FLAVIUS JOSÈPHE : Guerre des juifs.

Traduction de René Harmand

Agrégé de l’Université, professeur au lycée de Nancy

Révisée et annotée par

Théodore Reinach

Membre de l’Institut

1911

Ernest Leroux, éditeur - Paris

Texte numérisé et mis en page par François-Dominique FOURNIER

 

LIVRE 1 : PRÉAMBULE ; Préparation avant la guerre [1] 1

LIVRE II : Depuis la mort d'Hérode jusqu'au début de l'insurrection (4 av. J.-C. - 66 ap. J.-C.) 79

LIVRE III : Depuis la prise du commandement par Vespasien jusqu’à la soumission de la Galilée (67 ap. J.-C.) 147

LIVRE IV : Depuis la soumission de presque toute la Galilée jusqu'au séjour de Vespasien à Alexandrie. 184

LIVRE V : Depuis l’avance de Titus contre Jérusalem jusqu’aux premiers ravages de la famine  191

LIVRE VI : Depuis l'achèvement des travaux romains jusqu'à la prise de la ville 230

LIVRE VII : Jérusalem est rasée ; Titus récompense les vainqueurs 258

 

LIVRE 1 : PRÉAMBULE ; Préparation avant la guerre [1][1]

 

SOMMAIRE. – 1-2 - Pourquoi Josèphe a entrepris cet ouvrage. Grandeur du sujet, insuffisance des récits antérieurs. - 3. Erreur de ceux qui rabaissent la résistance des Juifs - 4. Sentiments personnels de l'auteur. – 5. Supériorité de l'historien des faits contemporains sur le compilateur d'histoires anciennes. - 6. Le passé lointain des Juifs ; inutilité d'y remonter. – 7-11. Aperçu sommaire des faits traités dans cet ouvrage. - 12. Sa division, sa sincérité.

 

1- La guerre que les Juifs engagèrent contre les Romains est la plus considérable, non seulement de ce siècle, mais, peu s'en faut, de toutes celles qui, au rapport de la tradition, ont surgi soit entre cités soit entre nations. Cependant parmi ceux qui en ont écrit l'histoire, les uns, n'ayant pas assisté aux événements, ont rassemblé par oui dire des renseignements fortuits et contradictoires, qu'ils ont mis en œuvre a la façon des sophistes; les autres, témoins des faits, les ont altérés par flatterie envers les Romains ou par haine envers les Juifs, et leurs ouvrages contiennent ici un réquisitoire, là un panégyrique, jamais un récit historique exact. C'est pour cela que je me suis proposé de raconter en grec cette histoire, à l'usage de ceux qui vivent sous la domination romaine traduisant l'ouvrage que j'ai com­posé auparavant dans ma langue maternelle[2][2] à l'usage des Barbares de l'intérieur. Mon nom est Josèphe, fils de Matthias, Hébreu de nation[3][3], originaire de Jérusalem, prêtre : aux débuts j'ai moi-même pris part à la guerre contre les Romains ; les événements ultérieurs, j'y ai assisté par contrainte.

2- Quand se produisit[4][4] 3 le grand mouvement dont je viens de parler, les affaires des Romains étaient malades : chez les Juifs, le parti révolutionnaire profita de ces temps troublés pour se soulever[5][5], jouissant alors de la plénitude de ses forces et de ses ressources ; tel était l'excès des désordres, que les uns conçurent l'espoir de conquérir l'Orient, les autres la crainte d’en être dépouillés. En effet, les Juifs espérèrent que tous ceux de leur race, habitant au delà de l'Eu­phrate, se révolteraient avec eux : d'autre part, les Romains étaient inquiets de l'attitude des Gaulois, leurs voisins ; la Germanie[6][6] de­meurait point en repos. Après la mort de Néron, la confusion régnait partout, beaucoup, alléchés par les circonstances, aspiraient au principat ; la soldatesque, séduite par l'espoir du butin, ne rêvait que de changements. - J'ai donc pensé que, s'agissant d'événements si considérables, il était absurde de laisser la vérité s'égarer. Alors que les Parthes, les Babyloniens, les Arabes les plus éloignés, nos compa­triotes habitant au delà de l'Euphrate, les Adiabéniens savent exactement, grâce à mes recherches, l'origine de la guerre, les péripéties les douloureuses qui en marquèrent le cours, enfin le dénouement, il ne faut pas que, en revanche, les Grecs et ceux des Romains qui n'ont pas pris part à la campagne continuent à ignorer tout cela parce qu'ils n'ont rencontré que flatteries ou fictions.

3. Et cependant on ose donner le titre d'histoires à ces écrits qui, à mon avis, non seulement ne racontent rien de sensé. mais ne répondent pas même à l'objet de leurs auteurs. Voilà, en effet, des écrivains, qui. voulant exalter la grandeur des Romains, ne cessent de calomnier et de rabaisser les Juifs : or, je ne vois pas en vérité comment paraîtraient grands ceux qui n’ont vaincu que des petits. Enfin, ils n’ont égard ni à la longue durée de la guerre, ni aux effectifs considérables de cette armée romaine, qui peina durement, ni à la gloire des chefs, dont les efforts et les sueurs devant Jérusalem, Si l'on rabaisse l'importance de leur succès, tombent eux-mêmes dans le mépris.

4. Cependant je ne me suis pas proposé de rivaliser avec ceux qui exaltent la gloire des Romains en exagérant moi-même celle de mes compatriotes : je rajoute exactement les faits accomplis par les uns et par les autres : quant à l'appréciation des événements, je ne pourrai m'abstraire de mes propres sentiments, ni refuser libre cours à ma douleur pour gémir sur les malheurs de ma patrie. Que ce sont, en effet, les factions domestiques qui l'ont détruite, que ce sont les tyrans des Juifs qui ont attiré sur le Temple saint le bras des Romains, contraints et forcés, et les ravages de l'incendie, c’est ce dont Titus César, auteur de cette dévastation, portera lui-même témoi­gnage, lui qui, pendant toute la guerre, eut pitié de ce peuple garrotté par les factieux, lui qui souvent différa volontairement la ruine de la ville, et, en prolongeant le siège, voulut fournir aux coupables l'oc­casion de se repentir. On pourra critiquer les accusations que je dirige contre les tyrans et leur séquelle de brigands, les gémissements que je pousse sur les malheurs de ma patrie ; on voudra bien pourtant pardonner à ma douleur, fût-elle contraire à la loi du genre historique. Car de toutes les cités soumises aux Romains, c'est la nôtre qui s'est élevée au plus haut degré de prospérité pour retomber dans le plus profond abîme de malheur. En effet, toutes les catastrophes enregistrées depuis le commencement des siècles me paraissent, par comparaison, inférieures aux nôtres[7][7], et comme ce n'est pas l'étranger qui est responsable de ces misères, il m'a été impossible de retenir nies plaintes. Ai-je affaire à un critique inflexible envers l'attendrisse­ment? Qu'il veuille bien alors faire deux parts de mon ouvrage mettre sur le compte de l'histoire les faits, et sur celui de l'historien les larmes.

5. Maintenant, comment ne pas blâmer ces Grecs diserts qui, trou­vant dans l’histoire contemporaine une série d'événements dont l'importance éclipse complètement celle des guerres de l'antiquité, ne s'érigent pas moins en juges malveillants des auteurs appliqués à l'étude de ces faits, - auteurs aussi inférieurs a leurs critiques par l'éloquence que supérieurs par le jugement - tandis qu'eux-mêmes s'appliquent à récrire l'histoire des Assyriens et des Mèdes sous prétexte que les anciens écrivains l'ont médiocrement racontée? Et pourtant ils le cèdent à ces derniers aussi bien sous le rapport du talent que sous celui de la méthode: car les anciens, sans exception, se sont attachés à écrire l'histoire de leur propre temps, alors que la connaissance directe qu'ils avaient des événements donnait à leur récit la clarté de la vie, alors qu'ils savaient qu'ils se déshonoreraient en altérant la vérité devant un public bien informé. En réalité, livrer à la mémoire des hommes des faits qui n'ont pas encore été racontés rassembler pour la postérité les événements contemporains, est une entreprise qui mérite a coup sûr la louange et l'estime; le vrai travailleur, ce n'est pas celui qui se contente de remanier l'économie et le plan de l'ouvrage d'un autre, mais celui qui raconte des choses inédites et compose avec une en­tière originalité tout un corps d'histoire. Pour moi, quoique étranger je n'ai épargné ni dépenses ni peines pour cet ouvrage, où j'offre aux Grecs et aux Romains le souvenir de faits mémorables ; tandis que les Grecs de naissance, si prompts à ouvrir leur bouche et à délier leur langue quand il s'agit de gains et de procès, s'agit-il, au con­traire, d'histoire, où il faut dire ta vérité et réunir les faits au prix de grands efforts, les voilà muselés et abandonnant à des esprits mé­diocres, mal informés, le soin de consigner les actions des grands capitaines. Apportons donc cet hommage à la vérité historique, puisque les Grecs la négligent.

6. L'histoire ancienne des Juifs, qui ils étaient et comment ils émi­grèrent d'Égypte, les pays qu'ils parcoururent dans leur marche errante, les lieux qu'ils occupèrent ensuite, et comment ils en furent déportés, tout ce récit je l'ai jugé inopportun à cette place, et d'ail­leurs superflu, car, avant moi, beaucoup de Juifs ont raconté exactement l'histoire de nos pères, et quelques Grecs ont fait passer dans leur langue ces récits, sans altérer sensiblement la vérité[8][8]. C'est donc à l'endroit où cesse le témoignage de ces historiens et de nos pro­phètes que je fixerai le début de mon ouvrage. Parmi les événements qui suivent je traiterai avec le plus de détail et de soin possibles ceux de la guerre dont je fus témoin; quant a ceux qui précèdent mon temps, je me contenterai d'une esquisse sommaire.

7. C'est ainsi que je raconterai brièvement comment Antiochus, surnommé Épiphane, après s’être emparé de Jérusalem par la force, occupa la ville trois ans et six mois jusqu'a ce qu'il fut chassé du pays par les fils d'Asmonée : ensuite, comment les descendants des Asmonéens, se disputant le trône, entraînèrent dans leur querelle les Romains et Pompée : comment Hérode, fils d’Antipater, mit fin à leur dynastie avec le concours de Sossius : comment le peuple, après la mort d’Hérode, fut livré à la sédition sous le principat d'Auguste à Rome. Quintilius Varus étant gouverneur du pays ; comment la guerre éclata la douzième année du principat de Néron, les événements qui se succédèrent sous le gouvernement Cestius, les lieux que dans leur premier élan les Juifs occupèrent de vive force.

8. Je dirai ensuite comment ils fortifièrent les villes voisines : comment Néron,  ému des revers de Ceslius et craignant une ruine complète de l’empire, chargea Vespasien de la conduite de la guerre ; comment celui-ci, accompagné de l’aîné de ses fils, envahit le territoire des Juifs ; avec quels effectifs, romains ou alliés, il se répandit dans toute la Galilée[9][9] ; comment il occupa les villes de cette province, les unes par force, les autres par composition. En cet endroit de mon livre viendront des renseignements sur la belle discipline des Romains à la guerre, sur l’entraînement de leurs légions, puis sur l’étendue et la nature des deux Galilées, les limites de la Judée et les particularités de ce pays, les lacs, les sources qu’on y trouve ; enfin, pour chaque ville, je raconterai les misères de ceux qui y furent pris, le tout avec exactitude, selon ce que j’ai vu ou souffert moi-même. Car je ne cacherai rien de mes propres infortunes, puisqu’aussi bien je m’adresse à des gens qui les connaissent.

9. Je raconte ensuite comment, au moment où déjà la situation des Juifs périclitait, Néron mourut, et Vespasien, qui avançait vers Jérusalem, en fut détourné pour aller occuper la dignité impériale ; j’énumère les présages qu’il obtint à ce sujet , les révolutions de Rome, les soldats le saluant malgré lui du titre d’empereur, puis, quand il s’est rendu en Égypte pour mettre ordre dans l'empire, la Judée en proie aux factions, des tyrans surgissant et luttant les uns contre les autres,

10. Je montre alors Titus quittant l'Égypte et envahissant une seconde fois notre contrée ; j'explique comment il rassembla ses troupes, en quels lieux, en quel nombre ; dans quel état à son ar­rivée, la discorde avait mis la ville ; toutes les attaques de Titus, tous ses travaux d'approche, et, d'autre part, la triple enceinte de nos murailles, leurs dimensions, la force de notre ville, la disposition de l’enceinte sacrée et du Temple, leurs mesures et celles de l'autel, le tout avec exactitude ; je décris quelques rites usités dans nos fêtes, les sept degrés de la pureté[10][10], les fonctions des prêtres, leurs vêtements et cieux du grand pontife, enfin le sanctuaire du Temple, le tout sans rien omettre, sans rien ajouter aux détails pris sur le fait.

11. Je dépeins ensuite la cruauté des tyrans contre des compatriotes, contrastant avec les ménagements des Romains a l'égard d'étrangers ; je raconte combien de fois Titus, désirant sauver la ville et le Temple, invita les factions à traiter. Je classerai les souffrances et les misères du peuple, provenant soit de la guerre, soit des séditions, soit de la famine, et qui finirent par les réduire à la captivité. Je n’omettrai ni les mésaventures des déserteurs, ni les supplices infligés aux prisonniers ; je raconterai le Temple incendié malgré César, quels objets sacrés furent arrachés des flammes, la prise de la ville entière, les signes et les prodiges qui précédèrent cet événement ; la capture des tyrans, le grand nombre des captifs vendus à l'encan, les destinées si variées qu’ils rencontrèrent ; puis la manière dont les Romains étouffèrent les dernières convulsions de cette guerre et démolirent les remparts des forteresses, Titus parcourant toute la contrée pour l’organiser, enfin son départ pour l’Italie et son triomphe.

12. Tel est l’ensemble des événements que je compte raconter et embrasser dans sept livres. Je ne laisserai à ceux qui connaissent les faits et qui ont assisté à, la guerre aucun prétexte de blâme ou d'ac­cusation, - je parle de ceux qui cherchent dans l'histoire la vérité, et non le plaisir. Et je commencerai mon récit par où j'ai commencé le sommaire[11][11] qu'on vient de lire.

 

LIVRE IER

I

1. Dissensions entre nobles juifs. Antiochus Epiphane prend Jérusalem et interrompt le culte des sacrifices. - 2-3. Persécution religieuse. Soulèvement de Mattathias. - 4-6. Exploits et mort de Judas Macchabée.

1[12][12]. La discorde s'éleva parmi les notables juifs, dans le temps où Antiochus Épiphane disputait la Cœlé-Syrie à Ptolémée, sixième du nom. C'était une querelle d'ambition et de pouvoir, aucun des person­nages de marque ne pouvant souffrir d’être subordonné à ses égaux. Onias, un des grands-prêtres, prit le dessus et chassa de la ville les fils de Tobie : ceux-ci se réfugièrent auprès d’Antiochus et le suppliè­rent de les prendre pour guides et d'envahir la Judée. Le roi, qui depuis longtemps penchait vers ce dessein, se laisse persuader et, à la tête d'une forte armée, se met en marche et prend d'assaut la ville[13][13] ; il y tue un grand nombre des partisans de Ptolémée, livre la ville sans restriction au pillage de ses soldats, et lui-même dépouille le Temple et interrompt durant trois ans et six mois la célébration solennelle des sacrifices quotidiens[14][14]. Quant au grand-prêtre Onias, réfugié auprès de Ptolémée, il reçut de ce prince un territoire dans le nome d'Héliopolis : là il bâtit une petite ville le plan de Jérusalem et un temple semblable au notre ; nous reparlerons de ces évènements en temps et lieu[15][15].

2. Antiochus ne se contenta pas d'avoir pris la ville contre toute espérance, pillé et massacré à plaisir ; entraîné par la violence de ses passions, par le souvenir des souffrances qu'il avait endurées pen­dant le siège, il contraignit les Juifs, au mépris de leurs lois nationales, à laisser leurs enfants incirconcis et à sacrifier des porcs sur l'autel. Tous désobéissaient à ces prescriptions, et les plus illustres furent égorgés. Bacchidès, qu’Antiochus avait envoyé comme gouverneur militaire[16][16], exagérait encore par cruauté naturelle les ordres impies du prince ; il ne s’interdit aucun excès d'illégalité, outrageant individuellement les citoyens notables et faisant voir chaque jour à la nation toute entière l'image d'une ville captive, jusqu'à ce qu'enfin l'excès même de ses crimes excitât ses victimes à oser se défendre.

3[17][17]. Un prêtre, Matthias[18][18], fils d'Asamonée, du bourg de Modéin, prit les armes avec sa propre famille, - il avait cinq fils - et tua Bacchidès[19][19] à coups de poignard ; puis aussitôt, craignant la multitude des garnisons ennemies, il s'enfuit dans la montagne[20][20]. Là beaucoup de gens du peuple se joignirent à lui ; il reprit confiance, redes­cendit dans la plaine, engagea le combat, et battit les généraux d'An­tiochus, qu'il chassa de la Judée. Ce succès établit sa puissance ; reconnaissants de l'expulsion des étrangers, ses concitoyens l'élevèrent au principat ; il mourut en laissant le pouvoir a Judas, l'aîné de ses fils[21][21].

4[22][22]. Celui ci, présumant qu'Antiochus ne resterait pas en repos, recruta des troupes parmi ses compatriotes. Et, le premier de sa nation, fit alliance avec les Romains[23][23]. Quand Epiphane envahit de nouveau le territoire juif[24][24], il le repoussa en lui infligeant 1111 grave échec. Dans la chaleur de sa victoire, il s'élança ensuite contre la garnison de la ville qui n'avait pas encore été expulsée. Chassant les soldats étrangers de la ville haute, il les refoula dans la ville basse, dans celte partie de Jérusalem qu'on nommait Acra. Devenu maître du sanc­tuaire, il en purifia tout l'emplacement, l'entoura de murailles, fit fa-briquer de nouveaux vases sacrés et les introduisit dans le temple, pour remplacer ceux qui avaient été souillés, éleva un autre autel et recommença les sacrifices expiatoires[25][25], Tandis que Jérusalem re­prenait ainsi sa constitution sacrée, Antiochus mourut ; son fils An­tiochus hérita de son royaume et de sa haine contre les Juifs[26][26].

5[27][27]. Ayant donc réuni cinquante mille fantassins, environ cinq mille cavaliers et quatre-vingts éléphants[28][28], il s'élance à travers la Judée vers les montagnes. Il prit la petite ville de Bethsoura[29][29], mais près du lieu appelé Bethzacharia, où l'on accède par un défilé étroit, Judas, avec toutes ses forces, s'opposa à sa marche. Avant même que les phalanges eussent pris contact, Éléazar, frère de Judas, apercevant un éléphant, plus haut que tous les autres, portant une vaste tour et une armure dorée, supposa qu'il était monté par Antiochus lui-même ; il s'élance bien loin devant ses compagnons, fend la presse des ennemis, parvient jusqu'à l'éléphant ; mais comme il ne pouvait atteindre, en raison de la hauteur, celui qu'il croyait être le roi, il frappa la bête sous le ventre, fit écrouler sur lui cette masse et mourut écrasé. Il n'avait réussi qu'à tenter une grande action et à sacrifier la vie à la gloire, car celui qui montait l'éléphant était un simple particulier ; eût-il été Antiochus, l'auteur de cette audacieuse prouesse n'y eût gagné que de paraître chercher la mort dans la seule espérance d'un brillant succès. Le frère d'Éléazar vit dans cet événement le présage de l'issue du combat tout entier. Les Juifs, en effet, combattirent avec courage et acharnement ; mais l'armée royale, supérieure en nombre et favo­risée par la fortune, finit par l’emporter ; après avoir vu tomber un grand nombre des siens, Judas s'enfuit avec le reste dans la préfec­ture de Gophna[30][30], Quant à Antiochus, il se dirigea vers Jérusalem, y resta quelques jours, puis s'éloigna à, cause de la rareté des vivres, laissant dans la ville une garnison qu'il jugea suffisante, et emmenant le reste de ses troupes hiverner en Syrie.

6[31][31]. Après la retraite du roi, Judas ne resta pas inactif; rejoint par de nombreuses recrues de sa nation, il t'allia les soldats échappés à la défaite, et livra bataille près du bourg d'Adasa aux généraux d'Antio­chus[32][32]. Il fit, dans le combat, des prodiges de valeur, tua un grand nombre d'ennemis, mais périt lui-même[33][33]. Peu de jours après, son frère Jean tomba dans une embuscade des partisans d'Antiochus et périt également[34][34].

II

I. Principat de Jonathan. - 2. Principat de Simon. - 3-4, Jean Hyrcan contre son beau-frère Ptolémée. – 5. Jean Hyrcan et Antiochus Sidétés. – 6-8. Succès et mérites de Jean Hyrcan.

1[35][35]. Jonathas, son frère, qui lui succéda, sut se préserver des embûches des indigènes et affermit son pouvoir par son amitié avec les Romains ; il conclut aussi un accord avec le fils d'Antiochus[36][36]. Malgré tout, il ne put échapper à son destin. Car le tyran Tryphon, tuteur du fils d'Antiochus, et qui conspirait dès longtemps contre son pupille, s’efforçant de se débarrasser des amis du jeune roi, s'empara par trahison de Jonathas lorsque celui-ci, avec une suite peu nombreuse, fut venu a Ptolémaïs rencontrer Antiochus. Tryphon le charge de fers et part en campagne contre la Judée ensuite, repoussé par Simon, frère de Jonathas et furieux de sa défaite, il met à mort son captif[37][37].

2[38][38]. Simon, qui conduisit les affaires avec énergie, s'empara de Gazara, de Joppé, de Jamnia, villes du voisinage, et rasa la citadelle (Acra), après avoir réduit la garnison a capituler. Puis il se fit l'allié d'Antiochus[39][39] contre Tryphon, que le roi assiégeait dans la ville de Dora avant de partir pour son expédition contre les Mèdes. Pourtant, il eut beau collaborer a la perte de Tryphon[40][40], il ne réussit pas a conjurer l'avidité du roi ; car Antiochus, peu de temps après, envoya Cendébée, son général, avec une armée pour ravager la Judée et s'emparer de Simon. Celui-ci, malgré sa vieillesse, commença la guerre avec une ardeur juvénile ; il envoya en avant ses fils avec les hommes les plus vigoureux contre le général ennemi ; lui-même, prenant une partie des troupes, attaqua sur un autre point. Il posta a diverses reprises des embuscades dans les montagnes et obtint l'a­vantage dans tous les engagements. Après ce brillant succès, il fut proclamé grand-prêtre et délivra les Juifs de la domination des Macé­doniens, qui pesait sur eux depuis cent soixante-dix ans[41][41].

3[42][42]. Il mourut lui-même dans des embûches que lui dressa au cours d'un festin son gendre Ptolémée. Le meurtrier retint prisonniers la femme et deux des fils de Simon, et envoya des gens pour tuer le troisième, Jean, surnommé Hyrcan. Le jeune homme, prévenu de leur approche, se hâta de gagner la ville, ayant toute confiance dans le peuple, qui gardait le souvenir des belles actions de ses ancêtres et haïssait les violences de Ptolémée. Cependant Ptolémée se hâta d'en­trer lui aussi par une autre porte ; mais il fut repoussé par le peuple, qui s'était empressé de recevoir Hyrcan. Il se retira aussitôt dans une des forteresses situées au-dessus de Jéricho, nommée Dagon. Hyrcan, succédant à son père dans la grande-prêtrise, offrit un sacrifice à Dieu, puis se lança à la' poursuite de Ptolémée pour délivrer sa mère et ses frères.

4. Il assiégea la forteresse, mais, supérieur sur tous les points, il se laissa vaincre par son bon naturel. Lorsque Ptolémée se trouvait vivement pressé, il faisait conduire sur la muraille, en un endroit bien visible, la mère et les frères d'Hyrcan, les maltraitait et menaçait de les précipiter en bas si Hyrcan ne s'éloignait sur-le-champ. Devant ce spectacle, la colère d'Hyrcan cédait à la pitié et à la crainte. Mais sa mère, insensible aux outrages et aux menaces de mort, tendait les bras vers lui et le suppliait de ne pas se laisser fléchir par la vue de l'indigne traitement qu'elle endurait, au point d’épargner cet impie : elle préférait à l'immortalité même la mort sous les coups de Ptolémée, pourvu qu'il expiât tous les crimes qu'il avait commis contre leur maison. Jean, quand il considérait la constance de sa mère et entendait ses prières, ne songeait plus qu’à l'assaut ; mais quand il la voyait frapper et déchirer, son cœur s'amollissait, et il était tout entier à sa douleur. Ainsi le siège traîna en longueur, et l'année de repos survint ; car tous les sept ans les Juifs consacrent une année à l'inaction comme ils font du septième jour de la semaine. Ptolémée, délivré alors du siège, tua la mère et les frères de Jean et s'enfuit auprès de Zénon, surnommé Cotylas, tyran de Philadelphie.

5[43][43]. Antiochus, irrité du mal que lui avait causé Simon, fit une ex­pédition en Judée, se posta devant Jérusalem et y assiégea Hyrcan. Celui-ci fit ouvrir le tombeau de David, le plus riche des rois, en tira une somme de plus de trois mille talents[44][44] et obtint d'Antiochus, au prix de trois cents talents, qu'il levât le siège ; avec le reste de cet argent, il commença à payer des troupes mercenaires qu'il fut le premier des Juifs a entretenir.

6[45][45]. Plus tard, Antiochus, parti en guerre contre les Mèdes, fournit à Hyrcan l'occasion d'une revanche. Celui-ci se jeta alors sur les villes de Syrie, pensant, comme ce fut le cas, qu'il les trouverait dépourvues de défenseurs valides. Il prit ainsi Médabé, Samaga et les villes voisines, puis Sichem et Garizim ; en outre, il soumit la race des Chuthéens, groupée autour du temple bâti à l'instar de celui de Jérusalem. Il s'empara encore de diverses villes d'Idumée, en assez grand nombre, notamment d'Adoréon[46][46] et de Marisa.

7[47][47]. Il s'avança jusqu'à la ville de Samarie, sur l'emplacement de laquelle est aujourd'hui Sébasté, bâtie par le roi Hérode. L'ayant investie de toutes parts, il en confia le siège à ses fils Aristobule et Antigone ; ceux-ci exercèrent une surveillance si rigoureuse que les habitants, réduits à une extrême disette, se nourrirent des aliments les plus répugnants. Ils appelèrent à leur secours Antiochus, sur­nommé Aspendios[48][48]. Celui-ci répondit volontiers à leur appel, mais fut vaincu par Aristobule. Poursuivi par les deux frères jusqu'à Scytho­polis, il se sauva ; ceux-ci, se retournant ensuite contre Samarie, renfermèrent de nouveau le peuple dans ses murs ; ils prirent la ville, la détruisirent et réduisirent les habitants en esclavage. Poussant leurs succès, sans laisser refroidir leur ardeur, ils s'avancèrent avec leur armée jusqu'à Scythopolis, firent des incursions sur son terri­toire et livrèrent au pillage tout le pays en deçà du mont Carmel.

8[49][49]. Les prospérités de Jean et de ses fils provoquèrent dans le peuple la jalousie, puis la sédition ; un grand nombre de citoyens, après avoir conspiré contre eux, continuèrent à s'agiter jusqu'au jour où leur ardeur les jeta dans une guerre ouverte, où les rebelles succombèrent. Jean passa le reste de sa vie dans le bonheur, et après avoir très sagement gouverné pendant trente-trois ans entiers[50][50], il mourut en laissant cinq fils. Il avait goûté la véritable félicité, et rien ne permit d'accuser la fortune à son sujet. Il fut le seul a réunir trois grands avantages : le gouvernement de sa nation, le souverain pontificat et le don de prophétie. En effet, Dieu habitait dans son cœur, si bien qu’il n'ignora jamais rien de l'avenir ; ainsi il prévit et annonça que ses deux fils aînés ne resteraient pas maîtres des affaires. Il vaut la peine de raconter leur fin et de montrer combien ils déchurent du bonheur de leur père.

III [51][51]

1. Avènement d’Aristobule. Ses premiers actes. - 2-4. Meurtre de son frère Antigone. - 5. Prédiction de Judas l'Essénien. - 6. Fin d'Aristobule.

1. Après la mort d'Hyrcan, Aristobule, l'aîné de ses fils, transforma le principat en royauté; il fut le premier à, ceindre le diadème, quatre cent soixante et onze ans[52][52] et trois mois après que le peuple, délivré de la captivité de Babylone, fut revenu en Judée. Parmi ses frères, il s'associa, avec des honneurs égaux aux siens, le puîné Antigone, pour lequel il paraissait avoir de l'affection ; les autres furent, par son ordre, emprisonnés et chargés de liens. Il fit enchaîner aussi sa mère, qui lui disputait le pouvoir et à qui Jean avait tout légué par testament ; il poussa la cruauté jusqu'à la faire mourir de faim dans sa prison.

2. Il fut puni de ces iniquités dans la personne de son frère Anti­gone qu'il aimait et avait associé à la royauté car il le tua lui aussi sur des calomnies que forgeaient de perfides courtisans. Tout d'abord Aristobule avait refusé toute créance à leurs propos, parce qu'il chéris­sait son frère et attribuait à l'envie la plupart de ces imputations. Mais un jour qu'Antigone revint d'une expédition en un brillant appareil pour assister à la fête solennelle ou l'on élève à Dieu des tabernacles, il se trouva qu'Aristobule était malade en ce temps là. Antigone, à la fin de la solennité, monta au Temple, entouré de ses hommes d'armes, avec la pompe la plus magnifique, et pria Dieu surtout pour son frère. Les méchants coururent alors auprès du roi, lui dépeignirent le cortège d’hoplites, l'assurance d'Antigone trop grande pour un sujet ; ils dirent qu'Antigone revenait avec une très nom­breuse armée pour mettre son frère à mort, qu'il ne se résignait pas à n'avoir que les honneurs de la royauté quand il pouvait obtenir le pouvoir lui-nième.

3. Peu à peu Aristobule ajouta foi malgré lui à ces discours. Préoccupé à la fois de ne pas dévoiler ses soupçons et de se prémunir contre un danger incertain, il fit poster ses gardes du corps dans un souterrain obscur - il demeurait dans la tour nommée d’abord Baris, depuis Antonia - et ordonna d'épargner Antigone, s'il était sans armes, de le tuer, s'il se présentait tout armé. Il envoya même vers lui pour l'avertir de ne pas prendre ses armes. Cependant la reine se concerta très malicieusement avec les perfides, à cette occa­sion : on persuada aux messagers de taire les ordres du roi et de dire, au contraire, à Antigone que son frère savait qu'il s'était procuré en Galilée de très belles armes et un équipement militaire que la maladie l'empêchait d'aller examiner tout le détail de cet appareil « mais, puisque tu es sur le point de partir, il aurait un très grand plaisir à te voir dans ton armure ».

4. En entendant ces paroles, comme il n'y avait rien dans les dispo­sitions de son frère qui pût lui faire soupçonner un piège, Antigone revêtit ses armes et partit comme pour une parade. Arrivé dans le passage obscur, appelé la tour de Straton, il y fut tué par les gardes du corps. Preuve certaine que la calomnie brise tous les liens de l'affection et de la nature, et qu'aucun bon sentiment n'est assez fort pour résister durablement a l'envie.

5. On admirera dans cette affaire la conduite d'un certain Judas, Essénien de race. Jamais ses prédictions n'avaient été convaincues d’erreur ou de mensonge. Quand il aperçut a cette occasion Anti­gone qui traversait le Temple, il s'écria, en s'adressant a ses familiers, - car il avait autour de lui un assez grand nombre de disciples - : « Hélas ! Il convient désormais que je meure, puisque l'esprit de vérité m'a déjà quitté et qu'une de mes prédictions se trouve démentie, Car il vit, cet Antigone, qui devait être tué aujourd’hui. Le lieu marqué pour sa mort était la tour de Straton : elle est a six cents stades d’ici, et voici déjà la quatrième heure du jour le temps écoulé rend impossible l'accomplissement de ma prophétie ». Cela dit, le vieillard resta livré a une sombre méditation ; mais bientôt on vint lui annoncer qu'Antigone avait été tué dans un souterrain appelé aussi tour de Straton, du même nom que portait la ville aujourd'hui appelée Césa­rée-sur-mer. C'est cette équivoque qui avait troublé le prophète.

6. Le remords de ce crime aggrava la maladie d'Aristobule. Il se consumait, l'âme sans cesse rongée par la pensée de son meurtre. Enfin cette immense douleur déchirant ses entrailles, il se mit à vomir le sang en abondance ; 0r, comme un des pages de service enlevait ce sang, la Providence divine voulut qu'il trébuchât au lieu où Antigone avait été égorgé et qu'il répandit sur les traces encore visibles de l'assassinat le sang du meurtrier. Les assistants poussèrent une grande clameur, croyant que le page avait fait exprès de répandre là sa sanglante libation. Le roi entend ce bruit et en demande la cause, et comme personne n'ose répondre, il insiste d'autant plus pour savoir. Enfin ses menaces et la contrainte arrachent la vérité. Alors, ses veux se remplissent de larmes, il gémit avec le peu de force qui lui reste et dit : « Ainsi donc je ne devais pas réussir à soustraire mes actions coupables à l’œil puissant de Dieu, et me voici poursuivi par un prompt châtiment pour le meurtre de mon propre sang. Jusques a quand, corps impudent, retiendras-tu mon âme, due a la malédiction d'un frère et d'une mère ? Jusques à quand leur distil­lerai-je mon sang goutte à goutte ? Qu'ils le prennent donc tout entier et que Dieu cesse de les amuser en leur offrant en libation des parcelles de mes entrailles ». En disant ces mots, il expira soudain après un règne qui n'avait duré qu’un an[53][53].

 IV

1. Avènement d'Alexandre Jannée. - 2-4. Premières guerres ; révolte des Juifs. - 5-6. Lutte contre Démétrius l’Intempestif. Atroces exécutions. - 7-8. Dernières guerres. Mort du roi.

1[54][54]. La veuve d’Aristobule[55][55] fit sortir de prison les frères du roi et mit sur le trône l'un d'eux. Alexandre, qui paraissait l'emporter par l'âge et la modération du caractère. Mais a peine arrivé au pouvoir, Alexandre tua l'un de ses frères qui visait au trône; le survivant, qui aimait a vivre loin des affaires publiques, fut traité avec honneur.

2[56][56]. Il livra aussi bataille à Ptolémée Lathyre, qui avait pris la ville d’Asochis ; il tua un grand nombre d'ennemis, mais la victoire resta du coté de Ptolémée. Quand celui-ci, poursuivi par sa mère Cléopâtre, s'en retourna en Égypte[57][57], Alexandre assiégea et prit Gadara et Ama­thonte, la plus importante des forteresses sises au-delà du Jourdain, et qui renfermait les trésors les plus précieux de Théodore, fils de Zénon. Mais Théodore, survenant à l'improviste, reprit ses biens, s'em­para aussi des bagages du roi et tua près de dix mille Juifs. Cepen­dant Alexandre ne se laissa pas ébranler par cet échec; il se tourna vers le littoral et y enleva Raphia, Gaza et Anthédon, ville qui reçut ensuite du roi Hérode le nom d'Agrippias.

3[58][58]. Après qu'il eut réduit ces villes en esclavage, les Juifs se soulevèrent à l'occasion d'une fête car c'est surtout dans les réjouissances qu’éclatent chez eux les séditions. Le roi n'eût pas, ce semble, triomphé de la révolte, sans l'appui de ses mercenaires. Il les recrutait parmi les Pisidiens et les Ciliciens ; car il n'y admettait pas de Syriens, à cause de leur hostilité native contre son peuple. Il tua plus de six mille insurgés, puis s'attaqua à l'Arabie ; il y réduisit les pays de Galaad et de Moab, leur imposa un tribut et se tourna de nouveau contre Amathonte. Ses victoires frappèrent de terreur Théodore ; le roi trouva la place abandonnée et la démantela.

4. Il attaqua ensuite Obédas, roi d'Arabie, qui lui tendit une embuscade dans la Gaulanitide ; il y tomba et perdit toute son armée, jetée dans un profond ravin et écrasée sous la multitude des chameaux. Alexandre se sauva de sa personne à Jérusalem, et la gravité de son désastre excita a la révolte un peuple qui depuis longtemps le haïssait. Cette fois encore, il fut le plus fort dans une suite de combats, en six ans, il fit périr au moins cinquante mille Juifs. Ses victoires, qui ruinaient son royaume, ne lui causaient d'ailleurs aucune joie ; il posa donc les armes et recourut aux discours pour tacher de ramener ses sujets. Ceux-ci ne l'en haïrent que davantage pour son repentir et l'inconstance de sa conduite. Quand il voulut en savoir les motifs et demanda ce qu'il devait faire pour les apaiser : « Mourir », lui répondirent-ils, et encore c'est à peine si, à ce prix, ils lui pardonneraient tout le mal qu'il leur avait fait. En même temps, ils invoquaient le secours de Démétrius surnommé l'Intempestif. L'espérance d'une plus haute fortune fit répondre ce prince avec empressement à leur appel ; il amena une armée, et les Juifs se joignirent à leurs alliés près de Sichem.

5[59][59]. Alexandre les reçut à la tête de mille cavaliers et de huit mille mercenaires à pied il avait encore autour de lui environ dix mille Juifs restés fidèles. Les troupes ennemies comprenaient trente mille cavaliers et quatorze mille fantassins[60][60]. Avant d’en venir aux mains, les deux rois cherchèrent par des proclamations à débaucher réciproquement leurs adversaires : Démétrius espérait gagner les mercenaires d'Alexandre, Alexandre les Juifs du parti de Démétrius. Mais comme ni les Juifs ne renonçaient à leur ressentiment, ni les Grecs à la foi jurée, il fallut enfin trancher la question par les armes. Démétrius l'emporta, malgré les nombreuses marques de force d'âme et de corps que donnèrent les mercenaires d'Alexandre. Cependant l'issue finale du combat trompa l'un et l'autre prince. Car Démétrius, vainqueur, se vit abandonné de ceux qui l'avaient appelé : émus du changement de fortune d'Alexandre, six mille Juifs le rejoignirent dans les montagnes où il s’était réfugié. Devant ce revirement, jugeant que dès lors Alexandre était de nouveau en état de combattre et que tout le peuple retournait vers lui, Démétrius se retira.

6. Cependant, même après la retraite de ses alliés, le reste de la multitude ne voulut pas traiter : ils poursuivirent sans relâche la guerre contre Alexandre, qui enfin, après en avoir tué un très grand nombre, refoula les survivants dans la ville de Bémésélis[61][61] ; il s'en empara et emmena les défenseurs enchaînés à Jérusalem. L'excès de sa fureur porta sa cruauté jusqu’au sacrilège. Il fit mettre en croix au milieu de la ville huit cents des captifs et égorger sous leurs yeux leurs femmes et leurs enfants ; lui-même contemplait ce spectacle en buvant, étendu parmi ses concubines. Le peuple fut saisi d'une teneur si forte que huit mille Juifs, de la faction hostile, s'enfuirent, la nuit suivante, du territoire de la Judée ; leur exil ne finit qu'avec la mort d'Alexandre. Quand il eut par de tels forfaits tardivement et à grand'peine assuré la tranquillité du royaume, il posa les armes.

7[62][62]. Son repos fut de nouveau troublé par les entreprises d'Antiochus, surnommé Dionysos, frère de Démétrius et le dernier des Séleucides. Comme ce prince partait en guerre contre les Arabes, Alexandre, effrayé de ce projet, tira un fossé profond entre les collines au-dessus d'Antipatris et la plage de Joppé ; devant le fossé il fit élever une haute muraille garnie de tours de bois, de manière à barrer le seul chemin praticable. Cependant il ne put arrêter Antiochus ; celui-ci incendia les tours, combla le fossé, et força le passage avec son armée ; toutefois ajournant la vengeance qu'il eût pu tirer de cette tentative d'obstruction, il s'avança à marches forcées contre les Arabes. Le roi des Arabes, se retirant d'abord vers des cantons plus favorables au combat, fit ensuite brusquement volte-face avec sa cavalerie, forte de dix mille chevaux, et tomba sur l'armée d'Antiochus en désordre. La bataille fut acharnée : tant qu’Antiochus vécut, ses troupes résistèrent, même sous les coups pressés des Arabes, qui les décimaient. Quand il tomba mort, après s’être exposé continuellement au premier rang pour soutenir ceux qui faiblissaient, la déroute devint générale. La plupart des Syriens succombèrent sur le champ de bataille ou dans la retraite les survivants se réfugièrent dans le bourg de Cana, mais, dépourvus de vivres, ils périrent, à l'exception d'un petit nombre.

8[63][63]. Sur ces entrefaites, les habitants de Damas, par haine de Ptolémée, fils de Mennéos, appelèrent Arétas[64][64] et l'établirent roi de Cœlé-Syrie. Celui-ci fit une expédition en Judée, remporta une victoire sur Alexandre et s'éloigna après avoir conclu un traité. De son côté, Alexandre s'empara de Pella et marcha contre Gerasa, convoitant de nouveau les trésors de Théodore. Il cerna les défenseurs par un triple retranchement et, sans combat, s'empara de la place. Il conquit encore Gaulana, Séleucie et le lieu dit « Ravin d'Antiochus » ; puis il s'empara de la forte citadelle de Gamala, dont il chassa[65][65] le gouverneur, Démétrius, objet de nombreuses accusations. Enfin il revint en Judée, après une campagne de trois ans. Le peuple l'accueillit avec joie à cause de ses victoires ; mais la fin de ses guerres fut le commencement de sa maladie. Tourmenté par la fièvre quarte, on crut qu'il vaincrait le mal en reprenant le soin des affaires. C'est ainsi que, se livrant à d'inopportunes chevauchées, contraignant son corps à des efforts qui dépassaient ses forces, il hâta son dernier jour. Il mourut dans l'agitation et le tumulte des camps, après un règne de vingt-sept ans[66][66].

V

1-2. Avènement d'Alexandra. Domination des Pharisiens. - 3. Persécution des conseillers de Jannée. Politique étrangère. – 4. Révolte d'Aristobule. Mort d'Alexandra.

1[67][67]. Alexandre légua le royaume à sa femme Alexandra, persuadé que les Juifs recevraient son autorité plus favorablement qu'aucune autre, parce que, très éloignée de sa cruauté, elle s'était opposée aux violences du roi, de manière à se concilier l'affection du peuple. Cet espoir ne fut pas trompé, et cette faible femme se maintint au pouvoir, grâce à sa réputation de piété. Elle observait, en effet, exactement, les traditions nationales et ôtait leur charge à ceux qui transgressaient les lois religieuses. Des deux fils qu'elle avait eus d'Alexandre, elle éleva l'aîné, Hyrcan, à la dignité de grand-prêtre, en considération de son âge, et aussi de son caractère, trop indolent pour s'immiscer dans les affaires d'État ; quant au cadet, Aristobule, tempérament bouillant, elle le retint dans une condition privée.

2. On vit collaborer à son gouvernement les Pharisiens, secte juive qui passe pour être la plus pieuse de toutes et pour interpréter les lois avec le plus d'exactitude. Alexandra leur accorda un crédit particulier dans son zèle passionné pour la divinité. Mais bientôt les Pharisiens s'insinuèrent dans l'esprit confiant de cette femme et gouvernèrent toutes les affaires du royaume, bannissant ou rappelant, mettant en liberté ou en prison selon ce qui leur semblait bon. D'une façon générale, les avantages de la royauté étaient pour eux, les dépenses et les dégoûts pour Alexandra. Elle était d'ailleurs habile à conduire les affaires les plus importantes ; par des levées de troupes continuelles elle parvint à doubler l'effectif de l'armée et recruta des troupes mercenaires en grand nombre, destinées non seulement à tenir en bride son propre peuple, mais encore a se faire craindre des princes étrangers. Cependant, Si elle était la maîtresse des autres, les Pharisiens étaient ses maîtres à leur tour.

3. C'est ainsi qu'ils firent mourir un homme de marque, Diogène, qui avait été l'ami d'Alexandre ; ils l'accusaient d'avoir conseillé au roi la mise en croix des huit cents Juifs. Ils pressaient aussi Alexandra de frapper d'autres notables qui avaient excité le prince contre ces rebelles. Et comme elle cédait toujours, par crainte religieuse, ils tuaient ceux qu'ils voulaient. Les plus éminents des citoyens, ainsi menacés, cherchèrent un refuge auprès d'Aristobule. Celui-ci conseilla à sa mère d'épargner leur vie en considération de leur rang, mais de les bannir de la cité, si elle les croyait fautifs. Les suspects obtinrent ainsi la vie sauve et se dispersèrent dans le pays[68][68]. Cependant Alexandra envoya une armée à Damas, sous prétexte que Ptolémée continuait à pressurer la ville ; l’expédition revint sans avoir rien accompli de remarquable. D'autre part, elle gagna par une convention et des présents. Tigrane, roi d'Arménie, qui campait avec ses troupes devant Ptolémaïs et y assiégeait Cléopâtre[69][69]. Il se hâta de partir, rappelé par les troubles de son royaume, où Lucullus venait de faire invasion.

4. Sur ces entrefaites Alexandra tomba malade, et Aristobule, le plus jeune de ses fils, saisit l'occasion avec ses amis, qui étaient nombreux et tout dévoués à sa personne, en raison de son naturel ardent. Il s'empara de toutes les places-fortes et, avec l’argent qu'il y trouva, recruta des mercenaires et se proclama roi. Les plaintes d’Hyrcan émurent la compassion de sa mère, qui enferma la femme et les fils d’Aristobule dans la tour Antonia ; c'était une citadelle adjacente au flanc nord du temple, nommée autrefois Baris ; comme je l'ai déjà dit[70][70], et qui changea de nom au temps de la suprématie d'Antoine, comme Auguste Sébastos et Agrippa donnèrent leur nom aux villes de Sébasté et d'Agrippias. Cependant avant d'avoir eu le temps de faire expier à Aristobule la déposition de son frère, Alexandra mourut après un règne de neufs années[71][71].

VI

1. Hyrcan II abdique en faveur d’Aristobule II. - 2-3. Antipater et Arétas cherchent à rétablir Hyrcan. Intervention de Scaurus . - 4-6. Négociations des deux frères avec Pompée. Sa marche sur Jérusalem.

1[72][72]. Hyrcan était l'héritier universel de sa mère, qui lui avait même de son vivant remis le sceptre ; mais il était bien inférieur à Aristobule par la capacité et le courage. Dans la bataille livrée à Jéricho pour décider de l'empire, Hyrcan fut abandonné par la plupart de ses soldats, qui passèrent du côté d'Aristobule ; avec ceux qui lui restèrent il courrut chercher un refuge dans la tour Antonia. Il y trouva de précieux otages de son salut, la femme et les et les enfants d’Aristobule ; mais avant d'en venir à des maux irréparables, les deux frères se réconcilièrent à condition qu'Aristobule exercerait la royauté, et que Hyrcan renonçant au pouvoir jouirait des honneurs dus au frère du roi. Cet accord se fit dans le Temple, en présence du peuple ; ils s'embrassèrent affectueusement et échangèrent leurs demeures ; Aristobule s'établit au palais, et Hyrcan dans la maison d'Aristobule.

2[73][73]. Tous les adversaires d'Aristobule furent frappés de crainte devant son triomphe inattendu, mais surtout Antipater, qu'une haine profonde séparait de lui depuis longtemps. Iduméen de naissance, l'éclat de ses ancêtres, ses richesses et d'autres avantages lui donnaient le premier rang dans sa nation. Il persuada Hyrcan de chercher un refuge auprès du roi d'Arabie, Arétas, pour revendiquer ensuite le pouvoir ; en même temps il pressa Arétas d'accueillir Hyrcan et de le rétablir sur le trône ; sans cesse il dénigrait le caractère d'Aristobule et lui faisait l'éloge d'Hyrcan ; ne convenait-il pas au souverain d'un si brillant royaume de prendre en main la défense des opprimés ? or, c’était bien un opprimé, puisqu'il était dépouillé d'un trône que lui conférait son droit d'aînesse. Après avoir ainsi travaillé l'un et l'autre, Antipater, une nuit, enlève Hyrcan de Jérusalem et s'évade avec lui ; courant sans relâche, il parvient jusqu'à la ville de Pétra, capitale du royaume d'Arabie. Là, il remet Hyrcan aux mains d'Arétas et, à force de prières et de présents, il gagne ce prince et le décide à fournir les forces nécessaires pour rétablir Hyrcan. Arétas arma, tant fantassins que cavaliers, cinquante mille hommes[74][74]. Aristobule ne put résister ; vaincu dès la première rencontre, il s’enferma dans Jérusalem. La ville allait être emportée de vive force, lorsque Scaurus, général romain, survenant dans cette situation critique, fit lever le siège. Envoyé d'Arabie en Syrie par le grand Pompée, qui était alors en guerre avec Tigrane, il avait atteint Damas, où il trouva Metellus et Lollius qui venaient de s'en emparer[75][75], il les fit partir, et, apprenant les événements de Judée, se rendit en toute hâte dans ce pays pour profiter d'une telle aubaine.

3. Quand il fut arrivé sur le territoire juif, les deux frères lui adressèrent aussitôt des députés, chacun d'eux implorant son secours. Trois cents talents[76][76], offerts par Aristobule, l’emportèrent sur la justice ; à peine Scaurus les eut-il reçus qu’il envoya un héraut à Hyrcan et aux Arabes, les menaçant, s’ils ne levaient pas le siège, de la colères des Romains et de Pompée. Arétas, frappé de terreur, évacua la Judée et se retira à Philadelphie, pendant que Scaurus retournait à Damas. Aristobule, non content de son propre salut, ramassa toutes ses troupes, poursuivit les ennemis, les attaqua non loin du lieu dit Papyrôn, et en tua plus de six mille ; parmi les morts se trouvait le frère d'Antipater, Phallion.

4[77][77]. Privés du secours des Arabes, Hyrcan et Antipater tournèrent leurs espérances du côté opposé. Quand Pompée, abordant la Syrie, fut arrivé à Damas[78][78], ils cherchèrent un refuge auprès de lui ; outre des présents[79][79], ils apportaient encore pour leur défense les mêmes raisons dont ils s'étaient servis auprès d’Arétas, suppliant Pompée de détester la violence d'Aristobule et de ramener sur le trône celui que son caractère et son âge en rendaient digne. Cependant Aristobule ne montra pas moins d'empressement ; le succès de ses dons à Scaurus lui donnait confiance, et il parut devant Pompée dans l'appareil le plus magnifiquement royal. Toutefois, méprisant la bassesse et ne souffrant pas de se laisser imposer, même par intérêt, une servilité indigne de son rang, il partit brusquement de la ville de Dion[80][80].

5. Irrité de cette conduite et cédant aux supplications d'Hyrcan et de ses amis, Pompée marcha en hâte contre Aristobule, prenant avec lui les troupes romaines et un fort contingent d'auxiliaires syriens. Il avait dépassé Pella et Scythopolis et atteint Corées, où commence le territoire de Judée pour ceux qui se dirigent vers l'intérieur, lorsqu'il apprit qu'Aristobule s'était enfui à Alexandrion, place somptueusement fortifiée et située sur une haute montagne ; il lui envoya par des messagers l'ordre d'en descendre. Aristobule, devant cette invitation trop impérieuse, était disposé à risquer le combat plutôt que d'obéir, mais il voyait la multitude effarée, ses amis le pressaient de considérer la puissance invincible des Romains. Il se laissa persuader et descendit auprès de Pompée ; puis, après avoir justifié longuement devant lui son titre royal, il remonta dans son château. Il en sortît une seconde fois sur l'invitation de son frère, plaida sa cause contradictoirement avec lui, puis repartit sans que Pompée y mît obstacle. Balancé entre l'espérance et la crainte, tantôt il descendait dans l'espoir d'émouvoir Pompée et de le décider à lui livrer le pouvoir, tantôt il remontait dans sa citadelle, craignant de ruiner son propre prestige. Enfin Pompée lui intima l'ordre d'évacuer ses forteresses, et comme il savait qu'Aristobule avait enjoint aux gouverneurs de n'obéir qu'a des instructions écrites de sa main, il le contraignit de signifier à chacun d'eux un ordre d'évacuation ; Aristobule exécuta ce qui lui était prescrit, mais, pris d'indignation, il se retira a Jérusalem pour préparer la guerre contre Pompée.

6. Alors celui-ci, sans lui laisser de temps pour ses préparatifs, le suivit à la piste. Ce qui hâta encore plus sa marche, ce fut la nouvelle de la mort de Mithridate ; il l'apprit près de Jéricho, la contrée la plus fertile de toute la Judée, qui produit en abondance le palmier et le baumier ; pour recueillir le baume, on pratique dans les troncs avec des pierres tranchantes des incisions qui le laissent distiller goutte à goutte. Après avoir campé dans cette localité une seule nuit, Pompée dès l'aurore s'avança rapidement contre Jérusalem. Epouvanté à son approche, Aristobule se présente en suppliant, et par la promesse qu'il lui fait de livrer la ville et sa propre personne, il adoucit la colère de Pompée. Cependant il ne put exécuter aucun de ses engagements, car lorsque Gabinius, envoyé pour prendre livraison de l'argent, se présenta, les partisans d'Aristobule refusèrent même de l'admettre dans la ville.

VII

1-3.      Siège de Jérusa1em par Pompée. - 4-6. Prise du Temple et massacres. Hyrcan redevient grand-prêtre. La Judée tributaire. - 7. Distribution des territoires enlevés aux Juifs. Aristobule emmené captif à Rome.

1[81][81]. Indigné de ces procédés, Pompée retint sous bonne garde Aristobule et se dirigea vers la ville pour examiner de quel côté il pouvait l'attaquer. Il observa que la solidité des murailles les rendait inabordables, qu'elles étaient précédées d’un ravin d'une profondeur effrayante, que le Temple ceint par ce ravin était lui-même très solidement fortifié et pouvait fournir, après la prise de la ville, une seconde ligne de défense aux ennemis.

2. Pendant que son indécision se prolongeait, la sédition éclata dans Jérusalem ; les partisans d'Aristobule voulaient combattre et délivrer le roi, ceux d'Hyrcan conseillaient d'ouvrir les portes à Pompée ; ce dernier parti était grossi par la crainte qu'inspirait le bel ordre de l'armée romaine. Le parti d'Aristobule, ayant le dessous, se retira dans le Temple, coupa le pont qui le joignait à la ville et se prépara à lutter jusqu'au dernier souffle. Le reste de la population reçut les Romains dans la ville et leur livra le palais royal. Pompée envoya des troupes pour l'occuper, sous la conduite d'un de ses lieutenants, Pison ; celui-ci distribua des postes dans la ville, et comme il ne put, par ses discours, amener à composition aucun de ceux qui s'étaient réfugiés dans le Temple, il disposa pour l'attaque tous les lieux d'alentour ; dans ce travail Hyrcan et ses amis l'assistèrent avec zèle de leurs conseils et de leurs bras.

3. Pompée lui-même combla sur le flanc Nord le fossé et tout le ravin, en faisant apporter des matériaux par l'armée. Il était difficile de remplir cette immense profondeur, d'autant plus que les Juifs, du haut du Temple, s'efforçaient par tous les moyens d'écarter les travailleurs. Les efforts des Romains fussent restés infructueux, si Pompée n'avait profité du septième jour de la semaine, ou, par religion, les Juifs s’abstiennent de tout travail manuel ; il parvint ainsi à élever le remblai, en interdisant cependant aux soldats tout acte d'hostilité ouverte, car le jour dit Sabbat, les Juifs ont le droit de défendre leur vie, mais rien de plus. Le ravin une fois comblé, Pompée dressa sur le remblai de hautes tours, fit avancer les machines amenées de Tyr, et les essaya contre les murailles. Des balistes faisaient reculer ceux qui d'en haut s'opposaient aux progrès des Romains. Cependant les tours des assiégés, qui étaient, dans ce secteur, d'une grandeur et d'un travail remarquables, résistèrent très longtemps.

4. Pendant que les Romains supportaient des fatigues épuisantes, Pompée eut occasion d'admirer en général l'endurance des Juifs et surtout la constance avec laquelle ils ne négligeaient aucun détail du culte, même enveloppés d'une grêle de traits. Comme si une paix profonde régnait dans la cité, les sacrifices, les purifications de chaque jour, tous les détails du culte s'accomplissaient exactement en l'honneur de Dieu ;i le jour même de la prise du Temple, quand on les massacrait auprès de l'autel, les Juifs n'interrompirent pas les cérémonies journalières prescrites par la loi. Ce fut le troisième mois du siège[82][82] que les Romains, ayant réussi à grand’peine à renverser une des tours, s'élancèrent dans le Temple. Le premier qui osa franchir le mur fut le fils de Sylla, Faustus Cornelius ; après lui vinrent deux centurions, Furius et Fabius. Suivis chacun de leur troupe, ils cernèrent de toutes parts les Juifs et les taillèrent en pièces, soit qu'ils cherchassent un refuge dans l'enceinte sacrée, soit qu'ils opposassent quelque résistance.

5. Alors bon nombre de prêtres, voyant les ennemis s'élancer le glaive à ta main, demeurèrent impassibles dans l'exercice de leur ministère et se laissèrent égorger, tandis qu'ils offraient les libations et l'encens ; ils mettaient ainsi le culte de la divinité au-dessus de leur propre salut. La plupart furent massacrés par leurs concitoyens de la faction adverse ou se jetèrent en foule dans les précipices ; quelques-uns, se voyant perdus sans ressources, brûlèrent dans leur fureur les constructions voisines de l'enceinte et s'abîmèrent dans les flammes. Il périt en tout douze mille Juifs; les Romains eurent très peu de morts, mais un assez grand nombre de blessés.

6. Dans ce déluge de calamités, rien n'affligea aussi vivement la nation que de voir dévoilé au regard des étrangers le lieu saint, jusque-là invisible. Pompée entra, en effet, avec sa suite dans le sanctuaire, dans la partie ou seul le grand-prêtre avait le droit de pénétrer ; il y contempla les objets sacrés : le candélabre, les lampes, la table, les vases à libations, les encensoirs, le tout en or massif, quantité d'aromates accumulés et le trésor sacré, riche d'environ deux mille talents. Cependant il ne toucha ni ces objets ni rien autre du mobilier sacré, et, le lendemain de la prise du Temple, il ordonna aux gardiens de purifier l'enceinte sacrée et de recommencer les sacrifices accoutumés. Il réintégra Hyrcan dans ses fonctions de grand-prêtre, parce qu'il lui avait témoigné beaucoup de zèle pendant le siège et surtout avait détaché nombre d'habitants de la campagne, qui désiraient prendre les armes pour Aristobule ; grâce a cette conduite digne d'un sage général, il gagna le peuple. par la bienveillance plutôt que par la terreur. Parmi les prisonniers se trouvait le beau-père d'Aristobule, qui était en même temps son oncle[83][83]. Ceux des captifs qui avaient le plus activement favorisé la guerre furent condamnés à périr sous la hache. Faustus et ceux qui s'étaient avec lui distingués par leur valeur obtinrent de brillantes récompenses ; le pays et Jérusalem furent frappés d'un tribut.

7. Pompée enleva aux Juifs toutes les villes de Cœlé-Syrie que ce peuple avait conquises, plaça ces villes sous l'autorité du gouverneur romain préposé à cette région, et renferma ainsi les Juifs dans leurs propres limites. Il releva de ses ruines la ville de Gadara, détruite par les Juifs, pour complaire à l'un de ses affranchis, Démétrius, qui était de Gadara. Il affranchit aussi du joug des Juifs les villes de l'intérieur, qu'ils n'avaient pas eu le temps de ruiner, Hippos, Scythopolis, Pella[84][84], Samarie, Marissa, puis encore Azotos, Jamnée, Aréthuse, et, sur le littoral, Gaza, Joppé, Dora, et la ville qu'on appelait jadis Tour de Straton et qui, plus tard, réédifiée et ornée de constructions splendides par Hérode, prit le nom nouveau de Césarée. Toutes ces villes, restituées à leurs légitimes habitants, furent rattachées à la province de Syrie. Il la confia, avec la Judée et tout le pays jusqu'à l'Égypte et l'Euphrate, à l’administration de Scaurus, qui commanda deux légions ; lui-même se hâta vers Rome à travers la Cilicie, emmenant prisonniers Aristobule et sa famille. Ce prince avait deux filles et deux fils, dont l'aîné, Alexandre, s'évada en route ; le cadet, Antigone, et ses sœurs furent conduits à Rome.

VIII

1. Scaurus contre Arétas. - 2-5, Gouvernement de Gabinius. Révolte et défaite d'Alexandre. Constitution aristocratique octroyée à la Judée. - 6. Révolte et défaite d'Aristobule. - - 7. Nouvelle tentative d'Alexandre. – 8-9. Crassus et Cassius. Pillage du Temple. Puissance d'Antipater.

1[85][85]. Cependant Scaurus avait envahi l'Arabie. Les difficultés du terrain le firent échouer devant Pétra ; il se mit alors à ravager le territoire environnant, mais il en résulta pour lui de nouvelles et graves souffrances, car son armée fut réduite à la disette. Hyrcan la soulagea, en faisant amené des vivres par Antipater. Comme celui-ci avait des relations d'amitié avec Arétas, Scaurus l'envoya auprès de ce roi pour le décider à acheter la paix. L'Arabe se laissa persuader : il donna trois cents talents à ces conditions, Scaurus évacua l'Arabie avec son armée.

2[86][86]. Alexandre, celui des fils d'Aristobule qui s'était échappé des mains de Pompée, avait peu a peu rassemblé des troupes considérables et causait de graves ennuis à Hyrcan en parcourant la Judée. On pouvait croire qu'il renverserait bientôt ce prince ; déjà même, s'approchant de la capitale, il poussait la hardiesse jusqu'a vouloir relever les murs de Jérusalem détruits par Pompée[87][87]. Heureusement Gabinius, envoyé en Syrie comme successeur de Scaurus[88][88], se distingua par divers actes d'énergie et marcha contre Alexandre. Celui-ci, pris de crainte à son approche, réunit une grosse armée - dix mille fantassins et quinze cents cavaliers - et fortifia les places avantageusement situées d'Alexandreion, d'Hyrcaneion et de Machérous, près des montagnes d'Arabie.

3. Gabinius lança en avant Marc Antoine avec une partie de son armée ; lui-même suivit avec le gros. Le corps d'élite que conduisait Antipater et le reste des troupes juives sous Malichos et Pitholaos firent leur jonction avec les lieutenants de Marc Antoine ; tous marchèrent ensemble à la rencontre d'Alexandre. Peu de temps après survint Gabinius lui-même avec la lourde infanterie. Sans attendre le choc de toutes ces forces réunies, Alexandre recula ; il approchait de Jérusalem quand il fut forcé d'accepter le combat ; il perdit dans la bataille six mille hommes, dont trois mille morts et trois mille prisonniers, et s'enfuit avec le reste à Alexandreion.

4. Gabinius le poursuivit jusqu'a cette place. Il trouva un grand nombre de soldats campés devant les murs ; il leur promit le pardon, essayant de les gagner avant le combat. Mais comme leur fierté repoussait tout accommodement, Gabinius en tua beaucoup et rejeta le reste dans la forteresse. Ce fut dans ce combat que se distingua le général Marc Antoine ; il montra toujours et partout sa valeur, mais jamais elle ne fut si éclatante. Laissant un détachement pour réduire la garnison, Gabinius parcourut lui-même la contrée, réorganisant les villes qui n'avaient pas été dévastées, relevant celles qu'il trouva en ruines. Ainsi se repeuplèrent, d'après ses ordres, Scythopolis, (Samarie), Anthédon, Apollonia, Jamnée, Raphia, Marisa, Adoréos[89][89], Gamala, Azotos, et d'autres encore ; partout les colons affluaient avec empressement.

5. Cette opération terminée, Gabinius revint contre Alexandreion et pressa le siège avec tant de vigueur qu'Alexandre, désespérant du succès, lui envoya un héraut : il demandait le pardon de ses fautes et livrait les places qui lui restaient, Hyrcancion et Machérous ; enfin il remit Alexandreion même. Gabinius, sur les conseils de la mère d'Alexandre, détruisit de fond en comble toutes ces places, pour qu'elles ne pussent servir de base d'opération dans une nouvelle guerre. Cette princesse demeurait auprès de Gabinius, qu'elle cherchait à se concilier par sa douceur, craignant pour les prisonniers de Rome, son époux et ses autres enfants. Ensuite Gabinius ramena Hyrcan a Jérusalem, lui confia la garde du Temple et remit le reste du gouvernement entre les mains des grands. Il divisa tout le pays en cinq ressorts dont les sénats[90][90] devaient siéger respectivement à Jérusalem, à Gazara, à Amathonte, à Jéricho, et à Sepphoris, ville de Galilée. Les Juifs, délivrés de la domination d'un seul, accueillirent avec joie le gouvernement aristocratique.

6[91][91]. Peu de temps après, Aristobule lui-même s'échappa de Rome et suscita de nouveaux troubles. Il rassembla un grand nombre de Juifs, les uns avides de changement, les autres depuis longtemps dévoués à sa personne. Il s'empara d'abord d'Alexandreion et commençait à en relever les murs, quand Gabinius envoya contre lui une armée commandée par Sisenna, Antoine et Servilius[92][92] ; à cette nouvelle, il se réfugia à Machérous, renvoya la foule des gens inutiles et ne retint que les hommes armés au nombre de huit mille environ ; parmi eux se trouvait Pitholaos, qui commandait en second a Jérusalem et avait fait défection avec mille hommes. Les Romains le suivirent à la piste. Dans la bataille qui se livra, les soldats d'Aristobule résistèrent longtemps et combattirent avec courage ; mais enfin, ils furent enfoncés par les Romains : cinq mille hommes tombèrent, deux mille environ se réfugièrent sur une éminence ; les mille qui restaient, conduits par Aristobule, se frayèrent un chemin à travers l'infanterie romaine et se jetèrent dans Machérous. Le roi campa le premier soir sur les ruines de cette ville, nourrissant l'espoir de rassembler une autre armée, si la guerre lui en laissait le temps, et élevant autour de la place de méchantes fortifications ; mais quand les Romains l'attaquèrent, après' avoir résisté pendant deux jours au-delà de ses forces, il fut pris. On l'amena, chargé de fers, auprès de Gabinius, avec son fils Antigone qui s'était enfui de Rome avec lui. Gabinius le renvoya de nouveau à Rome. Le Sénat retint Aristobule en prison, mais laissa rentrer ses enfants en Judée, car Gabinius expliqua dans ses lettres qu’il avait accordé cette faveur à la femme d'Aristobule en échange de la remise des places-fortes[93][93].

7[94][94]. Gomme Gabinius allait entreprendre une expédition contre les Parthes, il fut arrêté dans ce dessein par Ptolémée[95][95]. Des bords de l'Euphrate; il descendit vers l'Egypte. Il trouva, pendant cette campagne, auprès d'Hyrcan et d'Antipater toute l'assistance nécessaire. Argent, armes, blé, auxiliaires, Antipater lui fit tout parvenir ; il lui gagna aussi les juifs de cette région, qui gardaient les abords de Péluse, et leur persuada de livrer passage aux Romains. Cependant le reste de la Syrie profita du départ de Gabinius pour s’agiter. Alexandre, fils d'Aristobule, souleva de nouveau les juifs ; il leva une armée très considérable et fit mine de massacrer tous les Romains du pays. Ces événements inquiétèrent Gabinius, qui, à la nouvelle des troubles, s'était hâté de revenir d'Égypte : il envoya Antipater auprès de quelques-uns des mutins et les fit rentrer dans le devoir. Mais il en resta trente mille avec Alexandre, qui brûlait de combattre. Gabinius marcha donc au combat ; les Juifs vinrent à sa rencontre, et la bataille eut lieu près du mont Itabyrion ; dix mille Juifs périrent, le reste se débanda. Gabinius retourna à Jérusalem et y réorganisa le gouvernement sur les conseils d’Antipater. De là il partit contre les Nabatéens qu'il vainquit en bataille rangée ; il renvoya aussi secrètement deux exilés Parthes, Mithridate et Orsanès, qui s'étaient réfugiés auprès de lui, tout en déclarant devant les soldats qu'ils s'étaient évadés[96][96].

8[97][97]. Cependant Crassus vint pour lui succéder dans le gouvernement de la Syrie. Avant d'entreprendre son expédition contre les Parthes, il mit la main sur l'or que renfermait le Temple de Jérusalem et emporta méme les deux mille talents auxquels Pompée n'avait pas touché. Il franchit l'Euphrate et périt avec toute son armée ; mais ce n'est pas le lieu de raconter ces événements.

9. Après la mort de Crassus, les Parthes s'élançaient pour envahir la Syrie mais Cassius, qui s'était réfugié dans cette province, les repoussa. Ayant ainsi sauvé la Syrie, il marcha rapidement contre les Juifs, prit Tarichées, où il réduisit trente mille Juifs en esclavage, et mit à mort Pitholaos, qui cherchait à réunir les partisans d'Aristobule : c'est Antipater qui lui conseilla cette exécution. Antipater avait épousé Kypros, femme d'une noble famille d'Arabie ; quatre fils naquirent de ce mariage - Phasaël, Hérode, qui fut roi, Joseph, Phéroras - et une fille, Salomé. Il s'était attaché les puissants de partout par les liens de l'amitié et de l'hospitalité ; il avait gagné surtout la faveur du roi des Arabes, par son alliance matrimoniale, et c'est à lui qu'il confia ses enfants quand il engagea la guerre contre Aristobule. Cassius, après avoir contraint par un traité Alexandre à se tenir en repos, se dirigea vers l'Euphrate pour empêcher les Parthes de franchir le fleuve ; ce sont des évènements dont nous parlerons ailleurs[98][98].

IX

1-2. Mort d'Aristobule et d'Alexandre. - 3-5. Services rendus par Antipater à César en Égypte.

1[99][99]. Quand Pompée se fut enfui avec le sénat romain au-delà de la mer Ionienne[100][100], César, maître de Rome et de l'Empire mit en liberté Aristobule. Il lui confia deux légions et le dépêcha en Syrie, espérant, par son moyen, s'attacher facilement cette province et la Judée. Mais la haine prévint le zèle d'Aristobule et les espérances de César. Empoisonné par les amis de Pompée, Aristobule resta, pendant longtemps, privé de la sépulture dans la terre natale. Son cadavre fut conservé dans du miel, jusqu'au jour où Antoine l'envoya aux Juifs pour être enseveli dan s le monument de ses pères.

2. Son fils Alexandre péril aussi à cette époque : Scipion[101][101] le fit décapité à Antioche, sur l'ordre de Pompée, après l'avoir fait accuser devant son tribunal pour les torts qu'il avait causés aux Romains. Le frère et les sœurs d'Alexandre reçurent l'hospitalité de Ptolémée, fils de Mennæos, prince de Chalcis dans le Liban. Ptolémée leur avait envoyé à Ascalon son fils Philippion, ci celui-ci réussit à enlever à la femme d'Aristobule, Antigone et les princesses, qu'il ramena auprès de son père. Épris de la cadette, Philippion l'épousa, mais ensuite son père le tua pour cette même princesse Alexandra, qu'il épousa à son tour. Depuis ce mariage il témoigna au frère et à la sœur beaucoup de sollicitude.

