FIN DU MONDE PRÉSENT

 

ET

 

MYSTÈRES DE LA VIE FUTURE

 

 

 

 

 

 

Par l’Abbé Arminjon

(1881)

 

Note Liminaire. 2

Deux mots de Biographie. 8

Au Lecteur 9

PREMIÈRE CONFÉRENCE : DE LA FIN DU MONDE. – DES SIGNES DONT ELLE SERA PRÉCÉDÉE ET DES CIRCONSTANCES QUI L’ACCOMPAGNERONT. 11

DEUXIEME CONFERENCE : DE LA PERSÉCUTION DE L’ANTÉCHRIST ET DE LA CONVERSION DES JUIFS  29

TROISIEME CONFERENCE : DE LA RÉSURRECTION DES CORPS ET DU JUGEMENT UNIVERSEL.. 50

QUATRIEME CONFERENCE : DU LIEU DE L'IMMORTALITÉ OU DE L'ÉTAT DES CORPS GLORIEUX APRÈS LA RÉSURRECTION   69

CINQUIEME CONFERENCE : DU PURGATOIRE.. 86

SIXIEME CONFERENCE : DE L'ÉTERNITÉ DES PEINES ET DE LA DESTINÉE MALHEUREUSE.. 102

SEPTIEME CONFERENCE : DE LA BÉATITUDE ÉTERNELLE ET DE LA VISION SURNATURELLE DE DIEU   118

HUITIEME CONFERENCE : LE SACRIFICE CURÉTIEN, MOYEN DE RÉDEMPFION.. 136

NEUVIEME CONFERENCE : DU MYSTÈRE DE LA SOUFFRANCE DANS SES RAPPORTS AVEC LA VIE FUTURE   152

TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES. 169

 

 

 

Dans le texte de SAINTE THÉRÈSE reproduit sur notre couverture, on lit à la 2e ligne, de l’écriture de SAINTE THÉRÈSE : « l’impression que j’en ressentis ». Le commentateur de l’Édition des Manuscrits autobiographiques précise que le texte initial de SAINTE THÉRÈSE était « que j’en ressens » et qu’une main « étrangère » a raturé le mot pour le transformer en « ressentis ». La modification est très visible sur le texte. Il est bien évident que l’expression « que j’en ressens », qui est celle de SAINTE THÉRÈSE, est beaucoup plus forte que l’autre puisqu’il s’agit d’une impression que SAINTE THÉRÈSE ressent encore plus de 7 ans après sa première lecture de LA FIN DU MONDE PRESENT.

 

© 1970 ‑ by Office Central de Lisieux.

 

 

 

 

 

Note Liminaire

 

Pourquoi cette réédition ?

 

Il est rare, en effet, que l’ouvrage d’un auteur parfaitement ignoré du plus grand nombre soit réédité cent  ans après sa quatrième et plus récente édition, cent vingt ans après la mort de l’auteur.

 

Et cependant, comment hésiterait‑on à présenter - au moins aux fervents de sainte Thérèse et aux esprits curieux d’étudier le cheminement des influences d’un livre sur une telle âme ‑ cette Fin du Monde Présent et Mystères de la Vie Future de l’abbé Arminjon dont la « petite » sainte de Lisieux a dit qu’il avait été à l’égal de l’Imitation, l’aliment de son âme ?

 

Le long passage qu’elle consacre ‑ huit ans plus tard ! ‑ à ces souvenirs de ses quatorze ans se trouve aux feuillets 46 et 47 du manuscrit de l’Histoire d’une âme, et par le fait même, de l’édition dite des Manuscrits autobiographiques.

 

Mais laissons la parole à Mgr André Combes, le profond historien de l’introduction à la spiritualité de sainte Thérèse de l’Enfant‑Jésus[1].

 

A l’école de l’Imitation, la petite Thérèse n’a donc pu que renforcer et développer sa notion d’une vie entièrement faite pour Dieu et résolue à ne rien cueillir des joies terrestres. C’est ailleurs qu’elle a trouvé la confirmation et les élucidations doctrinales que désiraient son impatience des joies célestes et son estime souveraine d’une vie intégralement consacrée à l’amour divin dans l’austérité du Carmel.

 

‘A quatorze ans, avec mon désir de science, le bon Dieu trouva nécessaire de joindre à « la plus pure farine, du miel et de l’huile en abondance ». Ce miel et cette huile, il me les fit goûter dans les conférences de M. l’Abbé Arminjon sur La fin du monde présent et les mystères de la vie future. La lecture de cet ouvrage plongea mon âme dans un bonheur qui n’est pas de la terre ; je pressentais déjà ce que Dieu réserve à ceux qui l’aiment ; et voyant ces récompenses éternelles si disproportionnées avec les légers sacrifices de cette vie, je voulais aimer, aimer Jésus avec passion, lui donner mine marques de tendresse pendant que je le pouvais encore[2].’

 

En écrivant ces lignes, sainte Thérèse de l’Enfant‑Jésus a rendu à l’historien de sa pensée un service de tout premier ordre. Je ne crois pas, en effet, qu’aucun de ceux qui auraient pu s’inquiéter de discerner les influences subies par la petite Thérèse Martin fût allé chercher cet auteur fort oublié qu’est l’abbé Arminjon. Il aurait eu tort, car le témoignage est formel et, qui plus est, fort précis. Thérèse cite l’ouvrage qui a satisfait son désir de science, elle nous fait connaître l’impression éprouvée à sa lecture et elle résume en quelques mots extrêmement suggestifs les avantages qu’elle est sûre d’en avoir retirés. Rien ne saurait être plus important pour notre enquête[3].

Missionnaire apostolique, chanoine honoraire de Chambéry et d’Aoste, ancien professeur d’Écriture Sainte, d’histoire ecclésiastique et d’éloquence sacrée au Grand Séminaire de Chambéry, membre de l’Académie impériale de Savoie, l’abbé Arminjon fut un prédicateur apprécié et recherché dont le Catalogue des Imprimés de la Bibliothèque Nationale fait connaître un certain nombre de discours, panégyriques ou conférences. En 1881, il publia, à la Librairie de l’Œuvre de Saint‑Paul, sous le titre Fin du monde présent et mystères de la vie future, un volume contenant neuf conférences prêchées à la cathédrale de Chambéry et tendant, selon un avis au lecteur assez remarquable, à lutter contre « l’erreur fatale et la grande plaie de notre siècle » qui « est l’absence de l’esprit surnaturel et l’oubli profond de la vie future ». S’expliquant sur son dessein, l’auteur ajoutait : « Puisque les sages ont constaté de tout temps que les contraires se guérissent par l’application des contraires, il nous a paru que le remède le plus efficace pour combattre sûrement le mal invétéré du naturalisme était un exposé clair, net, précis, sans diminution, des vérités essentielles ayant trait à la vie future et à l’inévitable conclusion des destinées humaines ».

 

Comme un tel dessein répondait bien au désir de Thérèse, mais comme la lectrice même de ce livre s’éclaire désormais à nos yeux !

 

Tout se passe, en effet, comme si ce livre lu, Thérèse avait conclu : « Un exposé, le meilleur remède ? Non, mais une vie, une vie intégralement surnaturelle, et tout entière toujours tendue vers son éternité ». C’est du moins ce que Thérèse a fait, et son expérience montre à quel point sa démonstration valait mieux que celle de son maître. Mais que l’auteur d’un tel livre ait pu satisfaire l’avidité d’une telle lectrice, plonger son âme dans un bonheur surnaturel, répondre à son pressentiment en lui apprenant avec autorité ce que Dieu réserve éternellement à ceux qui l’aiment et quelle disproportion sépare les récompenses divines des sacri­fices qui les achètent, qu’il ait pu inspirer à cette âme déjà sublime la volonté d’aimer Jésus avec passion, voilà qui reste pour cet orateur trop oublié non seulement un titre de gloire, mais un droit à la reconnaissance de tous les dévots de sainte Thérèse, donc de l’Église entière. Car c’est avec lui que Thérèse a précisé l’orien­tation définitive de sa vie ; c’est de lui qu’elle tient les motifs doc­trinaux qui ont rassuré son esprit et développé l’élan spontané de son cœur ; c’est même à son commerce que sont dus quelques‑uns des traits de son style et sa tendance à ne mettre nulle limite à ses désirs. « Puissions‑nous, disait l’abbé Arminjon, le 8 mai 1881, contribuer à faire aimer Notre Seigneur Jésus‑Christ et son Église et inculquer de plus en plus à ceux qui nous liront cette vérité capitale : Servir Dieu et observer ses commandements, c’est là tout l’homme »[4].

 

Comme ce désir a été exaucé ! C’est surtout par sa septième conférence « De la béatitude éternelle et de la vision surnaturelle de Dieu » que ce livre a dû frapper Thérèse. En pensant à cette influence, on ne peut lire sans émotion des pages comme celles‑ci :

 

Comme jamais mère n’a aimé son fils le plus tendre, ainsi le Sei­gneur aime ses prédestinés ; il est jaloux de sa dignité, et, dans la lutte du dévouement et des libéralités, il ne saurait se laisser vaincre par sa créature. Ah ! le Seigneur ne peut oublier que les Saints, lorsqu’ils vécurent jadis sur la terre, lui firent l’hommage et la donation totale de leur repos, de leur jouissance et de tout leur être, qu’ils auraient voulu dans leurs veines un sang intarissable, pour le ré­pandre comme un gage vivant et inépuisable de leur foi ; qu’ils eussent désiré dans leur poitrine mille cœurs pour les consumer d’inextinguibles ardeurs, posséder mille corps, afin de les livrer au martyre, comme des hosties sans cesse renaissantes. Et le Dieu recon­naissant s’écrie : « Maintenant, mon tour » ![5] Au don que les Saints m’ont fait d’eux‑mêmes, puis‑je répondre autrement qu’en me donnant moi‑même, sans restriction et sans mesure ? Si je mets entre leurs mains le sceptre de la création, si je les investis des torrents de ma lumière, c’est beaucoup. C’est aller plus loin que se seraient jamais élevés leurs sentiments et leurs espérances : mais ce n’est pas le dernier effort de mon Cœur je leur dois plus que le Paradis, plus que les trésors de ma science, je leur dois ma vie, ma nature, ma substance éternelle et infinie. ‑ Si je fais entrer dans ma maison mes serviteurs et mes amis, si je les console, si je les fais tressaillir, en les pressant dans les étreintes de ma charité, c’est étancher surabondamment leur soif et leurs désirs, et plus qu’il n’est requis pour le repos parfait de leur cœur ; mais c’est insuffisant pour le contentement de mon Cœur divin, l’étanchement et la satisfaction parfaite de mon amour. Il faut que je sois l’âme de leur âme, que je les pénètre et les imbibe de ma Divinité, comme le feu imbibe le fer, que, me montrant à leur esprit, sans nuage, sans voile, sans l’intermédiaire des sens, je m’unisse à eux par un face à face éternel, que ma gloire les illumine, qu’elle transpire et rayonne par tous les pores de leur être, afin que « me connaissant comme je les connais, ils deviennent des Dieux eux‑mêmes ».[6]

 

Il suffisait de recueillir le témoignage de Thérèse tel que nous le fait connaître l’Histoire d’une âme et de lui attribuer l’importance qu’il mérite pour déceler cette influence. Deux fragments thérésiens inédits[7] qu’il m’est possible d’ajouter à ces pages confirment mon induction et achèvent de lui donner toute sa portée.

 

Ce livre avait été prêté à Papa par mes chères carmélites, aussi contrairement à mon habitude (car je ne lisais pas les livres de Papa), je demandai à le lire. Cette lecture fut une des plus grandes grâces de ma vie, je la fis à la fenêtre de ma chambre d’étude et l’impression que j’en ressentis est trop intime et trop douce pour que je puisse la rendre... Je copiai plusieurs passages sur le parfait amour et sur la réception que le bon Dieu doit faire à ses élus au moment où Lui‑même deviendra leur grande et éternelle récompense, je redisais sans cesse les paroles d’amour qui avaient embrasé mon cœur... Toutes les grandes vérités de la religion, les mystères de l’éternité me ravissaient.

 

Voici l’un de ces passages copiés par Thérèse. Extrait de la cinquième conférence « Du Purgatoire », il se présente comme une citation de saint Jean Chrysostome, sans référence précise. Thérèse l’avait gardé dans le Manuel du Chrétien dont elle se servait au Carmel. Il s’y trouve encore.

 

L’homme qui est embrasé de la flamme du divin amour est aussi indifférent à la gloire et à l’ignominie que s’il était seul et sans témoin sur la terre. Il méprise les tentations. Il n’a pas plus souci des souffrances que si elles étaient endurées dans une chair autre que la sienne. Ce qui est plein de suavité pour le monde n’a pour lui aucun attrait. Il n’est pas plus susceptible d’être épris d’aucun attachement à la créature que l’or sept fois éprouvé n’est susceptible de la rouille. Tels sont, même sur cette terre, les effets de l’amour divin, quand il s’empare vivement d’une âme.

30 mai 1887 [8]

 

Nous savons aussi qu’étant au Carmel, Thérèse conseilla à sa sœur Céline de faire lire les Conférences de l’abbé Arminjon à une personne dont la foi était ébranlée [9]. Nous pourrons apprécier mieux encore cette dépendance lorsque nous retrouverons Thérèse et Céline au Belvédère. D’ores et déjà, nous voici éclairés sur une méprise singulière de l’histoire. Un biographe, qui s’est voulu pénétrant et sincère, a naguère diagnostiqué chez Thérèse de Lisieux un immense orgueil, pour la raison décisive qu’elle finira par écrire, ce qui dépasse tout le reste : « Il (Dieu) sait que c’est l’unique moyen de nous préparer à le connaître comme il se connaît, à devenir des dieux nous‑mêmes » [10].

 

Étrange objectivité, qui ne se scandalise que de son ignorance ! D’abord, il est inexact de dire que Thérèse finira par cette folie : c’est ainsi qu’elle commence. La phrase qu’on lui reproche, Thérèse l’a réellement écrite et soulignée, dans sa troisième lettre à Céline, le 23 juillet 1888 [11].

Mais en écrivant cette phrase, la jeune carmélite prouve simplement qu’elle est encore sous le charme de ce qu’elle lisait avant de quitter le monde ; et ce qui l’a charmée sous la plume de l’abbé Arminjon, c’est l’écho le plus authentique de l’Écriture et de la Tradition. Pour pénétrer la psychologie des saints, aucune sympathie ne peut suffire qui ne prenne soin de s’informer de la doctrine même dont ils vivent.

 

Un peu plus loin, dans le même ouvrage, Mgr Combes fait état des précieuses confidences que fit Céline sœur Geneviève de la Sainte Face sur ce qu’elle a appelé les « Entretiens du Belvédère » c’est‑à‑dire les conversations qu’avaient ensemble aux environs de la Pentecôte 1887 les deux sœurs Thérèse et Céline qui lisaient ensemble « La fin du monde présent » au balcon de la chambre haute (Belvédère) des Buissonnets.

 

Il me semble, dit Thérèse dans l’Histoire d’une âme, que nous recevions de bien grandes grâces. Comme le dit l’Imitation, Dieu se communique parfois au milieu d’une vive splendeur, ou bien, doucement voilé sous des ombres ou des figures. Ainsi daignait‑il se manifester à nos cœurs ; mais que ce voile était transparent et léger ! Le doute n’eût pas été possible ; déjà la foi et l’espérance quittaient nos âmes, l’amour nous faisant trouver sur la terre Celui que nous cherchions.

 

On ne saurait exagérer le prix d’une telle confidence.

 

Quel crédit faut‑il lui accorder ?

 

Interrogée sur son degré d’exactitude, l’autre actrice de ces jeux de la Terre et du Ciel, Céline, ou plutôt la vénérable sœur Geneviève de la Sainte Face, a bien voulu déclarer ce qui suit : 

« Ces conversations au Belvédère m’ont laissé un souvenir si profond, si net que je me les rappelle comme si c’était hier. Ce que Thérèse en a écrit dans l’Histoire d’une âme non seulement ne paraît pas exagéré, mais semble plutôt au‑dessous de la vérité. Nous avons vécu vraiment des heures de consolation céleste. Quels mots pourraient les traduire ? Souvent, nous commencions par répéter avec une incroyable ardeur ces paroles de saint Jean de la Croix : « Seigneur ! Souffrir et être méprisé pour vous ! » Oui ; nous y aspirions de toutes nos forces. Puis nous pensions au Ciel et nous redisions l’une à l’autre le mot de l’abbé Arminjon : « Et le Dieu reconnaissant s’écrie : Maintenant mon tour »[12] Alors nous quittions en quelque sorte la terre pour la vie éternelle. Comme l’a écrit notre sainte, la foi et l’espérance disparaissaient, c’était la possession de Dieu dans l’amour. Après tant d’années, je puis affirmer qu’il n’y avait pas là un feu de paille, un enthousiasme passager, mais un élan irrésistible vers Dieu. Il me semble que nous n’étions plus de ce monde. C’était l’extase.

 

Précisant ce terme qui seul lui paraît capable de désigner un tel état, sœur Geneviève a ajouté :

 

« Cette extase ne nous privait pas de la conscience, ne nous soulevait pas au‑dessus du soi. Je revois encore Thérèse qui me pressait les mains, je revois ses beaux yeux pleins de larmes, c’était l’extase de saint Augustin et de sainte Monique à Ostie ».[13]

 

Tel était d’ailleurs l’avis de Thérèse elle‑même, car voici ce qu’on vient de m’apprendre qu’elle a noté à ce sujet dans ses souvenirs inédits :

 

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que l’épanchement de nos âmes ressemblait à celui de sainte Monique avec son fils, lorsque au port d’Ostie, ils restaient perdus dans l’extase à la vue des merveilles du Créateur. Il me semble que nous recevions des grâces d’un ordre aussi élevé que celles accordées aux grands saints.

 

Une telle impression dans une âme si humble, une telle convergence de témoignages, ne permettent pas à l’historien de douter. Thérèse ‑ et sa sœur, car la solitude thérésienne ne commencera qu’au Carmel ‑ ont reçu au Belvédère des grâces d’union à Dieu par amour senti qui, quel que soit le système de théologie spirituelle que l’on professe, semblent bien mériter le nom de mystiques, et qui prennent, dans l’itinéraire intérieur de Thérèse, une valeur pathétique et comme un reflet sanglant. La foi et l’espérance de ces deux enfants ayant atteint leur point culminant, leur charité se dilate tellement qu’elle opère presque dans leur âme cette élimination qui lui est propre et qui coïncide avec l’accès à la vision béatifique. Substituant, par son intensité même, aux appréhensions obscures, aux désirs voilés, une prise de possession si immédiate, si totale, si ravissante, qu’elle s’impose comme une manifestation de Dieu présent et certifiant lui-même sa présence, elle ne laisse pratiquement plus de place à ces vertus de la terre que sont l’espérance et la foi ».

 

Enfin, Mgr Combes observe qu’en juillet 1889, Thérèse écrit à Céline :

 

C’est là un grand martyre d’aimer Jésus sans sentir la douceur de cet amour, c’est là un martyre... Eh bien ! mourons martyres... Oh ! ma Céline... le doux écho de mon âme, comprends‑tu ?... Le martyre ignoré, connu de Dieu seul, que l’œil de la créature ne peut découvrir, martyre sans honneur, sans triomphe... Voilà l’amour poussé jusqu’à l’héroïsme. Mais un jour le Dieu reconnaissant s’écriera : « Maintenant, mon tour »[14].

 

Impossible de venir avec plus de générosité et de gentillesse au‑devant de son historien ! Thérèse a donc pris la peine d’écrire au moins une fois cette phrase lue avec enthousiasme sous la plume de l’abbé Arminjon, afin de nous garantir qu’à une certaine période elle en a fait vraiment le leitmotiv de sa vie intérieure, le principe de son espérance, le stimulant de tous ses sacrifices. Aujourd’hui, nous le savons, elle en a vérifié la fécondité [15].

 

Qu’ajouter à de si profondes observations, sinon qu’après d’autres encouragements elles nous ont déterminé à cette publication ?

 

Deux remarques cependant :

 

La première sur les concordances chronologiques très évidentes : La fin du monde présent a été prêtée à Thérèse par son père qui la tenait des Carmélites en mai 1887.

 

Le lundi 30 mai, Thérèse copie un fragment de la cinquième conférence et le date. Les samedi et dimanche 4 et 5 juin, elle copie et date de sa main, sur quatre pages, un long fragment de l’abbé Arminjon, septième conférence sur la Béatitude éternelle « Maintenant mon tour ». Or, c’est le 29 mai, dimanche de la Pentecôte, que Thérèse obtient de son père l’autorisation d’entrer au Carmel à 15 ans... « Cet ouvrage plongea mon âme dans un bonheur qui n’est pas de la terre... »

 

Deuxième remarque : si la réédition d’un livre qui a eu une telle portée s’impose sans aucun doute, on pouvait la comprendre de deux façons : partielle ou intégrale.

Après avoir pris conseil à bonnes sources, nous avons pensé que nous n’avions pas même le droit ‑ que personne n’a le droit ‑ de choisir de son plein gré et à sa guise dans un ouvrage qui est avant tout un DOCUMENT en soi.

 

Il n’est pas permis de le tronquer. Il n’est pas permis de choisir tel ou tel passage puisque nous savons que Thérèse et sa sœur l’ont lu et relu, longuement médité et que soixante‑dix ans après cette lecture, sœur Geneviève attestait encore avec enthousiasme l’influence qu’il avait eue sur Thérèse et sur elle-même.

 

S’il contient des passages qu’on ne récrirait plus, que leur auteur lui‑même modifierait peut‑être sensiblement, c’est une autre affaire. Nous entrerions dans l’hypothèse.

 

Or, nous n’entendons livrer qu’un Document intact, complet, sans aucune modification, serait‑ce une virgule[16]. Et c’est pour cet aspect Documentaire de la publication que nous avons reçu des encouragements sans équivoque.

 

Le livre a‑t‑il vieilli, comme on pourra le dire ? Est‑il démodé, dépassé ? Émet-il des vues qui portent trop la marque de son époque ? Est‑il en défaut quant à la Théologie, quant à l’Histoire, quant à la Science ? Peut‑être... Peut‑être... « Certainement oui » pourrait‑on dire... et que nous importe ?

 

Ne lit‑on pas le Discours sur l’Histoire universelle parce qu’il donne une chronologie du monde tout à fait contestée aujourd’hui ? Ne lit‑on pas la Cité de Dieu parce que Saint Augustin y nie avec force « qu’il puisse y avoir des hommes aux antipodes et qui habitent cette partie de la terre où le soleil se lève quand il se couche pour nous » ?

 

La Fin du monde Présent n’est certes ni de Bossuet, ni de saint Augustin, mais a‑t‑on la preuve que la Cité de Dieu elle-même ait suscité une vocation comme celle de la petite Thérèse ?

 

Ce n’est pas un livre écrit en 1964. Mais c’est le livre qui ravissait en extase « la plus grande sainte des temps modernes » dans l’instant même qu’elle prenait la plus grande décision de sa vie.

 

Et peut‑être, au fond, n’est‑il fait que de ces choses dont Jésus dit : « Je vous loue, Père, de les avoir cachées aux sages et aux habiles et de les avoir révélées aux Petits » ?     (Luc. X. 21)

 

7 juillet 1964

 

 

 

Deux mots de Biographie

 

Charles‑Marie‑Antoine Arminjon est né le 15 avril 1824 à Chambéry, 12 rue Croix‑d’Or, dans l’appartement de ses parents.

Son père, Mathias Arminjon, était alors avocat au Sénat de Savoie, avant d’entrer dans la magistrature où il fit toute sa car­rière et dans laquelle il fut successivement sénateur au même Sénat et conseiller à la Cour de Cassation de Turin, capitale des États Sardes, dont la Savoie faisait alors partie.

 

Charles fit ses études secondaires au collège de Chambéry, alors dirigé par les Jésuites. Puis il entra, le 2 septembre 1842. dans leur noviciat de Mélan près de Sallanches.

Ordonné prêtre le 2 septembre 1849, il fut vite affecté par ses supérieurs à la prédication.

 

Il quitte les Jésuites en 1859, en plein accord avec la Compa­gnie, devient professeur au Grand Séminaire de Chambéry, est nommé chanoine honoraire de Chambéry et d’Aoste, puis « mis­sionnaire apostolique » par décret de Rome du 4 octobre 1863.

 

Peu après, il quitte sa charge du Grand Séminaire de Cham­béry pour se consacrer entièrement à ses prédications.

 

Des centaines de lettres d’évêques, d’archevêques et de cardi­naux, conservées dans sa famille, montrent en quelle estime il était tenu. Tous les diocèses de France le reçurent successivement et souvent plusieurs fois. Il prêcha d’innombrables retraites, Carêmes, Avents, qui eurent, disent les correspondants, une in­fluence profonde sur son temps.

 

Il était l’ami du cardinal Lavigerie et prêcha sur sa demande à Alger, du cardinal Mermilliod, évêque de Genève, qu’il assista dans l’impulsion que ce grand prélat donna à l’Églises de Genève en des temps pour elle très difficiles.

 

Il était également renommé pour son talent de causeur. Il recevait beaucoup pendant l’été dans sa maison d’Apremont près de Chambéry dont l’hospitalité large et fréquente est célébrée par de nombreuses lettres de ses hôtes.

Son caractère ‑ fort accusé ‑ était extrêmement original et l’on en cite encore maints traits en Savoie.

 

Il mourut le 17 juin 1885 à Chambéry, rue Croix‑d’Or.

Dans les derniers jours de sa vie, un ami qui s’étonnait de trouver chez lui une si grande peur du Purgatoire – « après tant de bienfaits répandus » – lui demandait : « Qu’avez‑vous donc à vous reprocher ? » – « Ah ! la vaine gloire » répondit‑il avec une certaine mélancolie...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au Lecteur

 

Cher lecteur,

 

Il nous a paru qu’un des plus tristes fruits du rationalisme, l’erreur fatale et la grande plaie de notre siècle, la source pesti­lentielle d’où surgissent nos révolutions et nos désastres sociaux, c’est l’absence de l’esprit surnaturel et l’oubli profond des grandes vérités de la vie future. La terre est désolée d’une épouvantable désolation, parce que la plupart des hommes, fascinés par l’attrait des jouissances passagères, absorbés par leurs intérêts mondains et le souci de leurs affaires matérielles, n’arrêtent plus leurs pen­sées sur les grandes considérations de la foi, et refusent obstiné­ment de se recueillir dans leur cœur. Il est vrai de dire de nos génération contemporaines ce que déjà de son temps le prophète Daniel disait des deux vieillards de Babylone : « Ils ont détourné leurs yeux, et ont éteint en eux l’intelligence et le sens divin, afin de ne pas voir le Ciel, et ne pas se ressouvenir des justes jugements de Dieu. » Et everterunt sensum suum, et declinaverunt oculos suos, ut non viderent cœlum, nec recordarentur judicio­rum justorum[17].

 

Cette dédicace a été écrire par sœur Geneviève (« Céline » comme elle l’indique elle‑même) au Carmel de Lisieux, le dimanche 10 juin 1956. Elle montre que la sœur de la sainte, alors âgée de 87 ans au moment où pour la première fois était offerte au public la reproduction photographique des écrits de sainte Thérèse, conservait intact le souvenir de la fameuse lecture de mai­-juin 1887, suivie des « Dialogues du Belvédère ».

Huit jours plus lard, la même édition des manuscrits autobiographiques était présentée aux cardinaux Ottaviani, Piazza, Tardini, Valerio Valeri et à Mgr del Acqua par le P. François de Sainte‑Marie qui, le 22 juin 1956. remettait à S.S. le Pape l’exemplaire spécialement imprimé pour lui.

 

Les deux causes de cette effroyable indifférence et de cette profonde et universelle léthargie sont évidemment l’ignorance et l’amour effréné des plaisirs sensuels, qui, obscurcissant l’œil inté­rieur de l’âme humaine, ravalent toutes ses aspirations dans le domaine étroit de la vie présente, et lui interceptent les perspec­tives des beautés et des récompenses à venir. ‑ Or, puisque les sages ont constaté de tout temps que les contraires se guérissent par l’application des contraires, il nous a paru que le remède le plus efficace pour combattre sûrement le mal invétéré du natu­ralisme était un exposé clair, net, précis, sans diminution, des vérités essentielles ayant trait à la vie future et à l’inévitable conclusion des destinées humaines.

 

Peut‑être nous accusera‑t‑on d’émettre telles et telles de nos affirmations avec une netteté trop rude et trop austère, et d’aborder les points les plus sérieux et les plus redoutables de la doctrine chrétienne sans les accompagner de tempéraments et d’atténua­tions qui les approprieraient aux préjugés ou à la langueur de certaines âmes peu familiarisées avec d’aussi graves considéra­tions : semblable au médecin qui mesure avec soin la lumière à un ami malade, afin de ne pas blesser par trop d’éclat ses yeux endoloris. ‑ Mais, dans l’ordre religieux et surnaturel, les phénomènes et les effets opérés dans les âmes sont souvent à l’inverse de ceux qui s’offrent dans l’ordre physique et matériel. Dans ce monde visible, une diffusion excessive de lumière aveugle : elle fait naître l’obscurcissement et produit la cécité. Mais aussitôt que l’esprit entre dans les régions intellectuelles, qu’il se transporte dans les vastes sphères de l’invisible et de l’incréé, il n’y a plus à craindre l’excès. Jésus‑Christ est le grand soleil de nos intelligences, la nourriture et la vie de nos cœurs : il n’est jamais mieux compris ni plus aimé que quand il se manifeste avec profusion, dans l’intégrité de sa doctrine et les suréminentes splendeurs de sa divine personnalité. ‑ L’exemple des Apôtres annonçant l’Évangile au milieu de la nuit du paga­nisme, et prêchant hardiment Jésus‑Christ crucifié devant le Sénat de Rome et au milieu des philosophes de l’Aréopage, nous dit assez que la vérité est attrayante pour les âmes naturel­lement chrétiennes, et qu’elle ne les illumine et ne parvient à les convaincre qu’autant qu’elle leur est présentée dans toute sa force et dans toute sa clarté. La durée de notre épreuve est limitée à l’époque de la vie présente. Si celle‑ci, comme le veulent les rationalistes, n’est qu’un anneau de la chaîne de nos destinées, et si la carrière où l’homme est soumis à la lutte, à la tentation, aux séductions des sens et des créatures, doit se poursuivre indéfiniment, alors Jésus‑Christ ne sera jamais roi, le bien est sans espérance, et le mal demeurera éternellement triomphant. Il est donc très certain que la scène qui se joue dans ce bas monde arrivera tôt ou tard à son dénouement et à son terme. Alors l’humanité entrera dans une nouvelle phase d’existence, et tout ce que nous estimons, tout ce que nous recherchons en cette vie présente sera moins qu’une ombre et une vaine fumée. C’est là un fait certain, dont nos découvertes et les merveilles de notre génie ne parviendront pas à conjurer l’avènement. ‑ Or, la valeur morale de la vie se détermine par la fin à laquelle elle tend, de la même manière que les commo­dités d’une route ne sont appréciées par le voyageur. qu’autant qu’elles contribuent à le faire arriver plus sûrement et plus directement au terme du voyage qu’il a entrepris. Aussi, traiter de la vie future et des fins dernières, c’est réellement exposer la science et la philosophie de la vie humaine, mettre en relief les principes fondamentaux sur lesquels reposent toute perfection et toute morale.

 

Le volume de nos conférences que nous publions, fait suite à celui que nous avons fait paraître, il y a trois ans, sur le Règne de Dieu. ‑ Le règne de Dieu s’inaugure, s’accroît, se complète dans le temps ; il ne sera parfait et consommé que dans les siècles à venir. Au lieu donc de donner à notre livre ce titre : la Fin du monde présent et les Mystères de la vie future, nous aurions pu l’appeler avec non moins de justesse : Le Triom­phe de Jésus‑Christ et de son Église dans la vie future. Nos argumentations et nos maximes sur la vanité de la figure de ce monde qui passe, sur l’inconséquence de toutes les entreprises conçues en dehors des horizons de la foi et n’ayant pas la fin dernière pour but, sur le malheur sans remède réservé aux mé­chants ; nos autres sujets, sur l’avènement et le règne de l’Anté­christ et le temple de l’immortalité, sur les récompenses destinées aux justes, sur la réintégration de l’homme déchu par la loi du sacrifice et dans le creuset purifiant de la douleur, nous ont paru utiles afin de verser le remède de la consolation sur les cœurs ulcérés et aigris, afin de relever les âmes découragées et abattues, et, dans les jours calamiteux et troublés que nous traversons, d’aider les chrétiens à devenir les hommes du Sur­sum, en leur inspirant la résignation et la patience ; afin encore de les fortifier au milieu des tristesses présentes, en élevant leurs espérances et leurs désirs vers une patrie meilleure.

 

Nous avons cherché, en puisant aux sources pures de la Tra­dition et des Pères, en nous éclairant à la lumière des saintes Écritures, à satisfaire les âmes inquiètes et troublées de notre temps, et à leur offrir, telle que le christianisme nous l’enseigne, la vraie solution des mystères de la vie. ‑ Puissions‑nous con­tribuer à faire aimer Notre Seigneur Jésus‑Christ et son Église, et inculquer de plus en plus à ceux qui nous liront cette vérité capitale : « Servir Dieu et observer ses commandements, c’est là tout l’homme ! »

 

Fait à Chambéry,

le jour de l’Apparition de l’archange Saint Michel, 8 mai 1881.

 

 

 

 

 

PREMIÈRE CONFÉRENCE : DE LA FIN DU MONDE. – DES SIGNES DONT ELLE SERA PRÉCÉDÉE ET DES CIRCONSTANCES QUI L’ACCOMPAGNERONT.

 

TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES

 

 

I. Le monde aura une fin, c’est un fait certain et indubitable.

Absur­dité du système Panthéiste. – L'humanité n'est pas soumise à la loi du progrès indéfini. – La doctrine de la fin du monde est une sanction de l'ordre moral. – La raison et la conscience chrétiennes attestent que le monde doit finir. – Cette vérité de la fin du monde est justifiée par la science et l'observation des faits. – Tout ce qui est emporté par le temps, soumis à la mesure, est sujet à périr. – Décadence progressive des éléments. – Témoignage du protestant Schelling.

 

II. La fin du monde est-elle éloignée ou prochaine ?

La date précise est inconnue. – Jésus‑Christ nous a donné des indices destinés à nous faire connaître la proximité de cet événement. – Ces signes ne sont pas seulement des désastres physiques et sociaux analogues à ceux qui se sont produits dans tous les temps. – Les destinées humaines ne seront closes que lorsque la mesure des saints sera remplie ; et personne ne peut connaître le nombre des prédestinés. – Principal signe de l'approche de la fin des temps. – L’Évangile prêché dans tout l'univers et donné. en témoignage à toutes les nations. – Faut‑il entendre ces paroles dans le sens d'une prédication partielle et sommaire, ou les entendre dans leur sens strict et littéral? – A l'heure présente, la loi évan­gélique n'a pas encore été promulguée à tous les peuples. – Les inventions des temps modernes sont le présage de la grande unité annoncée par les prophètes. – Mode et circonstances de la fin du monde. – Elle aura lieu instantanément et à l'improviste. Les hommes alors se seront éloignés de Dieu, comme au temps de Noé. Catastrophe de la chute du mont Granier en Savoie, advenue en 1248, image de la fin du monde.

 

III. Par quelle voie aura lieu cette grande destruction ?

Le monde sera mis en combustion et périra par le feu. – Témoignage des païens. – Cette vérité est confirmée par la science. – Le feu est la première force créée qui ait manifesté son énergie. – Au commencement du monde, les éléments étaient à l'état liquescent et gazeux. – L’Esprit de Dieu procédera par la même voie, quand il s'agira de reconstruire le palais destiné à servir de demeure à l'homme glorifié. – Conséquences pratiques de celle doctrine. – Saint Vincent Ferrier au xive siècle. – Il ressuscite une femme morte, pour attester que la fin du monde était imminente. – Saint Vincent Ferrier, dans sa prophétie, ne s'est pas écarté de la vérité et a parlé suivant les Écritures.

 

 

 

 

 

Veniet dies Domini sicut fur, in quo cœli magno impetu transient.

 

Le jour du Seigneur viendra comme un voleur, et les cieux passeront avec un grand fracas.

(ii Pet., chap. in, v. 10.)

 

Saint Paul nous apprend que le monde présent est un vaste laboratoire, où toute la nature est en fermentation et en travail jusqu’au jour où, affranchie de toute servitude et de toute corruption, elle s’épanouira dans un ordre radieux et renouvelé[18].

 

L’homme lui‑même, dans sa course ici‑bas, n’est autre chose qu’un voyageur, voguant sur la mer mobile et orageuse du temps et la terre qui le porte n’est que la barque destinée à le conduire au parage d’une vie immortelle et sans fin.

 

Les nations, comme les individus, sont aussi destinés à disparaître un jour.

 

L’histoire de l’humanité ne serait qu’un drame inexplicable, une série de faits isolés sans cohérence et sans but, si tôt ou tard elle n’avait son terme et son dénouement. Dans l’ordre naturel présent tout ce qui commence est appelé à finir ; une chaîne serait sans continuité, si elle n’avait deux anneaux extrêmes.

Le monde actuel, par le fait même qu’il a été créé, tend nécessairement à sa conclusion et à sa fin.

 

 Comment s’opérera cette grande transformation ? Quelles seront les conditions et la forme nouvelle de notre terre, lorsque, détruite et entièrement transfigurée par le feu, elle ne sera plus arrosée par les sueurs de l’homme, et qu’elle aura cessé d’être l’arène agitée et sanglante de nos luttes et de nos passions ? C’est ce que nous dirons prochainement.

 

Le but que nous nous proposons dans ce premier discours est de rappeler les témoignages des saintes Écritures et spécialement celui de l’Évangile de ce jour, qui nous affirment qu’à la suite d’un espace plus ou moins étendu de siècles, l’ordre des choses visibles d’ici‑bas fera place à un ordre nouveau et permanent, et qu’à l’ère changeante du temps succédera l’ère de la stabilité et du repos.

 

En entreprenant ce sujet délicat et ardu, un des plus importants qui puissent se traiter dans la chaire chrétienne puisqu’il touche à l’état et à l’avènement de notre patrie et de nos destinées, nous croyons utile d’avertir que nous éviterons toute opinion hasardée, que nous ne nous appuierons ni sur des révélations douteuses, ni sur des prophéties apocryphes, et que nous n’émettrons aucune assertion qui ne soit justifiée par la doctrine des Livres saints, ou sanctionnée par l’enseignement authentique des Pères et de la tradition.

 

Dans les quatre premières conférences, nous rappellerons successivement : d’abord quels doivent être les indices et les signes avant‑coureurs de la fin des temps ; secondement, quels seront les traits et les caractères de la persécution de cet homme de péché annoncé par l’apôtre, comme le précurseur du dernier avènement du Fils de Dieu ; troisièmement, quelles seront les circonstances de la résurrection et du jugement ; enfin quel sera le lieu de l’immortalité et l’état du monde après la résurrection.

Aujourd’hui, commentant les saintes Écritures et principalement le chapitre xxive de saint Matthieu, nous chercherons à résoudre ces trois questions fondamentales :

Premièrement : La doctrine de la fin des temps est‑elle une doctrine indubitable, fondée sur la raison, et en accord avec les données de la science actuelle ? – Secondement : Des paroles de Jésus‑Christ est‑il permis de conclure si la fin des temps est proche ou éloignée ? – Troisièmement : Par quel mode s’opérera ce cataclysme final, ce grand et suprême changement ?

 

En face de ces redoutables problèmes qui défient les lumières et la pénétration de l’entendement humain, notre parole est hésitante et ne peut que balbutier. – Puisse, Monseigneur[19], votre bénédiction l’affermir. Puisse l’Esprit de Dieu éclairer notre esprit, et mettre sur nos lèvres des accents de vérité, de force, de sagesse et de discrétion !

 

I

 

La science matérialiste et athée de notre siècle, celle qui se propage dans les revues, qui s’enseigne dans la plupart des chaires officielles et qu’accréditent les grands courants de l’opinion antichrétienne actuelle, s’obstine à ne voir que l’effet du hasard dans l’ordre et la perfection de l’univers. Elle affirme l’éternité de la matière... Niant la création, elle ne saurait logiquement admettre que le monde puisse avoir une fin.

 

Selon cette fausse science, l’univers actuel subsistera toujours, ou s’il va en progressant et en s’améliorant, c’est uniquement par l’effet du génie de l’homme par l’impulsion de plus en plus croissante donnée aux arts et aux conquêtes industrielles, la combinaison et le jeu variés des fluides et des éléments, qui se décomposent et se recomposent pour donner naissance à des formes nouvelles ; en un mot, par l’application et la mise en activité des forces innombrables et encore inconnues, que la nature recèle dans son sein, forces qui par elles‑mêmes sont susceptibles d’un essor, d’un développement illimité et indéfini. Et de même que le ver, en se perfectionnant, est devenu quadrupède ; de quadrupède, bimane ; de bimane, homme, ainsi l’homme, à l’aide de la science, parviendra un jour au point culminant de la souveraineté. Il vaincra le temps et l’espace, il se créera des ailes pour s’élancer jusqu’aux astres et explorer les merveilles des constellations. – Aux yeux de la science athée, le paradis et la vie éternelle, tels que se les figurent les chrétiens, sont une allégorie et un mythe. Le progrès est la fin dernière, la loi et le fondement de la vie de l’homme, le terme, le but où doivent converger toutes ses pensées et toutes ses aspirations. – Que l’homme rejette avec courage les liens et les ténèbres des superstitions et des croyances tyranniques et surannées, qu’il n’ait plus foi qu’en lui‑même, et dans un avenir plus ou moins rapproché, il sera investi sur la création et les éléments d’une royauté sans mesure et sans entraves. – La nature, pleinement soumise par son génie, s’ouvrira alors comme une corne d’abondance, pour verser sur une humanité nouvelle la plénitude des biens désirables ; et si les générations actuelles ne parviennent pas à atteindre cet idéal de félicité, elles ont pour se consoler la perspective qu’il sera l’apanage d’une postérité reculée, apanage d’autant plus glorieux pour celle‑ci qu’elle l’aura acquis indépendamment et sans le concours de Dieu, qu’il sera le fait exclusif et personnel de sa persévérance, de ses efforts et de son habileté.

 

Ai‑je besoin de dire que ces rêves fantastiques, ces théories grossières et insensées, sont contredites par la raison et la conscience universelle des peuples ?

 

Elles sont contredites par la raison chrétienne.

 

En effet, si, comme telle est notre foi et notre conviction à nous chrétiens, la vie du temps a eu son principe et son commencement en Dieu, il faut aussi qu’elle ait en Dieu sa consommation et sa destination. – L’homme a été créé pour connaître Dieu, l’aimer et le servir, et s’il ne parvenait un jour à le posséder et à lui être irrévocablement uni, le plan du créateur, dénué de toute fin rationnelle, ne serait qu’une monstruosité et une aberration. L’humanité, frustrée dans son amour, dans ses tendances, dans ses aspirations, deviendrait un nouveau Sisyphe, sorte de machine de hasard, s’agitant dans le vide, condamnée à circuler éternellement sur la roue d’une aveugle et fatale nécessité. Où seraient alors la justice, la morale,  la sécurité des familles et des pouvoirs publics, dans un système où tout serait inconséquence et contradiction, où l’idéal ne deviendrait jamais le réel, où le bien ne serait jamais séparé du mal, et qui n’offrirait aucune mesure pour déterminer l’importance de la vie morale et la vraie sanction des actes humains ?

« L’histoire, a dit un auteur sceptique de notre temps, est le juge des peuples, et son jugement, qui se poursuit à travers le temps, rend le jugement dernier inutile et superflu. »

 

Mais, répondrons‑nous, le jugement de l’histoire n’est pas un jugement public, tandis que le mal est public, et qu’il s’élève avec une arrogance qui est un scandale pour les hommes et un outrage incessant contre Dieu. – Le jugement de l’histoire est encore un jugement incomplet, parce que toute action bonne ou mauvaise est un principe de bien et de mal, une semence de vie ou de mort, dont son auteur n’a pu ni prévoir, ni pressentir tous les fruits et tous les résultats. C’est pourquoi, si le jugement universel ne nous avait été prédit, nous devrions le demander, l’affirmer, comme une conséquence nécessaire, comme la dernière démarche de cette providence de Dieu qui dirige le mouvement de l’histoire à travers les siècles, comme une dernière mesure pour compléter son œuvre et y mettre son sceau.

