supplices à ceux qui commettront le mal, Là, il dit: « Que les doux hériteront la terre; » il dit ici : « Que celui qui appellera son frère fou et insensé, sera coupable de la géhenne du feu. » Il dit là: « Que ceux qui auront le coeur pur verront Dieu, » et il ajoute ici : « Que celui qui jette un regard impudique sur une femme, est un véritable adultère. » Il dit là : « Que les pacifiques seront appelés les enfants de Dieu; » et il nous épouvante ici par la menace « d’être livrés au Juge par notre adversaire. » il dit là; « Bienheureux sont ceux qui pleurent et qui souffrent persécution! » et il menace ici «de la perdition ceux qui marchent dans la voie large. » Ce qu’il dit ici : « Vous ne pouvez servir tout ensemble Dieu et l’argent,» me semble aussi conforme à ce qu’il avait déjà dit: « Bienheureux sont ceux qui font miséricorde et qui ont faim et soif de la justice ! »

Mais comme il va donner, je l’ai déjà dit, des préceptes plus clairs, et non seulement plus clairs, mais même plus parfaits ( il ne demande plus en effet une simple compassion, mais il nous commande de nous laisser prendre jusqu’à notre manteau; il ne se contente plus d’une douceur ordinaire, mais il veut, quand on nous donne un soufflet, que nous tendions l’autre joue), il veut d’abord faire évanouir entièrement l’apparente contradiction de la loi avec sa doctrine. C’est pourquoi après avoir dit : «Ne pensez pas que je sois venu détruire la loi, » et donné plus de force à son affirmation en ajoutant: « je ne suis pas venu la détruire, mais l’accomplir, » non content de cela, il insiste encore en ces termes: « Car je vous le dis en vérité, avant que le ciel et la terre passent, un seul iota, un seul trait ne passera point de la loi sans que tout s’accomplisse (18). »

C’est la même chose que s’il eût dit: il est impossible que la loi ne soit accomplie. Il faut nécessairement qu’elle soit observée jusqu’au moindre iota. C’est ce que Jésus-Christ a fait, lui qui l’a parfaitement accomplie. Ce n’est pas sans raison qu’il fait allusion à la transformation du monde. C’est pour élever l’esprit des auditeurs et leur faire entendre que c’était avec justice qu’il voulait les faire entrer dans une voie plus parfaite, puisque toute la création était destinée à subir une transformation, et le genre humain appelé à une autre patrie et à une vie plus sublime.

« Celui donc qui violera l’un des plus petits (129) de ces commandements, et qui enseignera les hommes à les violer, sera des derniers dans le royaume des cieux; mais celui qui fera et enseignera, sera grand dans le royaume des cieux (19). »

Après avoir prévenu le soupçon que la malice de ses ennemis pouvait former contre lui, et fermé la bouche à ceux qui le voudraient contredire, il commence à épouvanter ses auditeurs, et menace d’un supplice effroyable ceux qui violeraient ces nouvelles ordonnances. Car pour voir que ceci ne doit pas s’entendre de la loi ancienne mais de celle qu’il établit, écoutez la suite : « Je vous dis que si votre justice n’est plus abondante que celle des docteurs de la loi et des pharisiens, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux. »Si ces menaces eussent été contre les violateurs de la loi, pourquoi dirait-il: « Si votre justice n’est plus abondante que celle des pharisiens ? » Ce n’était pas avoir une justice abondante que de faire ce que faisaient les Pharisiens. Cette abondance de justice consistait donc à ne se mettre point en colère, et à ne pas jeter un regard impur sur une femme. Mais pourquoi appelle-t-il ces préceptes petits, quoique si grands et si relevés? C’est parce qu’il en était l’auteur. Comme il s’humiliait en tout et ne parlait jamais de lui qu’avec une grande modestie, il garde la même conduite en parlant de ses préceptes, pour nous apprendre à être humbles en toutes choses. D’ailleurs comme il pouvait être suspect d’établir de nouvelles lois, il tâche d’éloigner de lui ce soupçon, par l’humilité de ses paroles.

4. Ce mot, « il sera le plus petit dans le royaume des cieux, » ne marque autre chose que les supplices de l’enfer. Jésus-Christ entend par ce mot « de royaume des cieux, »non seulement la jouissance des biens du ciel, mais encore la résurrection, et le moment de son avènement terrible. Car quelle apparence y aurait-il que celui qui a appelé son frère fou, et qui a violé un seul commandement, soit précipité dans l’enfer, et que celui qui les violerait tous, et porterait les autres à les violer, trouvât place dans le royaume du ciel? Lors donc qu’il dit : « Que celui-là sera des « derniers dans le royaume des cieux,» il veut dire qu’il sera du nombre de ceux qui seront rejetés de Dieu. Et ceux-là certainement seront précipités dans l’enfer.

De plus, Jésus-Christ étant Dieu, prévoyait la lâcheté de plusieurs, et que des personnes taxeraient un jour ses paroles d’exagération, et diraient: comment peut-on croire que pour appeler son frère insensé, l’on soit éternellement puni; ou que pour avoir jeté les yeux sur une femme, on devienne adultère? C’est pourquoi voulant empêcher les hommes de tomber dans ce mépris de sa loi, il menace également ceux qui la violeraient, ou qui porteraient les autres à la violer. Que la sévérité donc de ces menaces nous retienne, et nous empêche de violer cette loi sainte, ou de la faire violer à ceux qui la voudraient garder.

« Mais celui qui fera et qui enseignera sera grand. » Les hommes ne doivent pas procurer seulement leur utilité particulière, mais encore celle des autres. La récompense ne sera pas égale pour celui qui ne pense qu’à lui-même, et pour celui qui en se sauvant, sauve les autres avec lui. Comme celui qui prêche et ne fait pas ce qu’il dit, se condamne lui-même selon saint Paul: « Vous qui instruisez les autres, « vous ne vous instruisez pas vous-même (Rom. II, 21); » ainsi celui qui fait le bien et n’enseigne pas aux autres à le faire, perd beaucoup de sa récompense. Il faut donc travailler à l’un et à l’autre, et après s’être appliqué à se corriger soi-même, il faut étendre ensuite sa vigilance et sa charité sur ses frères. C’est pourquoi Jésus-Christ dit qu’il faut faire, et puis enseigner. Il met la pratique avant l’instruction, pour montrer qu’on ne peut enseigner utilement sans avoir auparavant pratiqué ce qu’on enseigne; qu’autrement on nous dira: « Médecin, guérissez-vous vous-même. » Celui qui, ne pouvant se régler lui-même, se mêle d’instruire les autres, s’expose à être moqué de ceux qui l’écoutent, et toutes ses instructions seront sans fruit, parce qu’il détruira par ses actions ce qu’il établira par ses paroles. « Mais celui qui fera et qui enseignera « sera grand dans le royaume des cieux. « Car je vous dis que si votre justice n’est plus abondante que celle des docteurs de la loi et des pharisiens, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux (20). » Jésus-Christ, ici, sous le mot de « justice, » comprend toutes les vertus. C’est ainsi que l’Ecriture exprime la vertu de Job en-disant: «C’était un homme juste et irrépréhensible.» Saint Paul suivait cette règle, lorsqu’il appelle juste celui pour qui il dit que la loi n’est point établie : «La loi, » dit-il, « n’est pas pour le juste (130) « (I Tim. II, 9),» et presque dans toute l’Ecriture, ce mot s’entend de toutes sortes de vertus. Mais remarquez combien est grande la grâce et la loi de Jésus-Christ, puisqu’il commande à ses disciples, qui ne faisaient encore que commencer, d’être plus justes que les docteurs même de la loi. Il n’entend point par ces docteurs de la loi et ces pharisiens, seulement ceux d’entre eux qui étaient injustes, mais ceux même qui gardaient la loi. Car, à moins de cela, il ne les aurait pas appelés justes, en un certain sens, et il n’aurait pas comparé la justice évangélique, qui est la véritable, à la leur, si elle n’avait été au moins extérieure et apparente.

Considérez encore comment Jésus-Christ autorise la loi ancienne, comme il fait voir, en les comparant, que ces deux lois sont comme deux soeurs qui n’ont qu’un même père; puisqu’en effet elles ne diffèrent que du plus au moins, il s’ensuit qu’elles sont du même genre. Ainsi il ne détruit point la vieille loi, au contraire, il la développe. Mais si elle eût été donnée par le mauvais esprit, comme ont dit les hérétiques, le Sauveur ne se serait jamais mis en peine de l’accomplir, et de la rendre encore plus parfaite, mais il l’aurait rejetée absolument.

Vous demandez peut-être pourquoi cette loi de Moïse, qui était bonne en elle-même, ne sauve plus maintenant les hommes? Je vous réponds qu’elle ne les sauve plus maintenant depuis l’avènement de Jésus-Christ, parce qu’ayant reçu une plus grande grâce, ils doivent aussi entreprendre de plus grands combats. Mais tous les élus de Dieu, qui ont vécu pendant ces temps-là, se sont sauvés en la pratiquant. Car Jésus-Christ dit dans l’Evangile: «Plusieurs viendront d’Orient et d’Occident, et auront leur place dans le royaume des cieux, avec Abraham, Isaac et Jacob »(Matth. VIII, 11.) Nous voyons aussi que le Lazare, lorsqu’il jouit de ces délices ineffables, demeure dans le sein d’Abraham, et en un mot, ceux qui, dans les premiers siècles, ont éclaté par leurs excellentes vertus, se sont sanctifiés dans la pratique de cette loi.

5. Que si cette loi eût été mauvaise, ou qu’elle eût eu un autre principe que Dieu, Jésus-Christ ne l’aurait pas voulu accomplir. Car s’il ne s’y fût assujéti que pour attirer les Juifs, et non pour montrer l’union de l’une et de l’autre loi, et la conformité que la nouvelle avait avec l’ancienne, pourquoi ne s’assujétissait-il pas de même aux superstitions des gentils, pour les inviter de la même manière? Cela nous fait voir que si la loi ancienne cesse de sauver les hommes, ce n’est pas qu’elle soit mauvaise, mais c’est que maintenant le temps est venu d’une vertu plus parfaite. Que si elle est moins parfaite que la loi nouvelle, il ne s’ensuit pas pour cela qu’elle soit mauvaise, puisque cette condamnation de la première retomberait même sur la seconde. Car si l’on compare la science de cette vie avec celle du ciel, elle n’est presque rien, et elle sera détruite, quand cette seconde nous sera donnée, « Lorsque nous serons dans l’état parfait, » dit saint Paul, «ce qui est imparfait sera aboli. »(I Cor. XIII, 10.) C’est ce qui est arrivé à la loi ancienne, à l’égard de la nouvelle. Cependant nous ne blâmons point la loi de grâce, quoiqu’elle doive cesser lorsque nous serons dans le ciel, « car alors ce qui est imparfait sera « aboli; » et nous ne laissons pas de reconnaître qu’elle est grande et très-relevée. Puis donc que les récompenses promises y sont plus grandes que dans l’ancienne, et que la grâce du Saint-Esprit y est plus abondante, c’est avec juste raison qu’on nous demande plus de vertu.

Car on ne nous promet plus une terre coulante de lait et de miel, ni une longue vieillesse, ni un grand nombre d’enfants, ni beaucoup de blé ou de vin, ou de grands troupeaux de brebis et de boeufs; mais le ciel même, et les biens dont on y jouit; l’honneur d’être les enfants adoptifs de Dieu, les frères du Fils unique du Père, les héritiers de sa gloire, de son royaume ; et d’une infinité d’autres biens. Saint Paul nous fait assez voir combien nous avons reçu plus de grâce que les Juifs, lorsqu’il dit: « Il n’y a donc point de condamnation pour ceux qui sont incorporés en Jésus-Christ, qui vivent et qui marchent non selon la chair, mais selon l’esprit; parce que la loi de l’esprit de vie qui est en Jésus-Christ, m’a délivré de la loi du péché et de la mort.» (Rom. VIII, 1.)

Après donc que Jésus-Christ a étonné les violateurs de la loi, et établi de si grandes récompenses pour ceux qui y obéiraient, et qu’il a montré ainsi que c’est avec justice qu’il exige plus de nous que des anciens, il commence enfin à rapporter cette loi nouvelle en la coca. parant avec l’ancienne. Il le fait pour montrer (131) deux choses; la première, qu’il n’était point contraire à la loi de Moïse; mais qu’il s’accordait avec elle en établissant ses règles; et la seconde, qu’il avait grande raison de faire cette nouvelle addition, et de perfectionner la loi ancienne. Pour voir ceci plus clairement, considérons avec soin les paroles de Jésus-Christ :

« Vous avez appris, dit-il, qu’il a été dit aux anciens : Vous ne tuerez point, et quiconque tuera, méritera d’être puni en jugement (21).» (Exod. XX.) Ces commandements, c’était lui-même qui les avait donnés, mais il n’en indique point ici l’auteur. Car s’il eût dit : Vous avez appris que j’ai dit aux anciens, on n’eût pu souffrir cette parole. S’il eût dit aussi : Vous avez appris que mon Père a dit aux anciens , et qu’il eût ajouté aussitôt Mais moi je vous dis, etc., il eût paru être plus grand que son Père, et se glorifier en parlant de la sorte. Il se contente donc de rapporter ce commandement, sans marquer particulièrement celui qui l’avait fait, et il leur montre que le temps était venu de leur renouveler ce précepte. Car en disant : « Il a été dit aux anciens, » il marque qu’il y avait longtemps que cette loi leur avait été donnée : ce qu’il dit pour exciter ses auditeurs à s’avancer à une vertu plus parfaite, comme si un maître disait à un enfant paresseux, pour l’exhorter à l’étude : Considérez combien il y a déjà de temps que vous êtes à assembler des syllabes. C’est ce que Jésus-Christ insinue ici par ce mot d’anciens, excitant les Juifs à s’avancer enfin à une vertu plus parfaite, comme s’il leur disait : Il y a déjà longtemps que vous devez avoir appris ces préceptes, il est temps maintenant que vous passiez à d’autres plus relevés.

Mais il est à remarquer que Jésus-Christ ne confond pas même l’ordre des préceptes, et qu’il commence par où la loi même commençait, pour montrer la parfaite conformité de ces deux lois.

«Mais moi je vous dis que quiconque se mettra en colère sans sujet contre son frère méritera d’être condamné en jugement (22).» Remarquez dans ces paroles la puissance de celui qui les dit. Considérez l’autorité avec laquelle il agit, et comme il parle en législateur. Car qui d’entre les prophètes, qui d’entre les. justes ou les patriarches a jamais parlé de la sorte? Ils commençaient par ces mots: « Voici ce que dit le Seigneur. » Mais le Fils de Dieu n’agit pas ainsi. Ils parlaient en serviteurs, et comme de la part de leur Maître; mais Jésus-Christ parle en Fils de Dieu, et de la part de son Père. Et lorsqu’il parle de la part de son père, il parle en même temps de la sienne; puisqu’il dit lui-même à son Père : « Tout ce qui est à moi est à vous; et tout ce qui est à vous est à moi. » (Jean, XVII, 10.) Les prophètes parlaient à des hommes, qui comme eux étaient serviteurs du même Maître mais Jésus-Christ parle à ses propres serviteurs.

6. Demandons maintenant à ceux qui rejettent l’ancienne loi, si le commandement de ne se point mettre en colère est contraire à celui de ne point tuer; et s’il n’en est pas plutôt la perfection et comme le couronnement. N’est-il pas visible que l’un est l’accomplissement de l’autre et qu’ainsi il est plus grand? Celui qui s’abstient de la colère s'abstiendra bien plus aisément de l’homicide; et celui qui étouffe dans son coeur tous les mouvements d’indignation, arrêtera bien plus aisément ses mains pour leur interdire toute violence. La colère est la racine de l’homicide. Celui qui coupe cette racine en coupera facilement toutes les branches, ou plutôt il ne les laissera pas même pousser. Ainsi Jésus-Christ ne donnait point ces nouveaux préceptes pour détruire la loi; mais pour la faire observer plus parfaitement. Car quel est le but de la loi? N’est-ce pas d’empêcher l’homicide? Il eût donc fallu pour être contraire à la loi commander le meurtre, puisque tuer, et ne pas tuer, sont les deux contraires. Mais lorsqu’il ne permet pas même qu’on se mette en colère, il est visible qu’il tend au même but où la loi tendait, mais qu’il le fait plus parfaitement. Celui qui ne pense qu’à ne point tuer, n’aura jamais tant d’aversion de l’homicide que celui qui veut étouffer même la colère; et ce dernier est sans comparaison plus éloigné de tomber dans le crime que n’est le premier.

Mais, pour mieux combattre ces hérétiques, voyons tout ce qu’ils nous disent : Le Dieu, disent-ils, qui a créé le monde, « qui fait lever le soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes et sur les injustes (Matth. V, 45), » est un esprit mauvais. Il est vrai que les moins emportés d’entre eux ont horreur de cette impiété; et qu’ils se contentent de dire que ce Dieu peut être juste; mais (132) qu’il ne peut pas être bon. Ils feignent ensuite un autre Dieu qui ne fut jamais et qui ne créa jamais rien, qu’ils disent être le Père de Jésus-Christ. Celui qu’ils nient être bon, demeure selon eux dans ce qu’il a créé, comme dans un bien qui lui appartient et qu’il conserve; et l’autre à qui ils donnent le nom de bon, vient tout d’un coup usurper l’héritage de l’autre, et entreprend d’être le Sauveur de ceux dont il n’est pas le Créateur. Voyez-vous. les fils du démon, comme ils puisent leur langage à la source de leur père, puisqu’ils ôtent à Dieu la création qui lui est propre, quoique saint Jean crie: « Il est venu dans son domaine « et le monde a été fait par lui ? » (Jean, I, 11.)

Ils examinent ensuite l’ancienne loi qui dit: « Oeil pour oeil, et dent pour dent. » Ils s’emportent contre ces paroles et demandent comment celui qui les a dites, a pu être bon. Que répondrons-nous à cela, sinon que ces préceptes sont en effet pleins de bonté? Car le législateur n’ordonne pas cela afin que nous nous entr’arrachions les yeux, mais afin que la crainte de souffrir ce mal, nous empêche de le faire aux autres. Comme lorsqu’il a menacé les Ninivites de renverser leur ville, il n’avait pas résolu de le faire, puisque, pour l’exécuter, il n’avait qu’à les punir sans les menacer,-mais il voulait seulement les effrayer, afin que par leur pénitence ils apaisassent sa colère. De même-ici, par cette perte d’un oeil dont il menace ceux qui arracheraient celui de leur frère, il veut retenir par le frein de la crainte ceux qui ne se laisseraient pas gouverner à la raison et à l’humanité. Il faudrait donc avoir perdu l’esprit et être furieux, pour dire qu’il y a de la cruauté à arrêter l’homicide , et à réprimer l’adultère.

Pour moi je suis si éloigné de trouver qu’il y ait de la cruauté dans cette loi, que je trouverais de l’injustice dans la disposition contraire. Vous dites que Dieu est cruel, parce qu’il commande d’arracher oeil pour oeil, et moi je vous dis que, s’il n’avait fait ce précepte, plusieurs auraient dit de lui ce que vous en dites. Car supposons que toute la loi soit détruite, que personne n’ait plus rien à craindre de ses châtiments, qu’il soit libre à tous les méchants de satisfaire sans crainte leurs passions; qu’ils pussent voler, tuer, être parjures, être adultères et parricides; n’est-il pas vrai que tout serait dans une confusion étrange, et que toutes les places, toutes les villes, toute la terre et la mer seraient remplies de meurtres et de toutes sortes de crimes? Si lors même que les lois sont en vigueur, et qu’elles répandent la terreur et les menaces, les méchantes âmes ont peine à se réprimer; que serait-ce sans ce secours, et qui pourrait arrêter leurs excès? Avec quelle insolence ne se déchaîneraient-elles pas contre nos personnes et contre nos vies?

Mais il n’y aurait pas seulement de la cruauté à permettre aux méchants tout ce qu’il leur plairait de faire; il n’y en aurait pas moins à négliger celui qui, sans faire aucun tort, aurait été injustement outragé par les autres. Si quelqu’un assemblait tout ce qu’il pourrait trouver de libertins et d’assassins, qu’il leur mit les armes à la main, et leur commandât de tuer dans toute la ville ce qui se présenterait à eux, cet homme ne passerait-il pas pour un monstre en cruauté et en barbarie? Et si quelque autre au contraire liait toutes ces personnes que ce furieux aurait armées, et délivrait de leurs mains ceux qu’ils allaient égorger, cet homme ne passerait-il pas pour un conservateur de la paix et de la sûreté publique? Appliquez cet exemple à notre sujet. Celui qui commande de donner oeil pour oeil, retient comme par de fortes chaînes la violence des méchants, et est semblable à celui qui arrêterait ces furieux à qui l’on aurait donné des armes; et celui qui n’établissant aucune peine, met par cette impunité comme les armes aux mains de tout le monde, imite celui qui assemblerait ces libertins, et les armerait pour mettre à feu et à sang toute la ville.