3[102][102]. Antipater, après la mort de Pompée[103][103], changea de parti et fit la cour à César. Quand Mithridate de Pergame, conduisant une armée en Égypte, se vit barrer le passage de Péluse et dut s'arrêter à Ascalon, Antipater persuada aux Arabes dont il était l'hôte de lui prêter assistance ; lui-même rejoignit Mithridate avec trois mille fantassins juifs armés. Il persuada aussi les personnages les plus puissants de Syrie de seconder Mithridate, à savoir[104][104] Ptolémée du Liban et Jamblique. Par leur influence les villes de la région contribuèrent avec ardeur a cette guerre. Mithridate, puisant une nouvelle confiance dans les forces amenées par Antipater, marcha sur Péluse et, comme on refusait de le laisser passer, assiégea la ville. A l'assaut, Antipater s'acquit une gloire éclatante ; car il fit une brèche dans la partie de la muraille en face de lui et, suivi de ses soldats, s'élança le premier dans la place.

4. C'est ainsi que Péluse fut prise. L'armée, en continuant sa marche, fut encore arrêtée par les Juifs égyptiens qui habitaient le territoire dit d'Onias. Cependant Antipater sut les persuader, non seulement de ne faire aucune résistance, mais encore de fournir des subsistances à l'armée. Dès lors ceux de Memphis[105][105] ne résistèrent pas davantage et se joignirent de leur plein gré à Mithridate. Celui-ci, qui avait fait le tour du Delta, engagea le combat contre le reste des Égyptiens au lieu appelé « camp des Juifs ». Dans cet engagement, il courait de grands risques avec toute son aile droite, quand Antipater, en longeant le fleuve, vint le dégager ; car celui-ci, avec l'aile gauche, avait battu les ennemis qui lui étaient opposés ; tombant alors sur ceux qui poursuivaient Mithridate, il en tua un grand nombre et poussa si vivement le reste qu'il s'empara de leur camp. Il ne perdit que quatre-vingts[106][106] des siens ; Mithridate dans sa déroute en avait perdu huit cents. Sauvé contre son espérance, Mithridate porta auprès de César un témoignage sincère de la brillante valeur d’Antipater.

5. César, par ses louanges et par ses promesses, stimula Antipater à courir de nouveaux dangers pour son service. Il s'y montra le plus hardi des soldats, et, souvent blessé, portait presque sur tout son corps les marques de son courage. Puis, quand César eut mis ordre aux affaires d'Égypte et regagna la Syrie, il honora Antipater du titre de citoyen romain et de l'exemption d'impôts. Il le combla aussi de témoignages d'honneur et de bienveillance, qui firent de lui un objet d'envie ; c'est aussi pour lui complaire que César confirma Hyrcan dans sa charge de grand-prêtre.

X

1-3. Plaintes d'Antigone contre Antipater ; César décide en faveur de ce dernier. - 4. Antipater gouverne la Judée sous le nom d'Hyrcan. - 5-9. Exploits, procès, exil et retour d'Hérode. - 10. Guerre d'Apamée.

4[107][107]. Vers le même temps se présenta devant César Antigone, fils d'Aristobule, et son intervention eut pour effet inattendu d'avancer la fortune d'Antipater. Antigone aurait dû se contenter de pleurer sur la mort de son père, empoisonné, semble-t-il, à cause de ses dissentiments avec Pompée, et de flétrir la cruauté de Scipion envers son frère, sans mêler à ses plaintes aucun sentiment de haine. Loin de là, il osa encore venir en personne accuser Hyrcan et Antipater : ils l'avaient, disait-il, au mépris de tout droit, chassé, lui, ses frères et sœurs, de toute leur terre natale ; ils avaient, dans leur insolence, accablé le peuple d'injustices ; s'ils avaient envoyé des secours en Égypte, ce n'était pas par bienveillance pour César, mais par crainte de voir renaître de vieilles querelles et pour se faire pardonner leur amitié envers Pompée.

2. En réponse, Antipater, arrachant ses vêtements. montra ses nombreuses cicatrices. « Son affection pour César, dit-il, point n'est besoin de la prouver par des paroles ; tout son corps la crie, gardât-il il le silence. Mais l'audace d'Antigone le stupéfait. Quoi ! le fils d'un ennemi des Romains, d'un fugitif de Rome, lui qui a hérité de son père l’esprit de révolution et de sédition, ose accuser les autres devant le général romain et s'efforce d'en obtenir quelque avantage, quand il devrait s'estimer heureux d'avoir la vie sauve ! D'ailleurs, s'il recherche le trône, ce n'est pas le besoin qui l'y pousse ; ce qu'il désire plutôt, c'est de pouvoir, présent de sa personne, semer la sédition parmi les Juifs et user de ses ressources contre ceux qui les lui ont fournies ».

3. Après avoir entendu ce débat, César déclara qu'Hyrcan méritait mieux que tout autre le grand pontificat et laissa à Antipater le droit de choisir la dignité qu'il voudrait. Celui-ci déclara s'en rapporter à son bienfaiteur du soin de fixer l'étendue du bienfait ; il fut alors nommé procurateur de toute la Judée. Il obtint de plus l'autorisation de d'élever les murailles détruites de sa patrie. César expédia ces décisions à Rome pour être gravées au Capitole comme un monument de sa propre justice et du mérite d'Antipater.

4[108][108]. Antipater, après avoir accompagné César jusqu'aux frontières de Syrie, revint à Jérusalem. Son premier soin fut de relever les murs de la capitale, que Pompée avait abattus, et de parcourir le pays pour apaiser les troubles, usant tour a tour de menaces et de conseils. En s'attachant à Hyrcan, disait-il, ils vivront dans l'abondance et dans la tranquillité et jouiront de leurs biens au sein de la paix commune ; s'ils se laissent, au contraire, séduire par les vaines promesses de gens qui, dans l'espoir d'un avantage personnel, trament des changements, ils trouveront dans Antipater un maître au lieu d'un protecteur, dans Hyrcan un tyran au lieu d'un roi, dans les Romains et dans César des ennemis au lieu de chefs et d'amis ; car ceux-ci ne laisseront pas chasser du pouvoir celui qu'ils y ont eux-mêmes installé. En même temps, il s'occupa lui-même d'organiser le pays car il ne voyait chez Hyrcan qu'inertie et faiblesse indignes d'un roi[109][109]. Il donna à son fils aîné Phasaël le gouvernement de Jérusalem et des alentours ; il envoya Hérode, le second, avec des pouvoirs égaux en Galilée, malgré son extrême jeunesse.

5. Hérode, doué d'un naturel entreprenant, trouva bientôt matière à son énergie. Un certain Ezéchias, chef de brigands, parcourait à la tète d'une grosse troupe les confins de la Syrie ; Hérode s'empara de sa personne et le mit à mort avec un bon nombre de ses brigands. Ce succès fit le plus grand plaisir aux Syriens. Dans les bourgs, dans les villes, les chansons célébraient Hérode comme celui qui assurait par sa présence la paix et leurs biens. Cet exploit le fit aussi connaître à Sextus César, parent du grand César et gouverneur de Syrie. Phasaël, de son côté, par une noble émulation, rivalisait avec le bon renom de son frère ; il sut se concilier la faveur des habitants de Jérusalem et gouverner en maître la ville sans commettre aucun excès fâcheux d'autorité. Aussi le peuple courtisait Antipater comme un roi : tous lui rendaient des honneurs comme s'il eût été le maître absolu ; cependant il ne se départit jamais de l'affection ni de la fidélité qu'il devait à Hyrcan.

6. Mais il est impossible dans la prospérité d'éviter l'envie. Déjà Hyrcan se sentait secrètement mordu par la gloire de ces jeunes gens ; c'étaient surtout les succès d'Hérode qui l'irritaient, c'étaient les messagers se succédant sans relâche pour raconter ses hauts faits. Il ne manquait pas non plus de médisants à la cour, pour exciter les soupçons du prince, gens qui avaient trouvé un obstacle dans la sagesse d'Antipater ou de ses fils. Hyrcan, disaient-ils, avait abandonné à Antipater et à ses fils la conduite des affaires ; lui-même restait inactif, ne gardant que le titre de roi sans pouvoir effectif. Jusqu'à quand persévérerait il dans son erreur de nourrir des rois contre lui ? Déjà ses ministres ne se contentent plus du masque de procurateurs ; ils se déclarent ouvertement les maîtres, ils le mettent entièrement de côté, puisque, sans avoir reçu ni ordre ni message d'Hyrcan, Hérode a, au mépris de la loi juive, fait mourir un si grand nombre de personnes ; s'il n'est pas roi, s'il est encore simple particulier, Hérode doit comparaître en justice et se justifier devant le prince et les lois nationales, qui interdisent de tuer un homme sans jugement.

7. Ces paroles peu à peu enflammaient Hyrcan ; sa colère finit par éclater, et il cita Hérode en justice. Celui-ci, fort des conseils de son père et s'appuyant sur sa propre conduite, se présenta devant le tribunal, après avoir préalablement mis bonne garnison en Galilée. Il marchait suivi d'une escorte suffisante, calculée de manière à éviter d’une part l’apparence de couloir renverser Hyrcan avec des forces considérables, et d’autre part le danger de se livrer sans défense a l'envie. Cependant Sextus César, craignant que le jeune homme, pris par ses ennemis, n’éprouvât quelque malheur, manda expressément à Hyrcan qu'il eut à absoudre Hérode de l'accusation de meurtre. Hyrcan, qui d'ailleurs inclinait à cette solution, car il aimait Hérode, rendit une sentence conforme[110][110].

8. Cependant Hérode, estimant que c'était malgré le roi qu'il avait évité la condamnation, se retira à Damas auprès de Sextus et se mit en mesure de répondre à une nouvelle citation. Les méchants continuaient à exciter Hyrcan, disant qu'Hérode avait fui par colère et qu’il machinait quelque chose contre lui. Le roi les crut, mais il ne savait que faire, voyant son adversaire plus fort que lui. Lorsque ensuite Sextus nomma Hérode gouverneur[111][111] de Cœlé-Syrie et de Samarie, formidable à la fois par la faveur du peuple et par sa puissance propre, il inspira une extrême terreur à Hyrcan, qui s'attendait dès lors à le voir marcher contre lui à la tête d'une armée.

9. Cette crainte n'était que trop fondée. Hérode, furieux de la menace que ce procès avait suspendue sur sa tète, rassembla une armée et marcha sur Jérusalem pour déposer Hyrcan. Il aurait exécuté ce dessein incontinent, si son père et son frère n'étaient venus au-devant de lui et n'avaient arrêté son élan ; ils le conjurèrent de borner sa défense à la menace, à l'indignation, et d'épargner le roi sous le règne duquel il était parvenu à une si haute puissance. Si, disent-ils, il a raison de s'indigner d'avoir été appelé au tribunal, il doit, d'autre part, se réjouir de son acquittement ; s'il répond par la colère à l'injure, il ne doit pas répondre par l'ingratitude au pardon. Et s'il faut estimer que les hasards de la guerre sont dans la main de Dieu, un acte injuste prévaudra sur la force d'une armée : aussi ne doit-il pas avoir une confiance absolue dans la victoire, puisqu'il va combattre contre son roi et son ami, qui fut souvent son bienfaiteur et ne lui a été hostile que le jour où, cédant à de mauvais conseils, il l'a menacé d'une ombre d'injustice. Hérode se laissa persuader par ces avis, pensant qu'il suffisait à ses espérances d'avoir fait devant le peuple cette manifestation de sa puissance.

10[112][112]. Sur ces entrefaites, des troubles et une véritable guerre civile éclatèrent à Apamée. entre les Romains. Cécilius Bassus, par attachement pour Pompée, assassina Sextus César[113][113] et s'empara de son armée ; les autres lieutenants de César, pour venger ce meurtre, attaquèrent Bassus avec toutes leurs forces. Antipater, dévoué aux deux Césars, le mort et le vivant, leur envoya des secours sous ses deux fils. Comme la guerre traînait en longueur, Murcus fut envoyé d'Italie pour Succéder à Sextus.

XI

1-2. Guerre civile. Cassius en Syrie ; ses exactions. - 3-4. Antipater assassiné par Malichos. - 5-8. Hérode tire vengeance de Malichos.

1[114][114]. A cette époque éclata entre les Romains la grande guerre, après que Brutus et Cassius eurent assassiné César, qui avait occupé le pouvoir pendant trois ans et sept mois[115][115]. Une profonde agitation suivit ce meurtre ; les citoyens les plus considérables se divisèrent ; chacun, suivant ses espérances particulières, embrassait le parti qu'il croyait avantageux. Cassius, pour sa part, se rendit en Syrie afin d'y prendre le commandement des armées réunies autour d'Apamée. Là il réconcilia Bassus avec Murcus et les légions séparées, fit lever le siège d’Apamée, et, se mettant lui-même à la tète des troupes, parcourut les villes en levant des tributs avec des exigences qui dépassaient leurs ressources.

2. Les juifs reçurent l'ordre de fournir une somme de sept cents talents. Antipater, craignant les menaces de Cassius, chargea ses fils et quelques-uns de ses familiers, entre autres Malichos, qui le haïssait, de lever promptement cet argent, chacun pour sa position, - à tel point les talonnait la nécessité ! Ce fut Hérode qui, le premier, apaisa Cassius, en lui apportant de Galilée sa contribution, une somme de cent talents ; il devint par là son intime ami ; quant aux autres, Cassius leur reprocha leur lenteur et fit retomber sa colère sur les villes mêmes. Après avoir réduit en servitude Gophna, Emmaüs et deux autres villes de moindre importance[116][116], il s'avançait dans le dessein de mettre à mort Malichos pour sa négligence à fournir le tribut, mais Antipater[117][117] prévînt la perte de Malichos et la ruine des autres villes en calmant Cassius par le don de cent talents.

3. Cependant, après le départ de Cassius, Malichos, loin de savoir gré à Antipater de ce service, machina un complot contre celui qui l'avait sauvé à plusieurs reprises, brûlant de supprimer l'homme qui s'opposait à ses injustices. Antipater, craignant la force et la scélératesse de ce personnage, passa le Jourdain pour rassembler une armée et déjouer le complot. Malichos, quoique pris sur le fait, sut à force d'impudence gagner les fils d'Antipater : Phasaël, gouverneur de Jérusalem et Hérode, commandant de l'arsenal, ensorcelés par ses excuses et ses serments, consentirent à lui servir de médiateurs auprès de leur père. Une fois de plus Antipater le sauva, en apaisant Murcus, gouverneur do. Syrie, qui voulait mettre à mort Malichos comme factieux.

4. Quand le jeune César et Aubine ouvrirent les hostilités contre Cassius et Brutus, Cassius et Murcus levèrent une armée en Syrie, et comme Hérode paraissait leur avoir rendu de grands services dans cette opération, ils le nommèrent alors procurateur de la Syrie entière[118][118] en lui donnant de l'infanterie et de la cavalerie ; Cassius lui promit même, une fois la guerre terminée, de le nommer roi de Judée. La puissance du fils et ses brillantes espérances amenèrent la perte du père. Car Malichos, inquiet pour l'avenir, corrompit à prix d'argent un des échansons royaux et fit donner du poison à Antipater. Victime de l'iniquité de Malichos, Antipater mourut en sortant de table[119][119]. C'était un homme plein d'énergie dans la conduite des affaires, qui fit recouvrer à Hyrcan son royaume et le garda pour lui.

5[120][120]. Malichos, voyant le peuple irrité par le soupçon du crime, l'apaisa par ses dénégations et, pour affermir son pouvoir, leva une troupe de soldats. En effet, il pensait bien qu'Hérode ne se tiendrait pas en repos ; celui-ci parut bientôt à la tête d'une armée pour venger son père. Cependant Phasaël conseilla à son frère de ne pas attaquer ouvertement leur ennemi, dans la crainte d’exciter des séditions parmi la multitude. Hérode accepta donc pour le moment la justification de Malichos et consentit à l'absoudre du soupçon ; puis il célébra avec une pompe éclatante les funérailles de son père[121][121].

6. Il se rendit ensuite à Samarie, troublée par la sédition et y rétablit l'ordre ; puis il revint passer les fêtes à Jérusalem, suivi de ses soldats. Hyrcan, à l'instigation de Malichos, qui craignait l'entrée de ces troupes, le prévint par un message et lui défendit d'introduire des étrangers parmi le peuple qui se sanctifiait. Mais Hérode, dédaignant le prétexte et l'auteur de l'ordre, entra de nuit dans la ville. Là-dessus Malichos se présenta encore une fois auprès de lui pour pleurer Antipater. Hérode lui répondit en dissimulant, tout en ayant peine à contenir sa colère. En même temps il adressa à Cassius des lettres où il déplorait la mort de son père ; Cassius, qui haïssait d'ailleurs Malichos, lui répondit en l'engageant à poursuivre le meurtrier ; bien plus, il manda secrètement à ses tribuns de prêter leur concours à Hérode pour une juste entreprise.

7. Quand Cassius se fut emparé de Laodicée et vit arriver de tous les côtés les principaux du pays portant des présents et des couronnes, Hérode jugea le moment venu pour sa vengeance. Malichos avait conçu des soupçons ; arrivé à Tyr, il résolut de faire échapper secrètement son fils, qu'on gardait alors en otage dans cette ville, et lui-même se disposa à fuir en Judée. Le désespoir le poussa même à de plus vastes desseins ; il rêvait de soulever la nation contre les Romains, pendant que Cassius serait occupé à la guerre contre Antoine, et se flattait d'arriver a la royauté, dès qu'il aurait sans peine renversé Hyrcan.

8. Mais la destinée se rit de ses espérances. En effet, Hérode, devinant son intention, l'invita a souper avec Hyrcan ; ensuite il appela un[122][122] de ses serviteurs qui se trouvait là et l'envoya, en apparence pour préparer le festin, en réalité pour prévenir les tribuns de disposer une embuscade. Ceux-ci, se rappelant les ordres de Cassius, sortirent en armes sur le rivage de la mer, devant la ville ; là ils entourèrent Malichos et le criblèrent de blessures mortelles. Saisi d'épouvante à cette nouvelle, Hyrcan tomba d'abord évanoui ; quand il revint à lui, non sans peine, il demanda à Hérode qui avait tué Malichos. Un des tribuns lui répondit : « Ordre de Cassius ». « Alors, répondit-il, Cassius m'a sauvé ainsi que ma patrie, puisqu'il a mis à mort celui qui tramait notre perte ». Hyrcan parlait il ainsi du fond du cœur, ou acceptait-il par crainte le fait accompli, c'est un point douteux. Quoi qu'il en soit, c'est ainsi qu'Hérode se vengea de Malichos.

XII

1. Révolte d'Hélix et du frère de Malichos. - 2. Rivalité d'Hérode et de Marion, tyran de Tyr. - 3. Victoire d'Hérode sur Antigone. Il épouse Mariamme. - 4-5. Antoine éconduit les ambassadeurs juifs ; Hérode et Phasaël nommés tétrarques. - 6.7. Massacre des députés juifs.

1[123][123]. Cassius avait à peine quitté la Syrie qu'une nouvelle sédition éclata à Jérusalem. Un certain Hélix se mit à la tête d'une armée et se souleva contre Phasaël, voulant, à cause du châtiment infligé à Malichos, se venger d’Hérode sur la personne de son frère. Hérode se trouvait alors à Damas, près du général romain Fabius ; désireux de porter secours à Phasaël. il fut retenu par la maladie. Cependant Phasaël quoique laissé à ses seules forces, triompha d'Hélix et accusa Hyrcan d'ingratitude, pour avoir favorisé les desseins d'Hélix et laissé le frère de Malichos s'emparer d'un grand nombre de places et particulièrement de la plus forte de toutes, Masada.

2. Mais rien ne pouvait garantir Hélix de l'impétuosité d'Hérode. Celui-ci, rendu à la santé, lui reprit les places-fortes et le fit sortir lui-même de Masada, en suppliant. Il chassa pareillement de Galilée Marion, tyran de Tyr, qui avait déjà pris possession de trois places ; quant aux Tyriens, qu'il avait faits prisonniers, il les épargna tous ; il y en eut même qu'il relâcha avec des présents, s'assurant ainsi à lui-même la faveur des Tyriens et au tyran leur haine. Marion tenait son pouvoir de Cassius, qui divisa la Syrie entière en tyrannies de ce genre ; plein de haine contre Hérode, il ramena dans le pays Antigone, fils d'Aristobule. Il se servit à cet effet surtout de Fabius, qu’Antigone s'était concilié par des largesses et qui favorisa son retour ; Ptolémée, beau-frère d'Antigone, fournissait à toutes les dépenses.

3. Hérode, s'opposant à leur marche, livra bataille à l'entrée du territoire de la Judée et fut vainqueur. Antigone chassé, Hérode revint à Jérusalem, où sa victoire lui valut la faveur générale ; ceux même qui auparavant lui étaient hostiles s'attachèrent à lui, quand un mariage le fit entrer dans la famille d'Hyrcan. Il avait d'abord épousé une femme du pays, d'assez noble naissance, nommée Doris, dont il eut un fils, Antipater ; maintenant il s'unit à la fille d'Alexandre, fils d'Aristobule, et petite-fille d'Hyrcan, nommée Mariamme : il devenait ainsi parent du prince.

4[124][124]. Lorsque, après avoir tué Cassius à Philippes[125][125], César et Antoine retournèrent, l'un en Italie, l'autre en Asie, parmi les nombreuses députations des cités, qui allèrent saluer Antoine en Bithynie, se trouvèrent aussi des notables juifs qui vinrent accuser Phasaël et Hérode de s'être emparés du pouvoir par la violence et de n'avoir laissé à Hyrcan qu'un vain titre. Hérode, présent à ces attaques, sut se concilier par de fortes sommes d'argent la faveur d'Antoine ; à son instigation, Antoine refusa même d'accorder à audience à ses ennemis, qui se virent congédiés.

5[126][126]. Bientôt après les notables juifs, au nombre de cent, se rendirent de nouveau à Daphné d’Antioche auprès d'Antoine, déjà asservi à l'amour de Cléopâtre ; ils mirent à leur tête les plus estimés pour l'autorité et l'éloquence et dressèrent une accusation en règle contre les deux frères. En répons, Messalla présenta leur défense ; et Hyrcan se plaça à côté de lui, en raison de son alliance matrimoniale avec les accusés. Après avoir entendu les deux parties, Antoine demanda à Hyrcan quels étaient les plus dignes du commandement : comme Hyrcan déclarait que c'était Hérode et son frère, Antoine s'en réjouit, en souvenir des anciens liens d’hospitalité qui l'unissaient à cette famille, car leur père, Antipater, l'avait reçu avec bienveillance quand il fit campagne en Judée avec Gabinius. En conséquence, il nomma les deux frères tétrarques et leur confia l'administration de toute la Judée.

6. Les députés du parti adverse ayant manifesté leur irritation, Antoine fit arrêter et mette en prison quinze d'entre eux et voulut même les faire mourir : il chassa le reste avec ignominie. Ces événements provoquèrent une agitation encore plus vive à Jérusalem. Les habitants envoyèrent cette fois mille députés à Tyr, où séjournait Antoine, en route vers Jérusalem. Comme les députés menaient grand bruit, il leur envoya le gouverneur de Tyr, avec ordre de châtier ceux qu'il prendrait et de consolider l'autorité des tétrarques institués par lui.

7. Déjà auparavant, Hérode accompagné d'Hyrcan s'était rendu sur le rivage ; là il exhorta longuement les députés à ne pas déchaîner la ruine sur eux-mêmes et la guerre sur leur patrie par une querelle inconsidérée. Mais cette démarche ne fit que redoubler leur fureur ; alors Antoine envoya contre eux son infanterie, qui en tua ou blessa un grand nombre ; Hyrcan accorda la sépulture aux morts et des soins aux blessés. Malgré tout, ceux qui s'échappèrent ne se tinrent pas en repos[127][127] ; par les troubles qu'ils entretenaient dans la cité, ils irritèrent Antoine, au point qu'il se décida a faire exécuter les prisonniers.

XIII

1. Le Parthes en Syrie. - 2-3. Pacoros attaque Jérusalem. - 4-5. Capture de Phasaël et d'Hyrcan. – 6-8 Fuite d'Hérode. – 9-11. Restauration d'Antigone. Mort de Phasaël.

1[128][128]. Deux ans après[129][129], Barzapharnès, satrape des Parthes, occupa la Syrie avec Pacoros, fils du roi. Lysanias, qui avait hérité du royaume de son père Ptolémée, fils de Mennaios, persuada le satrape, en lui promettant mille talents et cinq cents femmes, de ramener sur le trône Antigone et de déposer Hyrcan[130][130]. Gagné par ces promesses, Pacoros lui-même s'avança le long du littoral et enjoignit à Barzapharnès de faire route par l'intérieur des terres. Parmi les populations côtières, Tyr refusa le passage à Pacoros, alors que Ptolémaïs et Sidon lui avaient fait bon accueil. Alors le prince confia une partie de sa cavalerie à un échanson du palais qui portait le même nom que lui, et lui ordonna d'envahir la Judée pour observer l'ennemi et soutenir Antigone au besoin.

2. Comme ces cavaliers ravageaient le Carmel, un grand nombre de Juifs se rallièrent à Antigone et se montrèrent pleins d'ardeur pour l'invasion. Antigone les dirigea vers le lieu appelé Drymos (la Chênaie)[131][131] dont ils devaient s'emparer. Ils y livrèrent bataille, repoussèrent les ennemis, les poursuivirent jusqu'à Jérusalem et, grossissant leurs rangs, parvinrent jusqu'au palais. Hyrcan[132][132] et Phasaël les y reçurent avec une forte troupe. La lutte s'engagea sur l'agora ; Hérode mit en fuite les ennemis, les cerna dans le Temple et établit dans les maisons voisines un poste de soixante hommes pour les surveiller. Mais le peuple, soulevé contre les deux frères attaqua cette garnison et la fit périr dans les flammes. Hérode, exaspéré de cette perte, se vengea en chargeant le peuple et tuant un grand nombre de citoyens. Tous les jours de petits partis se ruaient les uns sur les autres : c'était une tuerie continuelle.

3. Comme la fête de la Pentecôte approchait, tous les lieux voisins du Temple et la ville entière se remplirent d'une foule de gens de la campagne, armés pour la plupart. Phasaël défendait les murailles ; Hérode, avec peu de soldats, le palais. Il fit une sortie vers le faubourg contre la multitude désordonnée des ennemis, en tua un grand nombre, les mit tous en fuite et les rejeta les uns dans la ville, d'autres dans le Temple, d'autres dans le camp fortifié loin des murs. Là-dessus Antigone demanda que l'on introduisit Pacoros[133][133] comme médiateur de la paix. Phasaël, se laissant persuader, reçut le Parthe dans la ville et lui donna l'hospitalité. Accompagné de cinq cents cavaliers, il se présentait sous prétexte de mettre un terme aux factions, mais en réalité pour aider Antigone. Ses manœuvres perfides décidèrent Phasaël à se rendre auprès de Barzapharnès pour terminer la guerre, bien qu'Hérode l'en détournât avec insistance et l'engageât à tuer ce traître, au lieu de se livrer à ses ruses, car la perfidie, disait-il, est naturelle aux barbares. Cependant Pacoros, pour détourner le soupçon, partit aussi, emmenant avec lui Hyrcan et laissant auprès d'Hérode quelques-uns de ces cavaliers que les Parthes appellent Eleuthères (Libres)[134][134] ; avec le reste il escortait Phasaël.

4. Arrivés en Gaulée, ils trouvèrent les indigènes en pleine défection et en armes : ils se présentèrent au satrape[135][135], qui dissimula adroitement sous la bienveillance la trame qu'il préparait : il leur donna des présents, puis, quand ils s’éloignèrent, leur dressa une embuscade. Ils connurent le piège où ils étaient tombés lorsqu'ils se virent emmener dans une place maritime, nommée Ecdippa. Là ils apprirent la promesse faite à Pacoros de mille talents, et que, parmi ce tribut de cinq cents femmes qu’Antigone consacrait aux Parthes, se trouvaient la plupart des leurs ; que les barbares surveillaient sans cesse leurs nuits ; enfin qu'on les aurait déjà arrêtés depuis longtemps si l'on n'avait préféré attendre qu'Hérode fût pris à Jérusalem, pour éviter que la nouvelle de leur capture ne le mît sur ses gardes. Ce n'étaient déjà plus de vaines conjectures : déjà ils pouvaient voir des sentinelles qui les gardaient à quelque distance.

5. Un certain Ophellias, que Saramalla, le plus riche Syrien de ce temps, avait informé de tout le plan du complot, insistait vivement auprès de Phasaël pour qu'il prit la fuite ; mais celui-ci se refusait obstinément à abandonner Hyrcan. Il alla trouver le satrape et lui reprocha en face sa perfidie, le blâmant surtout d'agir ainsi par cupidité ; il s'engageait d'ailleurs à lui donner plus d'argent pour son salut qu'Antigone ne lui en avait promis pour sa restauration. Le Parthe répondit habilement et s'efforça de dissiper les soupçons par des protestations et des serments ; puis il se rendit auprès de Pacoros[136][136]. Bientôt après les Parthes, qu'on avait laissés auprès de Phasaël et d'Hyrcan, les arrêtèrent comme ils en avaient l'ordre ; les prisonniers les accablèrent de malédictions, flétrissant le parjure et la perfidie dont ils étaient victimes.

6. Cependant l'échanson (Pacoros) envoyé contre Hérode s'ingéniait à l'attirer par ruse hors du palais, pour s'emparer de lui comme il en avait reçu l'ordre. Hérode, qui dès l'abord se défiait des Barbares, avait encore appris que des lettres, qui lui donnaient avis de leur complot, étaient tombées aux mains des ennemis ; il se refusait donc à sortir, malgré les assurances spécieuses de Pacoros, qui le pressait d'aller à la rencontre de ses messagers ; car les lettres, disait-il, n'avaient pas été prises par les ennemis, elles ne parlaient pas de trahison, mais elles devaient le renseigner sur tout ce qu'avait fait Phasaël. Mais Hérode avait appris d'une autre source la captivité de son frère, et Mariamme, la fille d'Hyrcan[137][137], la plus avisée des femmes, se rendit près de lui, pour le supplier de ne pas sortir ni de se fier aux Barbares, qui déjà machinaient ouvertement sa perte.

7. Pendant que Pacoros et ses complices délibéraient encore comment ils exécuteraient secrètement leur complot, car il n'était pas possible de triompher ouvertement d'un homme aussi avisé, Hérode prit les devants, et, accompagné des personnes qui lui étaient les plus proches, partit de nuit, à l'insu des ennemis, pour l'Idumée. Les Parthes, s'étant aperçus de sa fuite, se lancèrent à sa poursuite. Hérode mit en route sa mère, ses sœurs, sa fiancée, avec la mère de sa fiancée et son plus jeune frère[138][138] ; lui-même avec ses serviteurs, par d'habiles dispositions, repoussa les Barbares, en tua un grand nombre dans leurs diverses attaques et gagna ainsi la forteresse de Masada.

8. Il trouva dans cette fuite les Juifs plus incommodes que les Barbares, car ils le harcelèrent continuellement, et à soixante stades de Jérusalem lui présentèrent même le combat, qui dura assez longtemps. Hérode fut vainqueur et en tua beaucoup ; plus tard, en souvenir de sa victoire, il fonda une ville en ce lieu, l'orna de palais somptueux, y éleva une très forte citadelle et l'appela de son propre nom Hérodion. Cependant, au cours de sa fuite, il voyait chaque jour un grand nombre de partisans se joindre à lui. Arrivé à Thrésa, en Idumée, son frère Joseph le rejoignit et lui conseilla de se décharger de la plupart de ses compagnons, car Masada ne pouvait recevoir une telle multitude ; ils étaient, en effet, plus de neuf mille. Hérode se rangea à cet avis et dispersa à travers l'Idumée, après leur avoir donné un viatique, les hommes plus encombrants qu'utiles puis, gardant auprès de lui les plus robustes et les plus chéris, il se jeta dans la place. Après y avoir laissé huit cents hommes pour garder les femmes et des vivres suffisants pour soutenir un siège, lui-même gagna à marches forcées Pétra, en Arabie.

9. Cependant les Parthes, restés à Jérusalem, se livrèrent au pillage ; ils envahirent les maisons des fugitifs et le palais, n'épargnant que les richesses d'Hyrcan, qui ne dépassaient pas trois cents talents ; ils ne trouvèrent pas chez les autres autant qu'ils espéraient, car Hérode, perçant depuis longtemps la perfidie des Barbares, avait fait transporter en Idumée ses trésors les plus précieux, et chacun de ses amis en avait fait autant. Après le pillage, l'insolence des Parthes dépassa toute mesure : ils déchaînèrent sur tout le pays les horreurs de la guerre, sans l'avoir déclarée. Ils ruinèrent de fond en comble la ville de Marisa, et, non contents d'établir Antigone sur le trône, ils livrèrent à ses outrages Phasaël et Hyrcan enchaînés. Antigone, quand Hyrcan se jeta à ses pieds, lui déchira lui-même les oreilles avec ses dents[139][139], pour empêcher que jamais, même si une révolution lui rendait la liberté, il pût recouvrer le sacerdoce suprême ; car nul ne peut être grand-prêtre s'il n'est exempt de tout défaut corporel.

10. Quant à Phasaël, son courage rendit vaine la cruauté du roi, car il la prévint en se brisant la tête contre une pierre, n'ayant à sa disposition ni ses bras ni un fer. Il mourut ainsi en héros, se montrant le digne frère d'Hérode et fit ressortir la bassesse d'Hyrcan : fin digne des actions qui avaient rempli sa vie. D'après une autre version, Phasaël se serait remis de sa blessure, mais un médecin envoyé par Antigone, sous prétexte de le soigner, appliqua sur la plaie des médicaments toxiques et le fit ainsi périr. Quelque récit qu'on préfère, la cause de la mort n'en est pas moins glorieuse, On dit encore qu’avant d'expirer, il apprit d'une femme qu'Hérode s'était sauvé. « Maintenant, dit-il, je partirai avec joie, puisque je laisse vivant un vengeur pour punir mes ennemis ».

11. Ainsi mourut Phasaël. Les Parthes, quoique déçus dans leur plus vif désir, celui de ravir des femmes, n'en installèrent pas moins Antigone comme maître à Jérusalem, et emmenèrent Hyrcan prisonnier en Parthyène.

XIV

1-3. Hérode, repoussé par le roi des Arabes Malichos, traverse l’Égypte et Rhodes et se rend à Rome. – 4. Antoine fait déclarer Hérode roi des Juifs par le Sénat.

1[140][140]. Cependant Hérode hâtait sa marche vers l'Arabie, croyant son frère encore vivant et pressé d'obtenir de l'argent du roi, seul moyen de sauver Phasaël en flattant la cupidité des Barbares. Au cas ou l'Arabe, oubliant l'amitié qui l'unissait au père d’Hérode, lui refuserait par avarice un présent, il comptait du moins se faire payer le prix de la rançon, en laissant comme otage le fils du prisonnier : car il emmenait avec lui son neveu, enfant de sept ans. Il était d'ailleurs prêt à donner jusqu’à trois cents talents, en invoquant la caution des Tyriens qui s'offraient. Mais la destinée prévint son zèle, et la mort de Phasaël rendit vaine l'affection fraternelle d'Hérode. Au reste, il ne trouva pas chez les Arabes d'amitié durable. Leur roi Malichos envoya au plus vite des messagers pour lui enjoindre de quitter son territoire, sous prétexte que les Parthes lui avaient mandé par héraut d'expulser Hérode de l'Arabie : en fait, il préférait ne pas s'acquitter des obligations qu’il avait contractées envers Antipater et se refusait décidément à fournir, en échange de tant de bienfaits, la moindre somme à ses fils malheureux. Ceux qui lui conseillèrent cette impudente conduite voulaient également détourner les dépôts confiés à eux par Antipater, et c’étaient les personnages les plus considérables de sa cour.

2. Hérode, trouvant les Arabes hostiles pour les raisons mêmes qui lui avaient fait espérer leur dévouement, donna aux envoyés la réponse que lui dicta sa colère et se détourna vers l'Égypte. Le premier soir, il campa dans un temple indigène, où il rallia ceux de ses compagnons qu'il avait laissés en arrière ; le lendemain, il parvint à Rhinocouroura et y reçut la nouvelle de la mort de son frère. Il accorda le temps nécessaire à sa douleur, puis, secouant ses préoccupations[141][141], reprit sa marche. Le roi des Arabes, se repentant un peu tard, envoya en hâte des messagers pour rappeler celui qu'il avait offensé. Mais Hérode, les devançant, était déjà arrivé à Péluse. Là il se vit refuser le trajet par les navires qui stationnaient dans le port. Il alla donc trouver les commandants de la place, qui, en considération de sa renommée et de sa valeur, l'accompagnèrent jusqu'à Alexandrie. Arrivé dans cette ville, Cléopâtre le reçut avec éclat, espérant lui confier le commandement d'une expédition qu'elle préparait : mais il éluda les offres de la reine et, sans considérer la rigueur de l'hiver ni les troubles d'Italie. il s'embarqua pour Rome.

3. Il faillit faire naufrage sur les côtes de Pamphylie ; à grand'peine, après avoir jeté la plus grande partie de la cargaison, il put trouver un refuge dans l’île de Rhodes, fortement éprouvée par la guerre contre Cassius. Accueilli par ses amis Ptolémée et Sapphinias, il se fit construire[142][142], malgré son dénuement, une très grande trirème. C'est sur ce bâtiment qu'il se rendit avec ses amis à Brindes, d'où il se hâta vers Rome. Il alla d'abord voir Antoine, confiant dans l'amitié qui l'unissait à son propre père ; il lui raconta ses malheurs et ceux de sa famille, et comment il avait laissé ses plus chers amis assiégés dans une citadelle, pour traverser la mer en plein hiver et venir se jeter à ses pieds.

4. Antoine fut touché de compassion au récit de ces vicissitudes ; le souvenir de la généreuse hospitalité d'Antipater, et, en général, le mérite du suppliant lui-même lui inspirèrent la résolution d'établir roi des Juifs celui qu'il avait auparavant lui-même fait tétrarque. Autant que son estime pour Hérode, il écouta sa haine contre Antigone, qu'il considérait comme un fauteur de troubles et un ennemi de Rome. Il trouva César encore mieux disposé que lui ; ce dernier rappelait à sa mémoire les campagnes d'Egypte, dont Antipater avait partagé les fatigues avec son père, l’hospitalité et les continuelles marques d'amitié que celui-ci en avait reçues ; il considérait aussi le caractère entreprenant d'Hérode. Il[143][143] rassembla donc le Sénat, auquel Messala et après lui Atratinus présentèrent Hérode : ils exposèrent les services rendus par son père, la bienveillance du fils envers les Romains et dénoncèrent l'hostilité d'Antigone ; elle s'était déjà montrée à la promptitude avec laquelle il leur avait cherché querelle, mais plus encore à ce moment même, quand il prenait le pouvoir avec l'appui des Parthes, au mépris du nom romain. A ces paroles, le Sénat s'émut, et quand Antoine s'avança pour dire qu'en vue même de la guerre coutre les Parthes, il était avantageux qu'Hérode fût roi, tous votèrent dans ce sens. Le Sénat se sépara, et Antoine et César sortirent ayant Hérode entre eux ; les consuls et les autres magistrats les précédèrent au Capitole pour sacrifier et y consacrer le sénatus-consulte. Le premier jour du règne d'Hérode, Antoine lui offrit à dîner[144][144] .

XV

1. Siège de Masada par Antigone. – 2. Ventidius et Silo en Syrie. – 3-4. Arrivée d’Hérode. Prise de Joppé : délivrance de Masada. – 5-6. Siège de Jérusalem par Hérode et Silo.

1[145][145]. Pendant ce temps. Antigone assiégeait les réfugiés de Masada. Bien pourvus de tout le reste, l'eau leur faisait défaut. Aussi Joseph, frère d'Hérode, résolut-il de fuir, avec deux cents compagnons, chez les Arabes, apprenant que Malichos s’était repenti de son injuste conduite à l'égard d'Hérode. Au moment où il allait quitter la place, la nuit même du départ, la pluie tomba en abondance ; les citernes se trouvèrent remplies, et Joseph ne jugea plus la fuite nécessaire. Dés ce moment la garnison prit l’offensive contre les soldats d'Antigone et, soit à découvert soit dans des embuscades, en tua un très grand nombre. Toutefois ses sorties ne furent pas toujours heureuses ; plus d'une fois, elle fut battue et repoussée.

2. A ce moment Ventidius, général romain, qui avait été envoyé pour chasser les Parthes de Syrie, passa à leur poursuite en Judée, sous prétexte de secourir Joseph et sa troupe, mais en réalité pour tirer de l'argent d'Antigone. Il campa donc tout prés de Jérusalem et, quand il fut gorgé d'or, partit en personne avec la plus grande partie de son armée, laissant derrière lui Silo et quelques troupes ; il eût craint, en les emmenant toutes, de mettre son trafic en évidence, de son côté, Antigone, espérant que les Parthes lui fourniraient encore des secours, continuait néanmoins à flatter Silo, pour l'empêcher de déranger ses affaires.

3. Mais déjà Hérode, après avoir navigué d'Italie à Ptolémaïs et rassemblé une armée assez considérable de compatriotes et d'étrangers, s'avançait contre Antigone à travers la Galilée, aidé de Ventidius et de Silo, que Dellius, envoyé par Antoine, avait décidés à ramener Hérode. Ventidius était alors occupé à pacifier les villes troublées par les Parthes ; Silo séjournait en Judée, ou. il se laissait corrompre par Antigone. Cependant les forces d'Hérode n'étaient pas médiocres ; à mesure qu'il s'avançait, il voyait augmenter journellement l'effectif de son armée; toute la Galilée, à peu d'exceptions près, se joignit à lui. L’entreprise la plus pressante était celle de Masada, dont il devait avant tout faire lever le siège pour sauver ses proches ; mais on était arrêté par l'obstacle de Joppé. Cette ville était hostile, et il fallait d'abord l'enlever pour ne pas laisser derrière soi, en marchant sur Jérusalem, une place d'armes aux ennemis. Silo se joignit volontiers à Hérode, ayant trouvé là un prétexte à sa défection, mais les Juifs le poursuivirent et le serrèrent de près. Hérode avec une petite troupe court les attaquer et les met bientôt en fuite, sauvant Silo, qui se trouvait en mauvaise posture.

4. Ensuite il s'empara de Joppé et se dirigea à marches forcées vers Masada pour sauver ses amis. Les indigènes venaient à lui, entraînés les uns par un vieil attachement à son père, d'autres par sa propre renommée, d'autres encore par la reconnaissance pour les services du père et du fils, le plus grand nombre par l'espérance qui s'attachait à un roi d'une autorité déjà assurée ; c'est ainsi que s'assemblait une armée difficile à battre. Antigone essaya de l'arrêter dans sa marche en plaçant des embuscades aux passages favorables, mais elles ne causaient aux ennemis que peu ou point de dommage. Hérode recouvra sans difficulté ses amis de Masada et la forteresse de Thrésa, puis marcha sur Jérusalem : il fut rejoint par le corps de Silo et par un grand nombre de citoyens de la ville, qu'effrayait la force de son armée.

5. Il posta son camp sur le flanc ouest de la ville. Les gardes placés de ce côté le harcelèrent à coups de flèches et de javelots, tandis que d'autres, formés en pelotons, dirigeaient de brusques sorties contre ses avant-postes. Tout d'abord, Hérode fit promener un héraut autour murailles, proclamant qu'il venait pour le bien du peuple et le salut de la cité, qu'il ne se vengerait pas même de ses ennemis déclarés et qu'il accorderait l'amnistie aux plus hostiles. Mais comme les exhortations contraires des amis d'Antigone empêchaient les gens d'entendre les proclamations et de changer de sentiment, Hérode ordonna à ses soldats de combattre les ennemis qui occupaient les murailles ; en conséquence ils tirèrent sur eux et les chassèrent bientôt tous de leurs tours.

6. C'est alors que Silo montra bien qu'il s'était laissé corrompre. A son instigation, un grand nombre de soldats se plaignirent à grands cris de manquer du nécessaire ; ils réclamaient de l'argent pour acheter des vivres et demandaient qu'on les emmenât prendre leurs quartiers d'hiver dans des endroits favorables, car les environs de la ville étaient vidés par les troupes d'Antigone qui s'y étaient déjà approvisionnées. Là-dessus il mit son camp en mouvement et fit mine de se retirer. Hérode alla trouver les chefs, placés sous les ordres de Silo, et aussi les soldats en corps, les suppliant de ne pas l'abandonner, lui que patronnaient César, Antoine et le Sénat : il ferait, dés ce jour même, cesser la disette. Après ces prières, il se mit lui-même en campagne dans le plat pays et ramena une assez grande abondance de vivres pour couper tout prétexte à Silo ; puis, voulant pour l'avenir assurer le ravitaillement, il manda aux habitants de Samarie, qui s’étaient déclarés pour lui, de conduire à Jéricho du blé, du vin, de l'huile et du bétail. A cette nouvelle, Antigone envoya dans le pays des messagers pour répandre l'ordre d'arrêter les convoyeurs et de leur tendre des embûches. Les habitants obéirent, et une grosse troupe d'hommes en armes se rassembla au-dessus de Jéricho ; ils se postèrent sur les montagnes, guettant les convois de vivres. Cependant Hérode ne restait pas inactif : il prit dix cohortes, dont cinq de Romains et cinq de Juifs, mêlées de mercenaires, avec un petit nombre de cavaliers ; à la tête de ce détachement il marcha sur Jéricho. Il trouva la ville abandonnée et les hauteurs occupées par cinq cents hommes avec leurs femmes et leurs enfants, il les fit prisonniers, puis les renvoya, tandis que les Romains envahissaient et pillaient le reste de la ville, ou ils trouvèrent des maisons remplies de toutes sortes de biens. Le roi revint, laissant une garnison à Jéricho ; il envoya l'armée romaine prendre ses quartiers d'hiver dans des contrées dont il avait reçu la soumission, Idumée, Galilée, Samarie. Ce son côté, Antigone obtint, en achetant Silo, de pouvoir loger une partie de l'armée romaine à Lydda ; il faisait ainsi sa cour à Antoine.

XVI

1-3.      Campagne d’Hérode en Idumée et en Galilée pendant l’hiver ; défaite des brigands à Arbèles. - 4. Extermination des brigands des cavernes. – 5. Nouveau soulèvement et châtiment de la Galilée. – 6. Machacras en Judée, son attitude équivoque. – 7. Hérode secourt Antoine au siège de Samosate.

1[146][146]. Pendant que les Romains vivaient dans l'abondance et l'inaction, Hérode, toujours actif, occupait I'Idumée avec deux mille fantassins et quatre cents cavaliers, qu'il y envoyait sous son frère Joseph, pour prévenir toute nouvelle tentative en faveur d'Antigone. Lui-même cependant installait à Samarie sa mère et ses autres parents, qu'il avait emmenés de Masada ; quand il eut pourvu à leur sûreté, il partit pour s'emparer des dernières forteresses de Galilée et en chasser les garnisons d'Antigone.

2. Il arriva, malgré de violentes chutes de neige, devant Sepphoris et occupa la ville sans combat, la garnison s'étant enfuie avant l'attaque. Là il laissa se refaire ses soldats, que l'hiver avait éprouvés, car il y trouva des vivres en abondance. Puis il partit relancer les brigands des cavernes, qui, ravageant une grande partie de la contrée, maltraitaient les habitants autant que la guerre même. Il envoya en avant trois bataillons d’infanterie et un escadron de cavalerie au bourg d'Arbèles ; lui-même les y rejoignit le quarantième jour avec le reste de ses forces. Les ennemis ne se dérobèrent pas à l'attaque ; ils marchèrent en armes à sa rencontre, joignant à l'expérience de la guerre l'audace des brigands. Ils engagèrent donc la lutte et avec leur aile droite mirent en déroute l'aile gauche d'Hérode ; mais lui, pivotant vivement avec son aile droite qu'il commandait en personne, vint porter secours aux siens : non seulement il arrêta la fuite de ses propres troupes, mais il s'élança encore contre ceux qui les poursuivaient et contint leur élan jusqu'au moment où ils cédèrent aux attaques de front et prirent la fuite.

3. Hérode les poursuivit, en les massacrant, jusqu'au Jourdain ; un grand nombre périt, le reste se dispersa au delà du fleuve. Ainsi la Galilée fut délivrée de ses terreurs, sauf toutefois les brigands qui restaient blottis dans les cavernes et dont la destruction demanda du temps. Hérode accorda donc d'abord à ses soldats le fruit de leurs peines, distribuant à chacun d'eux cent cinquante drachmes d'argent et aux officiers une somme beaucoup plus considérable ; puis il les envoya dans leurs quartiers d'hiver. Il ordonna à Phéroras, le plus jeune de ses frères, de pourvoir à leur approvisionnement[147][147] et de fortifier Alexandreion[148][148], Phéroras s'acquitta de cette double tâche.

4. Dans le même temps, Antoine séjournait à Athènes[149][149], et Ventidius manda Silo et Hérode auprès de lui pour le seconder dans la guerre contre les Parthes, les invitant à régler d'abord les affaires de Judée. Hérode, sans se faire prier, lui envoya Silo, mais lui-même se mit en campagne contre les brigands des cavernes. Ces cavernes étaient situées sur le flanc de montagnes escarpées, inabordables de toutes parts, n'offrant d'accès que par des sentiers étroits et tortueux ; de front la roche plongeait dans des gorges profondes, dressant ses pentes abruptes et ravinées. Longtemps le roi fut paralysé à la vue de ces difficultés du terrain : enfin il imagina un stratagème très hasardeux. Il plaça ses soldats les plus vigoureux dans des coffres, qu'il fit descendre d'en haut à l'aide de cordes et amena à l'entrée des Cavernes ; ceux-ci massacraient alors les brigands et leurs enfants et lançaient des brandons enflammés contre ceux qui se défendaient. Hérode, voulant en sauver quelques-uns, les invita par la voix d'un héraut à se rendre auprès de lui. Aucun n'obéit de son propre gré[150][150], et parmi ceux qui y furent contraints, beaucoup préférèrent la mort à la captivité. C’est là qu'ou vit un vieillard, père de sept enfants, tuer ses fils qui, avec leur mère, le priaient de les laisser sortir et se rendre à merci ; il les fit avancer, l'un après l'autre, et, se tenant à l'entrée, les égorgea un à un. Du haut d'une éminence, Hérode contemplait cette scène, profondément remué, et tendait la main vers le vieillard pour le conjurer d'épargner ses enfants mais celui-ci, sans s'émouvoir en rien de ces paroles, invectivant même l'ignoble naissance d'Hérode, tua, après ses fils, sa femme, jeta les cadavres dans le précipice et finalement s'y lança lui-même.

5. Hérode se rendit ainsi maître des cavernes et de leurs habitants. Après avoir laissé (en Galilée) sous les ordres de Ptolémée un détachement suffisant, à son avis, pour réprimer des séditions, il retourna vers Samarie, menant contre Antigone trois mille hoplites et six cents cavaliers. Alors, profitant de son absence, les fauteurs ordinaires de troubles en Galilée attaquèrent à l'improviste le général Ptolémée et le tuèrent. Ensuite ils ravagèrent la contrée, trouvant un refuge dans les marais et les places d'un accès difficile. A la nouvelle de ce soulèvement, Hérode revint en hâte à la rescousse ; il massacra un grand nombre des rebelles, assiégea et prit toutes les forteresses et imposa aux villes une contribution de cent talents pour les punir de cette défection.

6. Cependant quand les Parthes eurent été chassés et Pacoros tué[151][151], Ventidius, suivant les ordres d'Antoine, envoya comme auxiliaires à Hérode, pour les opposer à Antigone, mille chevaux et deux légions ; leur chef était Machæras. Antigone écrivit lettres sur lettres à ce général, le suppliant de l'aider plutôt lui-même, ajoutant force plaintes sur la violence d'Hérode et les dommages qu'il causait au royaume ; il y joignait des promesses d'argent. Machæras n'osait pas mépriser ses instructions, et d'ailleurs Hérode lui donnait d’avantage ; aussi ne se laissa-t-il pas gagner à la trahison[152][152] ; toutefois, feignant l'amitié, il alla observer la situation d'Antigone, sans écouter Hérode, qui l'en détournait. Or Antigone, qui avait deviné ses intentions, lui interdit l'entrée de la ville et du haut des murs le fit repousser comme un ennemi. Enfin, Machæras, tout confus, se retira à Emmaüs, auprès d'Hérode ; rendu furieux par sa déconvenue, il tua sur son chemin tous les Juifs qu'il rencontrait, sans même épargner les Hérodiens, mais les traitant tous comme s'ils appartenaient à la faction d'Antigone.

7. Hérode, fort mécontent, s'élança d'abord pour attaquer Machæras comme un ennemi, mais il maîtrisa sa colère et se rendit auprès d'Antoine pour dénoncer les procédés injustes de ce personnage. Celui-ci, ayant réfléchi sur ses fautes, courut après le roi et, à force de prières, réussit à se réconcilier avec lui. Hérode n'en continua pas moins son voyage auprès d'Antoine. Apprenant que ce général assiégeait avec des forces considérables Samosate, importante place voisine de l'Euphrate, il pressa encore sa marche, voyant là une occasion favorable de montrer son courage et de se pousser dans l'amitié d'Antoine. Son arrivée amena le dénouement du siège ; il tua de nombreux ennemis et fit un butin considérable. De là deux résultats : Antoine, qui admirait depuis longtemps la valeur d'Hérode, s'affermit encore dans ce sentiment et accrut de toute manière ses honneurs et ses espérances de règne ; quant au roi Antiochus, il fut contraint de rendre Samosate.

XVII

1-2. Défaite et mort de Joseph, frère d’Hérode, près de Jéricho. Défections en Galilée et en Idumée. – 3-4. Retour d’Hérode en Palestine. Incident à Jéricho. – 5-6. Victoire d’Hérode à Cana (ou Isana) ; mort de Pappos. – 8 Hérode assiège Jérusalem. Ses noces avec Mariamme. – 9. Sosius rejoint Hérode devant Jérusalem.

1[153][153]. Pendant cette expédition, les affaires d'Hérode subirent un grave échec en Judée. Il y avait laissé son frère Joseph avec de pleins pouvoirs, mais en lui recommandant de ne rien entreprendre contre Antigone jusqu'à sou retour : car Machæras, à en juger d'après sa conduite passée, n'était pas un allié sûr. Mais Joseph, dès qu'il sut son frère assez loin, négligea cette recommandation et marcha vers Jéricho avec cinq cohortes que Machæras lui avait prêtées ; son objet était d'enlever le blé, car on était au fort de l'été. Sur la route il fut attaqué par les ennemis qui s'étaient postés au milieu des montagnes dans un terrain difficile ; il périt dans le combat après avoir montré une brillante valeur et tout le contingent romain fut détruit ; ces cohortes venaient d'être levées en Syrie, et on n’y avait pas mêlé de ces « vieux soldats », comme on les appelle, qui auraient pu secourir l'inexpérience des jeunes recrues[154][154].

2. Antigone ne se contenta pas de la victoire : il porta la fureur au point d'outrager Joseph même après sa mort. Comme les cadavres étaient restés en sa puissance, il fit couper la tête de Joseph, malgré la rançon de cinquante talents que Phéroras, frère du défunt, lui offrait pour la racheter. En Galilée, la victoire d’Antigone produisit un si grand bouleversement que ceux des notables qui favorisaient Hérode furent emmenés et noyés dans le lac (de Génésareth) par les partisans d'Antigone. Il y eut aussi de nombreuses défections en Idumée[155][155], où Machæras fortifiait à nouveau une place du nom de Gittha. De tout cela, Hérode ne savait encore rien. Antoine, après la prise de Samosate, avait établi Sossius gouverneur de Syrie ; il lui ordonna de secourir Hérode contre Antigone et s'en retourna de sa personne en Égypte[156][156]. Sossius envoya tout de suite deux légions pour seconder Hérode ; lui-même suivit de près avec le reste de ses troupes.

3. Tandis qu’Hérode était à Daphné, près d’Antioche, il eut un rêve qui lui annonçait clairement la mort de son frère. Il sauta tout troublé du lit au moment où entrèrent les messagers qui lui apprirent son malheur. La douleur lui arracha quelques gémissements, puis il ajourna la plupart des marques de deuil et se mit vivement en route contre ses ennemis. Marchant a étapes forcées, il arriva au Liban, où il s'adjoignit comme auxiliaires huit cents montagnards et rallia une légion romaine. Puis, sans attendre le jour[157][157], il envahit la Galilée et refoula les ennemis, qui s'opposèrent à sa marche, dans la forteresse qu'ils venaient de quitter. Il pressa la garnison par de fréquentes attaques, mais avant d'avoir pu la prendre, un orage terrible le força de camper dans les bourgades environnantes. Peu de jours après, la seconde légion prêtée par Antoine le rejoignit ; alors les ennemis, que sa puissance effrayait, évacuèrent nuitamment la forteresse.

4. Il continua sa marche rapide à travers Jéricho, ayant hâte de rejoindre les meurtriers de son frère. Dans cette ville il fut le héros d'une aventure providentielle : échappé à la mort par miracle, il y acquit la réputation d'un favori de la divinité. En effet, comme ce soir-là un grand nombre de magistrats soupaient avec lui, au moment où le repas venait de se terminer et tous les convives de partir, soudain la salle s'écroula. Il vit là un présage à la fois de dangers et de salut pour la guerre future, et leva le camp dés l'aurore. Six mille ennemis environ, descendant des montagnes, escarmouchèrent avec son avant-garde. N'osant pas en venir aux mains avec les Romains, ils les attaquèrent de loin avec des pierres et des traits et leur blessèrent beaucoup de monde. Hérode lui-même, qui chevauchait devant le front des troupes, fut atteint d’un javelot au côté.

5. Antigone, voulant se donner l'apparence non seulement de l'audace, mais encore de la supériorité du nombre, envoya contre Samarie Pappos, un de ses familiers, à la tête d’un corps d’armée, avec la mission de combattre Machæras. Cependant Hérode fit une incursion dans le pays occupé par l'ennemi, détruisit cinq petites villes, y tua deux mille hommes et incendia les maisons ; puis il revint vers Pappos, qui campait près du bourg d'Isana.

6. Tous les jours une foule de Juifs, venus de Jéricho même et du reste de la contrée, le rejoignaient, attirés à lui les uns par leur haine d'Antigone, les autres par les succès d'Hérode, la plupart par un amour aveugle du changement. Il brûlait de livrer bataille, et Pappos, à qui le nombre et l'ardeur de ses adversaires n'inspiraient aucune crainte, sortit volontiers à sa rencontre. Dans ce choc des deux armées, le gros des troupes ennemies résista quelque temps, mais Hérode, animé par le ressentiment[158][158] de la mort de son frère, ardent à se venger des auteurs du meurtre, culbuta rapidement les troupes qui lui faisaient face, et ensuite, tournant successivement ses efforts contre ceux qui résistaient encore, les mit tous en fuite. Il y eut un grand carnage, car les fuyards étaient refoulés dans la bourgade d'où ils étaient sortis, tandis qu'Hérode, tombant sur leurs derrières, les abattait en foule. Il les relança même à l'intérieur du village, où il trouva toutes les maisons garnies de soldats et les toits mêmes chargés de tireurs. Quand il en eut fini avec ceux qui luttaient dehors, Hérode, éventrant les habitations, en extrayait ceux qui s’y cachaient. Beaucoup périrent en masse sous les débris des toits qu'il fit effondrer ceux qui s'échappaient des ruines étaient reçus par les soldats à la pointe de l'épée : tel fut l'amoncellement des cadavres que les rues obstruées arrêtaient les vainqueurs. Les ennemis ne purent résister à ce coup : quand le gros de leur armée, enfin rallié, vit l'extermination des soldats du village, ils de dispersèrent. Enhardi par ce succès, Hérode eut aussitôt marché sur Jérusalem, si une tempête d'une extrême violence ne l'en avait empêché. Cet accident ajourna la complète victoire d’Hérode et la défaite d'Antigone, qui songeait déjà à évacuer la capitale.

7. Le soir venu, Hérode congédia ses compagnons fatigués et les envoya réparer leurs forces : lui-même, encore tout chaud de la lutte, alla prendre son bain comme un simple soldat, suivi d’un seul esclave. Au moment d'entrer dans la maison de bain, il vit courir devant lui un des ennemis, l'épée à la main, puis un second, un troisième, et plusieurs à la suite. C’étaient des hommes échappés au combat, qui s'étaient réfugiés, tout armés, dans les bains ; ils s'y étaient cachés et s’étaient dérobés jusque-là aux poursuites ; quand ils aperçurent le roi, anéantis par l’effroi, ils passèrent prês de lui, en tremblant, quoi-qu’il fut sans armes, et se précipitèrent vers les issues. Le hasard fit que pas un soldat ne se trouva là pour les saisir. Hérode, trop heureux d’en être quitte pour la peur, les laissa tous se sauver.

8. Le lendemain, il lit couper la tête à Pappos, général d'Antigone, qui avait été tué dans le combat, et envoya cette tête à son frère Phéroras, comme prix du meurtre de leur frère : car c'était Pappos qui avait tué Joseph. Quand le mauvais temps fut passé[159][159], il se dirigea sur Jérusalem et conduisit son armée jusque sous les murs : il y avait alors trois ans qu’il avait été salué à Rome du nom de roi. Il posa son camp devant le Temple, seul côté par où la ville fut accessible ; c'est là que Pompée avait naguère dirigé son attaque quand il prit Jérusalem. Après avoir réparti son armée en trois corps et coupé tous les arbres des faubourgs : il ordonna d’élever trois terrasses et d’y dresser des tours ; il chargea ses lieutenants les plus actifs de diriger ces travaux, et lui-même s'en alla à Samarie, rejoindre la fille d'Alexandre, fils d'Aristobule, à qui, nous l'avons dit, il était fiancé. Il fit ainsi de son mariage un intermède du siège, tant il méprisait déjà ses adversaires.

9. Après ses noces, il retourna à Jérusalem avec des forces plus considérables encore. Il fut rejoint par Sossius, avec une forte armée d’infanterie et de cavalerie ; il avait envoyé ces troupes en avant par l'intérieur, tandis que lui-même cheminait par la Phénicie. Quand furent concentrées toutes ses forces, qui comprenaient onze légions d’infanterie et six mille chevaux, sans compter les auxiliaires de Syrie, dont l’effectif était assez élevé, les deux chefs campèrent prês du mur nord. Hérode mettait sa confiance dans les décisions du Sénat, qui l'avait proclamé roi, Sossius dans les sentiments d'Antoine, qui avait envoyé son aimée pour soutenir Hérode.

XVIII

1. Siège de Jérusalem. – 2. Prise de la ville : massacre et pillage. – 3. Hérode rachète le Temple de la profanation ; supplice d’Antigone. – 4-5. Représailles d’Hérode. Exactions de Cléopâtre.

1[160][160]. La multitude des Juifs enfermés dans la ville était agitée en sens divers. Les plus faibles, agglomérés autour du Temple, se livraient à des transports mystiques et débitaient force discours prophétiques selon les circonstances[161][161] ; les plus hardis formaient des compagnies qui s’en allaient marauder : ils rançonnaient surtout les environs de la ville et ne laissaient de nourriture ni pour les hommes ni pour les chevaux[162][162]. Quant aux soldats, les plus disciplinés étaient employés à déjouer les attaques des assiégeants ; du haut de la muraille, ils écartaient les terrassiers et imaginaient toujours quelque nouvel engin pour combattre ceux de l'ennemi ; c'est surtout dans les travaux de mine qu’ils montraient leur supériorité.

2. Pour mettre fin aux déprédations des brigands, le roi organisa des embuscades, qui réussirent à déjouer leurs incursions : au manque de vivres il remédia par des convois amenés du dehors ; quant aux combattants ennemis, l’expérience militaire des Romains assurait Hérode l'avantage sur eux, encore que leur audace ne connût point de bornes. S'ils évitaient d'attaquer les Romains en face et de courir à une mort assurée[163][163], en revanche ils cheminaient par les galeries de mines et apparaissaient soudain au milieu même des assiégeants ; avant même qu’une partie de la muraille fût ébranlée, ils en élevaient une autre derrière ; en un mot, ils n'épargnaient ni leurs bras ni les ressources de leur esprit, bien résolus à tenir jusqu’à la dernière extrémité. Aussi, malgré l'importance des forces qui entouraient la ville, ils supportèrent le siège pendant cinq mois[164][164] ; enfin, quelques soldats d’élite d'Hérode eurent la hardiesse d’escalader le mur et s'élancèrent dans la ville ; après eux montèrent des centurions de Sossius. D'abord ils prirent le quartier voisin du Temple et comme les troupes débordaient de toutes parts, le carnage sévit sous mille aspects, car la longueur du siège avait exaspéré les Romains, et les Juifs de l'armée d’Hérode s’appliquaient à ne laisser survivre aucun de leurs adversaires. On égorgea les vaincus par monceaux dans les ruelles et les maisons où ils se pressaient ou aux abords du Temple qu'ils qu’ils cherchaient à gagner ; on n’épargna ni l’enfance ni la vieillesse ni la faiblesse du sexe ; le roi eut beau envoyer partout des messagers exhorter à la clémence, les combattants ne retinrent point leurs bras, et, comme ivres de fureur, firent tomber leurs coups sur tous les âges indistinctement. Alors Antigone, sans considérer ni son ancienne fortune ni sa fortune présente, descendit de la citadelle (Baris) et se jeta aux pieds de Sossius. Celui-ci, loin de s'apitoyer sur son infortune, éclata de rire sans mesure et l'appela Antiqona ; cependant il ne le traita pas comme une femme, qu'on eût laissée en liberté : Antigone fut mis aux fers et placé sous une garde étroite.

3. Hérode, vainqueur des ennemis, se préoccupa maintenant de vaincre ses alliés étrangers. Les Gentils se ruaient en foule pour visiter le Temple et les ustensiles sacrés du sanctuaire. Le roi exhortait, menaçait, quelquefois même mettait les armes à la main pour repousser les curieux, jugeant sa victoire plus fâcheuse qu’une défaite, si ces gens étaient admis à contempler les choses dont la vue est interdite. Il s'opposa aussi dès lors au pillage de la ville, ne cessant de représenter à Sossius que si les Romains dépouillaient la ville de ses richesses et de ses habitants, ils ne le laisseraient régner que sur un désert ; il ite voudrait pas, au prix du meurtre de tant de citoyens, acheter l'empire de l'univers. Sossius répliquant qu'il était juste d'autoriser le pillage pour payer les soldats des fatigues du siège, Hérode dit qu’il leur accorderait lui-même à tous des gratifications sur son trésor particulier. Il racheta ainsi les restes de sa patrie et sut remplir ses engagements. Chaque soldat fut récompensé largement, les officiers à proportion, et Sossius lui-même avec une libéralité toute royale, en sorte que nul ne s'en alla dépourvu. Sossius, de son côté, après avoir dédié à Dieu une couronne d’or partit de Jérusalem emmenant vers Antoine Antigone enchaîné. Celui-ci, attaché jusqu'au bout à la vie par une misérable espérance, périt sous la hache, digne châtiment de sa lâcheté.

4. Le roi Hérode fit deux parts dans la multitude des citoyens de la ville : ceux qui avaient soutenu ses intérêts, il se les concilia plus étroitement encore en les honorant ; quant aux partisans d'Antigone, il les extermina. Se trouvant bientôt à court d'argent, il fit monnayer tous les objets précieux qu'il possédait, pour envoyer des subsides à Antoine et à son entourage. Cependant même à ce prix il ne s'assura pas encore contre tout dommage : car déjà Antoine, corrompu par l'amour de Cléopâtre, commençait à se laisser dominer en toute occasion par sa passion, et cette reine, après avoir persécuté son propre sang au point de ne laisser survivre aucun membre de sa famille, s'en prenait désormais au sang des étrangers. Calomniant les grands de Syrie auprès d'Antoine, elle lui conseillait de les détruire, dans l'espoir de devenir facilement maîtresse de leurs biens. Son ambition s'étendait jusqu'aux Juifs et aux Arabes, et elle machinait sournoisement la perte de leurs rois respectifs, Hérode et Malichos.

5. Antoine n'accorda qu'une partie de ses désirs : il jugeait sacrilège de tuer des hommes innocents, des rois aussi considérables ; mais il laissa se relâcher l'étroite amitié qui les unissait a lui et leur enleva de grandes étendues de territoire, notamment le bois de palmiers de Jéricho d'où provient le baume, pour en faire cadeau a Cléopâtre ; il lui donna aussi toutes les villes situées en-deçà du fleuve Eleuthéros, excepté Tyr et Sidon[165][165]. Une fois mise en possession de toutes ces contrées, elle escorta jusqu'à l'Euphrate Antoine, qui allait faire la guerre aux Parthes, et se rendit elle-même en Judée par Apamée et Damas. Là, par de grands présents, Hérode adoucit son inimitié et reprit à bail pour une somme annuelle de deux cents talents les terres détachées de son royaume : puis il l'accompagna jusqu'à Péluse, en lui faisant la cour de mille manières. Peu de temps après, Antoine revint de chez les Parthes, menant prisonnier Artabaze, fils de Tigrane, destiné à Cléopâtre, car il s'empressa de lui donner ce Parthe avec l'argent et tout le butin conquis[166][166].

XIX

1-2. Guerre d’Hérode contre les Arabes. Vainqueur à Diospolis, il est battu à Canatha. – 3. Tremblement de terre désastreux. – 4. Harangue d’Hérode à ses troupes. – 5-6. Hérode, vainqueur à Philadelphie, devient protecteur des Arabes.

1[167][167]. Quand éclata la guerre d'Actium, Hérode se prépara à courir au secours d'Antoine, car il était déjà débarrassé des troubles de Judée et s'était emparé de la forteresse d'Hyrcania, qu'occupait la sœur d'Antigone. Mais Cléopâtre sut par ruse l'empêcher de partager les périls d'Antoine ; car, complotant, comme nous l'avons dit, contre les rois, elle persuada Antoine de confier à Hérode la guerre contre les Arabes, espérant, s'il était vainqueur, devenir maîtresse de l'Arabie, s'il était vaincu, de la Judée, et détruire ainsi les deux rois l'un par l'autre.

2. Toutefois ces desseins tournèrent à l'avantage d'Hérode ; car après avoir d'abord exercé des représailles sur ses ennemis, il ramassa un gros corps de cavalerie et le lança contre eux aux environs de Diospolis : il remporta la victoire, malgré une résistance opiniâtre. Cette défaite provoqua un grand mouvement parmi les Arabes : ils se réunirent en une foule innombrable autour de Canatha[168][168], ville de Cœlé-Syrie et y attendirent les Juifs. Hérode, arrivé avec ses troupes, aurait voulu conduire les opérations avec prudence et ordonna aux siens de fortifier leur camp. Mais cette multitude ne lui obéit pas ; enorgueillie de sa récente victoire, elle s'élança contre les Arabes. Elle les enfonça au premier choc et les poursuivit ; mais au cours de cette poursuite, Hérode tomba dans un guet-apens. Athénion, l'un des généraux de Cléopâtre, qui lui avait toujours été hostile, souleva contre lui les habitants de Canatha[169][169]. Les Arabes, à l'arrivée de ce renfort, reprennent courage et font volte-face. Rassemblant toutes leurs forces dans un terrain rocheux et difficile, ils mettent en fuite les troupes d'Hérode et en font un grand carnage. Ceux qui s'échappèrent se réfugièrent à Ormiza ; mais les Arabes y cernèrent leur camp et le prirent avec ses défenseurs.