 

Ce jugement universel n’est que le dernier tableau du drame universel : il est l’exécution générale de tous les jugements partiels émanés de la justice de Dieu. – C’est seulement à cette condition que l’histoire deviendra claire et compréhensible, que nous la verrons, non telle que se la figurent l’esprit et les regards troublés de l’homme, mais telle qu’elle est en vérité, et comme un livre ouvert à tous les yeux.[20]

 

Un grand orateur de notre temps a dit : « L’histoire n’est pas faite, elle commencera dans la vallée de Josaphat. »

 

La raison chrétienne et la conscience universelle des peuples attestent donc que le monde doit finir et qu’il y aura un ordre nouveau. Cette vérité est également en accord avec la science et l’observation des faits.

 

C’est un principe constaté, et une loi générale de la nature, que tout ce qui est soumis au mouvement, à la décomposition, emporté par le temps, limité par la mesure, est sujet à s’user, à vieillir et finit par disparaître et par périr. La science nous apprend qu’aucune force vitale, aucun agent créé, n’a la puissance de déployer son énergie au‑delà d’une durée restreinte, et que le champ de son activité, en vertu de la loi créatrice, est circonscrit dans une sphère déterminée dont la limite ne peut être franchie. – Les organismes les plus parfaits et les plus solidement constitués ne sauraient être assujettis à un fonctionnement indéfini.

 

Non seulement les êtres vivants, tels que les animaux et les plantes, mais les minéraux eux‑mêmes, sont sollicités par des forces contraires d’affinité et de répulsion, et tendent sans cesse à se désunir pour former de nouvelles agrégations. Ainsi les rochers et les granits les plus durs subissent une action et un travail corrosifs, qui tôt ou tard les fera chanceler. – On voit dans le firmament, des astres s’éteindre et disparaître. – Tout mouvement, même celui des cieux, tend à se ralentir. Des astronomes éminents ont observé dans le soleil et dans les étoiles des déperditions de chaleur et de lumière, imperceptibles à la vérité, mais qui, à la suite de longs siècles, ne laisseront pas d’influer désastreusement sur nos climats et sur nos saisons. Quoi qu’il en soit, il est certain que notre terre n’a plus la même fécondité ni la même force végétative qu’elle avait dans les premiers âges du genre humain. De même que le monde a eu sa jeunesse, ainsi viendra un temps où le monde aura son crépuscule, où il s’accélérera vers son soir et vers son déclin.

 

Ce sont là des vérités d’observation et de sens commun que la raison saisit aisément, mais dont le christianisme est seul parvenu à démontrer la certitude et la haute convenance : « C’est en quoi, a dit un penseur protestant, la doctrine chrétienne se distingue beaucoup des doctrines philosophiques. Elle affirme qu’une existence nouvelle attend l’homme après cette vie.

Pour que cette existence se réalise, il est absolument indispensable que la nature, qui s’est obscurcie pour l’homme et qui lui est devenue impénétrable, s’explique, s’éclaire dans un état futur, qui établira l’harmonie entre le visible et l’invisible, le transitoire et le perpétuel, la matière et l’esprit. C’est seulement dans cet avenir, dans une telle fin de l’existence humaine, que la conscience de l’homme peut trouver le repos. Nous sommes redevables de cette espérance au Christ, dont la promesse nous autorise à attendre, après la crise suprême, une nouvelle terre et de nouveaux cieux.[21] »

 

Le monde aura donc une fin, mais cette fin est‑elle éloignée ou prochaine ? C’est là une question sérieuse, palpitante, non moins digne de la méditation des âmes chrétiennes.

 

La sainte Écriture ne nous laisse pas sur ce point dans une ignorance absolue. – Sans doute, Jésus‑Christ nous a dit, parlant de la date précise : « Ce jour‑là personne ne le connaît, et il est ignoré même des anges qui sont dans les cieux. ». Mais d’autre part, il a voulu nous donner des indices et des signes précis, destinés à nous faire connaître que l’avènement des prophéties est proche et que le monde touche à sa fin.

 

Jésus‑Christ a procédé à l’égard du genre humain pris collectivement comme à l’égard des individus : ainsi notre mort est certaine, niais l’heure nous est inconnue. Personne d’entre nous ne peut dire s’il sera en vie dans une semaine, dans un jour, et moi qui vous parle, j’ignore si j’achèverai le discours que j’ai commencé. – Mais, si nous pouvons être surpris à toute heure, il y a cependant des signes qui témoignent que notre dernière heure est imminente, et que nous nous bercerions d’une illusion grossière en nous promettant une longue carrière ici‑bas.

 

«Apprenez, sur ceci, dit le Seigneur, une comparaison prise du figuier : quand ses rejetons commencent à être tendres et qu’il pousse des feuilles, vous connaissez que l’été est proche...

De même, quand vous verrez toutes ces choses, c’est‑à‑dire les guerres, les famines, les tremblements, sachez que le Fils de l’homme est à vos portes.[22] »

 

A la vérité, ces désastres publics, ces troubles, et les dérangements dans les éléments et le cours régulier des saisons, qui signaleront le dernier avènement du Fils de Dieu, sont des signes vagues et indéterminés... Ils se sont manifestés, avec plus ou moins d’intensité, à toutes les époques néfastes de l’humanité, à toutes les époques de crise et de commotion religieuse.

 

 Au temps des Macchabées, on vit déjà des signes se produire dans le ciel. Pendant quarante jours toute la ville de Jérusalem aperçut dans les airs des hommes à cheval, habillés de drap d’or et armés de lances, comme des troupes de cavalerie. Les chevaux rangés par escadrons couraient les uns contre les autres. Les hommes paraissaient armés de dards et d’épées nues ; ils avaient des armes d’or, leur casque et leur cuirasse étaient tout resplendissants. Le peuple, saisi d’épouvante, priait Dieu avec ferveur, afin que ces présages tournassent à sa délivrance et non à sa confusion et à sa ruine[23].

 

Pendant le siège de Jérusalem, sous Titus, le Saint des Saints et le Temple étaient agités par de mystérieux tremblements ; on y entendait des bruits étranges, et des voix d’êtres invisibles s’écriaient : « Sortons d’ici, sortons d’ici. » Un grand rabbin, stupéfait de ces manifestations surnaturelles et terrifiantes, s’écria : « Ô temple, pourquoi te troubles‑tu et te fais‑tu peur à toi‑même ? » – Ainsi Jésus‑Christ, pour ne donner lieu à aucune équivoque, à aucune fausse interprétation, nous dit que les fléaux et les prodiges dans la nature, qui signaleront les derniers siècles de l’humanité, ne sont que le prélude et le commencement de douleurs plus grandes encore : Hœc autem omnia initia sunt dolorum[24].

 

Ainsi, des désastres et des révolutions actuelles, des désordres moraux, des grands cataclysmes religieux ou sociaux, dont l’Europe et le monde sont en ce montent le théâtre, on ne peut tirer aucune déduction concluante sur la fin des temps. Les signes d’aujourd’hui sont les mêmes signes qui se sont produits dans les temps anciens, et l’expérience constate qu’ils sont insuffisants, pour prouver la proximité du jugement.

 

 Il importe pourtant de considérer que Jésus‑Christ, dans sa prophétie (S. Matthieu, ch. xxiv), mêle dans un seul tableau les signes qui ont trait à la fin du monde et ceux qui ont trait à la ruine de Jérusalem. Il le fait premièrement à cause de l’analogie de deux événements... Il le fait secondement, parce que dans Dieu il n’y a ni différence ni succession de temps. Les faits rapprochés et les faits plus éloignés sont clairement présents à son esprit, il les voit comme s’ils avaient lieu au même instant... En outre, Notre Seigneur Jésus‑Christ savait que les Apôtres, avant le jour où ils furent éclairés par l’Esprit Saint, étaient imbus des illusions et de tous les préjugés judaïques ; à leurs yeux, Jérusalem était tout l’univers, sa ruine équivalait, pour eux, à la chute du monde. Par suite de ce patriotisme étroit et exagéré qui les dominait, les Apôtres persévérèrent jusqu’à la ruine de Jérusalem dans une vigilante et continuelle attente. Ces dispositions étaient le but que Jésus‑Christ se proposait d’atteindre, cherchant plutôt à les instruire et à les détacher des grossières espérances de la terre, qu’à piquer leur curiosité en leur dévoilant les secrets cachés de l’avenir.

 

Ainsi, il leur montre dans sa prophétie comme deux perspectives et deux horizons ayant des traits analogues et se ressemblant par leurs contours, leurs dessins et leur coloris. – En saint Matthieu et en saint Marc, les deux événements, la ruine de Jérusalem et la fin du monde, semblent plutôt se confondre. En saint Luc, la séparation des deux faits apparaît très nettement : il y a des traits qui ne se rapportent qu’à la fin du monde, par exemple ceux‑ci : Et il y aura des signes dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles. Et sur la terre les nations seront dans l’abattement et la consternation, la mer faisant un bruit effroyable par l’agitation de ses flots... Et les hommes sécheront de frayeur dans l’attente de ce qui doit arriver dans tout l’univers ; car les vertus des cieux seront ébranlées... Et alors ils verront le Fils de l’homme venant sur une nuée avec une grande puissance et une grande majesté[25].

 

 Le monde existera‑t‑il encore cent ans ? Finira‑t‑il avec notre millénaire actuel ? L’humanité, sous la loi de grâce du christianisme, parcourra‑t‑elle une mesure d’années correspondant à celle qu’elle a parcourue sous la loi de nature ou sous la loi mosaïque ? Ce sont des questions sur lesquelles il n’est permis de hasarder aucune hypothèse, aucune conjecture. Tous les calculs et les investigations auxquels se sont livrés de savants interprètes sont des recherches oiseuses qui n’ont d’autre intérêt que la satisfaction d’une vaine curiosité. La Providence a statué que ce jour est inconnu, et que personne ne parviendra à le découvrir avant le moment même de sa réalisation : De die illa nemo scit[26].

 

Et que personne ne nous objecte que si l’on ne petit fixer le jour, on peut au moins en déterminer l’époque ou l’année. – Non ; car saint Augustin observe que le mot jour, dans la sainte Écriture, doit être interprété dans le sens d’une durée quelconque. Le témoignage du saint docteur est d’accord avec celui du prophète Malachie qui nous dit : Ecce venit, dicit Dominus exercitum : Et quis poterit cogitare diem adventus ejus. Zacharie est encore plus précis et plus explicite : Et erit in die illa : non erit lux, sed frigus et gelu, et erit dies una, quœ nota est Domino, non dies neque nox : et in tempore vesperi erit lux[27].

 

La raison en est, que la fin du monde ne sera pas simplement l’effet d’une cause naturelle, mais elle dépend surtout de la volonté de Dieu, qui ne nous a pas été révélée[28] .

 

Il est de foi que les destinées humaines seront closes, lorsque la mesure des saints sera remplie, et le nombre des élus consommé. Or, aucun homme ne peut, non seulement par des raisons certaines. mais même en s’appuyant sur des conjectures probables, connaître quel est le nombre des prédestinés, et moins encore après quel espace de temps ce nombre sera complet. Qui oserait, par exemple, affirmer s’il se sauvera plus ou moins des hommes dans les siècles à venir qu’il ne s’en est sauvé dans les siècles antérieurs ? Et soit que les saints futurs soient en nombre plus considérable, soit qu’ils se trouvent en nombre moindre que les saints passés, comment prévoir dans quelle mesure de temps leur nombre sera consommé ? N’est‑il pas constant que, dans la vie de l’Église, il y a des temps de stérilité où les saints sont rares et des époques de fécondité où ils abondent ? C’est pourquoi, considérant la cause primordiale du monde, qui n’est autre que le mystère caché de la prédestination, personne ne peut conclure si la fin du monde est prochaine ou éloignée[29].

Cependant, si Jésus‑Christ nous apprend que la fin de ce grand jour est un secret que Dieu s’est réservé dans les conseils de sa puissance, tempora et momenta quœ Pater posuit in sua potestate, et qui échappe à toutes nos prévisions jusqu’à l’heure même de sa réalisation, toutefois, afin de nous prémunir contre l’incurie et une fausse sécurité, il ne cesse de rappeler aux hommes, premièrement que la fin du monde est certaine, – secondement qu’elle est relativement prochaine, – troisièmement qu’elle n’aura pas lieu avant que ne se soient produits, non pas des signes communs et généraux tels qu’il s’en est accompli dans tous les temps, mais des signes propres et spéciaux qu’il nous a clairement indiqués. Ces signes ne sont pas seulement des calamités et des révolutions dans les astres, mais des événements d’un caractère public, se rattachant à la fois à l’ordre religieux et social, et sur lesquels il est impossible que l’humanité puisse se méprendre .

 

II

 

Le premier des événements précurseurs de la fin des temps est celui que nous indique le Sauveur, en saint Matthieu, ch. xxive, quand il nous dit : « Et cet Évangile du royaume de Dieu sera prêché dans l’univers, donné en témoignage à toutes les nations, et alors seulement arrivera la fin ». – Le second de ces faits sera l’apparition de l’homme de péché, l’Antéchrist[30].

 Le troisième, la conversion du peuple juif, qui adorera le Seigneur Jésus et le reconnaîtra pour le Messie promis[31]. « Jusque là, dit saint Paul, que personne ne s’abuse comme si nous étions à la veille du jour du Seigneur[32]. »

 

Il est manifeste que les deux derniers événements, indiqués par saint Paul comme devant signaler l’approche de la suprême désolation, ne sont pas accomplis. – L’Antéchrist n’a pas encore paru, ainsi que nous l’établirons dans le prochain discours. – Les juifs, en tant que nation, n’ont pas encore rejeté l’épais bandeau qui les empêche de saluer comme Dieu celui qu’ils ont crucifié. – Reste à étudier si, à l’heure présente, l’Évangile a été prêché sur toute la terre et offert en témoignage à l’univer­salité des nations.

 

Sur ce point les Pères et les Docteurs sont partagés. Les uns disent que les paroles de Jésus‑Christ doivent être interprétées moralement, qu’il faut les entendre dans le sens d’une prédica­tion partielle et sommaire, qu’il suffit, pour leur vérification, que des missionnaires aient éclairé un certain nombre d’in­telligences isolées dans les diverses parties de la terre habitable, et que dans chaque désert, sur chaque côte lointaine, la croix ait été arborée au moins une fois. – D’autres, en plus grand nombre, tels que saint Jérôme, Bède, veulent que les paroles du Fils de Dieu soient entendues dans le sens le plus strict et le plus littéral.

 

Cornélius a Lapide, le plus savant des interprètes des Livres saints, émet le sentiment que la fin des temps n’arrivera pas avant que le christianisme ait été, non seulement divulgué, propagé. mais qu’il se soit établi, organisé, et qu’il ait subsisté à l’état d’institution publique chez les hommes de toute race et de toute nationalité : de telle sorte qu’avant que le cours des siècles soit achevé, il n’y aura pas une plage barbare, pas une île perdue dans l’Océan, pas un lieu actuellement inconnu dans les deux hémis­phères, où l’Évangile n’ait brillé dans tout son éclat, où l’Église ne se soit manifestée avec sa législation, ses solennités, sa hiérar­chie comprenant les évêques et les pasteurs de second ordre, où enfin ne se soit pleinement vérifiée la grande prophétie : « Il n’y aura plus qu’un seul troupeau sous la houlette d’un seul pasteur [33] ».

Nous opinons pour ce dernier sentiment. Il est plus conforme au témoignage des saintes Écritures. Il est plus en accord avec la sagesse et la miséricorde de Dieu, qui ne distingue pas entre civi­lisés et barbares, entre grecs et entre juifs, mais qui, voulant le salut de tous les hommes, n’exclut aucun d’eux de la lumière et du bienfait de la Rédemption. Enfin, il se concilie mieux avec la conduite de la Providence, qui prend une égale sollicitude de tous les peuples et les appelle successivement à la connaissance de sa loi, au temps fixé par ses immuables décrets.

 

Or, il suffit de jeter les yeux sur une carte géographique pour reconnaître que la loi évangélique est loin d’avoir été promulguée à tous les peuples, et que d’innombrables multitudes, à l’heure présente, restent encore assises dans les ténèbres, et ne possèdent pas la moindre teinture des vérités révélées.

 

Ainsi, le centre de l’Asie, les montagnes du Tibet ont jus­qu’ici défié les tentatives de nos plus intrépides missionnaires. Le Nil nous cache encore ses sources comme au temps de l’empire romain. Personne n’a pu jusqu’ici nous renseigner d’une manière exacte sur les usages, l’état religieux et social des populations de l’Afrique équatoriale, malgré les grands lacs et les hauts pla­teaux récemment découverts où naguère on ne soupçonnait que des sables et des déserts. L’Angleterre et d’autres nations ont fondé des stations coloniales sur les côtes de l’Océanie, mais l’in­térieur de ces vastes continents reste à explorer. Il est évident que l’Évangile n’a pas encore été offert en témoignage à toutes les nations ! Peut‑on même dire qu’à l’heure présente il ait été prêché avec assez d’éclat, et de manière à rendre inexcusables ceux qui auront refusé de lui obéir sur la plus grande partie de la terre, dans toutes les provinces de l’Inde, de la Chine, dans la plupart des archipels ? – Que serait‑ce que vingt, que cent, que mille prêtres, si l’on veut, pour évangéliser un pays comme la France, y implanter la connaissance de nos divins mystères, y entretenir le feu de la charité ? Or la Chine seule, vu son immense population, est bien loin de la comparaison que nous venons d’établir. Parmi les trois cent quarante millions d’habi­tants que compte ce vaste empire, le plus grand nombre, ou n’a jamais entendu parler de notre religion, ou n’en a qu’une idée vague et incomplète : ils vivent et meurent sans avoir jamais rencontré un prêtre. L’Afrique, si l’on en excepte les provinces du nord, ne compte que cinq ou six résidences de missionnaires sur des côtes de plus de deux mille lieues d’étendue[34]. A chaque page des annales de la Propagation de la foi, on retrouve ces douloureux accents qui s’échappent du cœur des apôtres : « Priez donc le maître de la moisson qu’il envoie des ouvriers pour recueillir ces immenses récoltes[35]. »

Or, il est écrit qu’à la fin des temps l’Évangile aura été donné en témoignage à toutes les nations.

 

« Tous les peuples, s’écrie David, tous les peuples jusqu’aux extrémités de la terre, se ressouviendront du Seigneur et retourneront à lui, car c’est au Seigneur qu’appartient l’empire, et il gouvernera les nations[36]. »

 

Plus loin David dit encore : « Sa domination s’étendra depuis une mer jusqu’à l’autre et depuis le fleuve jusqu’aux extrémités de la terre ; les habitants de l’Éthiopie se prosterneront devant lui : les rois d’Arabie et de Saba lui apporteront leurs dons[37]. »

 

Le Seigneur s’adresse ensuite à l’Église par Isaïe : « Étends l’enceinte de tes pavillons, développe les voiles de tes tentes, n’épargne rien, allonge tes cordages, affermis tes pieux. Car tu pénétreras à droite et à gauche, ta postérité héritera des nations et tu rempliras les villes de la terre[38]. »

 

Ces textes sont formels, précis, et de leur témoignage il ressort clairement qu’il adviendra une époque où toutes les hérésies, tous les schismes seront détruits, et où la religion véritable sera unanimement connue et pratiquée dans tous les lieux que le soleil éclaire.

 

Assurément, cette unité ne se réalisera pas sans peine ; l’huma­nité ne parviendra pas à cet âge d’or par des voies semées de roses : toutes les assises de l’Église sont cimentées avec le sang des martyrs mêlé à la sueur des apôtres.

Il faut donc s’attendre à des luttes et à des résistances achar­nées. Il y aura du sang répandu ; l’esprit de ténèbres amoncellera de nouveau ses séductions et ses ruses ; on peut prévoir pour l’Église des persécutions plus terribles que celles qu’elle a jus­qu’ici soutenues. – Mais, d’autre part, il faut apprendre à scru­ter les pensées de Dieu et à lire dans les décrets de sa puis­sance. – Toutes les admirables inventions des temps modernes ont leur fin providentielle. Dieu, de nos jours, aurait‑il entrouvert à l’homme les secrets et les trésors cachés de la création, lui aurait‑il mis entre les mains tous ces merveilleux instruments tels que la vapeur, le magnétisme, l’électricité, dans l’unique but de fournir un nouvel aliment à son orgueil, d’être les dociles esclaves de son égoïsme et de sa cupidité ? Ce n’était pas la pensée qu’il exprimait par la voix du prophète, quand il disait : « Je vais donner des ailes à ma parole, atteler le feu à mes chars, saisir mes apôtres comme dans un tourbillon, et les transporter en un clin d’œil au milieu des nations barbares. »

 

Ainsi les temps sont proches où Jésus‑Christ va obtenir un triomphe complet, et où, en toute vérité, il pourra s’appeler le Dieu de la terre : Deus omnis terræ vocabitur[39].

 

A l’heure présente, de nombreux indices nous présagent une grande victoire pour le Christianisme. Nos ennemis n’en ont‑ils pas le pressentiment ? un instinct secret ne les avertit‑il pas que les jours de leur force sont comptés, et que le temps où il leur est donné de prévaloir ne saurait être de longue durée ?... C’est pourquoi ils enrôlent dans la guerre impie qu’ils font à l’Église toutes les corruptions haineuses, toutes les hypocrisies impa­tientes de jeter leur masque, toutes les sciences hostiles, toutes les politiques ombrageuses et athées. La révolution lève hardiment son étendard contre la religion, la propriété, la famille, elle sape les bases de l’édifice social, et nous livre ses assauts simul­tanément et sur tous les points. La presse, affranchie de tout frein, inocule, par ses mille organes, les doctrines les plus subver­sives et les poisons les plus meurtriers. Le trône dix fois séculaire du Saint‑Siège, attaqué avec une audace infernale, signalé comme institution d’ignorance et d’obscurantisme, faisant tache au milieu des splendeurs de notre civilisation, a succombé sous cette mul­titude d’efforts combinés ; il s’est écroulé de fond en comble, sans qu’humainement parlant, on puisse nourrir l’espérance qu’il parvienne bientôt à se relever.

 

On conçoit que, dans une telle situation, les sages se sentent irrésolus dans leurs conseils, et que leur courage et leur fermeté paraissent chanceler. On conçoit qu’à travers ces nuages et sous ces horizons troublés, ils entrevoient de sombres perspectives, et qu’ils nous annoncent une recrudescence de crimes, de guerres et d’effroyables bouleversements. Mais ce qui nous donne l’espé­rance d’une nouvelle ère glorieuse pour l’Église, c’est précisément l’incroyable audace et la rage sans cesse renaissante de nos ennemis. – De nos jours on attaque le Christianisme partout : dans les arts, dans les sciences, dans l’Église et dans l’État, en Europe comme en Asie, dans l’ancien et dans le nouveau monde. C’est le signe certain qu’il triomphera partout et en tout lieu.

 – En quel moment ? Dieu le sait, mais le fait est certain. Le sang des martyrs devient la semence des chrétiens, l’Église a des promesses immuables. Au sortir de la mer Rouge, elle entre dans la Terre promise. A l’heure des ténèbres succède celle de la lumière et du triomphe. – A la suite des outrages du Golgotha, elle entend retentir autour d’elle les bénédictions et les hosannas de la délivrance.

Donc, ne perdons pas courage. Saluons l’avenir qui se prépare.

 

Et si, à l’heure présente, notre patrie est en proie aux convul­sions, déchirée par les discordes ; si sa fortune et son influence politique sont devenues un enjeu que se disputent les ambitions inassouvies et les médiocrités vulgaires, comme le prodigue de l’Évangile, elle ne tardera pas à se ressouvenir de la paix et de l’honneur des siècles de sa jeunesse ; elle rejettera ses chaînes et le bandeau de son ignominie, il y aura de nouveau des pages brillantes à écrire dans ce livre qui a pour titre : Gesta Dei per Francos.

 

Mais la fin du monde, dût‑elle être ajournée à de longs siècles, que sont les siècles auprès des années éternelles ? Une seconde, un instant plus fugitif que l’éclair. – Lorsque le Fils de Dieu se fut élevé dans les cieux et assis sur une nuée, les Apôtres ne pou­vaient détacher leurs regards de l’endroit du Ciel où il avait dis­paru. Tout à coup, deux anges vêtus de blanc se montrèrent à eux et leur dirent : « Hommes de la Galilée, pourquoi restez‑vous là, contemplant le Ciel ? Ce Jésus, qui a été enlevé d’avec vous dans le Ciel, en reviendra de la même manière que vous l’y avez vu monter[40] », ailleurs Jésus‑Christ dit : « Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus : encore un peu de temps et vous me verrez ; parce que je vais à mon Père[41] ».

 

Mais si Jésus‑Christ a voulu nous laisser ignorer le temps précis de la fin du monde, il a jugé utile de nous renseigner en détail sur le mode et sur les circonstances de ce grand événement.

Quant au monde, dit‑il, la chute du monde aura lieu instanta­nément et à l’improviste : « Veniet dies Domini sicut fur[42]. » – Ce sera à une époque où le genre humain, plongé dans le sommeil de la plus profonde incurie, sera à mille lieues de songer au châtiment et à la justice. La divine miséricorde aura épuisé toutes ses ressources et tous ses moyens d’action. L’Antéchrist aura paru. Les hommes répandus sur tous les espaces auront été appe­lés à la connaissance de la vérité. L’Église catholique une der­nière fois se sera épanouie dans la plénitude de sa vie et de sa fécondité. Mais toutes ces faveurs signalées et surabondantes, tous ces prodiges seront de nouveau effacés du cœur et de la mémoire des hommes. L’humanité, par un abus criminel des grâces, sera revenue à son vomissement. Tournant ses attachements et toutes ses aspirations vers les biens et les grossiers plaisirs de cette terre, elle se sera, comme parlent les Livres saints, détournée de Dieu au point de ne plus voir le Ciel et de ne plus se souvenir de ses justes jugements[43]. Toute foi sera éteinte dans les cœurs. Toute chair aura corrompu ses voies. La divine Providence jugera qu’il n’y a plus de remède.

 

Ce sera, dit Jésus‑Christ, comme aux temps de Noé[44]. Les hommes alors vivaient insouciants, ils faisaient des plantations, ils construisaient des maisons somptueuses, ils se raillaient agréa­blement du bonhomme Noé, se vouant au métier de charpentier et travaillant nuit et jour à construire son arche ; ils disaient : Quel fou, quel visionnaire ! Cela dura jusqu’au jour où le déluge survint et engloutit toute la terre : Venit diluvium et perdidit omnes.

 

Ainsi la catastrophe finale se produira lorsque le monde sera le plus en sécurité ; la civilisation sera à son apogée, l’argent abon­dera sur les marchés, jamais les fonds publics n’auront été plus à la hausse. Il y aura des fêtes nationales, de grandes expositions, l’humanité, regorgeant d’une prospérité matérielle inouïe, n’aura plus d’espérance au Ciel ; attachée bassement aux plus basses jouissances de la vie, elle dira comme l’avare de l’Évangile : « Mon âme, tu as des biens pour de longues années, bois, mange, amuse‑toi... » Mais, tout à coup, au milieu de la nuit, in media nocte, – car ce sera dans les ténèbres, et à cette heure fatidique de minuit où le Seigneur apparut une première fois dans ses abaissements, qu’il reparaîtra dans sa gloire ; – les hommes, réveillés en sursaut, entendront un grand fracas et une grande clameur, et une voix se fera entendre qui dira : « Dieu est là, il faut aller à sa rencontre : Ecce sponsus venit, exile obviam ei[45]. »

 

Nous avons conservé, dans nos annales de Savoie, la mémoire et la tradition d’une épouvantable catastrophe, qui nous offre l’image et l’esquisse de ce qui se réalisera à l’époque où Dieu abandonnera le genre humain et où sa divine patience se sera lassée sans retour.

 

C’était il y a sept cents ans, en 1248, le 24 novembre, veille du jour où l’Église célèbre la fête de sainte Catherine ; ce soir‑là, la saison était douce, l’air calme, les étoiles scintillaient au ciel. Toute la vallée où est située actuellement la ville de Chambéry reposait tranquille et en sécurité.

Alors, un personnage impie et pervers exerçait une domination tyrannique sur une ville à jamais disparue, mais qui, à cette époque, était voisine de la cité dont je parle[46].

 

Ce personnage venait de réunir de nombreux et joyeux con­vives. Il célébrait par des festins et par des orgies licencieuses la spoliation sacrilège d’un monastère qu’il avait converti en un lieu profane, après en avoir chassé sans pitié les moines et les hôtes sacrés qui en étaient les légitimes possesseurs. Sans doute, comme au temps de Balthasar, le repas était somptueux, et le vin et les liqueurs, mêlés aux blasphèmes et aux rires sardoniques, y coulaient à grands flots. – Tout à coup, en un instant, au milieu de la nuit, la terre est agitée par une violente secousse ; des tourbillons horribles, des voix et des mugissements de tem­pête, que l’on eût crus émanés des cavernes de l’Enfer, semblent ébranler le firmament et le sol, et avant que les convives aient pu se lever, avant qu’ils aient pu pousser un cri de détresse, ils étaient ensevelis vivants sous l’éboulement d’une montagne gigantesque : une ville, cinq bourgades, toute une région peuplée de six mille habitants, étaient engloutis dans des abîmes, dont les traces sont écrites en caractères indélébiles sur les débris de notre sol, et dont la mémoire légendaire et mêlée d’épouvante est demeurée ineffaçable et vivante dans l’esprit et le souvenir de nos populations.

 

Cette image, empruntée à un des événements les plus mémorables et les plus lugubres dont notre histoire ait été le théâtre est en un sens plus vive et plus saisissante que celle de Noé et du déluge.

 

Car enfin, au temps de Noé et du déluge, les hommes, avant de périr, eurent le temps de se reconnaître et d’obtenir la grâce du repentir, le désastre n’éclata que progressivement ; si tous ne parvinrent pas à se sauver pour la vie présente, saint Pierre nous déclare formellement que le grand nombre revint à Dieu et se sauva pour la vie future. Dans sa 1er Épître, chapitre III, ver­sets 19 et 20, il nous dit que lorsque la sainte âme de Jésus‑Christ eut été séparée de son corps, « elle alla prêcher aux limbes et délivrer ceux qui avaient été incrédules, lorsque aux jours de Noé ils attendaient la patience de Dieu. »

 

Mais, au jour du jugement, ce sera comme aux abîmes de Myans et au pied de la colline de Saint‑André, tout s’y fera avec une promptitude et une impétuosité non pareilles : Cœli magno impetu transient.

 

Jésus‑Christ nous le dit : « Que celui qui sera au haut de la maison ne prenne point la peine de descendre pour emporter quoi que ce soit de sa maison. Et que celui qui est aux champs ne retourne point en arrière pour emporter ses habits. – Malheur aux femmes qui seront enceintes et à celles qui allaiteront en ces jours‑là... Alors si quelqu’un vous dit : le Christ est ici ou il est là, ne le croyez point ; car avec la même rapidité que la foudre court de l’orient pour s’élancer à l’occident, il en sera ainsi de l’avènement du Fils de l’homme2. »

 

Mais, par quelle voie aura lieu cette grande destruction, quelle en sera la cause occasionnelle ou efficiente, l’agent principal, l’instrument direct et immédiat ? Les saintes Écritures n’ont voulu omettre aucune des circonstances relatives à cet événe­ment, le plus décisif et le plus solennel de tous ceux qui se sont succédé depuis la création. Elles nous apprennent donc que le monde ne périra pas par une inondation comme au déluge, qu’il ne s’écroulera pas par un tremblement et ne sera pas enseveli sous les cendres et sous les laves, comme le furent, sous le règne de Titus, Herculanum et Pompéï, mais qu’il sera mis en combus­tion et exterminé par le feu : Terra autem et quœ in ipsa sunt opera exurentur[47]. C’était déjà la croyance antique, celle des Égyptiens et des philosophes persans. Cicéron a dit que le monde finirait par le feu[48].

 

Mais, ce qui est remarquable, c’est que la science actuelle s’accorde avec les Livres saints, pour témoigner que le feu sera le grand ouvrier de la justice de Dieu et du renouvellement qui en suivra la manifestation[49].

 

Ainsi, la science a constaté, comme la Bible, que le feu est la première force créée qui ait déployé son énergie et manifesté son activité. C’est par le feu que la nature a été fécondée, les éléments mis en travail ; c’est par lui que se sont opérées les grandes révolutions du monde primitif, que le soulèvement des montagnes a eu lieu, que se sont produits les astres, et que fina­lement est sorti tout cet ordre, toute cette variété de l’univers tel qu’il s’offre à nos regards et à notre admiration.

 

« Au commencement, est‑il dit dans la Genèse, chap. 1er, vers. 2 : la terre était vide et sans consistance et les ténèbres régnaient sur toute la face de l’abîme. » En d’autres termes, comme nous l’expliquent les savants et les commentateurs, la matière était volatilisée et à l’état de vapeur. Avant que le Créateur lui eût conféré ses propriétés et ses formes diverses, en la classant et en la coordonnant par l’œuvre des six jours, tous ces éléments constitutifs étaient confus, désunis, à l’état de chaos.

La terre, le soleil, les astres, offraient l’image d’une vaste mer liquescente ou gazeuse éparse dans l’immensité. – Mais cette mer n’était pas immobile et inerte. A sa surface et dans ses plus intimes profondeurs elle bouillonnait et était mise en mouve­ment sous le souffle vivificateur d’un agent éternel et tout‑puis­sant, qui n’était autre que l’Esprit de Dieu : Et spiritus Dei ferebatur super aquas[50]. L’Esprit Saint faisait subir à la substance matérielle une sorte d’incubation. Sous l’action et par les ardeurs de cette chaleur infinie et souveraine, les éléments étaient soumis à une fonte et à une refonte, ils se perfectionnaient, ils acqué­raient leur puissance et leur énergie, ils se dépouillaient de leurs scories, comme l’or qui se raffine et se dégage de sa rouille dans le creuset où il est jeté. Et lorsque, ainsi transformés au souffle de cette fournaise du divin Esprit, ils furent rendus aptes à entendre la voix de Dieu, le Créateur les appela successivement et il dit : « Que la lumière soit, et la lumière fut. » Et après qu’il eut fait la nuit et le jour, qu’il eut étendu le Ciel, il dégagea la matière solide de la masse vaporeuse qui l’enveloppait, et il dit : « Tu t’appelleras la terre » et la terre fut consolidée. Il parla aussi aux eaux, et ne laissant sur notre globe, de la partie liquide, que ce qui était nécessaire pour l’arroser et rem­plir les bassins des mers, il envoya le reste, à l’état de vapeur ou d’éther, remplir les vastes espaces qui sont au‑dessus de toutes les sphères et de tous les firmaments[51] : Divisitque aquas quœ erant sub firmamento, ab his quœ erant super firmamentum[52].

Ce fut là une grande et sublime scène, qui donnerait lieu à de longs et de magnifiques développements. Qui ne sentirait son esprit s’élever et son cœur tressaillit au spectacle de l’acte créa­teur, de ce chef-d’œuvre de la puissance et de la sagesse divines, faisant jaillir des flots de lumière et de beauté de cet océan informe et ténébreux, imprimant le mouvement et l’action à tous les êtres inertes que le divin Esprit avait investis de sa vertu en les pénétrant de ses ardeurs et de ses radiations ? Et spiritus oris ejus omnis virtus eorum[53]. Mais aujourd’hui nous ne pou­vons parler de ces œuvres admirables qu’accidentellement et dans la mesure où elles se rattachent au sujet que nous avons entrepris.

 

Or, ce même Esprit de Dieu, qui a répandu à pleines mains dans l’univers des trésors d’harmonie et de perfection, procédera par la même voie quand il s’agira d’ordonner de nouveaux cieux, et de construire ce palais qui devra éternellement servir de demeure à l’homme glorifié.

 

Ici, nous ne faisons pas de la fantaisie, notre parole n’est pas nôtre ; elle est celle de tous les prophètes qui ont parlé, de tous les évangélistes qui ont écrit : « Le feu, est‑il dit, marchera devant la face du Seigneur, il dissipera ses ennemis dans les alentours, il mettra les montagnes en fusion, et les collines s’écouleront comme de la cire[54] ». – Devant son éclat le soleil s’obscurcira et la lune ne donnera plus de lumière, les étoiles tomberont. C’est‑à‑dire que, dissoutes une seconde fois, elles se dissiperont dans les airs comme des gouttes légères[55]

 

Ce feu sera celui qui dévorera les méchants comme de la paille, qui pénétrera leurs os jusqu’à la moelle et qui les consumera éternellement.

 

Il sera la dernière épreuve des justes qui vivront dans les der­niers jours. Il suppléera pour eux au Purgatoire dont, au moment de la résurrection, les flammes réparatrices s’éteindront pour ne plus se rallumer. Il sera le creuset où ils déposeront les restes de leur rouille terrestre, afin qu’aucune souillure n’obscurcisse la blancheur de leurs vêtements, lorsqu’ils paraîtront devant le trône de Dieu.

 

Tous ces événements se réaliseront, n’en doutons pas, ils sont certains d’une certitude absolue, comme l’est Dieu lui‑même, comme l’est son esprit de vérité, qui n’est sujet à aucune erreur ni à aucun changement.

 

On peut affirmer, à la vérité, que tous, tant que nous sommes ici, nous aurons quitté ce bas monde avant d’être les témoins de cette grande scène de désolation et de ruine ; Jésus‑Christ pourtant a jugé utile que nous en soyons renseignés, parce que ces grandes vérités ne sont pas d’un ordre spéculatif, mais qu’elles sont destinées à exercer sur la conduite de notre vie des effets pratiques et immédiats.

 

En effet, si la terre et tout ce qu’elle renferme doivent un jour disparaître par le feu, les biens de ce monde ne sont pas plus estimables que le bois et que la paille ; et alors, à quoi bon en faire l’objet de nos désirs et de nos préoccupations ? Pourquoi chercher à bâtir et à laisser des traces de notre génie et de notre puissance, là où nous n’avons pas de demeure permanente, et où la figure de ce monde sera emportée comme une tente qui n’a pas de voyageurs à abriter ?

 

Dirons‑nous que cet effrayant cataclysme ne se réalisera que dans les siècles des siècles ? Mais Jésus‑Christ nous dit que ces siècles des siècles ne sont qu’un instant auprès de l’Éternité, et lorsque le moment sera venu, lorsque des régions de la vie future nous serons les témoins et les acteurs de ce drame suprême, toute la durée de l’humanité nous semblera si courte, que c’est à peine si nous jugerons qu’elle a eu la durée d’un jour[56].

 

Saint Paul, le grand prophète, pour qui le temps n’avait pas de mesure, ni l’espace d’étendue, s’y croyait déjà transporté.

Saint Jérôme dans sa grotte de Bethléem, entendait la trompette du jugement éveillant les morts, et ses cheveux se hérissaient de crainte, sa chair et ses os tressaillaient d’un indicible frisson.

Enfin, Jésus‑Christ nous dit de méditer ces grands enseigne­ments, car il est certain que nous serons surpris, et que l’heure viendra plus tôt que nous ne le pensons.

 

A la fin du xive siècle, un personnage extraordinaire parut au fond des Espagnes. Il s’appelait Vincent Ferrier. Prophète et thaumaturge dès sa jeunesse, il grandit au milieu de l’étonnement universel ; l’Esprit de Dieu reposa sur lui, il s’empara de son cœur et l’enflamma d’un zèle inconnu depuis saint Paul. Il posséda son corps qu’il soutint malgré son extrême faiblesse au milieu des plus accablantes fatigues et des plus rudes austérités.

Dans ses mains il mit le pouvoir des miracles, enfin il ouvrit ses lèvres à la parole la plus prodigieusement puissante que depuis saint Paul l’humanité ait jamais entendue.

 

Être surhumain, quoiqu’il fût homme, il refusa constamment les dignités que le Pape le pressait d’accepter. Sa vie fut une prière, un jeûne, une prédication continue. – Pendant vingt ans, il parcourut l’Europe, et pendant vingt ans l’Europe frémit, palpita sous la chaleur et à la flamme de ses accents inspirés[57].

Le jugement dernier était le sujet favori de ses prédications. Lui‑même annonçait au monde qu’il avait été envoyé spécialement par le souverain Juge pour annoncer l’approche des der­niers jours.

 

Or, c’était un jour à Salamanque, ville par excellence des théologiens et des savants. Un peuple innombrable se pressait pour entendre l’envoyé du Ciel. Tout à coup, élevant la voix au milieu de l’assemblée : Je suis, dit‑il l’ange de l’Apocalypse que saint Jean vit voler par le milieu du Ciel et qui criait à haute voix : « Peuples, craignez le Seigneur et rendez‑lui gloire, parce que le jour du jugement approche ».

 

A ces paroles étranges, un murmure indescriptible éclate dans l’assemblée. On crie à la démence, à la jactance, à l’impiété.

 

L’envoyé de Dieu s’arrête un instant, les yeux fixés au ciel, dans une sorte de ravissement et d’extase puis il reprend, et d’une voix plus forte, il s’écrie de nouveau : « Je suis l’ange de l’Apocalypse, l’ange du jugement ». – L’agitation et les murmures sont à leur comble. – Tranquillisez‑vous, dit le saint, ne vous scandalisez pas de mes paroles, vous allez voir de vos yeux que je suis ce que je dis. – Allez, à l’extrémité de la ville, à la porte Saint‑Paul, vous trouverez une femme morte ; apportez‑la ici, je la ressusciterai en preuve de ce que saint Jean a dit de moi.

 

De nouveaux cris et une protestation plus grande encore accueillent cette proposition. Cependant quelques hommes se décident à se rendre à la porte indiquée. Ils y trouvent. en effet, une femme morte, ils la prennent et viennent la déposer au milieu de l’assemblée.

 

L’apôtre, qui n’a pas quitté un instant le lieu élevé d’où il prêchait, s’adresse à la défunte : « Femme, dit‑il, au nom de Dieu, je vous ordonne de vous lever ». – Aussitôt la morte se soulève, enveloppée de son linceul, elle laisse tomber le suaire étendu sur son visage et se montre pleine de vie au milieu de l’assemblée. – Vincent ajoute alors : « Pour l’honneur de Dieu et le salut de tout ce peuple, dites, maintenant que vous pouvez parler, si je suis vraiment l’ange de l’Apocalypse, chargé d’annoncer au monde l’approche du jugement dernier ». : « Vous êtes cet ange, répond la femme, vous l’êtes réellement ».

 

Pour placer ce merveilleux témoignage entre deux miracles, le saint lui dit encore : « Préférez‑vous rester en vie, ou voulez­-vous mourir de nouveau ? » – « Volontiers je vivrais, dit la femme. »

« Vivez donc, reprend le saint ». – Elle vécut en effet un grand nombre d’années encore, témoin vivant, dit un historien, d’un étonnant prodige et de la plus haute mission dont jamais hom­me ait été investi.

 

Nous ne discutons pas l’authenticité de ce récit. Il a soulevé des doutes auprès de quelques hagiographes, et les circonstances dont il est accompagné ont donné lieu à des critiques et à des discussions. Mais à l’appui de notre doctrine, il nous suffit de constater que l’Église ne l’a pas déclaré apocryphe, puisque dans la bulle de canonisation du saint, il est dit : « Il eut les paroles de l’Évangile éternel pour annoncer, comme l’ange qui volait au milieu du Ciel, le royaume de Dieu à toute langue, à toute tribu, à toute nation, et pour démontrer l’approche du jugement dernier. »

 

Toutefois, il y a près de cinq cents ans que cet événement s’est accompli et le jugement annoncé par le thaumaturge du xive, siècle n’a pas eu lieu. Devons‑nous en conclure que le saint a été induit en erreur, et que le miracle de cette résurrection attesté par des témoins graves et dignes de foi, retracé et transmis par la sculpture et par la peinture, doive être mis au rang des légen­des, réputé une allégorie et une simple invention ?

 

Saint Vincent Ferrier a parlé comme l’avaient fait avant lui de saints docteurs, et comme l’ont fait après lui la plupart des grands hommes apostoliques. Ainsi, saint Jérôme blâme, à la vérité, un certain Juda, écrivain renommé d’une Histoire Ecclé­siastique, parce qu’il avait affirmé que la violence des persécu­tions présageait la fin du monde, et qu’elle aurait lieu dans un temps rapproché ; mais le même saint Jérôme dans une de ses lettres[58], où il trace avec élégance le tableau des calamités et des désastres dont il a été le témoin. énonce lui aussi presque la même opinion. – Saint Cyprien (Ep. 58) écrit ces paroles : « Vous devez être assurés et tenir pour certain que le jour des désolations extrêmes a commencé à se lever sur vos têtes, et que les temps de l’Antéchrist sont proches... » – Saint Ambroise, dans l’éloge funèbre de son frère Satyre, s’écrie : « Il a été enlevé de la vie afin qu’il ne fût pas témoin de la fin du monde, et de la destruction totale de l’univers. » – Saint Grégoire le Grand, saint Bernard ont exprimé les mêmes sentiments dans leurs li­vres et dans leurs discours. Ces illustres docteurs et ces grands saints ont ainsi parlé, soit parce qu’ils voyaient la foi s’éteindre, et les calamités de leurs siècles s’accroître chaque jour dans de plus effrayantes proportions, soit parce qu’ils étaient saisis de crainte à la pensée de ce grand jour, et qu’ils voulaient inoculer cette crainte salutaire aux hommes égarés, afin de les ramener à la connaissance de Dieu et à la pratique du bien. – Pourtant on ne peut dire qu’il se soient écartés de la vérité ; ils ont parlé suivant les Écritures, qui, insistant sur cette vérité fondamentale, ne cessent de nous montrer comme imminente la perspective de l’avènement du Juge divin : Prope est jam Dominus.