7. Reconnaissez donc que l’auteur de cette ancienne loi non seulement n’est pas cruel, mais qu’il est même plein de bonté. Si vous dites que son joug est insupportable, et que cette sévérité de donner oeil pour oeil, va jusqu’à l’excès; je vous demande qui des deux vous paraît plus dur de défendre de ne point tuer, ou de ne pas se mettre même en colère? Qui est le plus sévère de celui qui punit l’homicide, ou de celui qui venge le moindre emportement contre son frère ? De celui qui condamne l’adultère lorsqu’il est commis, ou de celui qui en condamne même le désir, et qui le condamne à un supplice éternel?

Ainsi voyez où retombent les raisonnements de ces hommes. Le Dieu de l’Ancien Testament qu’ils appellent cruel, paraîtra doux et modéré et le Dieu du Nouveau Testament (133) qu’ils avouent être bon, se trouvera sévère et insupportable. Pour nous, nous croyons que le même Dieu est l’auteur de l’un et de l’autre Testament; qu’il s’est conduit dans l’inégalité de ses lois, selon qu’il était avantageux pour le bien des hommes, et qu’il a proportionné la différence de ses règles à la différence des temps. Les préceptes de l’ancienne loi n’ont rien de cruel, ni ceux de la nouvelle rien de trop rude ou d’insupportable. Une même providence a pesé les uns et les autres dans son équitable justice. Dieu témoigne lui-même par ses prophètes qu’il a donné la vieille loi « Je ferai, » dit-il, « un Testament, non selon l’alliance que j’ai faite avec vos pères. » (Jérém. XXXI, 32.) Et si celui qui est dans l’erreur des Manichéens ne reçoit pas ce témoignage, qu’il écoute au moins saint Paul qui nous confirme la même chose : « Abraham, »dit-il, « eut deux fils; un de la femme esclave, et l’autre de la femme libre, qui marquent les deux Testaments. » (Gal. IV, 1.) De même qu’on voit ici deux femmes et un seul homme, ainsi n’y a-t-il qu’un même Dieu, auteur de l’une et de l’autre loi.

Et pour vous montrer quelle douceur il fait paraître partout, il dit dans la première loi « OEil pour oeil, » et il dit ici : « Si quelqu’un vous donne un soufflet sur la joue droite, présentez-lui encore l’autre.» ici comme là c’est par la crainte du châtiment qu’il retient la main prête à frapper. Et quelle crainte, direz-vous, inspire-t-il, lorsqu’il commande de tendre l’autre joue? Il ne fait pas ce commandement pour ôter toute crainte à celui qui outrage, mais pour persuader à celui qui souffre, de s’abandonner à la passion de ce furieux, et de lui permettre de la satisfaire de la manière qu’il lui plaira. Il ne dit pas aussi qu’il ne sera point puni, mais que vous ne le punissiez pas vous-même. Ainsi il répand en même temps la crainte de l’avenir dans l’âme de celui qui fait l’outrage, et il console celui qui le reçoit. Je dis ceci seulement en passant pour tous les commandements en général. Je reviens maintenant à notre sujet.

« Mais moi je vous dis que quiconque se mettra en colère sans sujet contre son frère, méritera d’être condamné en jugement (22).» Dieu ne condamne pas la colère d’une manière absolue, premièrement parce qu’il est impossible que l’homme, tant qu’il est homme, soit entièrement libre de ses passions. Il peut bien les dompter, mais il ne peut pas en être tout à fait exempt. En second lieu, parce que la colère peut quelquefois être utile, si nous nous en servons comme nous devons. Combien la colère de saint Paul fut-elle autrefois avantageuse aux Corinthiens, puisqu’il s’en servit pour les guérir d’une peste très dangereuse? Et à tout le peuple des Galates, puisque s’étant fâché contre eux, il les fit rentrer une seconde fois dans le culte de Jésus-Christ? C’est ainsi qu’une colère sainte a produit souvent de bons effets. Quel est donc le temps et l’occasion légitime de se mettre en colère? C’est lorsque nous ne nous vengeons pas nous-mêmes: mais que nous réprimons le désordre, ou que nous excitons la paresse.

Quelles sont les occasions où la colère est défendue? C’est lorsque nous nous animons de cette passion pour nous venger nous-mêmes. Ce que saint Paul défend expressément, lors. qu’il dit: « Ne vous vengez point vous-mêmes, mes très chers frères, mais donnez lieu à la colère (Rom. XII, 19): » ou lorsque nous disputons pour de l’argent; ce que cet apôtre défend encore : « Pourquoi, » dit-il, « ne souffrez-vous pas plutôt qu’on vous fasse injure? Pourquoi ne souffrez-vous pas plutôt qu’on vous prenne votre bien? » (I Cor. VI, 7.) Cette espèce de colère est aussi vaine et superflue que l’autre est nécessaire et avantageuse. Mais presque tout le monde fait tout le contraire. Un homme se fâche lorsqu’il souffre quelque injustice; et il est froid et lâche lorsqu’il voit les autres cruellement opprimés. Ces deux excès sont également contraires aux préceptes de l’Evangile. Ainsi la colère n’est pas absolument mauvaise, mais elle le devient, lorsqu’elle est injuste et indiscrète. C’est pourquoi David disait : « Mettez-vous en colère, et ne péchez pas.» (Ps. XLV.)

« Celui qui dira à son frère, Raca, méritera « d’être condamné par le conseil (22). » Il marque ici par ce conseil un tribunal des Hébreux, dont il parle à dessein et pour ne point paraître dire toujours des choses étrangères et nouvelles. Ce mot de « Raca, » n’est pas une injure, mais seulement un mot de mépris. C’est de même que lorsqu’en parlant à nos valets, nous leur disons fièrement, va-t’en là, va dire cela à un tel. Car « Raca, » dans la langue syriaque, ne veut dire autre chose que « Toi. » La bonté de notre Sauveur veut déraciner de nous jusqu’aux moindres offenses. Il nous commande (134) de nous traiter et de nous entre-parler avec respect, afin de couper ainsi la source des plus grands péchés.

8. «Et celui qui dira à son frère: vous êtes un fou, méritera d’être condamné au feu de l’enfer (22).» Plusieurs regardent cette loi comme sévère jusqu’à l’excès, d’être ainsi punis, pour une parole un peu injurieuse. Quelques-uns même osent dire que cela n’est dit que par hyperbole. Mais je crains fort qu’après nous être séduits ici nous-mêmes par nos vains raisonnements, nous n’éprouvions en l’autre vie par une expérience funeste la vérité des paroles de Jésus-Christ. Car pourquoi ce commandement vous paraît-il si pénible? Ne savez-vous pas que la plupart des péchés et des peines qui les suivent, viennent souvent d’une parole? C’est par les paroles qu’on blasphème contre Dieu, qu’on le renonce; qu’on dit des calomnies, des injures, des faux témoignages et des parjures. Ne considérez donc pas si ce n’est qu’un petit mot; mais si ce petit mot ne produit pas de grands maux.

Ignorez-vous que lorsque la colère possède, brûle, embrase toute notre âme, les moindres. choses paraissent insupportables; et que ce qui est le moins injurieux se grossit à nos yeux, et paraît comme un outrage sanglant? Ce que vous appelez un petit mot, a souvent causé des meurtres, et ruiné des villes entières. Comme lorsque nous aimons quelqu’un, les choses les plus insupportables nous semblent légères; de même lorsque nous le haïssons, les choses les plus légères nous paraissent intolérables. Quoiqu’une parole soit dite sans aucun dessein, nous voulons croire qu’elle vient d’un coeur envenimé contre nous. Il nous arrive alors ce que nous voyons arriver au feu. Tant que l’étincelle demeure petite, elle ne consume jamais le bois. Mais si cette étincelle se change en flamme, elle dévorera non-seulement le bois, mais les pierres même; elle réduira en cendres tout ce qu’elle rencontrera; et l’eau qui éteint d’ordinaire le feu, ne servira alors qu’à l’allumer davantage, et à lui donner une nouvelle vigueur. C’est ce qui se voit dans la colère. Quoi qu’on nous puisse dire en cet état, nous en abusons, et notre passion se nourrit de ce qui aurait dû l’éteindre. C’est le désordre que Jésus-Christ veut arrêter lorsqu’il condamne par le jugement celui qui se fâche sans sujet; et qu’il déclare que celui qui dira Raca, méritera d’être condamné par le conseil.

Mais c’était peu de chose que ces châtiments infligés en ce monde, c’est pourquoi il ajoute que : « Celui qui dit à son frère, vous êtes un fou, sera condamné au feu de l’enfer. » Et c’est ici la première fois que Jésus-Christ parle de l’enfer. Il a beaucoup parlé jusqu’ici du royaume des cieux, il parle enfin de l’enfer; c’est qu’il parlait de l’un par un mouvement de son amour, et qu’il ne rappelait l’autre que contraint par notre paresse. Et remarquez comment les supplices dont il menace sont toujours de plus en plus grands; comme s’il voulait s’excuser de cette sévérité, et nous faire voir que ce n’est que malgré lui qu’il nous en menace, et que c’est nous-mêmes qui l’y contraignons.

Il semble qu’il nous dise. Je vous ai dit : « Ne vous mettez point en colère sans sujet, parce que vous mériterez d’être condamnés en jugement. » Vous avez négligé cette punition. Mais voyez ce que votre colère a produit, elle vous a porté aussitôt à dire des paroles de mépris. Vous avez dit: « Raca» à votre frère : je vous ai encore menacé d’une autre peine qui est celle du conseil. Que si cela ne vous arrête ,et si vous vous emportez encore dans d’autres plus grands excès, je ne me contenterai plus de ces peines légères , et je vous épouvanterai par la menace d’un feu éternel, afin qu’au moins cette crainte vous empêche d’en venir jusqu’à l’homicide. Car il n’y a rien qui soit plus insupportable que les injures, et qui fasse plus d’impression sur l’esprit des hommes; et s’il arrive que cette injure soit sanglante, elle excite un double embrasement.

Ainsi ne croyez pas que ce soit une chose légère que d’appeler quelqu’un fou; car en ôtant à votre frère ce qui distingue les hommes d’avec les bêtes, et ce qui les rend proprement hommes, c’est-à-dire, le jugement et la raison, vous lui ôtez sa dignité et le réduisez à la dernière bassesse. Ne nous arrêtons donc pas seulement au son de cette parole : mais considérons la chose; voyons comment elle déchire, comment elle laisse un aiguillon dans le coeur de celui qu’elle a blessé, et combien de maux elle cause ensuite. C’est pourquoi saint Paul exclut du royaume des cieux, non seulement les fornicateurs et les adultères, ou les infâmes, mais encore les insulteurs. Et c’est avec grande raison qu’il les traite de la sorte. Car ces personnes détruisent la charité; jettent le prochain dans mille inquiétudes; (135) causent des inimitiés immortelles; déchirent les membres de Jésus-Christ; bannissent la paix qui est si chérie de Dieu; ouvrent au démon par ces injures une entrée dans les âmes et lui donnent des armes pour les blesser et pour les perdre.

Aussi, est-ce pour énerver la puissance du démon que Jésus-Christ a porté cette loi. Au reste il n’y a rien qu’il estime tant que la charité. Elle est la mère de tous les biens; la marque des disciples de Jésus-Christ, et la gardienne de toutes les vertus. C’est donc avec raison que Jésus-Christ retranche toutes les inimitiés, en arrache jusques aux moindres racines, et sèche ces sources empoisonnées qui corrompent et étouffent la charité. Ne vous imaginez pas qu’il y ait de l’hyperbole et de l’exagération dans ces préceptes; comprenez les grands biens qu’ils produisent, et admirez-en la sagesse et la bonté. Dieu ne désire rien avec tant d’ardeur que de nous unir tous ensemble par le lien de la charité. C’est pour ce sujet, et que par lui-même et que par ses disciples, dans l’Ancien et dans le nouveau Testament, il nous recommande si souvent cette vertu, et qu’il ne punit rien avec plus de sévérité que les violations dont elle est l’objet.

Car rien ne cause et n’entretient tant de désordres que la ruine de la charité. C’est pourquoi il dit en un endroit: « Quand l’iniquité se sera accrue, la charité de plusieurs se refroidira. » (Matth. XXIV, 42.) C’est ainsi que Caïn a été le meurtrier de son propre frère; qu’Esaü a formé des desseins contre la vie de Jacob; que les frères de Joseph l’ont persécuté; que mille désordres se sont vus dans le monde. Tous ces maux sont nés de la violation de la charité. C’est pourquoi Jésus-Christ s’élève avec force contre tout ce qui pourrait la détruire. Et il ne se contente pas d’avoir dit ce que nous avons vu; il ajoute beaucoup d’autres choses qui font voir l’estime qu’il fait de cette vertu. Car après avoir menacé ceux qui la violeraient, du « jugement », du « conseil », et de « l’enfer » même; il ajoute d’autres choses, qui tendent encore à la même fin.

9. « Si donc, lorsque vous présentez votre don à l’autel, vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre vous (23); laissez-là votre don devant l’autel, et allez vous réconcilier auparavant avec votre frère, et puis vous reviendrez offrir votre don (24). »

O admirable bonté de Dieu ! ô amour qui surpasse toutes nos pensées t il méprise sa propre gloire, lorsqu’il s’agit d’établir la charité que nous devons avoir les uns pour les autres. Ne voit-on pas clairement que ces menaces qu’il vient de faire, ne viennent point ou d’aversion, ou de quelque rigueur excessive, mais de l’extrême amour qu’il a pour les hommes? Car que peut-il y avoir de plus tendre et de plus charitable que ces paroles? Qu’on interrompe, dit-il, le culte qu’on me rend, et le sacrifice qu’on m’offre, parce que la réconciliation entre les frères est. le sacrifice le plus agréable qu’on puisse m’offrir. C’est pourquoi il ne dit point: Après que vous aurez offert le sacrifice, ou avant que vous l’offriez, mais lors même que vous avez commencé à l’offrir. Il renvoie celui qui le lui offre se réconcilier avec son frère. Il ne dit point qu’on remporte le présent, ou qu’on prévienne ce sacrifice , mais que lors même qu’il est déjà commencé, on aille trouver son frère pour rentrer en grâce avec lui.

Il me semble qu’il avait deux raisons de nous faire ce précepte; la première pour nous marquer combien il estimait la charité; que c’était le sacrifice le plus agréable qu’on lui pût faire, et que sans elle il ne recevait point les autres. La seconde pour obliger indispensablement les hommes de se réconcilier ensemble. Car celui à qui l’on ordonne de ne point achever son sacrifice qu’il ne se soit réconcilié; quand il ne le ferait pas par un mouvement de charité, il le ferait au moins pour pouvoir offrir son sacrifice, et ainsi il se hâtent de satisfaire son frère qui a quelque ressentiment contre lui. C’est pourquoi Jésus-Christ s’applique à rapporter toutes ces circonstances, afin d’étonner davantage. Car il ne se contente pas de dire: « Laissez là. votre présent, » mais il ajoute, « devant l’autel,» afin de frapper l’esprit par. la sainteté du lieu. Et « allez auparavant, » dit-il, « vous réconcilier, et puis vous viendrez offrir votre présent, » marquant par toutes ces circonstances que cette table sainte ne souffre point ceux qui ont quelque inimitié.

Que ceux qui ont part aux sacrés mystères, et qui, ayant quelque inimitié et quelque aversion dans le coeur, osent approcher de la sainte communion, écoutent ces redoutables paroles. Que ceux qui n’y ont point encore part, les écoutent aussi. Elles les regardent eux-mêmes, puisqu’ils offrent à Dieu des présents et des (136) sacrifices, c’est-à-dire leurs prières et leurs aumônes. Car le Prophète marque que ces deux choses tiennent lieu de sacrifice. « Le sacrifice de louanges m’honorera (Ps. XLIX, 23), » dit-il. Et au même psaume: « Immolez à Dieu un sacrifice de louanges. » (Ibid. -14.) Et ailleurs: « Que l’élévation de mes mains vous « soit agréable comme le sacrifice du soir. » (Ps. CXL, 2.) Ainsi quand vous offririez à Dieu votre prière dans cette disposition, il vaut mieux la quitter pour vous aller réconcilier et la venir offrir ensuite. Car la charité est, préférable à tout, et c’est pour elle que tout a été fait. Dieu s’est fait homme, pour établir la charité parmi les hommes. Et la fin de tous ses miracles et de toutes ses souffrances a été de nous réunir tous ensemble dans un seul corps.

Mais il faut remarquer que Jésus-Christ oblige ici celui qui a tait l’injure à s’aller réconcilier avec celui qu’il a offensé, au lieu que dans l’oraison qu’il nous a prescrite, c’est celui qui a reçu l’injure, qu’il oblige de se réconcilier avec celui dont il l’a reçue : « Remettez aux hommes ce qu’ils vous doivent, » dit-il; et il dit ici : « Si votre frère a quelque chose contre vous, allez vous réconcilier avec lui. » Il me semble néanmoins qu’il engage ici celui-là même qui a été offensé de prévenir celui qui lui a fait tort. Car il ne dit pas : Réconciliez-vous avec votre frère; mais, « soyez réconcilié »avec votre frère. Il semblerait d’abord que cela devrait s’entendre de celui qui a fait l’injure, mais en réalité cela s’entend de celui qui l’a soufferte. Si vous vous réconciliez, dit Dieu, avec votre frère, cette charité que vous lui témoignerez fera que je vous aimerai moi-même et vous mettrai en état de m’offrir votre sacrifice avec confiance. Que si vous avez peine à recevoir les avis que je vous donne, souvenez-vous que je veux bien qu’on interrompe le culte que l’on me rend, pour vous donner lieu de vous réconcilier plus tôt, et qu’une considération si puissante vous aide à vaincre votre colère.

Il est remarquable encore que Jésus-Christ ne dit pas : Lorsque vous aurez été beaucoup offensé, réconciliez-vous avec celui qui vous a offensé; mais, si votre frère a la moindre chose contre vous. Il n’ajoute point si c’est avec raison ou à tort, mais simplement : « Si votre frère a quelque chose contre vous. » Quand même ce serait avec justice, il ne faudrait pas pour cela entretenir l’inimitié. Combien Jésus-Christ avait-il de justes causes pour se mettre en colère contre nous ? Et néanmoins au lieu de nous imputer nos crimes, il s’est offert en sacrifice pour les expier.

10. Saint- Paul emploie une autre considération pour nous exhorter à nous réconcilier avec nos frères : « Que le soleil, dit-il, ne se couche point sur votre colère. » (Ephés. IV, 26.) Comme Jésus-Christ se sert de la considération du sacrifice pour exciter les chrétiens à se réconcilier, saint Paul se sert de même du jour. et de la lumière. Il craint que la nuit trouvant seule cette personne offensée, n’envenime encore ses plaies. Durant le jour cette passion se dissipe par les distractions elle commerce du monde, mais durant la nuit, lorsqu’on est seul et qu’on -s’entretient de l’injure qu’on a reçue, il s’excite dans l’âme des mouvements plus violents et la passion s’aigrit davantage. Saint Paul, pour prévenir ce malheur, veut qu’on se réconcilie avant que le soleil se couche, afin que le démon ne prenne point occasion du repos de la nuit pour rallumer notre colère et pour la rendre bien plus vive et plus forte.

C’est dans ce même dessein que Jésus-Christ nous commande de ne pas différer d’un moment notre réconciliation, de peur que si nous attendions la fin de notre sacrifice, nous ne fussions, ensuite plus lents à nous réconcilier et ne différassions de jour en jour à le faire. Il savait que cette passion a besoin d’un prompt remède. Et comme un habile médecin ne donne pas seulement des préservatifs contre les maladies, mais les guérit encore lorsqu’elles sont déjà formées, Jésus-Christ fait la même chose. Car lorsqu’il défend d’appeler son frère « fou, » il prévient l’inimitié; et lorsqu’il commande de se réconcilier avec lui, il empêche toutes les suites fâcheuses de la haine. Et remarquez avec quelle sévérité il exige cela de nous! D’une part, il nous menace de l’enfer, et de l’autre il ne reçoit point notre sacrifice jusqu’à ce que nous nous soyons réconciliés. Il témoigne partout que notre défaut de charité l’irrite extraordinairement, pour couper ainsi la racine de ce mal avec tous ses fruits. Il dit d’abord : Ne vous mettez point en colère, et ensuite: Ne dites point d’injures, car ces deux choses naissent l’une de l’autre. L’inimitié fait dire des injures, les injures font croître l’inimitié. C’est pourquoi tantôt il attaque la racine, et tantôt il coupe le fruit, empêchant que le mal ne naisse d’abord et voulant que, s’il (137) pousse et qu’il porte ses fruits détestables, on les retranche aussitôt. C’est pourquoi, après avoir parlé du «jugement», du «conseil», de la « géhenne », de l’interruption du sacrifice et de plusieurs autres choses, il ajoute : « Accordez-vous au plus tôt avec votre adversaire, pendant que vous êtes en chemin avec lui, de peur qu’il ne vous livre au juge, et le juge au ministre de la justice, et que vous ne soyez mis en prison (25). « Je vous dis en vérité que vous ne sortirez point que vous n’ayez payé jusqu’à la dernière obole (26). » Et ne dites pas: Mais si l’on me fait tort? si l’on me ravit mon bien, si l’on me met en procès? Non, ce motif ou ce prétexte, Jésus-Christ ne veut pas le recevoir, et il n’autorise pas l’inimitié même en ce cas. Et comme ce commandement était grand, il exhorte à l’accomplir par l’attrait d’un avantage présent, qui a toujours plus de force sur les esprits grossiers, que le bien qui n’est qu’à venir. De quoi vous plaignez-vous? nous dit Jésus-Christ. Qu’un tel est plus puissant que vous, et qu’il vous fait tort? Il vous nuira donc bien davantage, si vous ne vous délivrez de ses mains, et si vous le contraignez de vous faire mettre en prison. Vous n’avez perdu jusqu’ici que votre bien; et votre corps est en liberté; mais quand le juge aura prononcé l’arrêt contre vous, vous serez mis en prison, et vous souffrirez les dernières extrémités, Que si vous évitez de plaider, vous vous procurerez deux grands biens: le premier, de ne souffrir aucune disgrâce; et le second, de terminer cette affaire plutôt par votre propre vertu, que par la puissance de votre adversaire. Si vous ne suivez pas ce conseil, vous ne lui ferez pas tant de tort, que vous vous en ferez à vous-même.