3. Peu de temps après ce désastre Hérode revint avec des secours, trop tard pour y remédier. La cause de sa défaite fut l'insubordination de ses lieutenants : sans ce combat improvisé Athénion n'eût pas trouvé l'occasion de sa perfidie. Cependant Hérode se vengea des Arabes en ravageant encore à diverses reprises leur territoire, et leur rappela ainsi par maints cuisants souvenirs leur unique victoire. Tandis qu'il se défendait contre ses ennemis, une autre fatalité providentielle l'accabla dans la septième année de son règne, pendant que la guerre d'Actium battait son plein[170][170]. Au début du printemps un tremblement de terre fit périr d'innombrables bestiaux et trente mille personnes : heureusement l'armée ne fut pas atteinte, car elle campait en plein air. A ce moment l'audace des Arabes redoubla, excitée par la rumeur, qui grossit toujours les évènements funestes. Ils s'imaginèrent que toute la Judée était en ruine et qu'ils s'empareraient d’un pays sans défenseurs ; dans cette pensée ils l'envahirent, après avoir immolé les députés que les Juifs leur avaient envoyé. L'invasion frappe de terreur la multitude, démoralisée par la grandeur de ces calamités successives ; Hérode la rassemble et s'efforce par ce discours de l’encourager à la résistance :

4. « La crainte qui vous envahit à cette heure me paraît complètement dénuée de raison. Devant les coups de la Providence le découragement était naturel ; devant l'attaque des hommes, ce serait le fait de lâches. Pour moi, bien loin de craindre l'invasion des ennemis succédant au tremblement de terre, je vois dans cette catastrophe une amorce dont Dieu s'est servi pour attirer les Arabes et les livrer à notre vengeance. S'ils nous attaquent, ce n'est pas, en effet, par confiance dans leurs armes ou leurs bras, mais parce qu'ils comptent sur le contre-coup de ces calamités naturelles ; or trompeuse est l'espérance qui repose non sur notre propre force, mais sur le malheur d'autrui. Ni la bonne ni la mauvaise chance n’est durable parmi les hommes, et l'on voit souvent la fortune changer de face : vous pouvez l'apprendre par votre propre exemple. Vainqueurs dans la première rencontre, nous avons vu ensuite les ennemis remporter l'avantage ; de même aujourd'hui, suivant toute vraisemblance, ils succomberont, alors qu'ils se flattent de triompher. Car l'excès de confiance rend imprudent, tandis que l'appréhension enseigne la précaution ; aussi votre pusillanimité même raffermit ma confiance. Lorsque vous vous montriez pleins d'une hardiesse excessive, lorsque, dédaignant mes avis, vous vous élanciez contre les ennemis, Athénion trouva l'occasion de sa perfidie ; maintenant, votre inertie et vos marques de découragement me donnent l'assurance de la yictoire. Cependant cette disposition d'esprit ne convient que pendant l'attente ; dans l'action même, vous devez porter haut vos cœurs afin que les plus impies sachent bien que jamais calamité humaine ni divine ne pourra humilier le courage des Juifs, tant qu'ils auront un souffle de vie, que nul d'entre eux ne laissera avec indifférence ses biens tomber au pouvoir d'un Arabe, qu'il a tant de fois, pour ainsi dire, pu emmener captif. Ne vous laissez pas davantage troubler par les mouvements de la matière brute, n'allez pas vous imaginer que le tremblement de terre soIt le signe d'un autre malheur ; les phénomènes qui agitent les éléments ont une origine purement physique ; ils n’apportent aux hommes d'autres dommages que leur effet immédiat. Une peste, une famine, les agitations du sol peuvent être précédées elles-mêmes de quelque signe plus fugitif, mais ces catastrophes une fois réalisées sont limitées par leur propre étendue. Et, en effet, quels dommages plus considérables que ceux de ce tremblement de terre pouvait nous faire éprouver l'ennemi, même victorieux ? En revanche, voici un prodige important qui annonce la perte de nos ennemis ; il ne s'agit ni de causes naturelles, ni du fait d'autrui : contre la loi commune à tous les hommes, ils ont brutalement mis à mort nos ambassadeurs ; voila les victimes couronnées qu'ils ont offertes à Dieu pour obtenir le succès. Mais ils n'échapperont pas à son oeil puissant, à sa droite invincible ; bientôt ils subiront le châtiment mérité, si, retenant quelque trace de la hardiesse de nos pères[171][171], nous nous levons pour venger cette violation des traités. Marchons donc non pour défendre nos femmes, nos enfants, notre patrie en danger, mais pour venger les députés assassinés. Ce sont eux qui conduiront nos armes mieux que nous, les vivants. Moi-même, je m'exposerai le premier au péril, pourvu que je vous trouve dociles, car, sachez le bien, votre courage est irrésistible, si vous ne vous perdez vous-mêmes par quelque témérité. »

5. Ces paroles ranimèrent l'armée : quand Hérode la vit pleine d’ardeur il offrit un sacrifice à Dieu, puis franchit le Jourdain avec ses troupes. Il campa à Philadelphie près de l'armée ennemie et commença à escarmoucher au sujet d'un château placé entre les deux camps avec le désir d'engager la bataille au plus vite. Les ennemis avaient fait un détachement pour occuper ce poste ; la troupe envoyée par le roi les délogea promptement et tint fortement la colline. Tous les jours Hérode amenait son armée, la rangeait en bataille et provoquait les Arabes au combat ; mais nul d'entre eux ne sortait des retranchements, car ils étaient saisis d'un profond abattement, et tout le premier, le général arabe Elthémos restait muet d'effroi. Alors le roi s'avança et commença à arracher les palissades du camp ennemi. Les Arabes, contraints et forcés, sortirent enfin pour livrer bataille, en désordre, les fantassins confondus avec les cavaliers. Supérieurs en nombre aux Juifs, ils avaient moins d'enthousiasme ; pourtant le désespoir même leur donnait quelque audace.

6. Aussi, tant qu'ils tinrent bon, ils ne subirent que de faibles pertes, mais dés qu'ils tournèrent le dos, les Juifs les massacrèrent en foule : un grand nombre aussi s'entre-tuèrent en s'écrasant les uns les autres. Cinq mille hommes tombèrent dans la déroute, le reste de la multitude se hâta de gagner le camp fortifié et s'y s'enferma. Hérode les entoura aussitôt et les assiégea ; ils devaient nécessairement succomber à un assaut, lorsque le manque d'eau et la soif précipitèrent leur capitulation. Le roi reçut avec mépris leurs députés et, quoiqu'ils offrissent une rançon de cinq mille talents, il les pressa encore plus étroitement. Dévorés par la soif, les Arabes sortaient en foule pour se livrer d'eux-mêmes aux Juifs. En cinq jours, on fit quatre mille prisonniers ; le sixième jour, cédant au désespoir, le reste de la multitude sortit au combat : Hérode fit face et en tua encore environ sept mille. Après avoir, par ce coup terrible, repoussé les Arabes et brisé leur audace, il acquit auprès d'eux tant de crédit que leur nation le choisit pour protecteur.

XX

1-2. Bataille d’Actium. Hérode confirmé dans son royaume par Octavien. – 3. Services rendus par Hérode à Octavien dans la campagne d’Égypte. Son territoire agrandi. - 4. Nouveaux agrandissements (Trachonitide, etc.)

1[172][172]. A peine ce danger disparu, il trembla bientôt pour son existence même ; et cela à cause de son amitié pour Antoine, que César venait de vaincre à Actium[173][173]. Il eut cependant plus de crainte que de mal ; car tant qu'Hérode restait fidèle à Antoine, César ne jugeait pas celui-ci à sa merci[174][174], Cependant le roi résolut d'aller au devant du péril ; il se rendit à Rhodes, où séjournait César, et se présenta devant lui sans diadème, dans le vêtement et l'attitude d'un simple particulier, mais gardant la fierté d’un roi ; car, sans rien altérer de la vérité, il lui dit en face : « Fait loi par Antoine, César, j'avoue qu’en toute occasion j'ai cherché à le servir : je ne te cacherai même pas, que ma reconnaissance l'aurait suivi jusque sur les champs de bataille, si les Arabes ne m'en avaient empêché ; cependant je lui ai envoyé des troupes dans la mesure de mes forces et des milliers de boisseaux de blé. Même après sa délaite d'Actium, je n'ai pas abandonné mon bienfaiteur ; ne pouvant plus être un allié utile, je fus pour lui le meilleur des conseillers. Je lui représentai qu'il n'y avait qu'un seul remède à ses désastres : la mort de Cléopâtre ; elle tuée, je lui promettais mes richesses, mes remparts pour sa sûreté, mes troupes et moi-même, pour l'aider dans la guerre qu'il te faisait. Mais les charmes de Cléopâtre et Dieu qui t'accorde l'empire ont bouché ses oreilles. J'ai été vaincu avec Antoine, et quand tomba sa fortune, j'ai déposé le diadème. Je suis venu vers toi, mettant dans mon innocence l'espérance de mon salut, et présumant qu'on examinera quel ami je fus et non pas de qui je l'ai été. »

2. A cela César répondit : « Eh bien ! sois donc pardonné, et règne désormais plus sûrement qu'autrefois. Car tu es digne de régner sur beaucoup d’hommes, toi qui respectes l'amitié à ce point. Tâche de garder la même fidélité à ceux qui sont plus heureux ; de mon côté, la grandeur d'âme me fait concevoir les plus brillantes espérances. Antoine a bien fait d'écouter les conseils de Cléopâtre plutôt que les tiens : c’est à sa folie que je dois le gain de ton alliance. Tu inaugures déjà tes services, puisque si j'en crois une lettre de Q. Didius[175][175], tu lui as envoyé des secours contre les gladiateurs. Maintenant je veux par un décret public confirmer ta royauté et je m'efforcerai à l'avenir de te faire encore du bien, pour que tu ne regrettes pas Antoine. »

3[176][176]. Ayant ainsi témoigné sa bienveillance au roi et placé le diadème sur sa tête, il confirma ce don par un décret où il faisait longuement son éloge en termes magnifiques. Hérode, après l'avoir adouci par des présents, chercha à obtenir la grâce d'Alexas, un des amis d'Antoine, venu en suppliant ; mais le ressentiment de César fut le plus fort ; les nombreux et graves griefs qu'il avait contre Alexas firent repousser cette supplique. Quand ensuite César se dirigea vers l'Égypte à travers la Syrie, Hérode le reçut en déployant pour la première fois un faste royal il l'accompagna à cheval dans la revue que César passa de ses troupes, près de Ptolémaïs ; il lui offrit un festin à lui et à tous ses amis ; au reste de l'armée il lit faire bonne chaire de toute façon. Puis, quand les troupes s'avancèrent jusqu'à Péluse à travers une région aride, il prit soin de leur fournir l'eau en abondance, et de même au retour ; par lui, en un mot, l'armée ne manqua jamais du nécessaire. César lui-même et les soldats estimaient que le royaume d'Hérode était bien étroit, en proportion des sacrifices qu’il faisait pour eux. Aussi, lorsque César parvint en Égypte après la mort de Cléopâtre et d'Antoine, non seulement il augmenta tous les honneurs d'Hérode, mais il agrandit encore son royaume en lui rendant le territoire que Cléopâtre s'était approprié ; il y ajouta Gadara, Hippos et Samarie ; en outre, sur le littoral, Gaza, Anthédon, Joppé et la Tour de Straton. Il lui donna, enfin, pour la garde de sa personne, quatre cents Gaulois qui avaient d'abord été les satellites de Cléopâtre. Rien n'excita d'ailleurs cette générosité comme la fierté de celui qui en était l'objet.

4[177][177]. Après la première période Actiaque[178][178], l’empereur ajouta au royaume d'Hérode la contrée appelée Trachonitide et ses voisines, la Batanée et l'Auranitide. En voici l'occasion, Zénodore, qui avait loué le domaine de Lysanias, ne cessait d'envoyer les brigands de la Trachonitide contre les habitants de Damas. Ceux-ci vinrent se plaindre auprès de Varron, gouverneur de Syrie, et le prièrent d’exposer à César leurs souffrances quand l'empereur les apprit, il répondit par l'ordre d'exterminer ce nid de brigands. Varron se mit donc en campagne, nettoya le territoire de ces bandits et en déposséda Zénodore : c'est ce territoire que César donna ensuite à Hérode, pour empêcher que les brigands n'en fissent de nouveau leur place d'armes contre Damas. Il le nomma aussi procurateur de toute la Syrie, quand, dix ans après son premier voyage, il revint dans cette province[179][179] ; car il défendit que les procurateurs pussent prendre aucune décision sans son conseil. Quand enfin mourut Zénodore, il donna encore à Hérode tout le territoire situé entre la Trachonitide et la Galilée. Mais ce qu'Hérode appréciait au-dessus de ces avantages, c'est qu'il venait immédiatement après Agrippa dans l'affection de César, après César dans celle d'Agrippa. Grâce à cette faveur, sa prospérité s'éleva au plus haut degré : son esprit croissait dans la même mesure et presque toute son ambition se tourna vers des oeuvres de piété.

XXI

1. Reconstruction par Hérode du Temple de Jérusalem : palais royal, tour Antonia. – 2. Fondation de Sébasté. – 3. Temple du Paneion. – 4. Constructions diverses en l’honneur d’Auguste. – 5-7. Port de Césarée. – 8-9. Jeux de Césarée. Fondation d’Agrippium (Anthédon), Antipatris, Cypros, Phasaëlis. – 10. Les deux Hérodium. – 11-12. Libéralités à des villes étrangères. Jeux olympiques. – 13. Portrait d’Hérode.

1[180][180]. Ce fut donc dans la quinzième année de son règne[181][181] qu'il fit rebâtir le Temple et renouveler les fortifications de l'espace environnant, porté au double de son étendue primitive. Ce fut une entreprise extrêmement coûteuse et d'une magnificence sans égale, comme l’attestent les grands portiques élevés autour du Temple et la citadelle qui le flanqua au nord : les portiques furent reconstruits de fond en comble, la citadelle restaurée avec une somptuosité digne d’un palais royal ; Hérode lui donna le nom d'Antonia, en l'honneur d'Antoine. Son propre palais, qu'il fit construire dans la partie haute de la ville, comprenait deux appartements très vastes et magnifiques, avec lesquels le Temple même ne pouvait soutenir la comparaison ; il les appela du nom de ses amis, l'un Césaréum, l'autre Agrippium.

2[182][182]. D'ailleurs, il ne se contenta pas d'attacher à des palais le nom et la mémoire de ses protecteurs ; sa générosité s'exprima par la création de cités entières. Dans le pays de Samarie, il entoura une ville d'une magnifique enceinte de vingt stades, y introduisit six mille colons et leur attribua un territoire très fertile ; au centre de cette fondation, il éleva un très grand temple dédié a l'empereur, l'entoura d'un enclos réservé de un stade et demi[183][183] et nomma la ville Sébasté. Les habitants reçurent une constitution privilégiée.

3[184][184]. Quand plus tard l'empereur lui fit présent de nouveaux territoires, Hérode lui dédia là aussi un temple de marbre blanc près des sources du Jourdain, au lieu appelé Paneion. Une montagne y dresse son sommet à une immense hauteur[185][185] et ouvre dans la cavité de son flanc un antre obscur, où plonge jusqu'à une profondeur inaccessible un précipice escarpé ; une masse d'eau tranquille y est enfermée, si énorme qu'on a vainement essayé par des sondages d'atteindre le fond. De cet antre au pied de la montagne, jaillissent extérieurement les sources qui, suivant l'opinion de plusieurs, donnent naissance au Jourdain ; nous en parlerons avec plus de précision dans la suite.

4[186][186]. A Jéricho encore, entre la citadelle de Cypros[187][187] et l'ancien palais, le roi fit construire de nouvelles habitations plus belles et mieux aménagées pour la réception des hôtes ; il leur donna le nom de ces mêmes amis[188][188]. En un mot, il n'y eut pas dans son royaume un lieu approprié où il ne laissât quelque marque d'hommage envers César. Après avoir rempli de temples son propre territoire, il fit déborder sur la province entière sa dévotion à l'empereur et fonda des temples de César dans plusieurs cités.

5[189][189]. Il remarqua parmi les cités du littoral une ville appelée Tour de Straton , alors en pleine décadence, mais qu'une situation favorable recommandait à sa libéralité. Il la reconstruisit tout entière en pierre blanche, l'orna des palais les plus magnifiques et y déploya plus que partout ailleurs la naturelle grandeur de son génie. Tout le littoral entre Dora et Joppé, à égale distance desquelles se trouve cette ville, est dépourvu de ports : aussi tous les navigateurs qui longent la Phénicie pour se rendre en Égypte jetaient-ils l'ancre au large sous la menace du vent du sud-ouest ; car, même quand il souffle modérément, le flot se soulève à une telle hauteur contre les falaises que son reflux entretient à une grande distance la fureur de la mer. Le roi, par sa prodigue magnificence, triompha de la nature, construisit un port plus grand que le Pirée et pratiqua dans ses recoins d'autres mouillages profonds.

6. Bien que le terrain contrariât tous ses projets, il combattit si bien les obstacles, qu'il garantit contre les attaques de la mer la solidité de ses constructions, tout en leur donnant une beauté qui éloignait toute idée de difficulté. En effet, après avoir mesuré pour le port la superficie que nous avons indiquée, il fit immerger dans la mer, jusqu’à une profondeur de vingt brasses, des blocs de pierre dont la plupart mesuraient cinquante pieds de longueur, neuf de hauteur et dix de largeur[190][190] ; quelques-uns même étaient plus grands encore. Quand le fond eut été ainsi comblé, il dressa sur ces assises, au-dessus de l'eau, un môle large de deux cents pieds : la moitié, cent pieds, servait à recevoir l'assaut des vagues, - d'où son nom de « brise-lames » - le reste soutenait un mur de pierre, qui faisait tout le tour du port ; de ce mur surgissaient, de distance en distance, de hautes tours dont la plus grande et la plus magnifique fut appelée Drusion, du nom du beau-fils de l’empereur.

7. Il ménagea dans le mur un grand nombre de chambres voûtées, où s'abritaient les marins qui venaient jeter l'ancre : toute la terrasse circulaire, courant devant ces arcades, formait un large promenoir pour ceux qui débarquaient. L'entrée du port s'ouvrait au nord, car, dans ces parages, c'est le vent du nord qui est, de tous, le plus favorable. Dans la passe on voyait de chaque côté trois colosses, étayés sur des colonnes ; ceux que les navires entrants avaient à bâbord s'élevaient sur une tour massive, ceux à tribord sur deux blocs de pierre dressés et reliés entre eux, dont la hauteur dépassait celle de la tour vis-à-vis. Adjoignant au port on voyait des édifices construits eux aussi en pierre blanche, et c'était vers le port que convergeaient les rues de la ville, tracées à des intervalles égaux les unes des autres. En face de l'entrée du port s'élevait sur une éminence le temple d'Auguste[191][191], remarquable par sa beauté et sa grandeur ; il renfermait une statue colossale de l'empereur, qui ne le cédait point à celle du Zeus d'Olympie dont elle était inspirée, et une statue de Rome, semblable à celle d'Héra, à Argos. Hérode dédia la ville à la province, le port à ceux qui naviguaient dans ces parages, à César la gloire de cette fondation ; aussi donna-t-il à la cité le nom de Césarée.

8[192][192]. Le reste des constructions, l'amphithéâtre, le théâtre, les places publiques, furent dignes du nom de cette ville. Hérode y institua aussi des jeux quinquennaux[193][193], également dénommés d'après l'empereur ; il les inaugura lui-même, dans la 192e Olympiade[194][194], en proposant des prix magnifiques : non seulement les vainqueurs, mais encore ceux qui venaient au second et au troisième rang prenaient part aux largesses royales. Il releva encore Anthédon, ville du littoral, qui avait été ruinée au cours des guerres, et lui donna le nom d'Agrippium[195][195] ; dans l'excès de son affection pour Agrippa, il fit graver le nom de ce même ami sur la porte qu'il éleva dans le Temple[196][196].

9[197][197]. Hérode, qui aimait ses parents autant que fils au monde, consacra à la mémoire de son père une cité dont il choisit l'emplacement dans la plus belle plaine de son royaume, abondante en cours d'eau et en arbres ; il lui donna le nom d'Antipatris. Au-dessus de Jéricho, il entoura de murailles un lieu remarquable par sa forte position et sa beauté et l'appela Cypros du nom de sa mère. Celui de son frère Phasaël fut attribué à un tour de Jérusalem, dont nous dirons dans la suite la structure et la somptueuse grandeur. Il nomma encore Phasaëlis une autre ville qu'il fonda dans la vallée, au nord de Jéricho.

10[198][198]. Ayant ainsi transmis à l'immortalité ses parents et ses amis, il n'oublia pas le souci de sa propre mémoire. C'est ainsi qu'il renouvela les fortifications d'une place située dans la montagne, du côté de l'Arabie, et l'appela de son propre nom, Hérodium. Une colline artificielle en forme de mamelon, à soixante stades de Jérusalem, reçut le même nom, mais fut embellie avec plus de recherche. Hérode entoura le sommet de la colline d'une couronne de tours rondes et accumula dans l'enceinte les palais les plus somptueux : non seulement l'aspect des constructions, à l'intérieur, était superbe, mais les richesses étaient répandues à profusion sur les murs extérieurs, les créneaux et les toits. Il fit venir à grands frais de loin des eaux abondantes et assura l'accès du palais par un escalier de deux cents degrés de marbre d'une blancheur éclatante, car la colline était assez haute et tout entière faite de main d'homme. Au pied du coteau, il bâtit un autre palais pouvant abriter un mobilier et recevoir ses amis. Par la plénitude des ressources, cette enceinte fortifiée paraissait être une ville par ses dimensions, c'était un simple palais.

11[199][199]. Après tant de fondations, il témoigna encore sa générosité à un grand nombre de villes étrangères. Il construisit, en effet, des gymnases à Tripolis, à Damas et à Ptolémaïs, une muraille à Byblos, des exèdres, des portiques, des temples et des marchés à Béryte et à Tyr, des théâtres à Sidon et à Damas; à Laodicèe sur mer, un aqueduc ; à Ascalon, des bains, de somptueuses fontaines, des colonnades admirables pour la beauté et les dimensions ; d'autres cités furent embellies de parcs et de prairies. Beaucoup de villes, comme si elles eussent été associées à son royaume, reçurent de lui des territoires ; d'autres, comme Cos, obtinrent des gymnasiarchies annuelles à perpétuité, assurées par des rentes constituées, afin de n’être jamais privées de cet honneur. Il distribua du blé à tous ceux qui en avaient besoin ; il fournit aux Rhodiens à diverses reprises de fortes sommes destinées à des constructions navales, et quand leur Pythion fut incendié, il le fit reconstruire plus magnifiquement à ses frais. Faut-il rappeler ses présents aux Lyciens et aux Samiens, et des marques de générosité qu'il répandit dans l'Ionie entière suivant les besoins de chacun ? Les Athéniens, les Lacédémoniens, les habitants de Nicopolis, de Pergame en Mysie, ne sont-ils pas comblés des offrandes d'Hérode ? Et la grande rue d’Antioche de Syrie, qu'on évitait à cause de la boue, n'est-ce pas lui qui l'a pavée en marbre poli sur une longueur de vingt stades, lui qui l'a ornée d'un portique de même longueur pour abriter les promeneurs contre la pluie ?

12[200][200]. Tous ces dons, dira-t-on, n'intéressaient que chacun des peuples particuliers ainsi gratifiés ; les largesses qu'il fit aux Eléens ne sont pas seulement un présent commun à la Grèce entière, mais à tout l’univers où se répand la gloire des jeux olympiques. En voyant ces jeux déchus par l'absence de ressources et cet unique reste de l'ancienne Grèce tombant en ruine, non seulement il se laissa nommer agonothète pour la période quinquennale qui commençait au moment où, faisant voile vers Rome[201][201], il passa par là, mais il constitua encore, au profit de la fête, des revenus perpétuels qui devaient à jamais conserver sa mémoire parmi les agonothètes futurs[202][202]. Je n'en finirais pas de passer en revue les dettes et les impôts qu'il pris à sa charge ; c'est ainsi qu'il allégea les contributions annuelles des habitants de Phasélis[203][203], de Balanéa[204][204], des petites villes de Cilicie. Il dut souvent mettre un frein à sa générosité, par crainte d'exciter l'envie et de paraître poursuivre un but trop ambitieux en faisant plus de bien aux villes que leurs propres maîtres.

13[205][205]. Il était servi par une constitution physique en rapport avec son génie. Il excella toujours à la chasse, où il se distingua surtout par son expérience de cavalier : en un seul jour il terrassa quarante bêtes sauvages, car le pays nourrit des sangliers, et foisonne surtout de cerfs et d'ânes sauvages. Il fut aussi un soldat irrésistible. Souvent, dans les exercices du corps, il frappa d'étonnement les spectateurs à le voir jeter le javelot si juste et tirer de l'arc avec tant de précision. Mais outre les avantages de l'esprit et du corps, il eut encore pour lui la bonne fortune : il fut rarement battu à la guerre ; ses échecs ne furent-ils pas de sa faute, mais dus à la trahison, ou a l'ardeur téméraire de ses soldats.

XXII

1. Malheurs domestiques d’Hérode. Exil d’Antipater, supplice d’Hyrcan. – 2. Enfants d’Hérode. Mort de Jonathas (Aristobule). – 3-5. Supplice de Mariamme.

1[206][206]. Cependant la prospérité extérieure d'Hérode fut empoisonnée de chagrins domestiques par le sort jaloux ; l'origine de ses infortunes fut la femme qu'il aimait le plus. Arrivé au pouvoir, il avait répudié l'épouse qu'il s'était donnée dans une condition privée, Doris, originaire de Jérusalem, et pris pour nouvelle compagne Mariamme, fille d’Alexandre, fils d'Aristobule ; ce fut elle qui jeta le trouble dans sa maison. Ce trouble commença de bonne heure, mais s'aggrava surtout après le retour d'Hérode de Rome. Tout d'abord il chassa de la capitale le fils qu'il avait eu de Doris, Antipater, à cause des enfants que lui avait donnés Mariamme ; il ne l'autorisa à y paraître que pour les fêtes. Ensuite il mit à mort, sous le soupçon d'un complot, Hyrcan, grand-père de sa femme, qui était revenu de chez les Parthes auprès de lui[207][207]. On a vu que Barzapharnès, lorsqu'il envahit la Syrie, avait emmené Hyrcan prisonnier ; mais les Juifs qui habitaient au delà de l'Euphrate obtinrent, à force de larmes, sa mise en liberté. S'il avait suivi leur conseil de ne pas rentrer auprès d'Hérode, il aurait évité sa fin tragique ; le mariage de sa petite-fille fut l'appât mortel qui le perdit. Il vint, confiant dans cette alliance et poussé par un ardent désir de revoir sa patrie. Hérode fut exaspéré, non pas que le vieillard aspirât à la royauté, mais parce qu'elle lui revenait de droit.

2[208][208]. Hérode eut cinq enfants de Mariamme, deux filles[209][209] et trois fils. Le plus jeune de ceux-ci fut élevé à Rome et y mourut ; les deux aînés[210][210] reçurent une éducation royale, à cause de l'illustre naissance de leur mère et parce qu'ils étaient liés après l'avènement d'Hérode au trône. Plus que tout cela, ils avaient pour eux l'amour d'Hérode envers Mariamme, amour de jour en jour plus passionné, au point même de le rendre insensible aux chagrins que lui causait l'aimée ; car l'aversion de Mariamme pour lui égalait son amour pour elle. Comme les événements donnaient à Mariamme de justes motifs de haine, et l'amour de son mari le privilège de la franchise, elle reprochait ouvertement à Hérode sa conduite envers son aïeul Hyrcan et son frère Jonathas[211][211] ; car il n'avait pas même épargné cet enfant : investi à l'âge de dix-sept ans des fonctions de grand prêtre, il avait été mis à mort, aussitôt après son entrée en charge ; son crime fut qu'un jour de fête, comme, revêtu de la robe du sacerdoce, il montait à l'autel, le peuple assemblé en foule s'était mis à pleurer. Là-dessus Hérode le fit partir de nuit pour Jéricho, où, sur l'ordre du roi, les Gaulois[212][212] le plongèrent dans une piscine et le noyèrent.

3[213][213]. Pour ces motifs Mariamme harcelait Hérode de ses reproches, poursuivant même de ses outrages la mère et la sœur du roi. Comme la passion d'Hérode continuait à le paralyser, ces deux femmes, bouillantes d'indignation, dirigèrent contre la reine la calomnie qui devait à leurs yeux toucher le plus vivement Hérode : l'adultère. Parmi tant d'inventions qu'elles imaginèrent pour le persuader, elles accusèrent Mariamme d'avoir envoyé son portrait à Antoine, en Égypte, et d'avoir poussé l'excès de son impudeur jusqu'à se montrer, absente, à un homme passionné pour le sexe et assez puissant pour la prendre de force. Cette accusation frappa Hérode comme un coup de tonnerre : l'amour allumait sa jalousie ; il se représentait avec quelle habileté Cléopâtre s'était débarrassée du roi Lysanias et de l'Arabe Malichos[214][214] ; il se vit menacé non seulement de perdre son épouse mais la vie.

4[215][215]. Comme il devait partir en voyage, il confia sa femme à Joseph, mari de Salomé sa sœur, personnage fidèle et dont cette alliance lui garantissait l'affection ; il lui donna en secret l'ordre de mettre à mort la reine, si Antoine le tuait lui-même. Là-dessus Joseph, sans aucune mauvaise intention, mais pour donner à la reine une idée de l'amour du roi, qui ne pouvait souffrir d'être séparé d'elle, même dans la mort, révéla le secret à Mariamme. Quand Hérode revint, il fit à Mariamme, dans l'effusion de leurs entretiens, mille serments de son affection, l'assurant qu'il n'aimerait jamais une autre femme. Alors la reine : « Tu l'as bien montré cet amour, dit-elle, par l'ordre que tu as donné à Joseph de me tuer ».

5. En entendant ce propos, Hérode devint comme fou : il s'écria que Joseph n'aurait jamais trahi à la reine sa mission, s'il ne l'avait d'abord séduite. Égaré par le chagrin, il s'élança du lit et courut çà et là dans le palais. Salomé, sa sœur, saisit cette occasion d'enfoncer ses calomnies et fortifia les soupçons du roi contre Joseph. Affolé par l'excès de sa jalousie, il donna aussitôt l'ordre de les tuer tous les deux. Le regret suivi de près cette explosion de douleur, et quand la colère fût tombée, l'amour se ralluma de nouveau. Telle était l'ardeur de sa passion qu'il ne pouvait croire sa femme morte ; dans son égarement il lui parlait comme si elle respirait ; et quand enfin le temps lui eut fait comprendre sa perte, son deuil égala l'amour que vivante elle lui avait inspiré.

XXIII

1-2. Hostilité des fils de Mariamme envers Hérode. Rappel et intrigues d’Antipater. – 3. Procès des fils de Mariamme devant Auguste ; réconciliation générale. – 4. Visite chez Archélaüs de Cappadoce. – 5. Hérode proclame ses trois fils héritiers de sa couronne ; son discours au peuple.

1[216][216]. Les fils de Mariamme héritèrent du ressentiment de leur mère. Réfléchissant au crime de leur père, ils le regardaient comme un ennemi, cela dès le temps où ils faisaient leur éducation à Rome, et plus encore après leur retour en Judée : cette disposition ne fit que croître chez eux avec les années. Quand ils furent en âge de se marier et qu'ils épousèrent, l'un la fille de sa tante Salomé, l'accusatrice de leur mère, l'autre[217][217] la fille du roi de Cappadoce, Archélaüs, leur haine se doubla de franc parler. Leur audace fournit un aliment à la calomnie, et dés lors certaines gens firent entendre clairement au roi que ses deux fils conspiraient contre lui, que même celui qui avait épousé la fille d’Archélaüs, comptant sur le crédit de son beau-père, se préparait à fuir pour aller accuser Hérode devant l'empereur. Le roi, saturé de ces calomnies, fit alors revenir le fils de Doris, Antipater, pour lui servir de rempart contre ses autres fils et commença à lui marquer sa préférence de mille manières.

2[218][218]. Ce Changement parut intolérable aux fils de Mariamme. Devant la faveur croissante de ce fils d'une mère bourgeoise, la fierté de leur sang ne put maîtriser son indignation ; à chacun des affronts qu'ils recevaient, leur ressentiment éclatait ; Pendant que leur opposition s'accentuait chaque jour, Antipater se mit à intriguer de son côté, montrant une habileté consommée à flatter son père. Il forgeait contre ses frères des calomnies variées, répandant les unes lui-même, laissant propager les autres par ses confidents, jusqu'au point de ruiner complètement les espérances de ses frères à la couronne. En effet, il fut déclaré héritier du trône à la fois dans le testament de son père et par des actes publics : quand il fut envoyé en ambassadeur vers César[219][219], son équipage fut celui d'un roi ; il en avait les ornements et le cérémonial, excepté le diadème. Avec le temps il fut assez fort pour ramener sa mère dans le lit de Mariamme usant alors contre ses frères d'une arme double, la flatterie et la calomnie, il travailla l'esprit du roi jusqu'a lui faire projeter leur supplice.

3[220][220]. Le père traîna l'un d’eux, Alexandre, à Rome, et l'accusa devant César d’avoir tenté de l’empoisonner. Le prince, trouvant enfin l’occasion d'exprimer librement ses plaintes et ayant devant lui ni juge plus (impartial ?) qu'Antipater et de sens plus rassis qu'Hérode[221][221], eut cependant la modestie de voiler les fautes de son père, mais réfuta avec force les calomnies dont il était l'objet. Puis il démontra de la même manière l'innocence de son frère, qui partageait ses périls, et se plaignit de la scélératesse d'Antipater et de l'ignominie où tous deux étaient plongés. Il trouvait un secours à la fois dans la pureté de sa conscience et dans la force de ses discours il avait, en effet, un grand talent de parole. Quand, à la fin, il déclara que leur père pouvait les mettre à mort, s'il tenait l'accusation pour fondée, il arracha des larmes à tous les assistants. L'empereur touché s'empressa d'absoudre les accusés et de les réconcilier aussitôt avec Hérode. Les conditions de l'accommodement furent que les princes obéiraient en tout à leur père et que le roi serait libre de léguer la couronne à qui bon lui semblerait.

4[222][222]. Après cette dérision, le roi quitta Rome, écartant, semblait-il, ses accusations contre ses fils, mais non ses soupçons. Car Antipater, instigateur de sa haine, l'accompagnait, tout en n'osant pas manifester ouvertement soit inimitié, par crainte de l'auteur de la réconciliation. Quand le roi, en longeant le littoral de la Cilicie, aborda à Elaioussa, Archélaüs les reçut aimablement à sa table ; il félicita son gendre de son acquittement et se réjouit de voir le père et les fils réconciliés ; il s'était d'ailleurs empressé d’écrire à ses amis de Rome pour les prier de prêter assistance à Alexandre dans son procès. Il accompagna ses hôtes jusqu'à Zéphyrion et leur fit des présents dont la valeur montait à trente talents.

5[223][223]. Arrivé à Jérusalem, Hérode assembla le peuple et, lui présentant ses trois fils, s'excusa de son voyage, puis adressa de longs remerciements à Dieu, mais aussi à César, qui avait rétabli sa maison ébranlée et assuré à ses fils un bien plus précieux que la royauté la concorde.

« Cette concorde, dit-il, j'en resserrerai les liens moi-même, car l'empereur m'a institué maître du royaume et arbitre de ma succession. Or, considérant à la fois mon intérêt et la reconnaissance pour son bienfait, je proclame rois mes trois fils que voici, et je demande à Dieu d'abord, à vous ensuite, de confirmer mon suffrage. Ils ont droit à ma succession, l'un par son âge, les autres par leur naissance ; et l'étendue de mon royaume suffirait même à un plus grand nombre. Ceux donc que César a réconciliés, que leur père exalte, à votre tour respectez-les, décernez-leur des honneurs qui ne soient ni injustes, ni illégaux, mais proportionnés à l'âge de chacun, car en honorant quelqu'un au delà du droit que lui confèrent les années, on le réjouit moins qu'on n'attriste celui qu'on néglige. Je choisirai avec soin les conseillers intimes[224][224] qui devront vivre auprès de chacun d'eux, et je les instituerai garants de leur bonne intelligence, sachant bien que les factions et les rivalités des princes ont leur source dans ta méchanceté de leurs amis, comme leur concorde dans la vertu de ceux-ci. D'ailleurs j'exige non seulement de ces confidents, mais encore des chefs de mon armée, qu'ils mettent jusqu'à nouvel ordre leurs espérances en moi seul : ce n'est pas la royauté, ce sont les honneurs royaux seulement que je décerne à mes fils ; ils jouiront ainsi des agréments du pouvoir, comme s'ils étaient les maîtres, mais c'est sur moi que retombera le poids des affaires, quand même je ne le voudrais pas. Au reste, considérez tous mon âge, la conduite de ma vie, ma piété. Je ne suis pas assez vieux pour qu'on puisse escompter ma mort à bref délai, ni adonné aux plaisirs qui sapent la jeunesse même : j'ai honoré assez la divinité pour pouvoir espérer le plus long terme de l'existence. Quiconque fera donc la cour à mes fils, en vue de ma perte, encourra mon châtiment comme coupable envers eux-mêmes. Car ce n'est pas la jalousie envers ces enfants, sortis de moi, qui me fait limiter les hommages qu'on leur adresse, c'est la conviction que l'excès de flatterie encourage la jeunesse à la témérité. Si donc chacun de ceux qui approchent mes fils se persuade bien que, vertueux, il s'assurera ma reconnaissance, que, factieux, il perdra sa méchanceté même auprès de celui qu'il flattera, je pense qu'ils prendront tous à cœur mes intérêts, je veux dire ceux de mes fils ; car il est bon pour eux que je règne et bon pour moi qu'ils s'entendent entre eux. Quant à vous, mes chers fils, considérez les liens sacrés de la nature, qui maintiennent l'affection même entre les bêtes sauvages. Considérez César, auteur de notre réconciliation, considérez moi-même qui conseille là où je pourrais ordonner, et restez frères. Je vous donne, dès ce moment, la robe et les honneurs des rois je prie Dieu de confirmer mon jugement, si vous restez unis ».

A ces mots, il embrassa cordialement chacun de ses fils, et renvoya la multitude ; les uns appuyaient de leurs vœux ses paroles, tandis que ceux qui désiraient un changement feignaient de ne les avoir pas même entendues.

XXIV

1. Intrigues et calomnies d’Antipater contre les fils de Mariamme.- 2. Toute-puissance d’Antipater ; arrogance de Glaphyra. – 3. Plaintes de Salomé contre Aristobule. – 4. Essai de conciliation tenté par Hérode. – 5-6. Fautes et pardon de Phéroras et de Salomé. – 7. Alexandre dénoncé par ses eunuques. – 8. Son arrestation.

1[225][225]. Cependant les trois frères, en se séparant, emportaient la discorde attachée à leurs cœurs. Alexandre et Aristobule, redoublant de défiance, s'affligeaient de voir Antipater confirmé dans ses privilèges d'aîné ; Antipater en voulait à ses frères de prendre rang même après lui. Toutefois, ce dernier, d'un caractère très artificieux, savait garder le silence et, usant d'une extrême adresse, dissimulait la haine qu'il portait à ses frères ; ceux-ci, au contraire, enflés de leur noble naissance, avaient toutes leurs pensées sur les lèvres. Beaucoup de gens s'ingénièrent à les exciter, un plus grand nombre s'insinuèrent dans leur amitié pour les espionner. Tout ce qui se disait dans l'entourage d'Alexandre était bientôt connu d'Antipater et passait d'Antipater à Hérode, non sans amplifications. Le jeune prince ne pouvait ouvrir la bouche sans être incriminé, tant la calomnie savait travestir le sens de ses paroles ; parlait-il avec un peu de liberté, les moindres bagatelles devenaient des énormités. Antipater glissait sans cesse auprès de lui des agents provocateurs, pour que ses mensonges eussent un fond de vérité ; de la sorte, parmi tant de médisances, un seul trait bien établi donnait créance au reste. Quant à ses propres amis, ou bien ils étaient de leur nature impénétrables, ou bien il obtenait d'eux, à force de présents, qu'ils ne divulguassent aucun secret. On aurait donc pu, sans se tromper, appeler la vie d'Antipater tout entière un mystère de perversité[226][226]. Corrompant à prix d'argent les familiers d’Alexandre ou les gagnant par des flatteries, son moyen à tout faire[227][227], il les changeait en traîtres, qui espionnaient tous les actes, toutes les paroles de son frère. Avec l’habilité d’un prudent machiniste, il savait amener ses calomnies aux oreilles d'Hérode par des voies artificieuses ; lui-même jouait le personnage d'un véritable frère, laissant à d'autres celui de dénonciateur. Alors, dès qu'on lançait quelque accusation contre Alexandre, il survenait comme par hasard, prenait sa défense et démolissait d'abord les méchants propos, mais, ensuite, il les relevait à loisir, et excitait contre lui la colère du roi. Toute la conduite de son frère était ramenée à un complot, tout convergeait à faire croire qu'il épiait l'occasion de tuer son père ; et rien ne donnait crédit à la calomnie comme les plaidoyers mêmes d'Antipater pour Alexandre.

2. Exaspéré par ces artifices, Hérode retranchait chaque jour quelque chose de son affection pour les jeunes princes et le reportait sur Antipater ; les familiers du palais inclinèrent dans le même sens, les uns de leur plein gré, les autres par ordre, tels que Ptolémée, le plus influent des amis d'Hérode, les frères du roi et toute sa famille. Antipater était tout-puissant, et, chose encore plus amère pour Alexandre, toute-puissante aussi la mère d'Antipater. Elle l'assistait de ses conseils dans tout ce qu'il tramait contre les deux frères, et, plus dure qu'une marâtre, elle haïssait ces fils de reine plus que des beaux-fils ordinaires.

Tout le monde, donc, sur les espérances qu'il inspirait, faisait sa cour à Antipater ; tous étaient poussés à la désertion par les ordres mêmes du roi qui avait défendu à ses plus chers amis de fréquenter Alexandre ou de lui témoigner de la sympathie. Hérode était, d'ailleurs, redouté non seulement par les gens de son royaume, mais encore par ses amis du dehors, car nul roi n'avait obtenu de César de pareilles prérogatives, jusqu'à pouvoir revendiquer ses sujets fugitifs même dans un ville non soumise à son autorité. Quant aux jeunes princes, ignorant les calomnies dont ils étaient l'objet, ils s’y exposaient avec d'autant plus d'imprévoyance, car jamais leur père ne leur faisait ouvertement de reproches ; pourtant, peu à peu sa froideur les avertit, et son humeur de plus en plus revêche à proportion de son chagrin.

En outre, Antipater indisposa contre eux leur oncle paternel Phéroras et leur tante Salomé, qu'il excitait par des conversations incessantes, parce qu'il la savait de grand sens[228][228]. Glaphyra, épouse d'Alexandre, nourrissait la haine de Salomé, à force de vanter la lignée de sa noble famille elle se targuait d'être la souveraine de toutes les femmes du palais puisqu'elle remontait par son père à Téménos, par sa mère à Darius, fils d'Hystaspe[229][229]. En revanche, elle reprochait sans cesse la bassesse de leur naissance à la sœur d'Hérode et à ses femmes, qui toutes avaient été choisies pour leur beauté et non pour leur race. Ces femmes d'Hérode étaient en grand nombre, car la coutume nationale autorisait la polygamie chez les Juifs, et le roi s'y complaisait. L'arrogance de Glaphyra et ses injures faisaient de toutes ces femmes autant d'ennemies d'Alexandre.

3[230][230]. Aristobule lui-même, quoique gendre de Salomé, s'aliéna cette princesse déjà irritée par les mauvais propos de Glaphyra. Il ne cessait de reprocher à sa femme la bassesse de sa naissance, disant qu'il avait épousé une femme du peuple et son frère Alexandre une princesse. La fille de Salomé, vint tout en pleurs rapporter ces reproches à sa mère ; elle ajouta qu'Alexandre avait même menacé, une fois roi, de réduire les mères de ses autres frères à tisser la toile, comme ses esclaves, et de faire des princes eux-mêmes de simples greffiers de village, raillant ainsi le soin qu'on mettait à les instruire. Là-dessus, Salomé, ne pouvant maîtriser son ressentiment, alla tout raconter à Hérode, qui ne devait que trop la croire du moment qu'elle attaquait sont propre gendre. Une autre calomnie s'ajouta à celle-ci pour allumer la colère du roi : il apprit que les princes invoquaient fréquemment le nom de leur mère et gémissaient en maudissant leur père ; lorsque - et cela arrivait souvent - il donnait à ses nouvelles épouses des robes qui avaient appartenu à Mariamme, ils les menaçaient de les dépouiller bientôt de ces vêtements royaux pour leur faire porter des cilices[231][231].

4[232][232]. Hérode, quoique ayant appris à craindre l'insolence des jeunes princes, ne renonça pas à tout espoir de les ramener dans la bonne voie. Il les fit appeler au moment de s'embarquer pour Rome, leur adressa en roi de brèves menaces, et en père de longs avertissements. Il les exhorta à aimer leurs frères, promettant de pardonner leurs fautes passées, si leur conduite s'amendait à l'avenir. Les jeunes princes réfutèrent les attaques dont ils étaient l'objet, les déclarant mensongères et assurèrent que leurs actes confirmeraient leur dénégation ; ils ajoutèrent que cependant le roi devait aussi fermer la porte aux médisances, en cessant d'y croire si facilement ; car il ne manquerait pas de calomniateurs tant que la calomnie trouverait quelqu'un pour l'écouter.

5[233][233]. Ces assurances persuadèrent promptement le cœur d'un père, mais si les princes dissipèrent le danger pour le présent, ils conçurent de nouveaux soucis pour l'avenir, car ils reconnurent alors l'inimitié de Salomé et de leur oncle Phéroras. Tous deux étaient durs et malveillants, mais Phéroras le plus à redouter, car il partageait avec Hérode tous les honneurs royaux, sauf le diadème. Il avait un revenu personnel de cent talents et la jouissance de tout le territoire situé au delà du Jourdain, qu’il avait reçu en don de son frère. Hérode l'investit aussi du titre de tétrarque, après en avoir demandé la grâce a César, et l'honora d'un hymen royal en l'unissant à la sœur de sa propre femme[234][234]. Quand celle-ci mourut, le roi lui fiança l'aînée de ses propres filles[235][235], avec une dot de trois cents talents. Mais Phéroras se déroba à cette union royale, pour courir après une esclave qu'il aimait. Hérode, irrité, maria sa fille à un de ses neveux, qui fut plus tard tué par les Parthes[236][236] ; après quelque temps, il se relâcha de son ressentiment et pardonna à Phéroras sa maladie amoureuse.

6[237][237]. Depuis longtemps et du vivant même de la reine. Phéroras avait été accusé de comploter l'empoisonnement du roi, mais au moment où nous sommes[238][238], il survint un si grand nombre de dénonciateurs qu’Hérode, en dépit de sa grande affection pour son frère, finit par ajouter foi à leurs discours et prendre peur. Après avoir soumis à la question beaucoup de suspects, il en vint enfin aux amis de Phéroras. Aucun de ceux-ci n’avoua explicitement le complot, mais ils dirent qu’après avoir enlever sa maîtresse, Phéroras avait médité de fuir chez les Parthes, ayant pour confident de ce dessein et de cette fuite Costobaros auquel le roi avait uni sa sœur Salomé quand son premier époux eut été mis a mort pour crime d'adultère. Salomé elle-même n’était pas épargnée par la calomnie : son frère Phéroras l'accusait d'avoir signé lin engagement de mariage avec Sylléos, procurateur du roi des Arabes Obodas, ennemi juré d’Hérode. Quoique convaincue de cette faute et de toutes celles dont Phéroras l'accusait, elle obtint son pardon ; quant à Phéroras lui-même, Hérode le déchargea des accusations dont il était l'objet.

7[239][239]. C'est sur Alexandre que se détourna la tempête domestique c'est sur sa tête qu’elle s'abattit tout entière. Il y avait trois eunuques, particulièrement honorés du roi, comme l'indiquent les services dont ils étaient chargés : l'un versait le vin, l'autre servait le souper, le troisième mettait le roi au lit et reposait à côté de lui. Alexandre avait, à grand prix, obtenu les faveurs de ces hommes. Sur une dénonciation, le roi les soumit à la torture et leur arracha des aveux ; ils confessèrent bien vite leurs relations avec Alexandre, mais révélèrent aussi les promesses qui les y avaient amenés. Alexandre, racontaient-ils, les avait trompés, en leur disant : « Ne mettez pas votre confiance dans Hérode, ce vieillard impudent[240][240] et qui se teint les cheveux, à moins que cet artifice ne vous l'ait fait prendre pour un jeune homme : c'est moi, Alexandre, qu'il faut considérer, moi qui hériterai du trône, que mon père le veuille ou non ; j'aurai bientôt fait de me venger de mes ennemis et de faire le bonheur et l'opulence de mes amis, de vous entre tous ». Ils ajoutaient que, à l'en croire, les grands faisaient secrètement leur cour à Alexandre et que les chefs de l'armée et les commandants des régiments s'abouchaient avec lui en cachette.

8[241][241]. Ces aveux effrayèrent tellement Hérode qu'il n'osa pas sur-le-champ les publier ; mais il sema des espions nuit et jour, recueillit tout t'e qui se faisait ou se disait, et se hâta de faire mourir ceux qui donnaient prise au soupçon. Le palais fut livré à une effroyable anarchie. Chacun, au gré de ses rivalités ou de ses haines personnelles, forgeait des calomnies ; beaucoup exploitaient contre leurs ennemis la colère meurtrière du roi. Le mensonge trouvait incontinent créance, le châtiment devançait la calomnie. L'accusateur d'hier se voyait bientôt accusé et traîné au supplice avec celui qu'il avait fait condamner : à tel point le danger de mort que croyait courir le roi lui faisait abréger ses enquêtes. Il s'exaspéra tellement que même ceux que nul n'accusait n'obtenaient plus de lui un regard bienveillant, et qu'il maltraita durement ses propres ami : beaucoup se virent interdire l'accès du palais ; ceux qu'épargnait son bras étaient blessés par ses paroles. Au milieu des malheurs d'Alexandre, Antipater revint à la charge et, faisant masse des favoris, ne recula devant aucune calomnie. Le roi fut poussé à un tel degré de terreur par les romans et les machinations d'Antipater qu'il se figurait voir Alexandre se dresser devant lui l'épée à la main. Il le fit donc arrêter à l'improviste et mettre en prison, puis procéda à la torture des amis de ce prince. La plupart moururent en silence, sans rien dire contre leur conscience ; quelques-uns se laissèrent arracher par la douleur des aveux mensongers : ils racontèrent qu'Alexandre, de concert avec son frère Aristobule, complotait contre le roi et qu'ils épiaient l'occasion de le tuer à la chasse, puis de s'enfuir à Rome. Ces récits avaient beau être invraisemblables et improvisés par la détresse : le roi prit plaisir à les croire et se consola d'avoir incarcéré son fils en s'imaginant l'avoir fait à bon droit.

XXV

1. Mémoires justificatifs d’Alexandre. Visite à son beau-père Archélaüs. – 2-5. Archélaüs innocente Alexandre, obtient la grâce de Phéroras et réconcilie tout le monde. – 6. Présents offerts à Archélaüs par Hérode.

1[242][242]. Alexandre. jugeant impossible de changer les sentiments de son père, résolut d'aller au-devant du péril. Il composa alors contre ses ennemis quatre mémoires où il avouait le complot, mais désignait pour ses complices la plupart d'entre eux, surtout Phéroras et Salomé ; celle-ci, disait-il, avait même pénétré une nuit chez lui et l'avait, contre son gré, forcé de partager sa couche. Hérode avait déjà entre les mains ces mémoires, terrible réquisitoire contre les plus grands personnages, quand Archélaüs arriva en toute hâte en Judée[243][243], craignant pour son gendre et sa fille. Il vint très habilement à leur aide et sut, par son artifice, détourner d'eux les menaces du roi. Dès qu'il fut en présence d'Hérode : « Où est, s'écria-t-il, mon scélérat de gendre ? Où pourrai-je voir cette tête parricide, afin de la trancher de mes propres mains ? Avec ce bel époux, j'immolerai aussi ma fille : si même elle n'a pas pris part au complot, il lui suffit d'avoir épousé uin pareil homme pour être souillée. Je m'étonne de ta longanimité. On a comploté ta mort, et Alexandre vit encore ! Pour moi, je suis venu en hâte de Cappadoce, croyant trouver le coupable depuis longtemps châtié et seulement pour faire, de concert avec toi, une enquête au sujet de ma fille, que je lui ai fiancée en considération de ta grandeur. Maintenant, je le vois, c'est sur tous deux que nous devons délibérer ; si ton cœur de père le rend trop faible pour punir un fils perfide, mets ta main dans ma main et prenons la place l'un de l'autre pour assouvir notre colère sur nos enfants ».

2. Par ces protestations bruyantes, il gagna Hérode, bien que celui-ci fût sur ses gardes[244][244]. Hérode lui donna donc à lire les mémoires composés par Alexandre et, s'arrêtant après chaque chapitre, l'examinait avec lui. Archélaüs y trouva l'occasion de développer son stratagème et peu à peu retourna l'accusation contre ceux que le prince y avait dénoncés et particulièrement contre Phéroras. Quand il vît qu'il avait la confiance du roi :  « Prenons garde, dit-il, que tous ces méchants n'aient tramé un complot contre ce jeune homme et non ce jeune homme contre toi. Et en effet je ne vois pas pour quel motif il serait tombé dans un tel abîme de noirceur, - lui qui jouissait déjà des honneurs royaux, qui avait l'espoir de succéder au trône. - si certains personnages ne l'avaient séduit et n'avaient tourné vers le mal la facilité de son âge : de telles gens n'égarent pas seulement les jeunes hommes, mais encore des vieillards : ils renversent ainsi des maisons très illustres, des royaumes entiers ».

3. Hérode approuvait ces discours ; peu a peu, il se relâchait de son ressentiment contre Alexandre et s'animait contre Phéroras : car c'était lui le vrai sujet des quatre mémoires. Quand celui-ci eut observé la versatilité du roi et la place prépondérante qu'Archélaüs avait su prendre dans son affection, désespérant de se sauver par des moyens honnêtes, il chercha le salut dans l'impudence : il abandonna Alexandre et se plaça sous la protection d'Archélaüs. Le Cappadocien lui déclara qu'il ne voyait pas moyen de tirer d'affaire un homme chargé de si lourdes accusations, qui avait manifestement comploté contre le roi et causé tous les malheurs actuels du jeune prince, à moins qu'il ne voulût renoncer à sa scélératesse, à ses dénégations, confesser tous les méfaits qu'on lui reprochait et implorer le pardon d'un frère qui l'aimait ; dans ce cas, Archélaüs se disait prêt à l'assister de tout son pouvoir.

4. Phéroras se rend a cet avis ; il se compose l'attitude la plus pitoyable, et vêtu de noir, tout en pleurs, se jette aux pieds d'Hérode, comme il l'avait fait bien des fois, en demandant son pardon. Il confesse qu'il n'est qu'un misérable, avoue tout ce qu'on lui reproche ; mais il déplore cet égarement d'esprit, ce délire qui a pour cause son amour pour sa femme. Ayant ainsi déterminé Phéroras a devenir son propre accusateur et à témoigner contre lui-même, Archélaüs, à son tour, demanda grâce pour lui et chercha à calmer la fureur d'Hérode ; il recourait à des exemples personnels : lui aussi avait souffert encore bien pis de la part de son frère[245][245], mais il avait fait passer avant la vengeance les droits de la nature car dans un royaume, comme dans un corps massif, il y a toujours quelque membre qui s’enflamme à cause de sa pesanteur ; et ce membre, il ne faut pas le retrancher, mais lui appliquer des remèdes plus bénins pour le guérir.

5. A force de pareils discours, il réussit à apaiser Hérode envers Phéroras ; lui-même affecta de rester indigné contre Alexandre, fit divorcer sa fille et déclara qu'il allait l'emmener ; par là, il sut amener Hérode a l'implorer lui même en faveur du jeune homme et à lui demander de nouveau la main de sa fille pour lui. Archélaüs, avec un grand accent de sincérité, répond qu'il lui remet sa fille pour l'unir à qui bon lui semble, sauf le seul Alexandre : car son plus cher désir est de maintenir les liens de parenté qui les unissent. Le roi repartit que ce serait vraiment lui rendre son fils que de consentir à ne pas rompre le mariage, d'autant qu'ils avaient déjà des enfants et que le prince aimait beaucoup sa femme ; si elle reste auprès de lui, elle lui inspirera le regret de ses fautes ; si on la lui arrache, on le plongera dans un désespoir prêt à tous les excès, car un caractère bouillant trouve un dérivatif dans les affections domestiques. Archélaüs se laissa fléchir à grand'peine, consentit à se réconcilier lui-même et réconcilia le père et le fils : il ajouta cependant qu'il fallait de toute nécessité envoyer Alexandre à Rome[246][246] pour causer avec César, car lui-même avait rendu compte de toute l'affaire à l'empereur.

6. Tel fut le dénouement du stratagème par lequel Archélaüs assura le salut de son gendre ; après le raccommodement, le temps se passa en festins et mutuels témoignages d'affection. A son départ, Hérode lui offrit pour présents 70 talents, un trône d'or enrichi de pierreries, des eunuques et une concubine, du nom de Pannychis ; il gratifia aussi ses amis, chacun selon son rang. De même, sur l'ordre du roi, tous les courtisans haut placés firent à Archélaüs des présents magnifiques. Hérode et les plus puissants personnages l'escortèrent jusqu'à Antioche.

XXVI

1. Arrivée d’Euryclès à la cour d’Hérode ; ses flatteries. – 2. Il calomnie Alexandre auprès d’Hérode. – 3. Enquête dirigée contre les princes. – 4. Récompense et fin d’Euryclès. – 5. Conduite toute opposée d’Euarotos de Cos.

1[247][247]. Peu de temps après aborda en Judée un homme dont l'influence l'emporta de beaucoup sur les artifices d'Archélaüs, et qui non seulement ruina l'accommodement négocié par lui au profit d'Alexandre, mais décida la perte de ce prince. C'était un Lacédémonien, appelé Euryclès[248][248], que le désir immodéré du gain introduisit par malheur dans le royaume, car la Grèce ne suffisait pas à ses besoins de luxe. Il vint, apportant à Hérode de magnifiques présents, amorce de ceux qu'il espérait en retour ; en effet, il en reçut de beaucoup plus considérables, mais ce don pur et simple lui paraissait sans valeur, s'il ne trafiquait du royaume au prix du sang. Il circonvint donc le roi par ses flatteries, ses discours habiles et les éloges mensongers qu'il faisait de lui. Ayant vite percé à jour le caractère d'Hérode, il ne négligea aucune parole, aucune action pour lui plaire, et compta bientôt parmi ses principaux amis ; en effet, le roi et toute la cour prenaient plaisir à honorer particulièrement ce Spartiate, en considération de sa patrie.

2. Quand il connut la pourriture de la maison royale, les différends des frères, les sentiments de leur père à l'égard de chacun d'eux, Euryclès commença par s'attacher Antipater par les liens d’hospitalité, puis feignit l'amitié pour Alexandre[249][249], prétendant faussement être lié de vieille date avec Archélaüs. Aussi fut-il bientôt accueilli comme un ami éprouvé, et Alexandre le mit aussi en rapport avec son frère Aristobule. Prenant tour à tour tous les visages, il s'insinuait de façons diverses auprès de chacun : mais de préférence il se fit l'espion d'Antipater et le traître d'Alexandre. Au premier il faisait honte de négliger, lui l'aîné, les intrigues de ceux qui complotaient contre ses espérances, à Alexandre, de laisser, lui fils et époux d'une princesse royale, succéder au trône un fils de bourgeoise, alors surtout qu'il avait en Archélaüs un si solide appui. Le jeune prince, trompé par la liaison fictive d'Euryclès avec Archélaüs, croyait trouver en lui un conseiller digue de confiance. Aussi. sans rien déguiser, se plaignit-il à lui de la conduite d'Antipater ; d'ailleurs, disait-il, il n'était pas étonnant de voir Hérode, le meurtrier de leur mère, vouloir ravir, à son frère et à lui, la royauté qu'ils tenaient d'elle. Là-dessus. Euryclès feignit de s'apitoyer et de partager sa douleur. Ses ruses arrachèrent à Aristobule des confidences semblables. Quand il eut ainsi extorqué aux deux frères des doléances contre le roi, il les alla rapporter à Antipater ; il y ajouta l'invention d'un complot des deux frères contre Antipater : peu s'en fallait, à l'en croire, qu'ils n'eussent déjà le glaive tiré contre lui. Largement payé pour ces rapports, il s'empressa d'aller chanter la louange d'Antipater auprès de son père. Finalement, se chargeant de l'entreprise de faire mourir Aristobule et Alexandre, il vint les accuser auprès d'Hérode. Admis en sa présence, il déclara qu'il venait lui apporter la vie pour prix de ses bienfaits, la lumière du jour en échange de son hospitalité. « Depuis longtemps, dit-il, Alexandre aiguise son fer et tend son bras contre toi : moi seul ai retardé le coup en feignant de le favoriser. A en croire Alexandre, non content d'avoir régné sur un peuple auquel tu étais étranger, et, après le meurtre de leur mère, morcelé l'héritage de cette princesse, tu as désigné encore pour successeur un bâtard et livré[250][250] à ce fléau d'Antipater le royaume qu'ils tenaient de leurs aïeux. Il saura, ajoute-t-il, venger les mânes d'Hyrcan et de Mariamme, car il ne lui convient pas de recueillir l'héritage d’un tel père, sans effusion de sang. Chaque jour multiplie ses motifs d'irritation, puisqu'aucun propos sorti de sa bouche n'échappe à la calomnie. Fait-on mention d’une illustre naissance ? son père l'outrage sans raison en disant : « Voilà bien notre Alexandre lui, seul, se croit noble et méprise son père pour la bassesse de sa naissance ! » A la chasse, se tait-il ? on est choqué. Fait-il l'éloge de son père ? on veut y voir de l'ironie. Bref, en toute occasion, il trouve son père inflexible, réservant son affection au seul Antipater ; aussi mourra-t-il avec joie s'il échoue dans sa conjuration. S'il frappe, il trouvera des protecteurs puissants : d'abord son beau-père Archélaüs, auprès duquel il pourra se réfugier sans peine ; ensuite César, qui jusqu'à ce jour ignore le vrai caractère d'Hérode. On ne le verra pas, comme naguère, comparaître tout tremblant devant l'empereur, par crainte de son père présent à l'entretien, ni répondre seulement sur les crimes dont on l'accuse : il dénoncera hautement d'abord les malheurs du peuple, les impôts qui prennent tout aux pauvres gens jusqu'à la vie, puis la luxure et les crimes où se dissipe l'argent obtenu par le sang ; il dira quels hommes s'engraissent à nos dépens, quelles villes et à quel prix Hérode a comblées de ses faveurs. Là il appellera en témoignage son aïeul[251][251] et sa mère, il proclamera toutes les turpitudes du royaume et, cela faisant, on n'osera pas le condamner comme parricide ».

3[252][252]. Après avoir débité ces fables atroces contre Alexandre, Euryclès fit un magnifique éloge d'Antipater, qui seul aimait son père et, à ce titre, s'était opposé au complot jusqu'à ce jour. Le roi, mal remis de ses précédentes émotions, entra dans une colère implacable. Antipater, saisissant à son tour l'occasion, envoya contre ses frères d'autres accusateurs, qui affirmaient que les princes avaient de secrets entretiens avec Jucundus et Tyrannus, naguère hipparques[253][253] dans l'armée du roi, mais qui, à la suite de quelques fautes, avaient dû quitter leurs charges. Cette nouvelle porta à son comble l'indignation d'Hérode, et il fit aussitôt mettre ces deux hommes à la torture. Ils n'avouèrent aucun de leurs prétendus crimes[254][254], mais on produisit une lettre d'Alexandre adressée au gouverneur d'Alexandrion, l'invitant à les recevoir dans la place lui et son frère Aristobule, quand ils auraient tué leur père, et à les fournir d'armes et d'autres ressources. Alexandre déclara que c'était là un faux de Diophantos, secrétaire du roi, homme audacieux et habile à imiter tous les genres d'écriture ; convaincu de nombreuses falsifications, il finit par être mis à mort pour un crime de ce genre. Quant au gouverneur, à qui on appliqua la torture, Hérode n'obtint de lui aucun aveu sur les faits allégués.

4[255][255]. Malgré la faiblesse des preuves ainsi obtenues, Hérode plaça ses fils sous une surveillance, tout en les laissant encore libres ; quant à Euryclès, le fléau de sa maison, le machinateur de toutes ces infamies, le roi l'appela son sauveur, son bienfaiteur, et lui fit don de cinquante talents. Celui-ci, devançant les nouvelles exactes de ses exploits, courut alors en Cappadoce, où il extorqua encore de l'argent à Archélaüs, en osant lui raconter qu'il avait réconcilié Hérode avec Alexandre. De là, il partit pour la Grèce, où il employa l'argent mal acquis à des entreprises non moins mauvaises. Deux fois accusé devant César de troubler la province d'Achaïe et de dépouiller les villes, il dut s'exiler.

5[256][256]. C'est ainsi qu'Euryclès paya la peine de sa trahison envers Alexandre et Aristobule. Il n'est pas sans intérêt d'opposer à la conduite de ce Spartiate celle d'Euaratos de Cos. Ce personnage, venu, en Judée dans le même temps qu'Euryclès, comptait aussi parmi les plus chers amis d'Alexandre ; le roi l'ayant interrogé sur les accusations répandues par le Lacédémonien, il affirma sous serment qu'il n'avait rien entendu de pareil des jeunes princes. Cependant ce témoignage ne fut d'aucun secours aux infortunés, car Hérode ne prêtait une oreille facile qu'aux médisances et n'accordait sa faveur qu'à ceux qui partageaient sa crédulité et son indignation.

XXVII

1. Dénonciation de Salomé. Les princes aux fers. Auguste donne carte blanche à Hérode. – 2-3. Tribunal de Césarée ; condamnation des princes. – 4-5. Affaires du soldat Tiron et du barbier Tryphon. – 6 Supplice des fils de Mariamme.

1[257][257]. Salomé vint encore exaspérer la férocité d'Hérode contre ses fils. Aristobule, dont elle était la belle-mère et la tante, voulant l'associer à leurs périls, lui manda avec insistance de veiller à son propre salut, car le roi, disait-il, méditait de la faire mourir, sous l'accusation déjà précédemment dirigée contre elle : on prétendait que, voulant épouser l'Arabe Sylléos, elle lui communiquait à la dérobée les secrets du roi, dont il était l'ennemi. Ce fut là le dernier coup de vent qui acheva de submerger les jeunes princes, battus par la tempête. Salomé courut chez le roi et lui dénonça l'avis qu'elle avait reçu. Alors Hérode, sa patience à bout, fit mettre aux fers ses deux fils, les isola l'un de l'autre et envoya en hâte auprès d'Auguste le tribun[258][258] Volumnius et Olympos, un de ses amis, porteurs d'un réquisitoire écrit contre les princes. Arrivés à Rome, ils remirent les lettres du roi à l'empereur ; celui-ci, vivement affligé du sort des jeunes gens, ne crut pas cependant devoir enlever au père ses droits sur ses fils. Il répondît donc à Hérode qu'il était le maître, que, cependant, il ferait bien d'examiner ce complot avec le conseil commun de ses propres parents et des administrateurs romains de la province : si les princes étaient convaincus de crime, ils méritaient la mort ; si leur seul dessein avait été de s'enfuir, une peine plus douce suffisait.

2[259][259]. Hérode se rendit à cet avis. Il se transporta à Beryte, lieu que César lui avait désigné, et il y réunit le tribunal. La cour était présidée par les officiers romains, auxquels César l'avait mandé par écrit, à savoir Saturninus[260][260] et ses légats, Pédanius[261][261] et autres ; y figuraient encore le procurateur Volumnius, les parents et amis de roi, puis Salomé et Phéroras, enfin les plus grands personnages de la Syrie à l'exception du roi Archélaüs[262][262] : car celui-ci était suspect à Hérode en qualité de beau-père d'Alexandre. Quant à ses fils, Hérode ne les fit pas comparaître : mesure très prudente, car il savait que leur seule vue inspirerait une compassion irrésistible, et que, s'ils obtenaient la parole, Alexandre n'aurait pas de peine à se justifier. Ils furent donc retenus sous bonne garde au bourg de Platané, dans le territoire de Sidon.

3. Le roi, ayant pris place, parla contre eux, comme s'ils eussent été présents : il développa faiblement l'accusation de complot, faute de preuves, mais il insista sur les outrages, les railleries, les insolences, les manquements innombrables et plus cruels que la mort commis à son égard, qu'il énuméra aux conseillers. Ensuite, personne ne contredisant, il fondit en gémissements, comme un homme qui se condamnait lui-même et qui remportait sur ses enfants une douloureuse victoire, puis il demanda l'avis de chacun. Saturninus opina le premier : il déclara qu'il condamnait les jeunes gens, mais non à la peine de mort ; père lui-même de trois enfants présents à la séance, il croirait commettre une impiété s'il votait la mort des fils d'un autre. Ses deux légats[263][263] votèrent dans le même sens, et quelques autres les suivirent. Ce fut Volumnius qui inaugura la sentence impitoyable : après lui, tous se prononcèrent pour la mort, les uns par flatterie, les autres par haine d'Hérode, aucun par indignation. Dès lors, toute la Syrie et la Judée furent dans des transes, attendant le dénouement du drame : nul cependant ne pensait qu'Hérode pousserait la barbarie jusqu'au meurtre de ses enfants. Lui, cependant, traîna ses fils jusqu'à Tyr, et, passant par mer à Césarée, chercha là de quelle façon il les exécuterait.

4[264][264]. Il y avait dans l'armée du roi un vieux soldat nommé Tiron, dont le fils était l'ami ultime d'Alexandre et qui lui-même avait les princes en particulière affection. Dans l'excès de son indignation, il perdit la raison. D'abord, courant çà et là, il s'écriait que le droit était foulé aux pieds, la vérité morte, la nature confondue, le monde rempli d'iniquité, et autres discours que la douleur suggérait à un homme indifférent a la vie. Enfin il se présenta devant le roi et lui tînt ce langage : « Maudit entre tous les hommes, toi qui, contre les êtres les plus chers, suis le conseil des plus méchants, s'il est vrai que Phéroras et Salomé, que tu as plus d'une fois condamnés à mort, trouvent crédit auprès de toi contre tes enfants. Ne vois-tu pas qu'ils t'enlèvent tes héritiers légitimes pour te laisser le seul Antipater, qu’ils se sont choisi pour roi, afin d'en tenir les ficelles ? Mais prends garde que la mort de ses frères ne soulève un jour contre lui la haine de l'armée ; car il n'y a personne qui ne plaigne ces pauvres jeunes gens, et beaucoup de chefs font même éclater librement leur indignation ». Ce disant, Tiron nommait les mécontents. Là-dessus le roi les fit arrêter aussitôt, mais aussi Tiron et son fils.

5[265][265]. A ce moment, un des barbiers du roi, nommé Tryphon, saisi d'une sorte de frénésie, s'élança et se dénonça lui-même. « Et moi aussi, dit-il, ce Tiron a voulu me persuader, lorsque je ferais mon office auprès de toi, de te tuer avec mon rasoir, et il me promettait de grandes récompenses au nom d'Alexandre ». En entendant ces mots, Hérode ordonne de soumettre à la question Tiron, son fils et le barbier, et comme les premiers niaient tout et que le barbier n'ajoutait rien à son témoignage, il commanda de torturer Tiron plus sévèrement encore. Alors, pris de pitié, le fils offrit au roi de tout raconter s'il voulait épargner son père. Et comme Hérode lui octroya sa demande, il déclara qu'effectivement son père, à l'instigation d’Alexandre, avait voulu tuer le roi. Ce témoignage, selon les uns, n était qu'une invention destinée à faire cesser les souffrances du père ; d'autres y voyaient l'expression de la vérité.