 

En cela, les Apôtres et les écrivains inspirés ne nous ont pas trompés, par la raison que les temps ne sont rien pour ceux qui ont franchi les confins de la vie terrestre. – Toute la mesure des siècles, dit l’Esprit Saint, n’est pas plus que le jour qui s’écou­le, tanquam dies hesterna quœ prœteriit. De même que, dans le firmament, il y a des étoiles séparées par des myriades de lieues et qui, en raison de leur distance, semblent se confondre et ne former qu’un seul point, quand on les observe de cette terre, ainsi des hauteurs de la vie de Dieu, où nous serons un jour plongés, les temps seront comme s’ils n’étaient pas. Un an, cent mille ans, des millions d’années contemplées du sein de l’éternité, ne nous apparaîtront que comme de simples points. Nous les estimerons des durées tellement microscopiques, tellement centé­simales, qu’en un sens, elles n’auront entre elles aucune diffé­rence que notre esprit puisse apprécier.

 

En conséquence, il est permis en toute vérité d’appliquer à la résurrection générale comme aux résurrections partielles opérées par Jésus‑Christ, cette parole de l’évangéliste saint Jean : Elle est venue l’heure où ceux qui sont dans les mausolées et dans les sépulcres entendront la voix du Fils de Dieu : Venit hora, et nunc est quando mortui audient vocem Filii Dei, et qui audierint vivent[59].

 

Du reste, à la mort, notre sort éternel sera irrévocablement fixé, et le jugement particulier qui doit la suivre déterminera prochainement dans quelles conditions nous figurerons aux assises de la justice divine et le rang qui nous y sera assigné.

 

En face de cette conclusion inévitable des destinées humaines, les agitations de notre politique ne sont autre chose qu’un vain bruit. Les révolutions, qui font disparaître les peuples et qui précipitent les républiques et les empires, sont moins que ne l’est sur un théâtre un renouvellement de scène et un change­ment de décors. Toutes ces entreprises colossales et ces travaux merveilleux auxquels les hommes occupent leur esprit, et qu’ils conduisent à leur perfection au prix des plus grands sacrifices et des plus périlleux efforts, n’apparaissent que comme une fumée, et sont des œuvres plus fragiles que la toile tissée par l’araignée, et qui, le plus souvent n’a pas la durée d’un jour.

 

Alors il n’y aura plus d’autre distinction entre les hommes que celle du mérite et de la vertu. Toutes les pensées vaines et am­bitieuses auront disparu. La politique aura cessé. La science elle-même sera détruite, scientia destretur[60].

 

Heureux ceux qui auront entendu la parole divine et l’auront gardée fidèlement dans leur cœur. Heureux ceux qui, se réveil­lant de leur sommeil, auront, suivant la recommandation de l’Apôtre, marché honnêtement et comme de jour. Heureux ceux qui, comme les vierges sages, auront entretenu soigneusement l’huile de leur lampe, et construit leur gerbe pour le jour de l’éclatante et solennelle moisson !

 

Ceux‑là seront appelés les prédestinés, parce que, comme parle saint Jean, leurs noms sont écrits dans le livre de vie de l’Agneau, qui a été tué depuis l’origine du monde. Puisse cette destinée être la nôtre. Ainsi soit‑il !

 

 

 

 

DEUXIEME CONFÉRENCE : DE LA PERSÉCUTION DE L’ANTÉCHRIST ET DE LA CONVERSION DES JUIFS

 

I. Avènement et personnalité de l’Antéchrist.

La fin du monde n'aura pas lieu avant que l’Antéchrist ait paru. Saint Paul l'annonce clairement. Épître aux Thessaloniciens. – L'Antéchrist sera‑t‑il un personnage réel ou un personnage allégorique? L'Antéchrist sera juif. – Il naîtra d'une union illégitime. – Il sera immuablement rebelle à la grâce. – L'esprit mauvais le possédera entièrement. – Il condensera en sa personne la malice et les scélératesses de tous les tyrans et de toits les hommes pervers qui ont apparu depuis le commencement des temps. – Pourquoi Dieu permettra‑t‑il à cet homme de péché de prévaloir? – Portrait de l'Antéchrist dans saint Jean chap. xii. – Faux miracles de l'Antéchrist. – Résurrections appa­rentes. – Feu descendu du Ciel. – Animation d'une statue. – Il supprimera les temps et la loi. – Défection générale. – Signe de la bête. – La déso­lation sera plus grande qu'aux jours néfastes de la grande révolution fran­çaise. – Durée du règne de l'Antéchrist. – Il n'atteindra que progressivement l'apogée de la toute‑puissance. – Nom de l'Antéchrist. – Les docteurs n'ont pu saisir la clef du chiffre énigmatique. – Ce nom restera ignoré jusqu'à l'avènement de la prophétie.

 

II. LES DEUX TÉMOINS HÉNOCH ET ELIE. – Tant que durera la prophétie des deux témoins, ils seront gardés par une force supérieure. – Efficacité de leurs prédications. – Leurs miracles. – Ils vaincront l'obstination des juifs, et les convertiront à celui qu'ils ont crucifié. – Le témoignage des deux témoins achevé, Dieu leur retirera la force dont il les avait investis. – Circonstances de la mort des deux témoins. – Le Seigneur Jésus tuera l'homme de péché par le souffle de sa bouche. – Après la chute de l'Antéchrist, l’Église catholique entrera dans une nouvelle ère de prospérité et de triomphe.

 

III. PROXIMITÉ DE LA VENUE DE L'ANTÉCHRIST.

L'Antéchrist sera maître dit monde. – Les événements qui se dénouent à l'heure présente semblent avoir pour effet la préparation du milieu social où s'exercera sa domination. – Parmi ces événements il faut signaler les inventions actuelles. – La chute des natio­nalités qui prépare le règne de l'Antéchrist. – Le progrès de la maçonnerie qui est un signe de son avènement. – L'Antéchrist établira sa capitale à Jérusalem. – Prépondérance de plus en plus croissante du judaïsme. – Mouvement antisémitique en Allemagne. – Le juif est le mortel ennemi de toutes les races autres que la sienne. – Il est infusionnable. – Il ne cesse de croire à l'avènement de son Messie et il rêve la reconstruction de son temple. – Il règne déjà en Europe, tout annonce qu'il sera maître de l'univers dans peu de temps.

 

IV. CARACTÈRFS DE LA PFRSÉCUFION DE L'ANTÉCHRIST. – Cette persécution sera générale et s’étendra à toute la Terre. Elle sera inspirée par la haine directe de Dieu. – L'Antéchrist se fera rendre un culte de latrie. – La séduction qu'il exercera sera en quelque sorte irrésistible. – Il rebâtira le temple de Jérusalem détruit par Titus. – Il fera des miracles apparents qui fascineront les hommes. – La persécution de l'Antéchrist sera la plus sanglante de toutes celles qu'a subies le Christianisme. – A cause de la puissance et des moyens de destruction dont il sera pourvu. – A cause de la malice du démon, que Dieu déchaînera pour un temps. – L’Antéchrist fera apostasier la presque totalité de l'univers. – Il y aura une multitude de martyrs. – Tous les élus ne seront pas exterminés. – Cette horrible tempête fera disparaître tous les cultes faux. – Elle amènera la réalisation de la prophétie, erit unum ovile et unus pastor. – Il y a eu, dans la vie de l’Église, deux grands jours de triomphe où Jésus‑Christ a été acclamé comme Messie et comme Roi. – Le jour des Rameaux soir de la vie de l’Église. – Le royaume de Dieu devenu le royaume de Notre Seigneur et de son Christ.

 

 

 

 

 

Et tunc revelabitur ille iniquus, quem Dominus Jesus interficiet spiritu oris sui, et destruet illustratione adventus sui.

 

Et en ce temps se manifestera l’homme de péché que le Seigneur Jésus tuera du souffle de sa bouche et qu’il dissipera aux clartés de son avènement. (II Th., chap. ii, v. 3.)

 

Le monde aura une fin. C’est une vérité que nous avons établie et que démontrent également la foi et la raison.

 

La fin du monde et le dernier avènement du Fils de Dieu, qui la suivra, auront lieu à l’improviste, avec la rapidité de la foudre qui fend les nues et qui s’élance de l’orient à l’occident.

 

Mais la date précise de ce jour est un secret caché dans les profondeurs des conseils divins. Nous n’en savons ni le jour, ni l’heure, et Jésus‑Christ, ambassadeur de la Divinité sur la terre, nous déclare qu’il a reçu l’ordre formel de ne pas nous les divulguer.

 

Ainsi, toutes les opinions, qu’à diverses époques des person­nages doctes et pieux ont cru pouvoir émettre sur cette question, ne sont que des sentiments personnels et privés, des assertions reposant sur des données purement conjecturales, et dont plus d’une fois les événements ont mis en évidence l’erreur et l’inanité.

 

Saint Cyprien, Tertullien, considérant la rage des persécuteurs et les violences de cette guerre d’extermination poursuivie à outrance contre les chrétiens, signalaient ces calamités et toutes ces horreurs comme les pronostics de la proximité du jugement dernier.

 

« La fin du monde n’est pas éloignée », disait saint Jean Chry­sostome ; « les tremblements de terre, le refroidissement de la charité sont comme les avant‑coureurs et les présages de ce ter­rible événement. »

 

Personne n’ignore qu’à l’époque de la chute de l’empire romain et de la dissolution sociale qui accompagna ce grand cata­clysme, et plus tard, au commencement de l’an mil de l’ère chrétienne, les peuples croyaient toucher aux temps prédits, et dans les désastres publics, dans l’effondrement des institutions, il leur semblait voir le prélude de la destruction finale.

 

Déjà au temps de saint Paul, ces mêmes terreurs s’étaient emparées des esprits. Des illuminés et de faux sectaires inter­prétaient dans un sens grossier et littéral les paroles de l’Évangile de saint Matthieu. Persuadés que la ruine du monde allait suivre de près la ruine de Jérusalem, ils se livraient à des prédictions désordonnées et excessives, qui remplissaient les imaginations d’épouvante. Ils détournaient les hommes de l’ac­complissement de leurs devoirs religieux et civils, les invitaient à ne pas se marier, à ne pas bâtir, à se livrer à une inertie stupéfiante, en attendant la catastrophe qui allait les frapper.

 

Saint Paul crut devoir désabuser ces âmes séduites et égarées et il leur dit : « Je vous en supplie, mes frères, que personne de vous ne se laisse surprendre en aucune manière comme si le jour du Seigneur était près d’arriver. Car le Fils de Dieu ne descendra pas une seconde fois, qu’on n’ait vu paraître l’homme de péché, le fils de perdition, celui qui doit se déclarer l’adversaire, s’élever au‑dessus de tout ce qui est appelé Dieu, ou qui est adoré, jusqu’à s’asseoir dans le temple de Dieu, s’y montrant comme s’il était Dieu[61] ... »

 

Voilà donc un fait précis, énoncé par l’Esprit Saint et que saint Paul annonce clairement, afin de dissiper les craintes aux­quelles s’abandonnaient certains esprits et afin d’aider les chrétiens fidèles à se tenir en garde contre les faux systèmes et les prédictions incertaines et hasardées.

 

Mais ce qui ressort du passage que nous venons de citer, ce qui est certain et indéniable, c’est qu’avant la fin du monde, il apparaîtra sur la terre un homme profondément pervers, investi d’une puissance en quelque sorte surhumaine, qui, prenant à partie Jésus‑Christ, entreprendra contre lui une guerre impie et insensée. Par la crainte que cet homme inspirera, et surtout par ses artifices, par son génie de séduction, il parviendra à conquérir la presque totalité de l’univers, il se dressera à lui-même des autels, et forcera tous les peuples à l’adorer.

 

Cet homme étrange, exceptionnel par sa malice, sera‑t‑il de notre race, aura‑t‑il sur son visage les traits de l’homme, le même sang que le nôtre coulera‑t‑il dans les veines de ce coryphée d’erreur et de corruption ? – Ou bien, comme quelques‑uns l’ont voulu. sera‑t‑il une incarnation de Satan, un démon émané de l’Enfer et travesti sous une forme humaine ? – Ou bien encore, comme l’ont soutenu d’autres docteurs, cet être impie n’est‑il qu’un mythe, un personnage allégorique dans lequel les saintes Écritures et les Pères ont voulu manifester par une vue d’ensemble l’universalité des tyrans et des persécuteurs ; mettre en relief l’image collective de tous les impies et de tous les hérésiarques qui ont combattu contre Dieu et contre son Église depuis l’origine des temps ?

 

Ces diverses interprétations ne sauraient se concilier avec le texte positif et précis des Livres Saints. – La presque totalité des Docteurs et des Pères, saint Augustin, saint Jérôme, saint Thomas, affirment nettement que ce malfaiteur aux proportions effrayantes, ce colosse d’impiété et de dépravation sera un sujet humain. Le savant Bellarmin démontre qu’il est impossible de donner une autre signification aux paroles de saint Paul et à celles de Daniel, ch. xi, v, 36 et 37 [62]. Saint Paul désigne ce grand adversaire substantivement, en l’appelant un homme : « l’homme de péché, le fils de la perdition. » Daniel nous apprend qu’il attaquera tout ce qui est respectable et sacré, qu’il s’exal­tera avec audace contre le Dieu des dieux, et réputera comme néant le Dieu de ses Pères : Is Deum patrum suorum non reputa­bit. – L’Apôtre ajoute que Jésus‑Christ le tuera... Tous ces traits et ces caractères divers ne peuvent évidemment s’appliquer à un être idéal et abstrait ; ils ne sauraient convenir qu’à un individu de chair et d’os, à un personnage réel et déterminé.

 

Les Pères et les Docteurs se sont appliqués à rechercher les origines de l’Antéchrist, à découvrir de quels parents et de quelle race il sera issu. – L’universalité d’entre eux émettent le senti­ment qu’il naîtra de parents juifs pris parmi les fils de Jacob, et plusieurs affirment qu’il sera issu de la tribu de Dan. C’est l’interprétation qu’ils donnent à ce passage de la Genèse, ch. xlix : « Que Dan devienne une couleuvre sur le chemin, un scorpion dans le sentier » ; et à cet autre de Jérémie, chap. viii : « De Dan nous avons entendu le frémissement des coursiers ». Ils supposent que saint Jean, dans son Apocalypse, a omis de mentionner la tribu de Dan en haine de l’Antéchrist, mais toutes ces données sont incertai­nes. – Ce qui paraît positif, c’est que l’Antéchrist sortira de la race juive d’Israël. Saint Ambroise, dans ses commentaires sur l’Épître aux Thessaloniciens, dit qu’il sera circoncis... Sulpice Sévère, dans le livre II de ses Dialogues, dit qu’il obligera tous ses sujets à se soumettre à la circoncision.

 

Du reste, tous s’accordent à dire qu’au début de son règne, il parviendra, par ses tromperies et ses prestiges, à faire croire aux juifs qu’il est le messie qu’ils ne cessent d’attendre, et ceux-ci, dans leur aveuglement, s’empresseront de le recevoir et de l’honorer comme tel. C’est l’interprétation que Suarez et la géné­ralité des commentateurs donnent à cette parole de Notre‑Sei­gneur Jésus‑Christ en saint Jean, ch. v, v. 43 : « Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne me recevez pas, si un autre vient en son propre nom, vous le recevez » Il faut donner la même signification à cette autre parole de saint Paul aux Thes­saloniciens : « Parce qu’ils n’ont pas voulu recevoir la vérité, Dieu leur enverra une opération d’erreur de manière qu’ils croi­ront au mensonge. » Or est‑il vraisemblable que les juifs acclament, comme Messie, un homme qui n’appartiendrait pas à leur race et qui n’aurait pas été circoncis ? – L’Antéchrist sera donc juif. – Naîtra‑t‑il d’une union illégitime ? – Le théologien Suarez nous dit que c’est chose incertaine. Toutefois, il est à présumer qu’un homme aussi profondément pervers, aussi opposé au Christ dans sa vie et dans ses mœurs, aura une origine infamante. Et de même que Jésus‑Christ a eu pour mère la Vierge immaculée, ainsi on peut conclure par analogie et par induction que son adversaire déclaré naîtra d’une union impure et qu’il sera le fruit d’une femme d’impudicité. « Il sera un fils de fornication », dit saint Jean Damascène « et sa nais­sance sera imprégnée des souffles et de l’esprit de Satan. »

 

Ce que l’on peut sûrement affirmer de cet homme d’iniquité, c’est que dès ses plus tendres années, il sera entièrement possédé par l’esprit et le génie du démon. Le Lion de l’abîme, qu’aux derniers âges de l’humanité, Dieu, dans les secrets de sa justice, aura déchaîné pour punir l’infidélité des hommes, s’identifiera en quelque sorte avec lui, il lui inoculera la plénitude de sa malice. – Sans doute, il ne sera pas frustré de l’assistance de son bon ange, ni du secours nécessaire de la grâce suffisante, que Dieu en cette vie accorde à tout homme sans exception ; – mais sa haine contre Dieu sera si violente, sa répulsion pour toute œuvre bonne tellement invincible, ses rapports et son com­merce avec l’esprit de ténèbres si étroits et si constants, que, depuis son berceau jusqu’à son dernier soupir, il demeurera immuablement rebelle à toutes les invitations divines et que la grâce d’en haut n’aura jamais en son cœur aucun accès.

 

Saint Thomas nous dit que dans sa personne et dans ses œuvres il se manifestera comme l’antipode du Fils de Dieu et qu’il sera la parodie de ses miracles et de ses œuvres.

 

L’esprit mauvais depuis son origine n’a jamais poursuivi qu’un seul but, celui d’usurper la place du Tout‑Puissant, de se consti­tuer ici‑bas un royaume qui le dédommage du royaume du Ciel, dont sa révolte l’a exclu, et pour atteindre plus sûrement ce but, il a coutume, dit Tertullien, de se faire le singe de Dieu, de le contrefaire dans toutes ses œuvres.

 

L’adversaire des derniers temps ne se posera donc pas seule­ment comme l’ennemi déclaré et personnel de Jésus‑Christ. Mais il aspirera ouvertement à le détrôner, à le supplanter dans les hommages et la vénération des hommes, à se faire adjuger à lui-même l’adoration et la gloire qui ne sont dues qu’au Créateur. Il affirmera, dit saint Thomas, qu’il est l’Être suprême et éternel, et à ce titre il se fera rendre des honneurs et un culte de latrie. Ainsi, il aura des prêtres, il se fera offrir des sacrifices, exigera que son nom soit invoqué dans les serments et que les hommes s’en servent pour sceller la foi des traités : Ita ut ostendens tanquam sit Deus. Afin de mieux accréditer cette persuasion, il opposera aux révélations divines de fausses révélations ; aux cérémonies du culte divin, ses rites impies : à l’Église éternelle fondée par Jésus‑Christ, une société abominable, dont il sera le chef et le pontife. Et de même, ajoute saint Thomas, que la plé­nitude de la Divinité habite corporellement dans le Verbe incarné, ainsi la plénitude de tout mal habitera dans cet homme effroyable, dont la mission et les œuvres ne seront qu’une copie à rebours et une exécrable contrefaçon de la mission et des œuvres de Jésus‑Christ.

 

Par lui, Satan mettra le sceau à son impiété. Il quintessenciera en quelque sorte dans ce type vivant tous les projets sinistres qu’il a conçus contre les hommes, et que n’a cessé de lui inspi­rer la haine ardente et implacable dont il est animé contre Dieu...

 

Et dans ses conseils cachés, le Seigneur du Ciel permettra que ce tison d’Enfer prévale pour un temps.

 

Saint Thomas caractérise ce délégué de Satan en l’appelant caput omnium malorum : le prince et l’inspirateur de toutes les convoitises de la chair et de tous les égarements de l’esprit, au point que les génies de mensonge et les artisans de scélératesse, qui se sont succédé aux différents âges, n’apparaîtront auprès de cet homme que comme des pygmées auprès d’un géant. Ainsi, il renouvellera les infamies de Néron ; il sera animé de la haine et de la violence de Dioclétien ; il aura la ruse et la duplicité de Julien l’Apostat ; il recourra à l’intimidation et fera fléchir la terre sous son sceptre, comme Mahomet ; il sera lettré, philo­sophe, habile orateur, il sera éminent dans les arts et dans les sciences industrielles, il maniera le persiflage et le rire comme Voltaire. Enfin il fera des prodiges et s’élèvera dans les airs comme Simon le magicien [63].

 

Si vous demandez pourquoi la Providence divine lui permettra d’exercer une telle puissance et une telle séduction, l’apôtre saint Paul nous en donne la raison : « Parce que les hommes n’ont point reçu l’amour de la vérité pour être sauvés. En punition, Dieu leur enverra un esprit qui donnera efficacité à l’erreur, en sorte qu’ils croiront à l’erreur, afin que tous ceux qui n’ont pas cru à la vérité, mais qui se sont plu dans l’injustice, soient condamnés. » Suarez dit que Dieu permettra l’avènement de l’Antéchrist, surtout afin de punir l’incrédulité des juifs du  peuple de l’ancienne alliance. Ceux‑ci, n’ayant pas voulu adorer le vrai Messie, ni se laisser convaincre par sa doctrine et par ses miracles, Dieu per­mettra pour leur punition qu’ils s’attachent à un faux messie, qu’ils ajoutent foi à ses impiétés et à sa doctrine et qu’ils se fassent les imitateurs de sa vie dissolue [64].

 

A cette heure, le péril des âmes sera grand et le scandale de la contagion universel. Toutefois, afin que ceux qui se laisseront surprendre n’imputent leur malheur qu’à eux‑mêmes, l’Esprit Saint a voulu nous tracer à l’avance les phases principales de cette épreuve terrible et décisive, la conclusion de toutes celles que l’humanité aura subies.

 

D’abord, afin de nous révéler la violence et la férocité de l’homme de péché, l’habileté avec laquelle il conduira la guerre qu’il aura entreprise contre les saints, l’apôtre saint Jean, dans l’Apocalypse, ch. xiii, nous le dépeint sous la figure d’une bête monstrueuse, ayant sur le front dix têtes ou dix diadèmes, et sur chacun de ces diadèmes est écrit un nom de blasphème. Au dire des interprètes, ces dix têtes et ces dix diadèmes expriment dix rois tributaires, qui seront ses lieutenants et se feront les exécu­teurs de ses ruses et de ses cruautés.

 

De plus, saint Jean nous dit qu’il sera investi d’une souverai­neté absolue, que sa puissance s’étendra sur toutes les tribus et sur tous les peuples, sur les hommes de toute nation et de toute langue [65].

En même temps qu’il parviendra à vaincre les saints en les persécutant à outrance, il ouvrira carrière à toutes les licences, et il n’y aura de liberté que pour le mal.

 

Enfin, il sera versé dans les sciences occultes et dans les arts de la magie, et par l’intermédiaire des démons, il opérera des œuvres merveilleuses, que les hommes séduits estimeront de vrais miracles [66].

 

Le premier de ces miracles cité par saint Jean sera une résur­rection apparente. Dans une de ces guerres où l’Antéchrist appa­raîtra comme monté sur un char de lumière et de feu, il sera frappé à la tête d’une blessure mortelle. Pendant un temps on le verra sans vie et comme mort. Puis tout à coup il se lèvera et sa plaie sera instantanément guérie. A ce spectacle, les hommes séduits, les incrédules et les esprits forts de cette époque, qui comme ceux de nos jours n’ayant aucune foi au surnaturel et aux  vérités révélées, rejetteront dédaigneusement le miracle, comme irrémissiblement condamné par la science et la raison ; ces hommes, dis‑je, ajouteront foi à l’imposture. Ils s’écrieront avec enthousiasme et avec admiration : « Qui est semblable à la bête ? Qui pourra jamais combattre et vaincre la bête ? »

 

Secondement, l’homme de péché fera descendre le feu du ciel, afin de laisser croire qu’il est le maître de la nature, le régulateur des saisons, et qu’il a sous sa domination le ciel et les astres[67].

 

Troisièmement, il fera parler une statue ; les démons se servi­ront d’un arbre ou d’un bois inanimé comme d’un instrument, à l’aide duquel ils débiteront leurs supercheries et leurs faux oracles. On verra aussi les meubles se remuer et courir d’eux-mêmes, les montagnes se déplacer instantanément, des multitudes de démons transfigurés en anges de lumière, apparaître dans les airs.

 

Et alors, par un incompréhensible jugement de Dieu, les libres penseurs et les grands sceptiques des derniers siècles prendront au sérieux ces jongleries et ces prestidigitations. Dupes de leur présomption et de leur crédulité. ils donneront tête baissée dans toutes les folies de la nécromancie et de la divination, vérifiant à la face du monde l’oracle des Livres saints : « Ceux qui se détournent de la vérité, s’attachent à l’esprit d’erreur et à la doctrine des démons : attendentes spiritibus erroris et doctrinis dœmoniorum [68]. »

 

Enfin, est‑il encore écrit, l’orgueil de l’homme de péché n’aura plus de bornes. Il ouvrira sa bouche en blasphèmes contre Dieu, pour blasphémer son nom, son tabernacle, et les saints qui sont au Ciel. – Il se croira en droit, dit Daniel, de supprimer les temps et la loi, et putabit quod possit mutare tempora et leges [69] ; c’est‑à‑dire qu’il abolira les fêtes et le repos dominical, il modi­fiera l’ordre des mois, la durée et la division des semaines, il effacera du calendrier les noms chrétiens, pour leur substituer l’emblème des plus vils animaux. En un mot, cette contrefaçon du Christ sera athée suivant toute la force de cette expression. Il fera disparaître la croix et tout signe religieux ; comme l’affirme encore Daniel, il substituera dans tous les temples des rites d’abo­mination aux sacrifices chrétiens. Les chaires sacrées seront muettes ; l’enseignement et l’éducation laïques, obligatoires et sans Dieu. Jésus‑Christ sera proscrit du berceau de l’enfant, de l’autel où s’unissent les époux, du chevet des mourants. Sur toute l’étendue de la terre on ne tolérera plus que l’on adore d’autre dieu que ce christ de Satan.

 

Dieu dans ses desseins impénétrables, permettra que les hommes subissent cette suprême et terrible épreuve, afin de leur apprendre combien la puissance du démon est grande, combien leur faiblesse est extrême ; il a voulu nous l’annoncer, afin que dès maintenant nous nous préparions à la soutenir en recourant à lui par la prière et en nous munissant des armes spirituelles de la charité et de la foi. En outre, l’Antéchrist est destiné à faire ressortir et à manifester avec éclat la fidélité et la constance de ceux dont les noms sont écrits dans le Livre de vie et que toutes ses violences et ses artifices combinés n’auront pu parvenir à ébranler.

 

‑ Mais, d’autre part, il est certain que cette persévérance formidable sera un principe de ruine et le glaive du grand discer­nement : Ut revelentur ex multis cordibus cogitationes. [70]

 

Les apostasies seront nombreuses, et les courages deviendront rares. Il est écrit que les vertus des cieux seront ébranlées et que les étoiles du ciel tomberont. En d’autres termes, on verra les conducteurs des peuples fléchir le genou devant l’idole régnante, et, ce qui est plus désolant encore, c’est que, parmi les dispen­sateurs de la science, les astres de la théologie, les bouches d’or de l’éloquence sacrée, un grand nombre déserteront la vérité et se laisseront emporter par le courant de la dépravation.

 

Saint Jean [71] parle encore d’un caractère étrange et mystérieux que tous « petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves » seront tenus de porter à leurs mains ou sur leur front ; ce signe sera une marque d’apostasie, il témoignera que tous ceux qui s’en sont munis, soit pour complaire au maître, soit pour échapper à ses fureurs, ont renié le vrai Christ et se sont enrôlés à jamais sous la bannière de son ennemi [72].

 

Ceux qui porteront ce signe infamant, jouiront en abondance des avantages de la fortune ; ils auront les gros traitements, les emplois publics, la profusion des voluptés et de tous les biens désirables. Mais ceux qui refuseront de se couvrir de ce sceau d’abomination seront mis hors la loi. Il est écrit que « personne ne pourra ni vendre ni acheter, s’il n’a sur lui le caractère ou le nom de la bête ou le nombre de son nom. » Il sera interdit à tous ceux qui n’auront pas cette marque de puiser aux fontaines publiques, ils seront même indignes d’ouvrir les yeux à la lumière et de respirer l’air pur des cieux.

 

La désolation sera grande « telle qu’il n’y en a pas eu depuis le commencement du monde jusqu’à présent, et qu’il n’y en aura jamais[73] ». Les justes seront honnis, méprisés ; on les traitera d’insensés, de perturbateurs du repos public ; on les accusera de fouler aux pieds l’honneur et le patriotisme, en se refusant à acclamer l’homme le plus grand qui ait paru dans le monde, l’incomparable génie qui aura élevé la civilisation humaine à l’apogée de la perfection et du progrès. Si les justes ne devaient être soutenus par une assistance de Dieu spéciale, il n’y en aurait pas un seul qui pût résister à la violence d’une pareille tentation : Ita ut in errorem inducantur (si fieri potest) etiam electi [74] .

 

Dans les jours néfastes de la grande révolution française, il y avait encore des asiles, des lieux de sûreté ouverts aux condam­nés et aux proscrits. Les campagnes étaient saines ; il y avait des forêts impénétrables, des routes secrètes et détournées. Mais à l’époque que nous entreprenons de décrire, la science et les découvertes humaines auront atteint leur point culminant, le globe terrestre sera enlacé de fils télégraphiques et de voies fer­rées. Toutes les montagnes auront été perforées. Il n’y aura plus de rochers, plus de cavernes, plus d’îles ni de déserts, où la liberté puisse espérer un refuge. Le foyer domestique lui‑même ne sera plus un lieu sûr : car il est dit « que le frère trahira son frère et que l’ami dénoncera son ami [75]. »

 

Ce n’est pas la coutume des Livres saints, quand ils nous dévoi­lent l’avenir, d’entrer dans des détails aussi précis et aussi minu­tieux. Les prophètes ne nous parlent qu’énigmatiquement et en raccourci. En règle générale, ils se bornent à nous tracer les grandes lignes des événements futurs. Mais pour ce qui est de la dernière lutte livrée aux saints, les apôtres inspirés ont mis en application la maxime : mala prœvisa minus feriunt, et ils n’ont rien omis de ce qui pouvait raffermir les justes durant ces jours d’épreuve et de grande calamité.

 

Ainsi, ils nous apprennent qu’à cette époque l’Orient rede­viendra de nouveau le centre de la politique et des affaires humaines, que l’imposteur possédé de la manie et de la rage aveugle de profaner les lieux les plus saints, ceux qui auront été le théâtre des travaux et des souffrances de l’Homme Dieu, assiéra sa royauté à Jérusalem. Mais ils nous disent pour nous consoler que Dieu abrégera la durée de sa puissance, qu’il la limitera à quarante‑deux mois, trois ans et demi, menses qua­draginta duos.

 

Sans doute le nombre énoncé par les Livres saints n’exprime pas la durée de temps que mettra l’homme de péché pour con­quérir la terre et arriver au faîte de sa toute‑puissance. On ne peut raisonnablement supposer que malgré les forces sataniques et surhumaines dont il sera investi, il puisse en un jour devenir maître du monde. – Il est à croire qu’il n’obtiendra la plénitude de sa souveraineté que progressivement, qu’il lui faudra un espace de temps plus ou moins long pour soumettre les peuples et enlacer l’univers entier dans le réseau ténébreux de ses ruses et de ses séductions. – Tout ce que nous apprennent saint Jean et Daniel, c’est que sa domination sur les hommes « de toute race, de toute tribu, de toute langue subsistera » usque ad tem­pus, et tempora et dimidium temporis, c’est‑à‑dire, un an, deux autres années et la moitié d’un an. – Daniel, ch. xii, nous dit : Depuis le temps où le sacrifice perpétuel aura cessé, et où l’on verra à sa place l’abomination de la désolation régner dans le lieu saint, il s’écoulera mille deux cent soixante jours. – D’où il suit, que le moment où Jésus‑Christ cessera d’être présent sur nos autels et de s’y offrir comme victime à la justice de son Père. afin de faire contrepoids aux crimes des hommes.. doit se compter à partir du jour où l’Antéchrist aura obtenu la domi­nation universelle : alors seulement le sacrifice non sanglant de l’autel cessera d’être célébré ; mais jusqu’à ce jour et pendant le temps que l’Antéchrist mettra à conquérir sa royauté, le sacri­fice de la messe continuera à subsister.

 

Saint Jean désigne encore le nom de l’Antéchrist ; mais il a jugé utile de ne nous le dire qu’en lettres chiffrées. On sait que dans diverses langues les chiffres peuvent se traduire en caractères alphabétiques, et réciproquement les lettres alphabétiques en caractères chiffrés. Saint Jean nous dit donc que dans une langue qu’il ne nous fait pas connaître, le nom de la bête s’exprime par le nombre 666.

 

Les Pères et les docteurs se sont étudiés à saisir la clef de ce nombre et à découvrir le nom caché sous ce nombre mystérieux[76], mais leurs recherches n’ont pas abouti. On peut imaginer une multitude de noms divers dont les lettres, suivant leur juxta­position, expriment le nombre indiqué par saint Jean. Il faut s’en tenir au sentiment de saint Irénée qui nous assure que l’Esprit Saint nous a proposé le nom de l’Antéchrist, sous la for­mule de ce chiffre énigmatique, parce qu’il a voulu que sa vraie signification restât ignorée jusqu’à l’avènement de sa prophétie, au jour où il sera utile aux hommes que l’Antéchrist leur soit signalé. – « Alors, dit saint Jean, ceux qui ont reçu l’intelligence ne seront plus sujets à se méprendre, et pour reconnaître la bête ils n’auront qu’à compter le nombre de son nom. Qui habet intellectum computat numerum Bestiœ [77]. »

 

Mais Dieu, dit saint Paul, est fidèle, il a fait un pacte avec la tentation et ne permet pas que l’homme soit éprouvé au‑dessus de ses forces. Ici la tentation excédera les conditions et les lois normales de l’humanité. Il convient à la miséricorde de Dieu que le remède soit en proportion avec l’étendue du mal. Or, le secours annoncé est le plus surhumain, le plus extraordinaire, le plus en dehors des règles de l’histoire et de la marche ordinaire de la Providence, de tous ceux que le Ciel a envoyés aux hommes depuis l’Incarnation.

 

Au moment où la tempête sera plus violente, où l’Église sera sans pilote, où le sacrifice non sanglant aura cessé en tout lieu, où tout semblera humainement désespéré, on verra, dit saint Jean, surgir deux témoins.

 

Ces deux témoins seront deux hommes étranges, paraissant tout à coup au milieu du monde, sans que personne ne puisse dire quelle est leur naissance, leur origine, ni de quel lieu ou de quelle famille ils sont sortis.

 

Voici comment saint Jean en parle au onzième chapitre de l’Apocalypse : « Et je donnerai mon esprit et ma force à mes deux témoins, et ils prophétiseront mille deux cent soixante jours, vêtus d’un sac. Ce sont deux oliviers et deux chandeliers debout en présence du Seigneur de la terre[78] »

 

Nulle langue ne peut exprimer la stupéfaction dont les hommes seront saisis, à la vue de ces deux hommes étrangers à nos passions et à nos affaires, ayant vécu l’un six mille ans, l’autre trente siècles, dans je ne sais quelle région éthérée, sous des firmaments et sur des sphères inaccessibles à nos sens et à notre entendement. Ni l’un ni l’autre pourtant de ces témoins ne sont étrangers à la famille humaine. L’un de ces flambeaux et de ces deux oliviers est Hénoch, le trisaïeul de Noé, l’ancêtre en ligne directe de tout le genre humain. L’autre est le prophète Elie, lequel, ainsi que l’a dit le Sauveur, est destiné à restaurer toutes choses[79]. – Il vient une seconde fois refouler le flot de l’impiété, plus impétueux et plus débordé qu’il n’était au temps d’Achab. C’est aussi l’heure de la Rédemption d’Israël. Le grand prophète va convaincre la descendance d’Abraham de la venue du Messie, ôter le bandeau d’ignorance et de ténèbres, appesanti depuis dix‑neuf siècles sur ses yeux.

 

Quel sera l’extérieur et l’attitude de ces revenants d’un autre âge ? Quelle majesté antique resplendira dans leur personne ? Quels accents inspirés jailliront de leurs lèvres ? – C’est ce que la sainte Écriture ne nous dit pas. Elle nous apprend qu’ils prophétiseront pendant mille deux cent soixante jours, vêtus d’un sac, portant sur leurs vêtements et sur leurs traits l’image de l’humi­lité et de la pénitence. – D’après Daniel, la durée de la persé­cution de l’Antéchrist sera de mille deux cent nonante jours. Donc la prédication d’Hénoch et d’Elie sera plus courte de trente jours. D’où il suit qu’ils apparaîtront à l’époque où la persécu­tion sera, déchaînée avec plus de violence. – Comment, dans l’espace de temps où sera limitée leur mission, parviendront‑ils à rendre leur témoignage dans tous les lieux habités et à parcourir l’étendue de la terre ? Nous répondons qu’il n’est point nécessaire qu’ils visitent toutes les villes ; il suffit qu’ils apparaissent dans les principales, qu’ils fassent entendre leurs prédications dans les capitales et les grands centres de population, où l’Antéchrist aura été présent, et où il aura exercé une fascination plus redou­table. – En outre, il n’est pas vraisemblable qu’Hénoch et Elie soient constamment réunis, et il est plus probable qu’ils prêcheront séparément, jusqu’à ce que, sur un commandement de Dieu, ou par l’effet d’une inspiration providentielle, ils se trouvent tout à coup réunis pour la lutte suprême.

 

Sans doute, dans le principe, les hommes incrédules se refuse­ront à admettre leur identité. lis chercheront à les saisir, à les châtier comme des jongleurs et de faux visionnaires ; l’opinion les accablera de ses traits satiriques et de ses dédains, les feuilles publiques s’obstineront à ne pas faire mention d’eux et affecte­ront de ne pas les connaître . Le persécuteur, écumant de rage, cherchera à les faire mourir ; mais tant que durera leur mission, ils seront gardés par une force supérieure ; car voici ce que dit saint Jean, chapitre xi, verset 5 : « Et lorsque quelqu’un voudra leur nuire, un feu sortira de leur bouche qui dévorera leurs ennemis, et si quelqu’un les offense, il sera frappé de mort. – Ces hommes auront mission de fermer le ciel, pour qu’il ne pleuve point durant toute la durée de leur prophétie, et ils auront pouvoir sur les eaux pour les changer en sang, et ils auront aussi pouvoir de frapper la terre de toutes sortes de plaies aussi souvent qu’ils le voudront. »

 

L’Évangile n’est pas aussi précis sur le succès et l’efficacité de la mission de ces deux grands témoins ; mais on peut regarder comme certain qu’ils désabuseront une multitude d’hommes séduits. et qu’ils ramèneront la plupart de ceux que la crainte ou l’ambition avait détournés du culte du vrai Dieu. – Et il faut bien que leur prédication ait une puissance qu’aucune autre parole depuis la parole évangélique n’aura jamais eue, puisqu’elle vain­cra l’obstination des juifs hommes, juifs ou païens qui, cédant à l’éclat des prodiges et à l’évidence des preuves, rentreront sous la houlette du Pasteur des pasteurs, pour ne former plus avec les chrétiens qu’un seul trou­peau et qu’un seul bercail.

 

 Cependant Dieu ne donne ses grâces qu’avec mesure. Quand la lumière aura été faite, lorsque les hommes auront eu pleine­ment le temps de discerner la vérité de l’erreur, alors Dieu dans sa sagesse suspendra le miracle... C’est là une loi constante de la Providence. Elle s’est réalisée jadis à l’égard de Samson une fois les Philistins humiliés et défaits, Dieu lui retira son esprit et la force prodigieuse dont il l’avait investi. Le Ciel procéda encore par la même voie à l’égard de Jeanne d’Arc ; une fois sa mission accomplie, lorsqu’elle eut mis les Anglais en déroute, et replacé la couronne sur le front de Charles VII, son génie et son habileté guerrière parurent s’éclipser ; elle fut faite captive, et rentra dans les conditions communes de la vie humaine. Ainsi en doit‑il être d’Hénoch et d’Elie. Du reste, le miracle, en se prolongeant, n’aurait d’autre effet que de confirmer dans leur endurcissement les obstinés qui auront refusé de prêter à leur parole une oreille et un cœur dociles. – Enfin, les deux témoins, quoique âgés maintenant, l’un de six mille, l’autre de trois mille ans, ne sont pas morts, et il importe qu’ils scellent leur témoignage par l’effu­sion de leur sang, et qu’ils subissent la loi de la nature humaine dont le Christ lui‑même n’a pas voulu s’affranchir.

 

Or voici ce qui aura lieu, dit saint Jean, dans le chapitre déjà cité : « Et quand ils auront achevé leur témoignage, la bête qui monte de l’abîme leur fera la guerre et les tuera.

Et leurs corps seront gisants dans les places de la grande ville, appelée spirituellement Sodome, où leur Seigneur a été crucifié.

Et des hommes, des tribus et des peuples les verront durant trois jours et demi, et ils ne permettront pas qu’on mette leurs corps dans le tombeau.

Et les habitants de la terre se réjouiront de leur sort, et ils en feront des fêtes, et ils s’enverront des présents les uns les autres, parce que ces deux prophètes tourmentèrent ceux qui habitaient la terre.

Mais après trois jours et la moitié d’un jour, l’esprit rentrera en eux de la part de Dieu. Et ils se relèveront sur leurs pieds et une grande crainte s’emparera de ceux qui les verront.

Et à cette même heure, il se fera un grand tremblement de terre, et la dixième partie de la ville tombera, sept mille hommes périront dans le tremblement de terre, et le reste sera saisi de crainte et rendra gloire au vrai Dieu. »

 

Saint Jean ne nous dit pas quel sera le sort de l’Antéchrist, mais saint Paul nous apprend « que le Seigneur Jésus le tuera par le souffle de sa bouche et le détruira par l’éclat de son avènement. » – Plusieurs ont conclu de ce passage que Jésus-­Christ doit descendre en personne pour frapper son grand adver­saire, et que ce jour serait celui où il apparaîtra dans sa gloire et dans sa majesté. Mais cette interprétation est peu exacte. – Saint Thomas, saint Jean Chrysostome expliquent ces paroles, quem Dominus Jesus destruet illustratione adventus sui, dans le sens que Jésus‑Christ frappera l’Antéchrist en l’éblouissant d’une splendeur qui sera comme un présage et un signe de son second avènement. Saint Paul ne nous dit nullement que Jésus‑Christ le tuera de ses propres mains, mais par son souffle, spiritu oris sui, c’est‑à‑dire, comme l’explique saint Thomas, en vertu de sa puissance, par l’effet de son commandement, soit comme quel­ques‑uns le veulent, qu’il se serve pour l’exécuter du concours de l’archange saint Michel, soit qu’il fasse intervenir tout autre agent visible ou invisible, spirituel ou inanimé[80]. Ce qui est certain, c’est qu’en un instant, Satan sera refoulé dans les ténèbres de l’abîme, le règne du méchant sera détruit de fond en comble, et sa puissance, qui aspirait à s’élever jusqu’aux astres, se sera évanouie comme un nuage de fumée.