Mais voyez combien il est pressant pour pousser à la réconciliation. Car après avoir dit: « Accordez-vous avec votre adversaire, » il ajoute, « au plus tôt, » et ne se contentant pas de cela, il presse encore davantage, en disant: « Pendant que vous êtes en chemin avec lui, »parce qu’il n’y a rien qui nous nuise tant pendant cette vie, que de différer trop à faire le bien. C’est ainsi que plusieurs se perdent souvent. Ainsi donc nous avons entendu saint Paul nous recommander de nous réconcilier avant que le soleil se couche, Jésus-Christ nous dire: Réconciliez-vous avant d’achever votre sacrifice, et ici encore derechef le divin Sauveur nous ordonne de nous accorder « promptement » avec notre adversaire, pendant que nous sommes en chemin avec lui, avant que nous approchions du tribunal du juge, et que nous soyons en sa puissance.. Vous êtes maître de tout, avant que d’entrer en ce lieu de la justice; mais dès que vous y aurez mis le pied, quelque effort que vous fassiez, vous ne pouvez plus disposer de vous selon que vous le voudrez, et vous serez réduit sous la puissance d’un autre.

Mais que veut dire ce mot: « Accordez-vous? » C’est comme s’il disait: Choisissez plutôt de souffrir quelque perte. Ou bien: Portez le jugement que vous porteriez si vous teniez la place de votre adversaire, et que votre amour-propre né corrompe pas en vous la justice. Aimez l’avantage de votre prochain comme le vôtre, et soyez un arbitre équitable entre lui et vous. Si cela vous paraît grand, ne vous en étonnez pas. C’est pour ce sujet que Jésus. Christ a prononcé d’abord les béatitudes et les récompenses, afin de préparer l’esprit de ses auditeurs, et de le rendre plus susceptible de ses ordonnances saintes.

11. Quelques-uns croient que par cet « adversaire, » il faut entendre le démon, et que Jésus-Christ nous commande de n’avoir rien de ce qui lui appartient, puisque c’est par là seulement que nous pouvons être d’accord avec lui, et qu’il ne nous est plus possible après la mort de nous en débarrasser, livrés que nous sommes à un éternel supplice. Mais pour moi je crois que Jésus-Christ parle des jugements humains et civils, et des prisons de ce monde. Après avoir excité les hommes par des considérations plus élevées, et par la crainte des supplices à venir, il les étonne encore par le mal qu’ils peuvent recevoir dès cette vie. C’est ce que saint Paul a imité depuis, en se servant des choses futures, aussi bien que des présentes, pour porter les chrétiens à la vertu. Par exemple lorsqu’il veut détourner le méchant de mal faire, il lui met sous les yeux l’image du souverain armé du glaive: « Si vous faites « mal, » dit-il, « vous avez raison de craindre, parce que ce n’est pas en vain qu’il porte l’épée, car il est le ministre de Dieu. » (Rom. XIII, 4.) Et commandant au même endroit aux chrétiens d’être soumis aux puissances, il ne les y porte pas seulement par la crainte de Dieu, mais encore par celle du prince: « Il est nécessaire, » dit-il, « de vous soumettre, (138) non seulement par crainte, mais aussi par conscience (Ibid. 5), » parce que les personnes moins sages sont plus touchées de ces objets présents et grossiers.

C’est donc pour cette raison que Jésus-Christ ne menace pas ici seulement de l’enfer, mais encore du jugement, de la prison, et des incommodités qui l’accompagnent, afin d’arracher, par tant de considérations, jusqu’à la moindre racine des passions qui portent au meurtre. Car comment celui qui ne dit jamais d’injures, qui ne veut jamais plaider, et qui n’entretient jamais sa haine, pourrait-il commettre un homicide? On voit par là que nous trouvons notre bien propre dans celui de notre prochain; puisque celui qui s’accorde avec son ennemi, se fait plus de bien qu’il ne lui en fait, en se délivrant de la puissance des juges, des prisons, et de toutes les misères qui en sont inséparables.

Soumettons donc nos esprits à ces vérités, et ne les combattons pas par nos raisonnements et nos disputes. Car sans parler des récompenses que Dieu joint à ces préceptes, on y trouve dès ici-bas un plaisir et un avantage qu’on ne peut assez estimer. Si quelqu’un les croit pénibles et insupportables, qu’il se souvienne qu’il le fait pour Jésus-Christ, et ce qui lui paraissait dur lui deviendra très agréable. Si nous sommes fermes dans ce sentiment, nous ne trouverons que de la satisfaction et du plaisir dans une vie sainte. Le travail ne nous paraîtra plus travail: et plus il sera grand, plus il nous sera délicieux.

Lors donc que vos mauvaises habitudes vous feront la guerre, ou que l’avarice s’opiniâtrera contre vous, résistez-lui en vous armant de cette pensée, que pour un vil plaisir que nous quittons ici, nous recevrons une récompense infinie. Dites à votre âme: Quoi ! tu t’affliges, parce que je te prive d’une petite satisfaction, tu devrais plutôt te réjouir de ce que je te procure le ciel. Ce n’est point pour un homme que tu travailles, c’est pour Dieu même. Attends donc un peu et tu verras quelle sera ta récompense. Souffre courageusement les maux de cette vie, et tu acquerras de grands mérites devant Dieu.

Si nous avons ces sentiments, et que nous ne considérions pas seulement les amertumes qui accompagnent la vertu, mais encore les biens qui la doivent suivre, nous nous retirerons bientôt du vice, Comment! Le démon, en nous offrant l’appât d’un plaisir passager suivi d’une éternelle douleur, peut bien nous vaincre et nous faire tomber dans ses piéges, et la vue des mêmes choses considérées en sens inverse, c’est-à-dire sous une face qui nous montrera une joie éternelle précédée d’une courte peine, et la vue, dis-je, d’une telle consolation ne suffira pas pour nous faire suivre la vertu! Cela est-il raisonnable, cela est-il excusable, lorsque la seule fin que nous nous proposons dans ces travaux, et la ferme croyance que c’est pour Dieu que nous souffrons, nous devrait suffire pour nous consoler dans toutes nos peines?

Si un homme se croit assuré pour tout le reste de sa vie, lorsque son prince s’est chargé de lui payer une dette; dans quelle assurance doit être celui qui a Dieu même, ce roi si doux et si plein de miséricorde, pour répondant de tous les biens petits ou grands qu’il aura faits en cette vie? Ne me parlez donc plus de vos peines et de vos travaux. Car Dieu ne se sert pas seulement des récompenses à venir pour nous rendre léger le travail de la vertu, il le fait encore en coopérant avec nous, et en nous assistant de sa grâce. Si vous voulez seulement apporter quelque ferveur de votre côté, tout le reste suivra sans peine. C’est pour cela même qu’il veut que vous travailliez un peu afin que la victoire soit à vous.

Comme un roi veut que son fils soit dans la mêlée, qu’il combatte contre l’ennemi, qu’il paraisse dans l’armée, afin qu’on attribue au fils une victoire dont le père en effet a été l’unique auteur, ainsi fait Dieu dans cette guerre que vous avez contre le démon Il se contente presque que vous témoigniez avoir contre le démon une inimitié véritable. Si vous lui offrez cette disposition, il achèvera le reste. Quand la colère vous aigrirait, quand l’avarice vous obséderait, quand d’autres passions semblables vous tyranniseraient, s’il voit seulement que vous vous mettez en état de leur résister, il vous facilite tout le reste, et vous rend victorieux de toutes ces flammes, comme il fit autrefois à ces jeunes hommes de la fournaise: car ils ne lui offrirent alors autre chose que leur bonne volonté.

Pour éviter donc ici cette fournaise ardente des plaisirs illicites et déréglés de cette vie, et pour éviter en l’autre les flammes éternelles de l’enfer, pensons à ceci chaque jour ; occupons-nous en sans cesse, et attirons sur nous (139) la miséricorde de Dieu par notre progrès dans le bien, et par la continuation de nos prières. C’est ainsi que ce qui nous paraît maintenant insupportable, deviendra aisé, léger, et délicieux. Tant que nous demeurons dans nos passions, nous trouvons la vertu pénible, âpre et laborieuse, et le vice doux et agréable: mais aussitôt que nous quittons le vice, nous n’y voyons plus rien que de hideux et d’horrible, et la vertu au contraire nous paraît aisée et agréable.

Tous ceux qui se sont convertis à Dieu éprouvent ce que je dis. Car les vices, selon saint Paul, couvrent de confusion après même qu’on y a renoncé. « Quel fruit, dit-il, tiriez-vous alors de ces désordres dont vous rougissez maintenant? » (Rom. VI, 21.) Et il montre au contraire combien la vertu est facile, de quelque travail qu’elle soit accompagnée; lorsqu’il l’appelle « une affliction légère et d’un moment; lorsqu’il se réjouit de ses souffrances; qu’il tressaille de joie dans ses persécutions (II Cor. IV, 17; Gal. VI, 14), » et qu’il trouve sa joie dans les blessures qu’il a reçues pour le nom de Jésus-Christ. Pour nous affermir dans cette disposition, mes frères, formons tous les jours notre vie sur cette règle sainte qu’on nous propose. Oublions le passé; avançons-nous vers ce qui est devant nous, et courons incessamment jusqu’au bout de la carrière pour remporter le prix auquel Dieu nous a appelés, et dont je le prie de nous faire jouir, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et l’empire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XVII: « VOUS SAVEZ QU’IL A ÉTÉ DIT AUX ANCIENS: VOUS NE COMMETTREZ POINT D’ADULTÈRE .- MAIS MOI JE VOUS DIS QUEQUICONQUE REGARDERA UNE FEMME, AVEC UN MAUVAIS DÉSIR POUR ELLE, A DEJA COMMIS L’ADULTÈRE DANS SON COEUR. » (CHAP. V, 27 JUSQU’AU VERSET 38 )

ANALYSE

1. et 2. Des regards impudiques.

3. Contre le luxe des femmes et les femmes et les spectacles.

4. Pourquoi l’ancienne loi permettait l’acte de répudiation.

5. Sur les jurements.

6. Pourquoi la Loi nouvelle les défend? - Les mêmes choses permises ou défendues selon les temps.- La Loi nouvelle plus exigeante que l’ancienne.-

7. Moyen de se défaire d’une mauvaise habitude. — Saint Chrysostome repousse les applaudissements.

 

1. Après que Jésus-Christ a pleinement éclairci ce premier commandement, et qu’il l’a porté jusqu’à sa plus haute perfection, il suit l’ordre marqué dans la loi, et il parle ensuite du second. Mais vous me direz peut-être que ce n’est pas ici le second commandement mais le troisième, puisque le premier n’est pas : « Vous ne tuerez point; » mais celui-ci: « Ecoutez Israël, le Seigneur votre Dieu est le « seul Seigneur. » (Exod. XX, 43.) Il faut donc voir pourquoi il ne commence pas par celui-là. Il ne l’a pas fait parce qu’il aurait été obligé d’étendre ce commandement jusqu’à sa propre personne, et de se faire connaître aux hommes en leur révélant des choses dont le temps n’était pas encore venu. Il se contentait alors de former les moeurs, voulant persuader aux hommes, d’abord par la sainteté de sa vie et par ses miracles, qu’il était le Fils de Dieu.

Si donc avant d’avoir jamais rien enseigné ou rien fait, il fût venu d’abord dire aux hommes : Vous savez qu’il a été dit aux anciens: Je suis le Seigneur votre Dieu, et il n’yen a point d’autre que moi: mais moi je vous dis, que vous m’adoriez de même que mon Père; il n’est pas douteux qu’ils l’eussent traité comme un extravagant et un insensé. Car si après leur avoir enseigné une doctrine si pure, et avoir fait tant de miracles, ils ne laissaient pas de dire qu’il était possédé du démon, lorsqu’il ne déclarait pas même ouvertement ce qu’il était; .à quoi ne se fussent-ils point portés, s’il leur eût parlé de la sorte, avant que de leur avoir donné des preuves de ce qu’il était ? Mais en réservant cette vérité pour un temps plus opportun, il disposait peu à peu les hommes à la recevoir. C’est pourquoi il la passe ici sous silence, en y préparant le monde par ses prodiges, et par la pureté de sa doctrine. Il l’a dite clairement dans la suite, mais il se contente ici de la découvrir peu à peu par une longue suite de merveilles, et par la manière dont il instruisait les hommes.

L’autorité même avec laquelle il établissait de nouvelles lois, et réformait les anciennes, était capable de faire juger à un esprit réfléchi que celui qui parlait de la sorte, n’était autre que Dieu. « Ils étaient surpris, » dit l’Evangile, « parce qu’il ne les enseignait pas comme les docteurs de la loi. » (Matth. VII, 29.) En effet commençant par les vices les plus naturels à l’homme, savoir la colère et l’impureté, les deux passions qui le tyrannisent le plus, et qui sont la source de toutes les autres, il les combat avec l’autorité, d’un législateur, et il leur oppose la vertu la plus pure et la plus parfaite. Il ne dit pas qu’on punira seulement les adultères qui auront effectivement commis ce crime. Mais de même qu’il a condamné jusqu’à la pensée de l’homicide, de même ici il punit jusqu’à un regard impudique, afin de nous apprendre en quoi consiste cette surabondance de justice qu’il demande de nous et que n’avait pas la vertu des pharisiens.

« Celui, dit-il, qui aura regardé une femme avec un mauvais désir pour elle, a déjà commis l’adultère dans son coeur: » c’est-à-dire celui qui se plaît à regarder des personnes agréables, qui recherche même avec curiosité et avec passion la vue d’un gracieux visage, et qui en repaît ses yeux et son coeur. Car Jésus-Christ n’est pas venu seulement pour empêcher qu’on ne déshonore son corps par des actions criminelles, mais encore pour établir la pureté de l’âme, en lui interdisant les mauvais désirs. Comme c’est dans le coeur que nous recevons la grâce du Saint-Esprit, c’est le coeur aussi qu’il purifie le premier.

Mais comment est-il possible, me direz-vous, d’être délivré de ces désirs? II nous sera facile, si nous le voulons, de les réprimer de telle façon, que s’ils commencent à s’élever, ils demeurent néanmoins sans aucun effet. D’ailleurs Jésus-Christ ne parle pas ici généralement de toute sorte de désirs; mais de ceux qui s’excitent par les yeux et par les regards. Car celui qui se plaît à regarder de beaux visages, allume en lui-même une flamme impure, met son âme sous le joug de la passion, et ne tarde pas à commettre le crime même. C’est pour ce sujet que Jésus-Christ ne dit pas : Celui qui aura désiré de commettre un adultère, mais « celui qui aura regardé une femme avec un mauvais désir. » Il ne dit pas même ici ce mot, « sans sujet, » qu’il met expressément en parlant de colère, non, il condamne sans exception toute convoitise. Et cependant ces deux passions, la colère et la concupiscence, sont toutes les deux inhérentes à notre nature, et l’on peut se servir utilement de l’une et de l’autre, de la première, en l’employant à réprimer les méchants, et à corriger les gens déréglés; et de l’autre en en usant seulement pour la génération des enfants, et pour conserver la succession des hommes.

2. D’où vient donc que Jésus-Christ ne met point ici d’exception ? Je vous réponds que si vous considérez bien ses paroles, vous y en trouverez une grande. Car il ne dit pas, Celui qui aura eu un mauvais désir, ce qui peut arriver aux solitaires dans les déserts les plus retirés, mais: « Celui qui aura regardé une femme avec un mauvais désir pour elle; »comme s’il disait: Celui qui aura excité ce mauvais désir en lui-même et qui aura volontairement déchaîné sur son âme cette espèce de bête féroce. Car cela n’est plus l’effet de la nature, mais de votre négligence et de votre (141) paresse. L’ancienne loi même nous faisait déjà la même défense : « Ne vous arrêtez point,» dit-elle, «à considérer une beauté étrangère. » (Prov. VI, 25.) Et afin que personne ne pût dire : mais si je la regarde sans qu’il en résulte aucun mal? l’Ecriture défend généralement tous ces regards, de peur qu’en s’assurant trop de soi-même, on ne tombe dans le péché.

Mais si je la regarde, dites-vous, et que j’aie même un mauvais désir, quel mal fais-je pourvu que je n’aille pas plus loin? Cela seul vous range parmi les adultères. Jésus-Christ déclare qu’il vous met de ce nombre. Il est le législateur, il a fait la loi, il ne faut point disputer davantage. Vous pourrez peut-être voir une ou deux ou trois fois une femme sans en ressentir de mauvais effets. Mais si vous vous abandonnez souvent à ces regards, vous allumerez un feu dans votre coeur, dont vous serez enfin consumé. Car vous n’êtes pas d’une autre nature que les autres hommes.

Comme donc lorsque nous voyons un enfant prendre un couteau, quoiqu’il ne s’en soit pas blessé, nous ne laissons pas de le châtier et de lui défendre d’y toucher à l’avenir; Dieu de même nous défend les mauvais regards avant même que nous péchions, afin que nous ne péchions pas. Car celui qui allume dans son coeur cette passion honteuse, lors même que les objets sont absents, se trouve environné de fantômes et d’images détestables, qui le font enfin tomber dans le crime. C’est pour cette raison que Jésus-Christ condamne même Lette sorte d’adultère, qui ne se passe que dans le coeur.

Que répondront à ceci ceux qui ont avec eux des jeunes filles demeurant sous le même toit, puisque par cette loi de Jésus-Christ, ils peuvent devenir coupables d’une infinité d’adultères, en les regardant tous les jours avec de mauvais désirs? Aussi le bienheureux Job s’était d’abord imposé cette loi lui-même, en s’interdisant absolument cette sorte de regards. Car le combat devient plus grand après avoir vu ce que l’on aime, et cette vue ne nous cause pas tant de satisfaction, que la nouvelle violence de notre passion ne nous fait ressentir de douleur. Nous rendons ainsi le démon bien plus puissant contre nous et nous ouvrons la porte à cet ennemi, sans qu’il soit plus en notre pouvoir de le chasser de chez nous, après l’avoir introduit dans le fond de notre coeur et dans le plus secret de nos pensées. C’est pourquoi Jésus-Christ nous dit : Ne soyez point adultère des yeux et vous ne le serez point du coeur.

Il est certain qu’on peut regarder une femme innocemment et comme les personnes chastes la regardent. C’est pourquoi Jésus-Christ ne condamne pas en général toutes sortes de regards, mais seulement ceux qui sont accompagnés d’un mauvais désir. S’il n’eût voulu faire cette distinction, il eût dit simplement: « Celui qui regarde une femme, » mais il ne parle pas ainsi, et il dit : « Celui qui regarde une femme avec un mauvais désir; » c’est-à-dire, celui qui la regarde afin de contenter ses yeux. Dieu ne vous a pas donné des yeux pour que vous introduisiez par là l’adultère dans votre âme, mais afin que, contemplant ses créatures, vous en admiriez le Créateur. Comme donc on se met en colère « sans sujet , » on regarde aussi « sans sujet, » lorsqu’on le fait avec un mauvais désir.

Si vous voulez prendre plaisir à voir une femme, regardez la vôtre et aimez-la toujours. Il n’y a point de loi qui vous le défende. Que si vous en regardez curieusement une autre, vous faites tort à celle que Dieu vous a donnée, en détournant vos yeux d’elle pour en regarder une autre, et vous faites encore une injure à celle que vous regardez. Car quoique vous ne la touchiez pas de la main, on peut dire néanmoins que vous la touchez des yeux et du désir. Dieu regarde cela comme un véritable adultère, et avant que de le punir par les peines de l’enfer, il le punit ici par avance par des supplices rigoureux. Car l’esprit est rempli aussitôt de nuages et de troubles. Il entre dans l’agitation et l’inquiétude, et il est percé des pointes de la douleur. Un homme en cet état est aussi misérable que les captifs qui gémissent sous leurs chaînes. Cette femme qui vous a blessé d’un de ses regards, s’est retirée de vous, mais la plaie qu’elle vous a faite demeure toujours; ou plutôt ce n’est pas celle femme qui vous a fait cette plaie, c’est vous-même qui vous êtes blessé en la regardant d’une manière déshonnête.