6. Hérode réunit une assemblée publique, y accusa les officiers coupables ainsi que Tiron, et ameuta le peuple contre eux ; on les acheva sur la place même, avec le barbier, à coups de bâtons et de pierres. Il envoya ensuite ses fils à Sébasté, ville peu éloignée de Césarée, et ordonna de les y étrangler. L'ordre fut promptement exécuté ; puis il fit transporter les corps dans la forteresse d'Alexandréon pour y être ensevelis auprès de leur grand-père maternel Alexandre. Telle fut la fin d'Alexandre et d'Aristobule[266][266].

XXVIII

1. Impopularité et craintes d’Antipater. – 2-5. Hérode marie les enfants d’Aristobule et d’Alexandre, puis, sur les instances d’Antipater, modifie ces unions. – 6. Mariages de Salomé, de ses filles et des filles de Mariamme.

1[267][267]. La succession était alors assurée sans contestation à Antipater, mais il vit s'élever contre lui du sein du peuple une haine insurmontable, car tous savaient que c'était lui qui avait machiné toutes les calomnies dirigées contre ses frères. Il se sentait, en outre, envahi par une crainte démesurée quand il voyait grandir les enfants de ses victimes. Alexandre avait eu de Glaphyra deux fils, Tigrane et Alexandre ; et de l'union d'Aristobule avec Bérénice, fille de Salomé, étaient nés trois fils, Hérode, Agrippa et Aristobule, et deux filles, Hérodias et Mariamme. Le roi Hérode, dès qu'il eut fait mourir Alexandre, renvoya en Cappadoce Glaphyra avec sa dot ; quant à Bérénice, veuve d’Aristobule, il la donna en mariage à l'oncle maternel d’Antipater[268][268] ; c'est pour se concilier Salomé, qui lui était hostile, qu'Antipater arrangea ce mariage. Il gagna aussi Phéroras par des présents et d'autres attentions, et les amis de César en envoyant à Rome des sommes considérables. En particulier, tout l'entourage de Saturninus, en Syrie, fut comblé de ses libéralités. Cependant, plus il donnait, plus on le haïssait, car on sentait que ses largesses ne venaient pas de sa générosité, mais de la crainte. Ceux qui recevaient n'en étaient pas plus bienveillants, ceux qu'il négligeait devenaient des ennemis plus implacables. Cependant il accroissait encore l'éclat de ses distributions, en voyant le roi, au mépris de ses espérances, prendre soin des orphelins et témoigner ses remords du meurtre de ses fils par les marques de pitié qu'il prodiguait à leurs enfants.

2. Un jour, en effet, Hérode rassembla ses parents et amis[269][269], fit placer près de lui ces enfants, et, les yeux pleins de larmes, parla en ces termes : « Un démon jaloux m'a enlevé les pères de ceux que vous voyez, et cela, joint aux mouvements de la nature, m'apitoie sur leur état d'orphelins. Si j'ai été le plus infortuné des pères, j'essaierai du moins de me montrer un aïeul plus tendre, et je veux leur laisser pour guides, après moi, ceux qui me sont le plus chers. Je fiance donc ta fille[270][270], Phéroras, à l'aîné des deux fils d'Alexandre, afin que cette alliance fasse de toi son protecteur naturel ; et toi, Antipater, je donne à ton fils la fille d'Aristobule : puisses-tu devenir ainsi un père pour cette orpheline ! Quant à sa sœur, mon propre fils Hérode la prendra, car il est par sa mère petit-fils d'un grand-prêtre. Que mes volontés soient ainsi réglées, et que nul de mes amis n’y mette obstacle ! Je prie Dieu de bénir ces unions pour le plus grand bonheur de mon royaume et de mes descendants ; puisse-t-il regarder ces enfants d'un oeil plus clément que leurs pères ! »

3. Ayant ainsi parlé, il pleura de nouveau et unit les mains des enfants, puis, les embrassant affectueusement l'un après l'autre, il congédia l'assemblée. Aussitôt Antipater frissonna et laissa voir à tous son émotion ; il pensait, en effet, que la sollicitude de son père pour les orphelins annonçait sa propre ruine et que ses droits à la couronne seraient en péril, si les fils d'Alexandre avaient pour soutien, outre Archélaüs, Phéroras, qui avait rang de tétrarque. Il considérait encore la haine du peuple pour lui-même, sa pitié pour les orphelins, le zèle que les Juifs avaient témoigné à ses frères vivants, le souvenir qu'ils leur gardaient maintenant qu'ils étaient morts sous ses coups : il résolut donc de briser à tout prix ces fiançailles.

4. Il n'essaya pas de circonvenir par la ruse un père difficile et prompt au soupçon il osa se présenter devant lui et le supplia en face de ne pas lui ôter les honneurs dont il l'avait jugé digne, ni de lui laisser le titre de roi en déférant la puissance à d'autres ; car il ne serait plus le maître si le fils d'Alexandre pouvait s'appuyer, outre son grand-père Archélaüs, sur Phéroras, son beau-père. Il le conjura donc, puisqu'il avait dans son palais une nombreuse descendance, de modifier ces mariages. Le roi eut, en effet, neuf épouses[271][271], qui lui donnèrent sept enfants : Antipater lui-même était fils de Doris ; Hérode II de Mariamme (II), fille du grand-prêtre : Antipas et Archélaüs de Malthacé, la Samaritaine ; Olympias, fille de cette dernière avait épousé son neveu Joseph[272][272]. Il avait eu de Cléopâtre, native de Jérusalem, Hérode (III) et Philippe ; de Pallas, Phasaël. Il avait encore d'autres filles, Roxane et Salomé, liées, l'une de Phèdre, l'autre d’Elpis. Deux autres de ses femmes n'eurent pas d'enfants : l'une était sa cousine germaine, l'autre sa nièce[273][273]. Enfin, il lui restait deux filles de Mariamme (I)[274][274], sœurs d’Alexandre et d'Aristobule. Vu le grand nombre de ces enfants, Antipater demandait de changer l'ordre des mariages.

5. Le roi entra dans une vive indignation, quand il apprit les sentiments d'Antipater à l'égard des orphelins, et, songeant à ceux qu'il avait tués, un soupçon lui vint qu'eux aussi n'eussent été victimes des calomnies d'Antipater. A ce moment donc, il répondit longuement, avec colère, et chassa Antipater de sa présence ; ensuite, cependant, séduit par ses flatteries, il changea de sentiment et fit épouser à Antipater lui-même la fille d'Aristobule, tandis qu'il unissait à la fille de Phéroras le fils d'Antipater.

6. Rien ne montre mieux l'empire des flatteries d'Antipater en cette occasion, que l'insuccès de Salomé dans des circonstances toutes semblables. Bien qu'elle fût la sœur d'Hérode et recourût à l'intercession de l'impératrice Livie pour supplier le roi de lui laisser épouser l'Arabe Sylléos[275][275], Hérode jura qu'il la tiendrait pour sa plus cruelle ennemie, si elle ne renonçait à cette passion ; enfin, il la maria malgré elle à un de ses amis, nommé Alexas, et unit l'une des filles de Salomé[276][276] au fils d'Alexas, l'autre[277][277] à l'oncle maternel d'Antipater. Quant aux filles de Mariamme, l'une[278][278] épousa Antipater, fils de la sœur d'Hérode, l'autre[279][279] Phasaël, fils de son frère.

XXIX

1. Intrigues d’Antipater et de la femme de Phéroras. – 2. Phéroras refuse de divorcer. Antipater se fait envoyer à Rome.- 3. Intrigues de Sylléos ; découverte du complot de Corinthos. 4. Exil et mort de Phéroras.

1[280][280]. Lorsqu'Antipater eut anéanti les espérances des orphelins et réglé les mariages à sa convenance, il crut pouvoir se reposer sur la certitude de ses propres chances, et, joignant désormais la présomption à la méchanceté, se rendit insupportable. Impuissant à détourner la haine qu'il inspirait à chacun, c'est par la terreur qu'il voulut pourvoir à sa sûreté ; il trouva un auxiliaire dans Phéroras, qui considérait déjà sa royauté comme assurée. Il se produisit aussi à la cour une conjuration de femmes, qui suscita de nouveaux troubles. L'épouse de Phéroras, coalisée avec sa mère, sa sœur et la mère d'Antipater, se livra dans le palais à mille insolences et osa même insulter deux jeunes filles du roi[281][281] ; pour ces motifs, Hérode la poursuivit âprement de sa haine ; mais, haïes du roi, ces femmes n'en dominaient pas moins les autres. Seule, Salomé s'opposa résolument à cette ligue et la dénonça au roi comme une association contraire à ses intérêts. Quand les femmes apprirent cette dénonciation et la colère d'Hérode, elles cessèrent de se réunir ouvertement et de se montrer une affection mutuelle : au contraire, elles feignirent une inimitié réciproque dès que le roi pouvait les entendre ; Antipater jouait la même comédie, querellant ostensiblement Phéroras. Mais elles continuèrent à tenir des conciliabules secrets et des festins nocturnes, et la surveillance dont elles étaient l'objet resserrait leur accord. Cependant Salomé n'ignorait aucun détail de cette conduite et rapportait tout à Hérode.

2. Le roi s'enflammait de colère, surtout contre la femme de Phéroras, objet principal des accusations de Salomé. Il convoqua donc une réunion de ses amis et parents et accusa cette créature d'une foule de méfaits, entre autres d'avoir insulté les filles du roi, fourni des subsides aux Pharisiens contre lui[282][282], aliéné son frère en l'ensorcelant par un breuvage. Comme conclusion, il interpella Phéroras, l'invitant à choisir entre deux partis : son frère ou sa femme. Phéroras répondit qu'il renoncerait plutôt à la vie qu'à sa femme. Hérode, ne sachant que faire, se retourna vers Antipater et lui défendit d'avoir désormais aucun commerce avec la femme de Phéroras, ni avec Phéroras lui-même, ni avec personne de leur coterie. Antipater se conforma ostensiblement à cet ordre, mais en secret et de nuit il continua à voir cette société. Craignant toutefois l'espionnage de Salomé, il prépara, de concert avec ses amis d'Italie, un voyage à Rome. Ceux-ci écrivirent au roi qu'il fallait bientôt envoyer Antipater auprès de César : Hérode le fit partir incontinent avec une suite brillante, lui confiant une somme d'argent considérable et un testament où le roi déclarait Antipater son successeur et lui donnait comme successeur à lui-même Hérode, né de Mariamme, fille du grand-prêtre[283][283].

3. Sylléos l'Arabe partit aussi pour Rome, afin de se justifier d'avoir enfreint les ordres d'Auguste et de recommencer contre Antipater la plaidoirie qu'il avait naguère soutenue contre Nicolas[284][284]. Il avait aussi une grave contestation avec Arétas, son propre souverain, car il avait mis à mort nombre d'amis de ce prince, et, entre autres, Sohémos, un des plus puissants personnages de Pétra[285][285]. Il sut gagner à gros prix Fabatus, intendant de César[286][286], et trouva en lui un auxiliaire, même contre Hérode. Cependant Hérode fit à Fabatus des dons encore plus considérables, le détacha ainsi de Sylléos et, par son ministère, tâcha de faire rentrer l'amende infligée à Sylléos par Auguste. Mais Sylléos ne voulut rien payer : bien plus, il accusa Fabatus devant César, disant que cet intendant prenait, non pas les intérêts de l'empereur, mais ceux d'Hérode. Fabatus, indigné de ce procédé et d'ailleurs toujours comblé d'honneurs par Hérode, trahit les secrets de Sylléos et révéla au roi que celui-ci avait corrompu à prix d'argent Corinthos, un de ses gardes du corps, et qu'il devait se méfier de cet homme ; le roi suivit ce conseil, sachant que ce Corinthos, quoique élevé dans le royaume, était Arabe de naissance. Il le fit arrêter aussitôt et avec lui deux autres Arabes qu'il avait trouvés à ses côtés, l'un ami de Sylléos, l'autre chef de tribu. Mis à la torture, ces hommes avouèrent que Corinthos les avait engagés, par de fortes sommes, à tuer Hérode. Ils furent examinés encore par Saturninus, gouverneur de Syrie, et envoyés à Rome.

4. En attendant, Hérode ne cessait de vouloir contraindre Phéroras à se séparer de son épouse ; il ne trouvait pas moyen de punir cette créature, contre laquelle il avait tant de sujets de haine, jusqu'à ce qu'enfin, dans l'excès de sa colère, il la chassa de la cour en même temps que son propre frère. Phéroras, acceptant patiemment cette avanie, se retira dans sa tétrarchie, jurant que le seul terme de son exil serait la mort d'Hérode et que jamais, du vivant de celui-ci, il ne retournerait auprès de lui. Effectivement, il ne revint jamais voir son frère, même pendant sa maladie et malgré ses continuels messages ; car Hérode, se sentant mourir, voulait lui laisser quelques instructions. Cependant le roi guérit contre tout espoir, et, peu après, Phéroras tombait malade. Hérode, moins entêté que son frère, vint le trouver et lui prodigua des soins affectueux. Mais il ne put triompher du mal, et Phéroras mourut au bout de quelques jours. Malgré l'affection qu'Hérode eut pour lui jusqu'à la fin, le bruit se répandit qu'il l'avait, lui aussi, empoisonné. Il fit transporter le corps à Jérusalem, ordonna un grand deuil à tout le peuple et l'honora des funérailles les plus pompeuses[287][287].

XXX

1. Hérode découvre que Phéroras a été empoisonné par Sylléos. – 2-3. Révélations des femmes de Phéroras touchant Antipater. – 4. Doris répudiée. 5-7. Découverte d’un complot formé par Antipater et Phéroras pour empoisonner Hérode.

1[288][288]. Telle fut la fin d'un des meurtriers d'Alexandre et d'Aristobule. Bientôt l'auteur principal de ce crime, Antipater, tomba à son tour, par une conséquence lointaine de la mort de Phéroras. Quelques-uns des affranchis de Phéroras allèrent, les yeux bas, trouver le roi et lui dirent que son frère était mort empoisonné ; sa femme lui avait offert un mets peu ordinaire, et, aussitôt après l'avoir mangé, il était tombé malade. Or, deux jours auparavant, la mère et la sœur de sa femme avaient amené une femme d'Arabie, experte en poisons, pour préparer un philtre d'amour à Phéroras, au lieu de quoi elle lui avait donné un breuvage de mort, à l'instigation de Sylléos[289][289], qui la connaissait.

2. Aussitôt, assailli de nombreux soupçons, le roi fit mettre à la torture les servantes et quelques femmes libres. Une de ces dernières s'écria au milieu des douleurs : « Puisse le Dieu qui gouverne la terre et le ciel frapper l'auteur de ces maux que nous souffrons, la mère d'Antipater ! » Hérode, s'attachant à cet indice, poussa plus loin la recherche de la vérité. La femme dévoila alors l'amitié de la mère d'Antipater pour Phéroras et les dames de sa famille, leurs rencontres clandestines : elle dit que Phéroras et Antipater passaient des nuits à boire avec elles, après avoir quitté le roi, sans laisser aucun serviteur ni servante assister à ces réunions.

3. Telles furent les révélations d'une des femmes libres. D'autre part Hérode fit torturer séparément toutes ces esclaves. Tous leurs témoignages se trouvèrent concorder avec le précédent ; elles ajoutèrent que c'était par suite d'un accord qu'Antipater et Phéroras s'étaient retirés l'un à Rome, l'autre dans la Pérée, car l'un et l'autre se disaient souvent qu'Hérode, après avoir frappé Alexandre et Aristobule, s'attaquerait à eux et à leurs femme ; qu'ayant immolé Mariamme et ses enfants, il n'épargnerait personne, et qu'il valait donc mieux fuir le plus loin possible de cette bête féroce. Antipater, disaient-elles encore, se plaignait souvent à sa mère d'avoir déjà des cheveux gris, tandis que son père rajeunissait tous les jours ; il précéderait peut-être Hérode dans la tombe avant d'avoir vraiment régné. Si même Hérode se décidait à mourir - et quand cela serait-il ? - il ne jouirait que très peu de temps de son héritage. Car ne voyait-on pas croître les têtes de l'hydre, les fils d’Aristobule et d'Alexandre ? Son père ne lui avait-il pas ravi même l'espérance qu'il avait fondée sur ses enfants ? Ne lui avait-il pas assigné pour héritier, non pas un de ses propres fils, mais Hérode, le fils de Mariamme (II) ? En cela, le roi faisait d'ailleurs preuve de sénilité s'il pensait que ses dispositions testamentaires seraient maintenues ; car lui-même prendrait soin de ne laisser en vie aucun de ses enfants. Ce père, le plus dénaturé qui fut jamais, haïssait encore plus son frère que ses enfants. L'autre jour encore, il avait donné à Antipater cent talents pour ne plus s'entretenir avec Phéroras : « Quelle offense, dit alors Phéroras, lui avons-nous donc faite ? »  Et Antipater : « Plût au ciel qu'il nous dépouillât de tout et nous laissât la vie toute nue ! mais il est difficile d'échapper à une bête aussi altérée de sang, qui ne vous laisse même pas aimer ouvertement quelques amis. Voyons-nous donc maintenant en secret : nous pourrons le faire ouvertement le jour où nous aurons le courage et le bras d'un homme ».

4. A ces révélations les femmes torturées ajoutaient que Phéroras avait songé à fuir avec elles à Pétra. Hérode ajouta foi à tous ces témoignages, à cause du détail des cent talents ; car il n'en avait parlé qu'au seul Antipater. Sa colère se déchaîna d'abord sur Doris, mère d'Antipater ; après l'avoir dépouillée de toutes les parures qu'il lui avait données et qui valaient beaucoup de talents, il la répudia pour la seconde fois. Quant aux femmes de Phéroras, une fois torturées, il se réconcilia avec elles et leur prodigua ses soins. Mais tremblant de frayeur et s'enflammant au moindre soupçon, il faisait traîner à la question nombre d'innocents, dans sa crainte que quelque coupable ne lui échappât.

5. Ensuite, il se tourna contre Antipater de Samarie, qui était intendant de son fils Antipater. En lui infligeant la torture, il apprit qu'Antipater avait fait venir d'Égypte, pour tuer le roi, un poison mortel, par l'entremise d'Antiphilos, un de ses compagnons ; que Theudion, oncle maternel d'Antipater, l'avait reçu de cet homme et transmis à Phéroras ; qu'Antipater avait, en effet, prescrit à Phéroras de tuer Hérode, pendant que lui-même serait a Rome, protégé contre tout soupçon ; qu'enfin Phéroras avait remis le poison aux mains de sa femme. Le roi envoya chercher cette femme et lui commanda d'apporter sur-le-champ ce qu'on lui avait confié. Elle sortit comme pour le chercher, mais se précipita du haut du toit pour échapper à la preuve de son crime et aux outrages du roi ; cependant la Providence, ce semble, qui poursuivait Antipater, la fit tomber non sur la tête. mais sur le dos, et la sauva. Transportée près du roi, celui-ci lui fit reprendre ses sens, car la chute l'avait fait évanouir puis il lui demanda pourquoi elle s'était jetée du toit ; il déclara avec serment que, si elle disait la vérité, il lui épargnerait tout châtiment, mais que, si elle dissimulait, il déchirerait son corps dans les tourments et n'en laisserait même rien pour la sépulture.

6. La femme garda un instant le silence, puis s'écria : « Après tout, pourquoi respecterais-je encore ces secrets, maintenant que Phéroras est mort ? pourquoi sauverais-je Antipater, l'auteur de notre perte à tous ? Ecoute-moi, ô roi ; qu'il m'entende aussi, Dieu, témoin de la vérité de mes paroles, juge infaillible ! Quand tu étais assis en pleurant auprès de Phéroras mourant, il m'appela pour me dire : « Femme je me suis trompé sur les sentiments de mon frère à mon égard ; je l'ai haï, lui qui m'aimait tant; j'ai comploté de tuer celui qui se montre si bouleversé de chagrin avant même ma mort. Pour moi, je reçois le prix de mon impiété ; quant à toi, apporte-moi le poison que tu gardes pour lui et qu'Antipater nous a laissé, détruis-le promptement sous mes yeux, pour que je n'aille pas me nourrir aux enfers mêmes un démon vengeur ». J'apportai le poison, comme il l'ordonnait ; sous ses yeux, j'en jetai au feu la plus grande partie ; je n'en ai gardé pour moi qu'une petite dose contre les incertitudes de l'avenir et la crainte que tu m'inspirais ».

7. Après avoir fait cette déclaration elle apporta la boite qui ne renfermait qu'un petit reste de poison. Le roi fit alors mettre à la question la mère et le frère d'Antiphilos ; ceux-ci avouèrent qu'Antiphilos avait apporté d'Égypte cette boite et qu'il tenait le poison d'un de ses frères, médecin à Alexandrie.

Ainsi les mânes d’Alexandre et d'Aristobule[290][290] se promenaient à travers tout le palais, recherchant et dévoilant tous les mystères, et traînant devant le juge ceux mêmes qui paraissaient le plus à l'abri du soupçon. C'est ainsi qu'on découvrit aussi que Mariamme, la fille du grand-prêtre, avait été partie au complot ; ses frères, mis à la torture, la dénoncèrent. Le roi punit sur le fils l'audace de la mère : Hérode, qu'il avait donné pour successeur à Antipater, fut rayé de son testament.

XXXI

1-2. Perfidie d’Antipater dénoncée par son affranchi Bathyllos. – 3-5. Retour et accueil d’Antipater.

1[291][291]. Le dernier anneau dans la chaîne des preuves du complot d'Antipater fut apporté par son affranchi Bathyllos. Ce personnage arriva avec un second poison, composé de venin d'aspic et des sécrétions d'autres serpents, dont Phéroras et sa femme devaient s'armer contre le roi, si le premier manquait son effet. Par un surcroît de perfidie contre Hérode, Antipater avait remis à cet homme des lettres astucieusement rédigées contre ses frères, Archélaüs et Philippe. Ces fils du roi, qu'il faisait élever à Rome, étaient déjà des adolescents pleins de hautes pensées. Antipater, qui voyait en eux un obstacle à ses espérances, chercha à s'en défaire au plus vite ; il forgea donc contre eux des lettres au nom de ses amis de Rome et détermina, contre espèces sonnantes, d'autres personnes à écrire que ces jeunes princes déblatéraient contre leur père, déploraient publiquement le sort d'Alexandre et d'Aristobule et s'irritaient de leur propre rappel ; car leur père les avait mandés auprès de lui, et c'était là ce qui inquiétait le plus Antipater.

2. Avant même son départ pour Rome, Antipater, étant encore en Judée, avait fait envoyer de Rome, à prix d'or, des lettres de ce genre contre ses frères ; puis il était allé trouver son père, qui n'avait encore nul soupçon contre lui, et avait plaidé la cause de ses frères, alléguant que telle chose était fausse, telle autre imputable à leur jeunesse. Pendant son séjour à Rome, comme il avait dû payer très grassement ceux qui écrivaient contre ses frères, il se préoccupa de dépister les recherches qu'on pourrait en faire. A cet effet, il acheta de riches vêtements, des tapis variés, de la vaisselle d'argent et d'or et beaucoup d'autres objets précieux, afin de pouvoir dissimuler, dans l'énorme total de ces dépenses, le salaire payé pour l'autre affaire. Il consigna une dépense totale de deux cents talents, dont le plus fort était mis au compte de son procès avec Sylléos. Toutes ces fourberies, même les moindres, furent alors découvertes en même temps que son grand forfait. Cependant, au moment même où toutes les tortures criaient son complot contre son père, où les lettres en question révélaient un nouveau projet de fratricide, aucun de ceux qui arrivaient à Rome ne lui apprit le drame qui se jouait en Judée ; et pourtant il s'écoula sept mois entre la preuve de son crime et son retour. Tant était forte la haine que tous lui portaient ! Peut-être y en eut-il qui avaient l'intention de lui apprendre ces nouvelles, mais les mânes de ses frères, tués par lui, leur fermèrent la bouche. Il écrivit donc de Rome, annonçant avec joie son prochain départ et les honneurs que César lui faisait en le congédiant.

3. Le roi, impatient de mettre la main sur le traître et craignant qu'Antipater, averti à temps, ne prît ses sûretés, lui écrivit, pour le tromper, une lettre pleine d'une feinte bienveillance, où il l'exhortait à hâter son retour. S'il faisait diligence, disait Hérode, il pourrait faire oublier les griefs qu'on avait contre sa mère, car Antipater n'ignorait pas que celle-ci eût été répudiée.

Précédemment Antipater avait reçu à Tarente la lettre lui annonçant la mort de Phéroras, il avait donné de très grandes marques de deuil. Plusieurs lui en faisaient un mérite, l'attribuant à la perte d'un oncle, mais son émotion, à ce qu’il semble, se rapportait à l'échec de son complot : il pleurait en Phéroras non l'oncle, mais le complice. Puis la peur le prenait au souvenir de ses machinations : le poison pouvait être découvert. Il reçut en Cilicie le message de son père dont nous venons de parler et hâta aussitôt son voyage. Cependant, en débarquant à Celenderis[292][292], la pensée lui vint de la disgrâce de sa mère, et son âme eut une vision prophétique de sa propre destinée. Les plus prévoyants de ses amis lui conseillèrent de ne pas aller retrouver son père avant de savoir clairement les raisons pour lesquelles Hérode avait chassé sa mère : ils appréhendaient que les calomnies répandues contre elle n'eussent quelque autre conséquence. Mais les imprudents, plus impatients de revoir leur patrie que de servir les intérêts d'Antipater, l'exhortèrent à faire diligence, tout retard pouvant donner à son père de fâcheux soupçons, à ses calomniateurs un prétexte favorable ; « même si quelque intrigue s'est tramée maintenant contre lui, c'est en raison de son absence ; lui présent, on n'aurait pas osé. Et puis il est insensé de sacrifier des biens certains à de vagues soupçons, de ne pas courir se jeter dans les bras d'un père pour recueillir un royaume dont il supporte seul malaisément le poids ». Persuadé par ces discours ou plutôt poussé par sa destinée, Antipater continua sa route et débarqua au port d'Auguste, à Césarée.

4. Là, contre son attente, il trouva une profonde solitude ; tous se détournaient, nul n'osait l'aborder, c'est qu'en effet, il était également haï de tous, et que la haine trouvait maintenant la liberté            de se montrer. De plus, la crainte du roi intimidait grand nombre de gens, toutes les villes étaient remplies de rumeurs annonçant une disgrâce qu'Antipater était seul a ignorer : nul n'avait obtenu compagnie plus brillante que la sienne à son départ pour Rome, nul ne rencontra jamais accueil plus glacial que celui qui reçut son retour. Cependant Antipater, devinant les tragédies qui s'étaient déroulées au palais, dissimulait encore par une habileté scélérate. Mourant de crainte au fond du cœur, il sut se faire un front d'airain. D'ailleurs, il n'y avait plus moyen de fuir, d'échapper aux dangers qui l'entouraient. Même alors, il ne reçut aucune nouvelle certaine de ce qui se passait au palais, tant les menaces du roi jetaient l'épouvante ; et il gardait encore un rayon d'espoir : peut-être n'avait-on rien découvert; peut-être, si l'on avait découvert quelque chose, saurait-il à, force d'impudence et de l'uses, ses seuls moyens de salut, dissiper l'orage.

5. Ainsi armé, il se rendit au palais, sans ses amis, car on les avait injuriés et écartés dès la première porte. A l'intérieur se trouvait Varus, gouverneur de Syrie[293][293], Antipater entra chez son père et, payant d'audace, s'approcha de lui pour l'embrasser. Mais le roi, tendant les bras pour l'écarter et détournant la tête : « Voilà bien, s'écria-t-il, la marque d'un parricide, de vouloir m'embrasser, quand il est sous le coup de pareilles accusations. Sois maudite, tête sacrilège ; n'ose pas me toucher avant de t'être disculpé. Je t'accorde un tribunal et, pour juge, Varus, qui vient ici fort à propos. Va, et prépare ta défense jusqu'à demain ; je laisse ce délai à tes artifices ». Le prince, stupéfait, se retira sans pouvoir rien répondre, puis sa mère et sa femme[294][294] vinrent le trouver et lui rapportèrent en détail toutes les preuves rassemblées contre lui. Alors il se recueillit et prépara sa défense.

XXXII

1-4. Mise en jugement d’Antipater : discours d’Hérode, d’Antipater et de Nicolas. – 5. Issue du procès. – 6. Découverte du faux Antipater contre Salomé. – 7. Maladie et nouveau testament d’Hérode en faveur d’Antipater.

1[295][295]. Le lendemain, Hérode réunit le Conseil de ses parents et amis ; il y convoqua également les amis d'Antipater. Lui-même présidait avec Varus ; il fit introduire tous les dénonciateurs, parmi lesquels se trouvaient quelques serviteurs de la mère d'Antipater, récemment arrêtés, porteurs d'une lettre de Doris à son fils, rédigée en ces termes : « Puisque ton père a tout découvert, ne te présente pas devant lui, si tu n'as obtenu quelques troupes de l'empereur ». Quand ceux-ci et les autres eurent été introduits, Antipater entra et tomba prosterné aux pieds de son père : « Mon père, dit-il, je te supplie de ne pas me condamner d'avance, mais d'accorder à ma défense une oreille sans prévention, car je saurai démontrer mon innocence, si tu le permets ».

2. Hérode lui hurla de se taire et dit à Varus : « Je suis persuadé, Varus, que toi, et tout juge intègre, vous condamnerez Antipater comme un scélérat. Mais je crains que ma destinée ne vous semble aussi digne de haine et que vous ne me jugiez digne de tous les malheurs pour avoir engendré de tels fils. Plaignez-moi plutôt d'avoir été un père tendre envers de pareils misérables. Ceux que précédemment j'avais tout jeunes désignés pour le trône, que j'avais fait élever a grands frais à Rome, introduits dans l'amitié de César, rendus pour les autres rois un objet d'envie, j'ai trouvé en eux des traîtres. Leur mort a surtout servi les intérêts d'Antipater : il était jeune, il était mon héritier, et en les supprimant c'est surtout à sa sécurité que je veillais. C'est alors que ce monstre impur, gorgé des bienfaits de mon indulgence, a tourné contre moi sa satiété ; il lui a paru que je vivais bien longtemps, ma vieillesse lui pesait, il n'a pu supporter l'idée de devenir roi autrement qu'à la faveur d'un parricide. C'est ainsi qu'il me récompensait de l'avoir rappelé de la campagne où il était relégué, d'avoir écarté les fils nés d'une reine, pour l'appeler à ma succession ! Je confesse, Varus, ma propre démence. Ces fils, je les ai excités contre moi en retranchant, dans l'intérêt d'Antipater, leurs justes espérances. Quand leur ai-je jamais fait autant de bien qu'à celui-ci ? De mon vivant, je lui ai presque cédé le pouvoir ; je l'ai, dans mon testament rendu public, désigné pour héritier de mon sceptre, je lui ai assigné un revenu particulier de cinquante talents[296][296], sans compter d'infinies largesses sur mes propres biens ; tout récemment, quand il est parti pour Rome, je lui ai donné trois cents talents et l'ai même recommandé à César, seul de tous mes enfants, comme le sauveur de son père. Et quel crime les autres ont-ils commis comparable à celui d'Antipater ? Quelle preuve fut portée contre eux aussi décisive que celle qui établit sa trahison ? Pourtant le parricide ose parler, il espère, une fois de plus, étouffer la vérité sous ses mensonges ! Varus, c'est à toi de le garder, car moi, je connais le monstre, je devine ses discours spécieux, ses gémissements simulés c'est lui qui me conseilla jadis, du vivant d'Alexandre, de prendre mes sûretés contre lui et de ne pas confier ma vie à tout te monde ; c'est lui qui m'accompagnait jusqu’à ma couche, regardant partout s'il n'y avait pas un assassin caché ; c'est lui qui m'octroyait mon sommeil, assurait ma tranquillité, me consolait du chagrin que m'inspiraient mes victimes, sondait les sentiments de ses frères survivants ; le voilà mon bouclier, mon garde du corps ! Quand je me rappelle, Varus, dans chaque circonstance, sa fourberie et son hypocrisie, je doute de ma propre existence et m'étonne d'avoir pu échapper à un traître aussi profond. Mais puisqu'un mauvais génie s’acharne à vider mon palais et dresse l'un après l'autre contre moi les êtres qui me sont le plus chers, je pleurerai sur mon injuste destinée, je gémirai en moi-même sur ma solitude, mais je ne laisserai échapper au châtiment aucun de ceux qui ont soif de mon sang, quand bien même tous mes enfants devraient y passer. »

3. A ces mots, l'émotion lui coupa la voix : il ordonna à Nicolas, un de ses amis, d'exposer les charges. Alors Antipater, qui jusque-là était resté prosterné aux pieds de son père, releva la tête et s'écria : « C'est toi-même, mon père, qui viens de présenter ma défense. Comment serais-je parricide, moi qui, de ton aveu, t'ai toujours servi de gardien ? Tu appelles artifice et feinte ma piété filiale. Comment donc moi, si rusé en toute occasion, aurais-je été assez insensé pour ne pas comprendre qu'il était difficile de dissimuler aux hommes mêmes la préparation d'un pareil forfait et impossible de le cacher au Juge céleste, qui voit tout, qui est présent partout ? Est-ce que, par hasard, j'ignorais la fin de mes frères, que Dieu a si durement punis de leur perfidie envers toi ? Et puis, quel motif aurait pu m'exciter contre toi ? L'espérance de régner ? mais j'étais roi ! Le soupçon de ta haine ? mais n'étais-je pas chéri ? Avais-je quelque autre raison de craindre ? mais, en veillant à ta sûreté, j'étais un objet de crainte pour autrui. Le besoin d'argent ? mais qui donc avait ses dépenses plus largement pourvues ? En admettant que je fusse né le plus scélérat de tous les hommes et que j'eusse l'âme d'une bête féroce, n'aurais-je pas été, mon père apprivoisé par tes bienfaits ? car, comme tu l'as dit toi-même, tu m'as rappelé de l'exil, tu m'as préféré à un si grand nombre de fils ; de ton vivant tu m'as proclamé roi, en me comblant de tous les biens tu m'as rendu un objet d'envie ! O le funeste voyage, cause de mon malheur ! c'est lui qui a laissé le champ libre à la haine et une longue avance aux complots. Mais ce voyage, je l'ai entrepris dans ton intérêt, mon père, pour soutenir ton procès et empêcher Sylléos de mépriser ta vieillesse. Rome m'est témoin de ma piété filiale, et aussi César, le patron de l'univers, qui m'appelait souvent « Philopator ». Prends, mon père, cette lettre de lui. Elle mérite plus de créance que les calomnies qu'on répand ici : qu'elle soit ma seule défense ; voilà la preuve de mon amour pour toi. Souviens-toi que je ne suis pas parti pour Rome de plein gré ; je savais quelle hostilité cachée me guettait dans ce royaume. Et toi, mon père, tu m'as perdu, malgré toi, en m'obligeant à laisser ainsi le champ libre à la haine et à la calomnie. Me voici enfin présent pour réfuter mes accusateurs : me voici, moi, le prétendu parricide, qui ai traversé les terres et les mers sans éprouver aucun dommage. Pourtant, cet indice même d'innocence ne m’a pas servi : Dieu m'a condamné, et toi aussi, mon père. Mais, quoique condamné, je te prie de ne pas t’en rapporter aux aveux arrachés par la torture à d'autres. Apportez contre moi le feu ! Fouillez mes entrailles avec le fer ! N'avez aucune pitié de ce corps impur ! Car si je suis parricide, je ne dois pas mourir sans avoir été torturé ». Ces exclamations, mêlées de gémissements et de larmes, excitaient la pitié de tous et notamment de Varus : seul Hérode restait les yeux secs, dominé par sa colère, et surtout parce qu'il savait que les preuves étaient authentiques[297][297].

4. Là-dessus Nicolas, comme l'avait ordonné le roi, prit la parole. Il parla d’abord longuement de la fourberie d'Antipater et dissipa les impressions de pitié que celui-ci avait fait naître ; puis il développa un âpre réquisitoire, attribuant à Antipater tous les méfaits commis dans le royaume, en particulier le supplice de ses frères, dont il montra la cause dans les calomnies d’Antipater. Il ajouta que celui-ci ourdissait la perte de ceux qui restaient, les soupçonnant de guetter la succession : et pourquoi celui qui avait préparé le poison pour son père aurait-il épargné ses frères ? Arrivant ensuite aux preuves de l'empoisonnement, il exposa successivement tous les témoignages : il s'indigna qu'Antipater eût fait d'un homme tel que Phéroras un fratricide ; il montra l'accusé corrompant les plus chers amis du roi, remplissant tout le palais de scélératesse. Après avoir ajouté nombre d'autres griefs et arguments, il mit fin à sa harangue.

5. Varus ordonna à Antipater de présenter sa défense. Le prince se borna à dire que Dieu était témoin de son innocence et resta étendu, sans parler. Alors le gouverneur demanda le poison et en fit boire à un prisonnier, condamné à mort, qui rendit l'âme sur le champ. Après quoi, Varus s'entretint secrètement avec Hérode, rédigea son rapport à Auguste, et partit au bout d'un jour. Le roi fit mettre aux fers Antipater et envoya des messagers à César pour l'informer de cette catastrophe.

6. On découvrit ensuite qu'Antipater avait comploté aussi contre Salomé. Un des serviteurs d'Antiphilos vint de Rome, apportant des lettres d'une suivante de Livie, nommée Acmé. Elle mandait au roi qu’elle avait trouvé des lettres de Salomé dans la correspondance de Livie et les lui envoyait secrètement pour l'obliger. Ces lettres de Salomé, qui contenaient les injures les plus cruelles envers le roi et un long réquisitoire, Antipater les avait forgées, et il avait persuadé Acmé, en la soudoyant, de les envoyer à Hérode. Il fut convaincu de ce faux par une lettre que lui écrivait cette femme en ces termes : « Selon ton désir, j'ai écrit à ton père et je lui ai adressé les lettres en question, certaine qu'après les avoir lues, il n'épargnera pas sa sœur. Tu feras bien, quand tout sera achevé, de te rappeler tes promesses ».

7. Après avoir saisi cette lettre et celles qui avaient été composées contre Salomé, le roi conçut le soupçon qu’on avait peut-être aussi forgé les lettres qui avaient perdu Alexandre[298][298]. Il fut pris d'un véritable désespoir à la pensée qu'il avait failli tuer aussi sa sœur à cause d'Antipater ; il ne voulut donc plus attendre pour le châtier de tous ces crimes. Mais au moment où il se préparait à sévir contre Antipater, il fut atteint d'une grave maladie : il écrivit cependant à César au sujet d'Acmé et des intrigues tramées contre Salomé ; puis il demanda son testament et le modifia. Il désigna pour roi Antipas, laissant de côté ses aînés, Archélaüs et Philippe, qu'Antipater avait également calomniés il légua à Auguste, outre des objets de prix, mille talents ; à l'impératrice, aux enfants, amis et affranchis de l'empereur, environ cinq cents talents ; il partageait entre ses autres enfants une assez grande quantité de terres et d'argent et honorait sa sœur Salomé des présents les plus magnifiques.

XXXIII

1. Aggravation de l’état d’Hérode. – 2-4. Sédition des fanatiques contre l’aigle d’or du temple ; châtiment des coupables. – 5. Hérode à Callirhoé. – 6. Hérode à Jéricho ; arrestation des notables. – 7. Supplice d’Acmé et d’Antipater. Dernier testament d’Hérode en faveur d’Archélaüs. – 8. Mort d’Hérode. Lecture de son testament. – 9. Ses obsèques.

 

1[299][299]. Telles furent les corrections qu'Hérode fit à son testament. Cependant sa maladie allait s'aggravant, comme il était fatal d'une indisposition survenue chez un vieillard démoralisé. Car il avait déjà presque soixante-dix ans, et ses malheurs domestiques l'avaient tellement abattu que, même en bonne santé, il ne jouissait plus d'aucun des plaisirs de la vie. Sa maladie s'exaspérait à la pensée qu'Antipater était encore vivant, car il avait décidé de le mettre à mort, non pas à la dérobée, mais lui présent et rétabli.

2. A toutes ces misères vint s'ajouter un soulèvement du peuple. Il y avait dans la capitale deux docteurs qui passaient pour fort experts dans les lois des ancêtres et qui, pour cette raison, jouissaient dans toute la nation d'une très grande renommée : ils s'appelaient Judas, fils de Sepphorée, et Matthias, fils de Margalos. Ses docteurs expliquaient les lois devant un nombreux auditoire de jeunes gens et, tous les jours, ils réunissaient ainsi une véritable armée d'hommes à la fleur de l'âge. Quand ils surent que le roi se consumait de chagrin et de maladie, ils firent entendre confidentiellement à leurs amis que le moment était venu de venger Dieu et de détruire les ouvrages élevés au mépris des lois nationales. Il était, en effet, interdit de placer dans le Temple des images, des bustes ou des représentations quelconques d'êtres vivants. Or, le roi avait fait ériger au-dessus de la grande porte du Temple[300][300] un aigle d'or : les docteurs exhortaient leurs amis à le détruire, proclamant que, si même l'acte offrait quelque danger, il était beau de mourir pour la loi nationale ; car l'âme de ceux qui avaient une telle fin était immortelle[301][301] et gardait éternellement le sentiment de sa félicité, tandis que les âmes sans noblesse qui n’avaient pas suivi leur enseignement s'attachaient par ignorance à la vie et préféraient à une fin héroïque la mort par la maladie.

3. Pendant qu'ils discouraient ainsi, le bruit se répandit que le roi était à la mort ; les jeunes gens se mirent à l’œuvre d'autant plus hardiment. Au milieu du jour, à l’heure où, dans le Temple, circulait beaucoup de monde, ils se firent descendre du toit au moyen de grosses cordes et brisèrent à coups de hache l’aigle d'or. Le préfet du roi, aussitôt informé, accourut avec un fort détachement, arrêta environ quarante jeunes gens et les conduisit devant le roi. Hérode leur demanda d'abord s'ils avaient osé abattre l'aigle d'or. Ils le reconnurent. - Qui vous l'a ordonné ? - La loi de nos pères. - Et pourquoi tant de joie au moment où vous allez être mis a mort ? - C'est qu'après notre mort, nous jouirons d'une félicité plus parfaite.

4. Là-dessus, le roi entra dans une si violente colère qu'il en oublia sa maladie. Il se fit porter dans l'assemblée[302][302] et y prononça un long réquisitoire contre ces hommes : c'étaient des sacrilèges qui, sous prétexte de servir la loi, poursuivaient, en réalité, un dessein plus profond ; il fallait donc les punir comme des impies. Le peuple, craignant que les poursuites ne s'étendissent démesurément, pria le roi de se borner à punir les machinateurs de l'entreprise ainsi que ceux qui avaient été arrêtés en flagrant délit, et de détourner sa colère des autres. Le roi se laissa fléchir à grand'peine ; les jeunes gens qui s'étaient fait descendre du toit et les docteurs furent brûlés vifs ; les autres prisonniers furent livrés aux bourreaux.

5. A partir de ce moment, la maladie, ravageant tout son corps, l'affligea de souffrances multiples. Sans avoir beaucoup de fièvre, il éprouvait une insupportable démangeaison de toute la peau, de continuelles tranchées, un oedème des pieds pareil à celui des hydropiques ; en outre la tuméfaction du bas-ventre et une gangrène des parties sexuelles qui engendrait des vers, enfin l'asthme, la suffocation, des crampes de tous les membres. Il se trouva des prophètes pour dire que ces douleurs étaient le châtiment du supplice des docteurs. Pourtant le roi, luttant contre tant de souffrances, s'accrochait à la vie, espérait la guérison et imaginait remède sur remède. C'est ainsi qu'il passa de l'autre côté du Jourdain pour prendre les bains chauds de Callirhoé[303][303] : ces sources descendent vers le lac Asphaltite, et leur douceur les rend potables. Là les médecins furent d'avis de réchauffer tout son corps dans l'huile chaude : comme il se détendait dans une baignoire pleine d'huile, il défaillit, et ses yeux se retournèrent comme ceux d'un mort. Le tumulte et les cris de ses serviteurs le firent revenir à lui, mais, désespérant désormais de sa guérison, il ordonna de distribuer cinquante drachmes par tête aux soldats et des sommes considérables aux officiers et à ses amis.

6. Il prit le chemin du retour et parvint à Jéricho. Là, vomissant déjà de la bile noire. il lança une sorte de défi à la mort même, en procédant à une exécution sacrilège. Il fit rassembler dans l'hippodrome des citoyens notables de tous les bourgs de la Judée et ordonna de les y mettre sous clef. Puis, appelant auprès de lui sa sœur Salomé et Alexas, mari de la princesse : « Je sais, dit-il, que les Juifs célèbreront ma mort par des réjouissances, mais j'ai un moyen de les faire pleurer et d'obtenir des funérailles magnifiques si vous voulez suivre mes instructions. Ces hommes que j'ai fait emprisonner, dès que j'aurai rendu le dernier soupir, faites-les aussitôt cerner et massacrer par des soldats ; ainsi toute la Judée, toutes les familles, qu'elles le veuillent ou non, pleureront sur moi ».

7. Au moment où il donnait ces ordres, il reçut des lettres de ses ambassadeurs à Rome, qui lui apprenaient qu'Acmé avait été exécutée sur l'ordre de César et Antipater condamné à mort ; toutefois si son père voulait se borner à le bannir, César lui en donnait l'autorisation. Cette nouvelle lui rendit un moment de sérénité, mais ensuite, torturé par le manque de nourriture et une toux convulsive, vaincu par la douleur, il entreprit de devancer l'heure fatale. Il prit une pomme et demanda un couteau, car il avait coutume de couper lui-même ses aliments ; puis, après avoir guetté le moment où personne ne pourrait l'empêcher, il leva la main droite pour se frapper. Cependant Achab, son cousin, accourut assez vite pour retenir son bras et arrêter le coup. Aussitôt de grands gémissements s'élevèrent dans le palais, comme si le roi était mort. Lorsqu'Antipater les entendit, il reprit courage, et, plein de joie, supplia ses gardes, en leur promettant de l'argent, d'enlever ses chaînes et de le mettre en liberté. Leur officier, non seulement s'y opposa, mais courut raconter au roi cette tentative. Celui-ci poussa un cri qu'on n'eût pas attendu d'un malade et envoya aussitôt ses gardes tuer Antipater. Il fit ensevelir le cadavre à Hyrcanion. Après cela, il modifia encore son testament : il désigna pour héritier Archélaüs, son fils aîné, né du même lit qu'Antipas[304][304], et nomma ce dernier tétrarque.

8. Après l'exécution de son fils, Hérode vécut encore cinq jours. Il expira après un règne de trente-quatre ans à compter du jour, où, Antigone mort, il devint le maître, trente-sept depuis le jour où les Romains l'avaient nommé roi[305][305]. Si l'on considère sa vie dans son ensemble, sa prospérité fut sans égale, car, simple particulier, il parvint à la couronne, la garda longtemps et la transmit à ses propres enfants ; en revanche, nul ne fut plus malheureux avec sa famille. Avant que l'armée eût appris la mort du roi, Salomé alla avec son mari délivrer les prisonniers qu'Hérode avait ordonné d'exécuter ; elle pré-tendit que le roi avait changé d'avis et prescrit de renvoyer tous ces hommes dans leurs foyers[306][306]. Après leur départ, les deux époux annoncèrent la mort aux soldats et les réunirent en assemblée avec le reste du peuple dans l'amphithéâtre de Jéricho. Là, Ptolémée, à qui Hérode avait confié le sceau royal, s'avança, bénit la mémoire du roi et adressa des exhortations à la multitude ; il lut aussi une lettre laissée par Hérode à l'adresse des soldats, où il les engageait en termes pressants à aimer son successeur. Après cette lettre, Ptolémée brisa les cachets des codicilles et en donna lecture : Philippe y obtenait la Trachonitide et les districts[307][307] limitrophes ; Antipas, comme nous l'avons dit, était nommé tétrarque[308][308], Archélaüs roi. Hérode chargeait encore celui-ci de remettre à Auguste son anneau et les comptes de l'administration du royaume, dûment scellés ; car il désignait César comme arbitre de toutes ses dispositions et garant de son testament ; tout le reste devait être réglé suivant son testament précédent.

9. Aussitôt s'élevèrent des acclamations en l'honneur d'Archélaüs les soldats, rangés par bataillons, vinrent, avec le peuple, lui promettre leur dévouement et invoquer sur lui la protection de Dieu. Ensuite on s'occupa des funérailles du roi. Archélaüs n'épargna rien pour qu'elles fussent magnifiques. Il étala tous les ornements royaux qui devaient accompagner le mort dans sa tombe. Sur un lit d'or massif, constellé de pierreries, était jeté un tapis de pourpre brodé de couleurs variées : le corps reposait sur cette couche, enveloppé d'une robe de pourpre, la tête ceinte du diadème, surmontée d'une couronne d'or, le sceptre dans la main droite. Autour du lit marchaient les fils d'Hérode et la foule de ses parents, et après ceux-ci les gardes, les mercenaires thraces, germains et gaulois, tous dans leur équipement de guerre. Tout le reste de l'armée formait escorte[309][309] ; elle s'avançait en armes, accompagnant en bon ordre les généraux et les commandants ; venaient, enfin, cinq cents serviteurs et affranchis, portant des aromates. Le corps fut ainsi transporté sur un parcours de 200 stades[310][310] jusqu'à, Hérodion, où il fut enseveli comme le roi l'avait prescrit. Ainsi finit le règne d'Hérode.

 

 

LIVRE II : Depuis la mort d'Hérode jusqu'au début de l'insurrection (4 av. J.-C. - 66 ap. J.-C.)

 

Avertissement : Ce livre va depuis la mort d'Hérode (4 av. J. -C.) jusqu'à l'explosion de la grande insurrection contre Rome (66 ap. J.-C.). Les six premiers chapitres (jusqu'à VI), qui nous conduisent jusqu'à l'investiture définitive d'Archélaüs, ont sûrement pour source l'Histoire de Nicolas de Damas. Le long fragment 5 chez C. Müller, FHG. III, p. 351 354 raconte, en effet, les événements depuis l'affaire de Sylléus et le supplice des fils de Mariamme jusqu'à l'investiture d'Archélaüs d'une manière conforme au récit de Josèphe (ici et dans Ant.) et en termes souvent identiques. Müller range, il est vrai, ce fragment parmi les extraits de l'Autobiographie de Nicolas, mais le Cod. Escorialensis, qui l'a conservé, le donne comme extrait : si Nicolas y est constamment en scène, cela prouve seulement la vanité du personnage. Nicolas doit être mort à Rome pendant le principat d'Archélaüs. A partir du ch. VII (Ant., XVII, 12) Josèphe, privé de ce guide excellent, n'a eu jusqu'à l'époque où commencent ses souvenirs personnels (ch. XIII, Ant., XX, 11) que des sources très défectueuses, par exemple des Histoires générales des empereurs romains, moins détaillées que celles qu'il a plus tard utilisées dans son récit des Antiquités. 

I

1[311][1]. La nécessité où se trouva Archélaüs d'entreprendre le voyage de Home fut le signal de nouveaux désordres. Après avoir donné sept jours au deuil de son père et offert au peuple un somptueux banquet funèbre - coutume juive qui réduit à la pauvreté bien des gens qui se croient obligés de traiter ainsi tout le peuple faute de quoi ils passeraient pour impies[312][2] - il reprit un vêtement blanc et se rendit au Temple où le peuple le reçut avec des acclamations variées. Archélaüs harangua les Juifs du haut d'une tribune élevée et d'un trône d'or. Il témoigna sa satisfaction du zèle qu'ils avaient montré pour les funérailles de son père et des marques d'affection qu'ils lui donnaient comme à un roi déjà confirmé dans son pouvoir. Cependant pour le moment, il s'abstiendrait non seulement d'exercer l'autorité d'un roi, mais encore d'en prendre le titre, jusqu'à ce que César, que le testament d'Hérode avait fait maître de tout, eût ratifié ses droits à la succession ; déjà à Jéricho, quand l'armée avait voulu ceindre son front du diadème, il ne l'avait pas accepté. Cela ne l'empêcherait pas de récompenser généreusement le peuple aussi bien que les soldats de leur empressement et de leur dévouement dès que les maîtres du monde lui auraient définitivement donné la couronne car il s’appliquerait en toutes choses à les traiter mieux que ne l'avait fait son père.

2. La multitude, enchantée de ces paroles, voulut aussitôt éprouver les sentiments du prince en lui présentant force requêtes. Les uns lui criaient d'alléger les tributs, les autres de supprimer les droits fiscaux[313][3], quelques-uns de mettre en liberté les prisonniers. Dans son désir de complaire à la foule, il s'empressa d'acquiescer à toutes ces demandes. Ensuite il offrit un sacrifice et fit bonne chère avec ses amis. Vers le soir, un assez grand nombre de citoyens, qui ne rêvaient que désordres, s'assemblèrent, et, alors que le deuil général pour le roi était terminé, instituèrent une cérémonie et des lamentations particulières en l'honneur de ceux qu’Hérode avait châtiés pour avoir abattu l'aigle d'or de la porte du sanctuaire[314][4]. D'ailleurs rien de moins dissimulé que ce deuil : c'étaient des gémissements perçants, un chant funèbre réglé, des coups, frappés sur la poitrine, qui retentissaient à travers la ville entière ; on prétendait honorer ainsi des hommes qui, par amour pour les lois des ancêtres et pour le Temple, avaient, disait-on, misérablement péri sur le bûcher. Il fallait, criait-on, venger ces martyrs en châtiant les favoris d'Hérode, et tout d'abord destituer le grand prêtre institué par lui[315][5], pour le remplacer par un homme plus pieux et de mœurs plus pures.

3. Archélaüs, piqué au vif, mais pressé de partir, voulut différer sa vengeance : il craignait, s'il entrait en lutte avec la multitude, d'être ensuite retenu par la fermentation générale. Aussi essaya-t-il de la persuasion plutôt que de la force pour apaiser la sédition. Il envoya secrètement son général pour exhorter les mutins au calme. Mais, comme celui-ci se dirigeait vers le Temple, les factieux, avant même qu'il eût ouvert la bouche, le chassèrent à coups de pierres ; ils en firent autant à ceux qu'Archélaüs envoya en grand nombre après lui pour les sermonner. A toutes les objurgations ils répondirent avec colère, et il devint clair qu'on ne pourrait plus les maîtriser si leur nombre venait à grossir. Comme la fête des Azymes, que les Juifs nomment Pâque et qui comporte une grande quantité de sacrifices, était arrivée, une innombrable multitude affluait de la campagne pour célébrer la fête, et les instigateurs du deuil en l'honneur des docteurs se groupaient dans le Temple, où leur faction trouvait toujours de nouveaux aliments. Alors Archélaüs, pris de crainte et voulant empêcher que cette peste ne se répandit dans tout le peuple, envoya un tribun à la tête d'une cohorte, avec ordre de saisir de force les promoteurs de la sédition. Mais toute la foule s'ameuta contre cette troupe et l'assaillit d'une grêle de pierres ; la plupart des soldats périrent, tandis que le commandant, couvert de blessures, se sauvait à grand'peine. Puis, comme si de rien n'était, les mutins retournèrent à leurs sacrifices. Archélaüs comprit alors que la multitude ne pouvait plus être réprimée sans effusion de sang ; il envoya donc contre elle toute son armée, l'infanterie en bataille, à travers la ville, la cavalerie par la plaine. Les soldats, tombant à l'improviste sur la foule occupée à sacrifier, en tuèrent près de trois mille et dispersèrent le reste dans les montagnes du voisinage. Vinrent ensuite des hérauts d'Archélaüs ordonnant à chacun de rentrer à la maison, et tous, interrompant la fête, s'en retournèrent chez eux.

II

1. Archélaüs part pour Rome. – 2. Le procurateur Sabinus à Jérusalem. – 3-4. Intrigues d’Antipas contre la confirmation d’Archélaüs. – 5-7. Conseil tenu par Auguste. Plaidoyers d’Antipater, fils de Salomé, et de Nicolas de Damas. Perplexité d’Auguste.

1[316][6]. Quant au prince lui-même, il descendit vers le littoral avec sa mère et ses amis Poplas, Ptolémée et Nicolas, laissant Philippe pour administrer le palais et veiller à ses intérêts privés. Salomé partit aussi avec ses enfants, accompagnée de neveux et de gendres du roi, en apparence pour soutenir les droits d'Archélaüs à la succession, en réalité pour porter plainte contre lui au sujet des violations de la loi commises dans le Temple.

2. Ils rencontrèrent à Césarée Sabinus, procurateur de Syrie[317][7], qui remontait vers la Judée pour prendre charge des trésors d'Hérode. Varus, qui survint, l'empêcha de continuer sa route : Archélaüs avait mandé ce gouverneur, par l'entremise de Ptolémée, avec d'instantes prières. Sabinus, déférant aux désirs de Varus, renonça pour le moment à son projet de courir aux châteaux forts et de fermer à Archélaüs l'accès des trésors de son père ; il promit de se tenir en repos jusqu'à la décision de César, et, en attendant, demeura à Césarée. Mais dès que ceux qui l'avaient arrêté furent partis, l'un pour Antioche[318][8], l'autre pour Rome, il se rendit en toute hâte à, Jérusalem et prit possession du palais ; puis, mandant à lui les gouverneurs des châteaux et les intendants, il chercha à se procurer les comptes du trésor et à mettre la main sur les châteaux. Cependant, les préposés se souvinrent des instructions d'Archélaüs : ils continuèrent à veiller scrupuleusement sur leur dépôt, dont ils devaient compte, disaient-ils, plus à César qu'à Archélaüs.

3. Sur ces entrefaites, Antipas, à son tour, surgit pour disputer la royauté à son frère. soutenant que le codicille avait moins d'autorité que le testament où lui-même avait été désigné pour roi[319][9]. Salomé lui avait promis son aide, et aussi un grand nombre de ses parents[320][10] qui faisaient la traversée avec Archélaüs. Il s’était concilié encore sa mère et le frère de Nicolas[321][11], Ptolémée, dont l'influence paraissait grande, à cause du crédit dont il avait joui auprès d'Hérode : de tous ses amis, c’est, en effet, Ptolémée que ce roi honorait le plus. Mais Antipas mettait surtout sa confiance dans la brillante éloquence de l'avocat Irénée ; aussi écarta-t-il rudement ceux qui lui conseillaient de s’effacer devant Archélaüs par égard pour son droit d'aînesse et le codicille. A Rome, le zèle de tous les parents qui haïssaient Archélaüs se tournait en faveur d'Antipas : tous désiraient en première ligne l'autonomie sous la tutelle d'un gouverneur romain : mais, à défaut de cette solution, ils préféraient avoir pour roi Antipas.

4. Ils trouvèrent encore pour auxiliaire dans cette intrigue Sabinus qui, dans des lettres à César, accusa Archélaüs et fit un grand éloge d'Antipas. Après avoir dressé leur réquisitoire, Salomé et ses amis le remirent entre les mains de César ; Archélaüs répondit par un résumé de ses droits et fit adresser par Ptolémée à l'empereur l'anneau de son père et les comptes du royaume. César, après avoir examiné en son particulier les allégations des deux partis, supputé la grandeur du royaume, le chiffre des revenus, et aussi le nombre des enfants d'Hérode, après avoir pris connaissance des lettres que Varus et Sabinus lui envoyèrent sur ce sujet, réunit un Conseil des Romains les plus considérables, où il fit pour la première fois entrer Caïus, fils d'Agrippa et de sa fille Julie, qu'il avait adopté ; puis il ouvrit les débats.

5. Alors se leva Antipater, fils de Salomé, qui était de tous les ennemis d'Archélaüs le plus habile orateur. Il se porta accusateur d' Archélaüs. Tout d'abord, dit-il, Archélaüs, qui à l'heure actuelle fait mine de demander la couronne, agit en fait comme roi depuis longtemps. Il amuse maintenant les oreilles de César, mais il n'a pas attendu sa sentence au sujet de la succession, puisque, après la mort d’Hérode, il a soudoyé secrètement des gens pour lui ceindre le diadème, qu'il a pris place sur le trône et donné audience à la manière d'un roi, distribué des postes dans l'armée, accordé des dignités, promis au peuple toutes les grâces que celui-ci lui réclamait comme à un roi, rendu à la liberté des hommes que son père avait emprisonnés pour les plus graves délits. Et c'est après tout cela qu'il vient demander à l'empereur l'ombre de cette royauté, dont il a usurpé la substance, faisant ainsi de César un dispensateur non de réalités, mais de vains titres ! - Antipater fit encore à son frère le reproche outrageant d'avoir joué la comédie avec le deuil de son père, le jour donnant à son visage l'expression de la douleur, la nuit banquetant jusqu'à l'orgie. Si le peuple s'était soulevé, c'est qu'il était indigné de cette conduite. Arrivant enfin au point principal de son discours, il insista sur le grand nombre de Juifs massacrés autour du Temple, malheureux qui s'étaient rendus à la fête et qui furent barbarement immolés au moment où eux-mêmes allaient offrir leurs sacrifices. Il y avait eu dans le Temple, disait-il, un amoncellement de cadavres tel que n'en aurait pas produit une guerre étrangère survenue inopinément. C'est parce qu'il devinait ce naturel féroce d'Archélaüs que son père ne l'avait jamais jugé digne même d'espérer le trône, jusqu'au jour où, malade d'esprit encore plus que de corps, incapable d'un raisonnement sain, il n'avait même plus su quel nom il inscrivait sur son codicille, alors qu'il n'avait aucun sujet de blâme contre l'héritier qui figurait dans le testament, rédigé au temps où il avait un corps plein de santé, une âme libre de toute passion. Si cependant on voulait à toute force respecter le choix d'un malade, Archélaüs s'était lui-même reconnu indigne de la royauté par les crimes dont il l'avait souillée. Quel roi serait-il, une fois investi par César, lui qui, avant de l'être, avait versé tant de sang !

6. Après avoir exprimé beaucoup de griefs de ce genre et invoqué comme témoins, à chacune de ces accusations, la plupart des princes du sang, Antipater cessa de parler. Alors Nicolas se leva pour la défense d'Archélaüs. Il montra que le massacre dans le Temple avait été commandé par la nécessité : les victimes étaient non seulement des ennemis de la royauté, mais encore de César, qui en était l'arbitre. Quant aux autres faits reprochés à Archélaüs, ses accusateurs mêmes les lui avaient conseillés. La validité du codicille était rendue éclatante par le fait qu'il constituait César garant de la succession le souverain assez sage pour remettre son pouvoir au maître du monde n'avait pas dû se tromper dans la désignation de son héritier. Le choix de l'investiteur garantissait la sagesse du choix de l'investi.

7. Quand Nicolas eut achevé ses explications, Archélaüs s’avança et tomba en silence aux genoux de César. L'empereur le releva avec beaucoup de bienveillance, lui témoignant ainsi qu'il le jugeait digne de la succession paternelle, mais ne lui donna aucune assurance ferme. Après avoir congédié le Conseil, il passa ce jour-là à réfléchir sur ce qu'il avait entendu, se demandant s'il valait mieux désigner pour héritier un de ceux que nommaient les testaments, ou diviser le royaume entre tous les enfants : car le grand nombre des membres de cette famille paraissait exiger un soulagement.

III

1. Mort de Malthacé. Sédition à Jérusalem, provoquée par les violences de Sabinus. - 2-3. Combat autour du Temple. Incendie des portiques, pillage du Trésor ; - 4. Sabinus cerné dans le palais royal.

1. Avant que César eût pris une décision à cet égard, la mère d'Archélaüs, Malthacé, mourut de maladie, et Varus envoya de Syrie des lettres relatives à la défection des Juifs. Varus avait cet évènement. Après le départ d'Archélaüs, il était monté à Jérusalem pour contenir les mutins, et comme il était évident que le peuple ne se tiendrait pas en repos, il avait laissé dans la ville une des trois légions de Syrie qu'il avait amenées avec lui ; lui-même s’en retourna à Antioche. L’arrivée de Sabinus fournit aux Juifs l'occasion d’un soulèvement. Celui-ci essayait de contraindre par la violence les gardes à lui livrer les citadelles, et recherchait avec âpreté les trésors royaux, employant à cette tâche non seulement les soldats laissés par Varus, mais encore la multitude de ses propres esclaves, qu'il pourvut tous d'armes pour en faire les instruments de son avidité. Quand arriva la Pentecôte[322][12] - les Juifs appellent ainsi une fête qui survient sept semaines après Pâque et qui tire son nom de ce nombre de jours - le peuple s'assembla non pour célébrer la solennité habituelle, mais pour donner vent à sa colère. Une innombrable multitude afflua de la Galilée, de l'Idumée, de Jéricho, de la Pérée située au delà du Jourdain, mais c'étaient surtout les indigènes de Judée qui se distinguaient par le nombre et l'ardeur. Après s'être divisés en trois corps, les Juifs établirent autant de camps, l'un du côté nord du Temple, l'autre au midi, dans le voisinage de l'hippodrome[323][13], le troisième près du palais royal, au couchant. Investissant ainsi les Romains de toutes parts, ils les assiégèrent.

2. Sabinus, effrayé de leur nombre et de leur audace, dépêcha à Varus messager sur messager, réclamant de prompts secours, assurant que si le légat tardait, sa légion serait taillée en pièces. Lui-même, monté sur la plus haute tour de la citadelle, qui portait le nom de Phasaël, - en l'honneur du frère d'Hérode, tombé sous les coups des Parthes, - faisait signe de là aux soldats de sa légion d'attaquer les ennemis, car l'effroi lui ôtait le courage de descendre même vers les siens. Les soldats, obéissant, s'élancèrent vers le Temple et engagèrent contre les Juifs une lutte acharnée. Tant que personne ne les combattit d'en haut, l'expérience militaire leur donna l'avantage sur des combattants novices ; mais quand un grand nombre de Juifs, grimpant sur les portiques, firent pleuvoir de là des traits sur la tête des assaillants, beaucoup de ceux-ci périrent, et les Romains ne pouvaient ni se défendre contre ceux qui tiraient d'en haut, ni soutenir le corps à corps des autres.

3. Ainsi accablés en haut et en bas, les légionnaires mirent le feu aux portiques, ouvrages merveilleux par leur grandeur et leur magnificence. Des Juifs qui les défendaient, les uns, en grand nombre, entourés soudain par l'incendie, périrent ; d'autres, sautant parmi les ennemis, tombèrent sous leurs coups ; quelques-uns se précipitèrent à la renverse dans l'abîme, de l'autre côté des murs : plusieurs enfin, réduits au désespoir, se jetèrent sur leur propre épée pour éviter de devenir la proie des flammes. Quant à ceux qui, s'étant glissés en bas du mur, vinrent se heurter contre les Romains, la stupeur où ils étaient plongés les livrait sans défense. Quand les uns furent morts, les autres dispersés par la panique, les légionnaires, s'élançant contre le trésor sacré, dénué de défenseurs, en enlevèrent près de 400 talents, dont Sabinus recueillit ce qui ne fut pas dérobé[324][14].

4. Cependant ces destructions et ce carnage n'eurent pas d'autre effet que de dresser les Juifs plus nombreux et plus ardents contre les Romains. Cernant le palais, ils menacèrent de les tuer jusqu'au dernier s'ils ne se hâtaient de l'évacuer : si Sabinus voulait se retirer avec sa légion, ils lui garantissaient la vie sauve. Les rebelles avaient avec eux la plupart des troupes royales, qui avaient passé de leur côté. Pourtant les soldats d'élite, 3,000 soldats Sébasténiens[325][15], ayant à leur tête Rufus et Gratus, commandants l'un de l'infanterie, l'autre de la cavalerie royale, - deux hommes qui, même sans troupes, valaient une armée par leur bravoure et leur science militaire -, s'étaient joints aux Romains. Les Juifs continuèrent donc le siège, faisant effort contre les murailles de la citadelle ; ils criaient à Sabinus et à ses gens de s'en aller, de ne pas opprimer des hommes qui voulaient recouvrer leur indépendance nationale depuis si longtemps perdue[326][16]. Sabinus n'eût demandé qu'à partir, mais il se défiait des promesses, et leur douceur lui paraissait une amorce cachant un piège ; il espérait toujours le secours de Varus et il continuait à soutenir le siège.

IV

1. Anarchie en Judée. Révolte en Idumée. Judas en Galilée. – 2. L’usurpateur Simon. – 3. Athrongéos et ses frères.

1[327][17]. Le reste du pays était aussi plein de troubles, et l'occasion faisait surgir de nombreux prétendants à la royauté. En Idumée, deux mille anciens soldats d'Hérode prirent les armes et combattirent les troupes royales que commandait Achab, cousin du roi. Celui-ci d'ailleurs se replia sur les places les plus fortes, évitant soigneusement de s'engager en rase campagne. A Sepphoris de Galilée, Judas, fils de cet Ezéchias qui jadis avait infesté le pays à la tête d'une troupe de brigands et que le roi Hérode avait capturé[328][18], réunit une multitude considérable, saccagea les arsenaux royaux, et, après avoir armé ses compagnons, attaqua ceux qui lui disputaient le pouvoir.

2. Dans la Pérée, Simon, un des esclaves royaux[329][19], fier de sa beauté et de sa haute taille, ceignit le diadème. Courant le pays avec des brigands qu'il avait rassemblés, il brûla le palais royal de Jéricho et beaucoup de villas de gens opulents pour s'enrichir du pillage. Pas une maison de quelque apparence n'eût échappé aux flammes si Gratus, commandant de l'infanterie royale, prenant avec lui les archers de la Trachonitide et les plus aguerris des Sébasténiens, n'eût barré le chemin à ce bandit. Nombre de Péréens tombèrent dans le combat : quant à Simon lui-même, comme il s'enfuyait par un ravin, Gratus lui coupa la retraite et frappa le fugitif d'un coup d'épée oblique qui sépara sa tète du tronc. A la même époque, le palais de Betharamphta[330][20], voisin du Jourdain, fut également incendié par d'autres insurgés de la Pérée.

3. On vit alors un simple berger aspirer au trône. Il s'appelait Athrongéos et avait pour tout motif d'espérance la vigueur de son corps, une âme dédaigneuse de la mort, et quatre frères tout semblables à lui. A chacun d'eux il confia une bande d'hommes armés, et les expédia en courses comme ses lieutenants et satrapes ; lui-même, jouant au roi, se réservait les affaires les plus considérables. C’est alors qu'il ceignit le diadème ; il se maintint assez longtemps, parcourant la montagne avec ses frères. Ils s'appliquaient surtout à tuer des Romains et des gens du roi, mais ils n'épargnèrent pas davantage les Juifs qui tombaient entre leurs mains, dès qu'il y avait quelque chose à gagner. Ils osèrent un jour cerner près d'Emmaüs un fort détachement de Romains, qui portaient à la légion du blé et des armes. Leur centurion Arius et quarante des plus braves tombèrent sous les traits des brigands ; le reste, qui risquait d'en subir autant, fut sauvé par l'intervention de Gratus accompagné de ses Sébasténiens. Après avoir, au cours de la guerre, surpris ainsi nombre de Juifs et de Romains, ils furent enfin pris, l'aîné par Archélaüs, les deux suivants par Gratus et Ptolémée, à qui le hasard les livra ; le quatrième vint se rendre à Archélaüs par composition[331][21]. Ce dénouement se produisit plus tard ; à l'époque où nous parlons, ces hommes remplissaient toute la Judée d'une véritable guerre de brigands.