 

La résurrection des corps et le jugement final suivront‑ils de près ce grand événement ? L’écriture Sainte est muette sur ce point, l’Église n’a rien voulu définir. Parmi les interprètes des Livres saints, les uns l’affirment, les autres le nient. Suarez émet le sentiment qu’après la mort de l’Antéchrist le monde ne sub­sistera plus que l’espace de quarante‑cinq jours. Il fonde son opi­nion sur la prophétie de Daniel qui, après avoir annoncé que la persécution de l’homme de péché durera mille deux cent quatre-vingt-dix jours, ajoute ces paroles : Beatus qui exspectat et perve­nit usque ad dies 1335. Heureux celui qui aura l’espérance et qui parviendra jusqu’au mille trois cent trente cinquième jour. »

 

Mais cette opinion ne paraît pas la plus sûre. – Le sentiment le plus accrédité et qui paraît le plus conforme aux saintes Écritures, c’est qu’après la chute de l’Antéchrist, l’Église catholi­que entrera encore une fois dans une ère de prospérité et de triomphe. En effet, saint Paul, l’apôtre inspiré, celui de tous les fils d’Israël qui a vu le plus clair dans l’avenir et dans les destinées de son peuple, ne semble‑t‑il pas nettement affirmer cette doctrine lorsque, retraçant les effets de grâce et de bénédic­tion amenés par la conversion des juifs fils d’Israël, qui, suivant le prophète Malachie[81], ne seront ranimés à la vérité qu’éclairés par la pré­dication d’Hénoch et d’Elie, il s’écrie, saisi d’un saint transport : « Si la chute des juifs en procurant la conversion des païens a été la force de l’Église et la richesse du monde, combien leur résurrection enrichira‑t‑elle davantage le monde, et si leur perte est devenue le salut des hommes, que sera leur retour sinon une résurrection pour le monde de la mort à la vie[82] ? »

 

Ces paroles sont formelles, et ne semblent donner lieu à aucun doute. Elles concordent avec celles de saint Jean (Apocalypse, ch. xv, vers. 2) : « Et je vis », dit‑il, « ceux qui avaient vaincu la bête et son image ; ils chantaient le cantique de Moïse et le cantique de l’Agneau. » En d’autres termes, les chrétiens et les restes des juifs ‘Israël n’ont plus qu’un même esprit, qu’une même foi, ils adressent au Fils de Dieu les mêmes louanges et les mêmes bénédictions, et proclament sa gloire de concert, en lui disant : « Vos ouvrages sont grands et admirables, ô Seigneur tout-puissant ! ô Roi des siècles, vos voies sont justes et véritables ! »

 

Peut‑on croire, en effet, que le jour où tous les peuples s’uni­ront dans cet accord si longtemps désiré sera celui où les cieux passeront avec fracas, que l’époque où l’Église militante entrera dans sa plénitude coïncidera avec celle de la catastrophe finale ? Jésus Christ n’aurait‑il donc fait renaître l’Église dans tout son lustre et dans tout l’éclat de sa beauté que pour tarir aussitôt les sources de sa jeunesse et de son inépuisable fécondité ?

 

Mais s’il est permis d’admettre qu’après l’Antéchrist, la fin du monde sera encore ajournée à plusieurs siècles, on ne saurait en dire autant de la crise suprême qui doit amener la réalisation de la grande unité. Car, pour peu que l’on étudie les signes du temps actuel, les symptômes menaçants de notre état politique et de nos révolutions, la marche ascendante de l’impiété correspondant au progrès de la civilisation et des découvertes dans l’ordre matériel, on ne peut se défendre de prévoir la

proximité de l’avènement de l’homme de péché et des jours de désolation que Jésus‑Christ nous a prédits[83].

II

 

Les saintes Écritures nous indiquent trois traits principaux qui signaleront la domination de l’Antéchrist. Premièrement, il sera empereur et maître absolu de l’univers. Secondement, il aura pour capitale Jérusalem. Troisièmement, il sera habile non moins que violent, et la guerre qu’il livrera aux saints se fera surtout par la ruse et par la séduction.

 

Premièrement, l’Antéchrist sera maître du monde.

Il est manifeste qu’à l’heure présente, tous les événements qui se dénouent ont pour effet la préparation du milieu social où s’exercera la domination de l’homme de péché.

 

D’une part, les chemins de fer ont abaissé les barrières et sup­primé toutes les distances. Le télégraphe permet à un despote de transmettre ses ordres d’un point de l’univers à l’autre avec l’ins­tantanéité de la pensée. De l’autre, les peuples des diverses races se fusionnent. Le Russe et l’Américain, le Japonais et le Chinois se rencontrent sur les mêmes navires, ils se coudoient et s’entre­croisent dans nos grandes cités, sur les marchés publics de l’Eu­rope, de la Californie, de l’Afrique équatoriale.

 

 Déjà les peuples reculés de l’Inde adoptent nos inventions, ils fondent des canons rayés et se mettent à construire des navires blindés et des arsenaux. La Chine, ce vaste empire où la population fourmille, où les mers et les fleuves engloutissent chaque jour un excédent énorme d’êtres humains, que ne parvient plus à nour­rir ce sol si riche et si fécond, la Chine a ses mécaniciens ses ingénieurs, elle est initiée à notre stratégie et à nos progrès industriels. – Or nos dernières guerres n’ont‑elles pas démontré qu’à l’heure présente le sort des batailles réside surtout dans les masses, et que dans les armées, comme dans les arènes politi­ques, c’est la prépondérance du nombre, la loi mécanique et brutale, qui décide du succès et emporte la victoire ?

On peut donc pressentir l’heure peu éloignée où ces millions de barbares, qui peuplent l’orient et le nord de l’Asie, seront pourvus de plus de soldats, de plus de munitions, de plus de foudres de guerre que tous les autres peuples ; prévoir le jour où, ayant acquis la pleine conscience de leur nombre et de leurs forces, ils se rueront en hordes innombrables sur notre Europe, amollie et abandonnée de Dieu[84]. Il y aura alors des invasions plus terribles que celles des Vandales et des Huns... Les provinces seront saccagées, les droits violés, les petites nationalités détruites et broyées comme de la cendre. Puis, on verra se produire une vaste agglomération de tous les habitants de la terre, sous le sceptre d’un chef unique qui sera ou l’Antéchrist, ou un de ses prédécesseurs immédiats. Ce jour‑là se fera le deuil de la liberté humaine.

 

L’unité de tous les peuples se reconstruira une dernière fois sur les débris de toutes les nationalités abolies. Et alors l’empire du mal sera fait. La Providence divine flagellera le monde en le soumettant corps et âme à un maître, coryphée suprême des loges maçonniques, et qui n’aura plus au cœur que la haine des hommes et le mépris de Dieu.

 

 Ainsi, quiconque est attentif au cours des événements actuels, ne peut se défendre de la conviction que tout se prépare pour amener un état social où l’homme de péché, condensant en sa personne toutes les dépravations et toutes les fausses doctrines de son époque, se produira spontanément et sans efforts comme le ver solitaire et parasite qu’engendrent naturellement une chair et des organes gangrenés.

 

Mais, ce qui paraît incompréhensible, et ce qu’à première vue aucun indice ne semble faire présager, c’est que le siège de son empire sera Jérusalem.

Eh bien, il est aisé de le voir, si la civilisation matérialiste et athée, dont la libre pensée et la presse irréligieuse ne cessent de nous prédire le prochain avènement, s’inaugure jamais dans le monde, son centre d’action et le foyer de sa puissance publique sera Jérusalem.

 

En effet, lorsque la foi chrétienne aura achevé de s’éteindre dans les cœurs, lorsque la jouissance et le bien‑être seront devenus les dieux du jour et l’exclusive préoccupation des âmes, alors l’activité humaine n’aura plus qu’un seul but, la puissance de l’État, qu’un seul ressort et un seul stimulant, l’opinion publique, qu’un souffle et un moteur, et ce stimulant, ce nerf, ce moteur, ce sera l’or. L’or primera la religion et la morale, il deviendra la base de la politique et la clef de voûte de toutes les institutions, les financiers seront les pontifes et les rois. Et le peuple qui possède le plus d’or sera celui qui nous possédera plus prochaine­ment.

 

Or, voilà qu’après cinquante siècles d’existence, dix‑neuf de malheurs, un peuple se retrouve partout, il est épars sous tous les cieux, il se rencontre sur les parages les plus lointains, il est mêlé à toute la famille humaine. toujours debout, toujours à la recherche de son messie, rêvant la reconstruction de son temple, et en dépit de tous les changements et de toutes les secousses, inébranlable dans son homogénéité et dans la poursuite de son but.

 

Ce peuple, il faut lui rendre justice, est actif, sobre, laborieux ; si nous en parlons, c’est d’une manière abstraite, exclusivement au point de vue de ses destinées et de son rôle historique et pro­videntiel. Nous regretterions que nos paroles pussent paraître un outrage contre ce peuple aux ancêtres glorieux, qui a donné au monde le Christ, les Apôtres, la Vierge Immaculée.

 

Chrétiens et enfants d’Israël, nous sommes plus rapprochés les uns des autres que nous ne le pensons. Comme l’a dit un ora­teur célèbre : le christianisme est un judaïsme avec son couron­nement, le judaïsme est un christianisme auquel manque son couronnement.

Cependant les faits sont là, et il est impossible au philosophe chrétien de les passer sous silence ou de les dissimuler.

 

Or, il n’y a pas encore un siècle que ce peuple est émancipé, et comme un torrent qui a rompu toutes ses digues, il est déjà à la tête des affaires humaines. Né d’hier à la vie civile et poli­tique, il domine partout, et sans lui on ne peut rien faire dans le monde. Il soudoie et possède à son service toutes les agences de publicité et les principaux organes de la presse. Il est le créancier des grands États de l’Europe. Les chemins de fer, les grandes inventions, les banques, les théâtres lui appartiennent ; il est à la tête du grand mouvement socialiste qui ébranle la Russie, l’Alle­magne, la France... ; il règne dans les principautés danubiennes, et il a voix prépondérante dans les hauts conseils de la franc-maçonnerie dont il dirige la marche et les inspirations[85].

 

Au moment où nous écrivons ces lignes, ce que l’on appelle la question antisémitique se pose à l’état d’un redoutable pro­blème, et agite profondément l’Allemagne et le centre de l’Eu­rope ; il s’agit des progrès et de l’influence toujours croissante du judaïsme, qui constitue à l’heure actuelle une menace  pour la civilisation, pour la sécurité et l’existence des peuples chrétiens. Cette question préoccupe gravement les politiques et les hommes d’État ; mais parce qu’ils s’obstinent à ne pas s’éclairer aux lumiè­res du catholicisme et de la religion révélée, ils sont impuissants à en trouver la vraie solution.

 

Pour ne parler que de la Prusse, une statistique récente a établi que les gymnases et les écoles supérieures de ces empires comp­tent 87,949 élèves protestants ; 20,147 élèves catholiques ; 12,371 Israélites. – Si l’on a égard au chiffre proportionnel de la popu­lation, les élèves protestants devraient être de 79,000 : les élèves catholiques de 40,000 et les Israélites de 1,800. – Cette dispro­portion offre matière à de sérieuses réflexions. – Sur 1,200 étu­diants en droit que compte l’Université de Berlin, 600 sont Israé­lites. Et il y a seulement six ans que les portes de la magistra­ture et des carrières administratives ont été ouvertes aux Juifs. – Si cette progression continue, il est certain qu’avant l’espace de vingt‑cinq ans, les trois quarts des emplois publics seront occupés en Allemagne par les Juifs ; il est de fait qu’à l’heure présente. ils dominent déjà dans les finances. dans la presse, et qu’ils se comportent comme formant un État dans l’État.

 

En réalité, le judaïsme est une doctrine et une foi confession­nelle entée sur une nationalité et une race. Tous les autres peuples, Français, Italiens, Allemands, Espagnols, s’ils vivent soumis pendant un certain temps à un même gouvernement et sous un même régime, s’ils sont régis par les mêmes lois et les mêmes institutions, ne tardent pas à se fusionner, à confondre leurs intérêts, à mêler leur sang, et à posséder les mêmes aspira­tions et le même esprit patriotique. – Mais le Juif est infusion­nable ; – il est campé Mais les enfants du Peuple d’Israël sont présents parmi les autres peuples à l’état de loca­tion, comme l’a dit un écrivain célèbre, ou plutôt il se considère au milieu des autres nations comme un exilé et un captif. Au lieu d’une patrie réelle, il n’a qu’une patrie idéale, la Palestine. – Jérusalem est la seule cité stable après laquelle il soupire. – Dans ses discours, dans ses écrits, à chaque page de ses journaux et de ses revues, il laisse percer l’espérance dont il n’a cessé de se nourrir, celle de reconstruire un nouveau royaume judaïque, soit à Jérusalem, soit dans les alentours. – Ce n’est donc pas la nationalité et le sang qui empêchent le Juif  de se fusionner et le mettent en hostilité ouverte avec les autres peuples, mais la religion : non pas la religion mosaïque qu’il a abandonnée et qu’il ne connaît plus que de nom ; mais sa religion talmudique et rabbinique, mélange d’absurdités et de fables incohérentes, reposant non pas sur la base évangélique de l’amour du pro­chain, niais sur l’obligation de vouer une haine profonde à tout ce qui n’est pas issu de son sang. – Ainsi une maxime admise et élevée par Israël à la hauteur d’une doctrine et d’un symbole révélé, c’est que chaque fois qu’il le juge utile à son intérêt, c’est un devoir pour lui de feindre une conversion simulée et de prendre part extérieurement aux observances et aux pratiques d’une religion autre que la sienne. – Ainsi, il est constaté qu’à l’heure actuelle, il y a des Juifs en Allemagne qui se font baptiser et embrassent le Christianisme, afin d’acquérir des terres, de se faire adjuger des titres de noblesse, de parvenir plus aisément aux emplois publics, et qui mettent à profit ces avantages pour enri­chir la synagogue et appauvrir les populations au milieu desquelles ils vivent [86].

 

Le libéralisme moderne, par son vain sentimentalisme et ses faux principes égalitaires, a contribué plus que toutes les autres erreurs à amener cette prépondérance et ce débordement de l’in­fluence judaïque dont les peuples européens s’effraient avec de si justes raisons[87]. – Au Moyen Âge, les nations et les princes chrétiens, éclairés par l’Église, avaient prévu ce grand péril social.

 

 – D’une part, ils comprenaient qu’ils avaient le devoir de sup­porter les Juifs, et qu’il leur était impossible de les faire dispa­raître, puisque les prophéties annoncent qu’ils subsisteront jusqu’à la fin des temps et qu’alors seulement ils reviendront à la vraie foi. Mais d’autre part, ils comprenaient qu’ils ne pouvaient vivre paisibles et en sécurité, s’ils accordaient une liberté sans entrave à une race aussi âpre et aussi envahissante. – Il est d’expérience, en effet. que partout où le Juif s’établit et prédomine, il devient despote, tyran dévastateur. – C’est pourquoi en lui refusant les droits politiques et civils, dont il aurait abusé, et dont il abuse partout où la richesse l’a rendu le maître, la loi canonique lui accordait la tolérance ; elle veillait sur lui afin qu’il vécût tran­quille, qu’il vaquât paisiblement à son industrie et à ses affaires commerciales, sans nuire aux chrétiens avec qui il était mêlé, et par ces sages mesures, également profitables à leurs intérêts et à leurs personnes, les juifs fils d’Israël se sont trouvés durant des siècles, non seulement protégés mais défendus contre la haine universelle, l’effervescence et l’exaspération des populations aveuglées.

 

Telle est la question juive, qui à cette heure remue profondé­ment l’opinion en Prusse, en Autriche, en Pologne, et dont la solution apparaît chargée des pronostics les plus sombres. Or, si nous prenons Israël dans son universalité, défalquant les hom­mes de cette nation tombés dans le rationalisme et l’incrédulité, le noyau de la race judaïque du Peuple de l’ancienne alliance n’a pas cessé de se bercer des mêmes illusions que nous venons de signaler : il continue à voir, dans le messie qu’il attend toujours, un puissant conquérant qui soumet­tra la terre. – Naguère, un des interprètes les plus autorisés du Talmud ne craignait pas de dire : « Un messianisme des nou­veaux jours doit éclore, une Jérusalem d’un nouvel ordre, sainte­ment assise entre l’Orient et l’Occident doit se substituer à la double cité des Césars et des Papes[88]. » Il est du reste constant que la majorité des orthodoxes et des croyants a conservé pour formule et pour mot d’ordre la parole que faisait jadis entendre un rabbin illustre : « Jérusalem est toujours le pivot de nos espérances et de notre foi. »

 

Or est‑il invraisemblable que, dans des conditions sociales comme les nôtres, où les événements les plus terribles, les plus imprévus surgissent tout à coup avec la rapidité de la vapeur et de la foudre, il ne puisse se rencontrer un homme qui, mettant à profit le chaos où nous auront jetés nos révolutions, ne parvienne à fasciner les multitudes, à se rendre maître des esprits et des cœurs, et qui arborant l’étendard de la régénération cosmopolite, ne fasse entendre un cri de ralliement auquel tous ses coreligion­naires feront écho, et n’arrive ainsi à la conquête, d’un pouvoir universel, à une prodigieuse domination des intelligences et des corps, domination acceptée avec enthousiasme par l’universalité des peuples égarés et séduits ?

 

Enfin n’est‑il pas permis de croire que cet homme puissant et pervers. qui étreindra le monde dans les serres d’un despotisme sans nom et sans mesure, et qui unifiera le genre humain par la servitude des consciences et l’abaissement des courages, sera le personnage dépeint et prédit par saint Jean comme l’Antéchrist, et qu’il sera l’homme dont la divine Providence aura voulu se servir pour désabuser Israël qui l’aura un instant salué comme son Messie et son roi ?

 

Enfin quels seront les caractères de la persécution de l’Anté­christ ?

Cornélius a Lapide, Suarez, d’après les Écritures et les Pères, en ont signalé les principaux traits.

 

D’abord ce qui est certain et presque de foi, c’est que de toutes les persécutions que l’Église a eu à subir, celle de l’Antéchrist sera la plus terrible et la plus violente.

 

Premièrement, parce que cette persécution sera générale et s’étendra sur toute la terre. – Il est écrit : « Ils se répandirent sur la face de la terre, et ils environnèrent le camp des saints et la ville bien‑aimée[89]. » – Saint Augustin, livre XX de la Cité de Dieu, explique ce texte de saint Jean, en disant que tous les infidèles, les hérétiques, les sectaires et les hommes dépravés épars sur la surface du globe, se coaliseront avec l’Antéchrist pour faire la guerre aux saints et persécuter les hommes fidèles à Dieu.

 

Secondement, cette persécution sera de toutes la plus dure et la plus violente parce qu’elle ne sera inspirée ni par la superstition et par le fanatisme, ni par un attachement aveugle au culte des idoles, comme le furent les persécutions déchaînées par les empe­reurs païens. Elle ne se proposera ni d’assouvir l’orgueil, ni de satisfaire la soit effrénée de la domination, comme la persécu­tion de Mahomet – Elle ne sera pas non plus allumée par les convoitises effrénées de la chair, et par l’appât du pillage, comme celle que les princes allemands firent subir à l’Église, sous le protestantisme et au temps de la vie de Luther ; mais ce sera une persécution exclusivement suggérée par la haine de Dieu, où Dieu et son Christ seront pris directement à partie, dont l’ob­jectif unique sera l’extermination du règne divin, l’anéantissement total du christianisme et de toute religion positive. – Ainsi les Tibère, les Néron, les plus affreux tyrans du paganisme recon­naissaient au moins dans les idoles, qu’ils voulaient contraindre les chrétiens d’adorer, une notion et comme un reflet lointain de la divinité ; mais dans les temps dont nous parlons, il ne sera plus permis de rendre à une divinité quelconque, même un culte altéré et corrompu. Tous les hommes sans exception seront forcés d’honorer et de rendre un culte de latrie à Satan lui‑même per­sonnifié dans l’Antéchrist, c’est‑à‑dire dans l’homme le plus impie, le plus abominable qu’ait jamais produit l’humanité.

 

Troisièmement, cette persécution qui signalera les derniers âges s’exercera avec une séduction en quelque sorte irrésistible, ut in errorem inducantur, si fieri potest, etiam electi. Cornélius a Lapide dit : Omnes politicorum artes, dolos et praxes callebit. Dans le principe, l’Antéchrist persuadera aux juifs enfants d’Israël qu’il est le messie. Afin de les tromper plus efficacement, il se parera du masque d’une modération et d’une sainteté hypocrite. Saint Paul, en nous apprenant qu’il se fera adorer dans le temple de Dieu, semble nous indiquer qu’il reconstruira le temple de Jérusalem détruit de fond en comble par Titus ; en conséquence il ordonnera la circoncision et rétablira pour un temps les sacrifices sanglants et les autres rites de la religion judaïque.

 

Quant aux hommes étrangers à la religion juive synagogue, il les attirera à lui d’abord par la persuasion et l’éloquence. Il sera dressé aux artifices et instruit par le démon lui‑même dans toutes les connaissances utiles pour les fins auxquelles l’esprit mauvais le destine. Saint Anselme nous dit qu’il possédera toutes les scien­ces naturelles et saura de mémoire tous les textes des Écritures.

Secondement, il gagnera les hommes en semant à profusion l’or et les richesses. Il sera le sujet le plus opulent de la terre. Satan lui livrera tous les trésors cachés dans les entrailles des mers et dans les profondeurs secrètes de la terre.

 

Quatrièmement, il remplira tous les hommes d’admiration par son génie et par la rapidité prodigieuse avec laquelle il se sera élevé au faîte de la fortune et de la toute‑puissance. Quant aux ignorants et à la foule, il les fascinera par des prodiges, cujus est adventus secundum operationem Satanœ, in omni virtute et pro­digiis mendacibus[90]. – De même que le Christ, dit saint Thomas, opéra des miracles en confirmation de sa doctrine, ainsi l’homme de péché opérera de faux miracles en confirmation de ses erreurs ; mais de même aussi que le vrai Christ opérait des prodiges par la vertu de Dieu, auteur de toute vérité, ainsi son adversaire, comme nous l’avons indiqué plus haut, opérera par la vertu de Satan, le père de l’imposture et du mensonge. L’homme de péché ne fera donc pas de vrais miracles comme Jésus‑Christ, mais il en fera de faux et d’apparents. Toutes ses œuvres mer­veilleuses ne seront en réalité que des illusions et des œuvres fantastiques ; de telle sorte, dit saint Athanase, que lorsqu’il paraîtra ressusciter un mort, ou bien l’homme qu’il ressuscitera ne sera pas vraiment mort, ou bien s’il est mort il ne le ressus­citera pas réellement. – Enfin, dit encore le même saint, les œuvres opérées par l’Antéchrist et qui paraîtront dépasser les forces de la nature, ne seront pas des miracles proprement dits, mais des effets et des phénomènes de l’ordre physique opérés par la médiation de certaines causes naturelles secrètes et cachées. – Pour mieux captiver les hommes, l’Antéchrist autorisera la luxure et les licences de la chair, il fera appel aux voluptés les plus enivrantes, tolus erit in libidinibus et concupiscentiis femina­rum[91].

 

Cinquièmement, la persécution de l’Antéchrist sera la plus inhumaine et la plus sanglante de toutes celles qu’a jamais subies le Christianisme. Jésus‑Christ nous en donne l’assurance, lorsqu’il nous dit : « Alors la tribulation sera grande telle qu’il n’y en a pas eu depuis le commencement du monde jusqu’à présent et qu’il n’y en aura jamais. » On peut le conjecturer en se ratta­chant à deux causes. – La première, est la colossale puissance et les moyens prodigieux de force et de destruction dont l’Anté­christ sera pourvu et en même temps l’impiété et la rage des hommes préposés à l’exécution de ses commandements. – La seconde, sera l’effrayante malice du démon, car, dit saint Jean, en ces jours Dieu le laissera sortir de la prison de flammes où il est enchaîné et lui donnera pleine licence de séduire et d’assouvir sa haine contre le genre humain. D’où il suit, dit saint Cyrille, qu’il y aura alors des multitudes de martyrs, plus glorieux et plus admirables que ceux qui combattirent jadis, contre des lions dans les amphithéâtres de Rome et des Gaules. Ceux‑ci n’avaient à lutter que contre de simples ministres du démon, mais les confesseurs des derniers âges auront à lutter contre celui qui est homicide dès le commencement. – L’antique ennemi déploiera pour les tourmenter des monstres de supplice et des raffinements inouïs, sans exemple dans les siècles passés, et que de lui‑même l’esprit humain ne serait jamais parvenu à inventer.

 

Enfin, dernier trait de la persécution de l’Antéchrist, elle sera d’une telle violence qu’elle parviendra à faire apostasier la pres­que universalité des chrétiens. « Et il lui fut donné, de faire la guerre aux saints et de les vaincre. Et cette corne, que je vis, faisait la guerre aux saints, et il lui était donné de prévaloir ». Saint Paul nous apprend encore que Jésus‑Christ ne descendra pas une seconde fois avant que ne vienne la grande apostasie. Saint Augustin[92], interprétant cette parole de l’Apôtre, nous dit que si dans tous les temps on a vu des fidèles renoncer au Christ par l’effet des artifices des hérétiques et de la crainte des persé­cuteurs et des tyrans, toutefois, la défection qui se produira sous l’Antéchrist est appelée l’apostasie proprement dite, parce que. par le nombre et par sa généralité, cette apostasie excédera tout ce qui s’est vu dans les temps antérieurs.

 

Toutefois il ne faudrait pas conclure de ces témoignages qu’il ne restera plus d’élus sur la terre, et que le Fils de Dieu faillira à la promesse faite à son Église lorsqu’il lui dit : Propter electos, dies breviabuntur, à cause des élus les jours seront abrégés ; du reste, saint Jean dans son Apocalypse ajoute : « La bête sera adorée par tous ceux des habitants de la terre, dont les noms ne sont pas écrits dans le Livre de vie . » Saint Augustin nous af­firme qu’au règne de l’Antéchrist, il y aura des multitudes de martyrs qui feront éclater une héroïque constance, il y aura éga­lement un nombre plus ou moins grand de confesseurs, qui parviendront à se réfugier dans des cavernes ou dans des montagnes escarpées ou abruptes, et Dieu veillera à ce que ces retraites échappent à la vigilance et aux investigations des persécuteurs, et il ne permettra pas au démon de les leur signaler.

 

Daniel nous apprend que durant les jours où se déchaînera cette effroyable persécution, l’abomination de la désolation trônera pleinement dans le lieu saint. « Le roi, dit‑il, agira selon qu’il lui plaira : « il s’élèvera, il parlera avec orgueil contre tout Dieu ; il parlera insolemment contre le Dieu des dieux... Il n’aura aucun égard au Dieu de ses pères. et il ne se souciera d’aucun Dieu quel qu’il soit[93] ... »

 

En d’autres termes, une fois que l’homme de péché aura fait fléchir le genre humain par ses menaces et qu’il l’aura enlacé dans les filets de ses mensonges et de ses ruses, il ne gardera plus aucune mesure, il démasquera toutes ses batteries, et procé­dera à visage découvert. Il ne souffrira plus que l’on adore ou que l’on invoque d’autre Dieu que lui‑même, il se proclamera le seul maître du ciel et de la terre. Partout où il ne se trouvera pas personnellement présent, ce sera à son image ou à sa statue que les hommes seront contraints de décerner leurs hommages : Et elevabitur, magnificabitur adversus omnem Deum. Il ne tolé­rera plus ni la religion mosaïque, ni la religion naturelle elle-même. Il persécutera avec le même acharnement les juifs, les schismatiques, les hérétiques, les déistes, et toutes les sectes qui admettent l’existence d’un être suprême, et l’immortalité de la vie future. – Mais Dieu, dans sa sagesse, tirera le bien du mal. – L’horrible tempête que sa justice aura laissée se déchaîner sur la terre, aura pour effet de faire disparaître les cultes faux. Elle abolira, avec le judaïsme, les restes du mahométisme, les superstitions idolâtres, et toutes les religions hostiles à l’Église. Elle donnera le coup de grâce aux sectes de ténèbres. La franc-maçonnerie, le carbonarisme,  l’illuminisme et toutes les sociétés subversives disparaîtront dans le tourbillon d’impiété qui sera leur œuvre, et qu’elles avaient préparé depuis des siècles, estimant qu’il serait leur triomphe décisif et suprême. – Sans le vouloir, elles auront coopéré à fonder le règne de l’unité annoncé par le prophète, erit unum ovile et unus pastor.

 

Le triomphe de l’impie aura été de courte durée.

Mais les consolations qui succéderont seront universelles, abon­dantes, proportionnées à l’étendue des tribulations que l’Église aura subies.

 

Un fils d’Israël, naguère converti, aujourd’hui prêtre et docteur, contemplant avec ravissement le grand spectacle qu’offrira l’Église de Dieu à cette époque fortunée où juifs et gentils, assis à un même banquet, seront devenus une même famille sous la houlette d’un même pasteur, s’écrie avec transport : Dans la vie de Jésus‑Christ sur la terre, il y a eu deux grands jours de triomphe où il a été reconnu comme Messie et comme Roi : la fête de l’Épiphanie, qui fut en quelque sorte la fête du matin que firent à Jésus‑Christ les nations accourues et représentées dans la personne des Mages, et le jour des Rameaux qui fut la fête du soir, que fit à Jésus‑Christ Jérusalem attardée, le jour des Rameaux qui fut le jour des acclamations d’Israël.

 

Or voici qu’après dix‑neuf siècles de fidélité, la grande fête de l’Épiphanie est oubliée des nations et de leurs chefs, qui ont rejeté Jésus‑Christ et son Église. – Laissez‑moi donc saluer, au soir de la vie de l’Église, le grand jour des Rameaux et l’explosion inattendue des acclamations du vieux peuple de Jacob. Laissez‑moi saluer et chanter ce jour, où les portes de la synagogue s’ouvriront avec ivresse pour l’entrée triomphale du Messie, qu’elle a si longtemps attendu et méconnu. Laissez‑moi chanter le jour où les restes d’Israël étendront leurs vêtements sur le chemin du Christ et de son Église, et où l’air sera embaumé des parfums de ce sang qui retombera cette fois en pluie d’amour sur Israël et sur ses enfants. Ô jour des Rameaux, lève‑toi sur l’Église !... Jérusalem, Jérusalem, combien de fois j’ai voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes ; mais cette fois tu l’auras voulu, ô Jérusalem, sous les ailes tu te seras précipitée. Hosanna et gloire éternelle à Jésus‑Christ au plus haut des cieux, et à l’Église où Israël après une longue absence a retrouvé son Messie et son Roi[94]. »

 

Et pourtant ce ne sera pas encore la consommation finale, car il est écrit (Apocalypse, chap. xi) : « Le septième ange sonnera en ce moment de la trompette, et le ciel retentira de grandes voix » : des voix d’anges, des voix de vierges, les voix des con­fesseurs et des saints martyrs salueront le Christ de leurs louan­ges et de leurs acclamations, ils rendront grâce de sa victoire sur l’Antéchrist et de l’extermination des impies. Tous les hommes, devenus les adorateurs d’un même Dieu, professant tous une même foi, unis dans une même adoration, participant à une même table, s’écrieront de concert : « Le royaume de Dieu est devenu le royaume de Notre Seigneur et de son Christ... Nous vous rendons gloire, Seigneur Dieu tout‑puissant, qui êtes, qui étiez et devez venir, parce que vous avez reçu votre grande puissance et que vous régnez [95]. »

 

 

 

 

 

TROISIEME CONFÉRENCE : DE LA RÉSURRECTION DES CORPS ET DU JUGEMENT UNIVERSEL

 

I.  La résurrection des corps est une vérité de foi démontrée par les Écritures.

Le dogme de la résurrection, était le sujet favori de saint Paul. – Il est la base de nos espérances, le principe, le nœud et la conclusion de tout le mystère chrétien. – Magnifique exposé de la doctrine de la Résurrec­tion par saint Paul. – Cette doctrine est contenue dans le symbole que l’Église chante. – A la Résurrection, nous serons identiquement les mêmes, et nous nous reconnaîtrons comme nous nous reconnaissons ici‑bas. – Témoignage de l'Ancien Testament. – Job. – La mère des Macchabées. – Allégories et figures de la Résurrection retracées par saint Jérôme.

 

II. La certitude et les convenances de la résurrection, démontrée par la raison Chrétienne.

La Résurrection est une conséquence du plan du Créateur et elle est exigée par la sagesse de Dieu. – Le corps de l'homme, est l'organe de la vie divine et des sacrements. – L'homme est le Pontife de la création, le trait d'union entre les êtres visibles et les êtres invisibles. – La convenance et la nécessité de la Résurrection résultent de la nature de l'homme. – L'homme dépouillé de son corps est un être mutilé et incom­plet. – La Résurrection est un corollaire de la loi du monde. – La loi du monde est que tout se renouvelle et que rien tic périt. – La trom­pette du jugement rendra‑t‑elle un son matériel ? – Les réprouvés ressuscite­ront‑ils dans un état de santé ? – Quel sera l'âge qu'auront les hommes à la résurrection ? – La Résurrection s'opérera‑t‑elle par le ministère des anges ? – Réfutation des matérialistes. – Les corps ressusciteront, non avec ce qu'ils ont d'adventif et d'accessoire, mais avec ce qu’ils ont d'essentiel et de per­sonnel. – La scène de la Résurrection décrite par le Prophète Ezéchiel.

 

III. LE JUGEMENT UNIVERSEL EST LA CONSÉQUENCE DE LA RÉSURRECTION.

Le jugement universel est une des vérités les plus formellement exprimées par la sainte Écriture. Raisons données par saint Thomas de l'opportunité et de la convenance du jugement. – Les conséquences sociales des actions bonnes et mauvaises opérées par les hommes. – Les faux jugements et les appréciations erronées de l'opinion humaine. – Les lois et les proportions de la justice distributive, telles que Dieu les a établies ici‑bas. – Le jugement aura lieu dans la vallée de Josaphat. – Jésus‑Christ, en tant qu'il est homme et s'est incarné dans le temps sera celui qui prononcera le jugement. – Il sera entouré d'une grande majesté. – Il se montrera visible­ ment aux justes et aux réprouvés. – Désespoir des méchants. – Le jugement est appelé universel parce qu'il s'exercera sur tous les sujets de l'humanité. – Il s'étendra à tous les crimes et à tous les délits. – Il sera définitif et sans appel. – Trois classes d'hommes attireront sur eux une attention spéciale au jugement. – Il Les fils de justice et de lumière. – Les fils de Vol­taire et les coryphées de la libre pensée. – Les fils de Pilate et les Caméléons de la fortune. – Citation au jugement de Dieu, adressée par un prince de Bretagne, à son cruel rival. – Le jugement sera une grande cour de cassation. – Le solitaire d'Allemagne et l'Empereur Othon ...

 

 

 

 

 

 

Ecce mysterium vobis dico : in momento, in ictu oculi, in novissima tuba (canet enim tuba), mortui resurgent incorrupti.

 

Je vous dis un mystère : En un instant, en un clin d’œil, aux éclats de la dernière trompette (car la trompette sonnera), les morts ressusciteront incorruptibles.

(I Cor., xv.)

 

I

 

Le monde doit avoir une fin, et cette fin n'aura pas lieu que l'Antéchrist n'ait paru.

Le protestantisme et l'incrédulité rejettent la personnalité de l'Antéchrist ; ils ne le considèrent que comme un mythe, un être allégorique et imaginaire. Ou bien encore, ils ne voient dans cet homme de péché, annoncé par saint Paul, que le chef de la lutte antichrétienne, le coryphée et le messie de la franc-maçonnerie et des sectes suscité pour conduire la civilisation à son apogée, en * l'affranchissant à jamais des ténèbres de la superstition, c'est‑à‑dire en supprimant, sur toute l'étendue de la terre, toute religion positive et toute croyance révélée.

 

Mais, parmi les vérités qui ont trait à la conclusion de nos destinées dans le temps, il en est une qui répugne spécialement aux passions humaines, que le rationalisme et la libre‑pensée ne cessent de combattre à outrance, dont ils font le point de mire de leurs sophismes les plus astucieux et de leurs négations les  plus effrontées. Cette doctrine, la plus glorieuse et la plus con­solante pour notre nature humaine, est celle de la résurrection future de nos corps. Tantôt, comme saint Paul en fit l'expérience à Athènes, la science incrédule s'étudie à étouffer cette doctrine sous le poids de ses moqueries et de ses sarcasmes ; tantôt, comme il advint au tribunal du prêteur Félix, en l'entendant énoncer, elle pâlit et se sent saisie d'épouvante : Disputante autem illo... de judicio futuro, tremefactus Felix respondit... Vade : tempore autem opportuno accersam te[96].

 

Il ressort de ce passage, et d'une multitude d'autres épars dans les épîtres de saint Paul, que le dogme de la résurrection des corps était le sujet favori et populaire des prédications de l'Apôtre ; il l'énonçait hardiment dans les prétoires, dans les synagogues, dans l'aréopage des sages et des philosophes de la Grèce. Aux yeux de saint Paul, cette doctrine de la Résurrection future est la base de* nos espérances, la solution du mystère de la vie, le principe, le nœud, la conclusion de tout le système chré­tien. Sans elle, les lois divines et humaines restent dépouillées de toute sanction, les doctrines spiritualistes ne sont plus qu'une inanité. L'unique sagesse est celle qui consiste à vivre et à jouir comme la bête ; car si l'homme ne doit pas revivre après la mort, le juste qui lutte contre son propre cœur et qui réprime ses passions est un insensé. Les martyrs qui ont souffert pour l'hon­neur du Christ, et qui se sont laissé déchirer par les lions dans les amphithéâtres, ne sont que des convulsionnaires et des éga­rés[97]. Dès qu'il est admis que les destinées de l'homme sont cir­conscrites dans la vie présente, le bonheur ici‑bas ne réside plus que dans le matérialisme le plus éhonté et le plus abject. Le seul évangile vrai, l'unique philosophie saine et rationnelle est celle d'Epicure qui se résume dans ces mots : Manducemus et bibamus, cras enim moriemur[98].

 

Pour détourner les âmes des convoitises grossières et afin de les élever à des aspirations dignes de leur céleste origine, l'Apôtre ne cesse d'inculquer cette grande vérité, et en même temps il en déduit les conséquences relatives à la direction de la vie, et au gouvernement extérieur et intérieur des actes humains.

 

« Voici, dit‑il, que je vous apprends un mystère. A la vérité, nous ressusciterons tous, mais nous ne serons pas tous changés. En un moment, en un clin d’œil, au son de la trompette, car la trompette sonnera, les morts ressusciteront incorruptibles, et nous serons changés. Car il faut que ce corps corruptible revête l'incorruptibilité et que ce corps mortel revête l'immortalité. Et après que ce corps mortel aura revêtu l'immortalité, alors se vérifiera la parole qui a été écrite : La mort a été absorbée dans sa victoire. »

 

« Ô mort, où est ta victoire ? Ô mort, où[99] est ton aiguillon[100] ? »

Dans les versets qui précèdent, le grand Apôtre explique, non moins merveilleusement, la raison théologique et les hautes con­venances de ce mystère, dont Dieu l'a établi l'interprète et le héraut.

 

« Le corps de l'homme, dit‑il, confié à la terre et déposé dans le sépulcre, est pareil au grain de froment il est semé dans la corruption, il ressuscitera incorruptible il est semé dans la faiblesse, il ressuscitera dans la force ; il est semé corps animal, il ressuscitera corps spirituel.

Le premier homme, Adam, a été une âme vivante, le second Adam a été fait un esprit qui vivifie.

Le premier, formé de la terre, était tout terrestre ; le second, venu du ciel, est tout céleste... *

Comme donc nous avons porté l'image de l'homme terrestre. portons aussi l'image de l'homme céleste...

Je vous dis cela, mes frères, parce que la corruption ne possédera pas l'immortalité[101]. »

 

Voilà un exposé, tracé de main de maître, clair, précis, et toute interprétation que la parole humaine prétendrait y mêler, ne servirait qu'à en affaiblir l'énergie et la clarté.

 

Telle est aussi la vraie foi catholique, celle que l’Église a ins­crite dans le Symbole que nous récitons, et qu'elle fait chanter dans ses temples aux jours de ses solennités.

« Je crois à la résurrection de la chair, j'attends la résurrection des morts. »

 

Saint Athanase, dans son symbole, et le quatrième concile de Latran expriment cette vérité en termes non moins précis et plus explicites encore : « Tous les hommes, disent‑ils, doivent ressus­citer avec les mêmes corps auxquels ils sont unis dans la vie présente. »

 

En effet, si après s'être dissous et être retournés à la poussière d'où ils sont sortis, nos corps ne devaient renaître avec l'intégrité de leurs membres, avec l'universalité de leurs éléments substan­tiels et constitutifs ; s'ils ne devaient reparaître avec les mêmes visages, les mêmes traits, au point qu'en nous revoyant au jour du jugement, nous nous reconnaîtrons * aussitôt, comme nous nous reconnaissons ici‑bas, il ne faudrait plus appeler alors notre renaissance une résurrection, mais une nouvelle création.

 

Il est donc très certain qu'au jugement nous serons identique­ment les mêmes ; que les pieds qui nous soutiendront alors seront les pieds qui nous ont portés, soutenus durant notre exil et les jours de notre pèlerinage dans le temps ; que la langue qui nous fera parler sera celle qui s'est jadis dénouée pour la louange divine ou pour le blasphème ; que les yeux, à l'aide desquels nous verrons, seront ceux‑là mêmes qui se sont ouverts aux rayons du soleil qui nous éclaire ; que ce cœur, qui battra dans nos poitri­nes, sera le propre cœur qu'auront consumé les ardeurs de l'amour divin, ou qui se sera laissé dévorer par les flammes impures de la volupté.

 

Telle était l'immuable espérance de Job. Assis sur son fumier, rongé par la pourriture, mais le front serein, le regard rayonnant, il franchit d'un bond de sa pensée toute la durée des siècles. Saisi d'un saint ravissement, il contemple dans les clartés de la lumière prophétique le jour où il secouera la poussière de son cercueil, et il s'écrie : « Je sais que mon Rédempteur vit, que je renaîtrai de ma poussière, que je serai de nouveau enveloppé de ma chair et que je verrai mon Rédempteur de mes yeux à moi et non de ceux d'un autre[102]. »

 

Cette doctrine de la résurrection est la clef de * voûte, la pierre angulaire de tout l'édifice chrétien, le pivot et le centre de notre foi. Sans elle, il n'y a plus de rédemption, nos croyances et notre prédication sont vaines, toute religion s'écroule par la base

Inanis est ergo prœdicatio nostra, inanis est fides nostra[103].

 

Les écrivains rationalistes ont prétendu que cette croyance à la résurrection n'était pas contenue dans l'Ancien Testament et qu'elle ne date que de l’Évangile. Rien n'est plus faux. Il suffit de parcourir la longue chaîne des traditions mosaïques, de prêter l'oreille aux grandes voix des Patriarches et des Prophètes : nous les voyons tous tressaillir de joie et d'espérance, à la perspective de l'Immortalité promise, saluer cette vie nouvelle dont ils entre­ront en possession au‑delà du tombeau et qui n'aura pas de terme. – Il est dit au livre de l'Exode : « Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob. » Et Jésus‑Christ, en saint Mat­thieu, se sert de ce passage pour démontrer aux juifs sadducéens la vérité de la résurrection : « Pour ce qui est de la Résurrection des morts, n'avez‑vous point lu les paroles que Dieu vous a dites : Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob ? Or Dieu n'est point le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants. »

 

La mère des Macchabées, debout au milieu du * sang et des membres mutilés et épars de ses fils, ne glaçait‑elle pas d'effroi l'impie Antiochus en lui disant : « Sache, ô homme scélérat et très pervers, que tu ne nous fais mourir que pour la vie présente, niais que le Maître du monde va nous recevoir, nous qui sommes morts pour ses lois et qu'il nous ressuscitera au jour de la résurrection ».

 

Cette croyance à la résurrection n'était pas seulement pour les saints de l'Ancien Testament un symbole et une doctrine spécu­lative, elle était leur foi fondamentale exprimée dans les merveilles et dans les œuvres de leur vie. Les institutions qu'ils nous ont laissées en sont la représentation et la figure. « Le premier de tous, dit saint Jérôme, est Abel, dont le sang qui crie au Sei­gneur, témoigne de son espérance de la résurrection des corps. Ensuite, vient Hénoch enlevé, afin qu'il ne vît pas la mort : il est le type et l'image de la résurrection. – Troisièmement Sara, dont le sein stérile et épuisé par la vieillesse conçoit et met au inonde un fils, nous donne l'espérance de la résurrection. – Quatrièmement, Jacob et Joseph, en recommandant que l'on recueille et que l'on ensevelisse avec honneur leurs os, manifestent leur foi à la résurrection. – Cinquièmement, la verge desséchée d'Aaron qui bourgeonnait et donnait des fruits, et la verge de Moïse, qui sur le commandement de Dieu s'animait et *devenait un serpent, nous offrent l'ombre et l'esquisse de la résurrection. – Enfin Moïse, qui bénissait Ruben et disait que Ruben vive et ne meure pas, lorsque Ruben depuis longtemps était décédé de cette vie, ne témoigne‑t‑il pas qu'il lui souhaitait la résurrection et l'éternelle Vie ? » Et si l'on ne voulait voir dans ces interprétations diverses que des allégories et des interprétations mystiques, nous terminerions cette énuméra­tion par les paroles précises de Daniel, et celles‑ci ne laissent aucun doute, sur la foi universelle et constante de l'Ancien Tes­tament à la résurrection future : « Voilà dit‑il, que la multitude de ceux qui dorment dans la poussière de la terre s'éveilleront

les uns pour la Vie éternelle, les autres pour l'opprobre. »

 

1 Primum, Abel cujus sanguis ad Dominum clamat spem resurrectionis corportim ostendit. Dcindc Enoch transiatus tu mortem non videret : est resurrec­tionis typus. Tertio Sara sterilis et senili utero, juxta promissionem concipiens et pariens spem resurrectionis praebet. Quarto Jacob et Joseph, propriorum ossium curam habentes resurrectionis fidem ostendunt. Quinto, virga Aaron,

germinans et fructum producens, et virga Moysis quae juxte Dei voluntatem animabatur, et serpens fiebat, resurrectionem adumbrabat. Denique Moyses benedicens Ruben, hune in modum : Vivat Ruben et non moriatur, cura jam Ruben vita functus esset, resurrectionem et aeternam vitam ei postulare visus est. (S. Jérom. Epiph. contra Samaritanos.)