Je dis ceci afin qu’on n’accuse point celles d’entre les femmes qui sont sages et modestes, Que si quelqu’une prend plaisir à se parer et à se rendre agréable et qu’elle attire ainsi sur elle les regards de tous les hommes, quoique peut-être elle ne fasse aucun mal à ceux qui la (142) voient, elle ne laissera pas d’être punie d’un supplice extrême. Car elle a mêlé le poison, elle l’a préparé, elle n’avait plus qu’à le présenter à boire, ou plutôt elle l’a même présenté; mais il ne s’est trouvé personne pour boire ce breuvage de mort.

3. Quoi donc! direz-vous, Jésus-Christ parle-t-il aussi aux femmes en cet endroit? Les lois qu’il établit ici sont communes aux hommes et aux femmes, quoiqu’il adresse son discours particulièrement aux hommes. Quand il parle au chef, il parle à tout le corps. Il sait que l’homme et la femme ne sont qu’un, et il ne les divise point. Que si vous voulez entendre un avis particulier pour les femmes, voyez ce que dit Isaïe, qui jette tant de ridicule sur leur vanité dans leurs habits, dans leurs regards, dans leur marcher, dans leurs robes traînantes, dans leurs démarches affectées, et dans tout le port de leur corps. Ecoutez après Isaïe saint Paul, qui leur donne beaucoup d’avis touchant leurs habits, leurs ornements d’or, leurs cheveux frisés, leur luxe, et autres choses semblables qu’il leur défend très sévèrement. Et Jésus-Christ exprime la même pensée, quoique obscurément. Car en disant : Arrachez et coupez ce qui vous scandalise, il montre avec quelle colère on doit traiter ces sortes de personnes. C’est pourquoi il ajoute :

« Que si votre oeil droit vous est tin sujet de scandale, arrachez-le, et jetez-le loin de vous (29).» Et ne dites pas : mais quoi! si c’est ma parente, si c’est mon alliée ? L’objection est prévenue par ces paroles, ce sont ces personnes-là précisément que Jésus-Christ nous ordonne de retrancher et non pas les membres mêmes de notre corps. Dieu nous garde de cette pensée! il n’accuse point notre chair, mais il condamne la corruption de la volonté. Ce n’est point l’oeil qui regarde, mais l’esprit et la pensée. Il arrive, tous les jours que lorsque notre esprit est appliqué ailleurs, notre oeil ne voit pas ceux qui sont présents parce que l’action dépend de l’esprit. Si Jésus~Christ eût parlé de nos membres, il ne nous eût pas commandé d’arracher seulement un oeil, et il n’eût pas marqué particulièrement le droit, mais il y aurait joint le gauche. Car celui qui est scandalisé par le droit, l’est sans doute aussi par le gauche.

Pourquoi donc marque-t-il précisément l’oeil droit, et ensuite la main droite, sinon pour nous apprendre qu’il ne parle point des membres de notre corps, mais des personnes qui nous sont le plus unies? Quand vous aimeriez, dit-il, quelqu’un, de telle sorte que vous le regarderiez comme votre oeil droit, ou que vous vous le croiriez aussi utile que votre main droite, néanmoins s’il nuit à votre âme, retranchez-le hardiment de vous. Et remarquez la force de ces paroles. Il ne dit pas : Retirez-vous de lui;mais pour marquer une plus grande séparation : « Arrachez-le, » dit-il, « et le jetez loin de vous. » Mais après un commandement si rude, il en fait voir l’avantage, et par les biens que nous en recevons, et par le mal que nous évitons; et, demeurant toujours dans la même comparaison, il ajoute:

« Car il vaut bien mieux pour vous qu’une partie de votre corps périsse, que si tout votre corps était jeté dans l’enfer (29). Et si votre main droite vous est un sujet de scandale, coupez-la et jetez-la loin de vous. Car il vaut bien mieux pour vous e qu’une partie de votre corps périsse, que si tout votre corps était dans l’enfer (30).» Car puisque cette personne ne se sauve pas elle-même, et qu’elle vous perd avec elle, quelle amitié serait-ce de tomber tous deux dans le précipice, lorsqu’en se séparant, l’un des deux au moins pourrait se sauver? Pourquoi donc saint Paul, dites-vous, souhaitait-il d’être anathème? Ce n’était pas pour se perdre inutilement, mais pour acheter par sa perte le salut des autres. Mais ici tous deux se perdent sans ressource. C’est pourquoi Jésus-Christ ne dit pas seulement: « Arrachez-le, » mais « jetez-le loin de vous; » afin que vous ne le repreniez plus s’il continue à vous être dangereux. Car vous empêcherez ainsi qu’il ne soit puni davantage, et vous vous sauverez vous-même.

Mais pour voir plus clairement l’avantage de ce précepte, examinons-le en le comparant avec ce qui se passe dans notre corps. Si on nous donnait le choix, et qu’il fallût nécessairement ou, en conservant nos deux yeux, tomber dans le précipice, ou en perdre un pour conserver tout le corps, n’est-il pas clair que nous choisirions le dernier parti , et que ce ne serait pas alors haïr son oeil que de le perdre, mais aimer le reste du corps? Appliquons ceci aux personnes qui nous sont chères. Si quelqu’un vous nuit par l’affection qu’il a pour vous, sans que vous puissiez y remédier, en (143) le retranchant de vous, premièrement vous empêcherez qu’il ne vous perde, ensuite vous le sauverez d’une condamnation plus terrible en faisant en sorte qu’il n’ait pas à rendre compte et de ses propres péchés et de votre perte. Il est donc visible que cette loi est très douce et très charitable, quoiqu’elle semble si sévère à tant de personnes.

Que ceux qui sont si ardents pour le théâtre et dont les yeux se remplissent d’adultères presque tous les jours, écoutent ce que nous disons. Si Jésus-Christ nous commande de retrancher de nous nos plus intimes amis, lorsqu’ils nous sont un sujet de scandale, qui pourra excuser ceux qui sans connaître d’ailleurs des personnes, et seulement parce qu’ils les voient tous les jours au théâtre, s’engagent dans dès connaissances qui leur font naître mille occasions de se perdre? Jésus-Christ ne se contente pas de défendre les regards accompagnés de mauvais désirs, mais, après avoir montré le mal qu’ils peuvent faire, il va plus loin, et il ordonne de s’arracher l’oeil et la main, et de les jeter loin de nous. Et cependant celui qui fait cette loi qui paraît si dure, est celui-là même qui nous commande tant la charité fraternelle, ce qui nous fait voir combien il veille pour notre salut, et comme il a soin d’écarter de nous ce qui nous peut nuire.

4. « Il a été dit encore: Quiconque veut quitter sa femme, qu’il lui donne un écrit par lequel il déclare qu’il la répudie (31). Mais « moi je vous dis que quiconque quitte sa femme, si ce n’est en cas de fornication, la fait devenir adultère, et que quiconque épouse celle que son mari aura quittée, commet un adultère (32) .» Jésus-Christ ne passe à ces ordonnances plus hautes qu’après avoir purifié tout ce qu’il y avait de plus grossier. Car il nous apprend encore ici une autre espèce d’adultère. Il y avait une loi qui permettait à un homme qui avait conçu de l’aversion pour sa femme pour quelque sujet que ce fût, de la quitter et d’en prendre une autre, pourvu qu’on lui donnât un écrit par lequel il déclarait qu’il la répudiait, afin qu’il ne fût plus permis à cette femme de le reprendre pour mari, et qu’au moins cette ombre de mariage subsistât. Car si le législateur n’eût apporté cette restriction, et qu’il eût simplement permis à un homme de répudier sa femme pour en prendre une autre, et de reprendre ensuite la première, ç’aurait été une confusion effroyable : les hommes auraient pris ainsi les femmes les uns des autres, ce qui aurait été une suite continuelle d’adultères.

C’est pourquoi cet écrit de répudiation était une admirable invention de la sagesse de Dieu; car cette loi s’opposait encore à un autre mal bien plus grand. Si Dieu eût contraint les Juifs de retenir leur femme chez eux, lors même qu’ils la haïssaient, ils eussent pu se porter quelquefois jusqu’à la tuer. Telle était l’humeur brutale de cette nation. S’ils ne pardonnaient pas à leurs enfants, s’ils tuaient les prophètes, s’ils répandaient le sang comme l’eau, combien auraient-ils moins épargné leurs femmes? C’est pourquoi Dieu souffrait un moindre mal, afin d’en empêcher un plus grand. Car Jésus-Christ fait assez voir que ce n’était pas là l’intention principale de Dieu, lorsqu’il dit : « Moïse vous a permis cela à cause de la dureté de votre coeur (Matth. XIX, 8), » pour vous empêcher de tuer vos femmes dans vos maisons, en vous permettant de les chasser. Mais comme il avait déjà condamné la colère et défendu non-seulement l’homicide, mais encore le moindre mouvement de haine, il lui était plus aisé d’établir cette loi touchant les femmes. Il apporte toujours les paroles de l’ancienne loi pour faire voir comme elle s’accorde avec la nouvelle. Car sa doctrine n’est pas une destruction, mais une extension de la loi de Moïse, et, bien loin de la violer, il l’accomplit et la perfectionne.

Remarquez aussi qu’il s’adresse toujours aux hommes : « Celui qui quitte sa femme la fait devenir adultère, et quiconque épouse celle que son mari a quittée, commet un adultère. » Lors même que le premier de ces deux n’épouse point une autre femme, il se rend coupable par cela seul qu’il rend sa femme adultère. Et le second, en prenant la femme d’un autre, commet encore un adultère. Et ne me dites point que cet homme a chassé sa femme. Quoiqu’il l’ait chassée, elle ne cesse pas d’être sa femme. Et de peur qu’en rejetant tout sur le mari, il ne rende la femme trop insolente, il lui ferme aussi à elle la porte d’un second mariage, en disant: « Quiconque épouse celle que son mari a quittée, commet un adultère. » Ainsi il rend en quelque sorte la femme sage malgré elle, en empêchant tout autre de l’épouser, en ne (144) souffrant pas qu’elle cherche les occasions d’irriter son mari contre elle. Car se voyant dans la nécessité, ou d’être toujours avec le mari qu’elle a pris d’abord, ou, si elle est une fois répudiée, de demeurer toute sa vie sans secours et sans assistance, elle se sent comme forcée d’aimer son mari.

Il ne faut pas s’étonner que Jésus-Christ ne parle point en particulier à la femme. Ce sexe est trop faible, et Jésus se contente, en effrayant les hommes, de retenir en même temps les femmes dans leur devoir. Il imite un père qui, ayant un fils débauché, lui épargnerait la honte d’une réprimande, et se contenterait de menacer ceux qui l’auraient jeté dans la débauche, leur commandant de ne le plus voir, et de ne se trouver jamais avec lui.

Si cela vous paraît onéreux, souvenez-vous de ce que le Seigneur a dit d’abord dans les huit béatitudes, et vous le trouverez aisé. Comment, en effet, un homme doux et ami de la paix, comment celui qui est pauvre d’esprit et charitable, répudiera-t-il sa femme? comment celui qui réconcilie les autres serait-il lui-même en guerre avec sa femme? Mais Jésus rend encore cette loi douce et facile d’une autre manière, puisqu’il laisse à l’homme une occasion légitime de répudier sa femme si ce n’est, » dit-il, « en cas de fornication. »Sans cela tout aurait été dans le trouble. Car si Jésus-Christ avait commandé de retenir sa femme après qu’elle se serait abandonnée à un autre, le monde aurait été plein d’adultères.

Vous voyez donc la liaison que ce commandement a avec les autres. Celui qui ne voit point d’un oeil impudique la femme de son prochain, ne commettra pas d’adultère avec elle; et ainsi on ne donnera occasion à personne de répudier sa femme. C’est pourquoi il ne craint point, après cela, d’intimider si fort le mari, en le menaçant d’un grand péril s’il répudie sa femme, et en le rendant coupable de l’adultère où il l’expose. Car de peur qu’on n’entendît de la femme cette parole : « Arrachez votre oeil, » il prévient cette interprétation abusive, lorsqu’il déclare qu’il n’y a qu’un sujet légitime où l’on puisse la répudier.

« Vous avez encore appris qu’il a été dit aux anciens: Vous ne vous parjurerez point; mais « vous vous acquitterez envers le Seigneur des serments que vous lui aurez faits (33). Et moi je vous dis de ne point jurer du tout (34). » Pourquoi Jésus-Christ passe-t-il le commandement qui défend le larcin, pour venir à celui qui regarde le parjure et le faux témoignage? C’est parce que quelquefois celui qui craindrait de dérober ne craindrait pas de se parjurer, et qu’au contraire celui qui craindra le mensonge et le parjure, ne se laissera jamais aller au larcin. Ainsi en détruisant le parjure il détruit le vol, puisque c’est du vol que naît le parjure.

5. Mais que veulent dire ces paroles: «Vous rendrez au Seigneur les serments que vous lui aurez faits? » (Ps. XL1X, 14.) C’est-à-dire, lorsque vous jurerez, vous direz la vérité « Et moi, » dit-il, «je vous défends de jurer absolument. » Et voulant les éloigner davantage de jurer par le nom de Dieu, il dit: « Ne jurez point, ni par le ciel, parce que c’est le trône de Dieu (34); ni par la terre, parce que c’est son marche-pied; ni par Jérusalem, parce que c’est la ville du grand Roi (35). » Il se sert encore du langage des prophètes, et montre qu’il n’est point contraire aux anciens, qui avaient coutume de jurer par ces choses, comme il le dit à la fin de cet évangile. Mais remarquez comment il relève les éléments, non par leur nature particulière, mais par le rapport qu’ils ont à Dieu; remarquez aussi la condescendance de son langage. Les hommes alors étaient étrangement portés à l’idolâtrie. C’est donc pour les détourner de croire les éléments vénérables par eux-mêmes, qu’il se sert du motif que nous venons de voir, et qu’il met en jeu la majesté de Dieu. Il ne dit pas que le ciel est beau, et d’une grande étendue, ou que la terre est féconde et très-utile aux hommes; mais il dit de l’un qu’il est le trône de Dieu, et de l’autre, qu’elle est son marchepied, afin de porter les hommes par toutes sortes de considérations à craindre et à révérer le Créateur.

« Et ne jurez pas même par votre tête, parce que vous ne pouvez rendre un seul de vos cheveux blanc ou noir. » Lorsque Jésus-Christ défend à l’homme de jurer par sa tête, ce n’est pas qu’il considère l’homme comme quelque chose de bien grand, puisque l’homme n’a été créé que pour être soumis à Dieu, et pour l’adorer. Mais il veut en ceci rendre gloire à Dieu, et montrer que l’homme n’est pas le maître de lui-même, ni des serments qu’il ferait en jurant par sa tête. Que si (145) un père ne donne point son fils à un autre homme, Dieu donnera bien moins à un autre l’ouvrage de ses propres mains. Car encore que votre tête soit à vous, elle est néanmoins l’ouvrage d’un autre. Vous êtes si éloigné d’en être le seigneur et le maître, qu’il vous est impossible d’y faire le moindre changement. Il ne dit pas : Vous ne pouvez agrandir un de vos cheveux, mais: vous n’en pouvez changer la couleur.

Vous me direz peut-être: Si quelqu’un me contraint de jurer, et m’impose cette nécessité, que dois-je faire? Je vous réponds que. la crainte de Dieu doit être plus forte sur votre esprit, que cette nécessité qu’on. vous impose. Que si vous allez chercher des raisons de ce genre, et de semblables prétextes, vous n’obéirez à aucun des commandements de Dieu. Car lorsqu’on vous défend de répudier votre femme, ne pourrez-vous pas dire de même: mais si elle est de mauvaise humeur, si elle fait trop de dépense? Lorsqu’on vous commande d’arracher votre oeil droit, ne pourrez-vous pas dire : Mais si je l’aime de tout mon coeur? Lorsqu’on ne vous permet pas de jeter un seul regard déshonnête, ne direz-vous pas encore : Mais puis-je m’empêcher de voir? Lorsqu’on vous ordonne de ne vous point mettre en colère contre votre frère, ne pourrez-vous pas dire aussi : Mais si je suis prompt, et que je ne puisse retenir ma langue? Ainsi vous pourriez éluder tous les commandements que Dieu vous fait.

Considérez que vous n’oseriez alléguer de semblables excuses, lorsqu’il s’agit de garder les lois humaines. Vous n’oseriez dire: Mais si telle ou telle chose arrive, suis-je obligé de garder la loi? Et il faut de gré ou de force que vous vous y soumettiez. Si vous voulez être fidèle à la loi de Jésus-Christ, vous ne vous trouverez pas exposé à cette nécessité de jurer. Car celui qui aura écouté avec foi ces béatitudes, et qui se sera mis dans l’état où Jésus-Christ le demande, sera tellement cru de tout le monde, qu’il ne trouvera personne qui le contraigne à jurer.

« Mais contentez-vous de dire: Cela est, ou cela n’est pas. Ce qui est de plus vient du mauvais (37). » Ce qui est de plus que le oui ou le non, c’est le jurement, et non le parjure, puisque ce dernier étant visiblement mauvais, nous n’avons pas besoin que personne nous en avertisse, et Jésus-Christ ne dirait pas: « ce qui est de plus, » en parlant d’une chose évidemment mauvaise. Car ce qui est « de plus,» c’est le superflu, le surajouté, ce qui dépasse le nécessaire, tel qu’est le jurement.

Vous nie direz peut-être: Si le serment vient d’une mauvaise cause, pourquoi Dieu le commande-t-il par la loi ?Vous pourrez demander la même chose touchant le divorce : Pourquoi ce qui est un adultère maintenant, était-il permis autrefois? Que pouvons-nous répondre à cela, sinon que la faiblesse de ce peuple obligeait Dieu. à user de condescendance dans les lois qu’il lui donnait? N’était-il pas de même indigne de Dieu d’être honoré par la fumée des holocaustes? Mais il se proportionnait à ce peuple, comme un homme sage prend avec un enfant le langage des enfants. Mais depuis que Dieu nous a instruits des véritables vertus, le divorce passe pour un adultère, et le jurement est défendu comme venant d’un mauvais principe.

Si ces premières lois avaient eu le démon pour auteur, elles n’auraient pas produit tant de bons effets. Si la loi ancienne n’avait précédé la nouvelle, celle-ci n’aurait pas été si facilement reçue. N’accusez donc point d’être sans vertu une loi, dont l’usage n’est plus de saison. Elle a servi, en son temps, et nous pouvons dire qu’elle sert encore aujourd’hui. Rien ne montre mieux son utilité que le reproche même qu’on lui fait de n’en avoir pas. C’est sa gloire qu’on en juge de la sorte. Car si elle ne nous avait nourris d’abord d’une manière proportionnée à notre faiblesse, et si elle ne nous avait ainsi rendu capables de quelque chose de plus grand, nous n’aurions pu jamais en porter un semblable jugement.

6. Ainsi la mamelle d’une nourrice paraît inutile lorsqu’elle a nourri l’enfant, et qu’elle l’a rendu capable, d’une nourriture plus solide. On ne la considère plus alors; et le père qui la regardait auparavant comme étant si nécessaire à son fils, s’en moque ensuite. Plusieurs même y mettent quelque chose d’amer, afin que n’en pouvant retirer l’enfant par des paroles, ils arrêtent par cette amertume l’inclination violente qui sans cesse l’y ramène. Ainsi Jésus-Christ dit que le jurement venait d’un mauvais principe, non pour marquer que la loi ancienne vînt du démon, mais pour porter les hommes avec plus de force à se séparer de ses observances désormais trop imparfaites. C’est ainsi qu’il agit avec ses disciples (146). Mais pour ce qui est des Juifs, qui sont demeurés toujours inflexibles et opiniâtres dans leur aveuglement, il a voulu leur rendre leur ville inaccessible, comme on empêche les enfants d’approcher de la mamelle de leurs nourrices; et comme on y met quelque chose d’amer pour les en éloigner, il a voulu aussi les éloigner de Jérusalem par la crainte d’un siége, et par l’appréhension de perdre leur liberté. Et parce que cela ne suffisait pas pour les écarter, et qu’ils désiraient toujours de revoir leur ville, comme un enfant qui veut reprendre la mamelle de sa nourrice, Dieu se vit enfin réduit à la cacher entièrement, à la détruire tout à fait, et à disperser la plupart d’entre eux dans des pays éloignés, les traitant comme ces animaux qu’on enferme et qu’en sépare de leurs mères lorsqu’on veut les en sevrer, afin que la longueur du temps leur apprenne à se désaccoutumer enfin de cette nourriture, et comme du lait de la loi, pour passer à une autre plus solide.

Si l’ancienne loi avait eu le démon pour auteur, elle n’aurait jamais défendu l’idolâtrie, et elle en eût fait un commandement exprès, puisque le démon n’aime rien tant que cette impiété sacrilège. Cependant nous voyons tout le contraire, et c’est- pour cela même qu’elle permettait de jurer, et afin que les hommes ne jurassent point par les idoles « Jurez, »leur dit-elle, « par le véritable Dieu. » Il est donc vrai que la loi ancienne a été très utile, puisqu’elle a élevé les hommes pendant leur enfance, et qu’elle les a rendus capables d’une nourriture plus solide.