V

1. Marche de Varus au secours de Sabinus. Campagne de Galilée et de Samarie. – 2. soumission de Jérusalem. – 3. Pacification de l’Idumée. Châtiment des rebelles.

1[332][22]. Quand Varus reçut le message de Sabinus et des officiers, il en fut alarmé pour toute la légion et résolut de la secourir en toute hâte. Prenant les deux légions qui restaient et les quatre ailes de cavalerie qui leur étaient attachées[333][23], il partit pour Ptolémaïs où il donna rendez-vous aux troupes auxiliaires des rois et des dynastes. En passant à Béryte, il joignit à, ces forces 1,500 hommes armés que lui fournit cette cité. Quand il eut concentré à Ptolémaïs le reste des contingents alliés, et que l'Arabe Arétas, en souvenir de sa haine contre Hérode, lui eut amené un corps assez nombreux de cavaliers et de fantassins, il détacha aussitôt une partie de son armée dans la région de la Galilée voisine de Ptolémaïs, sous le commandement de Gaius, un de ses amis ; celui-ci dispersa les gens qui s'opposèrent à sa marche, prit et brûla la ville de Sepphoris et réduisit en esclavage ses habitants. Varus lui-même avec le gros de ses forces entra dans le pays de Samarie ; il épargna la ville, qui était restée parfaitement tranquille au milieu du tumulte général, et alla camper prés d'un bourg nommé Arous[334][24] ; c'était une possession de Ptolémée, qui, pour cette raison, fut pillée par les Arabes acharnés même contre les amis d'Hérode. Ensuite il s'avança jusqu'à Sanipho[335][25], autre bourgade fortifiée ; celle-ci fut également saccagée par les Arabes, ainsi que toutes les localités voisines qu'ils rencontraient sur leur chemin. Tout le territoire était plein d'incendie et de carnage, et leur soif de pillage n'épargnait rien. Emmaüs, dont les habitants avaient pris la fuite, fut incendié sur l'ordre de Varus en représailles du massacre d'Arius et de ses soldats[336][26].

2. Marchant de là sur Jérusalem, il n'eut qu'à montrer ses forces pour disperser les camps des Juifs. Ceux-ci s'enfuirent à travers la campagne ; ceux de la ville accueillirent le vainqueur et cherchèrent à se disculper du reproche de défection, prétendant qu'eux-mêmes n’avaient pas bougé, que la fête les avait contraints à recevoir cette multitude venue du dehors, et qu'ils avaient plutôt partagé les épreuves des Romains assiégés qu'ils ne s'étaient associés aux attaques des rebelles. Bientôt Varus vit venir au-devant de lui Joseph, cousin d'Archélaüs[337][27], Rufus et Gratus, amenant avec eux l'armée royale, les Sébasténiens, et la légion romaine dans sa tenue de parade accoutumée. Quant à Sabinus, n'ayant pu soutenir la pensée de se présenter aux regards de Varus, il était sorti auparavant de la ville pour gagner le littoral. Varus répartit une partie de l'armée dans les campagnes pour saisir les auteurs du soulèvement dont beaucoup lui furent amenés. Il fit garder en prison ceux qui parurent les moins ardents ; les plus coupables, au nombre de deux mille environ, furent mis en croix.

3. On lui annonça qu'il restait encore en Idumée dix mille hommes armés. Trouvant que les Arabes ne se conduisaient pas comme de véritables alliés, mais qu'ils faisaient plutôt la guerre pour leur propre compte et, par haine d'Hérode, maltraitaient le pays plus qu'il n'aurait voulu, il les congédia, et, avec ses propres légions, marcha rapidement contre les rebelles. Ceux-ci, avant d'en venir aux mains, firent leur soumission, sur le conseil d'Achab : Varus gracia la multitude et envoya à César les chefs pour être jugés. César pardonna à la plupart, mais il ordonna de châtier ceux de sang royal - car dans le nombre il y avait plusieurs parents d'Hérode - pour avoir porté les armes contre un roi qui était de leur famille. Ayant ainsi apaisé les troubles de Jérusalem, Varus y laissa comme garnison la légion qu'il y avait détachée dès le principe, puis retourna lui-même à Antioche[338][28].

VI

1. Archélaüs accusé devant Auguste par les ambassadeurs du peuple juif. – 2. Plaidoyers des Juifs et de Nicolas de Damas. – 3. Auguste partage le royaume d’Hérode entre ses trois fils ; diverses dispositions.

1[339][29]. Cependant Archélaüs eut à soutenir à Rome un nouveau procès contre les députés juifs qui, avant la révolte, étaient partis avec l'autorisation de Varus pour réclamer l'autonomie de leur nation. Il y avait cinquante députés présents, mais plus de huit mille des Juifs qui habitaient Rome faisaient cause commune avec eux. César réunit un Conseil, composé de magistrats Romains et de plusieurs de ses amis, dans le temple d'Apollon Palatin, édifice fondé par lui et décoré avec une merveilleuse somptuosité. La foule des Juifs se tenait près des députés; en face d'eux, Archélaüs avec ses amis ; quant aux amis de ses parents, ils ne parurent ni d'un côté ni de l'autre, répugnant, par haine et par envie, à se joindre à Archélaüs, et d'autre part ayant honte que César les vit parmi ses accusateurs. Là se trouvait aussi Philippe, frère d'Archélaüs, que Varus, par bienveillance, avait envoyé, avec une escorte, avant tout pour soutenir Archélaüs, mais aussi pour recueillir une part[340][30] de l'héritage d'Hérode dans le cas ou César le partagerait entre tous ses descendants.

2. Quand les accusateurs eurent obtenu la parole, ils commencèrent par énumérer toutes les injustices d'Hérode. « Ce n'était pas un roi qu'ils avaient supporté, mais le plus cruel tyran qui eût jamais existé. Beaucoup sont tombés sous ses coups, mais les survivants ont tant souffert qu'ils ont envié le sort des morts. Il a torturé non seulement les corps de ses sujets, mais des cités entières et pendant qu'il ruinait ses propres villes, il ornait de leurs dépouilles celles de l'étranger, offrant en sacrifice aux nations extérieures le sang de la Judée. Au lieu de l'ancienne prospérité, au lieu des lois des ancêtres, il a fait régner dans le peuple la misère et la dernière iniquité : pour tout dire, les malheurs qu'Hérode en peu d'années a infligés aux Juifs surpassent tous ceux que souffrirent leurs pères pendant tout le temps qui suivit le retour de Babylone et leur rapatriement sous le règne de Xerxès[341][31]. Pourtant, l'accoutumance du malheur les avait rendus si résignés qu'ils ont même consenti à subir volontairement l'hérédité de cette amère servitude : cet Archélaüs, fils d'un si rude tyran, ils l'ont spontanément proclamé roi ; après que son père eut rendu le dernier soupir, ils se sont unis à lui pour célébrer le deuil d'Hérode, ils l'ont félicité de son avènement. Mais lui, craignant apparemment d'être pris pour un bâtard d'Hérode, a préludé à son règne par le massacre de trois mille citoyens ; voilà le nombre des victimes qu'il a offertes à Dieu pour bénir son trône, voilà les cadavres qu'il a accumulés dans le Temple en un jour de fête ! Quoi de plus naturel si les survivants de pareils désastres font enfin front contre leur malheur et veulent être frappés en face, suivant la loi de la guerre. Ils demandent aux Romains de prendre en pitié les débris de la Judée, de ne pas jeter le reste de cette nation en proie aux cruels qui la déchirent, de rattacher leur pays à la Syrie et de le faire administrer par des gouverneurs particuliers ; les Juifs montreront alors que malgré les calomnies, qui les représentent à cette heure comme des factieux toujours en quête de bataille, ils savent obéir à des chefs équitables ». C'est par cette prière que les Juifs terminèrent leur réquisitoire. Alors Nicolas, se levant, réfuta les accusations dirigées contre la dynastie et rejeta la faute sur le caractère du peuple, impatient de toute autorité et indocile à ses rois. Il flétrit en même temps ceux des proches d'Archélaüs qui avaient pris rang parmi ses accusateurs.

3. César, ayant écouté les deux partis, congédia le Conseil. Quelques jours plus tard, il rendit sa décision : il donna la moitié du royaume à Archélaüs avec le titre d'ethnarque, lui promettant de le faire roi s'il s'en montrait digne ; le reste du territoire fut partagé en deux tétrarchies, qu'il donna à deux autres fils d'Hérode, l'une à Philippe, l'autre à Antipas, qui avait disputé la couronne a Archélaüs. Antipas eut pour sa part la Pérée et la Galilée, avec un revenu de 200 talents. La Batanée, la Trachonitide, l'Auranitide et quelques parties du domaine de Zénodore[342][32] aux environs de Panias[343][33], avec un revenu de 100 talents, formèrent le lot de Philippe. L'ethnarchie d'Archélaüs comprenait toute l'Idumée et la Judée, plus le territoire de Samarie, dont le tribut fut allégé du quart, pour la récompenser de n'avoir pas pris part à l’insurrection. Les villes assujetties a Archélaüs furent la Tour de Straton, Sébasté, Joppé et Jérusalem ; quant aux villes grecques de Gaza, Gadara et Hippos, Auguste les détacha de sa principauté et les réunit à la Syrie. Le territoire donné à Archélaüs produisait un revenu de 400 talents[344][34]. Quant à Salomé, outre les biens que le roi lui avait légués par testament, elle fut déclarée maîtresse de Jamnia, d'Azotos et de Phasaëlis ; César lui fit aussi don du palais d'Ascalon : le tout produisait 60 talents de revenus ; toutefois, son apanage fut placé sous la dépendance de la principauté d'Archélaüs. Chacun des autres membres de la famille d'Hérode obtint ce que le testament lui attribuait. En outre César accorda aux deux filles encore vierges de ce roi[345][35] 500.000 drachmes d'argent et les unit aux fils de Phéroras. Après ce partage du patrimoine, il distribua entre les princes le présent qu'Hérode lui avait légué et qui montait à 1,000 talents[346][36]. ne prélevant que quelques objets d'art assez modestes qu'il garda pour honorer la mémoire du défunt[347][37].

VII

1-2. Imposture du pseudo-Alexandre, dévoilée par Auguste. – 3. Règne et déposition d’Archélaüs. Son rêve prophétique. – 4. Histoire de sa femme Glaphyra.

1[348][38]. Sur ces entrefaites un jeune homme, Juif de naissance, mais élevé à Sidon chez un affranchi Romain, se fit passer, à la faveur d'une ressemblance physique, pour le prince Alexandre, qu'Hérode avait naguère mis à mort, et vint à Rome dans l'espoir d'y exploiter son imposture. Il avait pour auxiliaire un compatriote, parfaitement informé des affaires du royaume, qui lui fit la leçon ; il racontait que les meurtriers, envoyés pour le tuer, lui et son frère Aristobule, les avaient épargnés par pitié en leur substituant les cadavres de deux individus qui leur ressemblaient. Il abusa par ce récit les Juifs de Crête, qui le fournirent d'un brillant équipage, et fit voile ensuite pour Mélos ; là, il obtint encore bien plus par l'extrême apparence de vérité qu'il sut donner à son histoire et persuada même à ses hôtes de se rendre à Rome avec lui. Il aborda à Dicéarchie[349][39] où il reçut de la colonie juive force présents et fut escorté comme un roi par les amis de son prétendu père. La ressemblance était si saisissante que ceux mêmes qui avaient vu et bien connu Alexandre affirmaient par serment son identité. A Rome notamment, toute la population juive fut bouleversée à son aspect : une innombrable multitude se pressait dans les ruelles où il passait. Les Méliens[350][40] poussèrent leur aveuglement au point de le porter en litière et de lui fournir, à leurs propres frais, un équipage royal.

2. César, qui connaissait exactement les traits d'Alexandre, puisqu'Hérode l'avait accusé devant lui[351][41], devina, même avant d'avoir vu le personnage, qu'il n'y avait là qu'une imposture fondée sur une ressemblance ; toutefois, pour laisser une chance à un espoir plus favorable, il envoya Célados, un de ceux[352][42], qui connaissaient le mieux Alexandre, avec ordre de lui amener ce jeune homme. A peine Célados l'eut-il aperçu, qu'il observa les différences entre les deux visages : il remarqua dans le corps de l'imposteur une apparence plus rude et un air de servilité, et comprit dès lors toute la machination[353][43]. L'audace des propos du fourbe acheva de l'exaspérer. L'interrogeait-on sur le sort d'Aristobule, il répondait que celui-là aussi était vivant, mais qu'on l'avait à dessein laissé à Chypre pour le soustraire aux embûches : en restant séparés, les deux frères seraient moins exposés. Célados l'ayant pris a l'écart : « César, lui dit-il, t'accorde la vie pour prix de ton aveu, si tu dénonces celui qui t'a poussé à une telle imposture ». L'homme promit à Célados de livrer celui qui l'avait inspiré, et, le suivant auprès de César, dénonça le Juif qui avait abusé ainsi de sa ressemblance avec Alexandre pour battre monnaie ; car il avait, disait-il, reçu dans les diverses villes plus de présents que jamais Alexandre n'en obtint de son vivant, César rit de cette naïveté et enrôla le pseudo-Alexandre, qui était grand et fort, parmi les rameurs de ses galères ; il fit mettre à mort son inspirateur ; quant aux Méliens, il les jugea assez punis de leur folie par leurs prodigalités.

3[354][44]. Quand Archélaüs eut pris possession de l'ethnarchie, il n'oublia pas ses anciennes rancunes, mais traita avec férocité les Juifs et même les Samaritains. Les uns et les autres ayant envoyé des députés à César, la neuvième année de son règne. Archélaüs fut exilé dans la ville de Vienne en Gaule[355][45] : sa fortune fut attribuée au fisc de l'empereur. On dit qu'avant d'être mandé par César, il eut un songe : il lui sembla voir neuf épis pleins et grands que broutaient des bœufs. Il fit venir les devins et quelques Chaldéens[356][46] et leur demanda d'interpréter ce présage. Chacun l'expliqua à sa façon, mais un certain Simon, de la secte Essénienne, dit que les épis signifiaient des années et les bœufs une révolution, parce que les bœufs, en traçant le sillon, bouleversent la terre : il règnerait donc autant d'années qu'il y avait d'épis, et mourrait après une existence très mouvementée. Cinq jours après, Archélaüs était cité au tribunal de César[357][47].

4. Je considère aussi comme digne de mémoire le songe qu'eut sa femme Glaphyra, fille d'Archélaüs roi de Cappadoce. Cette princesse avait épousé en premières noces Alexandre, frère de notre Archélaüs, et fils du roi Hérode, qui le mit à mort comme nous l'avons raconté[358][48]. Après la mort d'Alexandre elle s’unit à Juba, roi de Libye[359][49] ; devenue veuve une seconde fois[360][50], elle revint se fixer auprès de son père : c'est là qu'Archélaüs l'ethnarque la vit et s'éprit d'elle si violemment qu'il répudia aussitôt sa femme Mariamme[361][51] pour l'épouser. Peu de temps après son arrivée en Judée, elle crut voir en rêve Alexandre qui se tenait debout devant elle et lui disait : « Ton mariage africain aurait dû te suffire tu ne t'en es pas contentée, et voici que tu reviens à mon foyer pour prendre un troisième mari qui est, ô téméraire, mon propre frère[362][52]. Mais je ne pardonnerai pas cet outrage et même malgré toi je saurai te reprendre ». Elle raconta ce songe et ne vécut plus que deux jours.

VIII

1. Coponius procurateur de Judée. Judas le Galiléen. – 2. Les trois sectes juives. Les Esséniens. – 3-6. Leur genre de vie. – 7. Entrée dans l’ordre. – 8-10. Coutumes diverses. – 11. Croyance à l’immortalité. – 12. Prévision de l’avenir. – 13. Variété des Esséniens qui pratique le mariage. – 14. Pharisiens et Sadducéens.

1[363][53]. Quand le domaine d'Archélaüs eut été réduit en province, Coponius, Romain de l'ordre équestre, y fut envoyé comme procurateur : il reçut d'Auguste des pouvoirs étendus, sans excepter le droit de vie et de mort. Sous son administration, un Galiléen, du nom de Judas, excita à la défection les indigènes[364][54], leur faisant honte de consentir à payer tribut aux Romains et de supporter, outre Dieu, des maîtres mortels. Ce sophiste fonda une secte particulière, qui n'avait rien de commun avec les autres[365][55].

2[366][56]. Il y a, en effet, chez les Juifs, trois écoles philosophiques : la première a pour sectateurs les Pharisiens, la deuxième les Sadducéens, la troisième, qui passe pour s’exercer à la sainteté, a pris le nom d'Esséniens[367][57], Juifs de naissance, mais plus étroitement liés d'affection entre eux que les autres, ces hommes répudient les plaisirs comme un péché et tiennent pour vertu la tempérance et la résistance aux passions. Ils dédaignent le mariage pour eux-mêmes, mais adoptent les enfants des autres, à l'âge où l'esprit encore tendre se pénètre facilement des enseignements, les traitent comme leur propre progéniture et leur impriment leurs propres mœurs. Ce n’est pas qu'ils condamnent en principe le mariage et la procréation, mais ils redoutent le dévergondage des femmes et sont persuadés qu'aucune d'elles ne garde sa foi à un seul homme[368][58].

3. Contempteurs de la richesse, ils pratiquent entre eux un merveilleux esprit de communauté. Personne chez eux qui surpasse les autres par la fortune ; car leur loi prescrit à ceux qui adhèrent à leur secte de faire abandon de leurs biens à la corporation, en sorte qu'on ne rencontre nulle part chez eux ni la détresse de la pauvreté ni la vanité de la richesse, mais la mise en commun des biens de chacun donne à tous, comme s'ils étaient frères, un patrimoine unique[369][59]. Ils considèrent l'huile comme une souillure, et si l'un d'eux a dû malgré lui se laisser oindre, il s'essuie le corps : car ils prisent fort d’avoir la peau rude et sèche[370][60] et d'être toujours vêtus de blancs[371][61]. Ils ont, pour veiller aux intérêts communs, des administrateurs élus, à qui le suffrage de tous désigne leurs services particuliers.

4. Ils ne forment pas une ville unique, mais vivent dispersés en grand nombre dans toutes les villes. Quand des frères arrivent d'une localité dans une autre, la communauté met tous ses biens à leur disposition, comme s’ils leur appartenaient : ils fréquentent chez des gens qu'ils n'ont jamais vus comme chez d'intimes amis. Aussi, dans leurs voyages n'emportent-ils rien avec eux, si ce n'est des armes à cause des brigands. Dans chaque ville est délégué un commissaire spécialement chargé de ces hôtes de la communauté ; il leur fournit des vêtements et des vivres. Leur habillement et leur tenue ressemblent à ceux des enfants élevés sous la férule d'un maître. Ils ne changent ni de robe ni de souliers avant que les leurs ne soient complètement déchirés ou usés par le temps. Entre eux rien ne se vend ni ne s'achète : chacun donne à l'autre sur ses provisions le nécessaire et reçoit en retour ce dont il a besoin ; mais, même sans réciprocité, il leur est permis de se faire donner de quoi vivre par l'un quelconque de leurs frères.

5. Leur piété envers la divinité prend des formes particulières. Avant le lever du soleil, ils ne prononcent pas un mot profane : ils adressent à cet astre des prières traditionnelles, comme s'ils le suppliaient de paraître[372][62]. Ensuite, leurs préposés envoient chacun exercer le métier qu'il connaît, et jusqu'à la cinquième heure ils travaillent de toutes leurs forces ; puis ils se réunissent de nouveau dans un même lieu, ceignent leurs reins d'une bande de lin et se lavent tout le corps d'eau froide. Après cette purification, ils s'assemblent dans une salle particulière où nul profane ne doit pénétrer ; eux-mêmes n'entrent dans ce réfectoire que purs, comme dans une enceinte sacrée. Ils prennent place sans tumulte, puis le boulanger sert à chaque convive un pain, le cuisinier place devant lui un plat contenant un seul mets[373][63]. Le prêtre prononce une prière avant le repas, et nul n'y peut goûter que la prière ne soit dite. Après le repas, il prie derechef ; tous, au commencement et à la fin, rendent grâce a Dieu, dispensateur de la nourriture qui fait vivre. Ensuite, dépouillant leurs vêtements de repas comme des robes sacrées[374][64], ils retournent à leurs travaux jusqu'au soir. Alors, revenus au logis commun, ils soupent de la même manière, cette fois avec leurs hôtes s'il s'en trouve de passage chez eux. Ni cri, ni tumulte ne souille la maison : chacun reçoit la parole à son tour. Pour les gens qui passent, ce silence à l'intérieur du logis apparaît comme la célébration d'un mystère redoutable ; mais la cause en est simplement dans leur invariable sobriété, dans leur habitude de mesurer à chacun la nourriture et la boisson nécessaires pour le rassasier, sans plus.

6. Tous leurs actes en général s'exécutent sur l'ordre de leurs préposés, mais il y a deux vertus dont la pratique ne dépend que d'eux-mêmes : l'assistance d'autrui et la pitié. Il leur est permis, en effet, de secourir, sans autre formalité, ceux qui en sont dignes et qui les en prient, comme aussi de donner des vivres aux nécessiteux. Cependant, ils n'ont pas le droit de faire des dons à leurs proches sans l'autorisation des préposés. Ils savent gouverner leur colère avec justice, modérer leurs passions, garder leur foi, maintenir la paix. Toute parole prononcée par eux est plus forte qu'un serment, mais ils s'abstiennent du serment même, qu'ils jugent pire que le parjure, car, disent-ils, celui dont la parole ne trouve pas créance sans qu'il invoque Dieu se condamne par là même[375][65]. Ils s'appliquent merveilleusement à la lecture des anciens ouvrages, choisissant surtout ceux qui peuvent servir au bien de l'âme et du corps. C'est là qu'ils cherchent, pour guérir les maladies, la connaissance des racines salutaires, et des vertus des pierres.

7. Ceux qui désirent entrer dans cette secte n'en obtiennent pas aussitôt l'accès. Le candidat fait un stage extérieur d’une année, pendant laquelle il est astreint au genre de vie des Esséniens ; on lui donne une hachette[376][66], la ceinture dont j'ai déjà parlé et le vêtement blanc. Quand il a fourni pendant le temps prescrit la preuve de sa tempérance, il est associé encore plus étroitement au régime des confrères : il participe aux lustrations du bain de purification, mais il n'est pas encore admis aux repas en commun[377][67]. Car après qu'il a montré son empire sur ses sens, il faut encore deux ans pour éprouver son caractère. Si l'épreuve est manifestement satisfaisante, il est alors admis dans la communauté. Mais avant de toucher à la nourriture commune, il s'engage envers ses frères, par de redoutables serments, d'abord à vénérer la divinité, ensuite à observer la justice envers les hommes, à ne faire tort à personne ni spontanément ni par ordre ; à toujours détester les injustes et venir au secours des justes ; à garder sa foi envers tous, particulièrement envers les autorités[378][68], car c'est toujours par la volonté de Dieu que le pouvoir échoit à un homme. Il jure que si lui-même exerce le pouvoir il ne souillera jamais sa magistrature par une allure insolente ni ne cherchera à éclipser ses subordonnés par le faste de son costume ou de sa parure ; il jure de toujours aimer la vérité et de confondre les menteurs ; de garder ses mains pures de larcin, son âme pure de gains iniques ; de ne rien tenir caché aux membres de la secte et de ne rien dévoiler aux profanes sur leur compte, dût-on le torturer jusqu'à la mort. Il jure encore de transmettre les règles de la secte exactement comme il les a reçues, de s'abstenir du brigandage[379][69] et de conserver avec le même respect les livres de la secte et les noms des anges[380][70]. Tels sont les serments par lesquels les Esséniens enchaînent les néophytes.

8. Quelqu'un d'entre eux est-il pris sur le fait commettant un délit grave, ils le chassent de la communauté. Souvent l'expulsé trouve une mort misérable : car, lié par ses serments et ses habitudes, il ne peut toucher aux aliments des profanes[381][71] ; réduit à se nourrir d'herbes, il meurt le corps épuisé de faim. Aussi ont-ils souvent repris par pitié ces malheureux au moment où ils allaient rendre le dernier soupir, considérant comme suffisante pour leur péché cette torture poussée jusqu'à la mort.

9. Ils dispensent la justice avec beaucoup de rigueur et d'impartialité. Ils se rassemblent, pour juger, au nombre de cent au moins, et la sentence rendue est immuable. Après le nom de Dieu, celui du législateur[382][72] est chez eux l'objet d'une vénération profonde ; quiconque l'a blasphémé est puni de mort. Ils regardent comme louable de suivre l'autorité de l'âge et du nombre ; dix Esséniens siègent-ils ensemble, nul ne pourra parler si les neuf autres s'y opposent. Ils évitent de cracher en avant d'eux ou à leur droite[383][73], et observent plus rigoureusement que les autres Juifs le repos du sabbat ; car ils ne se contentent pas de préparer la veille leur nourriture pour n'avoir pas à allumer de feu ce jour-là : ils n'osent ni déplacer aucun ustensile ni même satisfaire leurs besoins naturels. Les autres jours, ils creusent à cet effet une fosse de la profondeur d'un pied à l'aide d'un hoyau -car telle est la forme de cette petite hache que reçoivent les néophytes - et l'abritent de leur manteau pour ne pas souiller les rayons de Dieu[384][74] ; c'est là qu'ils s'accroupissent, puis ils rejettent dans la fosse la terre qu'ils en ont tirée. Ils choisissent pour cela les endroits les plus solitaires : et, bien qu'il s'agisse là d'une évacuation, ils ont l'habitude de se laver ensuite comme pour se purifier d'une souillure[385][75].

10. Ils se divisent en quatre classes suivant l'ancienneté de leur admission aux pratiques[386][76] ; les plus jeunes sont réputés tellement inférieurs à leurs aînés que si un ancien vient à toucher un nouveau il doit se purifier comme après le contact d'un étranger. Ils atteignent un âge avancé, la plupart même passent cent ans, et ils doivent cette longévité, suivant moi, à la simplicité et à la régularité de leur vie. Ils méprisent les dangers, triomphent de la douleur par la hauteur de leur âme et considèrent la mort, si elle se présente avec gloire, comme préférable à une vie immortelle. La guerre des Romains a éprouvé leur force de caractère en toutes circonstances : les membres roués, tordus, brûlés, brisés, soumis à tous les instruments de torture afin de leur arracher un mot de blasphème contre le législateur ou leur faire manger des mets défendus, on n'a pu les contraindre ni à l'un, ni à l'autre, ni même à flatter leurs tourmenteurs ou à verser des larmes. Souriant au milieu des supplices et raillant leurs bourreaux, ils rendaient l'âme avec joie, comme s'ils devaient la reprendre bientôt.

11. En effet, c'est une croyance bien affermie chez eux que le corps est corruptible et la matière qui le compose inconsistante, mais que l'âme est immortelle et impérissable, qu'elle habitait l'éther le plus subtil, qu'attirée dans le corps comme dans une prison, elle s'unit à lui par une sorte de charme naturel, que cette âme une fois détachée des liens de la chair, débarrassée pour ainsi dire d'un long esclavage, prend son vol joyeux vers les hauteurs. D'accord avec les fils des Grecs, ils prétendent qu'aux âmes pures seules est réservé un séjour au delà de l'Océan, un lieu que n’importunent ni les pluies, ni les neiges, ni les chaleurs excessives, mais que le doux zéphyr, soufflant de l'Océan, vient toujours rafraîchir ; les âmes impures, au contraire, ils les relèguent dans un abîme ténébreux et agité par les tempêtes, foisonnant d'éternelles souffrances. C'est dans la même pensée, ce me semble, que les Grecs consacrent à leurs vaillants, à ceux qu'ils appellent héros et demi-dieux, les îles des bienheureux, aux âmes des méchants, l'Hadès, la région de l'impiété, ou, d'après leurs légendes, les Sisyphe, les Tantale, les Ixion et les Tityos sont au supplice : croyance où l'on retrouve d'abord l'idée de l'immortalité des âmes, ensuite la préoccupation d'exhorter à la vertu et de détourner du vice car les bons, pendant la vie, deviendront meilleurs par l'espérance des honneurs qu'ils obtiendront après leur mort, et les méchants mettront un frein à leurs passions dans la crainte que, même s'ils échappent de leur vivant au châtiment, ils ne subissent, après leur dissolution, un châtiment éternel. Tels sont les enseignements religieux des Esséniens, appât irrésistible pour ceux qui ont une fois goûté à leur sagesse[387][77].

12. Il y en a même parmi eux qui se font fort de prévoir l'avenir à force de s'exercer par l'étude des livres sacrés, les purifications variées et les paroles des prophètes1 et il est rare qu'ils se trompent dans leurs prédictions[388][78].

13. Il existe encore une autre classe d'Esséniens, qui s'accordent avec les autres pour le régime, les coutumes et les lois, mais qui s'en séparent sur la question du mariage[389][79]. Ils pensent que renoncer au mariage c'est vraiment retrancher la partie de la vie la plus importante, à savoir la propagation de l'espèce ; chose d'autant plus grave que le genre humain disparaîtrait en très peu de temps si tous adoptaient cette opinion. Ils prennent donc leurs femmes à l'essai, et après que trois époques successives ont montré leur aptitude à concevoir, ils les épousent définitivement. Dès qu'elles sont enceintes, ils n'ont pas commerce avec elles, montrant ainsi qu'ils se marient non pour le plaisir, mais pour procréer des enfants. Les femmes usent d'ablutions en s'enveloppant de linges comme les hommes d'une ceinture. Tels sont les usages de cette classe d'Esséniens.

14. Des deux sectes plus anciennes, les Pharisiens, considérés comme les interprètes exacts des lois et comme les créateurs de la première école, rattachent tout au destin et à Dieu. Ils pensent que la faculté d'agir bien ou mal dépend pour la plus grande part de l'homme lui-même, mais qu'il faut que le destin[390][80] coopère pour chaque acte particulier que toute âme est impérissable, que celles des bons seules passent dans un autre corps[391][81], que celles des mauvais subissent un châtiment éternel. Quant à la seconde secte, celle des Sadducéens, ils suppriment absolument le destin et prétendent que Dieu ne peut ni faire, ni prévoir le mal ; ils disent que l'homme a le libre choix du bien et du mal et que chacun, suivant sa volonté, se porte d'un côté ou de l'autre. Ils nient la persistance de l'âme après la mort, les châtiments et les récompenses de l'autre monde. Les Pharisiens se montrent très dévoués les uns aux autres et cherchent à rester en communion avec la nation entière. Les Sadducéens, au contraire, sont, même entre eux, peu accueillants, et aussi rudes dans leurs relations avec leurs compatriotes qu'avec les étrangers. Voilà ce que j'avais à dire sur les sectes philosophiques des Juifs.

IX

1. Testament de Salomé. Fondations d’Antipas et de Philippe. – 2-4. Pilate procurateur. Affaires des enseignes et de l’aqueduc. – 5. Agrippa à Rome ; il est emprisonné par Tibère. – 6. Avènement de Caligula. Agrippa roi ; fin de Philippe et d’Antipas.

1[392][82]. Quand l'ethnarchie d’Archélaüs eut été réduite en province[393][83], les autres princes, Philippe et Hérode, surnommé Antipas, continuèrent à gouverner leurs tétrarchies respectives ; quant à Salomé, en mourant[394][84] elle légua à Julie, femme d'Auguste, sa toparchie, avec Jamnia et les bois de palmiers de Phasaélis. Quand l'empire des Romains passa à Tibère, fils de Julie, après la mort d'Auguste, qui avait dirigé les affaires pendant cinquante sept ans, six mois et deux jours[395][85], Hérode (Antipas) et Philippe, maintenus dans leurs tétrarchies, fondèrent, celui-ci, près des sources du Jourdain, dans le district de Panéas, la ville de Césarée et, dans la Gaulanitide inférieure celle de Julias ; Hérode, en Galilée Tibériade et, dans la Pérée, une cité qui prit aussi le nom de Julie[396][86].

2[397][87]. Pilate, que Tibère envoya comme procurateur en Judée, introduisit nuitamment à Jérusalem, couvertes d'un voile, les effigies de César, qu'on nomme enseignes[398][88]. Le jour venu, ce spectacle excita parmi les Juifs un grand tumulte : les habitants présents furent frappés de stupeur, voyant là une violation de leurs lois, qui ne permettent d'élever aucune image dans leur ville ; l'indignation des gens de la ville se communiqua au peuple de la campagne, qui accourut de toutes parts. Les Juifs s'ameutèrent autour de Pilate, a Césarée, pour le supplier de retirer les enseignes de Jérusalem et de maintenir les lois de leurs ancêtres. Comme Pilate refusait, ils se couchèrent autour de sa maison et y restèrent prosternés, sans mouvement, pendant cinq jours entiers et cinq nuits.

3. Le jour qui suivit, Pilate s'assit sur son tribunal dans le grand stade et convoqua le peuple sous prétexte de lui répondre : là, il donna aux soldats en armes le signal convenu de cerner les Juifs. Quand ils virent la troupe massée autour d’eux sur trois rangs, les Juifs restèrent muets devant ce spectacle imprévu. Pilate, après avoir déclaré qu'il les ferait égorger s’ils ne recevaient pas les images de César, fit signe aux soldats de tirer leurs épées. Mais les Juifs, comme d'un commun accord, se jetèrent à terre en rangs serrés et tendirent le cou, se déclarant près à mourir plutôt que de violer la loi. Frappé d'étonnement devant un zèle religieux aussi ardent, Pilate donna l'ordre de retirer aussitôt les enseignes de Jérusalem.

4[399][89]. Un peu plus tard il souleva une nouvelle émeute en épuisant, pour la construction d’un aqueduc, le trésor sacré qu'on appelle Korbónas[400][90] ; l'eau fut emmenée d'une distance de 400 stades[401][91]. A cette nouvelle, le peuple s'indigna : il se répandit en vociférant autour du tribunal de Pilate, qui se trouvait alors à Jérusalem. Celui-ci, prévoyant la sédition, avait pris soin de mêler à la multitude une troupe de soldats armés, mais vêtus d'habits civils, et, tout en leur défendant de faire usage du glaive, leur ordonna de frapper les manifestants avec des gourdins. Du haut de son tribunal il donna un signe convenu. Les Juifs périrent en grand nombre, les uns sous les coups, d'autres en s'écrasant mutuellement dans la fuite. La multitude, stupéfiée par ce massacre, retomba dans le silence.

5[402][92]. Sur ces entrefaites. Agrippa, fils de cet Aristobule que son père Hérode avait mis à mort, se rendit auprès de Tibère pour accuser le tétrarque Hérode (Antipas). L'empereur n'ayant pas accueilli l'accusation, Agrippa resta à Rome pour faire sa cour aux gens considérables et tout particulièrement à Gaius, fils de Germanicus, qui vivait encore en simple particulier. Un jour qu'il le recevait à souper, Agrippa, après force compliments de toute espèce, leva les bras au ciel et exprima publiquement le vœu de voir bientôt Gaius maître du monde, par le décès de Tibère. Un des domestiques d'Agrippa[403][93] l'apporta ce mot à, Tibère ; l'empereur, plein de colère, fit enfermer Agrippa dans une prison, où il le garda avec rigueur pendant six mois jusqu'à sa propre mort, qui survint après un règne de vingt-deux ans, six mois et trois jours[404][94].

6[405][95]. Gaius, proclamé César, délivra Agrippa et lui donna, avec le titre de roi, la tétrarchie de Philippe, qui venait de mourir[406][96]. Quand il eut pris possession de son royaume[407][97], Agrippa excita la jalousie et l'ambition du tétrarque Hérode. C'était surtout Hérodias, femme de ce tétrarque, qui poussait celui-ci à espérer la royauté ; elle lui reprochait sa mollesse et prétendait que son refus d'aller trouver César empêchait son avancement. Puisque César avait fait un roi d'Agrippa, qui était un simple particulier, hésiterait-il à donner le même titre à un tétrarque ? Cédant à ces sollicitations, Hérode se rendit auprès de Gaius, qui le punit de sa cupidité en l’exilant en Espagne[408][98], car Agrippa l'avait suivi[409][99] pour l'accuser. Gaius joignit encore à la tétrarchie d'Agrippa celle de son rival. Hérode mourut en Espagne, où sa femme avait partagé son exil.

X

1. Caligula ordonne d’ériger sa statue dans le Temple. – 2 Digression sur Ptolémaïs et ses sables vitrifiables. – 3-5. Pétrone et les Juifs. La morts de Caligula sauve le Temple.

1[410][100]. Rien n'égala l'insolence avec laquelle l'empereur Gaius défia la fortune : il voulut se faire passer pour un dieu et être salué de ce nom, il amputa sa patrie en mettant à mort les plus nobles citoyens. Son impiété s'étendit jusqu'en Judée. En effet, il envoya Pétrone avec une armée à Jérusalem pour installer dans le Temple des statues faites à son image : il lui ordonna, si les Juifs ne consentaient pas à les recevoir, de mettre a mort les mutins et de réduire en esclavage tout le reste de la nation. Mais Dieu veilla a ce que de pareils ordres ne reçussent pas leur exécution. Pétrone, parti d'Antioche, entra en Judée avec trois légions[411][101] et de nombreux contingents alliés de Syrie. Parmi les Juifs, les uns révoquaient en doute les bruits de guerre, et ceux qui y croyaient ne percevaient aucun moyen de défense ; bientôt la terreur se répandit dans toute la multitude, l'armée étant déjà, arrivée à Ptolémaïs[412][102].

2. Ptolémaïs est une ville de Galilée, bâtie sur le littoral, au seuil de la Grande plaine. Son territoire est ceint de montagnes : au levant, à 60 stades, celles de Galilée ; au midi, le Carmel, éloigné de 120 stades ; au nord, la chaîne la plus élevée, que les habitants du pays appellent l'Echelle des Tyriens, à une distance de 100 stades. A 2 stades environ de Ptolémaïs coule le fleuve Bélæos[413][103], très peu considérable ; sur ses rives se dresse le tombeau de Memnon[414][104], et à côté se trouve un emplacement de cent coudées qui offre un spectacle merveilleux. C'est un terrain, d'une forme circulaire et creuse, qui produit un sable vitrifié. De nombreux bâtiments abordent à ce rivage et vident la fosse de sable : aussitôt, elle se comble de nouveau, sous le souffle des vents qui y accumulent comme de concert le sable brut amené du dehors, que la vertu de cette mine a bientôt fait de transformer entièrement en substance vitreuse. Mais ce qui me paraît être plus étonnant encore, c'est que le verre en excès qui déborde de cette cavité redevient un pur sable comme auparavant. Telles sont les curieuses propriétés de ce site.

3. Les Juifs, rassemblés avec leurs femmes et leurs enfants dans la plaine de Ptolémaïs, imploraient Pétrone d'abord pour les lois de leurs pères, ensuite pour eux-mêmes. Touché par cette multitude et ces prières, ce général laissa à Ptolémaïs les statues et les troupes et passa en Galilée où il convoqua à Tibériade le peuple et tous les notables ; là, il exposa la puissance des Romains et les menaces de l'empereur et montra ensuite aux Juifs la témérité de leur requête toutes les nations soumises avaient érigé dans chacune de leurs villes des statues à César parmi celles des autres dieux ; si donc, seuls de tous, ils prétendaient rejeter cet usage, c'était presque une défection, et en tout cas un outrage.

4. Comme les Juifs alléguaient leur loi et la coutume de leurs ancêtres, qui leur interdisaient absolument de placer l'image de Dieu, et à plus forte raison celle d'un homme, non seulement dans le Temple, mais encore dans un endroit profane, quel qu'il fût, de leur pays, Pétrone répondit : « Mais moi aussi, il faut que je maintienne la loi de mon maître ; si je la transgresse et que je vous épargne, je serai condamné avec justice. Celui qui vous fera la guerre, c'est celui qui m’envoie, et non moi-même ; car aussi bien que vous je suis son sujet ». A ces mots la multitude s'écria qu'elle était prête à tout souffrir pour la loi. Alors Pétrone, leur imposant silence : « Vous ferez donc, dit-il, la guerre à César ? » Les Juifs répondirent que deux fois par jour ils offraient des sacrifices en l'honneur de César et du peuple romain ; mais que, s'il voulait dresser les statues, il lui faudrait d'abord immoler la nation juive tout entière ; ils s'offrirent eux-mêmes au sacrifice, avec leurs femmes et leurs enfants. Ces paroles emplissent Pétrone d'étonnement et de pitié devant l'incomparable piété de ces hommes et leur ferme résignation à la mort. Cette fois encore on se sépara sans avoir rien décidé[415][105].

5. Les jours suivants, il réunit les notables en grand nombre dans des conférences particulières et rassembla publiquement la multitude ; il recourut tour à tour aux exhortations, aux conseils, le plus souvent aux menaces, insistant sur la puissance des Romains, l'indignation de Gaius et la nécessité où les circonstances le réduisaient lui-même. Comme il voyait que les Juifs ne cédaient à aucun de ces moyens et que la campagne risquait de ne pas être ensemencée, car au moment des semailles le peuple passa auprès de lui cinquante jours[416][106] dans l'inaction, il finit par les convoquer et leur dit : « C'est donc plutôt à moi de courir le danger. Ou bien, avec l'aide de Dieu, je persuaderai César et j'aurai le bonheur de me sauver avec vous, ou bien, si sa colère se déchaîne, je suis prêt à donner ma vie pour un peuple si nombreux ». Cela dit, il congédia le peuple qui le comblait de bénédictions et, ramassant ses troupes, passa de Ptolémaïs à Antioche[417][107]. De cette dernière ville il se hâta de mander à César son expédition en Judée et les supplications du peuple, ajoutant que, à moins que l'empereur ne voulût détruire le pays en même temps que les habitants, il devait respecter leur loi et révoquer l'ordre donné. A ces lettres Gaius répondit sans douceur, menaçant de mort Pétrone pour avoir mis trop de lenteur à exécuter ses ordres. Mais il arriva que les porteurs de ce message furent pendant trois mois ballottés en mer par la tempête, tandis que d'autres messagers, qui apportaient la nouvelle de la mort de Gaius, eurent une heureuse traversée. Aussi Pétrone reçut-il cette dernière nouvelle vingt-sept jours avant les lettres qui le menaçaient[418][108].

XI

1-4. Rôle important d’Agrippa dans l’avènement de Claude. – 5. Agrippa roi de Judée, Hérode roi de Chalcis. – 6. Règne et mort d’Agrippa. La Judée soumise de nouveau aux procurateurs. Mort d’Hérode de Chalcis.

1[419][109]. Quand Gaius, après un règne de trois ans et huit mois[420][110], eut été assassiné, les troupes de Rome portèrent de force Claude à l’empire : mais le Sénat, sur la motion des consuls Sentius Saturninus et Pomponius Secundus, chargea les trois cohortes[421][111] qui lui étaient restées fidèles de garder la ville, puis s’assembla au Capitole et, alléguant la cruauté de Gaius, décréta la guerre contre Claude : il voulait donner à, l'empire une constitution aristocratique, comme celle d'autrefois, ou choisir par voie de suffrage un chef digne de commander.

2. Agrippa se trouvait alors à Rome ; le hasard voulut qu'il fût mandé et appelé en consultation à la fois par le Sénat et par Claude, qui l'invita dans son camp ; les deux partis sollicitaient son aide dans ce besoin pressant. Agrippa, quand il vit celui qui par sa puissance était déjà César, passa au parti de Claude. Celui-ci le chargea alors d'aller exposer au Sénat ses sentiments : d'abord, c'est malgré lui que les soldats l'ont enlevé ; mais il n'a cru ni juste de trahir leur zèle, ni prudent de trahir sa propre fortune[422][112], car on est en danger par le seul fait d'être proclamé empereur. D'ailleurs, il gouvernera l'empire comme un bon président et non comme un tyran ; l'honneur du titre suffit à son ambition. et, pour chaque affaire, il consultera le peuple entier. Quand même il n'eût pas été d'un naturel modéré, la mort de Gaius était pour lui une suffisante leçon de sagesse.

3. Quand Agrippa eut délivré ce message, le Sénat répondit que, confiant dans la force de l'armée et la sagesse de ses propres conseils, il ne se résignerait pas à un esclavage volontaire. Dès que Claude connut cette réponse des sénateurs, il renvoya encore Agrippa pour leur dire qu'il ne consentirait pas à trahir ceux qui lui avaient juré fidélité ; il combattrait donc, malgré lui, ceux que pour rien au monde il n'aurait voulu avoir pour ennemis. Toutefois, il fallait, disait-il, désigner pour champ clos un endroit hors de ville, car il serait criminel que leur funeste entêtement souillât les sanctuaires de la patrie du sang de ses enfants. Agrippa reçut et transmit ce message.

4. Sur ces entrefaites, un des soldats qui avaient suivi le parti du Sénat, tirant son glaive : « Camarades, s'écria-t-il, quelle folie nous pousse à vouloir tuer nos frères et à nous ruer contre nos propres parents, qui accompagnent Claude, quand nous avons un empereur exempt de tout reproche, quand tant de liens nous unissent à ceux que nous allons attaquer les armes à la main ? » Cela dit, il se précipite au milieu de la curie, entraînant avec lui tous ses compagnons d'armes. En présence de cette désertion, les nobles furent d'abord saisis d'effroi, puis, n'apercevant aucun moyen de salut, ils suivirent les soldats et se rendirent en hâte auprès de Claude. Au pied des murailles, ils virent arriver contre eux, l'épée nue, les plus ardents courtisans de la fortune, et leurs premiers rangs auraient été décimés avant que Claude eût rien su de la fureur des soldats. Si Agrippa, accourant auprès du prince, ne lui avait montré le péril de la situation : il devait arrêter l'élan de ces furieux contre les sénateurs, sans quoi il se priverait de ceux qui font la splendeur de la souveraineté et ne serait plus que le roi d'une solitude.

5. Sitôt informé, Claude arrêta l'impétuosité des soldats, reçut les sénateurs dans son camp et, après leur avoir fait bon accueil, sortit aussitôt avec eux pour offrir à Dieu un sacrifice de joyeux avènement. Il s'empressa de donner à Agrippa tout le royaume qu'avait possédé son aïeul, en y joignant, hors des frontières, la Trachonitide et l'Auranitide, dont Auguste avait fait présent à Hérode, en outre un autre territoire dit « royaume de Lysanias »[423][113]. Il fit connaître cette donation au peuple par un édit et ordonna aux magistrats de la faire graver sur des tables d'airain qu'on plaça au Capitole. Il donna aussi à Hérode, à la fois frère d'Agrippa et gendre de ce prince par son mariage avec Bérénice, le royaume de Chalcis[424][114].

6. Maître de domaines considérables Agrippa vit promptement affluer l'argent dans ses coffres ; mais il ne devait pas profiter longtemps de ces richesses. Il avait commencé à entourer Jérusalem d'une muraille si forte[425][115] que, s’il eût pu l'achever, les Romains plus tard en auraient en vain entrepris le siège. Mais avant que l'ouvrage eût atteint la hauteur projetée, il mourut à Césarée[426][116], après un règne de trois ans, auquel il faut ajouter ses trois ans de tétrarque[427][117]. Il laissa trois filles nées de Cypros[428][118] : Bérénice, Mariamme et Drusilla, et un fils, issu de la même femme, Agrippa. Comme celui-ci était en bas âge[429][119], Claude réduisit de nouveau les royaumes en province et y envoya en qualité de procurateurs Cuspius Fadus[430][120], puis Tibère Alexandre[431][121], qui ne portèrent aucune atteinte aux coutumes du pays et y maintinrent la paix. Ensuite mourut Hérode, roi de Chalcis[432][122] ; il laissait, de son mariage avec sa nièce Bérénice, deux fils, Bérénicien et Hyrcan, et, de sa première femme, Mariamme, un fils, Aristobule. Un troisième frère, Aristobule, était mort dans une condition privée, laissant une fille, Jotapé[433][123]. Ces trois princes avaient pour père, comme je l'ai dit précédemment, Aristobule fils d'Hérode ; Aristobule et Alexandre étaient nés du mariage d'Hérode avec Mariamme, et leur père les mit à mort. Quant à la postérité d'Alexandre elle régna dans la grande Arménie[434][124].

XII

1. Agrippa roi de Chalcis. Cumanus procurateur de Judée. Sédition de la Pâque à Jérusalem. – 2. Affaire de la profanation de l’Écriture. – 3-7. Bataille entre Juifs et Samaritains. Claude donne gain de cause aux Juifs. – Félix procurateur. Agrippa roi de Batanée, etc. Mort de Claude.

1[435][125]. Après la mort d’Hérode, souverain de Chalcis, Claude donna son royaume à son neveu Agrippa, fils d'Agrippa[436][126]. Le reste de la province passa, après Tibère Alexandre, sous l'administration de Cumanus[437][127]. Sous ce procurateur des troubles éclatèrent, et les tueries de Juifs recommencèrent de plus belle. Le peuple, en effet, s’était porté en foule à Jérusalem pour la fête des azymes, et la cohorte romaine avait pris position sur le toit du portique du temple, car il est d'usage[438][128] que la troupe en armes surveille toujours les fêtes, pour parer aux désordres qui peuvent résulter d'une telle agglomération de peuple. Alors un des soldats, relevant sa robe, se baissa dans une attitude indécente, de manière à tourner son siège vers les Juifs, et fit entendre un bruit qui s’accordait avec le geste[439][129]. Ce spectacle indigna la multitude ; elle demanda à grands cris que Cumanus punit le soldat. Quelques jeunes gens qui avaient la tête plus chaude et quelques factieux de la plèbe engagèrent le combat ; saisissant des pierres, ils en lapidèrent les troupes. Cumanus, craignant une attaque de tout le peuple contre lui-même, manda un renfort de fantassins. Quand ceux-ci se répandirent dans les portiques[440][130], une irrésistible panique s'empara des Juifs qui, fuyant hors du Temple, cherchèrent un refuge dans la ville. Une ruée si violente se produisit vers les portes que les gens se foulèrent aux pieds et s'écrasèrent les uns les autres ; il en périt plus de trente mille[441][131], et la fête se tourna en deuil pour la nation entière, en gémissements pour toutes les familles.

2[442][132]. A ce malheur succédèrent d'autres désordres, causés par les brigands. Près de Béthoron[443][133], sur la route publique, des brigands[444][134] assaillirent un certain Stéphanos, esclave de César, et s'emparèrent de son bagage. Cumanus, envoyant de tous côtés des soldats, se fit amener les habitants[445][135] des bourgs voisins, enchaînés, et leur reprocha de n'avoir pas poursuivi et arrêté les brigands. A cette occasion un soldat, trouvant un exemplaire de la loi sacrée dans un village, déchira le volume et le jeta au feu[446][136]. Là-dessus les Juifs s'émurent comme si toute la contrée avait été livrée aux flammes. Poussés par leur religion comme par un ressort, ils coururent tous, dès la première nouvelle, à Césarée, auprès de Cumanus, le conjurant de ne pas laisser impunie une aussi grave offense envers Dieu et leur loi. Le procurateur, voyant que le peuple ne se calmerait pas s'il n'obtenait satisfaction, ordonna d'amener le soldat et le fit conduire à la mort, entre les rangs de ses accusateurs : sur quoi, les Juifs se retirèrent.

3[447][137]. Puis ce fut au tour des Galiléens et des Samaritains d'en venir aux mains. Au bourg de Ghéma[448][138], situé dans la Grande plaine du pays de Samarie[449][139], un Galiléen[450][140], mêlé aux nombreux Juifs qui se rendaient à la fête, fut tué. Là-dessus une foule considérable accourut de Galilée pour livrer bataille aux Samaritains ; les notables du pays vinrent trouver Cumanus et le supplièrent, s'il voulait prévenir un malheur irréparable, de se rendre en Galilée pour punir les auteurs du meurtre : seul moyen. disaient-ils, de disperser la multitude avant qu’on en vînt aux coups. Mais Cumanus, ajournant leur requête à la suite des affaires en cours[451][141], renvoya les suppliants sans aucune satisfaction.

4. Quand la nouvelle du meurtre parvint à Jérusalem, elle souleva la plèbe. Abandonnant la fête, les Juifs se précipitèrent vers Samarie, sans généraux, sans écouter aucun des magistrats qui essayaient de les retenir. Les brigands et les factieux avaient pour chefs Eléazar, fils de Dinæos, et Alexandre[452][142], qui, attaquant les cantons limitrophes du distrit d’Acrabatène[453][143], massacrèrent les habitants sans distinction d'âge et incendièrent les bourgades.

5. Alors Cumanus, tirant de Césarée une aile de cavalerie dite « des Sébasténiens[454][144] », se porta au secours des populations ainsi ravagées : il fit prisonniers beaucoup de compagnons d'Eléazar et en tua un plus grand nombre. Quant au reste des émeutiers, qui se ruaient pour faire la guerre aux Samaritains, les magistrats de Jérusalem coururent à leur rencontre, revêtus du cilice, la tête couverte de cendre, les suppliant de retourner en arrière, de ne pas, en attaquant Samarie, exciter les Romains contre Jérusalem, de prendre en pitié la patrie, le Temple, leurs enfants et leurs femmes, qui, pour venger le sang d'un seul Galiléen, risquaient de périr tous. Cédant à ces sollicitations, les Juifs se dispersèrent. Mais beaucoup d'entre eux, encouragés par l'impunité, se tournèrent au métier de brigand ; dans toute la contrée ce ne furent que pillages et soulèvements, fomentés par les plus audacieux. Les notables de Samarie se rendirent alors à Tyr, auprès d'Ummidius Quadratus, gouverneur de Syrie, et le pressèrent de tirer vengeance de ces déprédations. D'autre part les notables Juifs se présentèrent également, le grand prêtre Jonathas, fils d'Ananos, à leur tète, assurant que les Samaritains avaient, par le meurtre en question, donné le signal du désordre, et que le véritable auteur de tout ce qui s’en était suivi, c’était Cumanus, pour avoir refusé de poursuivre les auteurs de l'assassinat.

6. Quadratus, pour l'heure, ajourna les deux partis, disant qu'une fois sur les lieux il examinerait l'affaire en détail ; dans la suite il passa à Césarée[455][145], où il fit mettre en croix tous les individus arrêtés par Cumanus. De là, il se rendit à Lydda, où il entendit derechef les plaintes des Samaritains. Puis il manda dix-huit Juifs[456][146], qu’il savait avoir pris part au combat, et les fit périr sous la hache ; il envoya à César, avec deux autres personnes de marque, les grands prêtres Jonathas et Ananias, Ananos[457][147], fils de ce dernier, et quelques autres notables Juifs, en même temps que les Samaritains les plus distingués. Enfin, il ordonna à Cumanus et au tribun Céler de mettre à la voile pour Rome et de rendre compte à Claude de leur conduite. Ces mesures prises, il quitta Lydda pour remonter vers Jérusalem ; comme il trouva le peuple célébrant paisiblement la fête des Azymes[458][148], il retourna à Antioche.

7. A Rome, l'empereur entendit Cumanus et les Samaritains en présence d'Agrippa, qui plaida avec ardeur la cause des Juifs, tandis que beaucoup de grands personnages soutenaient Cumanus ; l'empereur condamna les Samaritains, fit mettre à mort trois des plus puissants et exila Cumanus. Quant à Céler, il l'envoya enchaîné à Jérusalem et ordonna de le livrer aux outrages des Juifs : après l'avoir traîné autour de la ville, on devait lui trancher la tête.

8[459][149]. Après ces événements, Claude envoie Félix, frère de Pallas, comme procurateur de la Judée, de Samarie, de la Galilée et de la Pérée[460][150] : il donne à Agrippa un royaume plus considérable que Chalcis, à savoir le territoire qui avait appartenu a Philippe et qui se composait de la Trachonitide, de la Batanée et de la Gaulanitide, en y ajoutant le royaume de Lysanias et l'ancienne tétrarchie de Varus[461][151]. Claude, après avoir gouverné l'empire pendant treize ans, huit mois et vingt jours[462][152], mourut en laissant Néron pour successeur : cédant aux artifices de sa femme Agrippine, il avait adopté et désigné pour héritier ce prince, bien qu'il eût lui-même de Messaline, sa première femme, un fils légitime, Britannicus, et une fille, Octavie, qu'il avait lui-même unie à Néron. Il avait encore eu de Pétina une autre fille, Antonia.

XIII

1. Caractère de Néron. – 2. Accroissement des États d’Agrippa. Félix et les brigands. – 3-4. Sicaires et faux prophètes. – 5. Le prophète égyptien. – 6. Nouveaux brigandages. – 7. Désordres à Césarée.

1. Tous les défis que Néron lança à la fortune, quand l'excès de prospérité et de richesse eut égaré la tête, la manière dont il fit périr son frère, sa femme et sa mère, premières victimes d'une cruauté qu’il reporta ensuite sur les plus nobles personnages, enfin la démence qui l'entraîna sur la scène et sur le théâtre, tous ces faits, devenus si rebattus, je les laisserai de côté, et je me bornerai à raconter ce qui, de son temps, s'est passé chez les Juifs.

2[463][153]. Il donna donc le royaume de la Petite Arménie à Aristobule, fils d'Hérode de Chalcis ;  il agrandit celui d'Agrippa le jeune de quatre villes avec leurs toparchies : Abila et Julias dans la Pérée, Tarichées et Tibériade en Galilée[464][154] ; il nomma[465][155] Félix procurateur du reste de la Judée. Celui-ci s'empara du chef de brigands, Eléazar[466][156], qui depuis vingt ans ravageait le pays, ainsi que d'un grand nombre de ses compagnons, et il les envoya à Rome ; quant aux brigands qu'il fit mettre en croix et aux indigènes, convaincus de complicité, qu'il châtia, le nombre en fut infini.

3[467][157]. Quand il eut ainsi purgé la contrée, une autre espèce de brigands surgit dans Jérusalem : c’étaient ceux qu'on appelait sicaires[468][158] parce qu'ils assassinaient en plein jour au milieu même de la ville. Ils se mêlaient surtout à la foule dans les fêtes, cachant sous leurs vêtements de courts poignards, dont ils frappaient leurs ennemis ; puis, quand la victime était tombée, le meurtrier s'associait bruyamment à l'indignation de la foule. inspirant ainsi une confiance qui le rendait insaisissable. Ils égorgèrent d'abord le grand prêtre Jonathas, et beaucoup d'autres après lui : chaque jour amenait son meurtre. La crainte était pire encore que le mal ; chacun, comme à la guerre, attendait la mort à chaque moment. On surveillait de loin ses ennemis, on ne se fiait même pas aux amis que l'on voyait s'avancer vers soi ; mais on avait beau multiplier les soupçons et les défiances, le poignard faisait son oeuvre. tant les assassins étaient prompts et habiles à se cacher.

4[469][159]. Il se forma encore une autre troupe de scélérats, dont les bras étaient plus purs, mais les sentiments plus impies, et qui contribuèrent autant que les assassins à ruiner la prospérité de la ville. Des individus vagabonds et fourbes, qui ne cherchaient que changements et révolutions sous le masque de l'inspiration divine, poussaient la multitude à un délire furieux et l'entraînaient au désert, où Dieu, disaient-ils, devait leur montrer les signes de la liberté prochaine[470][160]. Comme on pouvait voir là les premiers germes d'une révolte. Félix envoya contre ces égarés des cavaliers et des fantassins pesamment armés et en tailla en pièces un très grand nombre.

5[471][161]. Plus funeste encore aux Juifs fut le faux prophète égyptien. Il parut, sous ce nom, dans le pays, un charlatan qui s'attribuait l'autorité d'un prophète et qui sut rassembler autour de lui trente mille dupes[472][162]. Il les amena du désert, par un circuit, jusqu'à la montagne dite des Oliviers ; de là, il était capable de marcher sur Jérusalem et de s'en emparer de force, après avoir vaincu la garnison romaine, puis d'y régner en tyran sur le peuple avec l'appui des satellites qui l'accompagnaient dans son invasion. Cependant, Félix devança l'attaque en marchant à sa rencontre avec la grosse infanterie romaine ; tout le peuple prit part à la défense. Dans le combat qui s'engagea, l'Égyptien prit la fuite avec quelques compagnons ; beaucoup d'autres furent tués ou faits prisonniers ; le reste de la foule se dispersa et chacun alla se cacher chez soi.

6[473][163]. A peine ce mouvement réprimé, l'inflammation, comme dans un corps malade, reparut sur un autre point. Les imposteurs et les brigands se réunirent pour entraîner à le défection et appeler à la liberté un grand nombre de Juifs, menaçant de mort ceux qui se soumettaient à la domination romaine et déclarant qu'ils supprimeraient de force ceux qui acceptaient volontairement la servitude. Répartis par bandes dans le pays, ils pillaient les maisons des principaux citoyens, tuaient les propriétaires et incendiaient les bourgades. Toute la Judée fut remplie de leur frénésie, et de jour en jour cette guerre sévissait plus violente.

7[474][164]. D'autres désordres se produisirent à Césarée, où les Juifs, mêlés à la population, se prirent de querelle avec les Syriens qui habitaient cette ville. Les Juifs prétendaient que Césarée devait leur appartenir, alléguant la nationalité juive de son fondateur, le roi Hérode : leurs adversaires maintenaient que, en admettant que le fondateur fût Juif, la ville même était grecque, car Si Hérode avait voulu l'attribuer aux Juifs, il n'y aurait pas érigé des statues et des temples[475][165]. Telle était l'origine de leur dispute. Bientôt la rivalité alla jusqu'à la lutte armée : tous les jours, les plus hardis de l'un et de l'autre camp couraient au combat ; ni les anciens de la communauté juive n'étaient capables de retenir leurs propres partisans, ni les Grecs ne voulaient subir l’humiliation de céder aux Juifs. Ces derniers l'emportaient par la richesse et la vigueur corporelle, les Grecs tiraient avantage de l'appui des gens de guerre : car les Romains levaient en Syrie la plupart des troupes chargées de garder cette région, et en conséquence les soldats de la garnison étaient toujours prêts à secourir leurs compatriotes[476][166]. Cependant les gouverneurs n'avaient jamais négligé de réprimer ces troubles : toujours en arrêtaient les plus ardents et les punissaient du fouet et de la prison. Mais les souffrances des prisonniers, loin d'inspirer à leurs amis hésitation ou crainte, les excitaient encore davantage à la sédition. Un jour que les Juifs l'avaient emporté, Félix s'avança au milieu de la place publique et leur commanda sur un ton de menace de se retirer : comme ils n'obéissaient pas, il lança contre eux les soldats, en tua un grand nombre et laissa piller leurs biens. Voyant que la sédition continuait, Félix choisit des notables, appartenant aux deux partis et les envoya à Néron comme députés pour discuter devant lui leurs droits respectifs[477][167].

XIV

1. Les procurateurs Festus et Albinus. – 2. Excès de Gessius Florus. – 3. Plaintes des Juifs à Cestius Gallus. – 4-5. Émeute de Césarée. – 6-9. Premier pillage du Temple par Florus. Fermentation à Jérusalem. Florus livre la ville à la soldatesque.

1[478][168]. Festus, que ce prince institua ensuite procurateur, poursuivit les principaux auteurs de la ruine du pays : il prit un très grand nombre de brigands et en fit périr beaucoup. Son successeur, Albinus[479][169], suivit malheureusement une autre méthode, et il n'y a pas un genre de scélératesse qu'il n'ait pratiqué. Non seulement au cours de son administration il vola et pilla les biens des particuliers, accabla de contributions extraordinaires toute la nation, mais il s'avisa de rendre à leurs parents, moyennant rançon, ceux qui avaient été mis en prison pour crime de brigandage par les Conseils locaux ou par les précédents procurateurs ; et nul n'était criminel que celui qui n'avait rien à donner. Alors aussi s'affermit à Jérusalem l'audace de ceux qui aspiraient à une révolution : les plus puissants, à prix d'argent, se concilièrent Albinus et s'assurèrent la liberté de la sédition ; dans le peuple, quiconque était dégoûté de la paix penchait vers les complices d'Albinus. Chaque malfaiteur, groupant autour de lui une troupe particulière, prenait sur cette cohorte l'autorité d'un chef de brigands ou d'un tyran, et employait ses satellites au pillage des gens ou bien. On voyait les victimes de ces excès se taire au lieu de s'en indigner, et les citoyens encore indemnes, par peur des mêmes maux, flatter des misérables dignes du supplice. En résumé, plus de franc parler nulle part, partout des tyranneaux, et déjà les germes de la catastrophe future répandus dans la cité.

2[480][170]. Tel était Albinus, et cependant son successeur, Gessius Florus[481][171], le fit paraître, par comparaison, fort homme de bien : le premier avait accompli la plupart de ses méfaits en secret, avec dissimulation ; Gessius, au contraire, se glorifia des injustices dont il accabla la nation, et, comme s'il eût été un bourreau envoyé pour châtier des condamnés, ne s'abstint d'aucune forme de brigandage ou de violence. Eût-il fallu montrer de la pitié, c'était le plus cruel des hommes ; de la pudeur, c'était le plus éhonté. Nul ne répandit sur la vérité plus de mensonges, nul n'inventa pour le crime chemins plus tortueux. Dédaignant de s'enrichir aux dépens de simples particuliers, il dépouillait des villes, détruisait des peuples entiers ; peu s'en fallut qu'il ne fît proclamer par le héraut dans toute la contrée le droit pour tous d'exercer le brigandage, à condition de lui abandonner une part du butin. Son avidité fit le vide dans tous les districts : tant il y eut de Juifs qui, renonçant aux coutumes de leurs ancêtres, émigrèrent dans des provinces étrangères.

3. Tant que Cestius Gallus, gouverneur de Syrie, resta dans sa province, nul n’osa même députer auprès de lui pour se plaindre de Florus. Mais un jour qu'il se rendait à Jérusalem – c’était l'époque de la fête des azymes[482][172] - le peuple se pressa autour de lui et une foule qui n'était pas inférieure à trois millions d'âmes[483][173] le supplia de prendre en pitié les malheurs de la nation, proférant de grands cris contre celui qu'ils appelaient la peste du pays. Florus, présent, et se tenant auprès de Cestius, accueillit ces plaintes avec des railleries. Alors, Cestius arrêta l'impétuosité de la multitude et lui donna l'assurance qu'à l’avenir il saurait imposer à Florus plus de modération, puis il retourna a Antioche. Florus l'accompagna jusqu’à Césarée, en continuant à le tromper : déjà il méditait une guerre contre la nation, seul moyen à son avis de jeter un voile sur ses iniquités ; car si la paix durait, il jugeait bien que les Juifs l'accuseraient devant César ; il espérait, au contraire, en les excitant à la révolte, étouffer sous un si grand méfait l'examen de crimes moins graves. Tous les jours donc, afin de pousser la nation à bout, il renforçait son oppression.

4. Sur ces entrefaites, les Grecs de Césarée avaient gagné leur cause auprès de Néron et obtenu de lui le gouvernement de cette cité ils l'apportèrent le texte de la décision impériale et ce fut alors que la guerre prit naissance, la douzième année du principat de Néron, la dix-septième du règne d'Agrippa, au mois d’Artémisios[484][174]. L'incident qui en devint le prétexte ne répondait pas à la grandeur des maux qui en sortirent. Les Juifs de Césarée, qui tenaient leur synagogue près d'un terrain appartenant à un Grec de cette ville, avaient essayé à maintes reprises de l'acheter, offrant un prix bien supérieur à sa valeur véritable : le propriétaire dédaignait leurs instances et même, pour leur faire pièce, se mit à bâtir sur son terrain et à y aménager des boutiques, de manière à ne leur laisser qu'un passage étroit et tout a fait incommode. Là-dessus, quelques jeunes Juifs, à la tète chaude, commencèrent à tomber sur ses ouvriers et s'opposèrent aux travaux. Florus ayant réprimé leurs violences, les notables Juifs, et parmi eux Jean le publicain, à bout d'expédients, offrirent à Florus huit talents d'argent pour qu'il fit cesser le travail en question. Le procurateur promit tout son concours moyennant finance : mais, une fois nanti, il quitta précipitamment Césarée pour Sébaste, laissant le champ libre à la sédition, comme s'il n'avait vendu aux Juifs que le droit de se battre.

5. Le lendemain, jour de sabbat, comme les Juifs se rassemblaient à la synagogue, un factieux de Césarée installa une marmite renversée à côté de l'entrée et se mit à sacrifier des volailles sur cet autel improvisé. Ce spectacle acheva d'exaspérer la colère des Juifs, qui voyaient là un outrage envers leurs lois, une souillure d'un lieu sacré[485][175]. Les gens modérés et paisibles se bornaient à conseiller un recours auprès des autorités ; mais les séditieux et ceux qu'échauffait la jeunesse brûlaient de combattre. D'autre part, les factieux du parti Césaréen se tenaient là, équipés pour la lutte, car c'était de propos délibéré qu'ils avaient envoyé ce provocateur. Aussitôt on en vint aux mains. Vainement le préfet de la cavalerie, Jucundus, chargé d'intervenir, accourt, enlève la marmite et tâche de calmer les esprits : les Grecs, plus forts, le repoussèrent ; alors les Juifs, emportant leurs livres de lois, se retirèrent à Narbata, village juif situé à 60 stades de Césarée. Quant aux notables, au nombre de douze, Jean à leur tête, ils se rendirent à Sébasté, auprès de Florus, se lamentèrent sur ces évènements et invoquèrent le secours du procurateur, lui rappelant avec discrétion l'affaire des huit talents. Là-dessus Florus les fit empoigner et mettre aux fers, sous l'accusation d'avoir emporté de Césarée leurs livres de lois.

6. A ces nouvelles, les gens de Jérusalem s'indignèrent, tout en se contenant encore. Mais Florus, comme s'il avait pris à tâche d'attiser l'incendie, envoya prendre dans le trésor sacré dix-sept talents, prétextant le service de l'empereur[486][176]. Là-dessus le peuple s'ameute, court au Temple et, avec des cris perçants, invoque le nom de César, le supplie de les délivrer de la tyrannie de Florus. Quelques-uns des factieux lançaient contre ce dernier les invectives les plus grossières et, faisant circuler une corbeille, demandaient l'aumône pour lui comme pour un pauvre malheureux. Florus ne démordit pas pour cela de son avarice, mais ne trouva là, dans sa colère, qu'un prétexte de plus à battre monnaie. Au lieu, comme il aurait fallu, de se rendre à Césarée pour éteindre le feu de la guerre qui y avait pris naissance et déraciner la cause les désordres, tâche pour laquelle il avait été payé, il marcha avec une armée[487][177] de cavaliers et de fantassins contre Jérusalem, pour faire prévaloir sa volonté avec les armes des Romains et envelopper la ville de terreur et de menaces.

7. Le peuple, espérant conjurer son attaque, se rendit au-devant de la troupe avec de bons souhaits et se prépara à recevoir Florus avec déférence. Mais celui-ci envoya en avant le centurion Capiton avec cinquante cavaliers[488][178] et ordonna aux Juifs de se retirer, en leur défendant de feindre une cordialité mensongère pour celui qu'ils avaient si honteusement injurié ; s'ils ont des sentiments nobles et francs, disaient-ils, ils doivent le railler même en sa présence et montrer leur amour de la liberté non seulement en paroles, mais encore les armes à la main. Épouvantée par ce message et par la charge des cavaliers de Capiton, qui parcouraient ses rangs, la foule se dissipa, avant d'avoir pu saluer Florus, ni témoigner son obéissance aux soldats. Rentrés dans leurs demeures, les Juifs passèrent la nuit dans la crainte et l'humiliation.