' Multi de iis qui dormiunt in terrae pulvere evigilabunt, alii in vitam aeter‑

nam, alii in opprobrium. (Dan., c. xii.)

 

 Cette vérité, affirmée par les Écritures, est proclamée non moins hautement par la raison et la philosophie chrétienne.

 

La philosophie embrasse dans son vaste champ * tout ce qui touche à la nature de Dieu, à la nature de l'homme et à celle du monde. Or, le dogme de la résurrection ressort des notions que nous donne la philosophie sur ces trois objets, sur lesquels s'étend son domaine et s'exercent ses investigations.

 

Premièrement, le dogme de la résurrection ressort des notions que nous donne la philosophie sur la nature de Dieu.

 

Dieu, nous apprend la philosophie chrétienne, est la cause efficiente, exemplaire et finale de tous les êtres qui sont dans le monde. Les ayant créés librement, avec une souveraineté et une indépendance absolues, il les a tous marqués, plus ou moins, du caractère de sa ressemblance et de ses infinies perfections. Toute­fois. le corps humain, composé de ses propres mains, animé de son souffle, est le résumé de ses merveilles, le chef-d’œuvre de sa sagesse et de sa divine bonté. Par la beauté et l'élégance de sa structure, par la noblesse de son port, les splendeurs qui l’illuminent, le corps de l'homme l'emporte dans des proportions infinies sur tous les êtres matériels sortis des mains de Dieu.

C'est par le corps, en effet, que l'esprit manifeste sa puissance et exerce sa royauté. C'est le corps, dit Tertullien, qui est l'organe de la vie divine et des sacrements. – C'est le corps qui est lavé par l'onde baptismale, afin que l'âme reçoive sa blancheur et sa netteté. C'est le corps qui est oint par l'huile et l'onction de l'Esprit Saint afin que l'âme soit consacrée. C'est le corps qui reçoit l'imposition des mains, afin que l'âme soit illuminée et puisse * répandre les bénédictions. C'est le corps qui reçoit l'Eucharistie et qui s'abreuve d'un sang divin, afin que l'homme, devenu un avec le Christ et ayant avec lui une même vie, puisse subsister éternellement .

 

Caro abluitur ut anima emaculetur ; caro ungitur ut anima consecretur. Caro saginatur ut et anima muniatur ; caro manuum impositione adumbratur ut et anima Spiritu illuminetur ; caro corpore et sanguine vescitur tu et anima de Deo saginetur (Tert. De rester. carnis, c. 8.)

 

C'est encore le corps qui croise les mains pour la prière et qui se courbe pour l'adoration. C'est le corps qui s'exténue par les jeûnes et dans les macérations, qui s'offre en holocauste sur les échafauds et les bûchers, qui se consume par le martyre et offre à Dieu ce témoignage de l'amour, lequel n'est absolu et irrévoca­ble que lorsqu'il est scellé par la mort et exprimé par le sang.

 

Et le corps de l'homme, instrument des plus héroïques travaux, canal de toutes les bénédictions et de toutes les grâces, soldat du témoignage, prêtre et autel du Sacrifice, épouse virginale du Christ, serait semblable à l'herbe des champs, il n'aurait un instant d'éclat et de vie que pour être changé en une poignée de cendres, devenir la proie des vers et l'hôte éternel du trépas ? Ce serait un blasphème contre la Providence et un outrage à son infinie bonté.

 

Le dogme de la résurrection des corps ressort des notions que nous donne la philosophie chrétienne sur Dieu ; il ressort, secon­dement, des notions qu'elle nous donne sur la nature de l'hom­me *.

 

L'homme, en effet, se compose de deux substances : l'esprit et le corps. Et ces deux principes sont unis par des liens si intimes et si profonds, il y a entre eux une réciprocité et une corrélation si étroite, que, sans l'intermédiaire du corps, l’esprit, par sa pro­pre nature, est inhabile à exercer aucune de ses opérations.

 

Il est semblable à un souffle qui, faute d'organe, ne pourrait résonner, à une lyre dont les cordes détendues et brisées cesse­raient d'ébranler l'air et demeureraient sans accent et sans écho.

 

Ainsi, l'âme sans le corps ne peut entrer en relation avec le monde extérieur et sensible ; elle n'a ni l'usage de la vue, ni l'usage de l'ouïe ; elle ne petit exercer son action et sa souveraineté sur la matière, ni maîtriser les éléments, ni savourer les fruits, ni respirer l'odeur des parfums.

 

Et la bouche elle‑même, cette bouche qui peut‑être a fait enten­dre des accents d'or, qui s'est si souvent dénouée pour l'enseigne­ment ou la louange, n'est plus qu'un membre desséché et aride, dont l'âme ne peut plus se servir pour émouvoir les cœurs et éclairer les esprits. Sans doute, ainsi que l'enseigne saint Tho­mas, Dieu, après la mort, conférera aux âmes séparées un mode d'existence qui leur permettra de se connaître, de s'entretenir, de communiquer entre elles, sans le secours des organes corporels, dont elles auront été dépouillées. Mais ce sera là un mode mer­veilleux, exceptionnel, en dehors des conditions et des lois norma­les de l'être humain *.

 

Ce qu'il y a de certain, c'est que par elle‑même, et abstraction faite de cette vertu, que Dieu dans sa puissance surajoutera, après la mort, à notre constitution intime, l'âme privée de son corps n'est plus qu'une substance mutilée, solitaire, exclue de tout com­merce et de toute relation avec le monde des vivants.

 

Or, si vous demandez pourquoi il a plu au Créateur d'unir, dans un même sujet, deux principes aussi disparates, aussi con­traires dans leur essence et dans leurs propriétés que le sont l'es­prit et le corps; pourquoi il n'a pas voulu que l'homme fût, comme l'ange, une intelligence pure... je répondrai que Dieu a fait ainsi, pour que l'homme fût véritablement le roi et l'abrégé de tou­tes ses œuvres, afin qu'à l'exemple du Christ, il récapitulât, dans sa personnalité, l'universalité des éléments et des êtres créés, qu'il fût le centre de toutes choses, que, résumant l'esprit et le corps, l'ordre visible et l'ordre invisible, il pût servir à l'un et à l'autre d'interprète et les offrir simultanément au Très Haut dans ses hommages et dans ses adorations.

 

D'où il suit que, si l'homme devait être à jamais dépouillé de son corps, la création matérielle et visible n'aurait plus de média­teur, ni de pontife, elle n'aurait plus de voix pour adresser à Dieu son hymne de reconnaissance et d'amour, et le lien qui unit les êtres inanimés au Créateur serait brisé sans retour.

 

Donc, si Dieu n'a pas résolu de replonger à jamais son œuvre dans le néant, si cette terre * sanctifiée par les pas du Christ est destinée à subsister éternellement, radieuse et renouvelée, il faut que l'homme renaisse dans une vie future pour en reconquérir le sceptre et la royauté. D'où il suit encore que la mort n'est pas une ruine, mais une restauration. Si Dieu a décrété que notre habita­tion terrestre serait un jour dissoute, ce n'est pas pour nous la ravir, mais pour nous la rendre subtile, immortelle, impassible, semblable, dit saint Jean Chrysostome, à un architecte qui fait sortir un instant l'habitant de sa maison, afin de le faire rentrer avec plus de gloire dans cette même maison qu'il aura reconstruite plus brillante et plus belle.

 

La convenance et la nécessité de la résurrection ressortent de la nature de l'homme ; elles ressortent enfin des lois et de la nature du monde.

 

La loi du monde, dit Tertullien, est que tout se renouvelle et que rien ne périt. Ainsi, les saisons se succèdent dans leurs cours, les arbres se dépouillent de leurs fruits en automne, leurs feuilles jaunissent et se dessèchent comme une parure fanée ; mais, le printemps succédant à l'automne, les arbres reverdissent de nou­veau, leurs rejetons bourgeonnent et leurs feuilles se parent d'une nouvelle couronne de fleurs et de fruits. – Ainsi, le grain et la semence confiés au sillon de la terre pourrissent et semblent se dissoudre par l'effet de l'humidité et de l'action de l'air ; mais pour le jour de la moisson ils percent la surface du sol, et renais­sent avec plus d'éclat sous la forme d'un épi rajeuni et renou­velé. – Ainsi, le soleil au déclin du jour* s'évanouit dans les ombres de son crépuscule, ou semble se noyer dans les profon­deurs de l'Océan ; mais le matin, il reparaît de nouveau à l'heure marquée, pour éclairer la terre et embraser l'air de sa lumière et de ses feux.

 

La mort n'est qu'un sommeil et un état latent. Elle est un repos et un silence, où les êtres, qui paraissent immobiles et ense­velis, se reforment de nouveau, où ils reprennent une nouvelle vitalité et une nouvelle énergie : dans le sépulcre où ils dorment, ils sont soumis à un travail d'incubation et de refonte, d'où ils s'élanceront plus libres et plus transformés, semblables au flam­beau éteint qui se ranime avec plus de puissance sous le souffle vivifiant de l'homme, semblables encore à cet insecte qui se traîne sur le limon de la terre et qui, après s'être enfermé dans son tombeau, en sort revêtu d'une force nouvelle, déploie ses ailes brillantes et ne se repose plus que sur des fleurs.

 

Ici il y a des questions qui demandent à être éclaircies. Il est dit que les morts se réveilleront au son de la trompette. Il est dit que les hommes ressusciteront, mais que tous ne seront pas changés. Enfin on demande si les hommes ressusciteront dans l'état et avec le même âge qu'ils avaient lorsqu'ils moururent ici‑bas.

 

Dans le chapitre sur la crainte du jugement, saint Jérôme citant la parole de saint Paul : « Au son de la trompette, car la trom­pette sonnera » : « Au son de la trompette » dit‑il, « toute la terre sera saisie d'effroi. » Et plus loin : « Soit que vous lisiez, soit que vous dormiez, soit que vous écriviez, soit que vous veil­liez, que toujours, cette trompette résonne à vos oreilles. »

 

Cette trompette dont les éclats pénétreront les sombres cavernes de l'abîme, et iront réveiller les pères du genre humain de leur long sommeil, rendra‑t‑elle un son matériel ?... On peut l'admet­tre. Les anges, qui en ce jour se revêtiront de corps aériens afin d'être vus de tous les hommes, peuvent aussi se composer, avec les éléments et les diverses substances de l'air, des instruments corporels capables de rendre de véritables sons. Toutefois, si cette explication répugne, on peut s'en tenir à l'interprétation de saint Thomas : il nous dit que saint Paul n'emploie cette expression trompette que comme une allégorie, une image... De même que chez les Juifs, on se servait de la trompette pour convoquer le peuple aux grandes solennités, exciter les soldats au combat, donner le signal de la levée des camps, ainsi la voix de l'ange est appelée une trompette par similitude, à cause de sa puissance, de son éclat, et de l'efficacité qu'elle aura pour convoquer tous les hommes instantanément et en un même lieu.

 

Il est dit en second lieu, que tous les hommes ressusciteront, mais que tous ire seront pas changés. – Il est certain que les réprouvés ressusciteront munis de toutes leurs facultés physiques et intellectuelles, avec l'intégrité de leurs membres, et que leurs corps ne seront sujets à aucune maladie, ni à aucune altération mais dépouillés de la robe nuptiale de la charité, ils ne seront pas revêtus des qualités des corps glorieux. Ils ne renaîtront ni transfigurés, ni lumineux, ni subtils, mais tels qu'ils étaient sur la terre, c'est‑à‑dire passibles, opaques, enchaînés à la matière et à la loi de la gravitation. – Ils n'en éprouveront pas moins l'inten­sité et la violence du feu. Et ce feu les fera d'autant plus souffrir, que doués d'un état de santé parfaite, dans la pleine possession de leur vigueur physique et intellectuelle, ils seront par le fait plus sensibles à son énergie et à son action. – Le feu des réprou­vés est un feu allumé au souffle de la justice de Dieu, créé uniquement pour punir ; en conséquence, ses ardeurs lie se pro­portionnent nullement à la délicatesse ou aux conditions variées des tempéraments. Mais elles se mesurent au nombre et à la gran­deur des crimes à châtier, comme il est dit : ignis eorum non extinguetur. Ce feu consumera sans détruire. Il s'attachera à ses victimes comme à une proie, sans que leurs organes en soient atteints, sans que leur chair en ressente jamais aucune déchirure ni aucune lésion[104].

 

Enfin les hommes ressusciteront‑ils avec le même âge qu'ils avaient au moment où ils moururent ?

 

Le sentiment le plus probable et le plus conforme aux Écritures, c'est qu'ils ressusciteront « à l'état de l'homme parfait, dans la mesure de l'âge de la plénitude de Jésus‑Christ, in virum perfectum, in mensuram œtatis plenitudinis Christi[105]. » En d'au­tres termes, tous les hommes restaurés sur le type et à l'image de Jésus‑Christ, autant du moins que le comportera la mesure et le degré de leurs mérites, renaîtront dans la maturité de l'hom­me, dans le plein développement de leur être et de leur constitu­tion physique, comme le Christ au jour de sa Résurrection et de son Ascension, lorsque entrant dans sa béatitude, il alla prendre possession de son éternelle souveraineté.

 

Enfin, la résurrection aura‑t‑elle pour auteur Jésus‑Christ seul, ou se fera‑t‑elle par le ministère des anges ? Nous disons qu'elle s'accomplira directement par la vertu de Jésus‑Christ, mais qu'aussi les anges qui sont ses ministres seront appelés à y coopérer et à lui prêter leur concours... Car il est dit en saint Jean, ch. v : « Elle est venue l'heure où tous ceux qui sont dans les monuments entendront la voix du Fils de Dieu » et d'autre part il est dit en Saint Matthieu, ch. xxiv : « Et il en­verra ses anges avec la trompette et une grande voix, et ils rassembleront ses élus des quatre vents[106]. » *

 

Ainsi Jésus‑Christ, en qualité de roi et de chef, donnera le signal , il fera entendre son commandement et laissera à ses anges le soin de recueillir les éléments épars qui ont appartenu à nos corps et qui sont destinés à les reconstituer.

 

A ces vérités fondées sur les saintes Écritures, la science scepti­que et railleuse oppose des objections, tirées des lois qui assujet­tissent l'ordre présent, et qu'elle estime péremptoires et irréfu­tables.

 

Comment, disent‑ils, les anges, ou si l'on veut, d'autres êtres supérieurs quelconques, si grand soit leur degré de clairvoyance, parviendront‑ils jamais à recueillir et à démêler les débris et les parcelles des corps humains, épars sur tous les continents, dis­persés sous tous les cieux, engloutis dans les mers, les uns dis­sous, les autres convertis en vapeurs, ou en sève végétative, et dont plusieurs ont servi tour à tour à la formation d'une multi­tude d'êtres vivants et organisés ! – Puisque les mêmes parcelles de substances auront dans des temps divers appartenu à des diver­sités infinies de corps, sera‑t‑il au pouvoir de l'ange, de les attri­buer préférablement à tel sujet déterminé ?

 

Il nous est aisé de répondre que lorsque les anges recevront le commandement de rassembler les cendres des morts, soit à l'aide de leur science naturelle, soit par le secours d'une révélation d'en-­haut, ils connaîtront aussitôt les éléments et les parties matérielles qui doivent constituer chaque corps humain ; ils sauront dans quel lieu de la terre ou des mers, sont ces parties matérielles, sous * quelle forme elles subsistent. – Il est de croyance pieuse, que chaque ange s'intéressera plus spécialement au  sujet humain dont Dieu lui avait jadis confié la garde. – Peut‑on supposer que ces bons anges abandonnent les restes de ces êtres sur qui ils avaient veillé avec une attention et une sollicitude si tendre ; qu'ils ne les suivent pas à travers toutes leurs transformations et qu'au moment voulu, ils n'aient le moyen et la puissance de retrouver leurs cendres ? – D'ailleurs. les anges ne sont‑ils pas les mandataires de Dieu ? Et comment admettre que Dieu qui voit tout, qui est présent dans l'atome, dans le brin d'herbe, dans chaque grain de sable des bords de la mer, ne puisse leur faire discerner les par­celles de nos corps, qu'il couvre de son regard, et où il habite substantiellement par son immensité.

 

Observons toutefois, que le ministère des anges se réduira à rassembler, au lieu voulu, les débris et les parcelles de nos corps ; quant à l'organisation de ces éléments divers, à l'esprit de vie qui sera transmis de nouveau à nos corps reconstitués, c'est, dit saint Thomas, une œuvre créatrice excédant le pouvoir de la nature angélique elle‑même, et qui s'opérera par la vertu directe et immédiate de Dieu.

 

C’est pourquoi la résurrection sera instantanée : elle s'accom­plira en un clin d’œil, dit saint Paul, dans un instant imperceptible, comme l'éclair. Les morts, dormant leur sommeil depuis de longs siècles, entendront la voix du Créateur, et lui * obéiront avec la même promptitude que les éléments lui obéirent à l'époque des six jours : Dixit et facta sunt.

 

Ils secoueront les langes de leur nuit séculaire, et ils se déga­geront des étreintes du trépas avec plus d'agilité qu'un homme endormi ne se réveille en sursaut. De même que Jésus‑Christ s'élança jadis de son tombeau avec la rapidité de la foudre, qu'en un instant il se dépouilla de son linceul, qu'il fit enlever par l'ange la pierre scellée de son sépulcre[107], et renversa contre terre les gardes à demi‑morts de frayeur, ainsi, dit Isaïe, dans un espace de durée aussi imperceptible, la mort sera précipitée : Praecipitabit mortem in sempiternum[108]. L'océan et la terre entrouvriront leurs entrailles dans leur profondeur pour rejeter leurs victimes, comme la baleine qui avait englouti Jonas s'entrouvrit pour le rejeter sur le rivage de Tharsis. Alors, les humains, libres, comme Lazare, de leurs liens mortuaires, s'élanceront transfigurés dans une vie nouvelle. ils insulteront à la cruelle ennemie qui s'était flattée de les tenir enchaînés dans une captivité sans fin. Ils lui diront : « Mort, où est ton aiguillon ? Mort, où est ta victoire ? Mort, tu as subi la loi du talion et tu t'es ensevelie toi‑même dans ton éphémère * triomphe : Absorpta es, mors, in victoria tua. »

 

Mais il est une objection insensée et grossière que nous croyons utile de signaler, c'est celle des matérialistes de notre temps.

 

Le corps humain, disent‑ils, se compose et se recompose sans cesse, par l'âge, la maladie, les altérations des éléments, par la nutrition surtout. Il est sujet à des déperditions et à des renou­vellements perpétuels et constants. Les membres diminuent et grossissent, les cheveux tombent et repoussent. Il est constaté que l'homme vieillard n'a plus dans sa chair une seule parcelle, un seul atome du sang et des humeurs qui entrèrent dans la compo­sition de sa structure matérielle à l'âge où il était encore enfant.

 

Toute cette poussière, tous ces résidus divers, dont le nombre est incalculable, et qui ont servi d'éléments à sa vie organique, lui seront‑ils restitués au moment où il renaîtra de ses cendres ? S'ils ne lui sont pas rendus, s'il en demeure dépouillé, comment affirmer qu'il renaîtra avec le propre corps auquel il était uni en cette vie ? Si au contraire il ressuscite avec l'universalité des éléments qui ont servi à sa constitution, dans ce cas, le corps des élus ressuscités, que l'on dit devoir être rempli d'harmonie et de perfection, ne sera en réalité qu'une agglomération d'éléments informes et défectueux.

 

Il y a longtemps que la vraie science a fait justice de l'incon­séquence et de l'inanité d'une * telle théorie. De nos jours, un pro­fond publiciste, un théologien éminent, versé dans la connaissance des sciences naturelles en même temps qu'initié à tous les trésors des sciences sacrées, a confondu, par une argumentation irréfu­table, ces doctrines non moins abjectes que présomptueuses et insensées.

 

« Dans le corps de l'homme » dit‑il, « il y a quelque chose d'essentiel et quelque chose d'adventif et d'accessoire. Ce qu'il y a d'essentiel, c'est ce qu'il n'a de commun avec personne, ce qu'il possède seul, ce qu'il possédera à jamais ; c'est ce qui existait de lui au moment où il a été informé, animé, vivifié par son âme. Ces éléments essentiels, il les conservera toujours, ils seront toujours siens. Le reste, ce qui est amené par la nutrition, par la digestion, par l'assimilation, n'est pas lui. Il peut le perdre et il le perd sans cesser d'être lui. C'est avec ces éléments essentiels et personnels que Dieu ressuscitera les corps spirituels et glorieux, comme l'immortelle corruption des réprouvés. L'âme étant la même, le germe propre ou l'élément constitutif restant le même, le reste importe peu, et l'identité subsistera éternellement.

 

Il est d'ailleurs rigoureusement démontré : 1e que, dans un corps gros comme la terre, il y a assez de vides et de pores pour qu'on puisse le concevoir réduit au volume d'un grain de sable; 2e réciproquement, que dans un grain de sable, il y a assez de parties, d'atomes, de molécules séparables, pour qu'on puisse en former un globe * gros comme la terre. En présence de ces deux mystères de la nature, mystères tout à fait écrasants, oserions‑nous discuter la possibilité ou l'impossibilité de la reconstitution du corps humain, avec ses éléments essentiels et primitifs[109] ? »

 

Concluons cet exposé du dogme de la Résurrection en en retraçant la magnificence et la sublimité. La Résurrection sera un spectacle imposant et grandiose, qui surpassera tous ceux dont la terre a jamais été le théâtre, et qui éclipsera même la solennité de la création première. La plus belle peinture qui nous en a été retracée, est celle du prophète Ezéchiel, chap. xxxvii, vers. 1 à 13.

 

« Un jour », dit‑il, « la main du Seigneur s'étendit sur moi, je fus ravi en esprit et transporté au milieu d'une plaine que remplissaient, comme autant de pyramides lugubres, des mon­ceaux d'ossements humains. Ces monceaux étaient en nombre infini, ternes, desséchés, et prêts à se résoudre en poussière : Siccaque vehementer. – « Fils de l'homme, penses‑tu que ces os puissent revivre ? » – Je répondis, Seigneur Dieu, vous le savez. – « Prophétise sur ces ossements arides – , dis‑leur : Os arides entendez la voix du Seigneur : Ossa arida, audite verbum Domini. – Je mettrai sur vous des nerfs, je ferai croître sur vous des chairs, j'enverrai en vous l'esprit et vous vivrez. » – Et voilà que je prophétisais, suivant le commandement qui m'avait été donné *.

 

Aussitôt une violente agitation se fait sentir, les cieux et la terre sont secoués avec fracas : Factus est autem sonitus... et ecce commotio. Ces os, immobiles depuis tant de siècles, se cherchent réciproquement, ils se rapprochent, s'emboîtent et se joignent les uns les autres ; les chairs, formées comme par enchantement, s'étendent sur les squelettes et les revêtent de la fraîcheur de la vie : Extensa est in eis cultis desuper. – Cependant il n'y avait pas en eux l'esprit, Et spiritum non habebant. – « Fils de l'homme, prophétise à l'esprit de rentrer : Vaticinare ad spiritum. – Dis‑lui : Voici ce que dit le Seigneur : Viens, ô esprit, des quatre vents, accours et éveille de ton souffle ces anciens compagnons de ta vie : Insuffla super interfectos istos et reviviscant. »

 

Aussitôt l'esprit docile reprend possession de ses antiques demeures, les cadavres glacés sont pénétrés d'une chaleur vitale. Semblable aux flots de l'Océan, ou à une moisson d'épis caressée par le souffle des aquilons, on voit une armée innombrable, une forêt d'êtres humains s'agiter sur la plaine silencieuse : Steterunt­que super pedes suos, exercitus grandis nimis valde.

 

« Fils de l'homme, ces ossements arides représentent l'innombrable maison d'Israël , parce que mes promesses ne se réalisent pas sur l'heure, cette génération indocile perd confiance, elle dit : Nos os sont desséchés pour toujours, nos espérances sont détruites, les consolations de notre foi sont mensongères, il ne nous reste qu'à goûter les * joies de la vie et à endormir nos peines, car nous sommes à jamais rayés du nombre des vivants. C'est pourquoi je t'ordonne de leur dire : Enfants d'Israël, levez vos têtes, l'heure de votre rédemption approche, j'ouvrirai vos tombeaux, je briserai cette barrière du sépulcre, qui vous semblait éternelle, et je vous introduirai dans cette terre de la béatitude, que vous poursuivîtes par tant de sacrifices et tant d'efforts : Et inducam vos in terrain Israël. »

 

 

 

 

 

II

 

La Résurrection opérée, le jugement en est la conséquence im­médiate, et il aura lieu sans délai. On ne saurait en effet concevoir l'innombrable famille humaine, formée de la longue chaîne des générations, agglomérée sur l'étroite surface de cette terre, cher­chant à reconnaître les traces des lieux qu'elle a jadis habités, et réduite de nouveau à les arroser de ses sueurs et s'en disputer les lambeaux.

 

Il est évident que l'humanité ressuscitée entrera dans un autre ordre d'existence, et que la divine Bonté est tenue de lui ouvrir de nouveaux séjours, de nouvelles habitations. Ces habitations seront diverses, suivant les mérites ou les démérites de chacun. Les justes entreront dans le Ciel empyrée, les réprouvés iront remplir les abîmes ténébreux de la haine et de la malédiction.

Inutile de réfuter ces impies qui contestent cette manifestation suprême de la justice et ce dénouement solennel des destinées humaines.

 

Le jugement universel est un fait certain, annoncé par tous les Prophètes ; il est une vérité sur laquelle Jésus‑Christ ne cesse d'insister, vérité sanctionnée par la raison, en accord avec la loi de la conscience et toutes les notions d'équité.

 

Dans la sainte Écriture, chaque fois qu'il est parlé du jugement sans autre désignation propre, et que ce jour du jugement est désigné par ces paroles : Dies Domini, dies irœ, ou par d'autres termes analogues, ces expressions doivent s'entendre du jugement universel et qui aura lieu à la fin des temps. Ainsi il est écrit : « En vérité je vous le dis, il y aura pour Tyr, pour Sidon, au jour du jugement moins de rigueur que pour vous[110]. » – « Le jour du jugement, les terres de Sodome seront traitées avec plus d'indulgence[111]. » – « Le jour du jugement viendra comme un voleur qui s'introduit pendant la nuit[112]. » – « Ne vous laissez pas ébranler, dit saint Paul, comme si le jour du Seigneur était près d'arriver[113]. » – Les prophètes * sont remplis de locutions semblables : « Le jour du Seigneur est proche, dit le prophète Sophonie, jour d'amertume et de colère, jour de tribulation et d'angoisse, de calamité et de misère, d'obscurcissement et de ténèbres, jour où il y aura des clameurs et où les trompettes sonneront avec éclat [114] ... »

 

Jésus‑Christ parle plus explicitement en saint Matthieu, chapi­tre xiii : « Le Seigneur » y est‑il dit, se montrera comme un père de famille qui vient purifier son aire. Il saisira le van dans ses mains, le bon grain sera mis dans le grenier et l'ivraie donnée en pâture aux flammes... »

 

Et ailleurs, dans le même Évangile, chap. xiii, v. 47 . « Le royaume de Dieu est semblable à un filet jeté dans la mer et recueillant toute sorte de poissons. Et lorsqu'il est plein, les pêcheurs, le retirant et s'asseyant sur le rivage, choisissent les bons pour les mettre dans les vases et jettent les mauvais dehors. Ainsi en sera‑t‑il à la consommation des siècles. Les anges viendront et sépareront les mauvais du milieu des justes. Ils les jetteront dans la fournaise de flammes. Là seront des pleurs et des grincements de dents. Se tournant vers ses disciples, il leur dit : « Avez‑vous compris toutes ces choses ? » Les disciples répondent : « Nous les avons comprises... » *

 

A ces textes des Écritures, ajoutons le témoignage de saint Thomas qui nous donne trois raisons théologiques de l'opportu­nité et de la convenance d'un jugement universel.

 

La première de ces raisons consiste dans ce fait, que les œuvres, bonnes ou mauvaises de l'homme, ne sont pas toujours des actes isolés et transitoires ; le plus souvent, surtout lorsqu'il s'agit des chefs des nations ou de ceux qui sont investis de l'autorité publi­que, elles continuent à subsister, après qu'elles sont consommées, soit dans la mémoire des autres hommes, soit dans la renommée publique, par suite du retentissement qu'elles ont eu et du scan­dale qu'elles ont causé. – Ainsi tel crime secret, à première vue, ne semble qu'une œuvre privée et personnelle, mais il devient social par ses effets. – Il est de foi sans doute qu'il y a un juge­ment particulier et que tout homme, au moment de son dernier soupir, apparaît au tribunal de Dieu, pour y entendre prononcer son éternelle sentence. – Mais ce jugement ne peut suffire, il est indispensable qu'il soit suivi d'un autre jugement public, où Dieu n'examinera plus les actions isolément et prises en elles‑mêmes, mais où il les examinera dans leurs effets par rapport aux autres hommes, dans les biens ou les maux qui en ont dérivé pour les familles et pour les peuples, en un mot, dans les conséquences qu'elles ont produites et que celui qui les a opérées était tenu de prévoir.

 

La seconde raison de cette manifestation publique donnée par le Docteur Angélique est celle des faux jugements et des appréciations erronées de l'opinion humaine. – La plupart des hommes. même les plus éclairés et les plus sages. se laissent aisé­ment circonvenir et tromper. Ils ne discernent pas le fond intime des âmes et ne peuvent y lire ce qui est secret et intérieur : d'où il arrive qu'ils forment généralement leurs jugements sur les appa­rences, sur ce qui est visible et extérieur. – Il s'ensuit encore que les hommes de bien sont souvent traités avec des sévérités injus­tes, qu'ils sont méconnus et lésés dans leur réputation. D'autre part, la méchanceté d'un grand nombre d'hommes reste ignorée, ils sont entourés de l'estime et de la confiance publique, et le monde leur décerne la considération et les louanges qui ne sont dues qu'aux justes. Il faut donc un jugement qui mette à nu tous les déguisements, qui fasse tomber le masque de toutes les hypo­crisies, et signale les artifices cachés et toutes les vertus fausses et de mauvais aloi. Ce jugement, nous dit saint Jean, n'aura pas lieu « selon la chair, ni selon ce que voient les yeux et qu'enten­dent les oreilles », mais il se fera aux clartés éblouissantes de la lumière de Dieu, dans le discernement de toutes les intentions et de tous les désirs, la pleine intuition de ce que les cœurs ont eu de plus mystérieux et de plus secret : corda omnium intuendo[115].

 

Enfin une troisième raison donnée par saint* Thomas, c'est que Dieu gouverne les hommes par des moyens accommodés aux conditions de leur nature, et il les jugera suivant les promesses qu'il leur a faites et les espérances qu'il a suscitées en eux , soit en récompensant, soit en punissant, il doit à sa sagesse de garder les lois et les proportions de la justice distributive telles qu'il les a ici‑bas fixées. – Or, saint Paul appelle lui‑même la vie pré­sente, un stade, une course, une arène[116] ; il nous représente l'hom­me voyageur sur cette terre, sous la figure d'un soldat ou d'un athlète s'élançant à la poursuite de sa couronne ; il nous propose la Vie éternelle en la désignant sous les noms de « palme, de trophée, de couronne de justice, couronne de vie et de gloire. » Il faut donc, pour que la récompense corresponde réellement à la promesse, qu'elle soit décernée en assemblée publique, avec une solennité et une pompe digne de celui qui la dispense, en présence de tous ceux qui ont participé à la lutte, de tous les ennemis dont les saints ont triomphé, à la manière dont l'ancienne Rome et la Grèce avaient coutume d'agir à l'égard de leurs guerriers vain­queurs et de leurs héros.

 

Dans quel lieu se tiendra le jugement dernier ? Nul ne le sait d'une certitude de foi, mais le sentiment général des Pères, celui de saint Thomas, est qu'il aura lieu dans la vallée de Josaphat *.

 

Les saintes Ecritures appellent de ce nom, la région où coule le torrent de Cédron qui embrasse dans ses contours la ville de Jérusalem, le Calvaire et s'étend jusqu'au mont des Oliviers. N'est‑il pas convenable, en effet, que Jésus‑Christ se manifeste dans sa gloire sur les lieux même qui ont servi de théâtre à son agonie, où il est apparu dans ses souffrances et dans ses abaissements ? – C'est ce qu'insinuèrent les anges aux disciples lors­qu'ils leur dirent : Hic Jesus qui assumptus est a vobis sic veniet.

 

N'est‑il pas aussi de toute convenance que cette partie de la terre où le premier homme a été créé[117], où le Fils de Dieu a opéré la rédemption et le salut des hommes, soit aussi celle où les saints recueilleront dans leur plénitude les fruits de sa Passion et de sa Mort, où ils entreront en participation de son Ascension glorieuse, et où Jésus‑Christ tirera une juste vengeance de ses persécuteurs et de tous ceux qui auront refusé de laver leur âme par l'infinie vertu de son sang ?

 

C'est pourquoi le prophète Joël, chap. iii, s'écrie : « Le Sei­gneur rugira de Sion et sa voix éclatera de Jérusalem. » Et dans le même chapitre, il dit encore : « Je rassemblerai toutes les nations, je les conduirai dans la vallée de Josaphat, où je ferai avec elles la grande discussion [118]. » *

 

C'est donc une vérité indubitable que le jugement se fera dans la vallée de Josaphat.

 

En vain nous objectera‑t‑on que notre assertion ne peut se soutenir, et qu'il suffit de lui opposer cette seule considération, que la vallée de Josaphat étant un espace moins étendu et plus resserré que la plupart des vallées des Alpes, il est inadmissible qu'elle puisse contenir ces milliards et ces milliards d'êtres hu­mains qui se sont succédé ou se succéderont encore sur la terre.

 

Saint Paul dans son épître aux Thessaloniciens, résout et éclair­cit cette difficulté : il nous rappelle qu'au jour du jugement, les élus ressuscités ne seront pas agglomérés sur la terre, « mais qu'ils s'élèveront à la rencontre de Jésus‑Christ dans les airs ». Notre Seigneur Jésus‑Christ descendra dans la région des airs, située au‑dessus de la vallée de Josaphat, et c'est là qu'environné de ses anges, il s'assiéra sur le trône de sa Majesté. – Ne con­vient‑il pas en effet que le Juge, en raison de sa dignité, soit élevé au‑dessus de tous, sur un lieu éminent, et d'où il puisse être vu et entendu de tous les hommes ? N'est‑il pas équitable, qu'eu égard aux mérites et aux perfections, une place honorable et plus proche du Souverain Juge soit affectée aux élus affranchis de la pesanteur, et qui possédant des corps glorieux et subtils, n'auront plus besoin d'avoir la terre pour appui ? – Seuls les réprouvés seront retenus sur la terre ; mais comme l'observe * Suarez, ce serait à tort que nous les représenterions circonscrits et par­qués, dans les étroites limites de la vallée de Josaphat ; leur multi­tude s'étendra, autant qu'il sera nécessaire, dans les lieux envi­ronnants, sur le mont des Oliviers. sur la montagne de Sion, sur l'emplacement où était située Jérusalem et peut‑être à des espa­ces très éloignés. Et s'il est dit que le jugement aura lieu dans la vallée de Josaphat, c'est parce que Jésus‑Christ dressera son trône au‑dessus d'elle, et que cette vallée sera le lieu où les hommes commenceront à se rassembler.

 

Par qui se fera le jugement ? – Par le Christ Jésus, non pas précisément par le Christ Jésus, en tant qu'il est Dieu, qu'il pos­sède une même substance et une même vie avec son Père, mais par le Christ Jésus en tant qu'il s'est incarné dans le temps et qu'il est appelé le Fils de l'Homme. Il est dit en saint Jean, chapitre v : « Le Père ne juge personne, niais il a donné tout jugement au Fils, afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père. Et il lui a donné la puissance de juger, parce qu'il est le Fils de l'Homme. » En effet en tant que Dieu, Jésus‑Christ est l'égal de son Père, l'expression et l'image de sa puissance souveraine, et il possède connaturellement avec les deux autres personnes divines, le droit qu'ont celles‑ci de juger. – A ce point de vue, Jésus‑Christ n'a pas à recevoir une seconde investiture, et c'est seulement en le considérant comme homme que saint Jean a pu dire qu'il sera honoré de tous, à cause de la puissance judiciaire que lui a conférée son Père.

Dans le verset suivant, saint Jean nous apprend que Jésus­ Christ a reçu le pouvoir de rendre la vie aux morts. « L'heure vient où tous ceux qui sont dans les sépulcres entendront la voix du Fils de Dieu[119]. »

 

Il ressort de ce passage que le pouvoir de ressusciter conféré au Fils de l'homme, est une conséquence de sa qualité de juge il est indispensable en effet pour l'exercice de la judicature, que celui qui en est investi ait le moyen de citer les coupables et puisse les traîner à son tribunal. – Le jugement, observe saint Thomas. devant s'exercer sur des hommes, doit s'accommoder à leurs aptitudes, être approprié aux exigences et aux inclinations de leur nature. Mais l'homme est composé d'une âme et d'un corps ; il ne perçoit les choses spirituelles et invisibles que par l'intermédiaire des choses sensibles * : dès lors, n'est‑il pas indis­pensable que l'homme soit jugé par un homme, par un être se montrant corporellement, et dont il puisse voir la face et entendre la voix ? Et saint Jean nous dit avec raison : « Omne judicium dedit filio, qua filius hominis est. »

 

En outre, si nous étudions les choses suivant notre mode de concevoir, ne faut‑il pas que le juge soit vu de tous les hommes cités à sa barre ? Or, en tant qu'il a la forme humaine, Jésus­ Christ sera vu simultanément des bons et des méchants *, en tant qu'il a la forme divine, il ne peut se manifester qu'aux élus. – Enfin, Dieu le Père a confié le jugement à Jésus‑Christ, en tant qu'il est homme, dans une disposition de bonté, afin de tempérer l'éclat de cette redoutable manifestation et d'en adoucir la sévé­rité et les rigueurs ; car, l’Église nous dit dans sa liturgie :

Quantus tremor est futurus

Quando judex est venturus

Cuncta stricte discussurus.

 

Si Jésus‑Christ apparaissait sous les traits d'une nature supé­rieure et toute céleste, quel être humain parviendrait à soutenir le poids de sa majesté et le feu de ses regards ? Mais il se mon­trera avec le visage et les traits qu'il avait durant sa vie mortelle, il se fera précéder de sa croix et des autres insignes de ses abaissements ; il laissera apparaître les cicatrices des blessures de ses pieds et de ses mains : Videbunt in quem transfixerunt;  les réprouvés alors n'oseront plus contester sa justice, et les * justes à leur tour se sentiront attirés vers lui avec une confiance plus vive. Le cœur de saint Paul se dilatait de joie et d'espérance : considérant que le Christ devait être son juge, il sentait s'éva­nouir toutes ses craintes et toutes ses défiances... « Quel sera l'accusateur contre les élus de Dieu, disait‑il ? Dieu qui les justi­fie. Qui les condamnera ? Le Christ Jésus, celui‑là même qui non seulement est mort, mais qui est ressuscité, qui est à la droite du Père et qui encore intercède pour nous. »

 

Quant au mode de ce second avènement, il sera semblable au premier sic veniet quemadmodum vidistis eum euntem in cœlis; ce sera le même Christ et le même homme, et ses traits, sa res­semblance seront les mêmes que durant sa vie mortelle ; il suf­fira à ceux qui vécurent et conversèrent avec lui de jeter les yeux sur sa personne pour le reconnaître. Mais cette seconde manifestation n'aura plus lieu dans l'infirmité et dans l'abaisse­ment, elle aura lieu dans la majesté et dans la gloire. « En véri­té », est‑il dit dans saint Matthieu « je vous le dis, vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la puissance de Dieu et venant sur les nuées du Ciel. » En d'autres termes, Jésus‑Christ apparaîtra entouré de l'appareil et de la pompe d'une royauté divine. Les * élus glorifiés et la multitude des anges formeront autour de son trône une cour si resplendissante, qu'aucun esprit ne parviendrait à se la retracer. Ceux qui auront combattu avec le plus de constance, qui l'auront suivi de plus près dans l'arène de ses souffrances, seront les plus rapprochés de sa personne: « Ils apparaîtront », dit le livre de la Sagesse, « le front haut et serein, avec une grande assurance contre ceux qui les auront opprimés tyranniquement durant leur vie. »

 

On peut se représenter les regrets et le désespoir des réprouvés à la peinture qu'en trace le même auteur inspiré. Touchés de regret et le cœur brisé par l'angoisse, ils s'écrieront : « Ce sont donc là ceux qui étaient l'objet de nos risées et que nous jugions dignes de tout opprobre, dont nous disions que la vie était une folie et que leur mort serait sans honneur. Cependant les voilà élevés au rang des enfants de Dieu, et leur partage est avec les saints. Nous nous sommes donc égarés des voies de la vérité. La lumière de la justice n'a point lui pour nous, et le soleil de l'intelligence ne s'est point levé pour nous »[120].

 

Les apôtres, les martyrs, les docteurs, les milliers de justes qui auront combattu pour l'honneur de Dieu et des intérêts de la foi, s'uniront à leur chef pour proclamer la vérité de ses sentences et l'équité de ses jugements.

 

Ce jugement est appelé avec raison universel, * parce qu'il s'exercera sur tous les sujets de l'humanité, parce qu'il s'étendra à tous les crimes, à tous les délits et qu'il sera définitif et sans appel.

 

Premièrement, le jugement dernier s'exercera sur tous les sujets de l'humanité[121].

Les hommes de toute nation, de toute tribu, de toute langue y comparaîtront. Il n'y aura plus entre eux aucune distinction de fortune, de naissance et de rang. Ceux qui s'appelaient Alexandre, César, Dioclétien, seront confondus pêle‑mêle avec les pâtres qui font en ce moment brouter leur troupeau sur les plages inconnues et désertes, où les cendres de ces maîtres du monde gisent dis­persées. Les hommes alors seront dominés par d'autres intérêts que ceux de la curiosité et d'une vaine admiration. Des spectacles autrement sérieux attireront leurs regards et leurs attentions ; la figure du monde se sera évanouie, et les victoires des grands capitaines, les œuvres conçues par le génie, les entreprises et les grandes découvertes ne seront estimées que des simulacres et des jeux d'enfants.

 

De même, dit saint Jean Chrysostome, que, sur un théâtre, lorsqu'un acteur descend de la scène, on ne l'admire pas précisé­ment à cause du rôle qu'il a joué, on ne le loue ni de ce qu'il a figuré le personnage d'un roi, ni de ce qu'il a représenté un valet ou un mendiant, mais on le loue de son habileté, et on applaudit uniquement à la perfection avec laquelle il a exécuté son rôle ; ainsi au jugement * dernier, tel ne sera pas honoré, parce qu'il aura été un roi, un éloquent orateur, un ministre et un grand homme d’État. Toutes ces dignités et ces distinctions, que le monde tient en si haute estime, seront réputées de nul mérite et de nulle valeur. Les hommes ne seront loués qu'en raison de leurs vertus et de leurs bonnes œuvres : Opera enim illorum sequuntur illos[122].

 

Secondement, ce jugement est appelé universel, parce qu'il s'étendra à tous les crimes et à tous les délits.

 

C'est alors seulement que l'histoire humaine commencera. – Dans les clartés de la lumière de Dieu, on verra nettement et en détail tous les crimes publics et secrets qui se sont consommés sous tous les espaces et à travers tous les temps. La vie de chaque sujet humain sera dépliée tout entière. Aucune circonstance ne sera omise ; pas une action, pas une parole, pas un désir qui ne soit publié. On nous rappellera les divers âges que nous avons par­courus, on retracera à cet impudique ses désordres et ses discours de libertinage ; à cet ambitieux ses voies tortueuses et machia­véliques.