Mais quoi! me direz-vous, est-ce un mal que de jurer? Oui c’en est un, depuis que règne la perfection évangélique, mais auparavant ce n’était pas un mal. Vous me répondrez sans doute: Comment ce qui était autrefois un bien est-il devenu maintenant un mal? Et moi je vous demande au contraire: Comment peut-on nier que ce qui est bon en un temps ne l’est plus en un autre, puisque nous voyons cette vérité dans tous les arts, dans tous- les fruits de la terre, et dans toute la nature? Considérez premièrement ce qui se passe dans notre enfance. C’est un bien lorsqu’on est enfant d’être sur les bras; mais ce serait un mal de l’être encore lorsqu’on est homme. C’est un bien quand on est petit de sucer le lait d’une nourrice; mais ce serait un mal de le faire quand on est grand. L’enfant au berceau veut qu’on lui mâche sa nourriture, tandis que cela répugnerait à l’homme fait. Ainsi vous voyez que la différence des temps rend les mêmes choses tantôt bonnes tantôt mauvaises. Un habit d’enfant sied bien à un enfant: mais il serait in supportable dans un homme. Ce qui est de même propre à l’homme, ne l’est pas à un enfant. Habillez un enfant en homme, tout le monde s’en rira, et cet habit même pourrait le faire tomber. Donnez à un enfant le soin du commerce, d’une ferme, des affaires civiles, et tout le monde se moquera de vous.

Mais que dis-je ? Nous avons encore des preuves plus grandes de cette vérité. L’homicide est certainement l’ouvrage du démon, et néanmoins un homicide a mérité à Phinée l’honneur du sacerdoce. Jésus-Christ, lorsqu’il disait aux juifs: « Vous voulez exécuter les désirs de votre père. Il a été homicide dès le « commencement (Jean, VIII, 44) ,» fait assez voir que c’est le démon qui a appris à tuer les hommes: et néanmoins Phinée tue un homme, et ce meurtre lui est imputé à justice Abraham, pour avoir voulu tuer un homme seulement, mais son propre fils, ce qui est bien plus grave, en devient plus juste et plus agréable aux yeux de Dieu. Saint Pierre tue Ananie et Saphira, et il les tue par un mouvement du Saint-Esprit.

7. Ne regardons pas les choses, mes frères, comme elles paraissent. à l’extérieur. Examinons avec soin le temps, le sujet, la volonté, la différence des personnes, et toutes les autres circonstances, puisque sans cela nous ne pouvons bien connaître la vérité. Efforçons-nous, si nous voulons entrer dans le royaume de Dieu, de faire plus de bonnes oeuvres, et d’aller au delà de la justice de la loi, puisqu’autrement nous ne devons point prétendre d’avoir aucune part au ciel. Si nous nous bornons à la vertu des anciens, les portes célestes nous seront fermées. « Car si votre justice n’est plus abondante, » dit Jésus-Christ, « que celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux. » Et cependant après cette menace , il y a des personnes, qui non-seulement ne surpassent point la vertu des anciens; mais qui même en sont encore très-éloignées. Bien loin d’éviter de jurer, ils se parjurent. Bien loin de s’empêcher de jeter un regard impur, ils s’abandonnent à. des actions brutales, Ils commettent sans aucune crainte tout ce que Jésus-Christ nous défend. (147)

Et il ne leur reste plus que de trouver ce jour qui vengera tous leurs crimes, et qui les punira avec une extrême rigueur; puisque c’est là le partage de ceux qui finissent leur vie dans le péché. Il faut que ceux qui vivent de la sorte, désespèrent de leur salut, et qu’ils n’attendent plus que la punition de leurs crimes. Pour ceux qui ont encore du temps et de la vie, ils peuvent combattre et vaincre aisément leur ennemi, et mériter ainsi la couronne.

Ne vous laissez donc point abattre par la négligence, et ne perdez point courage. Ce qu’on vous commande n’est point pénible. Quelle peine y a-t-il à ne point jurer ? Faut-il pour cela dépenser beaucoup d’argent ? Faut-il y employer beaucoup de travail? Il suffit de le vouloir, et tout ce qu’on vous commande sera accompli. Que si vous vous excusez sur votre mauvaise habitude, c’est par cela même que je vous veux faire voir qu’il vous est aisé de vous corriger. Car aussitôt que vous aurez pris une habitude contraire, vous aurez gagné ce que vous voulez. On en a vu autrefois parmi les païens qui, ayant une difficulté de langue, l’ont surmontée par leurs soins, et se sont corrigés de ce défaut : d’autres qui remuaient sans cesse les épaules d’une façon disgracieuse, se sont fait des violences pour perdre cette habitude, jusqu’à arrêter ce mouvement de leur corps par la pointe d’une épée nue.

Puisque l’Ecriture ne vous persuade pas, je suis contraint de vous exciter par l’exemple de ces idolâtres. Dieu traitait ainsi les Juifs lorsqu’il leur disait : « Allez dans les îles de Céthim et envoyez dans le pays de Cédar, et voyez si ces peuples ont quitté leurs dieux, quoique certainement ils ne soient pas dieux. » (Jér. II, 10.) Il renvoie même quelquefois l’homme à l’exemple des bêtes. Il dit aux paresseux : « Allez à la fourmi, allez à l’abeille et imitez leur activité et leur travail. » (Prov. VI, et XXX.) Je suis donc aujourd’hui cet exemple et je vous dis : Jetez les yeux sur ces philosophes païens et vous reconnaîtrez de quels supplices sont dignes ceux qui méprisent la loi de Dieu, puisque ceux-là, pour avoir l’extérieur un peu mieux réglé, ont enduré tant de maux, et que vous ne voulez rien faire de semblable pour gagner le ciel.

Que si après cela vous dites que la longue habitude est difficile à vaincre et qu’elle trompe souvent ceux qui se tiennent le plus sur leurs gardes, j’en demeure d’accord avec vous. Mais je vous dis en même temps, que comme elle peut aisément vous surprendre, vous pouvez aussi aisément la vaincre. Car si vous donnez ordre à quelqu’un de chez vous de vous avertir, comme à un domestique, à votre femme, à quelque ami, vous vous dégagerez bientôt de votre habitude. Si vous prenez cette peine seulement durant dix jours, il ne vous en faudra pas davantage, vous serez dans une paisible assurance et cette nouvelle habitude que vous contracterez, vous rendra fermes contre la mauvaise. Si, lorsque vous entreprendrez ainsi de vous corriger, vous tombez, une ou deux ou plusieurs fois, ne vous découragez pas. Relevez-vous aussitôt, revenez au combat avec ardeur et vous remporterez enfin la victoire.

Le parjure n’est pas un péché peu considérable, et si le simple jurement vient du mauvais, jugez de quels supplices le parjure sera puni. Vous applaudissez à ce que je dis, mais ce ne sont point ces applaudissements ni ces acclamations que je recherche. Tout mon désir est que vous écoutiez paisiblement et modestement ce que je .vous prescris et que vous soyez fidèles à le pratiquer. Ce sont là les acclamations que je cherche, et les applaudissements que je désire. Que si vous vous contentez de louer ce que je dis sans le pratiquer, vous vous attirez un plus grand supplice et une condamnation plus sévère, et vous vous couvrez vous-mêmes de honte. Nous n’êtes pas ici au théâtre et vous ne vous y assemblez pas pour écouter des comédiens et leur applaudir. C’est ici une école toute sainte, et tout ce que vous avez à faire, c’est de mettre en pratique ce que vous entendez et de témoigner votre obéissance par vos actions. Ce sera alors que je me tiendrai bien récompensé de toutes mes peines. Mais maintenant je vous avoue que je suis presque réduit au désespoir. Quoique je ne cesse point de vous instruire et en particulier et en public, le n’en remarque aucun fruit et vous êtes encore comme aux premiers éléments de la vie spirituelle, ce qui abat sans doute et qui décourage beaucoup un pasteur. Considérez que saint Paul même témoigne une extrême peine de voir des chrétiens toujours dans la bassesse des premières instructions : « Au lieu que depuis le temps qu’on « vous instruit, » dit-il aux Hébreux, « vous devriez déjà être maîtres, vous avez besoin « encore qu’on vous apprenne les rudiments (148) par où l’on commence à expliquer la parole « de Dieu. » (Hébr. V, 12.) C’est le sujet de notre douleur et de nos gémissements. Et si vous demeurez toujours les mêmes, je vous interdirai l’entrée de l’église et la participation des sacrés mystères, comme aux impudiques, aux adultères et aux homicides. Car il vaut bien mieux offrir à Dieu nos prières avec deux ou trois qui gardent ses commandements, que d’assembler une foule de personnes corrompues qui se perdent et perdent les autres. Que les riches, que les grands ne s’élèvent point ici contre moi, qu’ils ne me regardent point avec indignation. Je me ris de leur colère, et leurs menaces sont pour moi une fable, une ombre et un songe. Ces riches ne me défendront pas un jour quand Dieu m’accusera à son tribunal et qu’il me reprochera de n’avoir pas soutenu avec vigueur la sainteté de ses commandements. C’est ce qui perdit autrefois cet admirable vieillard Héli qui était irrépréhensible d’ailleurs. L’indifférence avec laquelle il vit ses enfants fouler aux pieds la loi de Dieu, attira sa colère sur lui et sur eux, et il en fut puni d’une manière terrible. Que si dans une rencontre où la nature, qui a tant d’empire, pouvait jusqu’à un certain point servir d’excuse, cet homme néanmoins fut puni avec tant de rigueur, parce qu’il n’avait pas été assez sévère à réprimer ses enfants, quelle excuse nous restera-t-il à nous autres, si sans être surpris comme lui par cette tendresse naturelle, nous corrompons néanmoins les hommes par notre indulgence et nos flatteries? Afin donc que vous ne nous perdiez pas avec vous-mêmes, je vous conjure de vous rendre à ce que je vous dis. Priez autant de personnes que vous pourrez, de vous avertir quand vous jurerez, pour vous défaire peu à peu de cette mauvaise habitude. C’est ainsi que vous avançant dans la vertu, elle vous deviendra aisée de plus en plus et que vous mériterez de jouir des biens à venir, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est la gloire et l’empire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XVIII: VOUS AVEZ APPRIS QU’IL A ETE DIT : ŒIL POUR ŒIL, DENT POUR DENT.- ET MOI JE VOUS DIS DE NE POIT RESISTER AU MECHANT ; MAIS SI QUELQU’UN VOUS DONNE UN SOUFFLET SUR LA JOUE DROITE, PRÉSENTEZ-LUI ENCORE L’AUTRE.- SI QUELQU’UN VEUT VOUS FAIRE UNE QUERELLE POUR VOUS PRENDRE VOTRE ROBE, LAISSEZ-LUI ENCORE EMPORTER VOTRE MANTEAU. » (CHAP. V, 38, 39, 40, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE.)

ANALYSE

1. Pourquoi certains préceptes de l’ancienne Loi étaient si peu relevés.

2. C’est par la patience qu’il faut vaincre.

3. Les hommes parfaits sont plus fort que le malheur.

4. Comment l’on doit se conduire envers les ennemis. On arrive au sommet de la perfection en cette matière par neuf différents degrés. - Le Christ modèle de patience et de charité.

5. et 6. Que nous devons nous prévenir les uns les autres par des déférences volontaires ; que rien n’est plus glorieux que d’être méprisé des hommes pour plaire à Dieu.

 

1. Vous voyez clairement, mes frères, que Jésus-Christ ne parlait point des yeux du corps, lorsqu’il nous commandait d’arracher l’œil qui nous scandalise, mais qu’il marquait par cette expression, que nous devons éloigner de nous les personnes dont l’amitié nous nuit, et qui sont capables de nous perdre. Comment en effet, Celui qui ne nous permet pas même d’arracher (149) l’oeil à un autre qui nous l’aurait arraché, pourrait-il nous commander de nous l’arracher à nous-mêmes? Que si quelqu’un blâme l’ancienne loi, de ce qu’elle commande ainsi d’exiger « oeil pour oeil, et dent pour dent; » il ne comprend guère, ni la sagesse que doit avoir un législateur, ni les différentes conjonctures des temps, ni l’avantage que les hommes ont de cette divine condescendance. Car si vous considérez quel était ce peuple, dans quelle disposition il était, et en quel temps il a reçu cette loi, vous reconnaîtrez aisément que Dieu est le seul et le même auteur de l’un et de l’autre Testament, qu’il a établi très-utilement ces lois différentes, et qu’il les a proportionnées aux personnes et aux temps. S’il avait tout d’abord imposé aux hommes la loi évangélique qui est si sublime, les hommes n’auraient reçu ni l’ancienne ni la nouvelle: mais les publiant en divers temps, et chacune en celui qui lui était propre, il s’est servi très utilement de l’une et de l’autre, pour renouveler la face de toute la terre.

Au reste s’il a donné ce commandement ce n’était pas pour porter les hommes à s’arracher les yeux les uns aux autres, c’était au contraire pour les empêcher de se porter à des violences. Car la menace de cette peine était un frein pour la colère. Il commençait ainsi à établir insensiblement la vertu dans le monde, en voulant qu’on se contentât d’une vengeance pareille au mal qu’on avait reçu, bien que cependant celui qui commence l’injure mérite une peine plus grave, et que la peine du talion ne semble pas assez rigoureuse au jugement d’une exacte justice. C’est parce qu’il voulait tempérer la justice par la miséricorde, qu’il n’infligeait au coupable qu’un châtiment au-dessous de son crime: c’était aussi pour nous enseigner à montrer beaucoup de patience dans les maux que nous souffrons.

Après avoir rapporté l’ancienne loi tout au long, il montre que ce n’est pas proprement votre frère qui vous offense, mais le démon par votre frère. C’est pourquoi il ajoute : « Et moi je vous dis de ne point résister au méchant (39). » Il ne dit pas de ne point résister à votre frère, mais «au méchant, » montrant que c’est le démon qui lui inspire cette violence, et diminuant ainsi beaucoup notre colère contre celui qui nous aurait offensé, en rejetant toute sa faute sur un autre.

Quoi donc! me direz-vous, ne faut-il point résister au méchant? Il faut lui résister, mais non de la manière que vous pensez, mais de celle que Jésus-Christ nous commande: c’est-à-dire en voulant bien souffrir tout le mal qu’il nous veut faire. C’est ainsi que vous le surmonterez. Ce n’est pas avec le feu qu’on éteint le feu, mais seulement avec l’eau. Et pour vous faire voir que dans l’ancienne loi même, celui qui souffrait l’injure avait l’avantage et qu’il remportait la couronne, considérez la chose en elle-même, et vous jugerez combien la patience de cet homme s’élevait an-dessus de l’autre. Car celui qui a commencé l’outrage est lui seul cause de la perte des deux yeux, c’est-à-dire, de celui de son frère et du sien propre, ce qui doit l’exposer justement à la haine et à l’exécration du monde. Celui au contraire qui a souffert la violence, lors même qu’il en tire une vengeance proportionnée à l’injure qu’on lui a faite, ne passera point pour cruel, ni pour avoir fait aucun mal. C’est pourquoi il trouve beaucoup d’hommes pour compatir à sa douleur parce qu’il est innocent, même après s’être vengé de la sorte. Le mal est égal pour tous deux; mais la gloire n’est pas égale ni devant Dieu ni devant les hommes; ce qui fait une grande inégalité dans l’égalité du mal qu’ils souffrent.

2. Jésus-Christ s’était contenté de dire d’abord: « Celui qui se met en colère sans sujet contre son frère; et qui l’appelle fou, méritera d être condamné au feu de l’enfer; » mais il exige ici de nous une plus grande vertu, ordonnant à celui qui a été outragé, non seulement de conserver la paix et la douceur, mais de témoigner même du respect à celui qui le frappe et de lui présenter l’autre joue. Il nous prescrit cette loi de patience, non seulement dans l’offense particulière qu’il nous marque, mais généralement dans toutes sortes d’injures. De même, en effet, qu’en disant: « Celui qui appelle son frère, fou, mérite d’être condamné au feu de l’enfer, » il ne restreint pas cette vérité à cette injure particulière, mais qu’il l’étend à toutes les autres; de même lorsqu’il nous commande de souffrir généreusement un soufflet, il nous ordonne en même temps de ne nous point troubler dans tous les autres outrages qu’on nous pourrait faire. C’est pourquoi il choisit cette injure comme la plus offensante, et il marque particulièrement l’outrage d’un soufflet, parce que c’est le dernier mépris qu’on puisse témoigner à un homme. (150)

Ce commandement il le donne dans l’intérêt de celui qui est frappé, non moins qu’en faveur de celui qui frappe. En effet, formé par ces saintes instructions du Sauveur, celui qui sera frappé ne se croira point offensé, et il se regardera plutôt comme un homme qui reçoit un coup dans le combat, que comme une personne qu’on outrage. Et de son côté l’offenseur, rougissant de honte en voyant la patience de l’autre, bien loin de redoubler le coup, ce qu’il ne fera pas quand il serait plus cruel qu’une bête farouche, aura une douleur extrême du premier qu’il aura donné. Car rien ne calme tant les hommes violents que la patience de ceux qu’ils outragent. Non-seulement cette douceur arrête le cours des violences, mais encore elle produit le repentir des injures déjà faites; à sa vue, les plus malintentionnés se retirent saisis d’admiration, et souvent ils deviennent amis sincères et dévoués d’ennemis déclarés qu’ils étaient.

Il arrive tout le contraire lorsqu’on se venge. On se couvre de confusion l’un l’autre, on devient pire qu’on n’était; on ne fait que s’irriter encore davantage de part et d’autre, et souvent on se porte jusqu’aux dernières extrémités et jusqu’à tuer son ennemi. C’est pourquoi non-seulement Jésus-Christ défend à celui qui a reçu le coup, de se mettre en colère, mais il lui commande même d’être prêt à souffrir toute la violence de celui qui le frappe, pour lui témoigner qu’il n’a aucun ressentiment du premier outrage qu’il a reçu, En agissant de la sorte vous blesserez plus sensiblement celui qui vous offense, quelque insensible qu’il puisse être, que si vous le perciez de coups, et les plus impudents seront forcés de rougir, et de vous traiter avec respect.

« Si quelqu’un vous veut faire une querelle pour vous prendre votre robe, laissez-lui encore emporter votre manteau (40). » Jésus-Christ veut que nous montrions cette patience, non-seulement dans les outrages, mais encore dans les pertes d’argent c’est le sens propre de l’expression figurée dont il se sert. De même que tout à l’heure il commandait de surmonter l’injure en la souffrant; il veut de même ici que celui que l’on dépouille, donne plus même qu’on ne veut lui ôter. Il ne dit pas simplement: Donnez votre vêtement à celui qui le demande; mais, donnez-le à celui qui veut disputer contre vous, c’est-à-dire, s’il veut vous faire une affaire, et vous appeler en jugement. Et comme, après avoir défendu de se fâcher sans sujet contre son frère et de l’appeler fou, il va plus loin et commande de tendre la joue droite, de même en cet endroit, après avoir dit: « accordez-vous au plus tôt avec votre adversaire, » il enchérit encore et nous conseille non-seulement de céder ce qu’on veut nous ravir, mais de donner même plus qu’on ne voulait nous prendre.

Mais vous me direz peut-être : Abandonnerai-je donc ma robe, et irai-je tout nu par la ville? Nous ne serions jamais nus, si nous étions fidèles à ces règles, et nous serions plus richement parés, que ne peuvent l’être les mieux pourvus de vêtements. Premièrement, il ne se trouverait personne qui voulût nous offenser, si nous étions dans cette disposition. Et quand il se trouverait quelqu’un d’assez barbare et d’assez brutal pour nous traiter de la sorte, nous en trouverions une infinité d’autres, qui admirant notre vertu, nous couvriraient non-seulement de leurs habits, mais de leurs corps même, s’il était possible. Que si enfin vous étiez réduit à être nu pour avoir accompli ce précepte, cette nudité vous serait glorieuse, et n’aurait rien qui vous fit rougir, puisqu’Adam était nu dans le paradis, et qu’il n’en rougissait pas. Isaïe allait nu et déchaux parmi les Juifs (Is. XX, 3), et nul d’entre eux n’était aussi glorieusement paré de ses habits, que ce prophète l’était de sa nudité. Jamais Joseph ne fut plus glorieux, que lorsque sa chasteté le rendit nu, en le dépouillant de son manteau.