8. Florus prit son quartier au palais royal ; le lendemain, il fit dresser devant cet édifice un tribunal où il prit place ; les grands prêtres, les nobles et les plus notables citoyens se présentèrent au pied de l'estrade. Florus leur ordonna de lui remettre ses insulteurs, ajoutant qu'ils ressentiraient sa vengeance s'ils ne lui livraient pas les coupables. Les notables protestèrent alors des sentiments très pacifiques du peuple et implorèrent le pardon de ceux qui avaient mal parlé de Florus. Il ne fallait pas s'étonner, disaient-ils, si dans une si grande multitude il se rencontrait quelques esprits téméraires ou inconsidérés par trop de jeunesse ; quant à discerner les coupables, c'était impossible, car chacun maintenant se repentait et par crainte nierait sa faute. Il devait donc, lui, s'il avait souci de la paix de la nation, s'il voulait conserver la ville aux Romains, pardonner à quelques coupables en faveur d'un grand nombre d'innocents, plutôt que d'aller, à cause d'une poignée de méchants, jeter le trouble dans tout un peuple animé de bonnes intentions.

9. Ce discours ne fit qu'irriter davantage Florus. Il cria aux soldats de piller l'agora dite « marché d'en haut »[489][179], et de tuer ceux qu'ils rencontreraient. Les soldats, à la fois avides de butin et respectueux de l'ordre de leur chef, ne se bornèrent pas à ravager le marché : ils se précipitèrent dans toutes les maisons et en égorgèrent les habitants. C'était une débandade générale à travers les ruelles, le massacre de ceux qui se laissaient prendre, bref toutes les variétés du brigandage ; beaucoup de citoyens paisibles furent arrêtés et menés devant Florus, qui les fit déchirer de verges et mettre en croix. Le total de tous ceux qui furent tues en ce jour, y compris les femmes et les enfants, car l'enfance même ne trouvait pas grâce, s'éleva à environ trois mille six cents[490][180]. Ce qui aggrava le malheur des Juifs, ce fut le caractère inouï de la cruauté des Romains. Florus osa ce que nul avant lui n'avait fait : il fit fouetter devant son tribunal et clouer sur la croix des hommes de rang équestre, qui, fussent-ils Juifs de naissance, étaient revêtus d'une dignité romaine.

XV

1. Intervention de Bérénice. – 2-5. Deuil du peuple. Florus amène deux cohortes de Césarée ; nouvelle collision. – 6. destruction des portiques contigu à l’Antonia. Florus évacue Jérusalem.

1. A ce moment, le roi Agrippa était parti pour Alexandrie, où il allait féliciter Alexandre[491][181], que Néron, l'honorant de sa confiance, avait envoyé gouverner l'Égypte. Sa sœur Bérénice, qui se trouvait à Jérusalem, voyait avec une vive douleur les excès féroces des soldats : à plusieurs reprises elle envoya les commandants de sa cavalerie et ses gardes du corps à, Florus pour le prier d'arrêter le carnage. Celui-ci, ne considérant ni le nombre des morts ni la haute naissance de la suppliante, mais seulement les profits qu'il tirait du pillage, resta sourd aux instances de la reine. Bien plus, la rage des soldats se déchaîna même contre elle : non seulement ils outragèrent et tuèrent sous ses yeux leurs captifs, mais ils l'auraient immolée elle-même si elle ne s'était hâtée de se réfugier dans le palais royal[492][182] ; elle y passa la nuit, entourée de gardes, craignant quelque agression des soldats. Elle était venue à Jérusalem pour accomplir un vœu fait à Dieu : car c’est une coutume pour ceux qui souffrent d'une maladie ou de quelque autre affliction de faire vœu de s'abstenir de vin et de se raser la tête pendant les trente jours précédant celui où ils doivent offrir des sacrifices[493][183]. Bérénice accomplissait alors ces rites, et de plus, se tenant nu-pieds devant le tribunal, elle suppliait Florus, sans obtenir de lui aucun égard, et même au péril de sa vie.

2. Tels furent les événements qui se passèrent le 16 du mois Artémisios[494][184], le lendemain, la multitude, en proie à une vive douleur, se répandit dans l'agora d'en haut, poussant des lamentations terribles sur les morts, et encore plus des cris de haine contre Florus. A cette vue, les notables et les grands prêtres, pris de terreur, déchirèrent leurs vêtements, et, tombant aux pieds des perturbateurs, les supplièrent individuellement de se taire et de ne pas exciter Florus, après tant de maux, à quelque nouvelle et irréparable violence. La multitude obéit aussitôt, à la fois par respect pour les suppliants et dans l'espoir que Florus mettrait un terme à ses iniquités.

3. Or, quand le tumulte fut calmé, Florus s'inquiéta : préoccupé de rallumer l'incendie, il manda les grands prêtres et l'élite des Juifs, et leur dit que le peuple avait un seul moyen de prouver qu'il était rentré dans l'obéissance : c'était de s'avancer à la rencontre des troupes - deux cohortes - qui montaient de Césarée. Pendant que les notables convoquaient à cet effet la multitude, Florus se dépêcha d'envoyer dire aux centurions des cohortes qu’ils instruisissent leurs soldats à ne pas rendre le salut des Juifs et, au premier mot proféré contre lui, à faire usage de leurs armes. Cependant les grands prêtres, ayant réuni la foule au Temple, l'exhortèrent à se rendre au devant des Romains et à prévenir un irrémédiable désastre en faisant bon accueil aux cohortes. Les factieux ne voulaient d'abord rien entendre, et le peuple, ému par le souvenir des morts, penchait vers l'opinion des plus audacieux.

4. Alors tous les prêtres, tous les ministres de Dieu, portant en procession les vases sacrés et revêtus des ornements d'usage pour la célébration du culte, les citharistes et les chanteurs d'hymnes, avec leurs instruments, tombèrent à genoux et adjurèrent le peuple de préserver ces ornements sacrés et de ne pas exciter les Romains à, piller le trésor de Dieu. On pouvait voir les grands prêtres se couvrir la tète de poussière, déchirer leurs vêtements, mettre à nu leur poitrine. Ils appelaient par leur nom chacun des notables en particulier et suppliaient la multitude tout entière d'éviter la moindre faute qui pourrait livrer la patrie à qui brûlait de la saccager. « Et après tout, de quel profit seront à la troupe les salutations des Juifs ? Quel remède à leurs souffrances passées leur apporterait le refus d'aller au-devant des cohortes ? Si, au contraire, ils accueillent les arrivants avec leur courtoisie accoutumée, ils ôteront à Florus tout prétexte de guerre, ils conserveront leur patrie et conjureront de nouvelles épreuves. Et puis, enfin, quelle faiblesse que de prêter l'oreille à une poignée de factieux quand ils devraient, au contraire, eux qui forment un peuple si nombreux, contraindre même les violents à suivre avec eux la voie de la sagesse ! »

5. Par ce discours ils réussirent à calmer la multitude ; en même temps ils continrent les factieux, les uns par la menace, les autres en les rappelant au respect. Alors, prenant la conduite du peuple, ils avancèrent d'une allure tranquille et bien réglée au-devant des soldats, et, quand ceux-ci furent proches, les saluèrent. Comme la troupe ne répondait pas, les séditieux proférèrent des invectives contre Florus. C'était là le signal attendu pour tomber sur les Juifs. Aussitôt, la troupe les enveloppe, les frappe à coups de bâtons, et, dans leur fuite, la cavalerie les poursuit et les foule aux pieds des chevaux. Beaucoup tombèrent, assommés par les Romains, un plus grand nombre en se bousculant les uns les autres. Autour des portes, ce fut une terrible poussée : chacun voulant passer le premier, la fuite de tous était retardée d'autant ; ceux qui se laissaient choir périssaient misérablement ; étouffés et rompus par la cohue, ils s'effondraient, et leurs corps furent défigurés au point que leurs proches ne pouvaient les reconnaître pour leur donner la sépulture. Les soldats pénétraient avec les fuyards, frappant sans pitié quiconque leur tombait entre les mains. Ils refoulèrent ainsi la multitude par le quartier de Bézétha[495][185] pour se frayer de force un passage et occuper le Temple ainsi que la citadelle Antonia[496][186].

Florus qui visait le même but, fit sortir du palais son propre détachement pour gagner la citadelle. Mais il échoua dans cette tentative : une partie du peuple, s'opposant de front à sa marche, l'arrêta, tandis que d'autres, se répartissant sur les toits, accablaient les Romains à coups de pierres. Maltraités par les traits qui tombaient d'en haut, incapables de percer les masses qui obstruaient les rues étroites, les soldats battirent en retraite vers leur camp, situé près du palais.

6. Cependant les factieux, craignant que Florus, revenant à la charge, ne s'emparât du Temple en s'appuyant sur l'Antonia, montèrent aussitôt sur les portiques qui établissaient la communication du Temple avec cette citadelle et les coupèrent[497][187]. Cette manœuvres refroidit la cupidité de Florus : c'était par convoitise des trésors de Dieu qu'il avait cherché à, parvenir jusqu'à l'Antonia ; dès qu'il vit les portiques détruits, il arrêta son élan, manda les grands prêtres et tes Conseillers, et déclara son intention de sortir lui-même de ta ville en leur laissant la garnison qu'ils voudraient. Ceux-ci s'engagèrent formellement à maintenir l'ordre et à empêcher toute révolution pourvu qu'il leur laissât une seule cohorte, mais non pas celle qui avait combattu[498][188], car le peuple l'avait prise en haine pour en avoir été tant maltraité. En conséquence, il changea la cohorte selon leur désir, et, avec le reste de ses forces, reprit le chemin de Césarée.

XVI

1-2. Enquête de Neapolitanus à Jérusalem. – 3-5. Grand discours d’Agrippa aux Juifs pour les dissuader de la guerre.

1. Cependant Florus fournit un nouvel aliment au conflit en faisant à Cestius un rapport mensonger sur la défection des Juifs ; il attribuait à ceux-ci le commencement des hostilités et mettait sur leur compte les violences qu'ils avaient en réalité souffertes. D'autre part, les magistrats de Jérusalem ne gardèrent pas le silence : ils écrivirent, ainsi que Bérénice, à Cestius pour lui apprendre quelles iniquités Florus avait commises contre la cité. Cestius, ayant pris connaissance des lettres des deux partis, en délibéra avec ses lieutenants. Ceux-ci étaient d'avis que Cestius montent lui-même vers Jérusalem avec son armée, soit pour punir la défection, si elle était réelle, soit pour raffermir la fidélité des Juifs, s'ils étaient restés dans le parti de Rome ; mais le gouverneur préféra envoyer d'abord un de ses amis pour faire une enquête sur les événements et lui rapporter fidèlement tes dispositions d'esprit des Juifs. Il choisit pour cette mission le tribun Neapolitanus[499][189] qui rencontra à Jamnée Agrippa[500][190] revenant d'Alexandrie, et lui fit connaître de qui il tenait sa mission et quel en était l'objet.

2. Les grands-prêtres des Juifs, les notables et le Conseil s'étaient également rendus dans cette ville pour saluer le roi. Après lui avoir présenté leurs hommages, ils se lamentèrent sur leurs propres malheurs et peignirent la cruauté de Florus. A ce récit, Agrippa s'indigna, mais en bon diplomate il tourna sa colère contre les Juifs, qu'il plaignait au fond du cœur ; il voulait ainsi humilier leur fierté et, en feignant de ne pas croire à leurs griefs, les détourner de la vengeance. Ces Juifs, qui représentaient une élite et qui, en leur qualité de riches, désiraient la paix, comprirent la bienveillance contenue dans la réprimande du roi. Mais le peuple de Jérusalem s'avança à une distance de soixante stades au-devant d'Agrippa et de Neapolitanus pour les recevoir ; les femmes des Juifs massacrés couraient en avant et poussaient des cris perçants ; à leurs gémissements, le peuple répondait par des lamentations, suppliait Agrippa de le secourir, criait à Neapolitanus les souffrances que Florus leur avait infligées. Entrés dans la ville, les Juifs leur montrèrent l'agora déserte et les maisons ravagées. Ensuite, par l'entremise d'Agrippa, ils persuadèrent Neapolitanus de faire le tour de la ville accompagné d'un seul serviteur, jusqu'à Siloé[501][191], pour se rendre compte que les Juifs obéissaient volontiers à tous les Romains, mais qu'ils haïssaient le seul Florus pour l'excès de ses cruautés envers eux. Quand le tribun eut fait sa tournée et fut suffisamment édifié sur leur esprit de soumission, il monta au Temple. Il y convoqua la multitude des Juifs, les félicita chaudement de leur fidélité envers les Romains, les encouragea avec insistance à maintenir la paix, et, après avoir fait ses dévotions à Dieu dans le rayon permis[502][192], s'en retourna auprès de Cestius.

3. Alors la multitude, se retournant vers le roi et les grands prêtres, les adjura d'envoyer à Néron des députés pour accuser Florus, et de ne pas faire le silence autour d'un massacre aussi affreux, qui laisserait planer sur les Juifs le soupçon de révolte ils passe-raient pour avoir commencé les hostilités à moins que, prenant les devants, ils n'en dénonçassent le premier auteur. Il était clair qu'ils ne se tiendraient pas en repos, si l'on s'opposait à l'envoi de cette ambassade. Agrippa voyait des inconvénients à élire des accusateurs contre Florus, mais il sentait aussi pour lui le danger de fermer les yeux sur la tourmente qui entraînait les Juifs vers la guerre. Il convoqua donc la multitude au Xyste et se plaça bien en vue avec sa sœur Bérénice sur le toit du palais des Asmonéens : ce palais s'élevait au-dessus du Xyste et sa façade regardait les terrains qui font vis-à-vis à la ville haute ; un pont reliait le Xyste au Temple[503][193]. Là, Agrippa prononça le discours suivant[504][194].

4. « Si je vous avais vus tous résolus à la guerre contre les Romains, sans que la partie la plus honnête et la plus scrupuleuse de votre nation se prononçât pour la paix, je ne me serais pas présenté devant vous et je n’aurais pas osé vous adresser des conseils ; car il est inutile de plaider en faveur du bon parti quand il y a, chez les auditeurs, unanimité pour le plus mauvais. Mais puisque ce qui vous entraîne c'est, les uns, un âge qui n'a pas encore l'expérience des maux de la guerre, les autres, une espérance irréfléchie de liberté, quelques-uns enfin la cupidité et le désir d'exploiter les plus faibles à la faveur d'un bouleversement général, j'ai pensé, afin de ramener les égarés à la raison, afin d'épargner aux gens de bien les conséquences de la faute de quelques téméraires, j'ai pensé qu'il était de mon devoir de vous réunir tous pour vous dire ce que je crois utile à vos intérêts. Que personne ne proteste bruyamment, s'il entend des paroles qui ne lui paraissent pas agréables : ceux qui sont irrévocablement décidés à la rébellion sont libres, après mon exhortation, de persister dans leurs sentiments ; et d'autre part, mes paroles seraient perdues même pour ceux qui veulent les écouter, si, tous, vous ne faisiez pas silence.

« Je sais que beaucoup présentent sur le ton tragique les violences des procurateurs et le panégyrique de la liberté quant à moi, je veux, avant d'examiner qui vous êtes et contre qui vous engagez la lutte, prendre séparément les prétextes qu'on a confondus. Car si votre objet est de vous venger de l'injustice, à quoi bon exalter la liberté ? Si, au contraire, c'est la servitude que vous trouvez insupportable, le réquisitoire contre les gouverneurs devient superflu : fussent-ils les plus justes du monde, la servitude n'en serait pas moins honteuse.

« Considérez donc, en prenant chaque argument à part, combien sont faibles vos raisons de faire la guerre ; et d'abord, voyons vos griefs contre les procurateurs. Il faut adoucir la puissance en la flattant, non l'irriter ; quand vous vous élevez avec violence contre de petits manquements, c'est à vos dépens que vous dénoncez les coupables : au lieu de vous maltraiter, comme auparavant, en secret, avec quelque honte, c'est à découvert qu'ils vous persécuteront. Rien n'arrête si bien les coups que de les supporter, et la patience des victimes tourne à la confusion des bourreaux. Mais j'admets que les ministres de la puissance romaine soient d'une dureté intolérable ; on ne doit pas en conclure que tous les Romains soient injustes envers vous, non plus que César : or, c'est contre eux tous, c'est contre lui que vous entreprenez la guerre ! Ce n'est point sur leur ordre que vous vient de là-bas un oppresseur, et ils ne peuvent voir de l'occident ce qui se passe en orient ; même il n'est pas facile de se renseigner là-bas sur les événements d'ici. Il est donc insensé, à cause d'un seul, d'entrer en lutte contre tout un peuple, de s'insurger, pour des griefs insignifiants, contre une telle puissance, sans qu'elle sache seulement le sujet de vos plaintes. D'autant que la fin de vos maux ne se fera guère attendre : le même procurateur ne reste pas toujours en fonctions, et il est vraisemblable que les successeurs de celui-ci seront plus modérés, en revanche, la guerre une fois engagée, vous ne sauriez ni l'interrompre ni la supporter sans vous exposer à tous les maux.

« J'arrive à votre passion actuelle de la liberté : je dis qu'elle ne vient pas à son heure. C'est autrefois que vous deviez lutter pour ne pas perdre vos franchises, car subir la servitude est pénible, et rien n'est plus juste que de combattre pour l'éviter. Mais après qu'on a une fois reçu le joug, tâcher ensuite de le secouer, c'est agir en esclave indocile, non en amant de la liberté. Il fut un jour où vous deviez tout entreprendre pour repousser les Romains : c'est quand Pompée envahit notre contrée. Mais nos ancêtres et leurs rois, qui nous étaient bien supérieurs par la richesse, la vigueur du corps et celle de l’âme, n'ont pu résister alors à une petite fraction de la puissance romaine ; et vous, assujettis de pères en fils, vous, inférieurs en ressources à ceux qui obéirent les premiers, vous braveriez l'empire romain tout entier !

« Voyez les Athéniens, ces hommes qui, pour maintenir la liberté des Grecs, livrèrent jadis leur ville aux flammes ; devant eux l'orgueilleux Xerxès, qu'on avait vu naviguer les continents et chevaucher les flots[505][195], Xerxès pour qui les mers étaient trop étroites, qui conduisait une armée débordant l'Europe, Xerxès finit par s'enfuir comme un esclave évadé sur un seul esquif. Eh bien, ces hommes, qui, près de la petite Salamine ont brisé cette immense Asie, aujourd'hui ils obéissent aux Romains, et les ordres venus d'Italie régissent la cité qui fut la reine de la Grèce. Voyez les Lacédémoniens : après les Thermopyles et Platées, après Agésilas qui poussa une reconnaissance à, travers l'Asie, les voilà satisfaits d'obéir aux mêmes maîtres. Voyez les Macédoniens, qui ont encore présents à l'esprit Philippe et Alexandre, et l'empire du monde palpitant devant eux, ils supportent cependant un si grand changement et révèrent ceux à qui la fortune a passé. Mille autres nations, le cœur gonflé de l'amour de la liberté, ont plié. Et vous seuls jugeriez intolérable de servir ceux à qui tout est asservi !

« Et dans quelles forces, dans quelles armes placerez-vous votre confiance ? Où est la flotte qui s'emparera des mers que domine Rome ? où sont les trésors qui subviendront aux dépenses de vos campagnes ? Croyez-vous donc partir en guerre contre des Égyptiens ou des Arabes ? Ne vous faites-vous pas une idée de la puissance de Rome ? Ne mesurez-vous pas votre propre faiblesse ? N'est-il pas vrai que vos armes ont été souvent vaincues même par les nations voisines, tandis que les leurs n'ont jamais subi d'échec dans le monde connu tout entier ? Que dis-je ? ce monde même n'a pas suffi à leur ambition : c'était peu d'avoir pour frontières tout le cours de l'Euphrate à l'orient, l'Ister au nord, au midi la Libye explorée jusqu'aux déserts, Gadès à l'occident ; voici que, au delà de l'océan, ils ont cherché un nouveau monde et porté leurs armes jusque chez les Bretons auparavant inconnus. Parlez : êtes-vous plus riches que les Gaulois, plus forts que les Germains, plus intelligents que les Grecs, plus nombreux que tous les peuples du monde ? Quel motif de confiance vous soulève contre les Romains ?

« Il est dur de servir, direz-vous. Combien plus dur pour les Grecs qui, supérieurs en noblesse à toutes les nations qu'éclaire le soleil, les Grecs qui, établis sur un si vaste territoire, obéissent à six faisceaux d'un magistrat romain[506][196] ! Il n'en faut pas davantage pour contenir les Macédoniens, qui, à plus juste titre que vous, pourraient revendiquer leur liberté. Et les cinq cents villes d'Asie[507][197] ? Ne les voit-on pas, sans garnison, courbées devant un seul gouverneur et les faisceaux consulaires ? Parlerai-je des Hénioques, des Colques, de la race des Tauriens, des gens du Bosphore, des riverains du Pont-Euxin et du lac Méotide ? Ces peuples, qui jadis ne connaissaient pas même un maître indigène, obéissent maintenant à 3,000 fantassins ; 40 vaisseaux longs suffisent à faire régner la paix sur une mer naguère inhospitalière et farouche[508][198]. Quels tributs payent, sans la contrainte des armes, la Bithynie, la Cappadoce, la nation Pamphylienne, les Lyciens, les Ciliciens, qui pourtant auraient des titres de liberté à faire valoir ? Et les Thraces, qui occupent un pays large de cinq jours de marche et long de sept, plus rude et beaucoup plus fort que le vôtre, où la seule rigueur des glaces arrête un envahisseur, les Thraces n'obéissent-ils pas à une armée de 2,000 Romains[509][199] ? Les Illyriens, leurs voisins, qui occupent la région comprise entre la Dalmatie et l'Ister, ne sont-ils pas tenus en bride par deux légions romaines, avec lesquelles eux-mêmes repoussent les incursions des Daces[510][200] ? Les Dalmates aussi, qui tant de fois ont secoué leur crinière, qui, toujours vaincus, ont tant de fois ramassé leurs forces pour se rebeller encore, ne vivent-ils pas en paix sous la garde d'une seule légion[511][201] ? Certes, s'il est un peuple que des raisons puissantes dussent porter à la révolte, ce sont les Gaulois que la nature a si bien fortifiés, à l'orient par les Alpes, au nord, par le fleuve Rhin, au midi par les monts Pyrénées, du côté du couchant par l'océan. Cependant, quoique ceintes de si fortes barrières, quoique remplies de 305 nations[512][202], les Gaules, qui ont pour ainsi dire en elles-mêmes les sources de leur richesse et font rejaillir leurs productions sur le monde presque entier, les Gaules supportent d'être devenues la vache à lait des Romains et laissent gérer par eux leur fortune opulente. Et si les Gaulois supportent ce joug, ce n’est point par manque de cœur ou par bassesse, eux qui pendant quatre-vingts ans[513][203] ont lutté pour leur indépendance, mais ils se sont inclinés, étonnés à la fois par la puissance de Rome et par sa fortune, qui lui a valu plus de triomphes que ses armes mêmes. Voilà pourquoi ils obéissent à douze cents soldats[514][204], eux qui pourraient leur opposer presque autant de villes[515][205] ! Quant aux Ibères, ni l'or que produit leur sol, ni l'étendue de terres et de mers qui les sépare des Romains, ni les tribus des Lusitaniens et des Cantabres, ivres de guerre. ni l'océan voisin dont le reflux épouvante les habitants eux-mêmes, rien de tout cela n'a suffi dans leur guerre pour l'indépendance : les Romains, étendant leurs armes au delà des colonnes d’Hercule, franchissant à travers les nuées les monts Pyrénées, les ont réduits, eux aussi, en servitude : ces peuples si belliqueux, si lointains, une seule légion suffit à les garder[516][206] ! Qui de vous n'a entendu parler de la multitude des Germains ? assurément vous avez pu juger souvent de la vigueur et de la grandeur de leurs corps, puisque partout les Romains traînent des captifs de ce pays. Ces peuples habitent une contrée immense, ils ont le cœur encore plus haut que la stature, une âme dédaigneuse de la mort, des colères plus terribles que celles des bêtes les plus sauvages, eh bien, le Rhin oppose une barrière à leur impétuosité : domptés par huit légions romaines[517][207], les uns réduits en captivité, servent comme esclaves, et le reste de la nation a trouvé son salut dans la fuite. Regardez encore comment étaient fortifiés les Bretons, vous qui mettez votre confiance dans les fortifications de Jérusalem : l'océan les entoure, ils habitent une île qui n'est pas inférieure en étendue à notre continent habité tout entier[518][208] ; pourtant les Romains, traversant la mer, les ont asservis ; quatre légions[519][209] contiennent cette île si vaste. Mais pourquoi insister, quand les Parthes eux-mêmes, cette race si guerrière, souveraine de tant de nations, pourvue de forces si nombreuses, envoie des otages aux Romains[520][210], et qu'on peut voir en Italie la noblesse de l'orient, sous prétexte de paix, languir dans les fers ?

« Ainsi, lorsque presque tous les peuples éclairés par le soleil s'agenouillent devant les armes des Romains, serez-vous les seuls à les braver, sans considérer comment ont fini les Carthaginois, qui, fiers du grand Annibal et de la noblesse de leur origine Phénicienne, sont tombés sous la droite de Scipion ? Ni les Cyréniens, fils de Lacédémone, ni les Marmarides, race qui s'étend jusqu'aux régions de la soif, ni le rivage des Syrtes, dont le nom soul fait frémir, ni les Nasamons, ni les Maures, ni l'innombrable multitude des Numides n'ont ébranlé la valeur romaine. Cette troisième partie du monde habité, dont il n'est pas facile même de compter les peuplades, qui, bordée par l'océan Atlantique et les colonnes d'Hercule, nourrit jusqu'à la mer Rouge les Éthiopiens sans nombre, ils l'ont soumise tout entière, et ces peuples, outre leurs productions annuelles, qui alimentent pendant huit mois la plèbe de Rome, paient encore par surcroît d'autres tributs variés et versent sans balancer leurs revenus au service de l'Empire, loin de voir, comme vous, un outrage dans les ordres qu'ils reçoivent, alors qu'une seule légion séjourne parmi eux[521][211].

« Mais pourquoi chercher si loin les preuves de la puissance romaine, quand je puis les prendre à vos portes mêmes, en Égypte ? Cette terre, qui s'étend jusqu'au pays des Éthiopiens et à l'Arabie heureuse, qui confine à l'Inde, qui contient sept millions cinq cent mille habitants[522][212], sans compter la population d'Alexandrie, comme on peut le conjecturer d'après les registres de la capitation, cette terre subit sans honte la domination romaine ; et pourtant, quel merveilleux foyer d'insurrection elle trouverait dans Alexandrie, si peuplée, si riche, si vaste ! Car la longueur de cette ville n'est pas moindre de trente stades, sa largeur de dix[523][213] ; le tribut qu'elle fournit aux Romains surpasse celui que vous payez dans l'année ; outre l'argent, elle envoie à Rome du blé pour quatre mois[524][214], et de toutes parts elle est défendue par des solitudes infranchissables, des mers dépourvues de ports, des fleuves et des marais. Mais rien de tout cela n'a prévalu contre la fortune de Rome : deux légions[525][215], établies dans cette cité, tiennent en bride la profonde Égypte et l'orgueil de race des Macédoniens.

« Quels alliés espérez-vous donc pour cette guerre ? Les tirerez-vous des contrées inhabitables ? car sur la terre habitable, tout est romain, à moins que nos espérances ne se portent au delà de l'Euphrate et que vous ne comptiez obtenir des secours des Adiabéniens, qui sont de votre race[526][216] ; mais ils ne s'engageront pas dans une si grande guerre pour de vains motifs, et s'ils méditaient pareille folie, le Parthe ne le leur permettrait pas ; car il veille à maintenir la trêve conclue avec Rome, et il croirait violer les traités s'il laissait un de ses tributaires marcher contre les Romains.

« Il ne vous reste donc d'autre refuge que la protection de Dieu. Mais ce secours encore, Rome peut y compter, car sans lui, comment un si vaste empire eut-il pu se fonder ? Considérez de plus combien les prescriptions de votre culte sont difficiles à observer dans leur pureté, même si vous luttiez contre des troupes peu redoutables : contraints à transgresser les principes où réside votre principal espoir en l'aide de Dieu, vous le détournerez de vous. Si vous observez le sabbat et refusez ce jour-là tout travail, vous serez facilement vaincus, comme le furent vos ancêtres, quand Pompée pressait le siège, les jours mêmes où les assiégés restaient dans l'inaction[527][217] ; si au contraire, vous violez dans la guerre la loi de vos ancêtres, je ne vois plus alors quel sens aurait la lutte, puisque tout votre souci, c'est de ne rien changer aux institutions de vos pères. Comment donc invoquerez-vous Dieu pour votre défense, si vous manquez volontairement au culte que vous lui devez ?

« Tous ceux qui entreprennent une guerre mettent leur confiance soit dans le secours de Dieu, soit dans celui des hommes ; dés lors, quand suivant toute vraisemblance l'un et l'autre leur manquera, ils vont au-devant d'une ruine certaine. Qu'est-ce donc qui vous empêche de faire périr plutôt de vos propres mains vos enfants et vos femmes et de livrer aux flammes votre magnifique patrie ? Démence, direz-vous : mais du moins vous vous épargnerez ainsi la honte de la défaite. Il est beau, mes amis, il est beau, tandis que la barque est encore au mouillage, de prévoir l'orage futur, afin de ne pas être emporté du port au milieu des tempêtes ; à ceux qui succombent à des désastres imprévus, il reste l'aumône de la pitié : mais courir à une perte manifeste, c'est mériter par surcroît l'opprobre.

« Car n'allez pas penser que la guerre se fera selon des conditions particulières et que les Romains vainqueurs vous traiteront avec douceur ; bien plutôt, pour vous faire servir d'exemple aux autres nations, ils incendieront la ville sainte et détruiront toute votre race. Même les survivants ne trouveront aucun refuge, puisque tous les peuples ont pour maîtres les Romains, ou craignent de les avoir. Au reste, le danger menace non seulement les Juifs d'ici, mais encore ceux qui habitent les villes étrangères, et il n'y a pas au monde un seul peuple qui ne contienne une parcelle du notre[528][218]. Tous ceux-là, si vous faites la guerre, leurs ennemis les égorgeront, et la folie d'une poignée d'hommes remplira toutes les villes du carnage des Juifs. Ce massacre trouverait une excuse ; que si par hasard il ne s'accomplissait pas, pensez quel crime de porter les armes contre des hommes si pleins d'humanité ! Prenez donc pitié, sinon de vos enfants et de vos femmes, du moins de cette capitale et de ces saints parvis. Épargnez le Temple, préservez pour vous-mêmes le sanctuaire avec ses vases sacrés : car les Romains, vainqueurs, n'épargneront plus rien, voyant que leurs ménagements passés ne leur ont valu que l'ingratitude. Pour moi, je prends à témoin les choses saintes que vous possédez, les sacrés messagers de Dieu et notre commune patrie, que je n'ai rien négligé de ce qui pouvait contribuer à votre salut ; quant à vous, si vous décidez comme il faut, vous jouirez avec moi des bienfaits de la paix ; si vous suivez votre colère, vous affronterez sans moi ces suprêmes dangers[529][219] ».

5. Après avoir ainsi parlé, il fondit en larmes, et sa sœur avec lui ; ces pleurs touchèrent sensiblement le peuple. Cependant les Juifs s'écrièrent qu'ils ne faisaient pas la guerre contre les Romains, mais contre Florus, à cause du mal qu'il leur avait causé. Alors le roi Agrippa : « Mais vos actes, dit-il, sont déjà des faits de guerre contre Rome : vous n'avez pas payé le tribut de César, vous avez abattu les portiques de la citadelle Antonia. Si vous voulez écarter de vous le reproche de défection, rétablissez les portiques et payez l'impôt ; car assurément ce n'est pas à Florus qu'appartient la citadelle, ce n'est pas à Florus qu'ira votre tribut ».

XVII

1. Agrippa expulsé de la ville. – 2-3. Prise de Masada. Interruption des sacrifices pour Rome. – 4. Démarches des notables juifs. Agrippa leur envoie des renforts. – 5-6. Lutte entre les insurgés et les partisans de Rome. Arrivée des Sicaires. Prise de la ville haute, incendie des Archives. – 7. Prise de la tour Antonia. Les Romains assiégés dans le palais d’Hérode. – 8. Domination de Manahem. Évacuation du palais. – 9. Meurtre de Manahem. – 10. Capitulation et massacre de la garnison romaine.

1. Le peuple, gagné par ce discours, monta au Temple avec le roi et Bérénice pour commencer à rebâtir les portiques, tandis que les magistrats et les Conseillers, se répartissant parmi les villages, y levaient le tribut. En peu de temps les quarante talents qui manquaient furent réunis. Agrippa avait ainsi écarté pour le moment la menace de guerre ; il revint ensuite à la charge pour engager le peuple à obéir à Florus, en attendant que César lui envoyât un successeur. Pour le coup les Juifs s'exaspérèrent : ils se déchaînèrent en injures contre le roi et lui firent interdire formellement le séjour de la ville ; quelques factieux osèrent même lui jeter des pierres. Le roi, jugeant impossible d'arrêter l'ardeur des révolutionnaires, indigné des outrages qu'il avait reçus, envoya les magistrats et les principaux citoyens à Césarée, auprès de Florus, pour que le gouverneur désignât ceux qui lèveraient le tribut dans le pays[530][220] ; quant à lui, il rentra dans son royaume.

2. A ce moment, quelques-uns des plus ardents promoteurs de la guerre entreprirent une expédition contre une forteresse du nom de Masada[531][221] ; ils l'occupèrent par surprise, égorgèrent la garnison romaine et établirent une garnison juive à la place. En même temps, dans le Temple, Eléazar, fils du grand prêtre Ananias, jeune homme plein d'audace et qui y remplissait alors les fonctions de capitaine[532][222], détermina les prêtres officiants à n'accepter désormais ni offrandes ni sacrifices offerts par un étranger. C'était là déclarer véritablement la guerre aux Romains : car on rejetait tout ensemble les sacrifices offerts au nom des Romains et de César[533][223]. En vain les grands prêtres et les notables les exhortèrent à ne pas négliger le sacrifice traditionnel célébré en l'honneur des empereurs ; les prêtres refusèrent de les entendre, confiant dans leur grand nombre, -d'autant que le concours des révolutionnaires les plus vigoureux leur était assuré, - et surtout dans l'autorité d'Eléazar, capitaine du Temple.

3. Là-dessus, les principaux citoyens se réunirent avec les grands prêtres et les plus notables Pharisiens pour délibérer sur la chose publique, maintenant que le mal paraissait sans remède. Ayant décidé de faire un dernier appel aux factieux, ils convoquèrent le peuple devant la porte d'airain : on nomme ainsi la porte du Temple intérieur tournée vers l'Orient[534][224]. Après avoir exprimé vivement leur indignation contre l'audace de cette révolte et d'une guerre si formidable déchaînée sur la patrie, ils exposèrent l'absurdité des raisons alléguées pour l’interruption du sacrifice : leurs ancêtres avaient orné le Temple surtout aux frais des étrangers, recevant sans cesse les offrandes des nations ; non seulement ils n'avaient interdit les sacrifices à personne, - ce qui eut été la plus grave impiété, - mais ils avaient consacré autour du Temple toutes ces offrandes qu'on y voyait encore conservées intactes depuis tant d'années. Et les voici, eux, au moment où ils provoquent les armes des Romains et les excitent à la guerre, qui apportent une innovation étrange dans le culte et ajoutent au danger la honte de l'impiété pour leur ville, puisque les Juifs seront désormais les seuls chez qui un étranger ne pourra ni sacrifier ni adorer Dieu ! Si quelqu'un s'opposait une pareille loi à l'égard d'un particulier, ils s'indigneraient contre un décret aussi inhumain, et il leur est indifférent que les Romains et César soient mis hors la loi ! Qu'ils redoutent qu'après avoir interdit les sacrifices offerts au nom de Rome, ils ne soient bientôt empêchés d'en célébrer pour eux-mêmes, et que la ville ne soit mise hors la loi de l'empire : sinon, qu'ils se hâtent de rentrer dans la raison, de reprendre les sacrifices, et de réparer leur outrage avant que le bruit n'en parvienne à ceux qu'ils out offensés.

4. Tout en tenant ce langage, ils amenaient des prêtres versés dans la tradition, qui expliquaient que tous leurs ancêtres avaient accepté les sacrifices des étrangers. Cependant aucun des révolutionnaires ne voulut les écouter ; même les ministres du culte, dont la conduite inaugurait les hostilités, ne bougèrent pas. Aussi les principaux citoyens, estimant qu'ils ne pouvaient plus arrêter eux-mêmes la sédition et qu'ils seraient les premières victimes de la vengeance de Rome, ne songèrent plus qu'à écarter d'eux-mêmes tout reproche et envoyèrent des députés, les uns, dirigés par Simon, fils d'Ananias, auprès de Florus, les autres auprès d'Agrippa, parmi lesquels on remarquait Saül, Antipas et Costobaros[535][225], tous membres de la famille royale. Ils adjuraient l'un et l'autre de monter vers la capitale avec des troupes et de briser la révolte avant qu'elle devînt invincible. Ce malheureux incident était une aubaine pour Florus ; désireux d'allumer la guerre, il ne fit aucune réponse aux députés. Quant à Agrippa, également soucieux de ceux qui se révoltaient et de ceux contre qui s’allumait la révolte, désireux de conserver la Judée aux Romains et aux Juifs leur Temple et leur capitale, sachant bien d'ailleurs qu'il n'avait rien à gagner dans ce désordre, il envoya deux mille[536][226] cavaliers pour défendre le peuple : c’étaient des Auranites, des Batanéens, des Trachonites, ayant pour commandant de cavalerie Darius et pour général Philippe, fils de Jacime[537][227],

5. Confiants dans ces forces, les notables, les grands prêtres et tous les citoyens épris de la paix occupent la ville haute ; car les séditieux étaient maîtres de la ville basse et du Temple. On se jetait sans relâche des pierres et des balles de fronde : de part et d'autre les traits volaient ; parfois même des détachements faisaient une sortie et l'on combattait corps à corps. Les insurgés l'emportaient par l'audace, les gens du roi par l'expérience. Le but des Royaux était de s’emparer du Temple et de chasser ceux qui souillaient le sanctuaire ; les factieux groupés autour d'Eléazar cherchaient à conquérir la ville haute outre les points qu'ils occupaient déjà. Pendant sept jours, il se fit un grand carnage des uns et des autres sans qu’aucun cédât la portion de la ville qu'il détenait.

6. Le huitième jour amena la fête dite de la Xyiophorie, où il était d'usage que tous apportassent du bois à l'autel pour que la flamme ne manqua jamais d’aliment : et en effet le feu de l'autel ne s'éteint jamais[538][228]. Les Juifs du Temple exclurent donc leurs adversaires de cette cérémonie : à cette occasion, leur multitude mal armée se grossit d'un grand nombre de sicaires qui s'étaient glissés parmi eux : on appelait ainsi les brigands qui cachaient un poignard dans leur sein - et ils poursuivirent leurs attaques avec plus de hardiesse. Inférieurs en nombre et en audace, les Royaux, refoulés de vive force, évacuèrent la ville haute. Les vainqueurs y firent irruption et livrèrent aux flammes la maison du grand prêtre Ananias et les palais d'Agrippa et de Bérénice[539][229] ; puis ils portèrent le feu dans les Archives publiques, pressés d'anéantir les contrats d'emprunt et d'empêcher le recouvrement des créances, afin de grossir leurs rangs de la foule des débiteurs et de lancer contre les riches les pauvres sûrs de l'impunité. Les gardiens des bureaux des conservateurs s'étant sauvés, ils mirent donc le feu aux bâtiments. Une fois le nerf du corps social ainsi détruit, ils marchèrent contre leurs ennemis ; notables et grands prêtres se sauvèrent en partie dans les égouts ; d'autres gagnèrent avec les soldats du roi le palais royal situé plus haut[540][230] et se hâtèrent d'en fermer les portes : de ce nombre étaient le grand prêtre Ananias, son frère Ezéchias, et ceux qui avaient été envoyés auprès d'Agrippa.

7. Ce jour-là, les séditieux s'arrêtèrent, se contentant de leur victoire et de leurs incendies. Le lendemain, qui était le quinzième jour du mois de Loos[541][231], ils attaquèrent la citadelle Antonia ; après avoir tenu la garnison assiégée pendant deux jours, ils la firent prisonnière, l’égorgèrent et mirent le feu au fort. Ensuite, ils se retournèrent vers le palais, où les gens du roi s'étaient réfugiés : divisés en quatre corps ils firent plusieurs tentatives contre les murailles. Aucun des assiégés n’osa risquer une sortie, à cause du grand nombre des assaillants : répartis sur les mantelets des murs et sur les tours, ils se contentaient de tirer sur les agresseurs, et force brigands tombèrent au pied des murailles. Le combat ne cessait ni jour ni nuit, car les factieux espéraient épuiser les assiégés par la disette et les défenseurs, les assiégeants par la fatigue.

8. Cependant, un certain Manahem, fils de Juda le Galiléen – ce docteur redoutable qui jadis, au temps de Quirinius[542][232], avait fait un crime aux Juifs de reconnaître les Romains pour maîtres alors qu'ils avaient déjà Dieu - emmena ses familiers à Masada, où il força le magasin d'armes du roi Hérode, et équipa les gens de son bourg avec quelques autres brigands ; s’étant ainsi constitué une garde du corps, il rentra comme un roi à Jérusalem, et, devenu le chef de la révolution, dirigea le siège du palais[543][233]. Cependant les assiégeants manquaient de machines et, battus du haut de la muraille, ils ne pouvaient la saper à ciel ouvert. Ils commencèrent donc à distance une mine, l'amenèrent jusqu'à l'une des tours qu'ils étayèrent, puis sortirent après avoir mis le feu aux madriers qui la soutenaient. Quand les étais furent brûlés, la tour s'écroula soudain, mais ils virent apparaître un autre mur construit en arrière d'elle, car les assiégés, prévoyant le stratagème, peut-être même avertis par l'ébranlement de la tour au moment où on la sapait, s'étaient pourvus d'un nouveau rempart. Ce spectacle inattendu frappa de stupeur l'assaillant, qui se croyait déjà victorieux. Cependant les défenseurs députèrent auprès de Manahem et des promoteurs de la sédition, demandant à sortir par capitulation. Les insurgés n’accordèrent cette permission qu’aux soldats du roi et aux indigènes, qui sortirent en conséquence. Les Romains, restés seuls, furent pris de découragement. Ils désespéraient de percer à travers une telle multitude et ils avaient honte de demander une capitulation : d'ailleurs , l’eussent-ils obtenue, quelle confiance méritait-elle ? Ils abandonnèrent donc le camp, trop facile à emporter, et se retirèrent dans les tours royales, qui se nommaient Hippicos, Phasaël et Mariamme[544][234]. Les compagnons de Manahem , se ruant dans les positions que les soldats venaient de quitter, tuèrent tous les retardataires qu’ils purent saisir, pillèrent les bagages et incendièrent le camp. Ces événements eurent lieu le sixième jour du mois de Gorpiéos[545][235].

9. Le lendemain, le grand prêtre Ananias fut pris dans la douve du palais royal, où il se cachait, et tué par les brigands avec son frère Ezéchias. Les factieux investirent les tours et les soumirent à une étroite surveillance pour qu’aucun soldat ne pût s’en échapper. La prise des fortifications et le meurtre du grand prêtre Ananias grisèrent à tel point la férocité de Manahem qu'il crut n'avoir plus de rival pour la conduite des affaires et devint un tyran insupportable. Les partisans d'Eléazar se dressèrent alors contre lui ; ils se répétaient qu'après avoir, pour l'amour de la liberté, levé l’étendard de la rébellion contre les Romains, ils ne devaient pas sacrifier cette même liberté à un bourreau juif et supporter un maître qui, ne fît-il même aucune violence, était pourtant fort au-dessous d'eux : s’il fallait à toute force un chef, mieux valait n'importe lequel que celui-là. Dans ces sentiments, ils se conjurèrent contre lui dans le Temple même : il y était monté plein d'orgueil pour faire ses dévotions, revêtu d'un costume royal, et traînant à sa suite ses zélateurs armés. Lorsqu’Eléazar et ses compagnons s'élancèrent contre lui, et que le reste du peuple, saisissant des pierres, se mit à lapider l’insolent docteur, pensant étouffer toute la révolte par sa mort, Manahem et sa suite résistèrent un moment, puis, se voyant assaillis par toute la multitude, s'enfuirent chacun ou ils purent ; là dessus on massacra ceux qui se laissèrent prendre, on fit la chasse aux fugitifs. Un petit nombre parvinrent à se faufiler jusqu'à Masada, entre autres Eléazar, fils de Jaïr, parent de Manahem, qui plus tard exerça la tyrannie à Masada. Quant à Manahem lui-même, qui s'était réfugié au lieu appelé Ophlas[546][236] et s'y cachait honteusement, on le saisit, on le traîna au grand jour, et, après mille outrages et tortures, on le tua. Ses lieutenants eurent le même sort, ainsi qu'Absalon, le plus fameux suppôt de la tyrannie.

10. Le peuple, je l'ai dit, s'associa à cette exécution, dans l'espoir de voir ainsi s'apaiser l'insurrection tout entière[547][237], mais les conjurés, en tuant Manahem, loin de désirer mettre fin à la guerre, n'avaient voulu que la poursuivie avec plus de liberté. En fait, tandis que le peuple invitait les soldats avec insistance à se relâcher des opérations du siège, ils le pressaient au contraire plus vigoureusement. Enfin, à bout de résistance, les soldats de Metilius - c'était le nom du préfet[548][238] romain - députèrent auprès d'Eléazar, lui demandant seulement d'obtenir par capitulation, la vie sauve, et offrant de livrer leurs armes et tout leur matériel. Les révoltés, saisissant au vol cette requête, envoyèrent aux Romains Gorion, fils de Nicomède[549][239], Ananias, fils de Sadoc, et Judas, fils de Jonathas, pour conclure la convention et échanger les serments. Cela fait, Metilius fit descendre ses soldats. Tant que ceux-ci gardèrent leurs armes, aucun des révoltés ne les attaqua ni ne laissa flairer la trahison. Mais quand les Romains eurent tous déposé, suivant la convention, leurs boucliers et leurs épées, et, désormais sans soupçon, se furent mis en route, les gens d'Eléazar se jetèrent sur eux, les entourèrent et les massacrèrent ; les Romains n’opposèrent ni résistance ni supplication, se bornant à rappeler à grands cris la convention et les serments. Tous périrent ainsi, cruellement égorgés. Le seul Metilius obtint grâce, à force de prières, et parce qu’il promis de se faire Juif, voire se laisser circoncire. C'était là un léger dommage pour les Romains, qui de leur immense armée ne perdirent qu’une poignée d'hommes, mais on y reconnut le prélude de la ruine des Juifs. En voyant la rupture désormais sans remède, la ville souillée par cet horrible forfait qui promettait quelque châtiment divin, à défaut de la vengeance de Rome, on se livra à un deuil public : la ville se remplit de consternation, et il n'y avait pas un modéré qui ne se désolât en songeant qu'il payerait lui-même le crime des factieux. Eh effet, le massacre s'était accompli le jour du sabbat, où la piété fait abstenir les Juifs même des actes les plus innocents.

XVIII

1-2. Massacre des Juifs à Césarée et autres lieux. Représailles des Juifs. – 3-4. Perfidie des Scythopolitains. Mort héroïque de Simon fils de Saül. – 5-6. Autres tueries. Guet-apens de Varus, régent du royaume d’Agrippa. Prise de Cypros et de Machérous. – 7-8. Émeute d’Alexandrie. – 9-11. Entrée en campagne de Cestius Gallus. Prise de Chaboulôn et de Joppé ; occupation de la Galilée.

1. Le même jour et à la même heure[550][240], comme par un décret de la Providence, les habitants de Césarée massacrèrent les Juifs qui vivaient parmi eux : en une heure plus de vingt mille furent égorgés, et Césarée tout entière fut vidée de Juif ; car ceux qui s’enfuyaient furent, par ordre de Florus, saisis et conduits, enchaînés, aux arsenaux maritimes. A la nouvelle du désastre de Césarée, toute la nation entra en fureur : partagés en plusieurs bandes, les Juifs saccagèrent les villages des Syriens et le territoire des cités voisines[551][241], Philadelphie, Hesbon, Gerasa, Poila et Scythopolis. Ils se ruèrent ensuite contre Gadara Hippos et la Gaulanitide, détruisant ou incendiant tout sur leur passage, et s'avancèrent jusqu'à Kedasa, bourgade tyrienne[552][242], Ptolémaïs, Gaba et Césarée. Ni Sébaste, ni Ascalon ne résistèrent à leur élan ; ils brûlèrent ces villes[553][243], puis rasèrent Anthédon et Gaza. Sur le territoire de chacune de ces cités, force villages furent pillés, une quantité prodigieuse d'hommes pris et égorgés.

2. Les Syriens de lotir côté ne tuaient pas moins de Juifs : eux aussi, ils égorgeaient ceux qu'ils prenaient dans les villes, non plus seulement, comme auparavant, par haine, mais pour provenir le péril qui les menaçait eux-mêmes. La Syrie entière fut en proie à un affreux désordre ; toutes les villes étaient divisées en deux camps ; le salut pour les nus était de prévenir les autres. On passait les jours dans le sang, les nuits dans une terreur plus affreuse encore. Se croyait-on débarrassé des Juifs, restaient les judaïsants dont on se méfiait ; on reculait devant l'horreur d'exterminer les éléments équivoques, et pourtant on redoutait ces sang-mêlé autant que des étrangers avérés. Des hommes réputés de longue date pour leur douceur se laissaient entraîner par la cupidité à se défaire de leurs adversaires ; car on pillait impunément les biens des victimes, on transportait chez soi comme d'un champ de bataille les dépouilles des morts, et celui qui gagnait le plus se couvrait de gloire , parce qu’il avait été le plus grand meurtrier. On voyait les villes remplies de cadavres sans sépulture, des vieillards morts étendus avec des enfants, des femmes à qui on avait enlevé même le dernier voile de la pudeur ; toute la province pleine de calamités inouïes ; et, plus terrible encore que les forfaits réels, la menace de l'avenir qui tenait les esprits en suspens.

3. Jusque-là les Juifs n'avaient eu à faire qu'à des étrangers, mais quand ils envahirent le territoire de Scythopolis ils trouvèrent pour ennemis leurs propres coreligionnaires : les Juifs de ce pays se rangèrent, en effet, à côté des Scythopolitains, et, faisant passer la parenté après leur propre sécurité, combattirent en masse contre leurs frères. Cependant leur extrême ardeur parut suspecte : les gens de Scythopolis craignirent que la population juive ne s'emparât de la ville pendant la nuit et n'y semât le carnage pour se faire pardonner par ses frères sa défection. Ils ordonnèrent donc à ces Juifs, s'ils voulaient confirmer leurs sentiments de concorde et montrer leur fidélité à un peuple de race étrangère, de se transporter avec leurs familles dans le bois sacré de la ville. Les Juifs obéirent sans défiance à cette invitation. Pendant deux jours, les Scythopolitains se tinrent en repos, pour mieux endormir leur confiance, mais la troisième nuit, épiant le moment où les uns étaient sans défense, les autres endormis, ils les égorgèrent tous au nombre de plus de treize mille et pillèrent tous leurs biens[554][244].

4. Je ne veux pas omettre ici la triste destinée de Simon, fils d'un certain Saül, assez notable citoyen. Doué d'une force et d'une audace supérieures, il avait abusé de l'une et de l'autre au détriment de ses coreligionnaires. Tous les jours on l'avait vu marcher au combat et tuer un grand nombre des Juifs qui attaquaient Scythopolis ; souvent même, on le voyait à lui seul mettre en fuite toute leur troupe, et supporter tout le poids du combat. Mais il subit le juste châtiment de ses fratricides. Lorsque les Scythopolitains eurent cerné le bois sacré et criblaient les Juifs de leurs traits, Simon mit l'épée à la main puis, au lieu de courir aux ennemis, dont le nombre dépassait toute mesure, il s’écria sur le ton le plus émouvant : « Scythopolitains, je suis justement puni par vous de mes forfaits, moi et ceux qui, en tuant un si grand nombre de leurs frères, vous ont donné des gages de leur fidélité. Eh bien donc ! nous qui éprouvons, comme de juste, la perfidie des étrangers, nous qui avons poussé jusqu’à l'extrême l'impiété envers les nôtres, mourrons comme des maudits de nos propres mains, car il ne sied point que nous périssions sous le bras de nos ennemis. Ce sera à la fois le juste prix de mon crime et l'honneur de ma bravoure : aucun de mes ennemis ne pourra se glorifier de ma mort ni insulter mon cadavre ». A ces mots, il promène sur sa famille un regard de pitié et de colère : il avait là sa femmes, ses enfants, ses vieux parents. D'abord saisissant son père par ses cheveux blancs, il le traverse de son épée ; après lui, il tue sa mère, qui n'offre aucune résistance, puis sa femme et ses enfants, qui tous s'offrent presque à son fer, dans leur hâte de prévenir les ennemis. Lui-même, après avoir tué toute sa famille, il se tint debout en évidence au-dessus des cadavres, étendit sa main droite pour attirer tous les regards, et s'enfonçant dans le corps son épée jusqu'à la garde, la baigna de son sang. Ainsi périt ce jeune homme digne de pitié par la vigueur de son corps et la fermeté de son âme, mais qui expia, comme de raison, son trop de foi dans les étrangers.

5. Après la boucherie de Scythopolis, les autres cités se soulevèrent chacune contre les Juifs de leur territoire. Les habitants d’Ascalon en tuèrent 2,500, ceux de Ptolémaïs 2,000, sans compter ceux qu'ils mirent aux fers. Les Tyriens en égorgèrent bon nombre, mais enchaînèrent et mirent en prison la plupart ; de même Hippos et Gadara se débarrassèrent des fortes tètes, et mirent sous bonne garde les plus craintifs. Les autres villes de Syrie agirent suivant la haine ou la crainte qu'elles ressentaient à l'égard des Juifs. Seules, Antioche, Sidon et Apamée épargnèrent leurs métèques juifs, et ne permirent ni de tuer ni d'emprisonner aucun d'entre eux ; peut-être ces cités très peuplées dédaignaient-elles les soulèvements éventuels des Juifs, mais ce qui les guidait surtout, je pense, c'était leur pitié pour des hommes qui ne manifestaient aucune velléité sérieuse. Quant aux gens de Gerasa, non seulement ils ne maltraitèrent point les Juifs qui restèrent chez eux, mais ils escortèrent jusqu’à leurs frontières ceux qui voulurent émigrer.

6. Même dans le royaume d'Agrippa, on complota contre les Juifs. Le roi s'était rendu de sa personne à Antioche, auprès de Cestius Gallus, laissant pour gouverner ses affaires un de ses amis, nommé Varus[555][245], apparenté au roi Sohémos[556][246]. A ce moment vint de la Batanée[557][247] une ambassade de soixante-dix citoyens, les plus éminents par la naissance et l'intelligence, qui demandaient au roi un corps de troupes afin que, en cas de troubles, ils fussent en force pour réprimer le mouvement. Varus envoya de nuit quelques réguliers du roi qui massacrèrent toute cette députation : il osa accomplir ce forfait sans prendre l'avis d'Agrippa ; poussé par sa cupidité sans bornes il se souilla du sang des gens de sa race, au grand dommage du royaume. Il continua a exercer une tyrannie cruelle jusqu'à ce que Agrippa, informé de sa conduite, mais n'osant pas, à cause de Sohémos, le faire périr, le révoquât de sa régence[558][248]. Vers le même temps les insurgés surprirent la forteresse de Cypros, qui domine Jéricho[559][249], massacrèrent la garnison et démantelèrent la place. Un autre jour la populace juive de Machérous décida la garnison romaine à évacuer cette forteresse et à la lui livrer. Les soldats, craignant d'être réduits de vive force, convinrent de sortir aux termes d'une capitulation et, après avoir reçu des gages, livrèrent le fort, que les gens de Machérous occupèrent et garnirent de troupes.

7. A Alexandrie la discorde n'avait cessé de régner entre la population indigène et les Juifs, depuis le temps où Alexandre le Grand, ayant trouvé chez les Juifs un concours très empressé contre les Égyptiens, leur avait accordé, en récompense de leur aide, le droit d'habiter la ville avec des droits égaux à ceux des Grecs. Ses successeurs leur confirmèrent ce privilège et leur assignèrent même un quartier particulier[560][250], afin qu'ils puissent observer plus sévèrement leur régime en se mêlant moins aux étrangers ; ils les autorisèrent aussi à prendre le titre de Macédoniens. Quand les Romains acquirent l'Égypte, ni le premier César ni aucun de ses successeurs ne permirent qu'on diminuât les honneurs des Juifs d'Alexandrie. Mais ils se battirent continuellement avec les Grecs, et les châtiments nombreux infligés tous les jours par des gouverneurs aux factieux des deux partis ne faisaient qu'exaspérer la sédition. Maintenant que le désordre régnait partout, la lutte redoubla d'ardeur à Alexandrie. Un jour que les Alexandrins tenaient une assemblée au sujet d'une ambassade qu'ils voulaient envoyer à Néron, un grand nombre de Juifs pénétrèrent dans l'amphithéâtre en même temps que les Grecs : leurs adversaires, dès qu’ils les aperçurent, leur jetèrent les noms d'ennemis et d'espions, puis se ruèrent sur eux et en vinrent aux mains. La masse des Juifs prit la fuite et se dispersa, mais les Alexandrins en retinrent trois, qu'ils entraînèrent pour les brûler vifs. Là-dessus tout le peuple juif s'arma à la rescousse : ils lancèrent d'abord des pierres contre les Grecs, ensuite, saisissant des torches, coururent à l'amphithéâtre, menaçant d'y exterminer dans les flammes la population jusqu'au dernier homme. Et ils auraient exécuté leur menace si le préfet[561][251] Tibère Alexandre ne se fût hâté d'arrêter leur fureur. Au début il ne recourut pas aux armes pour ramener l'ordre ; il leur envoya les principaux citoyens, les invitant à se calmer et ne pas exciter contre eux l'armée romaine. Mais les émeutiers accueillirent avec des éclats de rire ses exhortations et chargèrent le préfet d’invectives.

8. Comprenant alors que les révoltés ne s’arrêteraient pas si on ne leur infligeait une sévère leçon, il envoie contre eux les deux légions romaines stationnées dans la ville et leur adjoint deux mille soldats[562][252] arrivés par hasard de Libye pour la perte des Juifs ; il leur permit non seulement de tuer les rebelles, mais encore de piller leurs biens et d'incendier leurs maisons. Les soldats, se ruant sur le quartier « Delta[563][253] » où la population juive était concentrée, exécutèrent ces ordres, non sans effusion de sang : car les Juifs, se massant en ordre serré, mirent au premier rang les mieux armés d'entre eux, et opposèrent une résistance prolongée ; mais quand une fois ils furent enfoncés, les aspects : les uns étaient saisis dans la plaine, les autres refoulés dans leurs maisons, que les Romains brûlèrent après les avoir vidées de leur contenu ; nulle pitié pour les enfants, nul respect pour les vieillards : ils s'attaquaient à tous les âges et tuaient avec une telle rage que tout le quartier fut inondé de sang et cinquante mille cadavres amoncelés : le reste même n'eût pas échappé, s'il n'avait eu recours aux supplications. Tibère Alexandre, pris enfin de pitié, ordonna aux Romains de se retirer. Ceux-ci, rompus à l'obéissance, cessèrent le massacre au premier signal ; mais la populace d’Alexandrie dans l'excès de sa haine était difficile à ramener, et c'est à grand'peine qu'on l'arracha aux cadavres.

9. Telle fut la catastrophe qui fondit sur les Juifs d'Alexandrie. Cestius, voyant que de tous cotés on faisait la guerre aux Juifs, ne voulut pas l'ester inactif pour son compte. Il partit donc d'Antioche, emmenant avec lui la 12e légion au complet et, de chacune des autres, deux mille hommes choisis[564][254] ; en outre, six cohortes d’infanterie et quatre escadrons de cavalerie. Il y adjoignit les contingents des rois : Antiochus[565][255] fournit deux mille cavaliers et trois mille fantassins, tous archers ; Agrippa le même nombre de fantassins et un peu moins de deux mille chevaux ; Sohémos[566][256] quatre mille hommes, dont le tiers était des cavaliers, et la plupart archers. A la tête de ces forces il se dirigea vers Ptolémaïs. Il leva aussi dans les cités un très grand nombre d'auxiliaires, inférieurs aux soldats de métier par l'expérience, mais suppléant par leur ardeur et leur haine des Juifs au défaut de connaissances militaires. Agrippa l'assistait en personne, pour guider l'armée et pourvoir à son ravitaillement. Cestius, prenant une partie des troupes marcha contre Chaboulôn, ville forte de Galilée[567][257], sur la frontière de Ptolémaïs et du territoire juif. Il trouva la localité vide d'hommes - car le peuple avait fui dans les montagnes -, mais pleine de ressources de tout genre, qu'il livra on pillage aux soldats ; quant à la ville, quoiqu'il l'admirait pour sa beauté et qu'elle eut des maisons construites comme celles de Tyr, de Sidon et de Béryte, il l'incendia. Ensuite il parcourut le plat pays, saccageant tout sur son passage et brûlant les villages aux alentours, puis se replia vers Ptolémaïs. Mais tandis que les Syriens et surtout ceux de Béryte étaient encore occupés au pillage, les Juifs, informés du départ de Cestius, reprirent courage et, tombant à l'improviste sur les soldats qu'il avait laissés en arrière, en tuèrent environ deux mille.

10. Cestius, parti de Ptolémaïs, se transporta lui-même à Césarée, mais détacha vers Joppé une partie de sou armée, avec ordre d'y mettre garnison, si on pouvait la surprendre, mais, au cas où les habitants seraient sur leurs gardes, de l'attendre, lui et le reste de ses forces. Cette avant-garde, procédant à marches forcées par terre et par mer, emporta facilement la ville en l'attaquant des deux côtés ; les habitants n'eurent pas le temps de fuir ni, à plus forte raison, de préparer la résistance, et les Romains, faisant irruption dans la place, les tuèrent tous avec leurs familles, puis pillèrent la ville et y mirent le feu ; le nombre des victimes s'éleva à huit mille quatre cents. De la même manière Cestius envoya un gros corps de cavaliers dans la toparchie de la Nabatène, limitrophe de Césarée : ils ravagèrent le territoire, tuèrent une multitude d’habitants, pillèrent leurs biens et brûlèrent leurs villages.

11. En Galilée il détacha Césennius Gallus, légat de la douzième légion, avec des forces qui lui semblaient suffisantes pour réduire cette province. La plus forte ville de Galilée, Sepphoris, reçut Gallus à bras ouverts et, suivant le sage conseil de cette cité, les autres se tinrent en repos. Mais tout ce qu'il y avait de factieux et de brigands s'enfuit vers la montagne la plus centrale de Galilée, située en face de Sepphoris, et qu'on appelle Asamon[568][258]. Gallus conduisit contre eux ses troupes. Les ennemis, tant qu'ils occupèrent des positions dominantes, repoussèrent facilement les attaques des Romains et en tuèrent près de deux cents ; mais quand les Romains les eurent tournés et gagnèrent les hauteurs, ils furent promptement mis en déroute armés à la légère, ils ne pouvaient supporter le choc des légionnaires complètement équipés ou, dans la fuite, échapper aux cavaliers ; seuls quelques-uns réussirent à se cacher dans des lieux accidentés, et il en périt plus de deux mille.

XIX

1. Marche de Cestius sur Jérusalem. – 2-6. Il échoue dans son attaque contre la ville intérieure et le Temple. – 7-9. Retraite désastreuse de Cestius ; combat de Béthoron.

1. Césennius Gallus, ne voyant plus de trace de révolte en Galilée, ramena son corps d'armée à Césarée ; alors Cestius, se remettant en marche avec toutes ses forces, se dirigea sur Antipatris. Apprenant qu'une troupe assez considérable de Juifs s'était rassemblée dans une tour du nom d'Aphékou[569][259], Il envoya un détachement pour les déloger. La crainte dispersa les Juifs avant même qu'on on vint aux mains : le détachement envahit le camp, qu'il trouva évacué, et l'incendia, ainsi que les bourgades des alentours. D'Antipatris, Cestius s'avança jusqu'à Lydda, qu'il trouva vide d'hommes ; car, à cause de la fête des Tabernacles[570][260], tout le peuple était monté à Jérusalem. Il découvrit cependant quelques retardataires, en tua cinquante, incendia la ville, et, poursuivant sa marche, monta par Béthoron, puis vint camper au lieu appelé Gabaô, à cinquante stades de Jérusalem[571][261].

2. Quand les Juifs virent la guerre aux portes de la capitale, ils interrompirent la fête et coururent aux armes : pleins de confiance dans leur nombre, ils s'élancèrent au combat, sans ordre, en poussant des cris, sans même tenir compte du repos du Septième jour, car on était précisément au jour du sabbat, qu’ils observent avec tant de scrupule. Cette même fureur qui éclipsait leur piété leur assura l'avantage dans le combat : ils tombèrent sur les Romains avec une telle impétuosité qu'ils enfoncèrent leurs unités et pénétrèrent au cœur même de l'armée en semant le carnage. Si la cavalerie, faisant un circuit, n'était venue soutenir les parties du corps de bataille qui faiblissaient, avec l'aide des troupes d'infanterie encore intactes, toute l'armée de Cestius eût couru le plus grand danger. Les Romains perdirent cinq cent quinze hommes, dont quatre cents fantassins et le reste cavaliers : la perte des Juifs ne s'éleva qu’à vingt-deux morts. Ceux qui dans leurs rangs montrèrent le plus de bravoure furent Monobazos et Kénédéos, parents de Monobazos roi d'Adiabène[572][262], puis Niger de la Pérée et Silas le Babylonien[573][263], transfuge de l’armée du roi Agrippa. Les Juifs, repoussés de front, se replièrent vers la ville mais sur les derrières de l'armée, Simon, fils de Gioras, tomba sur l'arrière-garde romaine qui montait encore vers Béthoron, en dispersa une bonne partie et enleva nombre de bêtes de somme qu'il emmena à Jérusalem. Pendant que Cestius s’arrêtait trois jours dans ses cantonnements, les Juifs occupèrent les hauteurs et gardèrent les défilés ; il n'était pas douteux qu'ils reviendraient à la charge dès que les Romains se remettraient en route.

3. Alors Agrippa, voyant la situation des Romains menacée par cette innombrable multitude d'ennemis qui occupaient la lisière des montagnes, crut devoir essayer la voix de la raison avec les Juifs : il pensait ou bien les persuader tous de terminer la guerre, ou bien détacher des ennemis ceux qui ne partageraient pas leurs sentiments[574][264]. Il leur envoya donc ses deux familiers que les Juifs connaissaient le plus, Borcéos et Phœbos, chargés de leur promettre, de la part de Cestius, un traité et, de la part des Romains, le pardon assuré de leurs fautes s’ils déposaient les armes et faisaient leur soumission. Les factieux, craignant que l'espoir de l'amnistie ne ramenât tout le peuple à Agrippa, se jetèrent sur ses envoyés pour les faire périr : Phœbos fut tué avant d’avoir ouvert la bouche ; Borcéos, quoique blessé, réussit à s’enfuir ; ceux du peuple qui manifestaient leur mécontentement furent, à coups de pierres et de bâtons, chassés vers la ville.

4. Cestius, comptant tirer parti de ces dissensions de l'ennemi, mena alors toutes ses troupes à l'attaque, battit l'ennemi et le refoula jusqu'à Jérusalem. Il établit son camp dans l’endroit appelé Scopos[575][265], distant de sept stades de la capitale. Pendant trois jours il suspendit toute attaque, espérant peut-être que les défenseurs lui livreraient la ville, mais il lança dans les villages des alentours de nombreux fourrageurs pour ramasser du blé. Le quatrième jour, qui était le 30 du mois Hyperbérétéos, il rangea son armée en bataille et la conduisit à l'assaut. Le peuple était paralysé par les factieux, ceux-ci, stupéfaits à la vue du bel ordre des Romains, évacuèrent les parties extérieures de la ville pour se concentrer dans les quartiers intérieurs et dans le Temple. Cestius, avançant toujours, brûla le quartier de Bézétha, la « ville neuve[576][266] », et le lieu dit « marché aux poutres » ; ensuite, obliquant vers la ville haute, il campa en face du palais royal. S’il avait osé à cette heure, diriger une attaque de vive force contre les remparts, il aurait occupé la ville et terminé la guerre ; mais le préfet de son camp[577][267], Turranius Priscus, et la plupart des commandants de cavalerie, corrompus à prix d'argent par Florus[578][268], le détournèrent de cette tentative. Telle fut la cause pourquoi la guerre se prolongea si longtemps et accabla les Juifs de calamités sans remède.

5. Sur ces entrefaites, un groupe nombreux de notables citoyens, cédant aux conseils d’Ananos, fils de Jonathas[579][269], appelèrent Cestius pour lui ouvrir les portes. Mais le général romain, à la fois dédaigneux par colère et peu confiant, tarda si longtemps que les factieux, avertis de la trahison, jetèrent du haut des murs Ananos et ses compagnons et les chassèrent dans leurs maisons à coups de pierres : eux-mêmes, répartis sur les tours, tiraient sur ceux qui tentaient l'escalade des remparts. Pendant cinq jours les Romains multiplièrent de tous les côtés leurs attaques sans aucun résultat ; le sixième jour, Cestius, prenant avec lui un gros corps de soldats d'élite et les archers, dirigea une tentative contre le flanc nord du Temple. Les Juifs postés en haut des portiques résistèrent à l'attaque et repoussèrent plusieurs fois l’assaut ; mais enfin, accablés sous une nuée de traits ils durent se replier. Alors, les premiers rangs des troupes romaines appuyèrent leurs boucliers contre les remparts ; ceux qui venaient derrière placèrent les leurs en contre-bas de cette première ligne de boucliers, et ainsi de suite, formant ce qu'on appelle la tortue ; contre ce toit de cuivre, les traits lancés glissaient sans effet, et les soldats, à l'abri, pouvaient, sans éprouver aucun dommage, saper le pied des remparts et préparer l'incendie de la porte du Temple.

6. Une frayeur terrible saisit alors les séditieux ; déjà beaucoup s'enfuyaient de la ville, dont ils croyaient la prise imminente. Le peuple[580][270], de son côté, sentit renaître sa confiance, et, à mesure que les scélérats faiblissaient, il s'avançait vers les portes pour les ouvrir et accueillir Cestius comme son bienfaiteur. Si ce dernier eût persévéré un peu plus dans le siège, il n'eût pas tardé à prendre la ville ; mais Dieu, je pense, s'était, à cause des méchants, déjà détourné même de son sanctuaire et empêcha la guerre de se terminer ce jour-là.

7. Cestius donc, ne pénétrant ni le désespoir des assiégés ni les vrais sentiments du peuple, rappela soudainement ses troupes, renonça à ses espérances, sans avoir souffert aucun échec, et, contre toute attente, s'éloigna de la ville. Sa retraite inattendue rendit courage aux brigands, qui assaillirent son arrière-garde et tuèrent un grand nombre de cavaliers et de fantassins. Cestius passa cette nuit dans son camp du Scopos ; le lendemain, en continuant sa retraite, il ne fit qu'encourager encore les ennemis ; ceux-ci, s'attachant aux derniers rangs de l'armée, les décimaient, et, se répandant des deux côtés de la route, tiraient sur les flancs de la colonne. Les soldats de l'arrière-garde n'osaient faire volte-face contre ceux qui les blessaient par derrière, croyant avoir sur les talons une innombrable multitude ; ils ne se sentaient pas non plus la force de chasser ceux qui menaçaient leurs flancs : lourdement chargés, ils craignaient de rompre leur ordonnance, tandis qu'ils voyaient les Juifs alertes et prompts aux incursions ; ils éprouvèrent donc de grandes pertes sans riposter à leurs adversaires. Tout le long de la route on voyait des hommes frappés, arrachés de leurs rangs et tombant à terre. Après avoir perdu beaucoup de monde, et dans le nombre Priscus, légat de la 6e légion[581][271], le tribun Longinus, Æmilius Jucundus, commandant d’une aile de cavalerie[582][272], l'armée atteignit à grand'peine son ancien camp de Gabaô, abandonnant la plus grande partie de ses bagages. Cestius y resta deux jours, incertain de ce qu'il devait faire ; le troisième, voyant que le nombre des ennemis ne cessait d'augmenter et que les hauteurs environnantes foisonnaient de Juifs, il comprit que ses retards n'avaient fait que lui nuire et qu'un plus long arrêt ne pouvait que grossir les forces ennemies.