 

Le jugement démêlera et fera ressortir tous les fils et les détours de ces intrigues, si savamment ourdies ; il mettra dans leur vrai jour toutes ces basses palinodies et ces lâches connivences que des hommes, investis de la puissance publique, auront cherché à justifier, soit en invoquant le prétexte * spécieux de la raison d’État, soit en les recouvrant du masque de la piété ou du désinté­ressement. – Le Seigneur, dit saint Bernard, manifestera toutes ces libertés que l'on se dissimulait à soi‑même, tous ces dérègle­ments inconnus, ces projets de crime auxquels l'exécution seule a manqué, ces artifices  dont on se faisait des vertus ; et ces péchés oubliés, secrets, effacés de la mémoire, apparaîtront soudain comme des ennemis qui s'élancent d'une embuscade : Prodient ex improviso et quasi ex insidiis.

 

Il y a sans doute des hommes endurcis dans l'iniquité que la pensée de cette terrible manifestation touche peu. Familiarisés avec le crime, il s'en font un sujet de divertissement et de gloire. Ils se flattent sans doute d'affecter au jugement la même effronte­rie, de défier, par leur attitude cynique et arrogante, la majesté de Dieu et la conscience du genre humain. – Vain espoir ! – Le péché ne s'estimera plus selon l'appréciation des hommes charnels, faciles à excuser les plus grossiers emportements, dès lors qu'ils n'atteignent le prochain ni dans ses biens, ni dans sa vie. La laideur et le dérèglement du péché se manifesteront dans les ineffables clartés de la lumière de Dieu. Le péché, dit saint Tho­mas, se jugera comme Dieu lui‑même le juge : Tunc confusio respiciet œstimationem Dei quœ secundum veritatem est de pec­cato.

 

Trois classes principales d'hommes attireront sur elles l'atten­tion.

 

La première de ces classes sera celle des fils de justice et de lumière, dont les mérites et les bonnes * œuvres seront mises en pleine évidence, et obtiendront une sanction et une louange publi­que de la part du Juge clairvoyant et infaillible, dont le témoi­gnage ne saurait être sujet à aucune erreur et à aucune contra­diction.

 

La seconde de ces classes d'hommes sera celle des fils de Voltaire, des coryphées de la libre‑pensée et de la Révolution qui, à l'heure présente, ourdissent de ténébreux et sacrilèges complots contre Jésus‑Christ et son Église. – Il seront glacés d'épouvante et frémiront d'une indicible horreur, en voyant apparaître dans sa gloire et armé de sa toute‑puissance, Celui qu'ils avaient voulu écraser, qu'ils avaient stigmatisé, en l'appelant l'ennemi, l'insensé, l'infâme. Ceux‑là pousseront un cri suprême de rage et de malé­diction, et ils s'écrieront comme Julien l'Apostat : Tu as vaincu, Galiléen

 

 Enfin, la troisième catégorie d'hommes qui obtiendra au juge­ment une attention spéciale, sera celle des fils de Pilate, des ado­rateurs du veau d'or et des caméléons de la fortune et du pouvoir. Nuages sans eau, comme les appelle saint Jude, flottant à tout vent d'opinion et de doctrine, sans autre boussole religieuse ou politique que celle de leur ambition, toujours prêts à faire litière de leur conscience et de leurs principes , à défaut d'or spéculant sur le sang des âmes, et livrant le Christ comme le prêteur romain, afin d'acheter les honneurs et les complaisances du maître du jour.

 

Ce type hideux et repoussant se reproduit sans cesse avec les mêmes caractères et les mêmes traits * à toutes les époques de crise et de commotion sociale. – Saint Jean, dans son Évangile, a vulgarisé cet idéal du mensonge et de la lâcheté dans une figure à jamais populaire et vivante, où se reconnaîtront éternellement tous nos Pilates de législation et de gouvernement, qui vendent le Juste pour conquérir la faveur et les dignités lucratives. Ceux‑là apprendront au jugement qu'il n'est pas opportun de servir deux maîtres. Ils maudiront les Césars d'aventure, auxquels ils ont rendu ce qu'ils refusaient de rendre à Dieu, et s'écrieront : « Ergo erravimus[123] : Donc, nous nous sommes trompés. »

 

Enfin, le jugement dernier est appelé universel, parce qu'il est décisif et irrévocable.

 

Ce jugement est irrévocable, parce qu'il n'y a pas de degré de juridiction supérieure à la juridiction de Dieu, et qu'on ne petit en appeler de la justice absolue à la justice relative et bornée. Il n'y aura donc ni réhabilitation, ni amnistie partielle ou plénière. Les sentences divines sont irréformables, et Celui qui voit tout, qui a prévu le nœud et la conclusion des destinées humaines dans les éternels décrets de la prédestination. n'est pas un être suscep­tible de se déjuger. Ce qu'il a dit, il l'exécutera ; ce qu'il a fait, il le confirmera. Ce qu'il a une fois voulu restera éternellement fixé ; car les cieux et la terre passeront, mais la Parole de Dieu ne sera sujette à aucune erreur ni à aucun * changement : Cœlum et terra transibunt, verba autem mea non prœteribunt [124].

 

 Ces grandes vérités nous impressionnent faiblement, parce que le jour de leur réalisation ne s'offre à nous que vaguement et dans un avenir éloigné, et que d'ici à ce qu'elles s'accomplissent, nous nous flattons d'en conjurer la rigueur. – A la vérité, les débats de ces grandes assises sont encore différés, mais l'instruc­tion en est commencée et elle se poursuit. Il est écrit : « Le visage de Dieu est fixé sur celui qui fait le mal. Le Seigneur épie soigneusement le juste et l'impie... et celui qui aime l'iniquité est le meurtrier de son âme[125]. »

 

De même que, de nos jours, le télégraphe est devenu un moyen merveilleux de communication entre les hommes, qu'il transmet instantanément avec la rapidité de l'éclair, d'un point de l'espace à l'autre, nos commandements et toutes nos paroles, ainsi il y a également un télégraphe divin : chacune de nos pensées, à l'instant où elle est conçue, chacune de nos paroles, aussitôt qu'elle est émise, est transcrite immédiatement en lettres indélébiles, et avec une véracité effrayante, sur ce grand livre dont il est fait mention dans la liturgie sacrée et où il est dit : Tunc liber scriptus profe­retur, in quo totum continetur, unde mundus judicetur [126].

 

Ainsi ne nous laissons pas intimider par l'arrogance et les sombres menaces de l'impie, nous qui, * à cette heure, sommes livrés à la violence et à l'oppression, dont les droits sont mécon­nus et foulés aux pieds, et qui, en butte aux ruses et aux machi­nations d'hommes sans foi, subissons les odieux excès du despo­tisme et de la force. Si Dieu se tait et semble en ce moment dor­mir, immanquablement il se réveillera à son heure. – Encore une fois l'instruction est dressée, le dossier de l'impie est complet, les témoins sont cités, la réquisition est faite. – C'est à courte échéance que l'audience la plus solennelle de toutes est ajournée.

On raconte qu'un prince de Bretagne, fier, vaillant et généreux, fut vaincu et fait captif par un féroce rival, qui l'envoya languir dans un sombre cachot, où il lui mesurait l'air, le pain, le soleil, et où sa vie ne tarda pas à s'éteindre, dans l'horreur et sous les étreintes d'un supplice lent et froidement calculé. – Sur le point de mourir, la victime adressa à son meurtrier une citation ainsi conçue :

 

« J'en appelle de vos violences et de votre barbarie au Protec­teur suprême des opprimés, et dans un an et un jour je vous cite à comparaître avec moi à son divin tribunal. » – En effet, au jour échu, l'assassin passait de vie à trépas.

 

Nous tic sommes pas prophète, et nous n'oserions citer à si courte échéance tous les hommes pervers, les folliculaires de la libre pensée, les fauteurs de législation inique, ceux qui attentent à l'honneur et à la liberté des familles, aux droits et à la vertu de l'enfance ; niais que ces hommes qui défient Dieu et se rient de ses menaces, aient un jour un *compte minutieux et sévère à rendre à sa justice... c'est une vérité très certaine... ce compte, tôt ou tard ils le régleront. En ce jour des solennelles réparations, les impies qui appelaient les justes des insensés, qui se rassasiaient avidement de leurs tortures et de leurs larmes, comme le pain que dévore un homme affamé, apprendront à leurs dépens que Dieu ne souffre pas qu'on le prenne en dérision et qu'il n'y aura ni impu­nité ni prescription au profit du crime et de l'iniquité.

 

Tous les torts seront réparés avec éclat. Le sang d'Abel, dont s'est abreuvée la terre, rejaillira sur Caïn, et élèvera contre lui une voix accusatrice... Saint Pierre demandera compte à Néron du supplice auquel il l'a condamné. Marie Stuart appellera les vengeances divines sur la tête d’Élisabeth d'Angleterre, sa meur­trière. Tous les saints, s'adressant à Dieu, lui crieront d'une voix unanime : Usquequo, Domine, non judicas et non vindicas san­guinem nostrum de iis qui habitant in terra[127].

Ce sera une grande cour de cassation, où une multitude des causes célèbres ici‑bas seront rapportées, où une infinité de juge­ments que la crainte, l'ambition, l'intérêt auront dictés aux hommes, seront irrévocablement annulés, où, en un mot, la Providence, contre laquelle blasphèment ici‑bas les insensés, qu'ils accusent d'insensibilité, d'injustice, de partialité aveugle, se justifiera pleinement* dans ses voies, suivant ce qu'il est écrit : Ut vincas cum judicaris[128].

 

Il est raconté qu'il y avait en Allemagne un solitaire dont la sainteté et les œuvres jetaient un grand éclat ; il guérissait les malades, rendait la vue aux aveugles, et attirait autour de son habitation les peuples des alentours. – L'empereur Othon voulut aller le visiter ; ravi des discours de sagesse qui émanaient des lèvres du saint, il ne donna aucune borne à son admiration . « Mon Père, lui dit‑il, demandez‑moi ce qu'il vous plaira, fût‑ce la moitié de mon royaume. vous l'obtiendrez. »

 

Le saint prit alors un air solennel, il releva majestueusement sa tête, couronnée comme d'un diadème de noblesse et de vertus ; il mit sa main sur la poitrine de l'empereur, et, prenant un ton solennel : « Prince je n'ai que faire de votre couronne et de vos trésors ; mais je vous demande une grâce, c'est qu'au milieu des pompes et de la fascination de votre toute‑puissance et de vos grandeurs, vous vous retiriez chaque jour, quelques instants, dans la solitude secrète de votre cœur, afin de considérer le compte que vous rendrez un jour à Dieu ; car, comme le dit saint Clément, pape : « Quis peccare poterit, si semper ante oculos suos Dei judicium ponat, quod in fine mundi certum est agitandum[129]. »

 

Faisons de même, disons avec le prophète : Cogitavi dies anti­quos et annos œternos in mente habui[130] . Jugeons‑nous nous-mêmes avec sévérité et nous ne serons pas jugés. Habitons tous les jours de notre vie avec le Seigneur Jésus, et alors nous serons affranchis de toute crainte, car il n'y a pas de condamnation pour ceux qui habitent avec le Seigneur Jésus : Nihil ergo nunc damnationis iis qui sunt in Christo[131] .

 

 

 

 

 

 

QUATRIEME CONFÉRENCE : DU LIEU DE L'IMMORTALITÉ OU DE L'ÉTAT DES CORPS GLORIEUX APRÈS LA RÉSURRECTION

 

I. Le monde présent est un chantier où tout est en fermentation et en travail. – Témoignage d'une des sommités de la science contemporaine. – Paroles de Leibnitz. – Les saintes Écritures nous annoncent que la terre et les cieux seront renouvelés. – Systèmes des Rationalistes et des Panthéistes, sur l'état des esprits dans la vie future. – Après la Résurrection, le méca­nisme de l'univers sera soumis à d'autres lois. Descriptions de la nouvelle terre par saint Anselme et Guillaume de Paris.

 

II. Structure de la cité de l’immortalité. – Descriptions qu'en a faites saint Jean. – Il n'y aura plus de temple. – Il n’y aura plus de lune ni de soleil. – La tristesse et l'envie seront exclues de la céleste cité. – Les éléments seront appropriés à l'état des corps glorieux. – Les corps glorieux posséderont la subtilité. – L'agilité. – L'impassibilité. – La clarté. – Les corps glorieux seront modelés sur le corps de Jésus‑Christ. – Jésus‑Christ, dans l'Eucharistie, nous offre une image et une représentation des corps glorieux. – La vie des saints nous offre des analogies de l'état où nous serons élevés dans la vie future. – Le Ciel empyrée sera la demeure des élus. – Ils n'y seront pas circonscrits et pourront explorer tous les mondes de la création.

 

III. Magnificence et incommensurable étendue du Temple de l’immortalité.

Des milliards de mondes peuplent les espaces du firmament. – Notre monde solaire n'est auprès d'eux qu'un atome minuscule. – Voie lactée. – Les étoiles sont‑elles habitées ? – Les livres saints sont muets sur ce point. – Réfutation de Flammarion. Les anges président à la direction et au mouvement des sphères étoilées. Tous les mondes du firmament ont par­ticipé à la grâce de la Rédemption. – Pourquoi Jésus‑Christ a‑t‑il choisi le plus petit des astres habités pour en faire le théâtre de ses travaux et de sa mort ? – La Jérusalem céleste est l'épouse sans tache de l'Agneau.

 

IV. Enseignements et conséquences pratiques de la doctrine de la création renouvelée.

Folie de ceux qui s'attachent aux biens périssables et corruptibles d'ici‑bas. – Utilité des tribulations. – La douleur est le champ où l'humanité sème la grande moisson des siècles à venir. – La tourmente des siècles sera suivie d'un éternel apaisement. – Saint Augustin et sainte Monique à Ostie. – Ils sont ravis au pied du trône de la sagesse éternelle. – Cette extase est suivie de la mort de sainte Monique. – État de la vie immortelle. – Toutes les choses y seront soumises au sceptre du fils de Dieu. – La vie humaine après la résurrection sera une pure et perpétuelle contemplation de la divinité. – Aveuglement des hommes qui ne songent jamais au céleste avenir. – La raison humaine est impuissante à rien concevoir au‑delà de ce que nous révèlent les saintes Écritures sur le lieu de l'immortalité.

 

 

 

 

 

Et dixit qui sedebat in throno – Ecce novo facio omnia.

 

Et il dit, celui qui étais assis sur le trône : Voilà que je fais toutes choses nouvelles. (,Apoc. xxi, 5.)

 

Le ciel visible et la terre que nous habitons ne sont qu'un lieu de passage, une tente mobile et dressée pour un jour, la prépara­tion et l'esquisse grossière d'un monde meilleur.

 

Le monde présent est comme un chantier où tout est en fer­mentation et en travail. – Les éléments se mutilent, se décom­posent, pour revêtir de nouvelles formes ; ils courent, ils se cher­chent mutuellement ; tous les êtres gémissent et sont livrés aux douleurs de l'enfantement : Omnis creatura ingemiscit et parturit usque adhuc [132]. Ils soupirent après le jour où, délivrés de la ser­vitude et de la corruption, ils entreront dans la gloire et dans la liberté des * enfants de Dieu, où le Créateur les renouvellera dans un ordre plus parfait et plus harmonieux.

 

C'est pourquoi il y aura une fin du monde, dans le vrai sens de ce mot, et cette fin transformant le ciel et la terre, fera de l'univers le lieu de l'immortalité.

 

Une des sommités de la science contemporaine a dit cette parole sublime : « La terre, dans ses évolutions perpétuelles, cherche sans doute le lieu de son repos. »

 

Leibnitz disait déjà : « Le monde sera détruit et réparé dans le « temps que demande le gouvernement des esprits. » – Un écrivain de l'école protestante disait encore : « Il est probable que cette riche variété cherche son unité. Les créatures iront toutes se réunir dans une école de bien et de beauté. Les fleurs de tous les mondes seront rassemblées dans un même jardin[133]. »

 

Mais, il est sur ce point un mot de notre Maître, qui fait pour nous de cette attente une certitude. Le Seigneur nous dit : « Les cieux et la terre passeront, les forces du ciel seront ébranlées et les étoiles tomberont [134]. » Déjà le prophète avait dit : * « Seigneur, vous avez créé la terre au commencement, et les cieux sont l'ouvrage de vos mains ; ils périront, mais vous demeurerez ; ils vieilliront et vous les ferez changer de forme comme un manteau.

 

Or, quel sera l'état de la création et de tous les êtres, lorsqu'ils auront irrévocablement brisé leurs chaînes vieillies et qu'ils s'épa­nouiront dans le repos et dans la vie totale et consommée ? La terre tournera‑t‑elle encore sur son axe ? Les astres, emportés avec une rapidité vertigineuse, courront‑ils comme maintenant autour de leur centre ; les étoiles continueront‑elles à ne lancer qu'une pâle et froide lueur dans l'immensité ? – Ce sont là de graves et mystérieuses questions, que la raison humaine cherche­rait vainement à résoudre si elle n'était aidée par la lumière révé­lée. Nul toutefois ne contestera que cette étude sur le lieu de l'im­mortalité et de l'habitation de l'homme dans les siècles à venir, est une étude incomparablement plus sérieuse et plus digne de fixer nos esprits, que ces études bornées pour lesquelles les hommes se passionnent, et dont l'unique objet est de dérober à la nature changeante et éphémère d'ici‑bas quelques‑uns de ses vains et stériles secrets.

 

Les hommes, tels que les rationalistes et les panthéistes *, qui ne partagent pas nos espérances. mais qui toutefois admettent l'immortalité et une vie future, ne savent comment définir l'état des esprits au‑delà du trépas. – Ils se les représentent comme des figures vaines et sans consistance, errant dans des espaces vapo­reux et indéfinis, sans séjour circonscrit et déterminé, pareils à des ombres dépourvues de la conscience de leur personnalité, noyées dans cet être suprême que l'on appelle le grand tout , comme les fleuves qui se noient dans les profondeurs de l'Océan. Immortalité fantastique et imaginaire, qui n'est autre que la froide image de l'éternelle nuit, le rêve sombre de la fatalité et du néant.

 

La sainte Écriture dément toutes ces fables et toutes ces vaines hypothèses. Elle nous enseigne qu'à l'époque de la seconde des­cente de Jésus‑Christ, la terre que nous habitons et le ciel qui nous éclaire seront le théâtre de deux changements en sens inverse.

 

Le premier de ces changements sera la destruction complète de l'ordre physique actuel. Saint Pierre dit : « Il viendra comme un voleur le jour du Seigneur, où les cieux passeront avec une grande impétuosité, où les éléments seront dissous par la chaleur, où la terre et tout ce qui est à sa surface sera consumé par le feu[135]. » Ainsi, ce monde visible, englouti une fois par les eaux du déluge, est destiné à périr de nouveau et il sera mis en conflagra­tion *. – La même cause qui a occasionné le déluge amènera le cataclysme final ; la terre sera détruite, parce que les péchés des hommes l'ont souillée. Les éléments seront entièrement dissous, parce que « sans le vouloir ils ont été assujettis à la vanité ». Les cieux seront repliés avec une vélocité extraordinaire, parce qu'eux aussi, suivant la parole de Job, ne sont pas purs en la présence du Seigneur[136].

 

Mais le second changement, la restauration totale de la créa­tion, aura lieu aussitôt que la ruine de l'univers sera consommée. Ce temple radieux et prédestiné que le Seigneur va construire, comme la plus éclatante manifestation de sa gloire, ne saurait être un instant obscurci et profané par la présence des réprouvés. Ce sera seulement lorsque ceux‑ci auront été engloutis dans les pro­fondeurs de la terre et que la parole infernus et mors missi sunt in stagnum ignis, sera réalisée, que les êtres matériels seront affranchis et que Dieu procédera à leur grand renouvellement.

 

Saint Augustin dit : « Lorsque le jugement sera achevé, alors le ciel et la terre cesseront de subsister. » Et saint Pierre, Ep. 11, ch. 111, 13 : « Nous attendons de nouveaux cieux et de nouvelles terres où habitera la justice, selon les promesses qui nous ont été données[137]. »

 

Alors le mécanisme de l'univers sera soumis à * d'autres lois, le soleil et les astres n'accompliront plus leurs révolutions, les cieux et la terre demeureront fixes et en repos. En vain la fausse science proteste contre les affirmations des Livres saints et soutient qu'elles répugnent aux lois de la matière et aux principes consti­tutifs des éléments. Mais qui nous dit que le mouvement est une propriété essentielle des éléments et de la matière[138] ? Les éléments et la matière créés pour l'homme, ne sont que ses serviteurs et ses auxiliaires : le Créateur a voulu les approprier à notre condi­tion et à notre mode d'existence ; maintenant que nous sommes voyageurs, et que nous vivons dans le transitoire, la matière est soumise à l'altération et au changement ; mais lorsque l'hom­me entrera dans le perpétuel et l'absolu, les éléments seront mis en harmonie avec la vie nouvelle, dont il sera doué. – Il n'y aura plus de temps : Quia tempus non erit amplius, et il n'y aura pas non plus des vicissitudes d'années et de jours. « Le soleil ne se couchera plus, dit Isaïe, et la lune n'aura pas d'éclipse[139]. » « Le firmament cessera ses révolutions, et tout deviendra stable, quand le Seigneur sera devenu pour nous * une lumière sempiternelle et qu'il aura complété les jours de deuil et de désolation[140]. »

 

Ainsi la création ne périra pas : le temple de l'immortalité ne sera pas un lieu éthéré et incorporel comme quelques‑uns l'ima­ginent et le professent, mais un séjour matériel et une cité. Saint Anselme décrit cette terre nouvelle en disant : « Cette terre qui a soutenu et nourri le corps saint du Seigneur, sera un paradis. Parce qu'elle a été arrosée du sang des martyrs, elle sera éternellement décorée de fleurs odoriférantes, de violettes et de roses inflétrissables[141]. »

 

Et Guillaume de Paris, après avoir affirmé que les animaux, les végétaux, les substances minérales elles‑mêmes seront brûlées et détruites par le feu, ajoute : « Un grand nombre de sages parmi les chrétiens estiment que la terre, après la résurrection, sera ornée de nouvelles espèces toujours verdoyantes, de fleurs incorruptibles et qu'il y régnera un printemps et i une aménité perpétuels comme dans le paradis où furent placés nos pères[142]. » Les paroles suivantes du Prophète * semblent s'accom­moder à ce sentiment émis par ces deux docteurs (Ps. 103) . « Envoyez votre esprit et ils seront créés, et vous renouvellerez la face de la terre[143]. »

 

Quant à l'ordre, aux dimensions, à la structure du temple de l'immortalité, saint Jean nous en trace le tableau dans son Apo­calypse, ch. xxi.

 

A la vérité, pour nous décrire des réalités aussi transcendantes et qui dépassent toutes les conceptions de notre esprit, il est forcé de recourir à des images énigmatiques, à des termes mystérieux et obscurs. Pour nous faire ressortir la perfection et l'harmonie de cette glorieuse cité, il nous dit qu'elle est construite de pierres polies et toutes taillées. – Afin de nous décrire sa richesse et sa splendeur, il nous dit que « la ville a une grande et haute muraille, où il y a douze portes et douze anges, un à chaque porte , or, la ville est bâtie en carré, et elle est aussi longue que large. Et l'ange qui parlait avec moi en mesura la muraille, qui était de cent quarante coudées. Et cette muraille était bâtie de jaspe, et la ville était d'un or très pur, semblable à du verre très clair. – Et les fondements de la muraille de la ville étaient ornés de toutes sortes de pierres précieuses, de jaspe, de saphir, de calcédoine, d'émeraude, de sardonyx, de topaze, d'hyacinthe. Les douze portes étaient douze perles, et chaque porte était faite de l'une * de ces perles, et la place de la ville était d'un or pur comme du verre transparent[144]...»

 

Toutes ces expressions et ces images doivent être prises au figuré et interprétées allégoriquement.

 

Mais il est certains traits à retenir, et qui dénotent que le séjour des élus glorifiés n'offrira aucune analogie avec les lieux que nous habitons ici‑bas. – Saint Jean nous dit dans le même chapitre qu'il n'y aura pas de temple, et cela parce que le Seigneur Dieu tout‑puissant et l'Agneau en sont eux‑mêmes le temple[145]. – Il n'y aura pas non plus de soleil ni de lune, parce que la clarté de Dieu l'illumine, et que l'Agneau immolé en est lui‑même la lampe[146]. – On peut en conclure, par analogie et par induction, qu'il n'y aura point de tribunaux, parce qu'il n'y aura pas de crimes ; qu'il n'y aura pas de soldats, parce qu'il n'y aura plus ni guerres ni discordes. – Il n'y aura pas non plus de tyrans ni de despotes, puisque le Seigneur sera la force et la parure des habi­tants de cette cité, et qu'il les fera régner éternellement : Quoniam Dominus illuminabit illos, et regnabunt in sœcula sœculorum[147]. – Saint Jean autorise lui‑même toutes ces diverses interprétations quand il nous dit « qu'il n'y entrera rien de souillé, ni aucun de ceux qui commettent l'abomination et le mensonge », et lorsqu'il nous apprend, dans les versets qui précèdent « qu'il n'y* aura • pas de gardes sur les remparts pour éloigner les agressions malfaisantes, que les portes ne se fermeront pas de jour[148], et que l'on y apportera l'honneur et la gloire des nations. »

 

Ce qui est certain, c'est que tout dans cette cité sera paisible et divinement ordonné. – La tristesse et l'envie en seront à jamais exclues ; car, comme l'explique saint Augustin, « la tristesse et l'envie procèdent de nos mauvaises passions et des désirs qui nous font convoiter le bien d'autrui[149] ; mais dans la cité de Dieu, il n'y aura plus de désirs puisque tous ceux qu'ont jamais éprouvés les élus seront entièrement satisfaits : – l'Agneau les abreuvera à la source des eaux vives et leur soif sera pleinement étanchée. » – Secondement, il n'y aura pas de bien d'autrui à convoiter. – Dans la cité sainte, les biens et les richesses ne seront autres que le Dieu Charité, qui se départira lui‑même intégralement à chacun des élus, suivant le degré et la mesure de leurs mérites. Ainsi, l'universalité des anges et des hommes se trouvera consommée en une unité parfaite, par la vertu de Celui qui est appelé le premier-né de la création, la tête du corps de l’Église, qui a reçu la primauté de toutes choses[150]. afin que Dieu soit tout en tous : Ut sit Deus omnia in omnibus[151].

 

Tels sont le langage et les enseignements de la foi et des Livres saints ; mais la théologie sacrée déduit et fait jaillir des mêmes tex­tes que nous avons cités, des applications également certaines, et des points de vue tout aussi lumineux.

 

La théologie part de ce principe, qu'après la résurrection, les éléments et la nature matérielle seront appropriés à la nature et à la condition des corps glorieux ; par conséquent, il suffit de nous rappeler ce qui nous est enseigné sur l'état des corps glorieux, pour que notre esprit puisse parvenir à s'ouvrir de nouveaux horizons et à se former une idée plus nette et plus précise de ce palais de la création renouvelée, destiné à être un jour notre domaine et notre habitation.

 

La première prérogative dont jouiront les corps ressuscités des élus sera celle de la subtilité. – De même que le Seigneur ressus­cité passa à travers un tombeau qui était scellé, et que le lende­main il apparut soudain devant ses disciples, dans un appartement dont les portes étaient closes, ainsi notre corps, non plus composé d'une substance inerte et grossière, mais animé et traversé en tous sens par l'esprit, corpus spirituale, traversera les espaces, comme un rayon de soleil, et aucun obstacle corporel ne parvien­dra à l'arrêter.

 

La seconde propriété des corps glorieux sera l'agilité ils courront comme des étincelles à travers des roseaux, tanquam scintillœ in arundineto discurrent[152]. Ils auront la faculté de se mouvoir avec la célérité de la pensée elle‑même, et partout où l'esprit le voudra, le corps s'y transportera aussitôt.

 

Notre corps ne sera donc plus retenu à la terre par la force d'attraction, mais, dégagé de toute corruption et de toute pesan­teur, il prendra librement son essor. Et de même que le Seigneur a été enlevé au ciel, ainsi nous serons emportés à sa rencontre dans les airs, et nous volerons nous aussi, assis sur les nuées.

 

Déjà, l'ordre physique actuel nous offre une image et une faible représentation de cet état nouveau auquel notre nature sera un jour élevée. Des éléments impondérables, tels que l'électricité et le magnétisme, ne pénètrent‑ils pas librement à travers les substan­ces les plus denses et les plus opaques, ne circulent‑ils pas rapide­ment et sans effort à travers les granits et les métaux ? Il en sera ainsi de nos corps après la résurrection, la matière ne pourra plus ni les arrêter ni les borner. La bassesse sera absorbée dans la gloire, le sensible dans le spirituel, l'humain dans le divin.

 

Il n'y aura plus de maladie, plus de mort, et partant plus de nourriture, plus de génération, plus de distinction de sexe ; notre chair, maintenant fragile, sujette à mille infirmités, deviendra impassible, douée d'une force, d'une solidité, d'une consistance * qui l'affranchiront à jamais de tout changement, de toute fatigue, de toute altération.

 

Enfin les élus ressuscités posséderont la clarté. Ils seront envi­ronnés d'une telle splendeur, qu'ils apparaîtront comme autant de soleils : Tunc justi fulgebunt sicut sol in regno Patris eorum[153] – A la vérité. cette clarté sera départie à des degrés divers aux élus, suivant l'inégalité de leurs mérites », car autre est la clarté du soleil, autre est celle de la lune, autre est celle des étoiles. Les étoiles elles‑mêmes diffèrent entre elles en clarté. Ainsi en sera‑t‑il à la résurrection des morts[154].

 

Les élus qui apparaîtront entourés de plus de gloire, seront les docteurs : « Ceux qui auront éclairé les peuples dans la vraie doctrine, brilleront comme la lumière du firmament. – Les pasteurs, ceux qui les auront formés à la justice, seront comme des étoiles, pendant toute la durée des éternités[155]. » – La clarté dont les élus seront ornés jettera sans cesse de nouveaux reflets, elle prendra à tout instant une nouvelle croissance ; les saints glo­rifiés se communiqueront éternellement les biens qu'ils possèdent. et ils réfléchiront les tins sur les autres les torrents de splendeur dont ils seront illuminés. La source et le foyer de cette clarté divine ne seront autres que Dieu lui‑même *, qui, selon saint Jean, est tout « lumière » et en qui il n'y a aucun mélange d'imperfec­tions et de ténèbres : Cum apparuerit, similes ei erimus, quoniam videbimus eum sicuti est[156].

La vision de Dieu, que les élus contempleront face à face et dans son essence, inondera leur âme de ses plus ineffables irradia­tions, et celle‑ci à son tour illuminera le corps qui apparaîtra environné d'une clarté aussi grande que le peut comporter une nature créée.

De toute cette doctrine, nous pouvons conclure avec certitude que nos corps entreront dans un mode d'existence infiniment différent de leur manière d'être ici‑bas, qu'ils seront ennoblis, embel­lis, transfigurés, au point qu'il y aura, entre ce nouvel état et l'état présent, une différence infiniment plus grande qu'entre une roche inerte et les plus brillants rayons de soleil, qu'entre l'or le plus pur et le limon le plus grossier et le plus ténébreux.

 

D'ailleurs, il est écrit que les corps des saints seront modelés et configurés sur le corps ressuscité de Jésus‑Christ : Configurati corpori claritatis Christi[157]. Jésus‑Christ dans l'Eucharistie nous donne une image et une représentation de ce que seront un jour les corps glorieux. Sans quitter le Ciel, où il est assis à la droite de son Père, il se trouve chaque jour substantiellement présent en mille lieux de la terre ; il est tout entier, sans réduction, sans diminution, dans chaque parcelle de l'Hostie, dans chaque goutte du calice. – Par ce mode d'existence surnaturelle et incompré­hensible, ne témoigne‑t‑il pas que ceux qui se sont élancés dans la vie nouvelle ne sont plus assujettis ni dominés par les lois de la nature physique actuelle, et que la matière inerte ne saurait mettre obstacle à la bonté et à l'infinie puissance de Dieu ?

 

En parcourant la vie des saints, on retrouve encore d'innom­brables analogies de cet état où nous serons élevés dans la vie future.

 

Dès qu'une âme a pris son essor vers Dieu, que l'esprit d'en haut est descendu en elle, la soulevant au‑dessus de la tyrannie des sens et de la sujétion aux appétits inférieurs, il arrive que la chair ressent le contrecoup de la vie nouvelle dont l'âme est investie, et souvent elle éprouve les effets anticipés de cette liberté de la gloire où entreront les enfants de Dieu. – Des Thérèse et des multitudes d'âmes extatiques, consumées intérieurement de la flamme des Séraphins. se sont élevées d'elles‑mêmes et sans point d'appui dans les airs. – Saint Maur, disciple de saint Be­noît, marchait à pied sec sur les eaux. – D'autres, tels que saint François Xavier, saint Alphonse de Liguori, furent affranchis des lois de l'espace, et on les vit simultanément prêchant, priant dans une ville, et assistant un malade ou portant secours à des naufra­gés dans les lieux les plus éloignés.

 

D'autres fois, la lumière que l'esprit de Dieu a versée dans l'âme des saints émane sur leur physionomie, sur leurs vête­ments, dans tout leur être, et les illumine d'une auréole dont ils paraissent glorieusement entourés. Il en doit être ainsi ; car ceux qui ont semé dans la chair récoltent de la chair la corruption, et ceux qui ont semé dans l'esprit recueillent la vie éternelle de l'esprit[158].

 

Il est encore une vérité certaine et d'une certitude de foi, c'est que le jugement achevé, Jésus‑Christ remontera aussitôt dans le Ciel, ayant pour escorte tous ses élus. Il désignera à chacun d'eux la place qu’il lui a préparée au jour de son Ascension : Vado parare vobis locum.

Les élus auront pour demeure le Ciel empyrée. celui qui est au‑dessus de tous les astres et de toute la nature corporelle et visible. Suivant ce qui est écrit : « Nous serons enlevés avec eux « dans les nuées, à la rencontre du Christ dans les airs, et ainsi « nous serons toujours avec le Seigneur[159]. »

 

S'ensuivra‑t‑il que le reste de la création. les astres et notre monde sublunaire resteront vides et dépeuplés d'habitants ? – Mais s'il en devait être ainsi, pourquoi la sagesse divine les recons­truirait‑elle sur un nouveau plan et en les ornant de toutes les merveilles de sa splendeur et de ses beautés ? .‑ Saint Thomas nous enseigne que le Ciel est destiné à servir de séjour et d'habi­tation principale aux saints glorifiés, mais ils n'y seront pas pour autant immobiles et circonscrits dans un espace déterminé. – Les élus auront chacun leur trône, ils occuperont suivant leur mérite des demeures et des places plus élevées ; – mais, observe saint Thomas, le mot de place, locum, doit s'entendre plutôt de l'excellence du rang, de l'ordre de primauté, que de l'éminence du lieu qui sera désigné. Le Christ quitterait momentanément le Ciel, le lieu où il irait s'établir serait toujours le plus digne et le plus haut, et les autres lieux d'autant plus honorables, qu'ils seront plus voisins de celui qu'occupera le Christ ; les anges qui jouissent de la gloire ne descendent‑ils pas du Ciel et n'y montent-­ils pas à leur gré ? – Il faut conclure que le temple de l'immen­sité s'épanouira dans toute son étendue et dans tout son éclat aux regards ravis des élus, et que sans quitter un seul instant le Christ, il sera en leur pouvoir de se transporter en un clin d’œil jusqu'aux confins du firmament. – Il leur sera facultatif d'explo­rer les astres, de reparaître sur cette terre. de parcourir de nou­veau les lieux où ils ont vécu, prié, et qui ont été le théâtre de leurs travaux et de leurs immolations. Ce sentiment concorde avec les textes des Livres saints lorsqu'ils nous disent que les demeures du Père céleste sont innombrables[160], que les saints brilleront comme des étoiles dans de perpétuelles éternités, et que partout où sera le corps c'est‑à‑dire la sainte humanité de Jésus-Christ, partout aussi les aigles se rassembleront[161].

 

Ici la science est en accord avec la foi, elle nous aide à conce­voir l'ordre, l'étendue, la magnificence de ce temple qui servira de domaine à l'homme renouvelé.

 

De nos jours, le génie fécond et entreprenant de l'homme, après avoir exploré la terre à sa surface et dans ses replis les plus intimes, s'est élancé jusqu'aux astres et a mis hardiment sa langue dans les cieux : In cœlo posuit os suum[162]. Armée des plus puis­sants instruments que l'art humain ait jamais su construire, l'astro­nomie contemporaine a déchiré sur une grande étendue le voile de l'immensité qui semblait impénétrable à l'intelligence de l'homme, et avec la patience de l'étude et de l'analyse, elle a fixé les rivages du ciel étoilé, elle en a scruté toutes les profondeurs et tous les secrets.

 

Or, il est constaté, à l'heure présente, que cette terre que nous habitons n'est qu'un atome minuscule auprès des milliards de mondes qui peuplent les espaces du firmament. Je ne parle pas seulement de notre système planétaire. Tout le monde sait que le soleil qui en est le centre et qui nous vivifie de sa chaleur, en même temps qu'il nous éclaire de ses rayons, est séparé de nous par une distance de plus de quarante millions de lieues, et sa lumière, qui parcourt trois cent mille kilomètres par seconde, met plus de vingt minutes pour arriver à nos paupières[163].

 

Autour du soleil gravitent non seulement notre terre, mais un grand nombre d'autres astres plus vastes, plus volumineux, qui décrivent autour de ce même centre des orbites plus étendues que celle que par sa translation annuelle la terre décrit dans son parcours. Tous ces astres, dont la science actuelle a tracé la carte, et dont elle est parvenue à construire avec précision toute la géographie, ne sont eux‑mêmes qu'un grain de poussière, un point insignifiant, comparativement à cette multitude d'autres mondes épars dans l'immensité[164]. – Ces étoiles innombrables qui parais­sent immobiles et, à cause de leur distance incalculable de notre terre, nous semblent comme des grains de lumière semés au-dessus de nos têtes, sont elles‑mêmes autant de soleils. – Ces soleils, à leur tour, éclairent et meuvent des planètes et des satel­lites, et ils emportent dans leur course des mondes probablement plus brillants et certainement plus étendus que ne l'est notre monde solaire[165].

 

Si nous voulons supputer le nombre de ces mondes qui ornent l'immensité et dont l'ensemble forme ce que l'on appelle le monde des constellations, il faut nous ressouvenir qu'à l’œil nu on en découvre à peu près six mille huit cents. Mais, à mesure que l'on construit des instruments d'optique plus parfaits, le nom­bre s'en accroît dans des proportions prodigieuses. Herschel a cal­culé qu'au moyen d'un télescope on pouvait en distinguer plus de vingt millions. Durant les nuits sereines. un observateur qui jette les yeux sur le firmament aperçoit une longue nébuleuse blanche qui entoure le ciel tout entier. On a reconnu, en décomposant la lumière, qu'elle est formée d'une multitude incalculable * d'étoiles, qui. à la distance où elles sont situées de la terre, sem­blent se confondre et former entre elles une seule route lumineuse et continue. En analysant leurs lumières, on a pu connaître la structure de ces globes, la matière qui compose leur masse atmo­sphérique. On a constaté que ces étoiles fixes étaient incandescen­tes, composées des mêmes éléments et ayant des températures aussi élevées que celles du soleil qui nous éclaire[166]. Quant aux planètes, on sait maintenant qu'elles ont, comme la terre, de l'eau, de l'air, des vapeurs..., et on est parvenu à préciser la condition de leurs climats. Il n'est pas douteux qu'elles ne soient, comme notre sphère, sillonnées par des continents et des mers, qu'elles n'aient des plaines, des montagnes se couronnant de neiges en hiver et s'en découronnant au printemps[167].

 

Que d'autres mystères dans l'immensité que la faiblesse de nos esprits ne parviendra jamais à* sonder ! Et c'est ainsi que la science, en se perfectionnant, nous révèle de plus en plus la grandeur * divine, et nous invite à nous écrier avec les transports du Prophète : « Que vos œuvres sont * admirables, ô Seigneur... Les cieux proclament vraiment votre gloire, le jour l'annonce au jour, la* nuit la publie à la nuit[168] ... » – Voilà le domaine de l'homme, le temple magnifique destiné à lui servir un jour de palais et d'habitation ; une fois ressuscité, glorieux et incorrupti­ble, il embrassera d'un regard les richesses remplissant ces espa­ces, il franchira d'un seul trait ces vastes distances, avec plus de célérité que la lumière elle‑même ne les parcourt.

 

La science hostile à nos croyances, a voulu se servir de ces considérations pour ravaler l'homme, combattre ses espérances et ses glorieuses destinées.

 

Comment admettre, a‑t‑elle dit, que ces vastes sphères que la lumière arrose à profusion et où les éléments possèdent toute leur énergie et toute leur vitalité, soient des solitudes mornes et dépeu­plées d'habitants ? – Pendant que notre planète qui, auprès des autres globes, n'est qu'une parcelle imperceptible, servirait de séjour à des êtres vivants capables de connaître et d'aimer, ces milliards de mondes suspendus au‑dessus de nos têtes, ne compte­raient d'autres sujets que des corps inertes, accomplissant méca­niquement la loi de leur nature, ou des animaux esclaves de leur instinct et incapables de connaître la main qui les nourrit ? – Dans une goutte d'eau suspendue à la pointe d'une aiguille, on distingue, à l'aide d'un microscope des millions d'animalcules ; chaque grain de poussière que nous foulons aux pieds renferme peut‑être autant d'êtres vivants et organisés qu'il y en * a sur toute la surface de la terre. Et le Créateur, si prodigue de la vie animale, aurait semé la vie intellectuelle avec épargne ? Ces in­nombrables mondes, chargés de raconter sa gloire, ne seraient que des lyres suspendues dans le vide, sans esprit pour les enten­dre, sans cœur pour leur faire écho et tressaillir à l'harmonie de leurs chants ?

 

Si donc la raison et toutes les analogies des choses existantes nous invitent à conclure que la vie et la pensée animent toutes les sphères, qu'est‑ce alors que l'homme au milieu de ces êtres innombrables, de ces races douées comme lui d'une âme et d'un corps, et dont le dénombrement échappe à tous nos calculs et à toutes nos suppositions ? Et comment admettre qu'il est le centre de toutes choses, que c'est pour lui que tout a été fait et que la destinée finale de cette multitude d'êtres, d'une nature sans doute supérieure à la sienne, soit subordonnée aux épreuves et aux vicis­situdes du pèlerinage éphémère qu'il accomplit ici‑bas ?

 

Je réponds à cette difficulté que, sur cette question, l’Église n'a rien défini. Les Livres saints n'ont pas été écrits pour donner un vain aliment à notre curiosité. Dans le récit qu'ils nous ont fait de la création, ils ne nous parlent que de deux sortes de natures intellectuelles : les anges et les hommes. Ils ne se sont point souciés de nous apprendre quelle pouvait être la constitution minéralogique, l'état des plantes et des animaux dans les sphères autres que celles que nous habitons. En cette matière, l’Église n'a condamné aucun système, et * le champ reste ouvert à toutes les conjectures et à toutes les opinions.

 

Les anciens docteurs pensaient assez généralement que les intelligences supérieures étaient préposées à la direction des astres du ciel. – Il est rationnel de penser que les êtres capables de bénir et de louer Dieu remplissent tous les espaces, comme ils remplissent tous les temps ; ce n'est donc pas s'éloigner de la tradition catholique que de rattacher l'existence matérielle des astres à l'existence d'êtres intelligents et libres comme nous.

 

L’Église nous donne même à entendre qu'ils ont été le théâtre de la première scène du drame providentiel de ce grand combat entre les esprits supérieurs que saint Jean nous décrit en son Apocalypse, et dont nos luttes terrestres sont la continuation[169]. C'est dans la partie la plus lumineuse du ciel, au‑dessus des astres les plus brillants, dit Isaïe, que Lucifer essaya de se dresser sur un trône et qu'il en fut précipité ; c'est au sommet de ce ciel des cieux, dit le Psalmiste, que Jésus‑Christ s'est élevé[170].

 

Mais si ces sentiments ne sont que des opinions théologiques, ce que l'on doit regarder comme certain et comme article de la foi, c'est que tous les astres et tous les soleils ont été régénérés par le sang divin et qu'ils ont participé à la grâce de * la Rédemp­tion ; l’Église l’affirme dans une de ses hymnes solennelles : Terra, pontus, astra hoc lavantur flumine.