3. Ce n est pas un mal que d’être dans cette nudité, et dans cette pauvreté : mais c’en est un et un bien honteux, que d’être vêtu de ces habits d’aujourd’hui, si somptueux et si magnifiques. C’est pourquoi Dieu souvent a loué ce premier état; et il blâme au contraire cette magnificence et par ses prophètes et par ses apôtres. Ne regardons donc pas comme impossibles les commandements de Dieu, qui au contraire nous paraîtront aussi faciles qu’utiles si nous veillons sur nous-mêmes. Ils sont très-avantageux, non-seulement à nous qui souffrons, mais à ceux-mêmes qui nous font souffrir. Qui n’en admirera la sublimité et l’excellence, puisqu’en nous commandant une si parfaite patience, ils font cesser la violence des injustes, et leur inspirent même l’amour de la vertu et de la sagesse? Car lorsque celui qui vous vole (151) croit que c’est un grand bonheur de pouvoir enlever le bien des autres, et que vous lui témoignez au contraire que vous êtes très disposé à lui donner même ce qu’il ne vous demande pas, que vous opposez votre générosité à sa bassesse, et votre libéralité à son avarice; combien est grande l’instruction que vous lui donnez, puisque vous lui apprenez, non par vos paroles, mais par vos actions, à mépriser le vice, et à désirer la vertu!

Dieu veut que nous soyons utiles non-seulement à nous-mêmes, mais à tous nos frères. Si vous ne donnez que ce qu’on vous dispute, pour éviter un procès, vous ne recherchez en cela que votre utilité particulière; mais si vous y ajoutez ce qu’on ne vous demande pas, vous convertirez votre frère, vous le rendrez meilleur. Jésus-Christ compare ses disciples au sel. Le sel se conserve lui-même, et il conserve encore toutes les choses auxquelles on le mêle. Ainsi l’oeil s’éclaire lui-même, et il éclaire aussi le reste du corps. Puisque telle est la fonction que Jésus-Christ vous donne, assistez votre frère qui est assis dans les ténèbres. Agissez avec lui, comme s’il ne vous avait fait aucun tort; persuadez-lui qu’il ne vous a pas même lésé. Ainsi il admirera votre vertu, et il semblera que vous lui aurez plutôt donné ce qu’il vous avait ravi, qu’il ne vous l’a pris. Faites de son péché l’honneur de votre générosité. Et si vous croyez que ce que je vous dis soit trop élevé, écoutez la suite. Vous trouverez, que quand vous feriez ce que je vous dis, vous ne seriez pas encore parfait. Car Jésus-Christ ne termine pas là la patience qu’il exige de vous; mais il l’étend encore plus loin.

« Si quelqu’un veut vous contraindre à faire « mille pas avec lui, faites-en encore deux mille autres (41). » Voilà, mes frères, le comble de la perfection. Après avoir donné votre robe et votre manteau, dit Jésus-Christ, si votre ennemi veut encore que dans cette nudité de votre corps vous le serviez et vous souffriez quelque peine et quelque travail, ne vous y opposez pas. Il veut que tout soit commun parmi nous, non-seulement nos biens, mais notre corps, et que nous en fassions également part, et aux pauvres, et à nos ennemis, parce que le premier est l’effet de la charité; et le second, de la générosité. C’est pourquoi il dit: « Si quelqu’un veut vous contraindre à faire mille pas avec lui, faites-en encore deux mille autres. » Il vous élève encore plus haut, et il veut que vous soyez généreux dans cette occasion comme dans l’autre. Car si ce qu’il ordonne d’abord, quoique beaucoup inférieur à ces dernières ordonnances, ne laisse pas d’avoir ces grandes béatitudes pour récompense, que doivent attendre ceux qui auront pratiqué ces préceptes si sublimes, et qui dès ici-bas dans un corps mortel et passible auront paru comme spirituels et impassibles? Car puisque ni les affronts, ni les plaies, ni la perte des biens ne les touchent point, puisque tous les maux semblables ne les peuvent vaincre, et que plus ils souffrent, plus ils deviennent patients et généreux, quelle doit être la perfection et la pureté de leur âme? C’est pourquoi Jésus-Christ commande en cet endroit la même chose pour le travail du corps, qu’il a commandé auparavant pour souffrir la violence, et la perte de nos biens. Comme s’il disait : ce n’est pas assez de souffrir qu’on vous vole, et qu’on vous outrage; mais si de plus on veut abuser de votre peine en vous faisant marcher loin, et en vous imposant un grand travail, embrassez-le de bon coeur, et mettez-vous au-dessus de cette injustice par votre vertu, et votre courage. « Si quelqu’un veut vous contraindre, » c’est-à-dire : s’il vous entraîne par force, sans avoir raison, et par une pure violence, ne vous impatientez pas néanmoins, et soyez prêt à souffrir encore plus de mal, qu’il ne sera disposé à vous en faire.

« Donnez à celui qui vous demande, et ne rejetez point celui qui veut emprunter de vous (42). » Ce commandement n’est pas si grand ni si difficile que celui qui précède. Mais ne vous en étonnez pas. Le Seigneur agit ainsi d’ordinaire, il mêle ses grands préceptes avec les petits. Que si ceux-ci paraissent légers en comparaison des autres, que diront ceux qui volent le bien de leurs frères, et donnent le leur à des femmes prostituées : qui s’allument ainsi un double feu par ces injustes richesses qu’ils amassent, et par ces honteuses profusions qu’ils en font?

Cet emprunt dont parle Jésus-Christ, ne doit pas s’entendre de ces sortes d’emprunts dont on tire usure; mais du simple argent qu’on prête sans intérêt. Et il va plus loin ailleurs, lorsqu’il nous commande de donner à ceux de qui nous n’espérons rien recevoir.

« Vous avez appris qu’il a été dit: Vous (152) aimerez votre prochain, et vous haïrez votre « ennemi (43). Et moi je vous dis: Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent; faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous calomnient, et qui vous persécutent (44). »

« Afin que vous soyez enfants de votre Père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes et sur les injustes (45).» Remarquez comment il réserve pour la fin le couronnement de tous les biens. C’est pour cela qu’il commande non-seulement de souffrir le soufflet qu’on nous donne, mais de tendre même l’autre joue, et de ne pas donner seulement notre manteau avec notre robe, mais de faire encore deux mille pas avec celui qui n’en demande que mille, afin de nous disposer à embrasser de tout notre coeur les commandements encore plus relevés. Mais que peut-on ajouter, direz-vous, à ce qu’il vient de commander? C’est de ne pas regarder comme votre ennemi celui qui vous traite si mal, mais d’en avoir une idée toute contraire. Car le Seigneur ne dit pas : Ne baissez point; mais, « Aimez. » Il ne dit point: Ne leur faites point de mal, mais, « Faites-leur du bien. » Il va même plus loin. Il ne commande pas un amour qui soit commun et ordinaire; mais qui aille jusqu’à « prier pour eux. »

4. Considérez par combien de degrés il nous ait passer pour monter à la plus haute perfection. Je vous prie de les compter. Le premier c’est de n’être point le premier à faire du mal. Le deuxième, lorsqu’on nous en a fait, de n’en point tirer une vengeance, égale. Le troisième, de ne point rendre la pareille à l’offenseur, mais de ne rien faire. Le quatrième, de s’offrir volontairement à l’injure. Le cinquième, de vouloir souffrir plus qu’on ne nous veut faire endurer. Le sixième, de ne point haïr celui qui nous maltraite. Le septième, d’avoir même de l’affection pour lui. Le huitième, de lui faire du bien. Et le neuvième enfin, de prier Dieu pour lui. Voilà le comble de la vertu chrétienne. C’est pourquoi Jésus-Christ y attache cette haute récompense. Comme ce commandement était relevé, et qu’il avait besoin d’une âme généreuse, et d’un grand travail le Sauveur y joint aussi une récompense, qu’il n’a promise à aucune de toutes ces autres vertus. Il ne promet point une terre comme à ceux qui sont doux, ni des consolations comme à ceux qui pleurent, ni la miséricorde comme à ceux qui seront miséricordieux; ni le royaume même du ciel; mais ce qui est plus étonnant, il promet que nous deviendrons semblables à Dieu, autant que des hommes le peuvent être : « Afin, » dit-il, «que vous soyez semblables à votre Père qui est dans les cieux. »

Et remarquez que ni ici, ni dans ce qui précède, il ne nomme point Dieu son Père, mais qu’il l’appelle ou un grand Roi, comme lorsqu’il parle des jurements; ou le Père de ceux à qui il parle, comme en cet endroit. Il voulait réserver cela à un autre temps plus favorable.

Il ajoute ensuite: « Il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes et sur les injustes. » Comme s’il disait : Il est si éloigné de haïr ceux qui le méprisent, qu’il leur fait même du bien. Et cependant cette comparaison n’est pas égale, non-seulement à cause de l’excellence des biens que Dieu fait aux hommes, mais encore à cause de son infinie grandeur. Celui qui vous méprise est un homme semblable à vous; mais celui qui offense Dieu est son esclave, et un esclave qui en avait reçu mille biens. Vous ne lui donnez que des paroles, lorsque vous priez pour lui; mais Dieu lui donne des biens réels et admirables, en faisant lever son soleil sur lui, et en lui procurant des pluies durant tout le cours de l’année. Cependant une laisse pas de vous donner la gloire d’être égal à Dieu, autant qu’un homme peut l’être. Ne haïssez donc plus celui qui vous a fait tort, puisqu’il vous procure un si grand bien, et qu’il vous élève à une si haute gloire. Ne lancez donc point d’imprécations contre celui qui vous outrage, puisqu’alors vous ne laisseriez pas de souffrir le mal qu’il vous fait, et que vous en perdriez tout le fruit. Vous endureriez une peine; et vous n’en auriez point de récompense. Ce serait le dernier aveuglement, qu’après avoir souffert les plus grands maux, on ne pût souffrir les plus légers.

Mais comment, direz-vous, puis-je pardonner ainsi à ceux qui m’offensent? Quoi ! lorsque vous voyez un Dieu qui se fait homme, qui s’abaisse et qui souffre si épouvantablement pour vous; vous hésitez encore, et vous demandez comment vous pouvez remettre à vos frères les injures qu’ils vous font? Ne l’entendez-vous (153) pas crier du haut de sa croix: « Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. »(Luc, XXIII, 34.) N’entendez-vous pas saint Paul qui dit : « Jésus-Christ est ressuscité, et est monté au ciel, et est assis à la droite de Dieu, où il intercède pour nous? » (Rom, VIII, 34.) Ne savez-vous pas qu’après sa mort et après sa résurrection il envoya aux Juifs qui l’avaient tué, ses apôtres pour les combler de biens, quoique ces mêmes juifs dussent leur faire souffrir mille maux?

Mais vous dites qu’on vous a cruellement offensé. L’avez-vous été autant que votre Seigneur? Avez-vous été comme lui chargé de chaînes, battu de verges, outragé de soufflets, couvert de crachats par les derniers de tous les hommes, condamné à la mort, et à la mort la plus cruelle et par des personnes qui vous avaient des obligations infinies? Si votre frère vous a beaucoup offensé, efforcez-vous de lui faire plus de bien, afin de rendre votre couronne plus illustre, et de délivrer votre frère du profond assoupissement où vous le voyez. Plus les frénétiques frappent les médecins, et plus ceux-ci les plaignent, plus ils s’appliquent à les guérir parce qu’ils savent que cet outrage n’est qu’un effet de la violence de la maladie. Imitez cette conduite à l’égard de vos ennemis, et traitez ainsi ceux qui vous outragent. Ces personnes sont vraiment malades. Elles souffrent une véritable violence. Délivrez-les donc de cette langueur mortelle. Aidez-les à vaincre leur passion, et à chasser d’eux ce démon cruel de la colère et de la fureur.

Nous pleurons sur les possédés lorsqu’ils se présentent à nous; et non-seulement nous ne tâchons pas, mais nous appréhendons extrêmement d’être possédés comme eux. Agissons de même à l’égard de ceux qui sont transportés de fureur. Le démon les possède comme ceux qu’on appelle proprement possédés, et d’autant plus malheureusement, qu’ils sont furieux sans avoir perdu l’esprit. Ainsi leur folie est d’autant plus inexcusable qu’elle est volontaire. N’insultez donc point à ces malades, mais ayez compassion d’eux.

5. Quand nous voyons une personne tourmentée de la bile, et qui témoigne par le soulèvement de son estomac, qu’elle veut rejeter quelque humeur maligne; nous lui tendons la main pour la soutenir, nous n’appréhendons point que nos habits soient gâtés, et nous ne pensons qu’à la secourir. Traitons ainsi ces autres malades; supportons-les pendant qu’ils jettent tout leur feu, et toute leur mauvaise humeur; et ne les quittons point qu’ils ne s’en soient, entièrement déchargés. Ce sera alors qu’ils comprendront l’obligation qu’ils vous ont, et qu’ils reconnaîtront de quelle maladie vous les aurez délivrés. Que dis-je, qu’ils reconnaîtront l’obligation qu’ils. vous auront? Dieu même vous récompensera d’une couronne de gloire, et vous comblera de biens, parce que vous aurez sauvé votre frère d’une maladie si dangereuse. Cet homme vous re. gardera toute sa vie comme son maître; et il aura un profond respect pour votre modération et votre douceur.

Ne voyez-vous pas tous les jours que les femmes qui sont dans les douleurs de l’enfantement, mordent et déchirent celles qui les assistent, sans que celles-ci le sentent; ou plu. tôt elles le sentent, mais elles le supportent avec courage dans la compassion qu’elles ont des douleurs excessives que souffrent ces femmes en cet état. Imitez au moins ces personnes, et ne soyez pas plus délicat que des femmes.

Quand ceux qui vous outragent, et qui sont en effet plus pusillanimes que les femmes, auront jeté dehors, et comme enfanté cette fureur qu’ils avaient conçue, ils admireront votre courage, et ils reconnaîtront que vous êtes véritablement homme. Que si ce que je vous dis vous paraît pénible, souvenez-vous que Jésus-Christ s’est fait homme pour vous imprimer cette modération dans le coeur, et pour nous mettre en état d’être également utiles à nos amis et à nos ennemis. C’est pourquoi il nous commande d’avoir soin des uns et des autres: de nos amis et de nos frères, lorsqu’il nous commande de quitter l’offrande à l’autel pour aller nous réconcilier avec eux, et de nos ennemis, lorsqu’il nous ordonne de le aimer et de prier pour eux. Il ne nous y exhorte pas seulement par l’exemple de Dieu, mais encore par un autre tout contraire.

« Car si vous n’aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense en aurez-vous? Les publicains ne le font-ils pas aussi(46)? » Saint Paul dit la même chose: « Vous n’avez pas encore résisté jusqu’à répandre le sang en combattant contre le péché. » (Hébr, XII, 4) Si donc vous faites ce que je dis, vous demeurerez uni à Dieu, mais si vous le négligez, vous serez au rang des publicains. Que si (154) la grandeur de ce précepte vous étonne, jetez les yeux sur la différence qu’il y a entre inciter Dieu ou les publicains. Ne considérez pas seulement la difficulté du commandement, mais pesez-en aussi la récompense. Voyez à qui nous nous rendons semblables en l’accomplissant; et à qui nous le serons en le violant.

Lorsqu’il s’agit de nos frères, Jésus-Christ veut que nous nous réconciliions avec eux, et que nous ne les quittions point que nous ne soyons rentrés en grâce; mais pour les autres hommes, il ne nous impose plus cette nécessité, il se contente que nous leur rendions seulement ce que nous leur devons, et il rend ainsi sa loi légère. Comme il avait dit à ses disciples en leur parlant des Juifs : « C’est ainsi qu’avant vous ils ont persécuté les prophètes (Matth. V, 12.), » de peur qu’ils ne prissent de là occasion de les haïr, il leur commande aussi non-seulement de les supporter en cet état, mais encore de les aimer. Il arrache, comme vous voyez, jusqu’aux moindres racines de la colère, des désirs sensuels, de l’avarice, de la vanité, et de tous les soins de cette vie.

C’est ce qu’il fait dès le commencement de ce sermon, mais surtout à l’endroit où nous sommes arrivés. En effet, celui qui est pauvre d’esprit, qui est doux, et qui pleure, bannit de lui la colère; celui qui est juste et miséricordieux, chasse l’avarice; celui qui a le coeur pur, s’éloigne de toute impureté; et celui qui souffre les persécutions, les outrages et les calomnies, se met en état de mépriser toutes les choses de la terre; et de se purifier du faste de la vanité du monde

Mais après avoir dégagé de ces liens les mes de ses auditeurs, et les avoir comme frottées d’huile pour le combat, il s’applique encore à déraciner ces vices avec plus de soin qu’auparavant. Il commence par la colère. Il la détruit entièrement en disant : «Que celui qui se fâchera contre son frère sans sujet, »et qui lui dira «Raca,» ou qui l’appellera «fou,» sera puni. Que celui qui veut offrir son présent n’approchera point de l’autel avant qu’il se soit réconcilié avec son frère, et que celui qui a un ennemi, tâchera de se le rendre ami avant que d’entrer en jugement. Il passe ensuite à l’impureté. Il dit: Que celui qui regarde une personne avec un oeil impudique, sera puni comme un adultère: Que celui à qui la compagnie d’une femme, ou d’un homme, ou d’un de ses intimes amis, peut être une occasion de chute et de scandale, doit les éloigner et se retrancher de lui: Que celui qui est lié à une femme par le mariage ne la quittera point pour en épouser une autre. Et c’est ainsi qu’il coupe la racine de l’impureté.

Il attaque ensuite l’avarice en défendant de jurer ou de mentir, ou de plaider contre celui qui emporte notre robe, en nous commandant de lui laisser notre manteau, de donner même les assistances corporelles qu’on exige de nous, et par là il enseigne admirablement à étouffer l’amour des richesses. Enfin il ajoute, comme pour le couronnement de tous ces différents préceptes: « Priez pour ceux qui vous calomnient.» C’est ainsi qu’il élève ses disciples à la plus haute perfection. Car s’il est évident qu’être doux est moins que de se laisser maltraiter; qu’être miséricordieux, est moins que de donner son manteau à celui qui nous ôte notre robe; qu’être juste, est moins que de souffrir l’injustice; qu’être pacifique, est moins que de faire volontairement plus qu’on n’exige de nous, ou de tendre la joue droite quand on nous frappe sur la gauche, c’est de même beaucoup moins d’être persécuté, que de bénir ceux qui nous persécutent.

6. C’est de cette manière qu’il nous élève peu à peu jusqu’au plus haut des cieux. Après cela de quels supplices ne serons-nous pas dignes, si tandis qu’on nous commande de nous rendre semblables à Dieu, nous ne faisons pas même ce que font les païens et les gentils? Si les publicains, les païens et les pécheurs aiment ceux qui les aiment: que deviendrons-nous nous autres, si nous n’aimons pas nos propres frères, et si nous témoignons ce, manquement de charité, par l’envie que nous causent les louanges et l’estime dont ils sont l’objet? A quels supplices ne serons-nous pas condamnés, si lorsque Jésus-Christ nous commande d’être plus justes que les pharisiens, nous sommes moins vertueux que les païens même? Comment oserons-nous approcher de l’entrée du ciel, et de ces portes sacrées si nous ne sommes pas meilleurs que les publicains? Car Jésus-Christ le donne à entendre lorsqu’il dit: « Et si vous n’aimez que vos frères, que ferez-vous en cela de particulier? Les païens ne le font ils pas aussi (47)? » Mais une des choses qui doit nous faire le plus admirer la manière dont Jésus-Christ instruit les hommes, c’est (155) qu’il propose les récompenses avec une sorte de prodigalité, comme de voir Dieu, d’avoir part au royaume des cieux, de devenir enfants de Dieu, et semblables à lui; d’avoir part à ses. miséricordes et à ses consolations divines, et de jouir d’une couronne immortelle, tandis qu’au contraire, s’il est obligé de faire quelque menace, il ne le fait que comme en passant. Car il ne parle qu’une seule fois ici du feu de l’enfer, et il fait la même chose ailleurs, ayant plus pour but de toucher ses auditeurs par la honte que par des menaces, comme lorsqu’il dit: « Les publicains ne font-ils pas la même chose? » Et: « Si le sel devient fade, » etc.; et: « Celui-là sera appelé le dernier dans le « royaume des cieux. » Il y a même des endroits, où au lieu de punition, il ne marque que le péché même où l’on tombe, afin de laisser juger à l’auditeur de la sévérité du châtiment. Comme lorsqu’il dit: « Il a déjà commis l’adultère dans son coeur. » Et: « Celui qui quitte sa femme la rend adultère. » Et: « Ce qui est de plus, vient du mauvais. » Car il ne faut point marquer d’autre punition à des personnes raisonnables pour les éloigner de quelque péché, que de leur en montrer la grandeur. C’est pour ce sujet qu’il apporte ici l’exemple des publicains et des gentils, afin que cette comparaison fasse plus d’impression sur ses disciples. Saint Paul a imité cette conduite, lorsqu’il a dit: « Ne vous affligez point comme les autres qui n’ont point d’espérance (I Thes. IV, 12: ) » et « comme les gentils qui ne connaissent point Dieu. » (Ibid. 5.) Et pour leur montrer qu’il ne leur demande rien de fort grand, mais seulement d’un peu au-dessus de la pratique ordinaire, il leur dit: « Les païens n’en font-ils pas autant? » Mais il ne s’arrête pas là, et c’est par les récompenses qu’il conclut, c’est sur les bonnes espérances qu’il laisse ses auditeurs: « Soyez donc parfaits comme votre Père céleste est parfait (48). » Il nomme le ciel presque partout pour accoutumer ses disciples à des pensées plus hautes et plus sublimes; Car ils étaient encore faibles et dans des sentiments humains et charnels.