8. Pour s'échapper plus vite il ordonna de retrancher tout ce qui embarrassait la marche de l'armée. On tua donc les mulets, les ânes, toutes les bêtes de somme sauf celles qui portaient les armes de jet et les machines, qu'on garda pour leur utilité et par crainte que les Juifs, en les prenant, ne les tournassent contre les Romains. Cela fait, Cestius se remit en marche vers Béthoron. Tant qu'on resta en terrain découvert, les attaques des Juifs furent rares, mais dés que les troupes, resserrées dans les défilés, eurent commencé la descente[583][273], une partie des ennemis, prenant les devants, leur barra la sortie ; d'autres refoulaient l'arrière-garde dans le ravin, pendant que le gros de leurs forces, posté sur le col de la route, couvrait de traits le corps de bataille. Si les fantassins eux-mêmes étaient en peine de se défendre, les cavaliers couraient un danger plus pressant encore ils ne pouvaient, sous les projectiles, tenir la route en bon ordre, et le terrain ne permettait pas de charger : de côté et d'autre, c'étaient des précipices et des ravins où ils glissaient et périssaient ; point d'espace pour la fuite, aucun moyen de défense : réduits à l'impuissance, les hommes s'abandonnaient aux gémissements, aux lamentations du désespoir ; l'écho leur renvoyait les clameurs des Juifs, des cris de joie et de fureur. Peu s'en fallut que toute l'armée de Cestius ne fût capturée ; seule la nuit survenant permit aux Romains de se réfugier à Béthoron[584][274] ; les Juifs occupèrent tous les points environnants et guettèrent la sortie du défilé.

9. Cestius, désespérant de forcer ouvertement le passage, songea à s'enfuir à la dérobée. Il choisit les soldats les plus braves, au nombre d'environ quatre cents, les posta sur les terrasses des maisons et leur ordonna de pousser les cris des sentinelles, quand elles sont de garde dans les camps, pour faire croire aux Juifs que toute l'armée était demeurée en cet endroit ; lui-même, emmenant le reste des troupes, s'avança, sans bruit, l'espace de trente stades. A l'aurore, les Juifs voyant le campement abandonné, se jetèrent sur les quatre cents qui les avaient trompés et les dépêchèrent rapidement à coups de javelots, puis ils se lancèrent à la poursuite de Cestius. Celui-ci avait pris, pendant la nuit, une avance assez considérable ; le jour venu, il accéléra encore sa fuite au point que les soldats, dans leur stupeur et leur crainte, abandonnaient les hélépoles, les catapultes, et la plupart des autres machines ; les Juifs s'en emparèrent pour les tourner plus tard contre ceux qui les avaient laissées. Ils poursuivirent l'armée romaine jusqu'à Antipatris. De là, n'ayant pu l'atteindre, ils revinrent sur leurs pas ; ils emportèrent les machines, dépouillèrent les morts, réunirent le butin semé sur la route et retournèrent vers la capitale avec des chants de triomphe. Ils avaient eux-mêmes subi des pertes insignifiantes, mais ils avaient tué aux Romains et à leurs alliés cinq mille trois cents fantassins et quatre cent quatre-vingts cavaliers. Ces événements se passèrent le huitième jour du mois de Dios[585][275], la douzième année du principat de Néron.

XX

1. Évasions de Jérusalem. Cestius envoie son rapport à Néron. – 2. Massacre des Juifs de Damas. – 3-4. Désignation des généraux par les insurgés. – 5-8. Josèphe organise la défense en Galilée.

1. Après le désastre de Cestius, beaucoup de Juifs de distinction s'échappèrent de la ville comme d'un navire en train de sombrer. Les frères Costobaros et Saül, accompagnés de Philippe, fils de Jacime, préfet de l'armée du roi Agrippa[586][276], s'enfuirent de Jérusalem et se rendirent auprès de Cestius. Nous dirons plus tard[587][277] comment Antipas, qui avait été assiégé avec eux dans le palais royal, dédaigna de fuir et fut tué par les révoltés. Cestius envoya Saül et ses compagnons, sur leur demande, en Achaïe auprès de Néron pour exposer au prince l'extrémité où ils étaient réduits et rejeter sur Florus la responsabilité de la guerre ; Cestius espérait ainsi diminuer son propre péril en détournant la colère de Néron sur ce dernier.

2. Sur ces entrefaites, les gens de Damas, en apprenant la défaite des Romains, s'empressèrent de tuer les Juifs qui habitaient chez eux. Comme ils les avaient déjà depuis longtemps enfermés dans le gymnase, à cause des soupçons qu’ils leur inspiraient ; ils pensèrent que l'entreprise n'offrirait aucune difficulté ; ils craignaient seulement leurs propres femmes, qui toutes, à peu d'exceptions près, étaient gagnées à la religion juive aussi, tout leur souci fut-il de tenir secret leur dessein. Bref, ils se jetèrent sur les Juifs entassés dans un étroit espace et désarmés, et en une heure de temps les égorgèrent tous, impunément, au nombre de dix mille cinq cents.

3. Quand les rebelles qui avaient poursuivi Cestius furent de retour à Jérusalem, ils gagnèrent à leur cause les derniers partisans des Romains, par la force ou la persuasion puis ils s'assemblèrent au Temple et désignèrent un plus grand nombre de généraux pour la conduite de la guerre. Joseph, fils de Gorion, et le grand-prêtre Anan[588][278] furent élus dictateurs de la ville, avec la mission principale d'exhausser les remparts. Quant à Eléazar, fils de Simon, quoiqu'il se fût approprié le butin des Romains, l'argent pris à Cestius et une grande partie du trésor public, ils ne voulurent cependant pas alors lui remettre les affaires, parce qu'ils devinaient son naturel tyrannique et que les zélateurs soumis à ses ordres se conduisaient comme des satellites. Mais il ne se passa pas longtemps avant que la pénurie d'argent et les promesses décevantes d'Eléazar décidassent le peuple à lui abandonner le commandement suprême.

4. D'autres gouverneurs furent choisis pour l'Idumée, savoir Jésus, fils de Sapphas, un des grands-prêtres, et Eléazar, fils du grand-prêtre Ananias[589][279]. Celui qui jusqu'alors avait gouverné l'Idumée, Niger, dit le Péraïte parce qu'il était originaire de la Pérée au delà du Jourdain, reçut l'ordre de se subordonner aux nouveaux gouverneurs. On ne négligea pas non plus le reste du pays ; on envoya comme gouverneurs à Jéricho Joseph, fils de Simon : dans la Pérée Manassès, et dans la toparchie de Thamna[590][280] Jean l'Essénien : ce dernier se vit assigner en outre Lydda, Joppé et Emmaüs. Jean, fils d'Ananias, fut désigné comme gouverneur des districts de Gophna et d'Acrabatène ; Josèphe, fils de Matthias[591][281], eut les deux Galilées auxquelles on ajouta Gamala, la plus forte ville de ces parages[592][282].

5. Chacun de ces généraux s'acquitta de sa mission suivant son zèle et son intelligence. Quant à Josèphe, dès qu'il arriva en Galilée, il rechercha tout d'abord l'affection des habitants du pays, sachant qu'il y trouverait de grands avantages, quelque insuccès qu'il éprouvât par ailleurs. Il comprit qu'il se concilierait les puissants en les faisant participer à sa propre autorité, et le peuple entier, s'il lui commandait de préférence par l'intermédiaire d'hommes du pays, auxquels on était habitué. Il choisit donc dans la nation tout entière soixante-dix anciens des plus sages qu'il institua comme magistrats de toute la Galilée[593][283], et désigna dans chaque ville sept anciens : ceux-ci jugeaient les menus procès ; quant aux affaires importantes et aux causes capitales, il ordonna de les déférer à lui-même et aux Septante.

6. Ayant ainsi établi les principes destinés à régir les rapports des citoyens entre eux, il s'occupa de leur sécurité extérieure. Prévoyant que la Galilée aurait à subir le premier assaut des Romains, il fortifia les places les mieux situées : Jotapata, Bersabé, Selamim, Kaphareccho, Japha, Ségoph, le mont Itabyrion, Tarichées, Tibériade, puis encore les cavernes de la basse Galilée près dii lac Gennesareth et, dans la haute Galilée, la Roche dite Acchabarôn, Seph, Jamnith et Mérôth. Il fortifia encore dans la Gaulanitide Séleucie, Sogané, Gamala[594][284] ; seuls, les habitants de Sepphoris eurent l'autorisation de construire un mur pour leur propre compte, parce qu'il les voyait riches et pleins de zèle pour la guerre, même sans ses ordres[595][285]. Semblablement Jean, fils de Lévi, fortifia Gischala à ses frais sur l'invitation de Josèphe[596][286] ; celui-ci présida lui-même tous les autres travaux de fortification, en payant de sa personne et de ses avis. Il leva aussi en Galilée une armée de plus de cent mille jeunes gens qu'il équipa tous avec de vieilles armes rassemblées de tous côtés

7. Il comprenait que les Romains devaient leur force invincible surtout à la discipline et à l'exercice ; s'il fallut renoncer à pourvoir ses troupes d'une instruction que l'usage seul fait acquérir, il tâcha du moins d'assurer la discipline qui résulte de cadres nombreux[597][287], en divisant son armée à la romaine et en lui donnant beaucoup de chefs. Il établit donc des différences entre les soldats, leur donna pour chefs des décurions, des centurions, puis des tribuns, et au dessus de ceux-ci des légats, avec un commandement plus étendu. Il leur enseigna la transmission des signaux, les appels de trompettes pour la charge ou la retraite, les attaques par les ailes et les manœuvres d'enveloppement, comment la portion victorieuse doit secourir celle qui est ébranlée, comment une troupe vivement pressée doit serrer les rangs. Il prescrivait tout ce qui contribue à entretenir l'endurance des âmes ou des corps ; mais surtout il exerçait ses hommes à la guerre en leur expliquant dans le détail la bonne ordonnance romaine, en leur répétant qu'ils auraient à lutter contre des hommes qui, par leur vigueur et leur constance, étaient devenus, ou peu s'en faut, les maîtres du monde entier. « J'éprouverai, ajouta-t-il, même avant le combat, votre discipline militaire en constatant si vous vous abstenez de vos iniquités habituelles, du brigandage, du pillage, de la rapine, si vous cessez de tromper vos concitoyens et de regarder comme un profit le dommage subi par vos plus intimes amis. Les armées les plus fortes à la guerre sont celles où tous les combattants ont la conscience pure ceux qui emportent de leurs foyers un cœur pervers auront à combattre non seulement leurs adversaires, mais encore Dieu lui-même ».

8. Tels étaient les conseils qu'il donnait sans cesse. Il avait rassemblé et tenait toute prête au combat une armée de soixante mille fantassins[598][288] et de trois cent cinquante[599][289] cavaliers, en outre quatre mille cinq cents mercenaires où il mettait principalement sa confiance, et six cents gardes du corps, soldats d'élite groupés autour de sa personne. Les villes nourrissaient facilement ces troupes, sauf les mercenaires : chacune n'envoyait à l'armée que la moitié de la levée, gardant le reste pour leur procurer des subsistances ; de cette façon les uns étaient affectés au service des armes, les autres au labour, et, en échange du blé qu'envoyaient leurs frères, les soldats armés leur assuraient la sécurité.

XXI

1-2. Intrigues et déprédations de Jean de Gischala. – 3-5. Affaire de Dabarittha ; émeute de Tarichées. – 6. Guet-apens de Tibériade. – 7. Josèphe disperse l’armée de Jean et se débarrasse des commissaires du Sanhédrin. – 8-10. Révolte, soumission et pillage de Tibériade.

1. Tandis que Josèphe gouvernait ainsi la Galilée, il vit se dresser contre lui un homme de Gischala, nommé Jean, fils de Lévi, le plus artificieux et le plus scélérat de tous ceux que leur perfidie a illustrés. Pauvre à ses débuts, le dénuement avait longtemps entravé sa méchanceté : toujours prêt au mensonge, habile à donner crédit à ses inventions, il se faisait un mérite de la fourberie et en usait contre ses amis les plus intimes. Il affectait l'humanité, mais la cupidité le rendait le plus sanguinaire des hommes. Toujours plein de vastes désirs, son ambition prit racine dans les plus basses coquineries. Ce fut d’abord un brigand opérant isolément ; il trouva ensuite, pour renforcer son audace, quelques complices, dont le nombre grossit avec ses succès. Il eut d'ailleurs soin de ne jamais s’adjoindre d'associés débiles, mais des gaillards vigoureux, de caractère ferme, exercés aux travaux de la guerre. Il finit par former une bande de quatre cents compagnons, la plupart évadés de la campagne de Tyr et des bourgades de ce territoire[600][290]. Avec eux il rançonnait toute la Galilée et exploitait un peuple que tenait en suspens l'attente de la guerre prochaine.

2. Il aspirait déjà au commandement et à de plus hautes destinées, mais le manque d'argent l'arrêtait. Comme Josèphe prenait plaisir à son caractère entreprenant, Jean le persuada d'abord de lui confier la reconstruction des murs de sa ville natale, affaire où il réalisa de gros bénéfices aux dépens des riches citoyens[601][291]. Ensuite il imagina une comédie raffinée : sous prétexte que tous les Juifs de Syrie répugnaient à faire usage de l'huile qui ne leur était pas fournie par leurs coreligionnaires, il obtint le privilège de leur en livrer à la frontière. Il achetait donc quatre amphores d'huile pour un statère tyrien, qui vaut quatre drachmes attiques, et revendait la demi-amphore pour la même somme. Comme la Galilée produit beaucoup d'huile et que la récolte avait été excellente, Jean, ayant le monopole d'en vendre de grandes quantités à des populations qui en manquaient, fit des profits immenses et il en usa aussitôt contre celui qui les lui avait procurés[602][292]. Comptant que, s'il réussissait à écarter Josèphe, il obtiendrait lui-même le gouvernement de la Galilée, il ordonna aux brigands de sa bande de renchérir d'audace dans leurs incursions ; à la faveur de l'anarchie ainsi produite dans la contrée, il espérait de deux choses l'un : ou le gouverneur accourrait à la rescousse - alors il le tuerait bien dans quelque embuscade ; ou il laisserait faire les brigands - alors il calomnierait Josèphe auprès de ses concitoyens. Enfin, il faisait répandre depuis longtemps le bruit que Josèphe trahissait la cause nationale en faveur des Romains : bref, il multipliait les machinations de tout genre pour le perdre.

3[603][293]. Sur ces entrefaites, quelques jeunes gens du bourg de Dabarittha[604][294], qui faisaient partie des postes établis dans la grande plaine, tendirent une embuscade à Ptolémée[605][295], intendant d'Agrippa et de Bérénice : ils lui enlevèrent tout le convoi qu'il menait avec lui et qui comprenait beaucoup de riches vêtements, quantités de coupes d'argent et 600 statères d'or. Comme ils ne pouvaient disposer en secret d'un pareil butin ils portèrent le tout à Josèphe, alors à Tarichées. Celui-ci blâma l'acte de violence commis envers les gens du roi et déposa tous ces objets chez Annéos[606][296], le citoyen le plus considérable de Tarichées, dans l'intention de les renvoyer à leurs légitimes propriétaires quand l'occasion se présenterait. Cette conduite lui attira les plus grands dangers. Les pillards, mécontents de n'avoir obtenu aucune part du butin, et devinant la pensée de Josèphe, qui allait livrer aux princes le fruit de leur exploit, parcoururent nuitamment leurs villages et dénoncèrent à tous Josèphe comme traître ; ils remplirent aussi de tumulte les villes voisines, en sorte qu'à l'aurore cent mille hommes en armes s'attroupèrent contre lui. La multitude assemblée dans l'hippodrome de Tarichées poussait des cris de fureur : les uns voulaient lapider, les autres brûler vif le traître ; Jean excitait la populace[607][297], et avec lui Jésus, fils de Sapphias, alors premier magistrat de Tibériade. Les amis et les gardes de Josèphe, déconcertés par cet assaut de la multitude, s'enfuirent tous à l'exception de quatre[608][298] ; Josèphe, qui était encore couché, fut réveillé au moment où déjà l'on approchait les torches. Ses quatre fidèles le pressaient de fuir[609][299] ; mais lui, sans se laisser émouvoir par l'abandon général ni par le nombre des assaillants, se précipita dehors ; après avoir déchiré ses vêtements et répandu des cendres sur sa tête, il croisa ses mains derrière son dos et se fit attacher son épée à son cou. A cette vue, ses familiers et surtout les habitants de Tarichées furent saisis de pitié, mais les gens de la campagne et ceux du voisinage que gênait sa présence l'invectivaient, le sommaient de leur apporter incontinent l’argent du public et de confesser le prix de sa trahison : car ils jugeaient d'après sa contenance qu'il ne nierait aucun des crimes dont on le soupçonnait et qu'il n'avait organisé tout cet appareil de pitié que pour s'assurer le pardon. Tout au contraire, cette humble attitude n'était de sa part qu'un stratagème : s'ingéniant à diviser ceux qui se déchaînaient contre lui, il demanda la parole comme s'il allait avouer tous les crimes qui les échauffaient tant[610][300], et, quand il l'eut obtenue : « Ces trésors, dit-il, ma pensée n'était ni de les envoyer à Agrippa, ni de me les approprier moi-même; loin de moi d'avoir pour ami celui qui est votre adversaire, ou de regarder comme un gain ce qui préjudicie à l'intérêt commun. Mais comme je voyais, citoyens de Tarichées, que votre ville avait grand besoin d'être mise en état de défense et qu'elle manquait d'argent pour la construction de ses remparts, comme d'ailleurs je craignais que le peuple de Tibériade et les autres cités ne cherchassent à mettre la main sur ce butin, j'avais décidé de garder en cachette cet argent pour m'en servir à reconstruire votre muraille. Si vous n'êtes pas de cet avis, je vais faire apporter devant vous les trésors qu'on m'a confiés et les abandonner au pillage de tous ; si, au contraire, vous jugez que mon projet était bon, ne punissez pas votre bienfaiteur[611][301] ».

4. A ces mots les habitants de Tarichées l'acclamèrent, mais ceux de Tibériade et le reste l'accablèrent d'injures et de menaces. Puis les uns et les autres, laissant Josèphe, se prirent de querelle entre eux. Dès lors, confiant dans ceux qu'il s'était déjà conciliés - le nombre des citoyens de Tarichées allait jusqu'à quarante mille, - il s'adressa plus hardiment à toute la multitude. Il critiqua vivement leur précipitation, promit de fortifier Tarichées avec l'argent disponible, et cependant de mettre aussi en état de défense les autres villes l'argent ne manquera pas, s'ils combattent, d'accord avec lui, ceux de qui l'on peut en tirer, au lieu de se laisser exciter contre celui qui le procure.

5. Là-dessus, la majeure partie de la foule trompée s'éloigna, quoique grondant encore, mais deux mille[612][302] hommes armés se disposèrent à attaquer Josèphe. Il réussit à les prévenir et à se sauver dans son logis, qu'ils entourèrent avec des menaces. Alors Josèphe employa contre eux une nouvelle ruse. Il monta sur le toit, calma de la main leur tumulte et demanda à savoir l'objet de leurs réclamations. La confusion de leurs clameurs, dit-il, l'empêche de les entendre ; il fera tout ce qu'ils voudront s'ils envoient dans la maison une délégation pour s'entretenir tranquillement avec lui. En entendant ces paroles, les notables entrèrent dans la maison avec les magistrats[613][303]. Là il les entraîna dans la partie la plus reculée de son logis, ferma la porte d'entrée et les fit tous fouetter de verges jusqu'à mettre à nu leurs entrailles. Pendant ce temps, la foule restait massée autour de l'habitation trouvant que les délégués plaidaient bien longuement leur cause. Tout à coup Josèphe fit ouvrir les battants de la porte, et l'on vit revenir ces hommes tout sanglants, spectacle qui inspira une telle terreur à la foule menaçante qu'elle jeta ses armes et se débanda.

6[614][304]. Ces événements redoublèrent la haine de Jean, et il prépara contre Josèphe un nouveau guet-apens. Prétextant une maladie, il écrivit à Josèphe pour le supplier de l'autoriser à prendre les eaux chaudes de Tibériade. Josèphe, ne soupçonnant pas la perfidie, manda à ses lieutenants dans cette ville de donner à Jean l'hospitalité et de pourvoir à ses besoins. Celui-ci, après avoir joui de ces bous traitements pendant deux jours, exécuta son dessein : il corrompit les citoyens par des mensonges ou de l'argent et chercha à les détacher de Josèphe. Silas, que Josèphe avait préposé à la garde de la ville, informé de ces menées, s'empressa d'écrire à son chef tout le détail du complot. Josèphe, dès qu'il eut reçu la lettre[615][305], se mit en route, et, après une rapide marche de nuit, arriva dès l'aurore à Tibériade. La masse des citoyens vint à sa rencontre : quant à Jean, bien que l'arrivée inopinée de Josèphe lui inspirât quelque inquiétude, il lui envoya un de ses familiers, se prétendant malade, alité et empêché ainsi de lui rendre ses devoirs[616][306]. Puis. pendant que Josèphe assemblait dans le stade les habitants de Tibériade et commençait à discourir au sujet des nouvelles qu'il avait reçues, Jean envoya secrètement des soldats avec l'ordre de le tuer. Mais le peuple, en les voyant dégainer leurs épées, poussa une clameur ; à ces cris, Josèphe se retourne : il voit le fer menacer déjà sa gorge, saute sur le rivage - car il était monté, pour haranguer le peuple, sur un tertre haut de six coudées - et, s'élançant avec deux de ses gardes[617][307] sur nue barque mouillée tout proche, il gagne le milieu du lac.

7. Cependant ses soldats, saisissant rapidement leurs armes, coururent contre les conjurés. Alors Josèphe, craignant de soulever une guerre civile et de perdre la ville par la faute de quelques envieux, envoya dire à ses hommes de se borner à veiller à leur propre sûreté, de ne tuer personne, de ne rechercher aucun coupable[618][308]. Ils se conformèrent à ses ordres et se tinrent en repos, mais les habitants des alentours, ayant appris le guet-apens et le nom du conspirateur, s'ameutèrent contre Jean, qui se hâta de regagner Gischala, sa patrie. Les Galiléens accoururent se ranger auprès de Josèphe, ville par ville ; de nombreux milliers de soldats, armés de toutes pièces, protestaient qu'ils étaient là pour punir Jean, l'ennemi public ; qu'ils brûleraient avec lui sa ville natale qui lui avait donné asile. Josèphe les remercia de leur sympathie, mais contint leur élan, préférant vaincre ses ennemis par la raison plutôt que de les tuer. Il se contenta donc de faire dresser la liste nominative des Juifs des diverses villes qui avaient suivi Jean dans sa défection - leurs concitoyens mirent le plus grand zèle à les lui dénoncer - puis fit proclamer par le héraut que tous ceux qui dans les cinq jours[619][309] n'auraient pas quitté Jean verraient piller leurs biens et brûler leurs maisons avec leurs familles. Par ce moyen il obtint aussitôt la défection de trois mille[620][310] hommes qui vinrent jeter leurs armes à ses pieds ; avec le reste, environ deux mille Tyriens[621][311] fugitifs, Jean, renonçant aux hostilités ouvertes, revint à des complots plus dissimulés[622][312].

Il envoya donc secrètement[623][313] des émissaires à Jérusalem pour dénoncer Josèphe, alléguant les grandes forces que celui-ci avait réunies, et prétendant qu’il ne tarderait pas à venir s'établir tyran de la capitale, si on ne le prévenant. Le peuple, qui prévoyait ces calomnies, n'y attacha pas d'importance ; il en fut autrement des principaux citoyens et de quelques magistrats : animés par l'envie, ils envoyèrent sous main à Jean les sommes nécessaires pour lever des mercenaires et faire la guerre à Josèphe. Ils décrétèrent aussi entre eux de le révoquer de ses fonctions de gouverneur. Cependant, comme ils ne pensaient pas qu'un décret suffirait, ils envoyèrent deux mille cinq cents hommes armés[624][314] avec quatre personnages de marque : Jozar[625][315] fils de Nomicos, Ananias fils de Sadoc, Simon et Judas, fils de Jonathas[626][316], tous beaux parleurs ; ils étaient chargés de détourner de Josèphe la faveur du peuple ; si le gouverneur se présentait spontanément, ils avaient ordre de lui laisser rendre ses comptes ; s’il voulait se maintenir de force, de le traiter comme un ennemi public. Les amis de Josèphe lui mandèrent que des troupes marchaient vers la Galilée, mais ils ne purent lui en indiquer les motifs, car ses adversaires avaient délibéré à huis clos. Aussi, comme il n’avait pu se mettre sur ses gardes, quatre villes firent cause commune avec ses ennemis, dés qu’ils apparurent : Sepphoris, Gabara, Gischala et Tibériade. Cependant, même ces villes[627][317], il les ramena promptement, sans recourir aux armes ; puis, par ses habiles manœuvres, il mit la main sur les quatre commissaires et sur leurs principaux soldats et les renvoya à Jérusalem. Le peuple s’irrita fortement contre eux, et les aurait massacrés, eux et leurs mandants. s'ils ne s'étaient hâtés de prendre la fuite.

8[628][318]. Jean, dans sa crainte de Josèphe, se tint désormais enfermé dans l'enceinte des murs de Gischala. Peu de jours après, Tibériade fit de nouveau défection. Cette fois, ce fut le roi Agrippa que les habitants appelaient. Il ne se présenta pas à la date convenue, mais ce jour là précisément un petit détachement de cavaliers romains se montra ; sur quoi les bourgeois bannirent Josèphe par la voix du héraut. La nouvelle de cette défection parvint aussitôt à Josèphe dans Tarichées ; comme il venait d'envoyez tous ses soldats pour fourrager[629][319], il ne voulut ni partir seul contre les révoltés, ni rester les bras croisés, de peur que les gens du roi, profitant de son retard, n'occupassent la ville ; car même le lendemain il ne pouvait agir, à cause de l’obstacle u sabbat. Il imagina donc de venir à bout des révoltés par la ruse. A cet effet, ayant fait fermez. les portes de Tarichées pour empêcher que son projet ne s'éventât, il rassembla toutes les embarcations qu'on découvrit sur le lac - il s'en trouva deux cent trente[630][320], chacune montée par quatre matelots seulement - et fila avec cette escadre vers Tibériade. Restant assez loin de la ville pour que les habitants eussent peine à reconnaître le vide des bâtiments, il laissa ceux-ci flotter au large et, seul avec sept gardes de corps armés, il s’avança à la vue de tous. En l’apercevant du haut des remparts, d'où ils l'insultaient encore, ses adversaires furent saisis d'effroi et s’imaginèrent que toutes les barques étaient remplies de soldats bien armés : ils jetèrent leurs armes et, agitant des rameaux de suppliants, le conjurèrent d'épargner la ville.

9. Josèphe leur lança force menaces et reproches : « pourquoi, ayant d'abord soulevé la guerre contre Rome, consumaient-ils leur énergie en luttes intestines ? n’était-ce pas combler les vœux de leurs ennemis ? quelle folie ensuite de s'acharner à détruire l’agent de leur sécurité ! quelle imprudence de fermer leur cité à celui qui en a élevé les murs ! » Cependant il se déclare prêt à recevoir des députés qui présenteront leur défense et lui garantiront l'obéissance de la ville. Aussitôt, dix citoyens, les plus qualifiés de Tibériade, descendirent : il les emmena assez loin sur un des bâtiments, puis il invita cinquante autres membres du Conseil, les plus notables, à s'avancer pour lui donner, eux aussi, leur parole. De prétexte en prétexte, il se fit amener tous les notables les uns après les autres, censément pour conclure un accord. Au fur et à mesure que les barques se remplissaient, il ordonna aux pilotes de voguer à toute vitesse vers Tarichées et d’enfermer ces hommes dans la prison. Il s’empara ainsi de tout le Conseil, qui comprenait six cents membres, et de deux mille autres citoyens, qu’il ramena à Tarichées sur ses barques.

10. Ceux qui restaient sur le rivage désignaient à grands cris un certain Clitos comme le principal auteur de la défection et exhortaient le gouverneur à faire peser sur lui sa colère. Josèphe, bien résolu à ne tuer personne, ordonna à un de ses gardes nommé Lévi de descendre à terre pour couper à Clitos les deux mains. Le soldat, craignant de tomber seul au milieu d’une troupe d'ennemis, refusa de marcher. Alors Clitos, qui voyait Josèphe bouillant de colère sur sa barque et tout prêt à s'élancer lui-même pour le châtier, le supplia du rivage de lui laisser une de ses mains. Le gouverneur accepta, à condition qu'il se coupât l'autre lui-même : Clitos, tirant son glaive de la main droite, se coupa la gauche, tant Josèphe l'avait terrifié. Tel fut le procédé par lequel, avec des barques vides et sept gardes, il enchaîna tout un peuple et ramena Tibériade sous son autorité. Mais peu de jours après, la ville ayant de nouveau fait défection en même temps que Sepphoris[631][321], il la livra au pillage de ses soldats. Cependant il réunit en bloc tous les biens des citoyens et les leur restitua. Il procéda de même à Sepphoris : après avoir dompté cette ville, il voulut lui donner, par le pillage, une leçon, puis en lui rendant ses biens, reconquérir son affection[632][322].

XXII

1. Préparatifs de guerre à Jérusalem. – 2. – Excès de Simon Bargioras en Acrabatène et en Idumée.

1. Ainsi s'apaisèrent les troubles de Galilée : la guerre civile terminée, on s'y occupa de préparer la lutte contre les Romains. A Jérusalem, le grand pontife Anan et tous ceux des puissants qui ne penchaient pas pour Rome mirent en état les murs et beaucoup de machines de guerre. Dans toute la ville on forgeait des traits et les armures complètes ; les jeunes gens se livraient à des exercices réglés[633][323] ; tout était plein de tumulte. Une affreuse consternation avait saisi les modérés, beaucoup se lamentaient, prévoyant les désastres futurs. Il y eut des prodiges de funeste augure pour ceux qui aimaient la paix ; ceux, il est vrai, qui avaient allumé la guerre les tournaient à leur gré. Bref, l'aspect de la ville, avant même l'attaque des Romains, était celui de l'agonie. Cependant Anan songeait à ralentir un peu les préparatifs guerriers et à ramener au bien commun les factieux et l'égarement de ceux qu'on appelait les zélateurs ; mais il succomba à la violence, et nous montrerons dans la suite quelle fut sa fin.

2. Dans la toparchie de l’Acrabatène, Simon, fils de Gioras, rassemblant un grand corps de révolutionnaires, se livra à des déprédations. Non content de piller les maisons des riches, il maltraitait encore leurs personnes et annonçait de longue main qu’il aspirait à la tyrannie. Lorsque Anan et les magistrats se décidèrent à envoyer contre lui une armée, il s'enfuit avec sa bande chez les brigands de Masada ; il resta là jusqu'à la mort d'Anan et de ses autres adversaires, et, en attendant, dévasta tellement l'Idumée que les magistrats de cette province, exaspérés par le grand nombre des meurtres et les pillages incessants, finirent par lever une armée et mettre garnison dans les villages. Tel était alors l'état de l’Idumée.

 

 

 

 


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LIVRE III : Depuis la prise du commandement par Vespasien jusqu’à la soumission de la Galilée (67 ap. J.-C.)

 

 

Avertissement : Ce livre raconte l'histoire de la guerre depuis la désignation de Vespasien comme général de l'armée romaine jusqu’à la prise de Tarichées (8 Gorpiéus = septembre 67), c'est-à-dire, en somme, la campagne de Galilée.

 I

1. Inquiétude de Néron à la nouvelle des évènements de Judée. – 2-3. Il désigne Vespasien pour prendre le commandement.

1. Quand Néron apprit les revers survenus en Judée, il fut saisi, comme de juste, d'un secret sentiment de stupeur et d'alarme, mais au dehors il ne fit voir qu'arrogance et colère. « Ces malheurs, disait-il, étaient dus à la négligence des généraux plutôt qu'à la valeur des ennemis ». La majesté de l'empire lui faisait un devoir d'affecter le dédain pour les épreuves les plus fâcheuses et de paraître élever au-dessus de tous les accidents une âme dont ses préoccupations trahissaient cependant le désordre.

2. Il se demandait, en effet, à quelles mains il confierait l'Orient soulevé, le soin de châtier la révolte des Juifs et de prémunir les nations voisines déjà atteintes par la contagion du mal. Il ne trouva que le seul Vespasien qui fût à hauteur de la situation et capable de supporter le poids d'une Si lourde guerre. C'était un capitaine qui avait bataillé dés sa jeunesse et vieilli sous le harnais ; longtemps auparavant il avait pacifié et ramené sous l'obéissance de Rome l'Occident ébranlé par les Germains ; ensuite il avait par son talent militaire ajouté à l'empire la Bretagne jusque-là presque inconnue et fourni ainsi à Claude, père de Néron, les honneurs d'un triomphe qui ne lui avait guère coûté de sueur.

3. Tirant de ce passé un heureux présage, voyant d'ailleurs en Vespasien un homme d'un âge rassis[634][1], fortifié par l'expérience, avec des fils qui serviraient d'otage à sa fidélité et dont la jeunesse épanouie serait comme le bras du cerveau paternel, poussé peut-être aussi par Dieu, qui dès lors préparait le destin de l'empire, il envoie ce général prendre le commandement en chef des armées de Syrie, sans omettre de lui prodiguer toutes les cajoleries, les marques d'affection, les encouragements à bien faire que réclamait. la nécessité présente. D'Achaïe, où il se trouvait auprès de Néron, Vespasien dépêcha son fils Titus à Alexandrie pour en ramener la quinzième légion[635][2] ; lui-même, après avoir passé l'Hellespont, se rendit par terre en Syrie. où il concentra les forces romaines et de nombreux contingents auxiliaires, fournis par les rois du voisinage.

II

1-3. Tentatives infructueuses des Juifs contre Ascalon. – 4. Vespasien à Ptolémaïs ; soumission des Sepphorites.

1. Cependant les Juifs. après la défaite de Cestius, enflés par ce succès inattendu, ne pouvaient contenir leur élan, et, comme emportés par le tourbillon de la Fortune. ne pensaient qu'à pousser la guerre plus loin. Leurs meilleurs combattants se rassemblèrent en toute hâte et coururent contre Ascalon. C'est une ancienne ville, éloignée de cinq cent vingt stades de Jérusalem[636][3], qui avait toujours été odieuse aux Juifs. Aussi en firent-ils l'objet de leurs premières attaques. Trois hommes, remarquables par la vigueur physique et la capacité, dirigeaient l'expédition : Niger, de la Pérée, Silas de Babylone et Jean l'Essénien. Ascalon avait de solides murailles, mais presque point de défenseurs ; toute la garnison consistait en une cohorte d'infanterie et une aile de cavalerie commandée par Antonins.

2. L'ardeur des Juifs leur fit faire tant de diligence qu'ils tombèrent sur la ville comme si elle eût été à portée de main. Cependant Antonius ne se laissa pas surprendre. Informé de leur approche, il fit sortir sa cavalerie de la place, et, sans s'émouvoir ni du nombre ni de l'audace des ennemis, soutint avec fermeté leurs premières attaques et repoussa ceux qui se ruaient contre les remparts. On voyait aux prises des guerriers novices avec des soldats exercés, des fantassins avec des cavaliers, l'indiscipline avec la cohésion, un armement de fortune avec un équipement régulier et complet ; d'une part, des mouvements dirigés par la colère plutôt que par la réflexion, de l'autre une troupe docile, manœuvrant avec ensemble au moindre signal. Aussi les assaillants furent-ils aisément défaits ; une fois leurs premiers rangs rompus par la cavalerie, ils prirent la fuite. Les fuyards tombent sur ceux qui, plus en arrière, prenaient encore leur élan contre les murailles ; ils s'embarrassèrent les uns les autres, jusqu'à ce qu'enfin tous, brisés par les charges répétées de la cavalerie, se dispersèrent dans la plaine. Celle-ci était vaste et tout entière propre aux chevauchées, circonstance qui fournit un puissant avantage aux Romains et favorisa le carnage des Juifs. Car les cavaliers, devançant les fuyards, faisaient ensuite volte-face, fondaient sur les pelotons épais qu'agglomérait la panique, et les sabraient en masse ; d'autres petits détachements, se retirant çà et là en désordre, se laissèrent cerner : les cavaliers galopaient autour d'eux en les abattant sans peine à coups de javelots. Les Juifs, malgré leur multitude, se sentaient isolés dans leur détresse ; les Romains, au contraire, malgré leur faible effectif, s'imaginaient, dans l'entraînement du succès, l'emporter sur l'ennemi même en nombre. Cependant, les uns s’acharnaient contre leur défaite, dans la honte de la débandade et l'espoir d'un retour de fortune ; les autres, sans se lasser, voulaient pousser à bout leur victoire ; ainsi le combat dura jusqu'au soir, et dix mille cadavres juifs, dont ceux de deux généraux, Jean et Silas, jonchèrent le champ de bataille. Les autres, la plupart blessés, se réfugièrent avec Niger, le seul survivant des généraux, dans une bourgade d'Idumée nommée Challis[637][4]. Du côté des Romains, il n'y eut que quelques blessés.

3. Cependant, loin qu'un si grand échec abattit la fierté des Juifs, la douleur ne fit que redoubler leur audace. Négligeant les cadavres étendus à leurs pieds, le souvenir de leurs premiers succès les entraîna dans un nouveau désastre. Sans donner seulement aux blessés le temps de guérir, ils rassemblèrent toutes leurs forces, et, plus nombreux, avec plus de fureur, revinrent à l'assaut contre Ascalon. Mais la même inexpérience, les mêmes désavantages militaires leur valurent la même infortune. Antonius avait dressé des embuscades sur le chemin ; ils y tombèrent inconsidérément ; environnés par les cavaliers avant d'avoir pu se ranger en bataille, ils perdirent de nouveau plus de huit mille hommes ; tout le reste s’enfuit avec Niger, qui se signala dans la retraite par de nombreux actes de courage. Pressés par les ennemis, ils s'engouffrèrent dans la forte tour d'un bourg nommé Belzédek[638][5]. Les soldats d'Antonius, ne voulant ni user leurs forces devant une citadelle presque inexpugnable, ni laisser échapper vif celui qui était à la fois le chef et   le plus brave des ennemis, mirent le feu à la muraille. En voyant la tour en flammes, les Romains se retirèrent tout joyeux, persuadés que Niger avait péri ; mais celui-ci, sautant en bas de la tour, s'était sauvé dans le souterrain le plus reculé de la forteresse. Trois jours après, des gens qui, en gémissant, cherchaient son cadavre pour l'ensevelir, entendirent soudain sa voix et le virent paraître à leurs yeux. Ce fut pour tous les Juifs une joie inespérée : ils pensèrent que la Providence divine leur avait conservé leur chef, en vue des luttes à venir.

4. Cependant Vespasien avait rassemblé ses forces à Antioche, capitale de la Syrie, ville qui, par sa grandeur et sa richesse, est la troisième du monde soumis aux Romains[639][6]. Il y trouva le roi Agrippa qui l'y attendait avec ses propres troupes. Le général en chef se dirigea vers Ptolémaïs. Près de cette ville, il vit venir à sa rencontre les gens de Sepphoris en Galilée, qui, seuls de cette contrée, montrèrent des sentiments pacifiques ; préoccupés de leur sûreté et connaissant la puissance romaine, ils n'avaient pas attendu l'arrivée de Vespasien pour donner des gages à Cæsennius Gallus[640][7] et reçu ses assurances ainsi qu'une garnison romaine. Maintenant ils firent un accueil chaleureux au général en chef et lui offrirent un concours empressé contre leurs compatriotes. Sur leurs instances, Vespasien leur donna d'abord pour leur sûreté autant de cavaliers et de fantassins qu'il jugea nécessaire pour résister aux Juifs, s'ils les attaquaient ; il estimait, en effet, que la prise de Sepphoris aurait pour la suite des opérations une importance décisive, car c'était la plus grande ville de Galilée, forte par son assiette et par ses remparts, qui en faisaient comme la citadelle de la province tout entière.

III

1-2. Description de la Galilée. – 3. La Pérée. – 4-5. Samarie et Judée. Royaume d’Agrippa.

1. La Galilée, qui se divise en Galilée supérieure et Galilée inférieure, est enveloppée par la Phénicie et la Syrie ; au couchant, elle a pour bornes le territoire de Ptolémaïs et le Carmel, montagne jadis galiléenne, maintenant tyrienne ; au Carmel confine Gaba, la « ville des cavaliers », ainsi appelée des cavaliers qui, licenciés par le roi Hérode, y établirent leur résidence[641][8]. Au midi, la Galilée a pour limites la Samarie et le territoire de Scythopolis jusqu'au cours du Jourdain ; à l'orient, les territoires d'Hippos, de Gadara et la Gaulanitide ; de ce côté aussi elle touche au royaume d'Agrippa ; au nord, Tyr et le pays des Tyriens la bornent. La Galilée inférieure s'étend en longueur de Tibériade à Chaboulon, qu'avoisine Ptolémaïs sur le littoral ; en largeur, depuis le bourg de Xaloth, situé dans la grande plaine, jusqu'à Bersabé. La haute Galilée part du même point pour s'étendre en largeur jusqu'au bourg de Baca, frontière du territoire des Tyriens ; sa longueur va depuis le bourg de Thella, voisin du Jourdain, jusqu'à Méroth[642][9].

2. Avec cette extension médiocre, et quoique cernées par des nations étrangères, les deux Galilées ont toujours su tenir tète aux invasions, car les habitants furent de tout temps nombreux et belliqueux dès l'enfance; l'homme n'y a jamais manqué de courage, ni la terre d'hommes. Comme elle est, dans toute son étendue, grasse, riche en pâturages, plantée d'arbres variés, sa fécondité encourage même les pins paresseux à l'agriculture. Aussi le sol a-t-il été mis en valeur tout entier par les habitants : aucune parcelle n'est restée en friche. Il y a beaucoup de villes, et les bourgades mêmes sont si abondamment peuplées, grâce à la fertilité du sol, que la moindre d'entre elles compte encore quinze mille habitants[643][10].

3. En somme, si la Galilée, pour la superficie, peut être mise au-dessous de la Pérée[644][11], on lui donnera la préférence pour l'abondance de ses ressources ; car elle est tout entière cultivée et donne des récoltes d'un bout à l'autre, tandis que la Pérée, beaucoup plus vaste, est en grande partie déserte et rocailleuse, avec un sol trop rude pour faire mûrir des fruits domestiques. Néanmoins, là aussi le terrain, partout où il s'amollit, est productif. Les plaines sont plantées d'arbres de toute espèce : on y voit surtout l'olivier, les vignes et les palmiers ; car le pays est arrosé par les torrents descendus des montagnes et par des sources qui ne tarissent jamais, alors même que l'ardeur de l'été dessèche les torrents. La Pérée s'étend en longueur de Machérous à Pella[645][12], en largeur de Philadelphie jusqu'au Jourdain. Sa frontière nord est le territoire de Pella, dont nous venons de parler, sa frontière ouest le Jourdain ; au sud, elle confine au pays de Moab ; vers l'est, à l'Arabie, à l'Hesbonitide[646][13], aux territoires de Philadelphie et de Gerasa.

4. La province de Samarie est située entre la Galilée et la Judée ; elle commence, en effet, au bourg de Généa[647][14], situé dans la (grande) plaine, et se termine à la toparchie de l'Acrabatène. Son caractère ne diffère pas de celui de la Judée. L'une et l'autre région présentent une alternance de montagnes et de plaines, offrent à la culture des terres faciles et fertiles, sont couvertes d'arbres, foisonnent en fruits francs et sauvages ; nulle part la sécheresse du déserte partout des pluies abondantes. Toutes les eaux courantes ont une saveur singulièrement douce ; une herbe excellente et touffue donne aux bestiaux un lait plus abondant qu'ailleurs. Mais rien ne prouve mieux la bonté et la fertilité des deux territoires que la multitude de leur population.

5. Sur la frontière des deux pays se trouve le village d'Anouath, appelé encore Borcéos, limite nord de la Judée ; la limite méridionale, si on mesure le pays dans sa longueur, est marquée par un village limitrophe de l'Arabie, que les Juifs nomment Jardan[648][15]. En largeur, la Judée se développe du fleuve Jourdain à Joppé. La ville de Jérusalem est située presque exactement au centre[649][16], ce qui l'a fait appeler quelquefois, non sans raison, l’« ombilic » du pays. La Judée n'est d'ailleurs pas dépourvue des avantages d'une situation maritime, puisqu'elle étend ses rivages jusqu'à Ptolémaïs. Elle se divise en onze districts, dont le premier est celui de la capitale, Jérusalem, qui domine tout le reste comme la tête le corps humain ; les districts suivants forment autant de toparchies. Gophna est la seconde, puis viennent Acrabata, Thamna, Lydda, Emmaüs, Pella[650][17] (?), l'Idumée, Engaddé, Hérodion et Jéricho. Il faut y ajouter Jamnia et Joppé, qui ont juridiction sur leurs banlieues, puis la Gamalitique, la Gaulanitide, la Batanée, la Trachonitide, qui font déjà partie du royaume d'Agrippa. Ce royaume, qui commence au mont Liban et aux sources du Jourdain, s'étend en largeur jusqu'au lac de Tibériade, en longueur du bourg d'Arphas[651][18] jusqu'à Julias. La population se compose de Juifs et de Syriens mêlés. Tel est le tableau, aussi succinct que possible, que j'ai cru devoir tracer du pays des Juifs et de leurs voisins.

IV

1. La garnison de Sepphoris dévaste la Galilée. – 2. Titus et Vespasien opèrent leur jonction à Ptolémaïs. Dénombrement de l’armée romaine.

1. Le corps de secours envoyé par Vespasien aux habitants de Sepphoris, et qui comptait mille cavaliers et dix mille fantassins sous le commandement du tribun Placidus, campa d'abord dans la grande plaine, puis se divisa en deux : l'infanterie se logea dans la ville pour la garder, la cavalerie resta dans le camp. Les uns et les autres faisaient de fréquentes sorties, et couraient le pays en incommodant fort Josèphe et les siens : quand ceux-ci restaient blottis dans leurs villes, les Romains en ravageaient les alentours ; quand ils s'enhardissaient à en sortir, ils les taillaient en pièces. A la vérité, Josèphe tenta un coup de main contre la ville, dans l'espoir de s'en emparer, mais il l'avait si bien fortifiée lui-même, avant qu'elle trahît la cause des Galiléens, que les Romains même auraient eu peine à la prendre ; aussi fut-il déçu dans son espoir et dut-il s'avouer trop faible soit pour prendre Sepphoris de vive force, soit pour la ramener par la persuasion[652][19]. Son entreprise ne fit même que déchaîner la guerre plus violemment sur le pays ; dans leur colère, les Romains ne cessèrent ni de jour ni de nuit de dévaster les champs et de piller les propriétés des ruraux, massacrant ceux qui leur résistaient et réduisant les faibles en esclavage. La Galilée entière fut mise à feu et à sang ; aucun malheur, aucune souffrance ne lui furent épargnés ; les habitants pourchassés ne trouvaient de refuge que dans les villes fortifiées par Josèphe.

2. Cependant Titus, ayant passé d'Achaïe à Alexandrie plus promptement que ne semblait le comporter la saison d'hiver, prit le commandement des troupes qu'on lui avait assignées et par une marche forcée gagna rapidement Ptolémaïs. Il y trouva son père avec ses deux légions, la cinquième et la dixième, renommées entre toutes, et le renforça de la quinzième, qu'il lui amenait. Ces légions étaient accompagnées de dix-huit cohortes ; cinq autres vinrent les rejoindre de Césarée avec une aile de cavalerie romaine et cinq ailes de cavalerie Syrienne. Sur les vingt-trois cohortes, dix comptaient chacune mille fantassins, les treize autres étaient à l'effectif de six cents fantassins et de cent vingt cavaliers. Il vint aussi de nombreuses troupes auxiliaires envoyées par les rois Antiochus, Agrippa et Sohémos[653][20], fournissant chacun deux mille archers à pied et mille cavaliers ; l'Arabe Malchos envoya mille cavaliers et cinq mille fantassins, archers pour la plupart ; en sorte que le total des forces, infanterie et cavalerie, y compris les contingents des rois, s'élevait à soixante mille hommes[654][21], sans compter les valets, qui suivaient en très grand nombre, et qu'on peut ranger parmi les combattants, tant ils étaient exercés au métier des armes : car, prenant part en temps de paix aux manœuvres de leur maîtres et en temps de guerre à leurs dangers, ils ne le cédaient qu'à ceux-ci en courage et en adresse.

V

1. Digression sur l’armée romaine. Les exercices en temps de paix. – 2-3. Le camp, le service journalier. – 4-5. Marches, sonneries et armements. – 6-7. Tactique et discipline. – 8. Conclusion[655][22].

1. On ne manquera pas d'admirer la prudence dont les Romains font preuve sur ce point, instruisant leurs esclaves à les servir, non seulement dans le train de la vie ordinaire, mais encore à la guerre. Si, s'élevant plus haut, on considère dans son ensemble l'organisation de leur armée, on reconnaîtra que ce vaste empire qu'ils possèdent a bien été une conquête de leur valeur et non un cadeau de la Fortune.

En effet, tout d'abord, ils n'attendent pas pour apprendre à faire usage de leurs armes que la guerre les y oblige : on ne les voit point se croiser les bras durant la paix pour ne les remuer qu'à l'heure du danger. Bien au contraire, comme s'ils étaient nés les armes à la main, ils ne cessent point de s'y exercer sans attendre l'occasion de s'en servir. On prendrait leurs manœuvres du temps de paix pour de véritables combats, tant ils s'y appliquent avec ardeur. Chaque soldat s'exerce tous les jours de toutes ses forces, comme s'il était en présence de l'ennemi. De là ce parfait sang-froid qu'ils montrent dans la mêlée : jamais la confusion ne rompt leur ordre réglementaire, jamais ils ne se laissent paralyser par la crainte, ni vaincre par la fatigue ; aussi, ne rencontrant jamais d'adversaires aussi bien entraînés, sont-ils toujours victorieux. On pourrait dire de leurs exercices que ce sont des combats sans effusion de sang, et de leurs combats que ce sont des exercices sanglants.

Jamais on ne déconcerte les Romains par une brusque attaque. En quelque lieu qu'ils portent la guerre, ils n'engagent pas de combat avant d'avoir fortifié leur camp. L'établissement de ce camp n'est pas livré au hasard et l'emplacement n'en doit point être accidenté. Ils n'y travaillent pas tous ensemble ni confusément. Si le sol est inégal, on commence par l'aplanir ; le tout est enfermé dans un espace carré. A cet effet, l'armée se fait suivre d'un grand nombre d'ouvriers et d’outils nécessaires aux travaux de terrassement.

2. L'intérieur du camp, divisé par quartiers, est planté de tentes. La face extérieure offre l'aspect d'une muraille, garnie de tours à des intervalles réguliers. Sur les courtines on place balistes, catapultes, pierriers, bref tous les engins d'artillerie et toutes les machines de trait. Dans l'enceinte s'ouvrent, aux quatre points cardinaux, autant de portes larges à souhait pour que les bêtes de somme puissent entrer facilement et les hommes exécuter des sorties s’il y a lieu. Le camp est parcouru par des rues symétriquement disposées. Au milieu sont les tentes des officiers ; précisément au centre s'élève le prétoire fait en façon d'un petit temple. On dirait une ville improvisée qui sort de terre, avec son marché, ses boutiques d'ouvriers, ses sièges de juges, du haut desquels capitaines et colonels[656][23] tranchent les différends qui peuvent survenir[657][24]. La fortification, l'installation intérieure, tout est prêt plus vite que la pensée, tant les travailleurs sont nombreux et adroits. En cas de besoin, on ajoute au retranchement un fossé extérieur, profond de quatre coudées et large d'autant.

3. Une fois à l'abri, les soldats se logent dans leurs tentes par escouades, avec calme et en bon ordre. Tout le service journalier s'accomplit avec la même discipline et la même sûreté : la corvée du bois, la corvée des vivres, celle de l'eau, le tout suivant les besoins et toujours par escouades. La soupe du matin et celle du soir ne sont pas laissées au gré de chacun : tous les soldats mangent en commun. Les heures de sommeil, de garde, de réveil sont réglées au son de la trompette : tout s'exécute au commandement. Dès l'aube tous les soldats vont saluer leurs centurions respectifs, ceux-ci les tribuns, puis tous les officiers ensemble se rendent auprès du commandant en chef, et celui-ci leur donne le mot et les ordres qu'ils doivent communiquer à leurs inférieurs. Dans la bataille, tout n'est pas moins bien réglé. Les évolutions s'opèrent aussi vite qu'il est nécessaire qu'il s'agisse d'attaque ou de retraite, toujours la troupe manœuvre par unités constituées, au signe de ses chefs.

4. S'il faut lever le camp, la trompette donne un premier signal. Alors nul ne demeure oisif : sitôt l'ordre entendu, on plie les tentes, on prépare tout pour le départ. Une deuxième sonnerie ordonne de s'équiper : les hommes chargent les bagages sur les mulets et les autres bêtes de somme, eux-mêmes s'alignent, prêts à s'ébranler, comme des coureurs frémissant derrière la corde. Ils mettent le feu au retranchement, parce qu'il leur sera facile d'en refaire un autre et pour empêcher que l'ennemi ne puisse faire usage de celui qu'ils abandonnent. Enfin, une troisième sonnerie donne le signal du départ et rappelle ceux qui, pour quelque motif que ce soit, seraient en retard : car il faut que nul ne manque à son rang[658][25]. Alors un héraut qui se tient à droite du général leur demande par trois fois, dans la langue nationale, s'ils sont prêts à combattre. Trois fois ils répondent à haute et joyeuse voix : « Nous le sommes ! » Parfois même ils devancent l'appel du héraut : leurs clameurs, leurs bras droits levés en l'air disent le souffle guerrier qui les anime.

5. Ils s'avancent ensuite, marchant avec calme, en bon ordre, sans jamais rompre leurs rangs, bref, comme s'ils étaient en face de l'ennemi.

Les fantassins portent la cuirasse, le casque, et un glaive de chaque côté, celui de gauche beaucoup plus long que l'autre, lequel ne dépasse pas la longueur d'un empan[659][26]. Les soldats d'élite, qui forment la garde du général, sont armés de la lance et du bouclier rond, les autres du javelot et du bouclier long[660][27]. L'équipement comporte, en outre, une scie, une hotte, un pic, une hachette, puis encore une courroie, une serpe, une chaîne et des vivres pour trois jours : le fantassin, on le voit, est presque aussi chargé qu'un mulet de bât.

Quant aux cavaliers, ils portent une grande épée au côté droit, une longue pique à la main, un bouclier long posé en écharpe contre le flanc du cheval, et, dans un carquois, trois dards ou davantage, à large pointe et aussi longs que des javelots. Leurs casques et leurs cuirasses sont les mêmes que ceux des gens de pied. Les cavaliers d'élite qui forment l'escorte du général sont armés comme leurs camarades de la ligne.

On tire au sort la légion qui doit marcher en tête de la colonne[661][28].

6. Telle est la manière de marcher et de camper des armées romaines, telles sont leurs différentes armes. Dans le combat rien n'est livré au hasard ni à l’improvisation : toujours la réflexion précède l'acte et celui-ci se conforme à la délibération. Aussi les Romains se trompent-ils rarement, et, quand il leur arrive de commettre une faute, ils la réparent aisément. Ils estiment d'ailleurs qu'un dessein bien concerté, même non suivi de réussite, est préférable à un heureux coup de fortune ; le succès dû au hasard porte à l'imprévoyance, tandis que les échecs survenus à la suite d'un plan médité apprennent à en éviter le retour. Et puis, celui qui profite d'une chance heureuse n’en tire aucun honneur, au lieu que les malheurs qui arrivent contre toute prévision nous laissent au moins la consolation d'avoir fait tout ce que commandait la prudence.

7. Par leurs exercices continuels, les Romains, non contents d'aguerrir les corps de leurs soldats, fortifient encore leurs âmes : la crainte vient compléter cette éducation. Ils ont des lois qui punissent de mort, non seulement l'abandon du rang, mais la moindre négligence dans le service : et la sévérité des chefs est encore plus à redouter que celle des lois. Toutefois, tels sont les honneurs dont ils récompensent les braves que ceux qu'ils châtient n'osent pas se plaindre.

Cette parfaite discipline fait que l'armée, en temps de paix, offre un spectacle admirable, et qu'en temps de guerre, elle ne semble former tout entière qu'un seul corps, tant les rangs des soldats sont fermes, leurs mouvements aisés, leurs oreilles attentives aux ordres, leurs yeux ouverts aux signaux, leurs bras prépares à l'exécution. Prompts à l'action, durs à la fatigue, jamais en bataille rangée on ne les a vus défaits ni par le nombre, ni par la ruse, ni par les difficultés du terrain, ni même par la fortune : car leur habitude de vaincre leur est plus sûre que la fortune elle-même[662][29]. Si la sagesse dirige ainsi leurs opérations, si la volonté des chefs a pour outil une armée aussi manœuvrière, comment s'étonner que leur empire ait étendu ses limites à l'Orient jusqu'à l'Euphrate, à l'Occident jusqu'à l'Océan, au Midi jusqu'aux régions les plus fertiles de la Libye, au Nord jusqu’à l'Ister et au Rhin ! On peut dire sans flatterie que, si grand que soit cet empire, le cœur de ce peuple l'est encore davantage.

8. Si j'ai placé ici ces réflexions, c’est moins dans le dessein de louer les Romains que pour consoler ceux qu'ils ont vaincus et faire perdre à d'autres l'envie de se soulever contre eux. Peut-être aussi quelques curieux trouveront-ils leur profit à connaître cette organisation de l'armée romaine qu'ils ignoraient. Je reprends maintenant le fil de mon récit où je l'ai quitté.

VI

1. Tentative infructueuse de Placidus contre Jotapata. – 2. Vespasien part de Ptolémaïs : ordre de marche de son armée. – Débandade de l’armée de Josèphe à Garis.

1. Pendant que Vespasien, demeuré jusqu'alors à Ptolémaïs avec son fils Titus, y organisait ses forces. Placidus, parcourant la Galilée, commençait par tuer nombre de gens qui tombaient entre ses mains : c'étaient les individus les plus débiles et les plus démoralisés de la contrée ; voyant ensuite que les meilleurs combattants se réfugiaient constamment dans les places fortifiées par Josèphe, il s'attaqua à la plus forte d'entre elles, Jotapata. Il comptait l'enlever sans peine par un coup de main, s'acquérir ainsi auprès des chefs une grande réputation et leur assurer un avantage considérable pour la suite de la campagne, car, la plus forte place une fois tombée, la terreur soumettrait les autres. Cependant son espérance fut bien trompée. Les habitants de Jotapata, prévenus de son approche, l'attendirent en avant de la ville. Ils s'élancèrent inopinément contre les Romains. Nombreux, bien préparés au combat, enflammés par la pensée du danger que couraient la patrie, leurs femmes et leurs enfants, ils mirent promptement en fuite leurs adversaires, et en blessèrent un grand nombre. Toutefois ils ne leur tuèrent que sept hommes, car les Romains, se replièrent en bon ordre et, protégés sur tout le corps ne reçurent que des blessures superficielles, d'autant que les Juifs, légèrement armés et opposés à des hoplites, ne tiraient que de loin et n'osaient pas engager le corps à corps. De leur côté les Juifs eurent trois morts et quelques blessés. Placidus, se voyant trop faible pour emporter la ville, battit en retraite.

2. Vespasien, impatient d'envahir lui-même la Galilée, s'ébranla de Ptolémaïs, après avoir réglé, suivant l'habitude romaine, l'ordre de marche de son armée. Il plaça en tête les vélites et les archers auxiliaires, avec la mission de repousser les incursions soudaines des ennemis et de fouiller les bois suspects, propres à dissimuler des embuscades. Venait ensuite un corps[663][30] de soldats romains pesamment armés, fantassins et cavaliers. Ils étaient suivis d'un détachement composé de dix hommes par centurie qui portaient leurs propres bagages et les instruments d'arpentage nécessaires pour le tracé du camp. Après eux venaient les pionniers chargés de rectifier les détours de la route, d'aplanir les passages difficiles et d'abattre les broussailles gênantes, de manière à épargner à l'armée les fatigues d'une marche pénible. Derrière ceux-ci, Vespasien fit marcher son propre équipage, et celui de ses lieutenants avec un gros de cavaliers pour les garder. Il chevauchait ensuite lui-même avec l'élite de l'infanterie et de la cavalerie, et les lanciers de sa garde. Puis venait la cavalerie proprement légionnaire, car à chaque légion sont attachés cent vingt chevaux ; ensuite les mulets, portant les hélépoles[664][31] et les autres machines. Puis les légats, les préfets des cohortes et les tribuns, escortés de soldats d'élite. Derrière venaient les enseignes, entourant l'aigle qui, chez les Romains, conduit chaque légion, parce qu'il est le roi et le plus brave de tous les oiseaux : c’est pour eux le symbole de leur suprématie, et, quel que soit l'adversaire, le présage de la victoire. A la suite de ces images sacrées marchaient les trompettes et, derrière eux, le gros de la phalange, sur six hommes de front. Un centurion (par légion[665][32]) les accompagnait suivant la coutume pour surveiller le bon ordre de la marche. Derrière l'infanterie venaient tous les valets de chaque légion, menant les bagages des combattants à dos de mulet et sur d'autres bêtes de somme. En queue de la colonne, cheminait la cohue des mercenaires[666][33] et, enfin, polir faire le service de sûreté, une arrière-garde composée de fantassins et d'un bon nombre de cavaliers.

3. Ainsi procédant avec son armée, Vespasien arrive aux confins de la Galilée. Là, il établit son camp et retient l'ardeur de ses soldats, qui brûlaient de combattre, se contentant de donner aux ennemis le spectacle de son armée pour les épouvanter et leur permettre de se raviser, s'ils voulaient, avant l'engagement, revenir à de meilleurs sentiments. En même temps, il complétait ses préparatifs en prévision du siège des places fortes. La vue du général en chef inspira à beaucoup d'insurgés le regret de leur défection, à tous la terreur. Les troupes qui, sous les ordres de Josèphe, campaient non loin de Sepphoris[667][34], près d'une ville nommée Garis, sentant la guerre à leurs portes et les Romains tout près il les attaquer, se dispersent, non seulement avant tout combat, mais avant même d'apercevoir l'ennemi. Josèphe resta seul avec un petit nombre de compagnons ; il reconnut qu'il n'était pas en force pour attendre l'ennemi de pied ferme, que l'ardeur des Juifs était tombée et que, si on voulait accepter leur parole, la plupart étaient prêts à capituler. Il conçut dès lors des craintes pour l'issue de toute la guerre, et décida pour le moment d'éviter autant que possible le danger d'une rencontre. Ramassant donc le reste de ses troupes, il se réfugia derrière les murs de Tibériade.

VII

1. Prise et destruction de Gabara. – 2. Message de Josèphe au gouvernement de Jérusalem. – 3-4. Vespasien investit Jotapata. – 8-10. Travaux de siège des Romains. – 11-14. Le siège transformé en blocus. – 15-16. Tentative d’évasion de Josèphe. – 17-18. Sorties des Juifs. – 19-23. Ravages du bélier, Vespasien blessé. – 24-30. Grand assaut repoussé. – 31. Massacre des Samaritains sur le Garizim. – 33-36. Prise de Jotapata.

1. Vespasien attaqua la ville de Gabara[668][35] et l'emporta au premier assaut, dépourvue qu'elle était de gens capables de la défendre. Entrés dans la ville, les Romains tuèrent tous ceux qui étaient en âge, n'épargnant ni les jeunes ni les vieux, tant la haine de notre nation et le souvenir des affronts faits à Cestius les exaspéraient. Vespasien ne se contenta pas de faire brûler la ville, il fit aussi mettre le feu dans les villages et les bourgades d'alentour. Il trouva les uns complètement abandonnés par leurs habitants, dans les autres il réduisit la population en esclavage.

2. La présence de Josèphe remplissait de crainte la ville qu'il avait choisie pour sa sûreté, parce que ceux de Tibériade pensaient qu'il n'aurait jamais pris la fuite s'il n'avait désespéré du succès de la guerre. En cela ils ne se trompaient pas : il voyait clairement vers quel dénouement marchaient les affaires des Juifs et qu'il n'y avait d'autre espérance de salut pour eux que de faire amende honorable. Quant à lui, bien qu'il eût lieu d'espérer être pardonné des Romains, il aurait préféré souffrir mille morts plutôt que de trahir sa patrie et d'abandonner honteusement la mission qui lui avait été confiée, pour chercher la tranquillité parmi ceux qu’on l'avait chargé de combattre. Il prit donc le parti d'écrire au gouvernement de Jérusalem pour l'informer au vrai de l'état des choses, évitant à la fois de représenter les forces des ennemis plus grandes qu'elles n'étaient - ce qui eût fait croire de nouveau qu'il avait peur - comme aussi de les représenter moindres, de crainte de fortifier dans leur audace des gens qui peut-être déjà commençaient à se repentir. Il priait les magistrats, s'ils avaient l'intention de traiter, de l'en informer sans délai, ou, s'ils étaient résolus de continuer la guerre, de lui envoyer des forces capables de résister aux Romains. Ayant rédigé la lettre en ce sens, il expédia des messagers chargés de la porter en toute diligence à Jérusalem.

3. Vespasien, brûlant de ruiner Jotapata, où le plus grand nombre des ennemis s'étaient retirés et qu'il savait être leur plus fort boulevard, envoya un corps de fantassins et de cavaliers pour aplanir la route qui y conduisait, chemin rude et pierreux, difficile pour l'infanterie, inaccessible aux gens de cheval[669][36]. En quatre jours ce travail fut terminé et une large chaussée ouverte à l'armée. Le cinquième jour, qui était le 21 du mois d’Artémisios[670][37], Josèphe se dépêcha de passer de Tibériade à Jotapata et releva par sa présence le courage abattu des Juifs. Un transfuge en donna avis à Vespasien comme d'une bonne nouvelle, et l'exhorta de se hâter d'attaquer la place, parce que, s'il pouvait, en la prenant, s'emparer de Josèphe, ce serait comme prendre toute la Judée. Le général eut grande joie de ce message et attribua à une volonté particulière de Dieu que le plus avisé de ses ennemis se fût ainsi volontairement pris au piège : il commanda sur-le-champ à Placidus et au décurion Æbutius[671][38], homme d'action et de sens, d'aller avec mille cavaliers investir la ville de tous côtés afin que Josèphe ne pût s'échapper. Il les suivit le lendemain avec toute son armée, et, ayant marché jusqu'au soir, arriva devant Jotapata.

4. Il rassembla ses forces du côté nord de la ville et les y fit camper sur une colline à sept stades de la place, bien en vue des assiégés afin de mieux étonner ceux-ci. En effet, ce spectacle donna tant d'effroi aux Juifs que nul d'entre eux n’osa sortir des remparts. Les Romains, fatigués d’avoir marché toute la journée, n’entreprirent rien pour l'instant, mais ils entourèrent la ville d’un double cordon de troupes, et postèrent à quelque distance la cavalerie, formant une troisième ligne d'investissement, de manière à enfermer les Juifs de toutes parts. Ainsi privés de tout espoir de salut, les Juifs sentirent redoubler leur audace, n'y ayant rien à la guerre qui enhardisse comme la nécessité.

5. Le lendemain on commença à battre la ville. Au début, ceux des Juifs qui étaient restés dans la plaine, campés devant les murs, tinrent seuls tête aux Romains[672][39], mais quand Vespasien eut commandé à tous ses archers, à ses frondeurs et aux autres gens de trait de les accabler de leurs projectiles, tandis que lui-même avec son infanterie escaladait la colline vers, le point où la muraille offrait un accès facile, Josèphe, inquiet pour ce sort de la place, fit une sortie, entraînant avec lui toute la multitude des Juifs. Ils tombent en masse sur les Romains, les chassent de la muraille, multiplient les traits de vigueur et d'audace. Toutefois la perte était égale de part et d’autre, car si le désespoir animait les Juifs, la honte n’irritait pas moins les Romains. La science de la guerre jointe à la force combattait d'un côté, et de l'autre l'audace armée de la fureur. La bataille dura tout le jour, la nuit seule sépara les combattants. Beaucoup de Romains furent blessés et treize tués. De leur côté les Juifs eurent six cents blessés et dix-sept morts.

6. Le jour suivant, comme les Romains revenaient à l'attaque, les Juifs firent une nouvelle sortie et combattirent avec plus de vigueur encore, par la confiance que leur donnait leur résistance inespérée de la veille. De leur côté, les Romains, enflammés de honte jusqu'à la colère, redoublèrent d'acharnement, se considérant comme vaincus dès que la victoire se faisait attendre. Jusqu'au cinquième jour on combattit de la sorte, les Romains renouvelant sans cesse leurs assauts, la garnison de Jotapata ses sorties et sa défense vigoureuse du rempart. Ni la force des Romains ne décourageait les Juifs, ni la résistance opiniâtre de la ville ne rebutait les Romains.

7. La ville de Jotapata[673][40] est presque entièrement bâtie sur un roc escarpé et environné de trois côtés de vallées si profondes que le regard ne peut sans s'éblouir plonger jusqu'en bas. Seul le côté qui regarde le nord, où la ville s'étend obliquement sur le flanc de la montagne qui s'abaisse, est abordable. Mais Josèphe, lorsqu'il avait fortifié la ville, avait compris cette montagne[674][41] dans le rempart pour rendre imprenable aux ennemis la hauteur qui commandait la place. Tout à l'entour, d'autres montagnes ceignent la ville et en dérobent la vue, de sorte qu'on ne pouvait l'apercevoir avant d'être au pied des murs. Telle était la force de Jotapata.

8. Vespasien se piquant d'honneur contre la nature des lieux et l'opiniâtreté des Juifs, résolut de presser plus vigoureusement le siège. Il convoqua ses principaux officiers pour délibérer avec eux sur la suite à donner à l'attaque. On décida d'élever une terrasse du côté où le rempart était abordable[675][42]. En conséquence, il employa toute son armée à rassembler les matériaux nécessaires. On coupa toutes les forêts qui garnissaient les montagnes voisines de la ville, et au bois s'ajoutèrent d'énormes amas de pierres. Ensuite les soldats se divisent : les uns étendent des claies sur des palissades pour se couvrir des traits lancés de la ville, fit ainsi protégés amoncellent la terre en ne souffrant que de faibles dommages ; les autres éventrent les collines voisines et apportent sans interruption de la terre à leurs camarades. On avait formé trois équipes de travailleurs, de sorte que nul ne demeurait oisif. Les Juifs, pour empêcher cet ouvrage, lançaient du haut des murs sur les abris ennemis de grosses pierres et toutes sortes de projectiles. Même quand leurs traits ne parvenaient pas à traverser les claies, le fracas énorme et les décharges continuelles effrayaient et retardaient les travailleurs.