 

Le sceptre du ciel et de la terre a été mis dès le commence­ment entre les mains du Fils de Dieu. Cette multitude de mondes, dont le nombre, aussi bien que les dimensions, dépassent toute mesure, ne sont que la minime partie de la dot attribuée à son humanité, en vertu de son indissoluble union avec la divinité ; « car Dieu, son Père, a mis toutes choses sous ses pieds, il l'a « placé à sa droite, dans les cieux, au‑dessus de toute principauté, « de toute puissance, de toute vertu, de toute domination, de « tout ce qui a un nom, soit dans le siècle présent, soit dans le « siècle à venir. Il est le lien de toutes les choses visibles et invi­sibles, et tout ce qui a été créé n'existe que par lui et en « lui[171] ... »

 

Si vous me demandez maintenant pourquoi, parmi les autres sphères incomparablement plus vastes et plus brillantes, le Créa­teur a discerné la plus petite des étoiles habitées pour en faire le lieu de son anéantissement, le théâtre de ses travaux et de tous les mystères de son Incarnation et de notre Rédemption, je répon­drai que le Verbe incréé, voulant manifester les profondeurs et l'excès de son amour en s'abaissant outre mesure, s'est élancé du sein de son Père et des collines de son Éternité, comme parle l’Écriture, et il a franchi sans s'y arrêter * tous les ordres des hiérarchies intellectuelles. Traversant le ciel empyrée, où habitent les natures angéliques, il ne s'est pas uni à elles, et ce n'est pas dans leur demeure qu'il a fixé son séjour : Nusquam enim angelos apprehendit[172]. Descendant ensuite dans les régions les plus hautes du firmament, celles qu'éclairent les grands soleils, il les a jugées également trop somptueuses et trop brillantes. – Comme il est écrit dans le Cantique des cantiques, il s'est élancé dans ses descentes de collines en collines, jusqu'à ce qu'il soit parvenu à ce qu'il y a de moindre : Ecce venit saliens in montibus[173]. – Pour y fixer ses pas mortels, pour s'y cacher, pour y souffrir, il a choisi entre tous les astres de la création un des plus petits et des plus obscurs. Vérifiant à l'égard des mondes, comme à l'égard des individus, cette parole du Prophète (Psaume cxii, v. 16) : « Il a suscité l'indigent de ce qui est bas et il a élevé le pauvre de sa poussière et de son fumier. »

 

Sans doute, par la préférence qu'a donnée le Christ à notre planète si inférieure et si bornée, et par la perpétuelle transsubs­tantiation de sa substance matérielle au corps de Dieu, qui se consomme par l'Eucharistie, notre terre n'a pas acquis cette prio­rité dans l'ordre physique que lui attribuaient à tort les anciens , mais elle possède la priorité dans l'ordre moral et dans celui de l'épreuve *. – Elle est le centre du monde surnaturel. – C'est d'elle, dit l'Apôtre, que se répand sur tous les autres mondes la vertu qui les conserve et les déifie ; elle rallie dans son unité toutes les perfections que comprend l'univers elle restaure dans son ensemble la diversité des existences créées par elle, les cieux se sont inclinés, Dieu s'est rapproché de ce bas monde, et sui­vant la belle expression de saint Ambroise, il s'est revêtu de l'uni­vers comme d'un manteau, et il a resplendi dans l'universalité des créatures.

 

Voilà tout ce qu'il nous est possible de dire sur l'état futur des mondes et sur le lieu de l'immortalité.

 

Évidemment, nous n'entendons pas décrire aujourd'hui la féli­cité suprême et essentielle des élus, ce que nous appelons la vision béatifique, c'est‑à‑dire cette possession de Dieu, tellement intime et inhérente à notre être, que nous lui serons unis comme le fer s'unit au feu, et qu'en le voyant face à face, au foyer des clartés de son éternelle essence, nous serons transformés à la ressem­blance de ses divines splendeurs ; cette vision appelée la vie éter­nelle, parce qu'elle confère à l'homme une participation directe et immédiate à la béatitude de Dieu, n'est dépendante d'aucun espace ni d'aucun lieu. – Dieu est infini et présent partout. – L'âme juste est le sanctuaire où il habite préférablement. Les an­ges qui nous assistent et nous protègent sur cette terre voient sans cesse la face du Père Céleste, et les âmes saintes séparées de leur corps portent * leur paradis en quelque endroit qu'elles soient placées. Fussent‑elles au milieu des plus épaisses ténèbres de l'abîme, Dieu qui les possède et les rassasie ne laisserait pas de les inonder de ses clartés, et les jouissances dont il les abreuve n'en ressentiraient aucune diminution. Si l'homme était un pur esprit, il n'aurait pas besoin, au‑delà de la vie présente d'un lieu matériel déterminé. Alors la terre et la création visible n'auraient plus aucune raison d'être, et elles seraient irrévocablement détruites. Mais l'humanité est destinée à renaître, d'où il suit que la matière qui lui a servi de vêtement est, elle aussi, appelée à se restaurer à l'instar de son hôte rajeuni et glorifié.

 

Ainsi, le corps total de l'humanité, l'ensemble de la création visible passeront par l'épreuve du feu, et ils en sortiront éclatants et purifiés. De même que le métal n'est pas jeté dans la fournaise pour être consumé et détruit, mais pour en sortir raffiné et à l'état d'or pur, ainsi l'embrasement que subira le monde ne l'anéantira pas, mais il ne fera que le purifier, le transfigurer en une représentation plus nette et plus pure de l'idée de Dieu réalisée en lui.

 

« Et je vis la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, qui, venant de Dieu, descendait du ciel comme une épouse parée pour son époux, et j'entendis une grande voix qui venait du trône et qui disait : Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes, et il demeurera avec eux, et ils seront son peuple, et Dieu demeurera avec eux, et il sera leur Dieu[174]. » *

 

Ah ! n'allez pas croire, parce que le monde aura cessé de tour­ner sur lui‑même, et de courir toujours dans le même cercle, comme l'esclave attaché à la meule, que, dans cette nouvelle terre, l'air y sera sans fraîcheur, les prairies sans verdure, les arbres dépouillés de leurs fleurs et que les fontaines n'auront plus d'eau jaillissante. – Quoi ! vous vous imagineriez que cette nature qui maintenant court, s'agite, fermente pleine d'élan et de vie, sous la lumière indirecte et partielle de notre soleil ténébreux, va demeurer inerte, stérile, glacée sous le regard direct de Dieu

Le monde nouveau, c'est une chose vivante La Jérusalem céleste, c'est l’Église éternelle, c'est la fille de Dieu, l'épouse sans tache de l'Agneau. – L'Agneau, Verbe incarné, occupe le milieu de son cœur. – C'est lui qui en est la vie, le foyer, l'eau jaillis­sante, le flambeau inextinguible et toujours brûlant. – Quant aux êtres fortunés qui l'habitent, ils s'élanceront toujours de clarté en clarté, de progrès en progrès, de ravissement en ravissement...

 

« Dieu ne peut croître, mais la créature croîtra toujours. Seulement elle s'attachera immuablement à son centre par un amour immense, et c'est là ce qui s'appellera son repos et son immobilité[175]. »

 

De ces enseignements, quelles conséquences pratiques et mora­les déduire pour la direction de notre vie et la règle de nos actions ?

 

Le première est celle‑ci : que le comble de la * folie humaine est de s'attacher aux biens périssables et corruptibles d'ici‑bas.

 

Que diriez‑vous d'un grand roi, maître d'un vaste empire, qui, dédaignant ses trésors somptueux, l'éclat de sa couronne, fixerait ses regards et toutes ses pensées sur une poignée de sable ou un morceau de fange, qui tiendrait collés à cette ville matière son cœur et toutes ses affections ? – On raconte d'un empereur ro­main qu'au lieu de commander ses armées et de rendre la justice, il passait son temps à enfiler des mouches. – Ainsi en est‑il de la plupart des hommes, appelés à la possession d'un royaume qui embrasse toute l'étendue des firmaments : ils se passionnent, ils entreprennent des luttes insensées et à outrance pour des intérêts moindres que la toile fragile filée par l'araignée, que l'herbe qui se fane ou que la vie abjecte et sans valeur du ver qui rampe à nos pieds.

 

La seconde de ces conséquences, c'est que la souffrance en cette vie n'est qu'un mal relatif.

 

Il y a sur cette terre des angoisses sombres, de cruelles et saignantes meurtrissures, des séparations poignantes et inénarra­bles. – L'histoire nous offre en spectacle des mères qui virent sous leurs yeux leurs enfants flétris, dégradés, livrés à des miséra­bles pires que les démons, qui torturaient leurs corps et s'étu­diaient par mille raffinements à tuer leurs âmes... Elle nous les a dépeintes en proie à des tortures morales plus terribles que les supplices et la mort. – Un grand poète l'a dit : « L'habitant de la cabane et celui des palais, tout* souffre et tout gémit ici‑bas ; les reines ont été vues pleurant comme de simples femmes, et l'on s'est étonné de la quantité de larmes que contiennent les yeux des rois[176]. »

 

Mais tous ces déchirements et toutes ces souffrances ne sont qu'un laboratoire et un creuset où la divine bonté jette notre nature, afin que, semblable au noir et vil charbon, elle en ressorte sous la forme d'un diamant précieux et étincelant.

Jésus‑Christ a dit : « Une femme, lorsqu'elle enfante, est dans la tristesse, parce que son heure est venue ; mais après qu'elle a enfanté un fils, elle ne se souvient plus de sa douleur, à cause de sa joie, parce qu'un homme est né au monde. – Vous donc aussi, vous avez maintenant de la tristesse : mais je vous verrai de nouveau, et votre cœur se réjouira, et nul ne vous ravira votre joie[177]. »

 

Il en est de même de tout l'ensemble de la création. Elle est dans la douleur, elle sème la moisson à venir dans les tribulations et dans les larmes, mais tôt ou tard se lèvera sur elle le soleil de cet autre monde dont la foi nous fait entrevoir l'aurore. Et tout ce qui gît maintenant enseveli et accablé sous le poids du péché et de la mort, tout ce qui soupire douloureusement sous la malé­diction et la corruption se dilatera dans la lumière et dans la joie, se relèvera dans la gloire d'une félicité sans mesure et sans fin *.

 

La troisième conséquence de notre doctrine, c'est qu'il ne faut pas se laisser troubler par le bruit de nos agitations sociales et par les ébranlements de nos révolutions. Tout cela n'est qu'un prélude. C'est le chaos précédant l'harmonie ; c'est la mobilité qui cherche le repos, le crépuscule qui marche vers le jour. La cité de Dieu se construit invisiblement. mais sûrement, au milieu de ces grandes secousses et de ces convulsions déchirantes. Les désastres publics et les grands fléaux ne sont autres que le glaive du Seigneur et le van de sa justice discernant la paille du bon grain. Nos guerres, nos luttes morales, nos discordes civiles hâtent le jour de la délivrance, celui où la cité de Dieu sera parfaite et consommée. Et quand la tourmente des siècles aura passé, il se fera un grand calme et un grand apaisement. – Ce sera alors le progrès et la croissance, l'éternelle demeure des créatures libres et intelligentes, l'unité qui ne fera de tous qu'une seule âme dans la vie et dans l'éternelle lumière de Dieu.

 

Saint Augustin, après son baptême, ayant examiné en quel lieu il pourrait servir Dieu plus utilement, résolut de retourner en Afrique avec sa mère, son frère et un jeune homme nommé Evo­dius.

 

Quand ils furent arrivés à Ostie. ils s'y reposaient du long chemin qu'ils avaient fait depuis Milan et se disposaient à s'em­barquer.

 

Un soir, saint Augustin et sa mère, appuyés sur une fenêtre qui regardait le jardin de la maison *, s'entretenaient avec une suavité extrême, oubliant tout le passé et portant leurs regards vers le céleste avenir.

 

Ce soir‑là, la nuit était calme, le ciel pur, l'air silencieux, et aux clartés de la lune et à la douce scintillation des étoiles, on voyait la mer étendre au loin à l'horizon l'azur argenté de ses flots.

Augustin et Monique cherchaient quelle serait la vie éternelle. Ils franchissent d'un seul bond de l'esprit les astres, le ciel et tous les espaces qu'habitent les corps. Ils passent ensuite avec le même élan au‑dessus des anges et des créatures spirituelles, ils se sen­tent transportés jusqu'au trône de la Sagesse éternelle, et ils ont comme une vision de Celui par lequel tous les êtres sont, et qui Lui‑même est toujours, sans aucune différence de temps.

 

Combien de temps dura cette extase ? Elle leur sembla fugi­tive comme l'éclair, et ils se sentirent hors d'état d'en évaluer la durée.

 

Revenus à eux‑mêmes et obligés d'entendre de nouveau le bruit des voix humaines, Monique s'écria : « Pour ce qui me regarde, je n'ai plus aucun plaisir en cette vie, je ne sais ce que je fais encore ni pourquoi j'y demeure. » – Cette scène est demeurée célèbre et populaire. De grands maîtres l'ont immortalisée par les chefs-d’œuvre de leur art. Les peintures et les représentations qu'ils en ont tracées ont été mille fois reproduites et ont laissé vivante et impérissable cette sublime page de la vie de Monique et d'Augustin *.

 

Le lendemain de ce jour, Monique fut saisie par la maladie qui amena sa mort, et neuf jours après l'extase qui l'avait ravie et élevée au‑dessus de ses sens, elle alla contempler face à face cette beauté souveraine dont, dès ici‑bas, elle avait entrevu le rayonnement et l'image[178].

 

Dans ce séjour de la vie bienheureuse qu'entrevit sainte Moni­que. le Christ sera vraiment roi, non pas seulement en tant que Dieu, niais en tant qu'il est visible, et s'est revêtu de notre nature humaine ; il régnera éternellement sur la maison de Jacob[179].

 

La prise de possession de son royaume ne sera définitive, et la gloire dont il est investi à la droite de son père, ne sera parfaite et consommée, que lorsqu'il aura achevé de mettre ses ennemis sous l'escabeau de ses pieds[180].

 

Alors toutes choses lui seront soumises et lui‑même sera sou­mis à Celui qui lui a assujetti toute créature. Jusque‑là, le Christ combat avec son Église, occupé à conquérir son royaume, soit en en éliminant les impies, soit en rappelant à lui les justes, par les ineffables attraits de sa miséricorde. – Son royaume dans le Ciel sera reconstruit sur un ordre tout nouveau et sur un mode très différent de celui sur lequel il est établi ici‑bas[181]. – En cette * vie nouvelle, Jésus‑Christ ne sera plus représenté par une Église enseignante, les élus n'auront pas besoin d'être éclairés et assistés par les bons anges, ni de recourir pour leur sanctification aux sacrements. – Leur état sera une pure et perpétuelle contempla­tion de la divinité, où le Christ, tête de l'humanité, emportera avec lui, dans le sein de son Père, l'universalité de ses membres, afin de les soumettre à Celui à qui il est lui‑même soumis. Et tunc Filius erit subjectus Patri, ut sit Deus omnia in omnibus.

 

Il n'y aura plus que la domination d'un seul Dieu s'étendant à tous, il n'y aura plus qu'une seule gloire, la gloire de Dieu, devenue le partage de tous. De même que la vie présente est sou­mise à des assujettissements variés, qu'elle demande pour se sou­tenir des tempéraments et des conditions d'air, de vêtement et de nourriture, ainsi, dit saint Grégoire de Nysse, dans le royaume du Christ, la vision divine suppléera à ces nécessités diverses. Les élus puiseront en elle tout ce qu'il leur sera possible d'aimer et de désirer; elle sera leur vêtement, leur aliment, leur breuvage, et s'accommodera * à toutes les exigences de leur vie renouvelée[182].

 

Heureux celui qui peut oublier un instant les sollicitudes pré­sentes, pour tourner ses espérances vers ce séjour fortuné, et s'élever par la pensée à ces hautes sphères de la contemplation et de l'amour.

 

Mais, ô mon Dieu, que ces idées sont loin de la pensée de la plupart des hommes, et quel est celui qui daignera donner une faible attention tu peu que nous nous sommes efforcés de bal­butier ? – Le grand nombre, aveuglé par ses passions, dévoré par la fièvre de la cupidité et de l'orgueil, est à mille lieues de s'occuper de son âme et de son avenir. Enfants des hommes, jusqu'à quand aurez‑vous le cœur appesanti, et demanderez‑vous votre nourriture au mensonge et au néant ?... Quand cesserez­-vous de vous retracer la mort comme un épouvantail, et de la regarder comme l'abîme des ténèbres et de la destruction ? – Essayons aujourd'hui de comprendre qu'elle n'est pas l'obstacle, mais le moyen ; elle est le passage et la pâque qui mène du royaume des ombres à celui de la réalité, de la vie mobile à la vie immuable et indéfectible *. – Elle est la sœur amie dont la main écartera un jouir les nuages et les vains fantômes, pour nous intro­duire dans le Saint des saints de la certitude et de l'incomparable beauté.

 

Ah ! dans ce discours il nous a peut‑être été permis de pres­sentir et d'entrevoir ce qui se passera dans le pays de la gloire. – Quant à nous en faire une idée exacte, nous ne le pouvons pas plus que celui qui, habitant depuis le sein de sa mère une caverne souterraine, ne pourrait se représenter la lumière d'un beau jour.

 

En vous retraçant le royaume du Christ, nous n'avons pu vous parler qu'en énigmes et en figures ; mais ces énigmes et ces figures sont le portrait de choses grandes et véritables, l'irréfutable et éloquent commentaire de cette parole de l'Apôtre : « L’œil de « l'homme n'a pas vu. son oreille n'a point entendu, son cœur n'a pas pressenti ce que Dieu prépare à ceux qui l'ont aimé « et servi sur cette terre[183]. »

 

Ici la parole expire. Au‑delà de ce que nous avons dit, la raison est impuissante à rien concevoir. L'homme ne peut que croire, espérer, aimer et se taire. « Et celui qui était assis sur le trône me dit : Écris car ces paroles sont sûres et véritables. » Et dixit mihi : hœ verba fidelissima sunt et vera[184].

 

Nous vous avons obéi, Seigneur mon Dieu, nous * les avons dites ces choses, nous les avons écrites, nous les avons prêchées. Puissent ceux qui les ont entendues, et nous avec eux, en obtenir un jour, par une vie sainte et exempte de péché, la parfaite réa­lisation !

 

 

 

 

 

 

 

CINQUIEME CONFÉRENCE : DU PURGATOIRE

 

Dans le Purgatoire, il y a des souffrances extrêmes et des consolations inénar­rables.

I. Existence du Purgatoire. – L'existence du Purgatoire est attestée dans le livre des Macchabées. – Elle l'est par saint Paul. Épître aux Corinthiens. – Témoignages de saint Grégoire, de saint Thomas, de saint Cyrille. Le dogme du Purgatoire est explicitement formulé par la liturgie sacrée.

 

II. Joies et consolations du Purgatoire. – Les âmes du Purga­toire possèdent le plus précieux de tous les biens : elles ont l'Espérance. – Elles ont la résignation et sont soumises d'une manière absolue à la volonté de Dieu. – Elles aiment leurs tourments, sachant qu'ils hâtent leur déli­vrance et le moment de leur union consommée avec Dieu. – Elles sont semblables au malade subissant une opération douloureuse destinée à le faire renaître à la vie. – Elles sont enflammées d'amour pour Dieu. – Elles se réjouissent de souffrir pour Dieu d'un amour désintéressé. – Elles participent aux suffrages de l’Église. – Elles sont sous l'autel du sacrifice et participent aux fruits de l'oblation eucharistique.

 

III. Lieu du Purgatoire. – Le Pur­gatoire est au centre de la terre. – Un grand nombre d'âmes font leur Purgatoire sur la terre et dans les lieux qu'elles ont habités. – Les morts peuvent apparaître. – Vision d'un pèlerin de Rhodes. – Origine de la fête des morts. – La sœur de saint Malachie est condamnée à faire son Purga­toire au cimetière et à la porte de l'église. – Les âmes du Purgatoire ne sont pas tourmentées par les démons.

 

IV. Souffrance du Purgatoire. – La privation et l'éloignement de Dieu est la peine la plus terrible du Purga­toire. – Cette peine est plus douloureuse que ne l'est la mort d'un fils pour une mère. – Les âmes du Purgatoire sont‑elles soumises à l'action d'un leu matériel ? – L’Église n'a rien défini sur ce point. – Elle n'a pas con­damné l'opinion de l’Église grecque, qui nie l'existence matérielle de ce feu. – Le feu du Purgatoire est une vérité certaine, d'une certitude théologique. Le feu matériel peut agir sur les âmes séparées et sur de purs esprits. Le feu du Purgatoire consume sans relâche et il est sans adoucis­sement. Une heure au milieu des flammes du Purgatoire est plus terrible que mille ans de tortures sur cette terre. – Nous ne savons rien sur la durée du Purgatoire. – Stérilité de nos regrets sur la perte de nos amis, si nous n'y joignons nos suffrages et nos prières. – Exemples de sainte Monique et de saint Ambroise. – Égoïsme de la plupart des chrétiens et oubli presque général des morts. – Les morts sont dans une situation plus douloureuse que celle du paralytique de Bethsaïda. – Plaintes et gémissements des morts. Appel qu'ils font à leurs parents et à leurs amis vivants sur la terre. Histoire de la fille du croisé. – Dévotion pour les morts. – Moyen facile d'obtenir les miséricordes de la dernière heure.

 

 

 

 

 

Miseremini mei, miseremini mei, saltem vos amici mei, quia manus Domini teti­git me.

 

Ayez pitié de moi, ayez pitié de moi, vous du moins mes amis, car la main de Dieu m'a touché.

(Job, xix, 21.)

 

Que la Religion est belle, qu'elle est admirable et consolante dans ses enseignements et dans la ravissante obscurité de ses mystères ! En nous laissant mourir à la terre par le dépouille­ment de nos corps, elle ne nous fait point mourir à nos cœurs par la rupture des amitiés qui en sont la joie et le soutien.

 

Le Sauveur miséricordieux qui, par un sentiment d'exquise déli­catesse, daignait s'appeler le Dieu d'Abraham, qui promettait à ses apôtres, en récompense de leur fidélité, de les faire reposer un jour dans le sein d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, ne sem­ble‑t‑il pas nous marquer par ce religieux souvenir accordé aux ancêtres, que la * mort n'a pas le privilège de briser les nœuds légitimes de la vie, et que les affections saintes ne s'éteignent point dans les glaces du trépas.

 

Notre tâche en ce jour est difficile ; il faut que nous vous fas­sions aimer et craindre le Purgatoire. – Le Purgatoire mérite d'être craint. Il est en toute vérité l'atelier de la Justice infinie. La rigueur et les sévérités divines s'y exercent avec une intensité qui ici‑bas nous est inconnue. De graves Docteurs nous assurent que toutes les cruautés exercées par les bourreaux sur les mar­tyrs, que toutes les souffrances et les afflictions accumulées sur les hommes depuis l'origine des temps, ne sont pas comparables à la peine la plus légère de ce séjour d'expiation. – Mais, d'autre part, le Purgatoire est le chef-d’œuvre du Cœur de Dieu, l'inven­tion la plus merveilleuse de son amour, à un tel point que nous ne saurions vous dire si les consolations qu'on y goûte ne sont pas plus excessives que les tourments eux‑mêmes.

 

L'état des saintes âmes, dont nous voulons vous faire enten­dre les plaintes, est incompréhensible et ineffable. Leur béatitude n'est pas celle du Ciel où les joies sont sans mélange ; leurs tour­ments ne sont pas ceux de l'Enfer où la souffrance est sans adou­cissement. Leurs peines n'ont aucune analogie avec celles de la vie présente où les jours heureux alternent avec les jours de déso­lation et de tristesse.

 

Ces âmes sont heureuses et malheureuses simultanément. Les tribulations les plus extrêmes, les plus grandes angoisses que l'âme puisse ressentir, sont indissolublement unies en elles aux joies les plus réelles, les plus enivrantes qui puissent se conce­voir, si l'on excepte celles du Ciel.

 

Ah ! n'accusez pas le Seigneur de cruauté envers ces âmes qu'un jour il plongera dans l'océan de ses lumières, et qu'il abreu­vera de délices en les recevant dans son sein, de torrente volup­tatis potabis eos[185]. Admirez plutôt comment l'amour et la justice s'unissent par un mutuel tempérament dans ce grand travail de redressement et d'épuration.

 

A la lueur de ces terribles flammes, nous apprécierons le degré profond de malice renfermé dans ces fautes que nous considérons comme légères et sans conséquence. – D'autre part, les douceurs que la clémence infinie daigne répandre sur ces sombres brasiers, nous aideront à calmer les appréhensions dont nous serons saisis à notre dernière heure ; au moment de notre mort, elles mettront la paix dans nos âmes et nous inspireront le courage, la confiance et une vraie résignation.

Donc en deux mots, le Purgatoire est aimable et consolant, il est un séjour béni et digne de toute notre sollicitude et de toute notre prédilection en tant que les supplices qu'on y endure s'y exercent sur des âmes saintes et chéries de Dieu. – Le Purgatoire est un théâtre d'affliction et d'angoisses en tant que la justice de Dieu s'y dédommage de la part de sacrifice et d'amour que nous lui avons refusée ici‑bas *.

 

Anges sacrés, gardiens de ces gouffres embrasés, aidez‑moi à évoquer du sein de ces flammes qui les tourmentent, ces âmes si saintes et si résignées. Faites‑nous reconnaître parmi elles nos pères, nos mères, nos sœurs, nos frères. Laissez pénétrer jusqu'à nos oreilles leurs cris si tendres et si déchirants, qu'ils seraient capables de fendre les montagnes et d'adoucir la cruauté elle-même.

 

Ah ! si nos cœurs ne sont pas pétrifiés, si une goutte de sang chrétien bouillonne encore dans nos veines, nous comprendrons qu'il n'y a pas de détresse plus grande à secourir, qu'il n'y a pas d'exercices plus méritoires et plus pressants à pratiquer ! ! !

 

I

 

L'existence du Purgatoire est formellement attestée par la sainte Écriture et par la tradition constante de l’Église juive et chrétienne. – Il est dit aux livres des Macchabées que c'est une pensée sainte et salutaire de prier pour les morts, afin de les dé­livrer des fautes et des imperfections dont elles se souillèrent du­rant la vie : ut a peccatis solvantur[186]. – Saint Paul, parlant des prédicateurs légers et présomptueux qui, dans l'exercice de * leur ministère, se laissent séduire par l'amour des louanges, s'aban­donnent à des pensées de vanité et à des sentiments de complai­sance, dit qu'ils seront sauvés, mais après avoir été préalablement éprouvés par les flammes : sic quasi per ignem[187]. – Saint Grégoire enseigne que les âmes coupables de prévarications qu'elles n'auraient pas suffisamment expiées pendant leur vie, seront baptisées dans le feu : ab igne baptizabuntur. – C'est leur second baptême. – Le premier est nécessaire pour nous introduire dans l’Église de la terre, le second pour nous introduire dans l’Église du Ciel. – Au dire de saint Cyrille, de saint Thomas, le feu du Purgatoire est de même nature que celui de l'Enfer. Il a la même ardeur, et n'en diffère que parce qu'il est temporaire. – Enfin, la liturgie sacrée nous apprend que le Purgatoire est un abîme affreux, un séjour où les âmes sont dans l'angoisse et dans une cruelle attente, un brasier où elles brûlent sans interruption, soumises à l'action d'un feu subtil, allumé au souffle de la jus­tice divine et dont l'énergie est la mesure de ses très justes et très redoutables vengeances : Dies irœ, dies illa... Lacrymosa dies illa, qua resurget ex favilla judicandus homo reus[188] *.

 

L’Église, au Canon de la messe, offre à Dieu ses suffrages, afin d'obtenir pour ces âmes locum lucis, un lieu de lumière : d'où il suit qu'elles sont dans la nuit et enveloppées de ténèbres épaisses et impénétrables. – Elle demande pour elles locum refrigerii, un lieu de rafraîchissement : d'où il suit qu'elles sont dans d'intolérables ardeurs. – Elle demande encore pour elles locum pacis, un lieu de paix : d'où il suit qu'elles sont livrées à des inquiétudes et à d'inexprimables anxiétés *.

 

Ce simple exposé fait frissonner d'horreur tout notre être. Hâ­tons‑nous de dire que les consolations que goûtent ces âmes capti­ves sont aussi inexprimables.

 

A la vérité leurs yeux ne sont pas encore récréés par l'aspect de la douce lumière, les anges ne descendent pas du Ciel pour transformer leurs flammes en une rosée rafraîchissante ; mais elles ont le trésor le plus doux, celui qui suffit seul pour relever l'homme le plus affaissé sous le poids de ses peines, faire lever l'aube de la sérénité sur les fronts les plus tristes et les plus abat­tus : elles possèdent le bien qui reste ici‑bas à l'homme le plus misérable, le plus dénué, lorsqu'il a épuisé, tari la coupe sans cesse renaissante de toutes les afflictions, et de toutes les peines... Elles ont l'espérance ; l'espérance, elles la possèdent à l'état le plus éminent, à ce degré qui exclut toute incertitude, toute appré­hension, qui fixe le cœur dans le repos, dans la plus profonde et la plus absolue sécurité : Reposita est mihi corona justitiœ[189].

 

Ces âmes sont assurées de leur salut. Saint Thomas nous donne deux raisons de cette certitude immuable, si consolante qu'elle leur fait en quelque sorte oublier leurs peines. – D'abord ces âmes savent qu'il est de foi que les damnés ne peuvent ni aimer Dieu, ni détester leurs péchés, ni opérer aucune ouvre bonne or. elles ont la conscience intime qu'elles aiment Dieu, qu'elles détestent leurs fautes et qu'elles ne peuvent plus opérer aucun mal. Elles savent en outre d'une certitude de foi, que les âmes qui meurent en état de péché mortel sont précipitées en Enfer, sans délai, à l'instant où elles rendent leur dernier soupir. Ducunt in bonis dies suos, et in puncto ad inferna descendunt[190]. Or les âmes dont je parle, ne sont pas livrées au désespoir, ne voient pas la face des démons, elles n'entendent pas leurs imprécations et leurs blasphèmes, elles en concluent par le fait et d'une manière infaillible qu'elles ne sont pas décédées en état de péché mortel, mais qu'elles sont en état de grâce et agréables à Dieu.

 

Aussi, quel sujet de contentement pour elles de pouvoir s'écrier avec l'assurance de saint Paul : « Plus de rechute dans le péché ! plus de séparation entre Dieu et moi ! plus de mort à Jésus‑Christ qui est nia vie : Certus sum enim ! plus de ces doutes formida­bles sur ma prédestination. Ah ! c'en est fait, je suis sauvée... J'ai entendu de la bouche même de mon Dieu l'arrêt irrévocable de mon salut ; je sais, à n'en plus douter, qu'un jour les portes de la cité céleste s'ouvriront pour mon entrée triomphale, que le Ciel, la terre, les Principautés, les Puissances réunies, le glaive lui-même, sont sans puissance pour me séparer de la charité de Dieu et me déposséder de mon éternelle couronne : Quia neque princi­patus neque creatura alia poterit nos separare a charitate Dei, quœ est in Christo Jesu[191]. » *

 

Ah ! sans doute, s'écrie cette âme, mes douleurs sont aiguës ! Rien n'est comparable à la violence de mon supplice ; niais ce supplice et ces souffrances sont sans force pour m'éloigner de Dieu, détruire en moi la flamme de son amour : Quis ergo nos separabit a charitate Christi ! An tribulatio, an angustia, an fames[192]... Ah !... ma faiblesse maintenant n'est plus sujette à se trahir par des emportements, par des impatiences, par des mur­mures. Soumise au bon plaisir de Dieu, je bénis la main qui me châtie, j'accepte avec joie tous mes tourments.

 

Ces tourments ne sauraient abattre mon âme, ni la jeter dans le trouble, l'amertume ou l'anxiété... non contristabit justum quid­quid ei acciderit. Je sais qu'ils sont réglés et tempérés par cette divine Providence, qui, pour le bien de ses créatures, dispose toute chose avec amour et avec équité[193]... Je dis plus, je préfère mes tourments aux délices du Ciel, s'il pouvait m'être donné d'en jouir contre le gré de cette volonté souveraine, à laquelle je suis désormais soumise absolument et sans retour mes vœux, mes aspirations se résument dans une seule devise « Tout ce que Dieu veut, comme il le veut, à l'heure* où il le veut. » Oh ! Dieu de mon cœur, mon trésor et mon tout, que suis‑je pour que vous daigniez descendre jusqu'à moi et épurer, de votre main paternelle, une âme ingrate et déloyale.

 

Ah ! coupez, taillez dans le vif, épuisez la coupe inimaginable de vos tourments. N'écoutez que votre honneur et les intérêts de votre justice, et jusqu'à ce que celle‑ci soit pleinement satisfaite, n'ayez égard ni à mes gémissements ni à mes plaintes.

 

Pauvres âmes ! Elles n'ont qu'une passion, qu'une ardeur, qu'un désir, celui de briser l'obstacle qui les empêche de s'élancer vers Dieu, qui les appelle et les attire à lui de toute l'énergie et de toute la violence de sa beauté, de sa miséricorde et de son amour sans bornes.

 

Ah ! si elles le pouvaient, afin de hâter l'heure fortunée de leur délivrance, volontiers elles attiseraient les flammes qui les consu­ment, elles accumuleraient à l'envi tourments sur tourments, Purgatoire sur Purgatoire. – Il y a dans ces âmes des restes de péché, un alliage de misères, de souillures, de défectuosités qui ne leur permet pas de s'unir à la substance divine. Leurs imper­fections, les taches vénielles dont elles se sont laissé ternir ont obscurci et mutilé leur œil intérieur. Si, avant leur complète purification, la vive et éclatante lumière du Ciel tombait sur leurs yeux malades et affaiblis, elles en éprouveraient une impression plus douloureuse et plus cuisante mille fois que celles qu'elles ressentent au sein des plus épaisses * ténèbres de l'abîme. Dieu, lui‑même, voudrait les transformer, de suite, à la ressemblance de sa gloire en les éclairant de très purs rayons de sa divinité ; ces rayons trop vifs, trop éblouissants ne pourraient les pénétrer ; ils seraient interceptés par les scories et les résidus de cette poussière et de cette boue terrestre, dont elles sont encore souillées. – Il est indispensable que, jetées dans un creuset dévorant, elles dé­posent la rouille des imperfections humaines, afin que, semblables au vil et noir charbon, elles en sortent sous la forme d'un cristal précieux et transparent ; il faut que leur être se subtilise, s'épure de tout mélange d'ombres et de ténèbres, qu'il devienne apte à recevoir sans obstacle les irradiations et les splendeurs de la gloire divine qui, coulant un jour en elles à pleins bords, les remplira comme un fleuve sans rivages et sans fond.

 

Figurez‑vous une personne atteinte d'un mal hideux, qui lui ronge les chairs et la rend pour ceux qui l'entourent un objet d'éloignement et de dégoût... Le médecin qui veut la guérir appli­que sans ménagement le fer et le feu. Il fouille avec son terrible instrument jusqu'à la moelle des os. Il va saisir le principe et la racine du mal dans ses plus secrètes profondeurs. Les convulsions de la malade sont si violentes qu'elle est près de rendre l'âme ; mais l'opération terminée, elle se sent renaître, le mal a disparu, elle a retrouvé sa beauté, sa jeunesse et sa vigueur. Ah ! loin de s'emporter en plaintes et en reproches, elle n'a pas de paroles * ni de bénédiction assez grandes pour témoigner sa reconnaissance à l'homme de l'art qui, en lui faisant souffrir mille maux, lui a donné ce qu'il y a de plus précieux, la santé et la vie.

 

Ainsi en est‑il des âmes dans le Purgatoire. – Elles tressaillent de bonheur en voyant leurs taches et leurs souillures disparaître par l'effet merveilleux de ce châtiment réparateur. Sous l'action de ces flammes purifiantes, leur être plus ou moins défiguré s'embellit et se restaure. Ce feu lui‑même perd son intensité, dit saint Thomas, à mesure qu'il consume et détruit les imperfections et les défectuosités qui alimentaient ses ardeurs. – Une barrière d'une dimension imperceptible sépare encore ces âmes du séjour des récompenses. Ah ! elles éprouvent une joie et des transports in­descriptibles, voyant se développer en elles les ailes qui leur per­mettront de s'élancer bientôt vers les célestes demeures... Déjà elles entrevoient l'aube de leur délivrance. – Ah ! elles ne tou­chent point encore à la terre promise ; mais, comme Moïse, elles se la retracent en esprit. Elles en pressentent les lumières et les riants rivages, et elles en respirent à l'avance les parfums et les souffles embaumés. – Chaque jour, à chaque instant, elles voient poindre dans une vision moins lointaine l'aurore de leur déli­vrance, elles sentent se rapprocher de plus en plus le séjour de leur éternel repos : Requies de labore. – Que dirai‑je encore ? Ces âmes ont la charité qui cette fois a pris possession complète et absolue de leur cœur... Elles aiment Dieu, elles * l'aiment d'un amour si puissant qu'elles voudraient se fondre et s'anéantir pour sa gloire.

 

« L'homme embrasé de la flamme du divin amour », dit saint Jean Chrysostome « est aussi indifférent à la gloire et à l'ignominie que s'il était seul et sans témoin sur cette terre. Il méprise toutes les tentations. Il n'a pas plus souci des tenailles, des grils, des chevalets, que si ces souffrances étaient endurées dans une chair autre que la sienne. Ce qui est plein de suavité pour le monde, n'a pour lui aucun attrait, aucune saveur ; il n'est pas plus susceptible d'être épris d'un attachement criminel, que l'or sept fois éprouvé n'est susceptible d'être terni par la rouille. Tels sont, même sur cette terre, les effets de l'amour divin, quand il s'empare vivement d'une âme. »

 

Or l'amour divin agit sur les âmes dont je parle, avec d'autant plus de force que, séparées de leurs corps, privées de toutes conso­lations humaines, livrées à mille martyres, elles sont forcées de recourir à Dieu et de rechercher en lui seul tout ce qui leur manque.

 

Un de leurs plus grands sujets de souffrance est de savoir que les peines qu'elles endurent ne leur sont d'aucun profit. La nuit est venue pour elles, où il ne leur est plus possible de travailler ni d'acquérir : venit nox quando nemo potest operari[194]. Le temps où l'homme peut satisfaire lui‑même pour ses péchés, amasser des mérites, accroître sa couronne * céleste, expire avec la mort. – Au moment de son entrée dans l'autre vie, tout être humain subit l'arrêt de son éternelle sentence. Son sort est immuablement fixé, et il ne lui est plus facultatif d'accomplir des œuvres bonnes ou mauvaises, dont il puisse être de nouveau justiciable au tribunal de Dieu. Mais si les âmes du Purgatoire ne peuvent croître en sainteté et amasser par leur résignation et leur patience de nou­veaux mérites, elles savent d'autre part qu'elles ne démériteront plus, et c'est pour elles une douce joie de souffrir d'un amour gra­tuit et tout désintéressé.

 

Sans doute, ce singulier mélange de bonheur, au sein des plus cruels tourments, est un état que nos esprits grossiers ne peuvent comprendre ; mais interrogez les martyrs : les Thérèse, les Luce, les célestes amants de la croix , ils vous diront que c'est le plus souvent dans la tristesse et au milieu des peines et des plus cruel­les désolations de l'esprit, que celui qui ne cherche qu'à vivre en Dieu, éprouve comme un avant‑goût du Paradis, qu'il sent affluer dans son cœur les joies et les délices les plus douces et les plus enivrantes.

 

Les âmes du Purgatoire aiment Dieu ; de plus, elles sont aimées des Églises du Ciel et de la terre, qui entretiennent avec elles des rapports et des communications incessantes. L’Église catho­lique fait appel à la charité de ses enfants, et par leur médiation elle leur prodigue, jour et nuit, ses suffrages et ses secours. La charité des bons anges leur dispense à toute heure les gouttes cé­lestes que * le bon Jésus fait tomber de son Cœur. Elles s'aiment entre elles, et se consolent mutuellement par des entretiens inef­fables.

 

Un incommensurable chaos n'est point dressé entre ces âmes et leurs amis de la terre, et il nous est facultatif de leur porter à tout instant cette goutte d'eau que le mauvais riche réclamait en vain de la pitié de Lazare.

 

Saint Jean eut un jour une admirable vision : il vit un temple, et dans le sanctuaire de ce temple il aperçut un autel, et sous cet autel la multitude des âmes souffrantes : vidi subtus altare animas interfectorum[195]. Ces âmes ne sont point devant l'autel, comme l'observe un commentateur ; il ne leur est plus permis de s'y présenter. Ce n'est qu'indirectement et par voie de suffrage qu'elles participent au fruit de l'immolation eucharistique. Elles sont sous l'autel et attendent, résignées et gémissantes, la part que nous voudrons bien faire arriver à leurs lèvres[196].

 

L’Église catholique n'a rien défini sur le lieu du Purgatoire. Diverses opinions ont été émises sur ce point par les Docteurs et par les Pères, et il est facultatif de les admettre les unes ou les autres, sans pour autant manquer à l'orthodoxie et s'écarter de la vraie foi.

 

Saint Thomas, saint Bonaventure, saint Augustin enseignent que le Purgatoire, situé au centre de * la terre, est un séjour intermédiaire entre l'Enfer des réprouvés et les limbes où sont détenus, au moins jusqu'au jugement, les enfants morts sans baptême.

 

Ils citent en témoignage de leurs opinions les paroles que fait chanter l’Église : « Délivrez, Seigneur, les âmes des fidèles défunts des peines de l'Enfer et du lac profond[197]. » Et ces paroles de l'Apocalypse : « Et personne, ni dans le Ciel, ni sur la terre, ni sous la terre, ne fut trouvé digne d'ouvrir le livre et de le regarder[198]. » Il est certain, d'après cette parole de saint Jean, qu'il n'y a eu que des justes conviés à ouvrir le livre mystérieux. Or, en faisant mention de ceux qui sont sous la terre, l'Apôtre ne semble‑t‑il pas nous faire entendre qu'il y a des justes captifs pour un temps dans ses sombres entrailles ? – Il est dit ail­leurs, dans l'Écclésiaste : « Je pénétrerai les parties inférieures de la terre, j'y visiterai ceux qui dorment, et je ferai luire à leurs yeux l'espérance du salut. » – Les interprètes établissent avec raison que, dans ce passage, l'auteur inspiré a voulu désigner les limbes où les Patriarches et les saints de l'Ancien Testament repo­saient dans le sein d'Abraham. Mais cette explication confirme le sentiment de saint Thomas et de saint Bonaventure au lieu de l'infirmer. En effet, si les Patriarches et les justes de* l'Ancien Testament, purifiés de toutes leurs fautes actuelles, ont eu pour demeure les régions inférieures de la terre, jusqu'au jour où le péché légué par Adam à notre race ait été expié et pleinement effacé sur la croix[199], à plus forte raison, paraît‑il convenable que les âmes, coupables de fautes actuelles qu'elles n'ont pas suffi­samment réparées, soient punies et détenues dans les profon­deurs de la terre : Inferiores partes terrœ.

 

Le témoignage de saint Augustin ajoute un degré de probabi­lité de plus à cette opinion : dans son Épître xcix, ad Evod., il déclare que le Christ en descendant aux Enfers, alla non seule­ment dans les limbes, mais aussi dans le Purgatoire où il délivra quelques‑unes des âmes captives, suivant ce que semblent indiquer les Actes des Apôtres : Solutis doloribus inferni.

La seconde opinion, relative au lieu du Purgatoire, est celle de saint Victor et de saint Grégoire le Grand dans ses dialogues. L'un et l'autre soutiennent que le Purgatoire n'a pas de lieu déterminé, et qu'un grand nombre d'âmes défuntes expient leurs fautes sur la terre, et dans les lieux même où elles ont le plus souvent péché[200] *.

 

La théologie sacrée concilie ces témoignages divers, en établis­sant premièrement, que le Purgatoire est un séjour déterminé et circonscrit, situé au centre de la terre, et où la plupart des âmes descendent afin d'expier les fautes dont elles étaient restées souillées.

Pourtant, le Purgatoire n'est pas un lieu unique. – Soit à cause du peu de gravité de leurs fautes, soit par une dispensation exceptionnelle de la sagesse divine, il est un nombre plus ou moins grand d'autres âmes qui ne sont pas plongées dans cette prison, et qui subissent leurs peines sur la terre et dans le lieu où elles avaient péché. – Cette interprétation des grands théologiens explique et confirme une multitude d'apparitions et de révélations faites aux saints, dont plusieurs s'offrent avec des caractères de vérité qui ne permettent pas de les rejeter[201]. *

Afin d'éclaircir pleinement notre doctrine, parmi toutes les révélations que cite saint Grégoire le Grand dans ses dialogues, nous choisirons celles dont l'authenticité est à l'abri de toute contradiction[202].