Repassons, mes frères, dans notre esprit toutes ces instructions si saintes, et témoignons à l’avenir un grand amour pour nos ennemis. Rejetons cette coutume ridicule de quelques personnes déraisonnables, qui attendent que ceux qu’ils rencontrent les saluent les premiers, négligeant ainsi ce qui les rendrait heureux selon la parole de Jésus-Christ, et affectant ce qui les rend ridicules. Car pourquoi ne saluez-vous pas le premier celui que vous rencontrez? C’est, dites-vous, parce qu’il attend que je le prévienne. N’est-ce pas pour cela même que vous devez vous hâter, afin qu’en le prévenant vous receviez la récompense que Jésus-Christ a promise? Je ne le ferai pas, dites-vous, parce qu’il veut exiger cela de moi. Qu’y a-t-il de plus extravagant que cette pensée ? Parce qu’il m’offre une occasion d’être récompensé de Dieu, je ne veux pas m’en servir. Car s’il vous salue le premier, vous ne gagnerez plus rien en le saluant. Mais si vous le prévenez, la vanité est votre profit, et son orgueil sera votre couronne.

N’est-ce pas un étrange aveuglement de pouvoir gagner beaucoup par peu de paroles, et de vous priver volontairement de cet avantage? Mais de plus vous tombez dans le même vice que vous reprenez dans votre frère. Car si vous le blâmez de ce qu’il attend que vous le saluiez le premier, pourquoi imitez-vous ce que vous condamnez en lui? Pourquoi affectez-vous de faire comme un bien, ce que vous reprenez en lui comme un mal ? Voyez-vous par là qu’il n’y a rien de plus ennemi de la raison, que celui qui n’est pas ami de Dieu ?

C’est pourquoi je vous conjure, mes frères, de fuir une coutume si dangereuse et si peu raisonnable. Cette maladie d’esprit a séparé une infinité d’amis, et fait une infinité d’ennemis. Prévenons donc les hommes, et aimons à les saluer toujours les premiers. Car si Jésus-Christ nous commande de nous tenir prêts à souffrir les soufflets, à laisser prendre notre robe, et à suivre nos ennemis lorsqu’ils nous contraignent de marcher bien loin, qui pourra nous excuser si nous faisons preuve d’un orgueil si opiniâtre, lorsqu’il ne s’agit que de saluer et de dire un mot?

Vous me direz peut-être : Mais si je lui rends cette déférence, les autres me mépriseront et me railleront. Quoi donc! de peur d’être méprisé par un extravagant, vous ne craindrez pas d’offenser Dieu? Et pour empêcher qu’un autre homme comme vous ne vous raille, vous foulerez aux pieds la loi de Celui qui vous a tant fait de grâces? Si c’est un mal qu’un homme vous méprise, quelle indignité sera-ce que vous désobéissiez à Dieu même qui vous a créé?

Mais de plus, si vous souffrez quelque mépris (157), c’est pour vous un sujet de récompense. Car vous le souffrez pour Dieu et pour avoir obéi à sa loi. Qu’y a-t-il de plus glorieux que cette souffrance et où trouvera-t-on une couronne qui l’égale? Qui me rendra assez heureux que d’être méprisé pour Dieu, plutôt que d’être honoré de tous les rois de la terre? Je ne vois rien de si illustre, ni de si glorieux que ce mépris.

Suivons donc cet esprit, puisque Dieu nous l’ordonne et regardons comme un néant toute la gloire des hommes. Aspirons à cette haute sagesse et réglons par elle toute la suite de notre vie. Ce sera ainsi que nous jouirons par avance des biens du ciel et de la gloire qui nous est promise en vivant dès ici-bas comme des anges qui conversent avec les hommes et en nous tenant au-dessus de tous les désirs terrestres, de tout le trouble des passions, comme ces puissances célestes et spirituelles, et que nous recevrons ensuite ces biens ineffables de l’autre vie, que je vous souhaite à tous, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient toute gloire, tout empire et toute adoration avec son Père éternel et saint principe, et avec le Saint-Esprit, la source et le principe de toute bonté, maintenant et à jamais, et dans tous les siècles des siècles, Ainsi soit-il.

HOMELIE XIX : « PRENEZ BIEN GARDE DE NE FAIRE PAS VOS AUMÔNES DEVANT LES HOMMES POUR EN ÊTRE REGARDÉS. » (CHAP. VI, 1, JUSQU’AU VERSET 16)

ANALYSE

1. Que la vaine gloire assaillit même les bons. — Définition de la vraie aumône.

2. Dommage que porte l’ostentation.

3. C’est de l’élan de l’âme et non de la multiplicité des paroles que la prière a besoin.

4. A qui prie la persévérance est nécessaire. — Ils sont tous également nobles ceux qui peuvent appeler Dieu leur père.

5. La vertu ne dépend pas seulement de notre volonté mais aussi de la grâce d’En-Haut.

6. Il nous sera pardonné dans la mesure que nous aurons pardonné nous-mêmes.

7. Soyons les fils de Dieu, non-seulement par la grâce mais encore par les oeuvres. — Dieu nous aime plus qu’un père et une mère.

8. et 9. Que sous nous devons tenir très heureux de pouvoir obtenir le pardon de nos péchés, en pardonnant à ceux qui nous ont offensés.

 

1. Jésus-Christ attaque ici la passion de toutes la plus violente, cet amour furieux de la vaine gloire, qui tourmente ceux qui sont délivrés des autres vices. Il n’en a rien dit d’abord, parce que cela était superflu avant que de nous avoir montré nos devoirs et la manière de nous en bien acquitter. Mais après nous avoir inspiré l’amour de la plus haute vertu, il a soin de combattre cette passion qui l’attaque d’ordinaire et qui en est l’ennemie la plus mortelle. Car cette maladie ne naît pas tout d’abord et comme au hasard dans nos âmes, mais seulement après que nous avons fait beaucoup d’oeuvres saintes. C’est donc avec grande raison que Jésus-Christ établit premièrement et plante en quelque sorte dans le coeur les racines de la vertu la plus-pure et qu’il entreprend ensuite de la défendre de cette vapeur contagieuse, qui en corrompt les fruits les plus excellents.

Il commence par l’aumône, par la prière et par le jeûne, parce que c’est dans ces exercices (157) de vertu, que la vanité d’ordinaire se plaît davantage. C’était de cela que le pharisien s’enorgueillissait : « Je jeûne, » dit-il, « deux fois la semaine et je donne la dîme de tout ce que je possède.» (Luc, XVIII, 15.) Il tirait même vanité de sa prière, puisqu’il ne la faisait que par ostentation. Comme il n’y avait là personne excepté le publicain, il indiquait celui-ci et disait: « Je ne suis pas comme le reste des hommes, ni comme ce publicain. »

Mais considérez comment Jésus-Christ, en commençant à parler de cette passion, en parle comme d’un serpent subtil et dangereux, capable de surprendre ceux qui ne s’appliquent pas avec grand soin à veiller sur eux-mêmes.

« Prenez garde, » dit-il, « de ne pas faire votre aumône devant les hommes pour en être regardés (1).» C’est ainsi que saint Paul parle au peuple de Philippes: « Prenez garde aux chiens. » (Philip. III, 4.) Cette bête cruelle entre dans l’âme sans se faire sentir et elle infecte toutes les vertus qu’elle y trouve, par un poison secret et imperceptible.

Nous avons vu par ce qui précède comment il a parlé au long de l’aumône et qu’il y a exhorté les hommes par l’exemple de Dieu même, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants. Après leur avoir persuadé d’aimer à donner et de le faire avec une grande effusion de coeur, il veut prévenir tout ce qui pourrait corrompre cette vertu , lorsqu’elle fleurit dans le coeur, comme un olivier beau et fertile. « Prenez bien garde, » dit-il, « que vous ne fassiez votre aumône devant les hommes. » Il dit « votre aumône, » parce que l’autre, dont il est parlé auparavant, est comme l’aumône de Dieu. Mais après avoir dit : « Ne faites point votre aumône devant les hommes, » il ajoute aussitôt, « pour en être regardés. » Il semble que cela était enfermé dans ce qu’il venait de dire. Mais celui qui examinera ces paroles, verra bien que ce second avis est différent du premier et que Jésus-Christ y témoigne une grande tendresse envers nous et un admirable soin de tout ce qui nous regarde. Car un homme peut faire l’aumône devant les hommes, sans avoir dessein d’en être vu, et au contraire une personne qui la fera en secret, peut souhaiter quelquefois d’être vue des hommes. C’est pourquoi le Seigneur ne considère pas simplement l’action, mais il discerne la volonté; et c’est elle qu’il punit ou qu’il récompense. Si Jésus-Christ n’eût point marqué si exactement cette circonstance, ce commandement eût pu servir de prétexte à plusieurs, pour se refroidir dans leurs aumônes, parce qu’on ne peut pas toujours les faire dans le secret. C’est pourquoi il ne vous impose point cette nécessité et il vous assure que ce n’est point l’action extérieure, mais l’intention secrète, qu’il jugera digne de punition ou de récompense. Vous auriez dit peut-être en vous-même : Pourquoi suis-je coupable de ce qu’un autre me voit quand je fais l’aumône? Mais je vous réponds encore : Il ne vous demande point le secret de l’action, mais la droiture de la volonté et la pureté de l’intention. Car Dieu veut guérir votre âme par votre aumône et la délivrer de ses maladies.

Mais après qu’il a défendu de rien faire par vanité, qu’il a montré combien cette passion serait pernicieuse, comme ce serait travailler inutilement et perdre tout le fruit des bonnes oeuvres, il relève ensuite les pensées des auditeurs, en leur parlant de son Père et du ciel, pour ne pas les toucher par la seule crainte de ce qu’ils peuvent perdre, mais pour les encourager encore par le souvenir de Celui qui les a créés.

« Autrement vous ne recevrez point la récompense de votre Père qui est dans le « ciel (1). » Il ne s’arrête pas là, mais il va plus loin et se sert de plusieurs moyens pour dé. tourner de la vaine gloire. Comme il leur a proposé auparavant les publicains elles païens pour confondre par cette comparaison ceux qui les imiteraient, il leur propose ici de même les hypocrites.

« Lors donc que vous ferez l’aumône ne faites point sonner la trompette devant vous, «comme le font les hypocrites dans les synagogues et dans les places publiques, pour être honorés des hommes. Je vous dis en vérité que déjà ils ont reçu leur récompense (2). » Je ne parle pas de la sorte pour marquer qu’en effet ces personnes sonnent de la trompette en donnant l’aumône, mais pour montrer seulement la passion furieuse qu’ils avaient d’être vus des hommes, se moquant d’eux par cette expression figurée. Et c’est avec grande raison qu’il les appelle « hypocrites, » puisqu’ils sont charitables en apparence, mais cruels et inhumains dans le coeur. Car ils ne donnent pas l’aumône par une sincère compassion de leur prochain, mais par (158) un désir de s’acquérir de la gloire. Et n’est-ce pas une cruauté extrême, lorsque votre. frère meurt de faim, de penser à vous procurer de l’estime et non à le soulager dans ses maux? Ainsi la vertu de l’aumône ne consiste pas simplement à donner, mais à donner de la manière et pour la. fin que Dieu nous commande.

2. Après qu’il a blâmé la vanité des hypocrites, jusqu’à faire rougir ceux de ses auditeurs qui en étaient coupables, il apporte maintenant le remède à une âme frappée de ce mal, et, après avoir dit ce qu’il faut éviter en faisant l’aumône, il dit ensuite ce qu’il faut y observer.

« Mais lorsque vous ferez l’aumône, que votre main gauche ne sache pas ce que fait votre main-droite (3).» Il ne parle point encore ici de la main du corps, mais il se sert de cette expression, comme s’il disait: Il faudrait, si cela se pouvait faire, que vous ignorassiez vous-même ce que vous faites, et que vos propres mains dont vous vous servez pour faire vos bonnes oeuvres ne les sussent pas. Il n’entend pas par ce mot de main gauche, comme pensent quelques-uns, que nous ne devons nous cacher que des personnes injustes. Dieu étend ce commandement du secret à l’égard de toutes sortes de personnes.

Considérez maintenant quelle est la récompense qu’il promet. Comme il a fait voir le châtiment à encourir par l’ostentation, il montre maintenant la récompense à mériter par la modestie, double considération dont il se sert pour exciter plus puissamment et pour conduire à des préceptes plus relevés. Car il nous invite à ne pas perdre de vue que Dieu est présent partout; que nos biens ou nos maux ne se terminent pas à cette vie; que nous devons eu sortant de ce monde être présentés à un tribunal terrible, où nous rendrons un compte exact de toutes nos actions, pour en recevoir ou la peine, ou la récompense; enfin qu’aucune chose grande ou petite n’est cachée aux yeux de ce juge, si bien cachée soit-elle à ceux des hommes. C’est ce que Jésus-Christ insinue en ces termes :

« Afin que votre aumône se fasse en secret, et votre Père qui voit ce qui est de plus secret, vous en rendra lui-même la récompense devant tout le monde (4). » Il semble qu’il expose l’homme sur un grand et magnifique théâtre, et qu’il lui donne ce qu’il désirait, avec une magnificence qu’il n’aurait osé espérer. Car que prétendez-vous? lui dit-il. N’est-ce pas d’avoir quelques témoins de vos bonnes oeuvres? Et vous aurez pour témoins non les anges et les archanges, mais Dieu même. Que si vous souhaitez que les hommes en soient spectateurs, je ne vous priverai pas même de cette satisfaction, lorsque le temps en sera venu, et ce que je vous donnerai passera. tous vos souhaits. Si vous vouliez faire paraître ici vos bonnes oeuvres, vous le feriez peut-être à l’égard de dix, ou de vingt, ou de cent personnes; mais si vous avez soin de les cacher, Dieu lui-même les découvrira en présence de toute la terre. C’est pourquoi, si vous avez tant de désir que les hommes connaissent vos bonnes actions, cachez-les ici un peu de temps, et ils les verront un jour avec plus d’éclat, lorsque Dieu les fera paraître, qu’il les louera, et qu’il les exposera aux yeux de tout l’univers. Ceux qui s’aperçoivent ici que vous voulez être vu, vous blâment comme un homme vain. Mais quand ils vous verront un jour couronné de gloire, non seulement ils ne vous blâmeront pas, mais ils vous admireront. Puis donc que vous pouvez, en différant un peu de temps, recevoir une plus grande récompense, et vous acquérir une gloire pins solide; quel aveuglement serait-ce de perdre par votre précipitation, l’un et l’autre, et de souhaiter. que les hommes soient spectateurs du bien que vous faites, sans vous contenter qu’il soit vu de Dieu seul, de qui vous en attendez le prix et la récompense? Que si nous souhaitons d’avoir quelque témoin de nos actions, qui devons-nous choisir plutôt que notre Père qui est dans le ciel, puisque lui seul a le pouvoir de nous couronner ou de nous punir? Mais quand même notre vanité ne nous devrait pas coûter la perte de notre salut, il serait néanmoins indigne de celui qui est jaloux de la gloire, d’aimer mieux avoir pour témoins de ses actions les yeux des hommes que ceux de Dieu. Car qui serait assez fou dans le monde, pour ne pas se contenter qu’un roi fût spectateur d’une action héroïque qu’il aurait faite, mais qui souhaiterait d’être regardé alors, et d’être loué par les plus méprisables de tous les hommes? C’est pourquoi Jésus-Christ ne nous défend pas seulement de ne point aimer à faire voir nos bonnes oeuvres, mais il nous commande même de les cacher. Car il y a bien de la différence entre ces deux choses, et c’est (159) bien moins de n’affecter point de faire paraître ses bonnes oeuvres, que de s’étudier même à les tenir secrètes.

« Ainsi lorsque vous priez, ne faites point comme les hypocrites qui affectent de prier en se tenant debout dans les synagogues et dans les coins des rues, afin qu’ils soient vus des hommes : Je vous dis en vérité que déjà ils ont reçu leur récompense (5). »

« Mais vous, lorsque vous priez, entrez en un « lieu retiré de votre maison, et fermant la porte, priez votre Père en secret (6). » Jésus-Christ appelle encore ces personnes hypocrites, et très justement, puisque, feignant de prier Dieu, ils ne font que regarder les hommes autour d’eux, et qu’ils ressemblent moins à des suppliants qu’à des comédiens. Car celui qui prie vraiment Dieu, quitte tout le reste, et n’est attentif qu’à Celui qui a le pouvoir de lui accorder sa demande. Que si vous le quittez pour porter ailleurs votre attention et vos regards, et partout à la ronde, vous vous en retournerez les mains vides, c’est-à-dire avec ce que vous avec demandé. C’est pourquoi Jésus-Christ ne dit pas que ces personnes ne recevront point leur récompense, mais qu’ils l’ont déjà reçue; c’est-à-dire qu’ils l’ont reçue des hommes, et qu’ils ont trouvé ce qu’ils désiraient. Ce n’était pas là le dessein de Dieu. Il voulait nous donner lui-même la récompense de notre prière. Mais lorsqu’on la prétend d’ailleurs, on ne mérite pas de rien recevoir de lui, puisqu’on n’attend rien de lui. Qui n’admirera la bonté de Dieu, qui promet de nous récompenser, même de ce que nous lui avons demandé ses grâces?

3. Après avoir blâmé ceux qui abusent de la prière, en leur reprochant le lieu qu’ils affectent et leur intention corrompue, et fait voir qu’ils sont plus dignes d’être moqués que d’être exaucés, il enseigne ensuite une excellente manière de prier, à laquelle il attache une grande récompense: « Entrez, dit-il, dans un « lieu retiré de votre maison. » Vous me direz peut-être, ne faut-il point prier dans l’église? Oui, il le faut, mais dans la même disposition de coeur que si vous étiez en un lieu secret. Car Dieu considère toujours le but et la fin qu’on se propose, puisque quand vous entreriez dans le lieu le plus retiré de votre logis, et que vous fermeriez la porte sur vous, si vous le faisiez par vanité, toute cette retraite ne vous servirait de rien. C’est donc avec grande sagesse que Jésus-Christ ajoute ce mot, « afin qu’ils soient vus des hommes. » Quoique vous preniez soin de fermer la porte de votre cabinet, il veut que vous en preniez encore plus de fermer celle de votre coeur et de votre intention. Car on doit toujours combattre et rejeter la vaine gloire, mais particulièrement en priant. Que si lors même que nous sommes exempts de cette passion, nous ne laissons pas d’être égarés et distraits dans nos prières; que sera-ce si nous y apportons une intention si corrompue? Comment nous écouterons-nous nous-mêmes? Et si nous, qui prions et qui sommes dans le besoin, ne nous écoutons pas dans la prière, comment voulons-nous que Dieu nous écoute? Cependant, après tant de menaces que Jésus-.Christ fait ici, il se trouve des personnes qui ont si peu de honte et de retenue dans~les prières, que, si elles sont cachées de corps, elles tâchent de se faire entendre de tout le monde par des exclamations, des soupirs et un fatras de paroles qui les rendent la risée des autres. Un homme trouverait mao. vais qu’on vînt en pleine rue le prier de la sorte, et il repousserait celui qui le ferait. Lorsqu’au contraire quelqu’un prie modestement et comme il convient, tous ceux qui peuvent lui donner sont plus portés à le faire,

Apportons donc à la prière, non la posture du corps, ru les cris de la bouche, mais la ferveur de l’esprit et le cri du coeur. Ne faisons point un bruit qui nous fasse remarquer, ni qui incommode nos frères; mais prions modestement, avec un coeur brisé, devant Dieu, et des larmes répandues en sa présence. Que si vous me dites que vous ne pouvez retenir vos cris dans la douleur dont vous êtes saisi; Je vous réponds que rien n’est plus propre à ceux qui sont touchés de douleur que de prier de la manière que je viens de dire. Moïse, percé de douleur, priait en silence, et Dieu entendit le cri de son coeur, lorsqu’il lui dit: « Pourquoi criez-vous vers moi? » (Exod. XX, 13.) Anne, mère de Samuel (I Rois, I, 12), pria de même sans qu’on entendît sa voix; et il obtint de Dieu tout ce qu’elle voulait, parce que son coeur criait vers lui. Abel aussi criait devant Dieu, non seulement dans son silence, mais même étant mort (Gen. IV, 13), et sou sang élevait au ciel une voix plus puissante et plus forte que le bruit des trompettes. Criez vous-même comme ces saints et je ne vous en empêcherai pas. « Déchirez votre coeur,» comme (160) dit le Prophète, « et non pas vos vêtements. u (Joét, me) « Criez au Seigneur, comme David (Ps. CXXIV), « de la profondeur » où vous vous trouvez, du fond de votre coeur, et faites que rotre oraison soit une chose secrète, et soit un m~st ère. Ne voyez-vous pas que devant les rois tout est en silence, et que tout tumulte cesse? Vous entrez ici dans un palais bien plus terrible que ceux des rois de la terre, dans le palais du roi du ciel, gardez-y donc une parfaite modestie. Vous avez part au choeur des anges; vous entrez en société avec les archanges et vous joignez vos chants à ceux des séraphins mêmes. Ces habitants du ciel témoignent une frayeur modeste, et offrent à Dieu, avec crainte et tremblement, des hymnes saints et des concerts ineffables. Mêlez-vous avec eux lorsque vous priez, et tâchez d’imiter leur retenue et leur modestie toute céleste. Car ce n’est pas un homme que vous priez, mais Dieu qui est présent partout, qui vous entend avant même que vous lui parliez et qui voit ànu tous les secrets de votre coeur. Si vous priez de la sorte, vous en recevrez une grande récompense.