9. Cependant Vespasien fit dresser autour de la place ses machines de jet, au nombre de 160[676][43] en tout, et ordonna de battre les défenseurs des remparts. On vit alors tout à la fois les catapultes lancer des javelots, les pierriers vomir des blocs du poids d'un talent, des brandons enflammés, une grêle de dards, de manière non seulement à chasser les Juifs de la muraille, mais à rendre intenable, en dedans du rempart, tout l'espace compris dans leur rayon d'action. Au tir de l'artillerie s'ajoutait celui d'une nuée d'archers arabes, de gens de trait et de frondeurs. Ainsi empêchés de se défendre du haut des remparts, les Juifs ne restaient pas pour cela dans l'inaction. Ils faisaient des sorties par petits détachements à la manière des brigands, frappant les soldats ennemis après avoir arraché les abris qui les protégeaient : sitôt que les travailleurs quittaient la place, ils démolissaient les terrassements et mettaient le feu aux palissades et aux claies. Vespasien, ayant reconnu l'inconvénient qui résultait de l’éloignement de ses divers chantiers - car les Juifs profitaient des intervalles pour se glisser à l'attaque - relia tous ses abris ensemble et les protégea si bien d'un cordon continu de troupes, que toutes les incursions des Juifs furent repoussées.

10. Cependant les terrassements s'élevaient et atteignaient presque la hauteur du parapet ; Josèphe jugea honteux de ne pas s'ingénier à découvrir quelque moyen de salut pour la ville. Il rassembla donc des ouvriers et leur commanda de surélever le rempart. Comme ces hommes déclaraient ne pouvoir pas travailler sous une pareille grêle de projectiles, il imagina pour eux la protection suivante : on planta dans la muraille de gros pieux recouverts de peaux de bœufs fraîchement écorchés dont les plis arrêtaient les boulets lancés par les pierriers, tandis que les autres projectiles glissaient sur leurs surfaces et que leur humidité éteignait la flamme des brandons[677][44]. A l'abri de ce masque, les ouvriers, travaillant en sûreté jour et nuit, surélevèrent la muraille jusqu'à une hauteur de vingt coudées et la fortifièrent de tours nombreuses ainsi que d'un robuste parapet. Les Romains, qui se croyaient déjà maîtres de la place, éprouvèrent à cette vue un grand découragement. L'invention de Josèphe et la constance des habitants les frappèrent de stupeur.

11. Vespasien ne fut pas moins irrité par l'habileté de ce stratagème et l'audace des gens de Jotapata, car ceux-ci, enhardis par leur nouvelle fortification, recommençaient leurs sorties contre les Romains. Tous les jours de petits détachements venaient attaquer les assiégeants, mettant en oeuvre toutes les ruses des brigands, pillant ce qu'ils trouvaient sur leur chemin et mettant le feu aux autres[678][45] ouvrages. Tant et si bien que Vespasien, arrêtant le combat, rappela ses troupes et résolut d'établir le blocus et de prendre la ville par la famine. Il pensait que de deux choses l'une : ou les défenseurs, poussés à bout par leurs privations, demanderaient grâce, ou bien, préservant dans leur arrogance, ils périraient de faim. D'ailleurs, s'il fallait en revenir aux mains, on triompherait d’eux bien plus facilement lorsque, après quelque intervalle, on tomberait sur des adversaires exténués. Il ordonna donc de garder soigneusement toutes les issues de la place.

12. Les assiégés avaient abondance de blé et de toutes les autres choses nécessaires, le sel excepté, mais ils manquaient d'eau parce que, n'y ayant point de source dans la ville, les habitants s’étaient réduits à l'eau de pluie : or, dans cette région, il pleut rarement pendant l'été, qui est précisément le temps ou ils se trouvaient assiégés. A la pensée de la soif menaçante, un cruel découragement les prenait et déjà ils s'indignaient comme si l'eau fût venue complètement à manquer. En effet, Josèphe, voyant l'abondance des autres subsistances et le bon esprit des gens de guerre, désireux d'ailleurs de prolonger le siège beaucoup plus que les Romains ne s'y attendaient, avait dès le début ordonné de distribuer l'eau par mesure. Ce rationnement paraissait aux habitants plus dur que la disette même. Plus on contraignait leur liberté, plus ils avaient envie de boire, et ils se démoralisaient comme s'ils en étaient venus déjà aux dernières angoisses de la soif. Les Romains ne purent ignorer cet état d'esprit : de la colline où ils étaient campés, ils voyaient par delà le rempart les Juifs s'assembler en un même lieu où on leur donnait ('e l'eau par mesure. Ils dirigèrent même sur cet endroit le tir de leurs catapultes et tuèrent bon nombre d'ennemis.

13. Vespasien comptait bien qu'avant peu l'eau des citernes serait épuisée et la ville réduite à capituler. Mais Josèphe, pour lui ôter cette espérance, fit suspendre aux créneaux une quantité d'habits tout dégouttants d'eau, de manière que la muraille entière se mit à ruisseler. Ce spectacle surprit et consterna les Romains. Ainsi ces hommes qu'ils croyaient manquer d'eau, même pour soutenir leur vie, ils les voyaient en faire une telle profusion pour une simple bravade[679][46] ! Le général lui-même, n'osant plus se flatter de prendre la place par la famine, revint à l'emploi du fer et de la force. C'était là ce que souhaitaient les Juifs, car, voyant leur perte et celle de la ville assurées, ils aimaient mieux mourir les armes à la main que par la faim et la soif.

14. Après ce stratagème, Josèphe en conçut un autre pour se procurer des vivres en abondance. Il y avait du côté de l'ouest un sentier en ravin d'accès difficile et, pour cette raison, négligé par les postes ennemis, qui permettait de franchir le vallon d'enceinte. En empruntant ce passage, Josèphe réussit à faire parvenir des messages à certains Juifs en dehors de la ville et à en recevoir des nouvelles. Par ce moyen aussi il se réapprovisionna en abondance de toutes les choses nécessaires qui commençaient à manquer. Les messagers qui exécutaient ces sorties[680][47] avaient ordre de marcher à quatre pattes en longeant les sentinelles et de s'envelopper de peaux de manière que, si on les apercevait de nuit, on les prît pour des chiens. Toutefois, les gardes ennemis finirent par dècouvrir la ruse et barrèrent le ravin.

15. Alors Josèphe, reconnaissant que les jours de la ville étaient comptés et que, s'il s'obstinait à y demeurer, lui-même ne pourrait plus se sauver, tint conseil avec les principaux citoyens sur les moyens de s'enfuir. Le peuple découvrit le complot et s'ameuta autour de lui, le conjurant de ne les point abandonner puisqu'ils mettaient en lui toute leur confiance. « Qu'il reste, il est l'espoir dit salut pour la ville, parce que, tant qu'ils l'auront à leur tête, ils combattront avec ardeur. Si même ils ont à périr il sera leur consolation suprême. D'ailleurs serait-ce une action digne de lui de fuir devant ses ennemis, d'abandonner ses amis, de sortir durant la tempête du vaisseau où il s'est embarqué pendant la bonace ? Il déterminerait, par ce moyen le naufrage de la ville : personne n'oserait plus la défendre lorsqu'ils auraient perdu celui dont la présence maintenait leur courage ».

16. Josèphe, sans faire allusion à sa propre sûreté, leur affirma que c’était dans leur intérêt seul qu'il avait médité ce départ, car sa présence ne leur serait guère utile s'ils devaient être sauvés, et, s'ils succombaient, à quoi servirait qu'il périt avec eux ? Au contraire, s'il réussissait à s'échapper de la place investie, il pourrait leur rendre un grand service, car il rassemblerait en toute diligence les Galiléens de la campagne et par cette puissante diversion détournerait les Romains de leur ville. En fait, son séjour parmi eux ne peut désormais avoir d'autre effet que de faire redoubler aux Romains leurs efforts pour s'emparer de la place, puisque ceux-ci mettent à si haut prix l'espoir de se rendre maître de sa personne ; lorsqu'ils apprendront qu'il n'y est plus, ils se relâcheront beaucoup de l'ardeur de leurs attaques. Cependant ces discours ne parvinrent point à toucher la multitude. Elle ne se pressa qu'avec plus d'ardeur autour de Josèphe : enfants, vieillards, femmes portant leurs nourrissons, tombent à ses pieds en se lamentant ils s'accrochent à ses genoux, le conjurent parmi les sanglots de rester avec eux pour partager leur fortune. Et s'ils le suppliaient ainsi, je ne saurais croire que ce fut parce qu’ils lui enviaient l'avantage de son salut, mais bien plutôt parce qu’ils pensaient au leur : lui présent, en effet, ils se persuadaient qu'aucun désastre ne saurait les atteindre.

17. Josèphe reconnut que cette insistance se bornerait à une supplication s'il se laissait fléchir, mais se tournerait en une étroite surveillance s'il s’y opposait. D'ailleurs son désir de partir était fort ébranlé par la pitié que lui inspiraient leurs plaintes. Il résolut donc de demeurer et se fit une armure du commun désespoir de la ville. « C'est maintenant, dit-il, qu'il est temps de combattre, puisqu'il n'y a plus d'espoir de salut. Il est beau de préférer l’honneur à la vie, et, par quelque exploit glorieux, de s’assurer en succombant le souvenir de la prospérité ». Aussitôt les actes suivirent les paroles : il fit une sortie avec les plus braves de ses gens, dispersa les gardes et pénétra jusqu’au camp de Romains ; là, il arracha les toitures de cuir sous lesquelles, le surlendemain et pendant toute une série de jours et de nuits sans se relâcher de son ardeur au combat.

18. Ces sorties faisaient beaucoup de mal aux Romains, car ils avaient honte de fuir devant les ennemis et, lorsque ceux-ci lâchaient pied, le poids de leurs propres armes les gênaient pour les poursuivre : au contraire, les Juifs, avant de subir des pertes, causaient toujours quelque dommage et se réfugiaient ensuite dans la ville. Voyant cela, Vespasien ordonne à ses légionnaires de se dérober aux attaques des Juifs et de ne pas s’engager avec des hommes qui ne cherchent que la mort. Il pensait, en effet, que rien n'est plus redoutable que le désespoir et que leur impétuosité, privée d'objet, ne tarderait pas à s'alanguir comme le feu auquel on enlève son aliment. D'ailleurs il convenait à la dignité des Romains de vaincre tout en songeant à leur sûreté, puisqu'ils faisaient la guerre non par nécessité, mais pour accroître leur empire. Il se borna donc désormais à écarter les assaillants à l'aide de ses archers arabes et ses Syriens qui maniaient la fronde ou lançaient des pierres ; il employa aussi à cet effet la multitude de ses machines de jet. Les Juifs, fort maltraités, pliaient, mais s'ils réussissaient à franchir la zone de tir de leurs adversaires, ils se précipitaient sur les Romains avec violence, et les deux partis, se relayant incessamment, ne ménageaient ni leur vie ni leurs corps dans un combat acharné.

19. La longueur de ce siège, les sorties continuelles des défenseurs faisaient de l'assiégeant lui-même une sorte d'assiégé. Aussi, dès que les terrassements approchèrent des murailles, Vespasien décida d'amener le bélier. On appelle ainsi une poutre d'une longueur énorme, semblable à un mât de navire, garnie à son extrémité d’une grosse masse de fer, qui est façonnée en tête de bélier et d'où la machine a tiré son nom. Cette poutre est suspendue en son milieu par de gros câbles, comme le fléau d’une balance, à une autre poutre que soutiennent à ses deux bouts de forts poteaux plantés en terre. Une troupe nombreuse d'hommes ramène d'abord le bélier en arrière, puis agissant tous ensemble de tout leur poids, ils le lancent en avant de manière que le fer qui forme saillie vienne heurter les murailles. Il n'y a pas de tour si forte, pas de rempart si large qui, si même ils peuvent supporter le premier choc, ne finissent par céder aux assauts répétés de cet engin. Tel est le moyen auquel recourut alors le général romain, impatient de prendre de force la ville, en raison des dommages que lui causaient la prolongation du siège et l'activité des Juifs. Les Romains firent donc rapprocher les catapultes et les autres machines de trait pour chasser des remparts ceux qui tenteraient de s’y défendre. En même temps s'étaient avancés les archers et les frondeurs. Tandis que ces décharges ne permettent à personne de monter sur le mur, d'autres soldats amènent le bélier, protégés par une armure continue de boucliers d'osier, au-dessus desquels est tendue une toiture de cuir, pour la plus grande sûreté de la machine et de ceux qui la manœuvrent. Dés le premier choc, la muraille fut ébranlée, et une grande clameur s'éleva de l'intérieur de la place comme si déjà elle était prise.

20. Josèphe, voyant que sous les coups redoublés, portés toujours au même endroit, le mur était prêt a s'écrouler, imagina un moyen de             paralyser pendant quelque temps l'effet de la machine. Il fit remplir de paille[681][48] des sacs et les suspendit par des câbles à l'endroit où l'on voyait toujours le bélier frapper. De la sorte, le choc serait détourné et la violence du coup diminuée par la matière molle qui le recevait. Cette ruse retarda beaucoup les Romains, car, de quelque côté qu'ils tournassent leur bélier, aussitôt ceux d'en haut lui opposaient leurs sacs, qui faisaient plastron, et le mur, n'éprouvant aucune répercussion,        n'était pas endommagé. Cependant les Romains imaginèrent, de leur côté, d'amener de longues perches, munies à leur extrémité de faux avec lesquelles ils coupaient les cordes qui retenaient les sacs. Grâce à cet artifice, l'hélépole[682][49] recouvra toute son efficacité et le mur, fraîchement cimenté, commença à céder. Alors Josèphe et ses gens eurent recours au feu comme dernier remède. Après avoir allumé tout ce qu'ils purent trouver de bois sec, ils s'élancent de la ville, divisés en trois corps, et mettent le feu aux machines, aux abris d'osier et aux boisages des retranchements ennemis. Les Romains s'y opposent à grand'peine, stupéfaits par l'audace de leurs ennemis et devancés par la flamme, qui déjoue leurs efforts, car, jaillissant du bois sec, additionné de bitume, de poix et de soufre, le feu court plus vite que la pensée, et tous les travaux élevés a si grand prix par les Romains sont consumés en une heure de temps.

21. A cette occasion se fit remarquer un Juif digne d'attention et de souvenir. nommé Eléazar, fils de Saméas, natif de Gaba[683][50] en Galilée. Soulevant dans ses bras une pierre énorme, il la lança du haut du mur contre le bélier avec tant de force qu'elle en brisa la tête ; puis, sautant en bas, il enlève cette tête du milieu des ennemis et la rapporte avec le plus grand sang-froid jusqu'au pied du rempart. Devenu une cible pour tous ses adversaires, son corps, qu'aucune armure ne protégeait, recevait leurs coups et fut percé de cinq traits. Mais, sans faire attention à aucune de ses blessures, il gravit le rempart et s'y tint debout à la vue de tous les combattants, qui s'étonnaient de son audace. Enfin, la douleur de ses plaies le saisit de convulsions, et il tomba comme une masse, tenant toujours dans ses mains la tête du bélier. Après lui ceux qui se distinguèrent le plus par leur courage furent deux frères, Nétiras et Philippe, natifs du bourg de Rouma[684][51], eux aussi Galiléens : s'élançant contre les soldats de la dixième légion, ils chargèrent les Romains avec tant d'impétuosité et de violence, qu'ils rompirent leurs rangs et mirent en fuite tout ce qui se rencontra devant eux.

22. Derrière ces hommes, Josèphe et le reste du peuple, quantité de brandons enflammés à la main, vinrent de nouveau incendier les machines, les abris et les terrassements de la cinquième légion et de la dixième[685][52] qui avait pris la fuite. Les autres corps de troupes s’empressèrent de couvrir de terre leurs machines et tout leur matériel. Vers le soir les Romains dressèrent derechef le bélier et l'amenèrent à l'endroit où ses premiers coups avaient ébranlé la muraille. A ce moment, un des défenseurs du rempart atteignit Vespasien d'une javeline à la plante du pied. La blessure était légère, la distance ayant amorti la force du projectile ; le trouble n'en fut pas moins grand parmi les Romains, car l'entourage immédiat de Vespasien s'étant ému à la vue du sang, la nouvelle se répandit aussitôt dans toute l'armée : la plupart des soldats, laissant là les travaux du siège, accouraient vers leur général, pleins de consternation et de terreur. Le premier de tous sur les lieux fut Titus, qui craignait pour la vie de son père, et toute l'armée se sentit bouleversée à la fois par son affection pour le chef et par le spectacle de l'angoisse de son fils. Cependant Vespasien trouva vite le moyen d'apaiser et l'inquiétude de son fils et le tumulte de son armée : maîtrisant sa douleur, il alla se faire voir à tous ceux qui tremblaient pour ses jours et redoubla ainsi l'ardeur de leur élan contre les Juifs. Chacun voulait être le premier au péril pour venger son général, et, s'encourageant mutuellement avec de grands cris, ils s'élancent de nouveau contre le rempart.

23. Les gens de Josèphe, quoique tombant les uns sur les autres sous la mitraille des catapultes et des pierriers, ne désertèrent cependant pas la muraille, mais faisaient pleuvoir le feu, le fer et les pierres contre les soldats qui poussaient le bélier à l'abri de la toiture d'osier. Cependant leur tir n'obtenait que peu ou point de succès, et ils tom-baient incessamment, parce que l'ennemi les voyait sans qu'ils pussent le voir : en effet, la flamme même dont ils faisaient usage, les éclairant de ses lueurs, faisait d'eux une cible aussi apparente qu'en plein jour, et, d'autre part, ils avaient peine à éviter les décharges des machines qu'ils n'apercevaient pas dans le lointain. Aussi les balistes et les catapultes abattaient des files entières, et les pierres lancées par l'onagre[686][53] venaient avec un sifflement terrible arracher les parapets et briser les angles des tours. Il n'y a pas en effet de troupe si compacte que la masse et la force vive de ces pierres ne puisse renverser jusqu'au dernier rang. Quelques incidents de cette nuit donneront une idée de la puissance de cette machine : un des hommes postés sur la muraille à côté de Josèphe eut la tète emportée par une pierre, et son crâne, lancé comme une balle de fronde, vint tomber à trois stades de distance ; une femme enceinte fut frappée au ventre comme elle sortait de sa maison au lever du jour : l'enfant qu'elle portait dans son sein fut projeté à un demi-stade de là[687][54]. On peut juger par là de la force de ces pierriers. Terrible aussi était le sifflement des machines et le fracas de leur ravage. On entendait le bruit sourd des cadavres qui tombaient en bas de la muraille. Aux cris lamentables des femmes, qui s'élevaient de l'intérieur de la ville, répondaient au dehors les gémissements des mourants. Tout le glacis placé en avant du lieu du combat ruisselait de sang, et les morts amoncelés formaient un chemin jusqu'au sommet        du rempart. L'écho des montagnes avoisinantes grossissait encore ces horribles clameurs ; bref, rien de ce qui peut terrifier les yeux ou les oreilles ne manqua à cette nuit d'épouvante. Beaucoup des défenseurs de Jotapata périrent en combattant vaillamment ; beaucoup furent couverts de blessures. Enfin, vers l'heure où l'on relève la garde du matin, le mur, battu sans interruption par les machines, finit par s'écrouler ; mais les assiégés, couvrant leurs corps de leurs armes, réussirent à combler la brèche avant que les Romains eussent le temps d'y appliquer leurs ponts volants pour l'escalade.

24. Vespasien, après avoir accordé à ses troupes quelque repos des fatigues de la nuit, dispose dès l'aurore son armée pour l'assaut. Pour chasser de la brèche les défenseurs, il fait mettre pied à terre aux plus braves de ses cavaliers et les forme en trois colonnes près des parties écroulées du mur ; couverts de leurs armures de pied en cap, la lance en arrêt, ils ont ordre, dès que les ponts volants seront jetés, d'entrer les premiers dans la place ; derrière eux, il place l'élite de l'infanterie. Le reste de la cavalerie fait face aux remparts, rangé tout le long de la montagne, afin que nul fuyard, la ville une fois prise, ne puisse s'échapper inaperçu. Plus en arrière[688][55] il dispose les archers, avec la consigne de tenir leurs flèches prêtes au tir ; pareillement, les frondeurs et les servants des batteries. D'autres détachements ont mission d'appliquer les échelles aux endroits où le mur est encore intact, afin qu'une fraction des assiégés, occupée à les contenir, soit défournée de la défense de la brèche et que le reste, accablé sous une grêle de projectiles, soit contraint de livrer l'entrée de la place.

25. Josèphe, qui avait pénétré le dessein de l'ennemi, confia la garde de la partie intacte du mur aux hommes fatigués et aux vieillards, jugeant qu'il n'y avait rien de sérieux à redouter de ce côté. Au contraire, il plaça à la brèche, les hommes les plus vigoureux, et, à la tête de chaque groupe, six chefs de file tirés au sort[689][56], auxquels il se joignit lui-même pour être au fort du danger. Il recommanda à ses hommes de se boucher les oreilles afin de n'être pas épouvantés par le cri de guerre des légions. Pour se préserver de la nuée des projectiles, il les instruisit à se mettre à genoux en se couvrant le haut du corps avec leur bouclier, et à reculer peu à peu jusqu'à ce que les archers eussent vidé leurs carquois ; mais, sitôt qu'on jetterait les ponts volants, ils devaient y sauter eux-mêmes et affronter l'ennemi par ses propres chemins. Chacun d'eux luttera, non dans l'espoir de sauver la patrie, mais pour venger la patrie perdue ; il se représentera le sang des vieillards qu'on va égorger, les enfants et les femmes que l'ennemi va ravir. A la pensée de ces désastres prochains, que leur fureur s'exaspère et se déchaîne contre les auteurs de leurs futures misères !

26. Telles furent les dispositions qu'il prit de côté et d'autre. Mais quand la multitude désarmée des femmes et des enfants vit, de l'intérieur, la ville cernée d'un triple cordon de troupes - car les Romains n'avaient détourné pour le combat aucun des postes qu'ils avaient placés dès la première heure[690][57], - quand ils virent, au pied des murs ébranlés, les ennemis l'épée nue à la main, plus haut, la montagne tout étincelante d'armes, et les valets arabes présentant leurs flèches aux archers, un hurlement suprême s'échappa de leurs poitrines pour pleurer la chute de la ville, comme si la catastrophe n'était plus imminente, mais déjà arrivée. Josèphe, craignant que ces gémissements des femmes n'amollissent le courage des combattants, leur commanda de s'enfermer chez elles, avec de grandes menaces si elles ne se taisaient. Lui-même se posta en avant de la brèche, à l'endroit que le sort lui avait assigné, sans se préoccuper des échelles qu'on appliquait sur d'autres points, et attendant avec impatience la première salve de traits.

27. Alors, toutes les trompettes des légions sonnent à la fois la charge, l'armée pousse une formidable clameur, et, au signal donné, une nuée de traits lancés de toutes parts vient obscurcir le ciel. Fidèles aux instructions de Josèphe, ses hommes défendent leurs oreilles contre les cris et leur corps contre les projectiles ; et dès qu'ils voient les ponts volants jetés, ils s'y précipitent avant que ceux qui les ont appliqués aient pu y monter eux-mêmes. Dans le corps à corps qui s'engage avec les assaillants, leurs bras, leurs âmes multiplient toutes sortes de prouesses. Dans l'extrémité de leur misère, ils s'efforcent de ne point paraître inférieurs à ceux qui, sans être stimulés par leur propre salut, déploient tant de courage. Nul ne lâche prise qu'il n'ait tué ou péri. Cependant les Juifs s'épuisent dans ce combat incessant, sans avoir de quoi remplacer ceux qui luttent au premier rang ; au lieu que, du côté des Romains, les hommes fatigués ou refoulés sont immédiatement relevés par des troupes fraîches, que les assaillants s'encouragent les uns les autres, et, flanc contre flanc, le haut du corps abrité par leur bouclier[691][58], forment une colonne inébranlable dont la masse, comme un seul corps, pousse devint elle les Juifs et couronne déjà la crête du rempart.

28. Dans cette situation critique, Josèphe s'inspire de la nécessité, bonne conseillère quand le désespoir l'irrite. Il ordonne de verser sur ce toit de boucliers en marche des flots d'huile bouillante. Les Juifs la tenaient toute préparée ; aussitôt, de toutes parts, ils en répandent sur les Romains d'énormes quantités et, après l'huile, ils jettent sur eux les vaisseaux eux-mêmes qui la contenaient, encore tout fumants. Ce déluge embrasé brise enfin les rangs de la colonne d'assaut : se tordant dans d'atroces douleurs, les Romains roulent au bas de la muraille. Car, sous l'armure de chaque homme, l'huile coulait instantanément de la nuque aux pieds, se répandant sur toute la surface du corps et dévorant les chairs comme une flamme, ce liquide étant, de sa nature, prompt à s'échauffer et, en sa qualité de corps gras, lent à se refroidir. Empêtrées dans leurs casques et leurs cuirasses, les victimes ne pouvaient se soustraire à cette action corrosive : on les voyait, sous la souffrance, bondir, se tortiller, tomber à bas des ponts-levis. Ceux qui tentaient de s'enfuir se voyaient arrêtés par la poussée de leurs camarades montant à l'assaut et restaient exposés sans défense aux coups des Juifs, qui tiraient sur eux par derrière.

29. Cependant, au milieu de ces épreuves, ni le courage ne trahissait les Romains ni l'esprit d'invention les Juifs. Les premiers, bien qu'ils vissent leurs camarades torturés par cette pluie brûlante, ne s'en ruaient pas moins contre ceux qui la leur lançaient : dans leur ardeur, chacun invectivait l'homme placé devant lui, lui reprochant de gêner son élan. Quant aux Juifs, ils imaginèrent un second stratagème pour faire échec à l'escalade romaine : sur le plancher des ponts volants ils jetèrent du fenugrec bouilli, qui le rendait glissant[692][59] et faisait trébucher les assaillants. Soit qu'ils voulussent fuir, soit qu'ils voulussent avancer, les Romains ne pouvaient plus garder l'équilibre : les uns, s'effondrant sur le plancher même du pont volant, s'y laissaient fouler aux pieds ; d'autres retombaient sur le terrassement, où les Juifs les perçaient de traits, car, devant cette débandade des assaillants, les défenseurs, débarrassés du corps à corps, avaient tout loisir de tirer à distance. Après que cet assaut eut causé de fortes pertes, le général, vers le soir, fit sonner la retraite. Les Romains comptaient plusieurs morts et beaucoup de blessés. Quant aux défenseurs de Jotapata, ils ne perdirent que six tués, mais plus de trois cents blessés furent ramenés dans la ville. Ce combat fut livré le 20 du mois Daisios[693][60].

30. Vespasien chercha d'abord à consoler l'armée de son échec. Mais quand il trouva les soldats pleins de colère et réclamant, non des encouragements, mais de l'ouvrage, il leur commanda de surélever les terrassements et d'y dresser trois tours hautes de cinquante pieds, entièrement blindées de fer, pour les affermir par leur pesanteur et les rendre à l'épreuve du feu ; il y fit monter, avec les machines de jet les plus légères, des soldats armés de javelots, des archers et les frondeurs les plus robustes. Ces gens de trait, dérobés à la vue de l'ennemi par la hauteur même des tours et leurs épaulements, découvraient, au contraire, fort bien les défenseurs de la muraille : ils ouvrirent le tir contre eux, et ceux-ci ne trouvaient moyen ni d'éviter des traits dirigés vers leurs têtes, ni de riposter à des adversaires invisibles. Voyant ces hautes tours inaccessibles aux projectiles lancés avec la main, voyant le fer qui les protège contre la flamme, ils descendent du rempart et font des sorties contre ceux qui veulent tenter l'escalade. Ainsi Jotapata continuait sa résistance ; quantité de ses défenseurs périssaient chaque jour ; incapables de rendre aux ennemis mal pour mal, ils n'avaient d'autre ressource que de les contenir, au péril de leurs vies.

31. Une ville voisine de Jotapata, nommée Japha[694][61], avait fait défection, encouragée par la résistance imprévue des assiégés. Au cours de ces mêmes journées, Vespasien détacha contre elle Trajan, légat de la dixième légion[695][62], avec mille cavaliers et deux mille fantassins. Il trouva une place très forte, non seulement par son assiette naturelle, mais par la double enceinte qui la protégeait. Les habitants osèrent s’avancer à sa rencontre, faisant mine de combattre ; il les charge, les disperse après une courte résistance et se lance à leur poursuite. Comme ils se réfugiaient dans la première enceinte, les Romains, s'attachant à leurs pas, y pénètrent avec eux. Les fuyards veulent alors gagner l'enceinte ultérieure de la ville, mais leurs propres concitoyens les en repoussent, de peur que l'ennemi ne s'y jette en même temps. Dieu lui-même accordait aux Romains la perte des Galiléens : c'était par sa volonté que la population entière d'une ville était, par la propre main de ses concitoyens, repoussée et livrée au fer destructeur, pour être exterminée jusqu'au dernier. En vain la cohue des fuyards, se ruant contre les portes, implore, en les appelant par leurs noms, ceux qui les gardent : pendant même que les supplications s'échappent de leurs lèvres, ils tombent égorgés. L'ennemi leur ferme la première muraille, leurs concitoyens la seconde : ainsi acculés et entassés entre les deux enceintes, les uns s'entre-tuent ou se tuent eux-mêmes, les autres, en nombre prodigieux, périssent sous les coups des Romains sans avoir même l'énergie de se défendre ; car, à la stupeur où les a jetés l'ennemi, s'ajoute la perfidie de leurs frères qui achève de briser leur courage. Maudissant, dans leur agonie, non les Romains, mais leur propre nation, ils finirent par succomber tous, au nombre de douze mille. Trajan jugea dès lors que la ville était veuve de défenseurs ou que, s'il en restait quelques-uns, la peur devait les paralyser. Comme il estimait devoir réserver à son chef l'honneur de prendre la place, il dépêcha à Vespasien pour le prier d'envoyer son fils Titus achever la victoire. Le général supposa sur cet avis qu'il restait encore quelque besogne à faire : il donna donc à son fils un corps de cinq cents cavaliers et de mille fantassins. Titus les amène à marches forcées ; sitôt arrivé, il range son armée en bataille, place Trajan à l'aile gauche, prend lui même le commandement de l'aile droite et ordonne l'assaut. Comme sur tous les points les soldats dressaient les échelles contre la muraille, les Galiléens, après une courte défense, l'évacuent ; les troupes de Titus escaladent alors le rempart et se rendent aussitôt maîtresses de la ville. Toutefois, à l'intérieur, où les Juifs s'étaient massés contre les assaillants, une lutte désespérée s'engagea : les hommes valides chargeaient les Romains dans des ruelles étroites ; du haut des maisons, les femmes jetaient sur eux tout ce qui leur tombait sous la main. La résistance dura six heures mais quand les combattants les plus robustes eurent été exterminés, le reste de la population, jeunes et vieux, se laissa égorger en plein air ou dans les maisons. Aucun habitant du sexe masculin ne fut épargné, hormis les enfants, qu'on vendit comme esclaves avec les femmes. Au total, soit dans la ville, soit dans la première rencontre, il périt quinze mille personnes ; le nombre des captifs s'éleva à deux mille cent trente. Ce désastre frappa les Galiléens le vingt-cinquième jour du mois Daisios[696][63]

32. Les Samaritains également eurent leur part de calamité. Assemblés sur le Garizim, qui est leur montagne sainte, ils n'en bougeaient point, mais leur réunion et leur attitude provocante contenaient une menace de guerre. Les malheurs de leurs voisins ne suffirent pas à les rendre sages : à chaque succès des Romains leur déraison ne faisait qu'enfler leur faiblesse[697][64] et ils semblaient à deux doigts de se révolter. Vespasien résolut donc de prévenir le mouvement et de briser leur élan ; car, bien que[698][65] le pays de Samarie fût occupé par de nombreuses garnisons, l'importance du rassemblement et le fait même de la conspiration ne laissaient pas de l'inquiéter. Il envoya contre eux Cérialis, légat de la cinquième légion, avec six cents chevaux et trois mille hommes de pied[699][66]. Le légat trouva scabreux d'escalader la montagne et d'engager la bataille, en voyant un si grand nombre d'ennemis réunis au sommet, il se borna donc à cerner avec sa troupe toute la base du mont Garizim et fit bonne garde pendant toute la journée. Or il arriva que les Samaritains manquaient d'eau : comme on était au fort de l'été, il régnait une chaleur intense, et la multitude n'avait fait aucunes provisions. Plusieurs moururent de soif ce jour-là même ; beaucoup d'autres, préférant à une pareille mort l'esclavage, s'enfuirent chez les Romains. Cérialis, jugeant par là dans quelle extrémité se trouvait le reste, gravit alors la montagne et, ayant disposé sa troupe en cercle autour des ennemis, les invita tout d'abord à traiter et à songer à leur salut : il leur promettait la vie sauve s'ils rendaient leurs armes. Comme il ne put les convaincre, il les chargea et les passa tous au fil de l'épée, au nombre de 11.600, le vingt-septième jour du mois Daisios[700][67].

33. Pendant que cette catastrophe fondait sur les Samaritains, les défenseurs de Jotapata s'opiniâtraient et, contre toute attente, supportaient encore les rigueurs du siège. Cependant, le quarante-septième jour, les terrassements des Romains dépassèrent la hauteur du mur ; ce jour-là même, un transfuge vint trouver Vespasien et lui raconta combien le nombre des défenseurs était réduit et quel était leur état de faiblesse : les veilles, les combats incessants, disait-il, les avaient épuisés au point qu'ils seraient incapables de soutenir un nouvel assaut ; si l'on osait même, on pourrait en finir par un coup de main. En effet, vers le moment de la dernière veille, quand ils pensaient trouver quelque relâche à leur misère, à cette heure où le sommeil du matin envahit facilement l'homme surmené, il assurait que les gardes avaient coutume de s'endormir : c'est l'instant qu'il recommandait pour tenter l'attaque. Le transfuge inspirait peu de confiance à Vespasien, qui connaissait l'extrême fidélité des Juifs les uns envers les autres et leur indifférence aux supplices : précédemment un homme de Jotapata, tombé aux mains des Romains, avait subi sans broncher tous les tourments, même l'épreuve du feu, plutôt que de se laisser arracher par l'ennemi quelque renseignement sur l'état de la ville, et quand enfin on l'eut mis en croix, il avait accueilli la mort avec un sourire. Pourtant la vraisemblance du récit donnait quelque créance au traître : peut-être, après tout, cet homme disait-il la vérité même s'il s'agissait d'un piège, on ne courait pas grand risque à s'y exposer. En conséquence, Vespasien ordonna de garder l'homme à vue et disposa son armée pour surprendre la ville.

34. A l'heure indiquée, les troupes s'acheminèrent en silence vers le rempart ; le premier, Titus y monte, avec un des tribuns nommé Domitius Sabinus et quelques soldats de la quinzième légion : ils égorgent les gardes et entrent dans la ville sans faire de bruit. Derrière eux, le tribun Sextus Calvanus et Placidus amènent les troupes qu'ils commandent. Déjà la citadelle était occupée et l'ennemi répandu au cœur de la ville, déjà il faisait grand jour, et les vaincus ne se rendaient pas encore compte de leur malheur : la plupart, en effet, étaient engourdis de fatigue et de sommeil et, si quelques-uns se levaient, un épais brouillard, qui par hasard vint à envelopper la ville, leur dérobait la vue de l'ennemi. Enfin, quand toute l'armée romaine fut entrée, ils se dressèrent, mais seulement pour constater leur désastre, et c'est le couteau sur la gorge qu~ils s'aperçurent que Jotapata était prise. Les Romains, au souvenir des maux qu'ils avaient endurés pendant ce siège, ne voulurent connaître ni quartier ni pitié pour personne : refoulant le peuple du haut de la citadelle le long des pentes de la colline, ils égorgeaient dans le tas. Ceux-là même qui avaient encore la force de combattre se voyaient paralysés par les difficultés du terrain ; écrasés dans les ruelles étroites, glissant sur des descentes raides, ils se laissaient engloutir par le fleuve de carnage qui dévalait du haut de la citadelle. Aussi, beaucoup des guerriers d'élite, groupés autour de Josèphe, résolurent-ils de se donner la mort : impuissants à tuer aucun des Romains, ils aimèrent mieux tomber sous leurs propres coups que sous ceux du vainqueur. Ils se retirèrent donc à l'extrémité de la ville, et là se jetèrent sur leurs épées.

35. Quelques hommes de garde, sitôt qu'ils s'aperçurent de la prise de la ville, s'étaient hâtés de prendre la fuite : ils se réfugièrent dans une des tours situées au nord[701][68] et s'y défendirent pendant quelque temps. Mais, cernés par un grand nombre d'ennemis, ils finirent par se rendre et tendirent avec sérénité la gorge à leurs bourreaux. Les Romains auraient pu se vanter que cette dernière journée du siège ne leur avait causé aucune perte, si l'un d'eux, le centurion Antonius, ne s'était laissé tuer en trahison : comme beaucoup de Juifs avaient cherché un refuge dans les cavernes, un des fugitifs supplia Antonius de lui tendre la main en gage de pardon et pour l'aider à sortir ; le centurion s'y prête sans défiance ; alors l'ennemi le frappe au défaut de l'aine d'un coup de javelot, qui l'étend mort sur le champ.

36. Ce jour-là les Romains massacrèrent tout ce qui s'offrit à leurs regards. Les jours suivants ils fouillèrent les cachettes, à la recherche de ceux qui s'étaient réfugiés dans les souterrains et les cavernes. Tous les âges furent exterminés, à l'exception des petits enfants et des femmes. On ramassa douze cents captifs ; quant au nombre des morts, tant dans l'assaut final que dans les combats précédents, il ne s'éleva pas à moins de quarante mille. Vespasien ordonna de raser la ville de fond en comble et d'en brûler toutes les fortifications. Ainsi fut prise Jotapata, dans la treizième année dit principat de Néron, le premier jour du mois Panémos[702][69].

VIII

1-3. Josèphe, réfugié dans une caverne avec quarante compagnons, est découvert par les Romains, qui l’invitent à se rendre. – 4-6. Les compagnons de Josèphe s’opposent à son dessein ; longue controverse sur le suicide. – 7. Ils s’entretuent et Josèphe se livre aux Romains. – 8-9. Josèphe devant Vespasien. Il lui prédit l’empire et en reçoit un bon traitement.

1. Les Romains mettaient beaucoup d'ardeur à rechercher Josèphe, pour satisfaire à la fois leur propre rancune et le vif désir de leur général, qui pensait qu'une grande partie de cette guerre dépendait de cette capture. Ils fouillaient donc les cadavres et les recoins les plus cachés de la ville[703][70]. Cependant Josèphe, au moment même de la prise de Jotapata, aidé sans doute de quelque secours divin, avait réussi à se dérober au travers des ennemis et s'était jeté dans une citerne profonde où s'embranchait par le côté une caverne spacieuse qu’on ne pouvait apercevoir d'en haut. Là, il rencontra quarante des plus nobles Juifs qui s'y étaient cachés avec des provisions suffisantes pour plusieurs jours. Pendant la journée, Josèphe resta dans sa cachette, par crainte des ennemis qui parcouraient toute la ville. La nuit, il sortait pour chercher quelque moyen de fuir et reconnaître les postes. Mais, comme les Romains se gardaient exactement de toutes parts, précisément à cause de lui, il ne trouvait aucun espoir de fuite et s'en retournait dans sa caverne. Deux jours se passèrent sans qu'on le découvrit ; le troisième jour, une femme de leur compagnie, qui avait été prise par les Romains, dénonça la cachette. Aussitôt Vespasien s'empressa d'y envoyer deux tribuns, Paulinus[704][71] et Gallicanus, avec ordre d'engager sa foi envers Josèphe et de l'inviter à sortir.

2. Dès qu'ils furent sur les lieux, ils se mirent à l'exhorter et à lui promettre la vie sauve, sans réussir a le persuader. Ses soupçons ne venaient pas du caractère des envoyés, qu'il savait humains, mais de la conscience du mal qu'il avait fait et qui devait lui mériter d'être châtié à proportion. Il craignait donc qu'on ne cherchât simplement à s'emparer de lui pour le mener au supplice. Enfin, Vespasien lui envoya un troisième messager, le tribun Nicanor[705][72], depuis longtemps lié avec Josèphe, et son ami. Celui-ci, s'avançant vers la caverne, représenta à Josèphe quelle était la clémence naturelle des Romains à l'égard des vaincus : il ajouta que son courage lui avait valu, non la haine des généraux, mais leur admiration ; si Vespasien désirait si vivement l'extraire de sa retraite, ce n'était pas pour le châtier – ce qu’il pouvait faire sans que Josèphe se rendit – mais, au contraire, parce qu'il voulait conserver un homme aussi vaillant ; enfin, Si Vespasien avait voulu lui tendre un piège, il ne lui aurait pas envoyé un de ses amis, couvrant ainsi de la plus belle des vertus, l'amitié, le plus hideux des crimes, la perfidie, et lui-même d'ailleurs, s'il avait cru qu'on voulût l'employer à tromper un ami, ne se serait pas prêté à une pareille mission.

3. Comme Josèphe balançait encore, même devant les assurances de Nicanor, la soldatesque, furieuse, essaya de mettre le feu à la caverne ; mais leur chef, qui tenait à prendre l'homme vivant, sut les en empêcher. Or, pendant que Nicanor redoublait ses instances et que Josèphe apprenait les menaces de la troupe, soudain il se ressouvint des songes que Dieu lui avait envoyés pendant la nuit pour lui annoncer les futures calamités des Juifs et les destinées des empereurs romains. Il faut dire qu'il était versé dans l'interprétation des songes et habile à deviner la vérité à travers les voiles dont il plait à Dieu de la couvrir ; car, prêtre lui-même et descendant de prêtres, il n'ignorait pas les prophéties des livres sacrés. Saisi donc à ce moment de l'esprit divin qui en émane, évoquant de nouveau les terrifiantes visions de ces songes récents, il adresse à Dieu une prière muette : « O Créateur du peuple juif, puisqu'il t'a paru bon de briser ton propre ouvrage, puisque la fortune a passé toute du côté des Romains, puisque tu as choisi mon âme pour annoncer l'avenir, je me livre aux Romains de mon plein gré, je consens à vivre, mais je te prends à témoin que je pars, non comme un traître, mais en qualité de ton serviteur ».

4. Sa prière achevée, Josèphe déclara à Nicanor qu'il se rendait. Mais, quand les Juifs qui partageaient sa retraite apprirent qu'il cédait aux invitations de l'ennemi, ils l'entourèrent de tous côtés en criant : « O combien doivent gémir les lois de nos ancêtres, combien Dieu lui-même doit se voiler la face, Dieu, qui fit aux Juifs des âmes pleines de mépris pour la mort ! Quoi, Josèphe ! tu chéris donc à ce point la vie ! tu supportes de voir le jour de la servitude ! Comme tu t'es vite oublié ! Combien d'entre nous as-tu persuadé de mourir pour la liberté ! C'est donc à tort qu'on t'a fait une réputation de courage et une réputation de sagesse : est-ce sagesse d'espérer obtenir la grâce de ceux que tu as tant combattus, et, à supposer qu'ils te l'accordent, est-ce courage de l'accepter de leurs mains ? Mais si la fortune des Romains t'a versé l'oubli de toi-même, c'est à nous de veiller sur la gloire de nos ancêtres. Voici un bras, voici une épée. Si tu acceptes de plein gré la mort, meurs en capitaine des Juifs ; s'il faut t'y contraindre, meurs comme un traître. » Ce disant, ils tirent leurs épées et menacent de l'en percer s'il consent à se livrer aux Romains.

5. Josèphe, redoutant leur violence et pensant que ce serait trahir les commandements de Dieu que de mourir sans les révéler, commença, dans cette extrémité, à leur parler philosophie. « D'où vient donc, dit-il, mes chers compagnons, cette soif de notre propre sang ? Pourquoi vouloir séparer ces deux éléments que la nature a si étroitement unis, le corps et l'âme ? On dit que je ne suis plus le même : les Romains savent bien le contraire. On dit qu'il est beau de mourir dans la guerre : oui, mais suivant la loi de la guerre, c'est-à-dire, par le bras du vainqueur. Si donc je me dérobe au glaive des Romains, je mérite assurément de périr par le mien et par mon bras ; mais si c'est eux qui se décident à épargner un ennemi, à combien plus forte raison dois-je m'épargner moi-même ? n'est-ce pas folie de nous infliger à nous-mêmes le traitement que nous cherchons à éviter en les combattant ? On dit encore : il est beau de mourir pour la liberté j'en tombe d'accord, mais à condition de mourir en luttant, par les armes de ceux qui veulent nous la ravir : or, à cette heure, ils ne viennent ni pour nous combattre ni pour nous ôter la vie. Il y a pareille lâcheté à ne pas vouloir mourir quand il le faut et à vouloir mourir quand il ne le faut pas. Quelle crainte peut nous empêcher de nous rendre aux Romains ? Celle de la mort ? eh ! quelle folie de nous infliger une mort certaine pour nous préserver d'une qui ne l'est pas ! Celle de l'esclavage ? mais l'état où nous sommes, est-ce donc la liberté ? On insiste : il y a de la bravoure à se donner la mort. Je réponds : non point, mais de la lâcheté ; c'est un peureux que le pilote qui, par crainte de la tempête, coule lui-même son navire avant que l'orage n'éclate. Le suicide répugne à la commune nature de tous les êtres vivants, il est une impiété envers Dieu, qui nous a créés. Voit-on parmi les animaux un seul qui recherche volontairement la mort ou se la donne ? Une loi inviolable gravée dans tous les cœurs leur commande de vivre : aussi considérons-nous comme ennemis ceux qui ouvertement veulent nous ravir ce bien et nous châtions comme assassins ceux qui cherchent à le faire par ruse. Et ne croyez-vous pas que Dieu s'indigne quand un homme méprise le présent qu'il en a reçu ? car c'est lui qui nous a donné l'être, et c'est à lui que nous devons laisser le pouvoir de nous en priver. Il est vrai que le corps chez tous les êtres est mortel et formé d'une matière périssable, mais toujours l'âme est immortelle : c'est une parcelle de la divinité qui séjourne dans les corps ; et, de même que celui qui supprime ou détériore un dépôt qu'un homme lui a confié passe pour scélérat ou parjure, ainsi, quand je chasse de mon propre corps le dépôt qu'y a fait la divinité, puis-je espérer échapper à la colère de celui que j'outrage ? On croit juste de punir un esclave fugitif, même quand il s'évade de chez un méchant maître, et nous fuirions le maître souverainement bon, Dieu lui-même, sans passer pour impies ! Ne le savez-vous pas ? ceux qui quittent la vie suivant la loi naturelle et remboursent à Dieu le prêt qu'ils en ont reçu, à l'heure où le créancier le réclame, obtiennent une gloire immortelle, des maisons et des familles bénies ; leurs âmes, restées pures et obéissantes, reçoivent pour séjour le lieu le plus saint du ciel, d'où, après les siècles révolus, ils reviennent habiter des corps exempts de souillures. Ceux au contraire dont les mains insensées se sont tournées contre eux-mêmes, le plus sombre enfer reçoit leurs âmes, et Dieu, le père commun, venge sur leurs enfants l'offense des parents[706][73]. Voilà pourquoi ce forfait, détesté de Dieu, est aussi réprimé par le plus sage législateur : nos lois ordonnent que le corps du suicidé reste sans sépulture jusqu'après le coucher du soleil, alors qu'elles permettent d'ensevelir même les ennemis tués à la guerre[707][74]. Chez d'autres nations, la loi prescrit de trancher aux suicidés la main droite qu'ils ont dirigée contre eux-mêmes, estimant que la main doit être séparée du corps puisque le corps s'est séparé de l'âme[708][75]. Nous ferons donc bien, mes compagnons, d'écouter la raison et de ne pas ajouter à nos calamités humaines le crime d'impiété envers notre Créateur. Si c'est le salut qui nous est offert, acceptons-le : il n'a rien de déshonorant de la part de ceux qui ont éprouvé tant de témoignages de notre vaillance ; si c'est la mort, il est beau de la subir de la main de nos vainqueurs. Pour moi, je ne passerai pas dans les rangs de mes ennemis, je ne veux pas devenir traître à moi-même : or je serais mille fois plus sot que les déserteurs qui changent de camp pour obtenir la vie alors que moi je le ferais pour me la ravir. Et pourtant je souhaite que les Romains me manquent de foi : si, après m'avoir engagé leur parole, ils me font périr je mourrai avec joie, car j'emporterai avec moi cette consolation plus précieuse qu'une victoire : la certitude que l'ennemi a souillé son triomphe par le parjure ».

6. Par ces raisonnements et beaucoup d'autres Josèphe cherchait à détourner ses compagnons de l'idée du suicide. Mais le désespoir fermait leurs oreilles, comme celles d'hommes qui depuis longtemps s'étaient voués à la mort : ils s'exaspéraient donc contre lui, couraient çà et là l'épée à la main en lui reprochant sa lâcheté, et chacun semblait sur le point de le frapper. Cependant Josèphe appelle l'un par son nom, regarde l'autre d'un air de commandement, prend la main de celui-ci, trouble celui-là par ses prières ; bref, livré dans cette nécessité aux émotions les plus diverses, il réussit cependant à détourner de sa gorge tous ces fers qui le menacent, comme une bête traquée de toutes parts qui fait face successivement à chacun de ses persécuteurs. Ces hommes qui, même dans l’extrémité du malheur, révèrent encore en lui leur chef, laissent mollir leurs bras et glisser leurs épées ; plusieurs, qui déjà levaient contre lui leurs sabres de combat, les jetèrent spontanément.

7. Josèphe, qui dans cet embarras ne perdit pas sa présence d'esprit, met alors sa confiance dans la protection de Dieu : « Puisque, dit-il, nous sommes résolus à mourir, remettons-nous en au sort pour décider l'ordre ou nous devons nous entretuer : le premier que le hasard désignera tombera sous le coup du suivant et ainsi le sort marquera successivement les victimes et les meurtriers, nous dispensant d'attenter à notre vie de nos propres mains. Car il serait injuste qu'après que les autres se seraient tués il y en eût quelqu'un qui pût changer de sentiment et vouloir survivre[709][76] ». Ces paroles inspirent confiance, et après avoir décidé ses compagnons, il tire au sort avec eux. Chaque homme désigné présente sans hésitation la gorge à son voisin dans la pensée que le tour du chef viendra bientôt aussi, car ils préféraient à la vie l'idée de partager avec lui la mort. A la fin, soit que le hasard, soit que la Providence divine l'ait ainsi voulu, Josèphe resta seul avec un autre : alors, également peu soucieux de soumettre sa vie au verdict du sort et, s'il restait le dernier, de souiller sa main du sang d'un compatriote, il sut persuader à cet homme d'accepter lui aussi la vie sauve sous la foi du serment[710][77].

8. Ayant ainsi échappé aux coups des Romains et à ceux de ses propres concitoyens, Josèphe fut conduit par Nicanor auprès de Vespasien. De toutes parts les Romains accouraient pour le contempler et, autour du prétoire, il y eut une presse énorme et un tumulte en sens divers : les uns se félicitaient de la capture du chef, d'autres proféraient des menaces, quelques-uns se poussaient simplement pour le voir de plus près. Les spectateurs les plus éloignés criaient qu'il fallait châtier cet ennemi de Rome, mais ceux qui étaient à côté se rappelaient ses belles actions et ne laissaient pas d'être émus par un si grand changement. Parmi les généraux il n'y en eut pas un qui, si fort qu'il eût d'abord été irrité contre lui, ne se sentit quelque pitié à sa vue : Titus fut touché par la constance que Josèphe montrait dans l'adversité et saisi de compassion en voyant sa jeunesse[711][78]. En se rappelant avec quelle ardeur il les avait combattus naguère et en le considérant tombé maintenant entre les mains de ses ennemis, il évoquait toute la puissance de la fortune, les rapides vicissitudes de la guerre, l'instabilité générale des choses humaines. Aussi amena-t-il dès lors beaucoup de Romains à partager sa pitié pour Josèphe et fut-il auprès de son père le principal avocat du salut de son captif. Cependant Vespasien commanda de garder celui-ci avec la plus grande exactitude, se proposant de l'envoyer le plus tôt possible à Néron[712][79].

9. Quand Josèphe entendit cette décision, il exprima le désir de s'entretenir avec Vespasien seul à seul pendant quelques instants. Le général en chef fit sortir tout le monde excepté son fils Titus et deux de ses amis. Alors Josèphe : « Tu te figures, Vespasien, en prenant Josèphe, n'avoir en ton pouvoir qu'un simple captif, mais je viens vers toi en messager des plus grands événements : si je ne me savais pas envoyé par Dieu, je me serais souvenu de la loi juive et comment un chef doit mourir. Tu veux m'expédier à Néron : t'imagines-tu donc que (Néron lui-même et) ses successeurs vont attendre jusqu'à toi[713][80] ? Tu seras César, ô Vespasien tu seras empereur, toi et ton fils que voici : charge-moi donc plutôt de chaînes plus sûres encore et garde-moi pour toi-même. Tu n'es pas seulement mon maître, ô César, tu es celui de la terre, de la mer et de toute l'humanité. Quant à moi, je demande pour châtiment une prison plus rigoureuse si j'ai prononcé à la légère le nom de Dieu ». En entendant ces paroles, le premier mouvement de Vespasien fut l'incrédulité : il pensa que Josèphe avait inventé ce stratagème pour sauver sa vie. Peu à peu cependant la confiance le gagna, car déjà Dieu le poussait vers l'Empire et par d'autres signes encore lui présageait le diadème. D'ailleurs, il constata sur d'autres points la véracité de Josèphe. Un des deux amis présents à l'entretien secret avait dit : « Si ces paroles ne sont pas autre chose que le vain babil d'un homme qui cherche à détourner l'orage de sa tête, je m'étonne que Josèphe n'ait point prédit aux habitants de Jotapata la prise de leur ville ni à lui-même sa propre captivité ». Là-dessus Josèphe affirma qu'il avait en effet annoncé aux défenseurs de Jotapata que leur ville serait prise après quarante-sept jours de siège et que lui-même deviendrait captif des Romains. Vespasien se renseigna en particulier auprès des captifs pour vérifier ce dire et, comme ils confirmèrent le récit de Josèphe[714][81], il commença à croire à la prédiction qui concernait sa propre destinée. S’il ne délivra pas son prisonnier de sa garde et de ses chaînes, il lui donna un vêtement de prix et d'autres présents et continua à lui témoigner sa bienveillance et sa sollicitude, à quoi Titus ne manqua pas de l'encourager[715][82].

IX

1. Vespasien cantonne ses troupes à Césarée et à Scythopolis. – 2-4. Destruction des pirates de Joppé. – 5-6. Agitation de Jérusalem à la nouvelle de la prise de Jotapata ; sentiments envers Josèphe. – 7-8. Vespasien dans le royaume d’Agrippa. Soumission de Tibériade.

1. Le quatrième jour du mois Panémos[716][83] f, Vespasien ramena ses troupes à Ptolémaïs et de là à Césarée-sur-mer, la plus grande ville de la Judée et peuplée en majorité de Grecs. Les habitants accueillirent l'armée et son chef avec toutes les expressions de bénédiction et d'enthousiasme, écoutant sans doute leur attachement pour les Romains, mais surtout leur haine envers ceux que les Romains avaient vaincus. Aussi la foule réclamait-elle à grands cris le supplice de Josèphe. Mais Vespasien écarta tranquillement cette supplique émanant d'une multitude incompétente. De ses trois légions, il en laissa deux à Césarée en quartiers d’hiver, trouvant la ville fort appropriée à cet objet. Quant à la quinzième légion, il la cantonna à Scythopolis, afin de ne pas accabler Césarée du poids de toute l'armée. Cette ville[717][84] jouit, elle aussi, en hiver d'un climat aussi agréable que l'été y est d'une chaleur suffocante, en raison de sa situation dans une plaine et au bord du fleuve (?).

2. Sur ces entrefaites, des Juifs, que la sédition avait chassés des villes ou qui avaient dû fuir leurs patries détruites, s'assemblèrent en une bande assez considérable et vinrent relever les murs de Joppé, naguère dévastée par Cestius et qu'ils choisirent comme place d’armes. N'y ayant rien à tirer de la campagne désolée par la guerre, ils résolurent de prendre la mer : à cet effet, ils bâtirent toute une flottille de brigantins et commencèrent à rançonner tous les parages de la Syrie, de Phénicie et de l'Égypte, de manière à rendre la navigation sur ces mers tout à fait impossible. Quand Vespasien eut connaissance de ce repaire de brigands, il envoya contre Joppé un corps de fantassins et de cavaliers ; ils entrèrent la nuit dans la ville qu'ils ne trouvèrent point gardée : les habitants avaient bien prévu l'attaque, mais, n'osant pas s'engager avec les Romains, ils s'étaient enfuis sur leurs navires, où ils passèrent la nuit hors de la portée des traits.

3. La nature n'a pas donné de port à Joppé. Elle s'élève sur un rivage à pic qui court droit sur presque toute son étendue, mais dont les deux extrémités se recourbent un peu en forme de croissant : ces cornes sont une suite d'abruptes falaises et d'écueils qui s'avancent loin au milieu des flots : on y montre encore l'empreinte des chaînes d'Andromède pour faire ajouter foi à l'ancienneté de cette légende[718][85]. La bise, qui fouette de face le rivage, soulève contre les rochers qui la reçoivent des vagues énormes et rend ce mouillage plus dangereux pour des navires qu'une côte déserte[719][86]. C'est là que les gens de Joppé avaient jeté l'ancre, lorsque, vers le point du jour, une violente tempête vint fondre sur eux : c'était le vent que les marins qui naviguent dans ces parages appellent le « borée noir ». Une partie des bâtiments furent brisés sur place en s'entrechoquant ; d'autres vinrent se perdre contre les rochers. La plupart, craignant cette côte escarpée et l'ennemi qui l'occupait, essayèrent de gagner le large en cinglant droit contre le vent ; mais le flot, se dressant en montagne, ne tarda pas à les engloutir. Il n'y avait donc ni moyen de fuir, ni espoir de salut si l'on restait en place : la fureur de la tempête les repoussait de la mer et celle des Romains, de la ville. Un gémissement immense s'élève des embarcations quand elles s'entre-heurtent, un énorme fracas quand elles se brisent. Parmi cette multitude, les uns périssent submergés par les flots, les autres écrasés par les épaves ; plusieurs, trouvant le fer plus doux que l'abîme, se tuent de leurs propres mains. Le plus grand nombre, poussé par les vagues, fut jeté sur les rochers et mis en pièces. La mer rougissait de sang sur une grande étendue ; le rivage foisonnait de cadavres, car les Romains, postés sur la côte, massacraient ceux qui y étaient rejetés. Le nombre des cadavres charriés par les vagues s'éleva à quatre mille deux cents. Les Romains, après s'être emparés de la ville sans combat, la détruisirent de fond en comble.

4. Ainsi, à peu de mois d'intervalle, Joppé fut deux fois prise par les Romains. Vespasien, pour empêcher les pirates de s'y nicher à nouveau, établit un camp fortifié sur l'acropole et y laissa la cavalerie avec un petit détachement de fantassins. Ces derniers devaient rester sur place et garder le camp, les cavaliers fourrager dans la région et détruire les villages et les bourgades des environs. Les cavaliers, fidèles à cette consigne, parcouraient tous les jours la campagne, la ravageaient et en firent un véritable désert.

5. Quand la nouvelle de la catastrophe de Jotapata parvint à Jérusalem, la plupart d'abord ne voulurent pas y ajouter foi, tant le désastre était grand et parce qu’aucun témoin oculaire ne venait confirmer ce bruit. Nul, en effet, ne s'était sauvé pour en être le messager ; seule la renommée, qui, de sa nature, propage volontiers les tristes nouvelles, avait spontanément transmis celle-ci. Peu à peu cependant la vérité chemina de proche en proche et bientôt ne laissa plus de doute chez personne ; l'imagination ajoutait même à la réalité : c'est ainsi qu'on annonçait que Josèphe avait été tué, lui aussi, lors de la prise de la ville. Cette annonce remplit Jérusalem d'une affliction profonde ; tandis que les autres morts étaient regrettés par les maisons, par les familles où chacun d'eux était apparenté, la mort du général fut un deuil public. Alors que les uns pleuraient un hôte, les autres un proche, ceux-ci un ami, ceux-là un frère, tous s'unissaient pour pleurer Josèphe ; de sorte que pendant trente jours[720][87] les lamentations ne cessèrent pas dans la ville et qu'on se disputait les joueurs de flûte[721][88] pour accompagner les cantiques funèbres.

6. Mais quand le temps dévoila la vérité entière, quand on sut comment les choses s'étaient passées à Jotapata, que la mort de Josèphe n'était qu'une fiction, qu'il était vivant entre les mains des Romains et recevait de leurs généraux plus d'égards qu'il ne convenait à un prisonnier, la colère contre Josèphe en vie s'éleva avec autant de force que naguère la sympathie pour Josèphe cru parmi les morts. Les uns le traitaient de lâche, les autres de traître, et ce n'était à travers la ville qu'indignation et injures à son adresse. En outre, les revers ne faisaient qu'irriter les Juifs et le malheur les enflammer davantage. L'adversité, qui apprend aux sages à mieux veiller à leur sécurité et à se garder de disgrâces pareilles, ne leur servait que d'aiguillon pour s'exciter à de nouveaux désastres, et toujours la fin d'un mal devenait le commencement d'un autre. Ils s'animaient avec d'autant plus de fureur contre les Romains qu'en se vengeant d'eux, ils espéraient se venger également de Josèphe. Voilà dans quel état d'agitation se trouvait la population de Jérusalem.

7. Cependant Vespasien était allé visiter le royaume d'Agrippa, où le roi l'invitait dans le double dessein de recevoir le général et son armée[722][89] avec un éclat digne de sa propre opulence et d'apaiser, grâce à leur aide, les désordres dont souffraient ses Etats. Parti de Césarée-sur-mer, Vespasien se dirigea vers Césarée-de-Philippe. Là, il donna vingt jours de repos à l’armée pendant que lui-même célébrait des festins et rendait grâce à Dieu pour les succès qu'il avait obtenus. Mais quand il apprit que la sédition agitait Tibériade et que Tarichées s’était révoltée - les deux villes faisaient partie du royaume d'Agrippa -, il jugea à propos de marcher contre ces rebelles, d'abord pour se conformer à sa règle d'écraser les Juifs partout où ils bougeaient, ensuite pour obliger Agrippa et reconnaître son hospitalité en ramenant ces villes dans le devoir. Il envoya donc son fils Titus a Césarée (sur mer) pour chercher les troupes qui s'y trouvaient et les ramener à Scythopolis, la cité la plus importante de la Décapote et voisine de Tibériade ; il s'y rendit lui-même pour recevoir son fils, puis, s'avançant avec trois légions, il vint camper à trente stades de Tibériade, dans un lieu d'étapes, bien en vue des rebelles, qu'on nommait Sennabris[723][90]. De là, il envoya le décurion Valerianus avec cinquante cavaliers pour faire des offres de paix à ceux de la ville et les engager à traiter ; car il avait appris que le gros du peuple désirait la paix et n'était terrorisé que par quelques séditieux qui lui imposaient la guerre. Valerianus s'avança à cheval jusqu'au pied de la muraille : là il mit pied à terre et en fit faire autant à ses cavaliers pour qu'on ne s'imaginât pas qu'il venait escarmoucher. Mais avant qu'il eût entamé les pourparlers, voici que les principaux séditieux s'élancent en armes à sa rencontre, ayant à leur tête un certain Jésus, fils de Sapphias[724][91], qui était comme le chef de cette troupe de bandits. Valerianus ne voulait pas s'exposer à combattre au mépris des ordres de son général, la victoire fût-elle certaine ; d'autre part il croyait dangereux pour une petite troupe de s'engager avec une grande, de lutter sans préparation contre des adversaires préparés. Bref, étonné par la hardiesse imprévue des Juifs, il s'enfuit à pied, suivi de ses cinquante compagnons[725][92], qui abandonnèrent également leurs moutures. Les gens de Jésus ramenèrent en triomphe ces chevaux dans la ville, aussi fiers que s'ils les avaient pris dans le combat et non dans un guet-apens.

8. Inquiets des suites de cet incident, les anciens du peuple et les plus considérés s'enfuirent au camp des Romains et, après s'être assuré l'assistance du roi, vinrent tomber en suppliants aux genoux de Vespasien, le conjurant de ne les point regarder avec mépris et de ne pas imputer à la cité entière la démence de quelques-uns ; qu'il épargne un peuple qui s'est toujours montré dévoué aux Romains et se contente de châtier les auteurs de la révolte, qui les tiennent eux-mêmes prisonniers jusqu'à ce jour, alors que depuis si longtemps ils ont envie de traiter. Le général se laissa fléchir par ces supplications, quoique l'enlèvement des chevaux l'eût irrité contre la ville entière mais l'inquiétude où il vit Agrippa au sujet de Tibériade le toucha. Les délégués capitulèrent donc au nom de la bourgeoisie : sur quoi Jésus et ses gens estimant qu'ils n'étaient plus en sûreté à Tibériade, s'enfuirent à Tarichées. Le lendemain, Vespasien envoya Trajan avec des cavaliers sur la hauteur voisine de la ville pour s’assurer si, dans le peuple, tout le monde avait des sentiments pacifiques. Ayant constaté que la multitude faisait cause commune avec les délégués, Vespasien rassemble son armée et marche vers la ville. La population lui en ouvrit les portes et s'avança à sa rencontre avec des acclamations. l'appelant sauveur et bienfaiteur. Comme l'armée était gênée par l'étroitesse des avenues, Vespasien fit abattre une partie de la muraille située au midi et ouvrit ainsi à ses soldats un large passage. Toutefois, par égard pour le roi, il défendit tout pillage et toute violence et, pour la même raison, laissa subsister les murailles de la ville, après qu'Agrippa se fût, pour l'avenir, porté garant de la fidélité des habitants. C'est ainsi qu'il recouvra cette ville, non sans qu'elle eût fort souffert par l'effet de la sédition.

X

1-6. Défaite des Juifs devant Tarichées ; prise de cette ville par Vespasien et Titus. – 7-8 Le lac de Tibériade et le Jourdain. – 9. Combat naval sur le lac ; destruction de la flottille juive. – 10. Les captifs vendus à l’encan.

1. Vespasien continuant sa marche, s'arrêta entre Tibériade et Tarichées[726][93] et y dressa son camp[727][94], qu'il fortifia plus qu'à l'ordinaire, en prévision d'hostilités prolongées. En effet, tout ce qu'il y avait de factieux s'était jeté dans Tarichées, confiant dans la force de la place et dans le voisinage du lac que les indigènes appellent Gennésar. La ville, bâtie comme Tibériade au pied de la montagne, avait été pourvue par Josèphe, sur tout le pourtour que ne baignait pas le lac, de remparts solides, moins forts cependant que ceux de Tibériade ; car il avait fortifié cette dernière ville au début de la révolte, dans la plénitude de ses ressources et de son autorité, tandis que Tarichées             n'obtint que les reliefs de ses largesses[728][95]. Les habitants tenaient prêtes sur le lac un grand nombre de barques, pour s'y réfugier s'ils étaient battus sur terre ; ils les avaient équipées de manière à livrer au besoin un combat naval. Pendant que les Romains fortifiaient l'enceinte de leur camp, Jésus et ses compagnons, sans se laisser intimider par la multitude et le bel ordre des ennemis, firent une sortie ; ils dispersèrent au premier choc les travailleurs et arrachèrent une partie du retranchement. Cependant, dès qu'ils virent les légionnaires former leurs rangs, ils se dépêchèrent de se retirer auprès des leurs, avant de s'exposer à quelque dommage ; les Romains, s'élançant à leurs trousses, les pourchassèrent jusqu'à leurs barques ; les Juifs y montent et s'éloignent jusqu'à l'extrême portée des traits. Ils jettent alors l'ancre et, serrant leurs vaisseaux les uns contre les autres à la manière d'une phalange, engagent contre l'ennemi resté à terre une sorte de combat naval. Cependant Vespasien, apprenant que la grande masse des Juifs était rassemblée dans la plaine située aux portes de la ville, envoie contre eux son fils avec six cents cavaliers de choix.

2. Titus, trouvant l'ennemi en force prodigieuse, dépêcha à son père pour demander des troupes plus importantes ; lui-même cependant, voyant que la plupart de ses cavaliers brûlaient de combattre sans attendre l'arrivée des renforts, mais que pourtant quelques-uns trahissaient une émotion secrète à la vue du grand nombre des Juifs, monta sur un lieu d'où tous pouvaient l'entendre et leur dit : « Romains, il est bon de vous rappeler en commençant le nom de votre race, pour que vous sachiez qui nous sommes et contre qui nous avons à combattre. Jusqu'à, cette heure, aucune nation de l'univers n'a pu se soustraire à la force de nos bras ; quant aux Juifs, soit dit à leur éloge, ils ne se lassent jamais d'être vaincus. Eh bien, puisque dans l'adversité ils restent debout, eux, ne serait-il pas honteux de nous décourager, nous, en plein succès ? Je me réjouis de lire sur vos visages une louable ardeur ; je crains pourtant que la multitude des ennemis n'inspire à quelques-uns un secret effroi : qu'ils réfléchissent donc de nouveau qui vous êtes et contre quels adversaires vous allez livrer bataille. Ce sont des Juifs, c'est-à-dire des hommes qui ne sont certes dépourvus ni d'audace ni de mépris pour la mort, mais à qui manquent la discipline et la pratique de la guerre et qui méritent plutôt le nom de cohue que celui d’armée. Au contraire, ai-je besoin de rappeler quelle est notre expérience et notre discipline ? Si, seul de tous les peuples, nous nous exerçons aux armes durant la paix c'est pour ne pas avoir pendant la guerre à nous compter devant l'ennemi. A quoi servirait cette préparation continuelle si nous n’osions aborder qu'à nombre égal les adversaires qui en sont dénués ? Considérez encore que vous allez lutter, armés de toutes pièces contre des gens presque sans armes, cavaliers contre fantassins, que vous avez des chefs et qu'ils n'en ont pas : ces avantages multiplient infiniment votre effectif, comme ces infériorités réduisent infiniment le leur. Ce qui décide le succès dans la guerre, ce n'est pas le nombre, fût-il illimité, c'est le courage, même d'une petite troupe : peu nombreux, de bons soldats sont lestes à la manœuvre et prompts à l'entr'aide ; les armées trop considérables se font plus de dommage a elles-mêmes qu'elles n’en éprouvent de la part de l'ennemi. Ce qui conduit les Juifs, c'est l'audace, la témérité et le désespoir : sentiments qui s'enflamment dans le succès et qui s'éteignent au moindre échec. Nous, c'est la valeur, la discipline et la fermeté, qui sans doute brillent du plus bel éclat dans la bonne fortune, mais qui, dans l'adversité, tiennent bon jusqu'au dernier moment. J'ajoute que vous lutterez pour de plus grands intérêts que les Juifs : car s'ils affrontent la guerre pour la patrie et la liberté, qu'y a- t-il de plus important pour nous que la gloire et le souci, après avoir dompté tout l'univers, de ne pas laisser mettre en balance avec notre pouvoir celui du peuple juif ? Aussi bien nous n’avons rien d’irrémédiable à redouter. Des renforts considérables sont là, à portée de main : mais il dépend de nous de brusquer la victoire et de devancer le secours que doit nous envoyer mon père. Le succès sera plus glorie