« Et votre Père qui voit ce qu’il y a de plus secret, vous en rendra la récompense devant tout le monde (6).» Il ne dit pas, vous donnera, mais «vous rendra. » Car il veut bien se rendre votre débiteur et c’est un grand honneur qu’il vous fait. Mais comme il est invisible lui-même, il veut aussi que votre prière soit secrète et invisible; il marque ensuite la manière dont nous devons prier.

« Ne soyez pas grands parleurs dans vos prières comme font les païens, qui s’imaginent qu’à force de paroles ils obtiendront ce qu’ils demandent (7). » Lorsqu’il a parlé de l’aumône, il s’est contenté d’en retrancher la vanité sans spécifier de quoi il faut faire l’aumône, c’est-à-dire d’un bien acquis par un juste travail, et non pas par l’avarice ou par les rapines. Cela était si clair que personne n’en pouvait douter, et il l’avait déjà assez marqué lorsqu’il appelait « bienheureux ceux qui auraient faim et soif de la justice. » Mais lorsqu’il parle de l’oraison, il ajoute quelque chose de plus en retranchant le trop de paroles. En parlant de la vanité des aumônes, il avait rapporté l’exemple des hypocrites, il rapporte ici celui des païens, afin de confondre partout ses auditeurs par la bassesse des personnes avec qui il les compare. Il se sert de ce moyen pour nous corriger, parce qu’il n’y a presque rien qui nous touche plus que lorsqu’on nous compare à des personnes méprisables.

Jésus-Christ appelle ici « grands discours » toutes les demandes que nous lui faisons, qui ne nous sont pas utiles, les dignités, les honneurs, l’avantage sur nos ennemis, l’abondance des richesses, et en un mot tout ce qui ne nous sert pas pour notre salut.

« C’est pourquoi ne vous rendez pas semblables à eux; parce que votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez (8).»

4. Il me semble encore que par là il défend tes longues prières. Mais j’appelle longues prières celles qui le sont, non par le temps, mais par la multitude des paroles. Car il est bon de persévérer longtemps à demander à Dieu une même chose. «Soyez assidus à l’oraison (Coloss. IV, 14),» dit saint Paul. Et lorsque Jésus-Christ nous propose l’exemple de cette veuve qui fléchit par l’assiduité de ses prières la dureté d’un juge cruel et impitoyable, et celui d’un homme qui vient trouver son ami au milieu de la nuit, et qui obtient de lui non tant par amitié que par importunité qu’il se lève, et qu’il lui donne ce qu’il lui demande; il ne nous ordonne autre chose que de nous présenter continuellement devant lui, non pour lui offrir une prière longue et étendue en paroles, mais pour lui exposer simplement notre besoin. C’est ce qu’il exprime cri disant que « les païens s’imaginent qu’à force de paroles ils obtiendront ce qu’ils demandent. C’est pourquoi, » ajoute-t-il, « ne vous rendez pas semblables à eux, car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez. » S’il sait ce dont nous avons besoin, dites-vous, pourquoi le lui demander? Ce n’est pas pour l’en instruire, mais pour le toucher; afin que vous acquériez avec lui une divine familiarité par le commerce continuel que vous avez avec lui dans vos prières; afin que vous vous humiliiez devant lui, et que vous vous souveniez souvent de vos péchés.

« Voici donc comme vous prierez : Notre Père qui êtes dans les cieux (9).» Voyez comment il relève d’abord les esprits, et rappelle en notre mémoire toutes les grâces que nous avons reçues de Dieu. En nous apprenant à appeler Dieu « notre Père, » Il marque en même temps (161) par ce seul mot la délivrance des supplices éternels, la justification des âmes, la sanctification, la rédemption, l’adoption au nombre des enfants de Dieu, l’héritage de sa gloire qui nous est promis, l’association à son Fils unique; et enfin l’effusion de son saint Esprit. Car il est impossible à celui qui n’a pas reçu tous ces biens, d’appeler avec vérité Dieu « son Père. » II nous attire donc à. Dieu par deux considérations très puissantes par la majesté de celui que nous invoquons, et par la grandeur des dons que nous en avons reçus. Quand il dit que « Dieu est dans les cieux, » ce n’est pas comme pour le berner et l’y renfermer; mais pour retirer de la terre l’esprit de celui qui prie et pour l’attacher au ciel.

Il nous apprend encore à faire nos prières en commun pour tous nos frères. Car il ne dit pas: Mon père « qui êtes dans les cieux; » mais « notre père, » afin que notre oraison soit généralement pour tout le corps de l’Eglise, et que chacun ne regarde point son intérêt particulier, mais celui de tous. Il bannit aussi par là toutes les aversions, et les inimitiés; il réprime l’orgueil, il chasse l’envie, et il introduit dans les âmes la charité, cette mère divine de tous les biens. Il détruit encore toutes les inégalités et les différences de conditions et d’états, et il égale admirablement le pauvre avec le riche, et le sujet avec le prince; puisque nous nous trouvons tous unis dans les choses les plus importantes et les plus nécessaires, qui sont celles du salut.

En quoi peut donc nous nuire la bassesse de notre naissance selon la chair, puisqu’une autre naissance nous unit tous, sans que l’un ait aucun avantage sur l’autre: ni le riche sur le pauvre; ni le maître sur le serviteur; ni le magistrat sur le particulier; ni le roi sur le soldat; ni le philosophe sur le barbare; ni le plus savant sur le plus simple et le plus ignorant? Car Dieu rend tous les hommes également nobles, lorsqu’il veut bien s’appeler également le père de tous.

Après donc qu’il a représenté à ses disciples cette noblesse et la grandeur de ce don de Dieu; l’égalité qui doit régner entre eux, et la charité qu’ils doivent avoir les uns pour les autres; après qu’il les a relevés de la terre pour les attacher au ciel, voyons ce qu’il leur ordonne de demander. Il est vrai que les premières paroles de cette prière semblaient devoir suffire pour le leur apprendre. Car il est bien juste que celui qui appelle Dieu « son Père, » et un père commun à tous, vive de telle sorte qu’il ne paraisse pas indigne d’une qualité si haute, et qu’il corresponde à l’excellence de ce don par la sainteté de sa vie. Mais Jésus-Christ ne s’arrête pas là, et il ajoute :

« Que votre nom soit sanctifié(9). » C’est une prière digne d’un homme qui vient d’appeler Dieu son Père, de n’avoir rien tant à coeur que la gloire de ce Père, et de mépriser toutes les autres choses en comparaison de celle-là. Car ce mot « soit sanctifié, » veut dire, soit glorifié. Dieu a sa gloire qui est toujours pleine, toujours infinie, et qui demeure toujours la même. Et il commande néanmoins à celui qui le prie de vouloir qu’il soit encore honoré par là sainteté de notre vie. C’est ce qu’il avait déjà dit en ces termes : « Que votre lumière luise devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes oeuvres et qu’ils glorifient votre Père qui est dans le ciel. » (Matth. V, 15.) Quand les séraphins louent Dieu, ils ne disent que ces paroles : «Saint; saint, saint. » C’est pourquoi ce mot : « Que votre nom soit sanctifié, » veut dire, qu’il soit glorifié. Daignez, s’il vous plaît, disons-nous à Dieu, régler et purifier notre vie de telle sorte, que tout le monde vous glorifie en nous voyant. C’est là la perfection d’un chrétien d’être si irréprochable dans toutes ses actions, que chacun de ceux qui le voient en rende à Dieu la gloire qui lui est due.

5. « Que votre règne arrive (10).» C’est encore là la prière d’un véritable enfant de Dieu, de ne point s’attacher aux choses visibles, et de ne point estimer les biens présents ; mais de nous soupirer toujours vers son Père, et de désirer les biens à venir. C’est là l’effet d’une bonne conscience, et d’une âme dégagée de la terre. C’était le souhait continuel de saint Paul. C’était ce qui lui faisait dire : « Nous qui avons reçu les prémices de l’Esprit, nous soupirons et nous gémissons en nous-mêmes, attendant l’effet de l’adoption divine, c’est-à-dire la rédemption et la délivrance de notre corps.» (Rom. VIII, 43.) Celui qui est brûlé de ce désir ne peut plus s’enfler des avantages de ce monde, ni s’abattre dans ses maux, mais comme s’il était déjà dans le ciel, il n’est plus sujet à l’une et l’autre de ces deux inégalités si différentes.

« Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel (40). » Il y a une admirable (162) suite dans ces paroles. Il nous commande bien de désirer les biens futurs, et de tendre toujours au ciel : mais il veut de plus qu’en attendant cet avenir, nous imitions même sur la terre, la vie des anges dans le ciel. Vous devez, nous dit-il, désirer le ciel et les biens que je vous y prépare; mais je vous commande cependant de faire de la terre un ciel, et d’y vivre, d’y parler et d’y agir comme si vous étiez déjà dans le ciel. C’est cette grâce que vous devez me demander. Quoique vous soyez sur la terre, vous devez néanmoins tâcher de vivre comme ces puissances célestes, puisque vous pouvez tout ensemble être ici-bas, et vivre comme elles. Voici donc ce que nous marquent ces paroles de Jésus-Christ. Comme les anges dans le ciel obéissent librement et toujours avec la même ferveur, comme ils ne sont point inconstants, obéissant dans une occasion et n’obéissant point dans l’autre; mais qu’ils se soumettent toujours et demeurent parfaitement assujettis, parce qu’ils sont «puissants en vertu,» dit le Prophète, « pour accomplir les ordres de Dieu (Ps. CII, 20) ;» faites-nous cette même grâce à nous autres hommes, de ne point faire votre volonté en partie, mais de l’accomplir entièrement en toutes choses.

Considérez aussi comment Jésus-Christ nous apprend à être humbles, en nous faisant voir que notre vertu ne dépend pas de notre seul travail, mais de la grâce de Dieu. Il ordonne encore ici à chaque fidèle qui prie de le faire généralement pour toute la terre. Car il ne dit pas: « Que votre volonté soit faite » en moi ou en nous, mais « sur toute la terre; » afin que l’erreur en soit bannie; que la vérité y règne; que le vice y soit détruit; que la vertu y refleurisse; et que la terre ne soit plus différente du ciel. Car si Dieu était ainsi obéi dans le monde, quoique les habitants du ciel soient bien différents de ceux de la terre, la terre néanmoins deviendrait un ciel, et les hommes seraient des anges, parce qu’ils vivraient comme les anges.

«Donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour (11). » Comme il vient de dire : « Que votre volonté soit faite sur la terre comme « au ciel, » et qu’il parlait à des hommes environnés d’une chair fragile, sujets à diverses nécessités, et incapables de jouir encore de l’impassibilité des anges, il veut bien nous commander d’accomplir la volonté de Dieu, aussi parfaitement que les anges, mais il condescend en même temps à la faiblesse de notre nature : J’exige de vous, dit-il, la vertu de mes anges, mais non leur impassibilité. La fragilité de votre nature en est incapable, et elle a nécessairement besoin d’une nourriture qui la soutienne.

Mais remarquez combien il veut en nous de spiritualité même dans ce qui regarde le corps. Car il ne nous commande point de lui demander des richesses, ou des plaisirs, ou des habits précieux, ou rien de semblable, mais seulement du pain, et le pain dont nous avons besoin le jour où nous vivons, sans nous mettre en peine du lendemain : « Donnez-nous, » dit-il, « notre pain de chaque jour. » Et non content de cela, il ajoute encore : « Donnez-nous aujourd’hui,» afin d’exclure entièrement de nos esprits le soin et l’embarras du jour suivant. Car pourquoi vous tourmenter du soin d’un jour que vous n’êtes pas assuré de voir? Aussi il s’étend plus au long sur ce sujet dans la suite : « Ne vous mettez point en peine du lendemain,» dit-il. Car il veut que nous soyons toujours ceints pour le voyage, et tout prêts à prendre notre essor vers le ciel, ne donnant au corps que ce que la nécessité commande.

Mais parce qu’un chrétien ne devient pas impeccable par le baptême, Jésus-Christ nous témoigne encore ici sa tendresse, en nous prescrivant cette prière pour fléchir la bonté de Dieu, et pour lui demander le pardon de vos péchés.

« Remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons à ceux qui nous doivent (12).» Considérez jusqu’où va l’excès de l’amour que Dieu porte aux hommes. Il croit encore dignes du pardon ceux qui l’offensent après avoir été délivrés de tant de maux., et après avoir reçu des grâces si ineffables. Car c’est pour les fidèles que cette prière est faite, comme la coutume de l’Eglise nous le montre, et le premier mot même de cette oraison, puisqu’une personne qui n’est pas encore baptisée ne peut pas appeler Dieu son « Père.» Si donc cette prière est pour les fidèles, et s’ils demandent à Dieu le pardon de leurs péchés, il est visible que Dieu ne nous refuse pas, même après le baptême, le remède de la pénitence. S’il n’avait voulu nous persuader cette vérité, il ne nous aurait pas prescrit cette prière. Mais en parlant des péchés, et en nous commandant d’en demander le pardon; en nous apprenant le moyen (163) de l’obtenir par cette voie facile, qui consiste à remettre afin qu’on nous remette; il est clair qu’il a voulu nous montrer par là que les péchés peuvent encore être effacés après le baptême, et que c’est pour nous le persuader qu’il nous commande de prier de cette manière. Ainsi en nous faisant souvenir de nos péchés, il nous inspire des sentiments d’humilité. En nous commandant de pardonner aux autres, il efface de notre esprit le souvenir des injures. En nous promettant de nous pardonner nos fautes, il relève nos espérances. Et en nous rendant les imitateurs de sa douceur et de sa bonté ineffable, il nous élève jusqu’au comble de la sagesse.

Mais voici qui est extrêmement remarquable: puisqu’il avait renfermé dans chacune de ces demandes toute la perfection chrétienne, il y avait compris par conséquent l’obligation de pardonner les injures. Comme en effet l’abrégé de toute la vertu est dans cette parole : «Votre nom soit sanctifié; » ou dans cette autre : « Que votre volonté soit faite sur la terre, comme elle l’est dans le ciel; » ou dans cette faveur qu’il nous donne d’appeler Dieu «notre Père, » on peut dire que toutes ces vertus renferment aussi la nécessité d’oublier les injures que nous avons reçues de nos frères. Et cependant il ne se contente pas de cette recommandation implicite, et pour montrer combien il avait à coeur ce précepte, il en fait un article exprès de la prière qu’il nous prescrit, et quand il l’a achevée, il n’en répète aucun autre que celui-là seul, en nous assurant : « Que si nous ne pardonnons point aux hommes les péchés qu’ils ont commis contre nous, notre Père céleste ne nous pardonnera point aussi les nôtres. »

Ainsi Dieu fait dépendre de nous notre fin, et nous rend maîtres de l’arrêt qu’il doit prononcer un jour. Car afin que, quelque déraisonnable que vous soyez, vous ne puissiez vous plaindre en quoi que ce soit du jugement que Dieu doit prononcer, il veut que vous, qui êtes le coupable, soyez néanmoins le maître de votre sentence. Comme vous aurez jugé de vous, ainsi en jugerai-je moi-même, et si vous pardonnez à un homme comme vous, je vous promets de vous pardonner. Et néanmoins Dieu égale en cela deux choses bien inégales. Car vous pardonnez, parce que vous avez besoin qu’on vous pardonne; mais Dieu fait grâce sans avoir besoin de rien. Vous pardonnez comme serviteur à celui qui est ce que vous êtes; mais Dieu pardonne comme un maître à son esclave. Vous faites grâce, parce que vous êtes chargé de péchés; Dieu fait grâce, étant la sainteté même, incapable de la moindre faute.

Mais il y a encore ici une grande preuve de sa bonté. Car il pouvait absolument vous pardonner vos péchés; mais en ne le faisant qu’à proportion que vous pardonnez aux autres, il vous fait naître mille occasions d’exercer la douceur et la charité. Il vous donne lieu d’éteindre votre colère, et d’étouffer dans votre coeur tout ce qui y pourrait être de brutal et d’inhumain, et il vous apprend à vous unir très étroite. ment avec vos frères, qui font avec vous partie du même corps.

Après cela de quelle excuse vous couvrirez-vous? Direz-vous que votre frère vous a mal. traité sans sujet? C’est ce qu’on suppose, puis. qu’on vous commande de lui pardonner. S’il y avait de la justice dans ce qu’il a fait, il n’y aurait plus de péché. C’est donc son injustice, c’est son péché qu’on vous exhorte de lui pardonner, comme c’est pour des péchés semblables, et pour beaucoup d’autres encore plus grands, que vous demandez à Dieu qu’il vous pardonne. Mais avant même qu’il vous accorde le pardon, il vous fait grâce, en vous commandant de le demander de la sorte, et en vous apprenant ainsi à être doux et charitable envers vos frères. Et de plus il vous promet après cela une grande récompense, en vous assurant qu’il ne vous demandera plus compte d’aucun de vos péchés.

De quel supplice donc serons-nous dignes, si après que Dieu a mis ainsi notre salut en notre pouvoir, nous nous trahissons nous-mêmes, et nous nous perdons volontairement? Comment osons-nous demander à Dieu, qu’il soit doux et indulgent envers nous, puisque dans une chose qui dépend de nous, nous sommes si cruels et si inhumains envers nous-mêmes?

« Et ne nous laissez point succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal, parce qu’à vous appartient la royauté, la puissance et la gloire, dans tous les siècles, Amen (13).» Rien de plus propre à nous faire voir notre bassesse et à rabattre notre présomption que ces paroles qui nous enseignent à ne pas fuir les combats, mais aussi à ne pas nous y jeter de nous-mêmes, C’est ainsi et qu’il nous sera plus glorieux (164) de vaincre, et plus honteux au démon d’être vaincu. Car lorsque nous sommes forcés de combattre, il faut le faire avec fermeté et avec vigueur: mais quand nous n’y sommes point appelés, il faut nous tenir en repos, et attendre le temps du combat, afin de montrer tout ensemble de l’humilité et du courage. Il entend par ce mot, « du mal, » qui signifie aussi « du méchant, » le malin esprit, et il nous exhorte à avoir contre lui une inimitié irréconciliable. Il nous apprend aussi qu’il n’est pas méchant par sa nature. Car la malice n’est pas naturelle à la créature, mais elle vient du choix de la volonté. Jésus-Christ l’appelle absolument « le méchant, » parce qu’il l’est au suprême de gré; et comme, sans avoir jamais reçu de nous la moindre injure, iI nous fait une guerre qui ne connaît pas de trêve, le Seigneur nous fait dire non pas: « Délivrez-nous des méchants, »mais « du méchant; » afin de nous commander de n’avoir point d’aigreur contre nos frères dans les maux que nous en souffrons, mais de tourner toute notre haine sur cet esprit de malice, l’auteur et le principe véritable de tous les maux.

Après nous avoir excités au combat par le souvenir de cet ennemi, et exhortés à fuir la tiédeur et la paresse, il nous encourage de nouveau, et relève nos esprits en nous représentant quel est le roi que nous servons, et nous faisant voir qu’il est lui seul plus puissant que tous: «Car à vous appartient la royauté, la puissance et la gloire. » Si donc la royauté appartient à Dieu, il ne faut rien craindre, puisqu’il n’y a personne qui soit capable de lui résister, et qui puisse lui ravir son pouvoir suprême. Lorsqu’il dit, « la royauté est à vous, » il fait voir que cet ennemi même qui nous attaque, lui est soumis, et que s’il nous fait la guerre, ce n’est que parce que Dieu le souffre. Il est du nombre de ses esclaves, quoique déjà condamné et réprouvé par lui, et quelque furieux qu’il soit, il n’oserait attaquer un homme, s’il n’en avait reçu le pouvoir de Dieu. Que dis-je, qu’il n’oserait attaquer un homme? Il n’osa pas même autrefois entrer dans des pourceaux, sans en avoir reçu auparavant la permission de Jésus-Christ; comme il n’osa non plus toucher aux boeufs et aux brebis du saint homme Job, qu’après que Dieu même lui en eut donné le pouvoir. Quand vous seriez donc mille fois plus faible que vous n’êtes, si vous êtes juste, vous devez avoir toute confiance, ayant un si grand roi, un roi qui peut faire par vous tout ce qu’il lui plaît.

7. « A vous appartient la gloire dans tous les siècles. Amen. » Dieu ne vous délivre pas seulement de vos maux, il peut encore vous donner la gloire. Comme sa puissance est infinie, sa gloire est ineffable, et l’une et l’autre s’étendront dans tous les siècles. Vous voyez combien de