 

Un pèlerin du territoire de Rodez, revenant de Jérusalem, est‑il dit dans les annales de Cîteaux *, fut obligé par la tempête de relâcher sur une île voisine de la Sicile. – Il y visita un saint ermite qui s'informa de ce qui touchait à la religion dans son pays de France, et lui demanda en outre s'il connaissait le monas­tère de Cluny et l'abbé Odilon. – Le pèlerin répondit qu'il les connaissait. et ajouta qu'il lui saurait gré de lui dire quel intérêt le portait à lui adresser cette question. – L'ermite reprit il y a ici tout près un cratère dont nous apercevons les cimes à cer­taines époques il vomit avec fracas des tourbillons de fumée et de feu. – J'ai vu des démons emporter les âmes des pécheurs. et les précipiter dans ce gouffre affreux, afin de les tourmenter pour un temps. Or, il m'arrive, à certains jours, d'entendre les mauvais esprits s'entretenir mutuellement, et se plaindre de ce que quel­ques‑unes de ces âmes leur échappent ; ils murmurent contre les personnes de piété qui par leurs prières et leurs sacrifices, hâtent la délivrance de ces âmes. Odilon et ses religieux sont les hommes qui paraissent leur inspirer plus d'effroi. C'est pourquoi, quand vous serez de retour dans votre pays, je vous prie, au nom de Dieu, d'exhorter les moines et l'abbé de Cluny à redoubler leurs prières et leurs aumônes pour le soulagement de ces pauvres âmes. – Le pèlerin à son retour s'acquitta de la commission. – Le saint abbé Odilon considéra et pesa mûrement toutes choses ; il eut recours aux lumières de Dieu et ordonna que dans tous les monastères de son ordre, on fît chaque année, le deuxième jour de novembre, la commémoration de * tous les fidèles trépassés. Telle fut l'origine de la fête des morts[203].

Saint Bernard, dans la vie de saint Malachie, cite un autre trait.

 

Ce saint raconte qu'il vit un jour sa sœur trépassée depuis quelque temps. Elle faisait son Purgatoire au cimetière. – A cause de ses vanités, des soins qu'elle avait eus de sa chevelure et de son corps, elle avait été condamnée à habiter la propre fosse où elle avait été ensevelie et à assister à la * dissolution de son cadavre. Le saint off rit pour elle le sacrifice de la messe pendant trente jours. – Ce terme expiré, il revit de nouveau sa sœur. – Cette fois, elle avait été condamnée à achever son Pur­gatoire à la porte de l’Église, sans doute à cause de ses irrévé­rences dans le lieu saint, peut‑être parce qu'elle avait détourné les fidèles de l'attention des mystères sacrés, pour attirer sur elle la considération et les regards. – Elle était profondément triste, voilée de deuil, dans une angoisse extrême. Le saint célébra de nouveau le sacrifice pour elle durant trente jours, et une dernière fois elle lui apparut dans le sanctuaire, le front serein, rayon­nante, vêtue d'une robe blanche. L'évêque connut à ce signe que sa sœur avait obtenu sa délivrance.

 

Ce récit constate la coutume universellement en vigueur dès les premiers âges de l'Eglise, de prier pour les morts durant l'espace de trente jours. En ce point, le christianisme n'avait fait que suivre la tradition mosaïque.

 

« Mes enfants », disait à ses fils le patriarche Jacob à son lit de mort, « ensevelissez‑moi dans la caverne de Mambré, qui est dans la terre de Chanaan », et les petits‑fils d'Isaac pleurèrent leur père durant trente jours. – A la mort du grand prêtre Aaron et de son frère Moïse, le peuple renouvela ce deuil de trente jours. Et la pieuse coutume de prier pour les défunts tout un mois devint bientôt une loi de la nation choisie. – Saint Pierre, prince des Apôtres, au dire de saint Clément, aimait à faire prier pour le soulagement des morts, et saint Denys * l'Aréo­pagite nous décrit en termes magnifiques avec quelle majesté les fidèles célébraient les funérailles. Dès les premiers siècles, l’Église, en mémoire des trente jours de deuil observés dans la loi mosaï­que, encouragea les prières pendant un mois, après la mort des fidèles.

 

Oh ! vous donc, qui regrettez des êtres que vous jugez à tort absents, vous qui versez des larmes de ne pouvoir plus reposer vos yeux sur ces visages chéris, sachez‑le bien, les portes de leur prison sont ouvertes toutes larges à vos prières et à votre charité.

Le Prophète se consolait sur ses amis morts dans la paix de Dieu en leur faisant des visites assidues. C'était avec une con­fiance sans pareille qu'il répétait ces paroles : « Penetrabo omnes inferiores partes ferrœ, et inspiciam omnes dormientes, et illumi­nabo omnes sperantes in Domino[204]. »

 

Ah ! nous craignons, peu s'en faut, que nos discours ne refroi­dissent votre dévotion envers ces âmes ; qu'en entendant parler de leurs nombreuses et solides consolations, votre compassion ne s'amoindrisse, et que vous n'ayez pas pour elles toute la pitié qu'elles méritent. Rappelons‑nous donc que leur bonheur et leur consolation sont mélangés d'afflictions et de tourments.

 

II

 

Nous l'avons dit, mes frères, ces âmes confirmées en grâce, sont merveilleusement consolées par la certitude de leur salut. Mais, d'autre part, affranchies de ce corps qui, comme un voile épais, obscurcissait en elles la vue et l'intelligence des objets surnaturels et invisibles, elles sentent cruellement le délai de la possession divine.

 

Ici‑bas, la privation et l'éloignement de Dieu ne cause à la plupart des hommes qu'un médiocre déplaisir ! Séduits par l'ap­pât des biens de ce monde, absorbés par le spectacle des objets sensibles, nous comprenons Dieu d'une manière trop imparfaite pour en apprécier toute la perte ; mais, à la mort, le bandeau des sens sera déchiré, tous nos attachements humains périront, les vains fantômes qui nous abusaient se seront enfuis sans retour. Il n'y aura plus d'amusements, plus de distractions, plus d'entre­tiens. Nos penchants, nos aspirations, toutes nos tendances se porteront alors vers ce divin Époux, notre unique et incompré­hensible trésor.

 

Ah ! ces pauvres âmes, avides des éternels embrassements, se précipitent vers le Dieu qui est leur fin, avec plus d'énergie que l'aimant attire le * fer, avec plus d'impétuosité que les choses naturelles se précipitent vers leur centre.

 

Sous cette grande ruine du trépas, dans la séparation absolue de tous ces objets sur lesquels s'appuie notre vie, il ne reste plus rien à l'âme... plus rien, si ce n'est cet amour qui se dérobe, et ne lui laisse que l'inimaginable regret d'avoir, par sa faute, retardé d'un jour, d'une année, d'un siècle, cette union consommée qui doit être pour elle le réel, le parfait, le seul et éternel bonheur.

 

Représentez‑vous tout ce qu'a d'amer et de déchirant, pour une mère, l'éloignement d'un fils, parti pour les pays lointains ou enlevé par une mort prématurée, et qu'elle n'a aucune espérance de revoir. – Depuis que les yeux de cette mère ne se reposent plus sur cet enfant chéri, une partie de sa vie s'en est allée... le monde n'a plus de joie, plus de plaisir qui puisse combler l'abîme profond et sans mesure, que le départ ou la perte de ce fils a creusé dans son cœur.

 

Combien sont plus amers et plus déchirants les cris de cette âme infortunée 1 L'entendez‑vous s'écrier du lieu désolé de son expiation : Où est‑il celui qui est l'âme de mon âme ? En vain je le cherche sur cette couche de flammes où je n'étreins que les ténèbres et le vide !... Oh ! le bien‑aimé de mon cœur, pourquoi me faire persévérer dans cette longue attente. Augmentez mes tourments, mettez, s'il le faut, dans les minutes des siècles de supplices !... Ah ! en vous soustrayant à mon âme avide qui aspirerait à vous voir, à se noyer et à se* fondre en vous, que vous me punissez sévèrement de ma lâcheté et de mes froideurs !

 

A cette peine de l'éloignement de Dieu, se joint la peine du feu.

Disons toutefois, afin d'être précis et de n'émettre aucune opinion discutable et controversée, que l’Église n'a pas défini que les âmes du Purgatoire sont soumises à l'action d'un feu matériel. – C'est simplement une vérité de foi divine et théolo­giquement certaine[205].

Dans la première session du concile de Florence *, les Pères de l’Église grecque refusèrent constamment et d'une manière formelle, d'admettre l'existence matérielle du feu du Purgatoire ; d'autre part, ils confessaient unanimement que le Purgatoire est un lieu ténébreux, où les âmes, exemptes du supplice du feu, endurent des souffrances et des peines très graves, consistant sur­tout dans l'obscurité et les angoisses d'une cruelle détention. – Les Pères de l’Église latine, unanimes à soutenir le sentiment opposé, n'estimèrent cependant pas que sur ce point l’Église grecque errât dans la foi. Pour cette raison, dans le décret d'union des deux Églises on ne fit pas mention du supplice du feu. – Il fut simplement dit que les âmes qui n'avaient pas entièrement satisfait à la justice de Dieu en cette vie, endurent dans l'autre vie des peines proportionnées au nombre et à la grandeur de leurs fautes, et que les souffrances qu'elles endurent sont adoucies ou abrégées par les prières et les bonnes œuvres des vivants, et sur­tout par le sacrifice de la messe.

 

Si le concile de Florence, en définissant les peines du Purga­toire, n'a pas jugé opportun de mentionner l'existence du feu, soit par égard pour les Pères de l’Église grecque, et afin de ne pas retarder un rapprochement si longtemps désiré, soit aussi parce que leur erreur n'atteignait pas le fond et la substance du dogme, il ne faut pas moins considérer l'existence du feu matériel du Purgatoire, comme une vérité démontrée et qui ne saurait être sujette à aucun doute, ni à aucune * restriction. D'abord, dans ce même concile de Florence, l'existence matérielle du feu du Purga­toire a été soutenue par le suffrage unanime de tous les Pères de l’Église latine. ‑ Cette opinion a donc pour elle le plus grand courant de la tradition et le sentiment de la presque universalité des docteurs. ‑ Saint Paul semble l'enseigner formellement par ces paroles : Salvi erunt sic quasi per ignem, et il faut observer qu'il ne se sert pas de la particule quasi comme d'un diminutif, mais afin de mieux expliquer le mode de purification. Enfin toutes les visions et toutes les révélations qui ont trait au Purgatoire, assimilent les peines et le feu qu'on y endure, aux peines et au feu de l'Enfer, sans autre restriction si ce n'est celle que ce feu n'est pas éternel mais temporaire.

 

Ici se soulève une question d'une solution difficile ; un feu matériel peut‑il agir sur des âmes séparées de leur corps et sur de purs esprits ? – C'est là, répondons‑nous, un mystère de la justice de Dieu, un secret que la raison humaine ne parviendra jamais à pénétrer. Tout ce que la théologie nous apprend du Purgatoire, c'est que ce feu matériel ne s'identifie pas avec l'âme humaine, qu'il ne lui est pas uni substantiellement, comme ici-bas l'esprit l'est au corps. Lorsque les saints et d'éminents Doc­teurs nous disent que les réprouvés et les âmes du Purgatoire sont revêtus d'un corps de feu, ils nous parlent métaphorique­ment et pour s'accommoder à notre manière de concevoir. – Ce qui est encore certain, c'est que ce feu, comme * certains Docteurs l'ont soutenu, ne se bornera pas à former comme une prison ou une sorte d'enceinte autour des âmes qu'il tourmente et qu'il puri­fie, il ne les fera pas uniquement souffrir par la contrariété dont il affectera leur volonté, par les obstacles qu'il mettra à l'exercice et au libre essor de leurs puissances intellectuelles et de leurs facultés sensitives.

 

L'opinion vraie est que le feu du Purgatoire, quoique corporel, agira comme instrument de la justice de Dieu et par un mode inef­fable, il affectera l'âme dans le vif. C'est le sentiment exprimé par les paroles suivantes de saint Augustin : Cur enim non dica­mus, quamvis miris, tamen veris modis, etiam spiritus incorporeos posse pœna corporali ignis affligi[206] – Il agira donc sur l'âme immédiatement. Saint Grégoire exprime plus clairement la même pensée en disant : « C'est un feu visible et corporel qui suscitera dans l'âme une ardeur et une douleur invisibles[207]. »

 

Mais qui pourra jamais comprendre combien est pénétrant ce feu qui n'atteint pas l'homme comme celui de la terre, médiate­ment et à travers son enveloppe matérielle, mais qui agit dans le vif de la substance ; ce feu actif, prodigieusement efficace, qui atteint l'âme dans ses replis les plus * secrets, jusqu'aux points de jonction qui l'unissent à l'esprit : Usque ad divisionem animœ et spiritus[208]... Ce feu qui ne laisse subsister aucune tache ; feu immortel qui discerne jusqu'aux faiblesses insaisissables à l’œil de la créature ; feu sédentaire, comme l'appelle le prophète, qui s'appesantit sur l'âme coupable, la dévore, l'assiège sans lui accor­der un seul instant de repos, dont l'âpreté et les ardeurs ne sont tempérées par aucun adoucissement, ni sujettes à aucune diver­sion, et éprouvent les enfants de Lévi comme l'or et l'argent dans la fournaise : Sedebit conflans et purgabit filios Levi et colabit eos quasi aurum et argentum[209].

 

Ici‑bas la douleur est intermittente. La fièvre n'a pas toujours la même violence. Le sommeil interrompt les plaintes du malade. Il peut se tourner et se retourner sur son lit de souffrance, se distraire dans l'entretien de ses amis ; mais le feu du Purgatoire consume sans relâche et sans trêve. Ces âmes sentent et soutien­nent à chaque instant tout le poids et toute la profondeur d'une douleur dont elles ne peuvent se distraire une minute, une seconde.

 

Une personne, à qui l'on avait fait une opération terrible, avait refusé de se laisser endormir. Elle souffrit sans pousser un soupir, les yeux fixés sur l'image de Jésus‑Christ. L'opération dura cinq minutes. Quand elle fut terminée « il m'a semblé » dit‑elle, « qu'elle avait duré un siècle. » – De même qu'il est reconnu qu'une joie très vive ôte à l'esprit l'impression de la fuite des heures, de même on petit concevoir une douleur tellement intense qu'elle donne à une minute la longueur d'une durée séculaire. Or, s'il cri est de la sorte, si dans le Purgatoire les minutes équi­valent à des années et les années à des siècles, que sera‑ce de res­ter plongé dans cette prison ténébreuse des nuits, des années, peut-être jusqu'à la fin du monde[210].

O vous dont la vie est si molle, vous qui, pour plaire au monde ou épargner à votre corps un instant de peine, ne craignez pas de vous souiller de mille fautes ! Dites, avez‑vous compris les mystères de la justice de Dieu, avez‑vous médité la longueur et la durée des tourments qui vous attendent : Indica mihi si habes intelligentiam[211] ?

 

Église primitive ! berceau du Christianisme ! modèle de tous les âges ! Vous qui comptiez autant de saints que de fidèles ! vous qui, instruite par les Apôtres, aviez reçu en première main les oracles du Verbe incarné ! quelle idée terrible n'aviez‑vous pas de la grandeur des peines dues au péché ? Vous le vengiez dès cette vie avec une sévérité qui nous étonne.

 

Dans l’Église des premiers âges, la loi canonique était appli­quée dans toute sa rigueur. Il n'y avait ni rémission, ni condescen­dance. La pénitence et les œuvres satisfactoires étaient imposées dans la * mesure strictement requise pour satisfaire intégralement à la justice de Dieu. – Cette pénitence ne consistait pas dans la récitation de quelques courtes prières ; elle consistait dans de longs jeûnes au pain et à l'eau, dans la récitation quotidienne des psaumes, dans de longs et pénibles pèlerinages, dans une multitude considérable d’œuvres pies. – Un voleur, suivant la quantité du larcin, était condamné à deux ou à cinq ans de pénitence, un blasphémateur à sept ans, un impudique à dix et souvent à douze ans de jeûne, de larmes, de prostrations publi­ques sur le seuil du lieu saint... Suivant ce terrible calcul, une vie entière passée dans les macérations des anachorètes, fut-elle aussi longue que celle des anciens patriarches, suffirait à peine pour expier l'habitude des péchés les plus ordinaires aux hommes de nos jours ? – Combien donc sera long et terrible le Purga­toire de la plupart des pécheurs !

 

Sans doute, une pensée serait susceptible d'adoucir l'infortune de ces âmes souffrantes, ce serait celle que leur souvenir n'est pas éteint, que les amis qu'elles ont laissés sur cette terre sont en travail pour les secourir ou les délivrer.

 

Hélas ! c'est là une consolation dont se berce vainement leur cœur. A la vérité, c'est notre coutume de témoigner le regret que nous accordons à leur mémoire.

 

Sans doute, la religion est loin de condamner ce tribut accordé à la douleur. Elle condamne bien plutôt la dureté de ceux qui, aussitôt qu'ils ont perdu leurs parents et amis, n'en gardent plus le souvenir. – Les saints pleuraient leurs amis, mais ils songeaient surtout à les secourir. – Non, ce n'étaient pas des larmes que demandait sainte Monique à saint Augustin, lors­qu'elle lui disait à son lit de mort : « Je vous demande, mon fils, de vous souvenir de moi, chaque fois que vous offrirez le sacri­fice à l'autel ». – Ce n’était pas par des larmes que saint Am­broise voulait marquer le grand attachement qu'il avait eu pour l'empereur Théodose. lorsqu'il disait : « Je l'ai aimé ce prince et parce que je l'ai aimé. je ne l'abandonnerai pas que je ne l'aie introduit dans ce séjour où l'appellent ses vertus. Peuples, accou­rez et répandez avec moi, sur les restes de ce prince, l'encens de vos prières, les profusions de votre charité et les regrets de votre pénitence. »

 

Mais, que dis‑je, des larmes ! ces larmes qui promettaient de couler toujours ne tardent pas à tarir. Nos cœurs inconstants et égoïstes se lassent d'appeler des noms qui ne nous répondent par aucun écho, de chercher à évoquer des images qui se sont enfuies de nos yeux sans retour. Lancé dans le tourbillon du monde et des frivolités, on se détourne d'un souvenir trop aus­tère, et trop pénible. A la distraction succède l'oubli, et les douleurs des morts sont les plus délaissées de toutes les douleurs.

 

Pauvres morts ! Après un petit nombre de jours passés dans le regret et dans le deuil, après quelques hommages payés à l'éti­quette et aux convenances *, vous serez de nouveau ensevelis dans un tombeau plus cruel et plus froid que celui où une première fois on vous a descendus, et ce second tombeau, ce sera l'oubli, l'oubli dur, inhumain, implacable, pareil à ce linceul, dernier vêtement de vos membres pulvérisés..., l'oubli planant sur vos demeu­res silencieuses, que personne ne visitera plus, l'oubli sur votre nom que personne ne prononcera plus, l'oubli à votre foyer, dans le cœur de vos amis et de vos enfants, où votre souvenir ne sera plus amené par aucun discours, par aucun entretien... Oui ! l'oubli profond, complet, sans remède, et cela malgré les adieux si déchi­rants qui vous furent adressés, malgré les serments si pleins d'immortalité, malgré les protestations si pleines de tendresse[212].

 

Un jour, Notre Seigneur Jésus‑Christ rencontra sur les bords de la piscine un homme profondément malheureux. Cet homme avait le visage d'une pâleur de mort, ses yeux étaient caves et éteints, ses membres desséchés et raides ; il gisait paralysé, immo­bile, sur les bords de la piscine Probatique, foulé par les passants, exposé à toutes les intempéries et à toutes les injures de l'air. – Cependant, cet homme était loin d'être atteint d'un mal incurable. Pour le guérir, il n'était pas besoin de consulter des médecins habi­les, d'explorer les vallées et les montagnes pour y chercher des médicaments et des herbes rares et inconnues. Il suffisait de lui * donner une légère impulsion et de le descendre dans la piscine, au moment où l'ange du Seigneur y descendait pour agiter les eaux. – Et cependant, dans une ville aussi populeuse que J'était la capitale de la Judée, au milieu de cette affluence de pèlerins qui accouraient pour les solennités de tous les points de l'univers, pas un parent, pas un ami pour lui rendre un service aussi facile. – Or, Jésus, apercevant un jour ce paralytique, sentit son cœur divin s'attendrir, et d'une voix émue il lui dit : Infortuné, tu ne veux donc pas guérir ? – Et le malheureux de répondre , Mais, Seigneur, le puis‑je ? Je n'ai pas un homme, pas un passant pour me jeter dans la piscine, lorsque l'ange y descend pour agiter les eaux, hominem non habeo ut, cum turbata fuerit aqua, mittat me in piscinam[213]. Que cet infortuné paralytique nous représente, sous des traits saisissants, les âmes dont je vous retrace les plaintes ! Elles sont assises sur les bords de la piscine de ce sang qui a sauvé le monde : elles n'ont ni la puissance d'en recueillir les fruits, ni celle de s'en dispenser elles‑mêmes les gouttes vivifiantes... Et voilà peut‑être des années qu'elles nous implorent en vain, et qu'elles sont torturées faute d'une main secourable.

 

Hélas ici‑bas, il n'y a pas d'infortuné qui n'ait une ressource. Les plus malheureux ont du moins celle de leurs larmes, et lors­que tout nous manque à la fois, le Ciel et la terre, lorsque nous sommes en butte à l'injustice, à l'oppression, que nous subissons les abus et les excès de la force, il nous reste dans notre propre cœur un refuge où Dieu nous attend toujours. De chacune de nos douleurs nous pouvons faire un sacrifice ; de chacun de nos actes nous pouvons nous composer une couronne et un trésor. Mais souffrir et toujours souffrir, et savoir que la souffrance ne produit rien ; verser des larmes de feu et sentir que sous la rosée brûlante de ces pleurs rien ne peut germer, que les souffrances succéderont aux souffrances, jusqu'à ce que la justice divine soit satisfaite ; c'est là une situation capable d'attendrir des entrailles de bronze ; c'est là une infortune qui ne saurait être pleurée que par des lar­mes de sang, et à laquelle ne saurait rester indifférent celui qui n'a pas éteint dans son âme tout sentiment d'humanité et de com­passion.

 

Ah ! si sous cette terre épaisse qui recouvre leurs corps, si du sein de leurs demeures sombres et impénétrables, ces âmes pouvaient se réveiller un instant, et faire parvenir, jusqu'à nos oreil­les et à nos cœurs, leurs cris et leurs plaintes déchirantes, quelle ne serait pas la profondeur de leurs gémissements, avec quels accents d'indicibles angoisses elles nous appelleraient à leur aide ! Ah ! diraient‑elles, ayez pitié de nous, vous qui fûtes nos amis. Brisez nos fers, sauvez‑nous... Délivrez‑nous : levez‑vous, parcou­rez les demeures que nous avons habitées ; parlez d'autant plus haut que le silence est plus profond sur nos tombeaux. – Prêtre de Jésus‑Christ, ministre de toutes les infortunes ! faites * entendre à cet enfant oublieux la voix de sa mère... Je l'avais élevé, je ne vivais que pour lui ; il était l'enfant de mon cœur... A mon chevet d'agonie il aurait voulu prolonger mes jours aux dépens de ses jours. – Demandez‑lui comment la religion elle‑même est impuis­sante maintenant à me rappeler à son souvenir. Prêtre de Jésus-Christ ! élevez la voix plus haut encore... Ne craignez pas, en montrant mon image tout entourée de flammes, de porter la honte et le remords dans l'âme de cet époux insouciant qui se console de sa viduité par de grossiers plaisirs. Demandez‑lui où est la foi jurée, ce qu'est devenue cette tendresse, cette fidélité dont il me donna. jusque dans les bras de la mort, des témoignages si écla­tants et si vifs... Demandez‑lui comment il faut qu'aujourd'hui j'implore. par des cris si navrants, sa sollicitude et son appui. Ah ! il reste impassible et me démontre cruellement que je suis morte à jamais dans son cœur.

 

Dites encore à nos amis et aux étrangers qui ne nous sont pas unis par le sang, mais qui sont nos frères, dans la foi, et qui pas­sent insouciants sur cette mer agitée de la vie humaine, dont les flots rapides nous emportaient naguère comme ils les empor­tent eux‑mêmes à leur tour..., dites‑leur de s'arrêter et de consi­dérer s'il est une douleur plus amère et plus profonde, et en même temps plus délaissée et plus solitaire que la nôtre... Ah ! frère, père, époux, ami, nous vous implorons, suppliants du fond de ce lac enflammé..., de grâce ! une * goutte d'eau, une prière, un jeûne. une aumône, une main secourable et nous sommes sau­vés... Frère, ami, père, époux, considérez que si nous souffrons, c'est en partie à cause de vous.

 

Oui, cette âme souffre à cause de nous.

Cette mère souffre parce qu'elle a eu trop de faiblesse pour son fils, parce qu'elle n'a pas redressé ses torts, corrigé les écarts de son adolescence. ‑ Cette épouse souffre parce qu'elle a accordé trop exclusivement à son époux un cœur qui n'appartenait qu'à Dieu. parce qu'elle a eu pour lui des complaisances trop exa­gérées et trop aveugles. – Cet ami souffre parce qu'il a été le com­plice des infidélités de son ami, qu'il a épousé et servi ses querel­les, qu'il a coopéré à ses désordres et à ses dérèglements... et nous les laisserons porter seuls le poids de la justice ! En échange de cette malheureuse indulgence qu'ils ont eue pour nous, nous ne consentirons pas à les décharger d'un jour de sacrifice, à leur épargner des siècles de tortures !

 

Ah ! si vous saviez qu'à l'heure où nous vous parlons, votre père, votre mère, vos frères, les êtres que vous chérissez le plus sont sur le point de périr dans un incendie, ou sous un éboule­ment, et qu'ils vont être envahis par les eaux ou par le feu, et si, pour les délivrer, il n’y avait qu'à exposer votre vie, courir à leur secours et leur tendre la main, fallut-il marcher dans les flammes, fallut-il laisser brûler votre main. risquer votre vie. vous n'hésite­riez pas à risquer votre vie, à marcher dans les flammes et à laisser brûler votre main... Si la * peur ou l'égoïsme ou tout autre lâche sentiment vous faisait hésiter, vous rougiriez de vous, et vous vous regarderiez à bon droit comme les êtres les plus durs et les plus ingrats.

 

On raconte qu'au temps des croisades et dans les guerres que nos pères firent en Orient, un chevalier chrétien fut fait prisonnier par les barbares. Jeté dans un affreux cachot, dans l'impuissance de se procurer la rançon demandée, il n'attendait plus que l'es­clavage et la mort. – Soudain, une pensée généreuse s'empare de sa fille, faible encore, à la fleur de l'âge. Seule et sans guide, elle traverse de vastes régions, parvient à franchir d'immenses dé­serts ; elle arrive sur les bords de la mer où elle offre ses services pour le prix de son passage... Enfin elle touche au rivage de l'Europe... Sans prendre de repos, elle parcourt aussitôt les villes, elle s'adresse à la pitié de tous, elle va de maison en maison recueillir la somme exigée par les barbares... Dès qu'elle l'a trou­vée, elle se met en devoir d'affronter une seconde fois ces courses périlleuses, cette navigation pénible à laquelle elle n'a échappé que par miracle. Enfin elle rejoint son père et, grâce à ses efforts surhumains, à l'aide de cette rançon obtenue au prix de tant de périls et de si dures privations, elle parvient à sauver l'auteur de ses jours et à l’arracher aux fers de la captivité.

 

Quel courage dans cette jeune enfant ! quelle énergie et quelle puissance d'affection filiale ! Comme cette fille héroïque, nous avons aussi * reçu de Dieu une âme tendre, miséricordieuse et aimante. Qu'un malheureux, dans une détresse extrême, nous tende la main, nous ne considérons pas s'il nous est uni par l'amitié et le sang ; notre devoir, notre fortune, notre cœur sur­tout, lui sont instantanément acquis. Au besoin, nous n'hésiterions pas à nous priver des aliments et des choses les plus nécessaires, afin de soustraire un infortuné à l'infamie, à la captivité, à la mort... Eh bien ! en faveur de nos parents, de ceux que nous avons aimés, qui tiennent à nous par les liens les plus étroits, nous ne réclamons ni le sacrifice de votre santé, ni votre liberté, ni la tota­lité de vos biens, niais simplement la goutte d'eau que le riche demandait en vain à la pitié de Lazare.

 

Qu'ajouterai‑je encore ?

Combien s'en trouve‑t‑il parmi vous qui, après une vie de dissipation et de désordre, ont perdu jusqu'au courage de l'ex­piation et à la volonté du repentir; ils frémissent à la pensée de ce jour où leur âme, dépouillée de son corps, souillée de mille iniquités, sera exposée toute vive aux yeux du souverain Juge. – Il est un moyen facile d'obtenir les miséricordes de la dernière heure, c'est celui que nous enseigne Jésus‑Christ lui‑même : Facite vobis amicos ut recipiant vos in œterna tabernacula[214], faites-­vous des amis qui vous introduisent dans les tabernacles éternels. Procurez‑vous avec cet or, qui a servi d'instrument à tant de mau­vaises passions *, l'appui et la protection des saintes âmes du Purgatoire. – Les morts nous disent encore : Vous vous méprenez sur nos désirs et la nature des soulagements que nos douleurs réclament ; vous avez cru nous témoigner vos regrets et votre amour en ordonnant avec pompe nos funérailles. Vous avez érigé, sur les lieux de notre dernière demeure, des monuments qui sont plutôt une satisfaction à votre orgueil qu'un hommage rendu à notre mémoire. A quoi bon tout ce faste et toutes ces splendeurs ? S'il le faut, renversez ces mausolées, mettez en pièces ces monuments et ces pierres, et achetez avec leurs débris les prières et les suffrages de l’Église.

 

Voilà ce que demandent les morts, et si nous les écoutons, je vous le dis en vérité, notre charité sera bénie. Les morts ne seront pas ingrats. Un jour, affranchis par nos soins de leurs tourments, ils nous aideront de leurs puissantes intercessions, et lorsque nous nous envolerons vers la céleste patrie, ils nous feront cortège ; ils chanteront autour de nous l'hymne de la reconnaissance, et accroîtront la joie de l'éternelle félicité qui sera notre récompense et notre gloire.

 

 

 

 

 

SIXIEME CONFÉRENCE : DE L'ÉTERNITÉ DES PEINES ET DE LA DESTINÉE MALHEUREUSE

 

Utilité des considérations sur l'Enfer, et obligation qu'ont les pasteurs et les conférenciers de ne pas les omettre. – L'Enfer est une des vérités sur les­quelles Jésus‑Christ insiste plus fortement. – Témoignage de saint Ignace de Loyola. – Témoignage de sainte Thérèse.

 

I. Certitude de l’éternité des peines. – Cette vérité est formellement enseignée par les Écritures. – Les démons et les réprouvés ne peuvent se libérer, ni par le repentir, ni par le secours des prières de l'église et des saints, ni par la destruction de leur être. – Sans l'enfer il n'y a plus de christianisme. – Jésus‑Christ n'est plus notre Sauveur ; la religion devient une imposture. – L'Enfer supprimé l'ordre moral s'écroule. – Le juste et le scélérat atteignent également leur fin dernière et essentielle. – Satan et les plus grands criminels deviennent dans cette supposition des êtres saints. – La croyance à l'Enfer est une croyance universelle et humanitaire. – Témoignage de Virgile. – Doctrine de Platon. – Sans l'Enfer la grandeur n'est plus l'apanage de Dieu. – Dieu devient le vaincu, et l'homme pécheur demeure le victorieux. – La créature obstinément rebelle ne saurait être soumise à une souffrance limitée et adoucie. – Le Purgatoire ne petit suffire à la pleine sanction du gouver­nement divin.

 

II. Peines de l’Enfer. – La peine dit dam. – En quoi cécité spirituelle. – Le dérèglement du jugement de la volonté et de l'ima­gination. L'absence de toute vertu et de toute bonne qualité naturelle et morale. Dégradation profonde des réprouvés. – La peine du feu. – Le feu de l'Enfer est de même nature et de même substance que le nôtre. – Il diffère du feu de la terre par ses propriétés et sa destination. – Il conserve les corps en les consumant. – L'Enfer est appelé la seconde mort. – Le feu de l'Enfer fait subir son action aux âmes séparées et aux purs esprits.

 

III. Lieu de l’Enfer. – L'Enfer est au centre de la terre. – Témoignage des pères et des docteurs. – Argumentation de saint Thomas.

 

IV. Accord et harmonie de la Justice et de la Miséricorde Divine dans le mystère de la réprobation. – Dieu veut le salut éternel de tous les hommes. – Désolation et angoisses de Jésus‑Christ à la dernière Cène. – Dieu ne pour­rait supprimer l'Enfer sans supprimer en même temps le Ciel. – Sans l'Enfer, il n'y aurait pas d’élus. – Tendresse et longanimité de Dieu. – Sa patience et ses industries pour ramener au bien les âmes égarées. – La Rédemption ne peut d'accès aux Enfers. – Le réprouvé n'est susceptible d'aucune grâce suffisante ou efficace. – Proportion entre l'acte dit péché et l'application d'une peine infinie. – Analogie entre la justice de Dieu et la justice humaine. – Doctrine de saint Augustin. – Système de la Métempsycose. – Rationalité apparente de ce système. – Ses inconséquences et son impuissance comme sanction donnée au plan de la Providence et à la loi divine. – L'amour infini ne peut s'opposer à la justice divine parce que c'est l'amour lui‑même qui condamne. – Doctrine de saint Paul sur ce point. – Les réprouvés, maudits par Jésus‑Christ, sont exclus éternellement              des prédilections et des tendresses de son Cœur divin.

 

 

 

 

 

Ibunt hi in supplicium.

 

Ils iront au supplice éternel.

(Mt., chap. xxv. v. 26.)

 

Il est, dans le Christianisme, une vérité terrible, qui, de nos jours plus encore que dans les siècles antérieurs, suscite dans le cœur de l'homme d'implacables répulsions. – Cette vérité est celle des peines éternelles de l'Enfer. – Au seul énoncé de ce dogme, l'intelligence se trouble, le cœur se resserre et frémit, les passions se raidissent. et s'irritent contre cette doctrine et les voix importu­nes qui l'annoncent. – Faudrait‑il donc nous taire, laisser dans l'oubli et couvrir d'un voile épais une vérité essentielle, touchant à l'intérêt le plus important de l'homme, celui de sa destinée su­prême. au‑delà des courtes années de son exil sur la terre ? – Mais si l'Enfer est une réalité, tout le silence que nous ferions autour de cette question fondamentale, n'ébranlerait pas sa cer­titude. Les * atténuations et les adoucissements du langage hu­main, n'en abrégeraient pas la durée. Le comble de la folie serait de bous persuader, qu'en détournant notre attention de cette chance fatale.. en nous efforçant de n'y pas croire, nous parvien­drons un jour à en conjurer la rigueur.

 

Dans cette série de conférences où nous nous sommes proposé de traiter ce qui touche à l'avenir de l'homme et à ses fins immortelles, nous ne saurions omettre les supplices de l'autre vie sans trahir nos devoirs, et nous montrer, comme un médecin infidèle et trompeur, qui afin d'épargner un cruel traitement à son malade, le laisserait tranquillement mourir. Sur ce point Jésus‑Christ lui‑même n'a pas cru opportun d'user de ménage­ments et de réticences. Il ne cesse d'insister sur les peines réservées aux pécheurs, il parle à maintes reprises des ténèbres extérieures, de ce feu qui ne s'éteint pas, de cette prison sans issue où il y aura des grincements de dents, et où les pleurs ne tariront pas.

 

Lorsque la justice humaine veut frapper un grand coupable, elle fait dresser l'échafaud sur la place publique, elle convie le peuple à assister à cet affreux spectacle. Dans plusieurs contrées, elle laisse, des jours entiers, les membres fracassés du malheureux suspendus à la route. ou au gibet où il a rendu le dernier soupir, afin d'effrayer, par un tel exemple, les hommes égarés, et qui seraient entraînés par des passions coupables. – Jésus‑Christ procède comme la justice humaine, il montre * au méchant le glaive suspendu au‑dessus de sa tête, afin que, saisi de terreur, il n'enfreigne pas sa loi, et qu'il fasse le bien, au lieu d'opérer le mal.

 

Saint Ignace de Loyola disait qu'il ne connaissait pas de prédi­cation plus utile et plus fructueuse que celle de l'Enfer. – La considération des charmes de la vertu, les délices et les attractions de l'amour divin, ont peu de prise sur les hommes sensuels et grossiers ; au milieu des distractions tumultueuses où ils vivent, des exemples contagieux qui leur sont donnés, des pièges et des écueils semés sous leurs pas, la menace de l'Enfer est le seul frein assez puissant pour les contenir sur la ligne du devoir. – Par la même raison, sainte Thérèse invitait souvent ses religieuses aus­tères à descendre en esprit et par la pensée en Enfer durant leur vie, afin d'éviter, disait‑elle, d'y descendre en réalité après leur mort.

 

Dans l'étude que nous allons entreprendre sur cette grave ques­tion, du sort réservé aux hommes décédés dans la haine de Dieu, nous éviterons les opinions controversées ; nous procéderons avec la rigueur du raisonnement et aux clartés de la grande lumière théologique, ne prenant pour appui que les Ecritures, et la science authentique de la tradition et des Pères. – D'abord, l'Enfer existe‑t‑il et est‑il certain que les peines qu'on y endure sont éternelles ? – Secondement, quelle est la nature du supplice de l'Enfer et où en est le lieu ? – Troisièmement, la miséricorde de Dieu peut‑elle se *concilier avec l'idée d'une justice, qu'aucune satisfaction ne parviendra à désarmer ?

 

Aucun homme ne saurait s'appliquer à l'étude de ces hautes considérations. sans entendre retentir au plus secret de son allie cette parole clos Écritures : « Prends garde, sers le Seigneur ton Dieu, et observe ses commandements ; car c'est là tout l’homme. » Qui méditera ces vérités terribles est assuré de devenir meilleur ; il sentira aussitôt son esprit se transformer, et son être se relever dans l'énergie de la vertu et dans l'amour du bien.

 

I

 

L'éternité des peines est une vérité formellement enseignée par les saintes Ecritures ; elle fait partie du symbole chrétien ; un grand nombre de conciles l'ont définie comme article de foi[215].

 

Saint Matthieu, ch. xviii, saint Jean, Apoc. ch. xiv, parlant des peines des démons et des réprouvés *, disent qu'elles auront une durée sans bornes[216]. Saint Marc, ch. ix, et Isaïe, ch. lxvi, disent que leur feu ne s'éteindra pas, et que leur ver ne mourra pas. – Saint Augustin, citant ces paroles, observe que l'on peut discuter sur la nature de ce ver, sur la matérialité ou l'immatérialité de ce feu , mais ce qui reste acquis par la parole du pro­phète, ce qui est à l'abri de toute controverse, c'est que les ardeurs de ce feu ne seront jamais tempérées, et que les tortures de ce ver n'iront jamais en s'amoindrissant[217].

 

Jésus‑Christ, parlant de la sentence suprême qu'il prononcera un jour, conserve et établit la même parité entre la justification et la condamnation ; il ne distingue, soit dans les récompenses des justes, soit dans le châtiment des impies, aucune mesure ni aucune différence de temps. – « Ceux‑là iront au supplice éternel et les justes à la vie éternelle[218] » – Donc, si la vie éternelle ne doit pas avoir une limite de temps, la mort éternelle sera, elle aussi, sans limite et sans fin.

 

Il résulte de ces divers témoignages, que la miséricorde est exclue des Enfers, et que la rédemption ne saurait y avoir d'accès. Quia in inferno nulla est redemptio. – Du reste, les réprouvés et les démons ne pourraient se libérer envers la justice *, et obte­nir la délivrance ou la mitigation de leurs peines, que par trois moyens : ou par une vraie et sincère pénitence ; ou par la vertu des prières des saints et des œuvres satisfactoires offertes par les vivants ; ou encore par la destruction de leur être ; Dieu, dans l'impossibilité absolue où il est de les recevoir, dans son sein, en leur enlevant l'existence, ferait cesser par le fait leurs tour­ments ; – or, les réprouvés ne peuvent faire pénitence. – Dieu n'a jamais fait grâce à Satan. parce que Satan ne s'est jamais repenti. – Il arrive, dit saint Thomas, que l'on se repent et que l'on déteste le péché de deux manières : absolument ou acciden­tellement. Celui qui déteste le péché absolument, le hait à cause de sa difformité intrinsèque, et parce qu'il est l'offense de Dieu ; celui qui le déteste accidentellement, le hait, non par amour de Dieu, mais par amour de lui‑même : c'est‑à‑dire qu'il ne déteste pas réellement le péché, mais la peine et les maux qu'il lui a occa­sionnés. Or. la volonté des damnés reste inclinée au mal, et l'hor­reur et la détestation de leur peine n'est ni le repentir, ni l'expia­tion[219] – Ils sont sans doute consumés par des désirs et* des rêves ; mais ces rêves ont pour objet une félicité à eux et qu'ils se constitueraient indépendamment de Dieu. Tel est le rêve des démons et celui des damnés, rêve éternellement stérile et qui les consume dans un désespoir et dans une exaspération sans fin. Les damnés ne peuvent donc se repentir. – Sont‑ils susceptibles de participer aux prières et aux mérites des vivants ? S'il en était ainsi. Lucifer et ses anges seraient susceptibles, clans un temps plus ou moins éloigné, (le se relever dans le bien : et ils deviendraient dès lors des êtres saints, dignes de vénération et d'amour. au même titre que les chérubins et les archanges qu'ils embrasse­raient un jour dans une éternelle communion. Il s'ensuivrait encore que l’Église serait tenue de prier pour les démons. Les démons sont à la vérité nos pires ennemis, mais le précepte de la charité nous prescrit de prier, sans exclusion, pour tous nos ennemis. Or, l’Église prie ici‑bas pour ses persécuteurs, par la raison que, durant la vie présente, ils peuvent produire de dignes fruits de pénitence ; mais même au jour du jugement, où elle sera consom­mée en amour et en sainteté, elle ne priera pas pour les hommes condamnés par le juste juge à d'éternels tourments. – Si les réprouvés peuvent espérer un jour leur salut, non seulement l’Église doit prier pour eux, mais de plus, nous ne voyons pas pourquoi elle s'abstiendrait de leur décerner un culte, et ne recueillerait pas les restes des Néron, des Robespierre et des Marat, pour les honorer sur les autels, au même titre que les cendres des Louis * de Gonzague, des Vincent de Paul, des Fran­çois de Sales.

 

Enfin les souffrances des réprouvés ne s'épuiseront pas, et leur être ne, 'sera jamais détruit. La sainte Écritures dépeint leur état lamentable cri l'appelant : Secunda mors « seconde mort. » « Ce sera », dit saint Grégoire le Grand, « une mort qui ne sera jamais consommée, une fin, toujours suivie d'un nouveau commencement, une déconsistance qui n'amènera jamais aucun dépérisse­ment[220]. » – Saint Augustin n'exprime pas avec moins de force et de clarté, la triste condition de cette mort qui, laissant éter­nellement subsister l'âme, lui fera endurer ses affres et ses hor­reurs dans toute leur intensité. « On ne peut pas dire qu'il y aura en Enfer la vie de l'âme, puisque l'âme ne participera en aucune manière à la vie surnaturelle de Dieu ; on ne peut pas dire qu'il y aura la vie du corps, puisque le corps y sera en proie à toute sorte de douleurs. – Par là-même, cette seconde mort sera plus cruelle. parce que la mort ne pourra y mettre fin[221]. »

 

Ajoutons à ces preuves théologiques les preuves de raison

S'il n'y avait pas un Enfer éternel, le christianisme disparaîtrait, et l'ordre moral serait supprimé.

 

Cette vérité de l'éternité des peines est essentiellement liée aux vérités substantielles de la religion, à la chute de l'homme, à l'Incarnation, à la Rédemption, qui en impliquent logiquement la certitude. – S'il n'y avait pas d'Enfer, pourquoi Jésus‑Christ serait‑il descendu du Ciel, pourquoi ses abaissements dans la crèche, ses ignominies, ses souffrances et son sacrifice sur la croix ? – Cet excès d'amour d'un Dieu se faisant homme pour mourir aurait été une œuvre dénuée de toute sagesse, et sans pro­portion avec la fin proposée, s'il se fût agi de nous délivrer sim­plement d'une peine temporelle et passagère, telle que l'est le Purgatoire. – L'homme était donc tombé dans un malheur irré­parable et frappé d'une disgrâce infinie, puisqu'il tic pouvait être relevé que par un remède divin. – Autrement il faudrait dire que Jésus‑Christ no nous a rachetés que d'une peine finie, dont nous aurions pu nous libérer par notre propre satisfaction, et dans ce cas les trésors de son sang ne seraient‑ils pas superflus ? – Il n'y aurait plus alors de rédemption, dans le sens strict et absolu de ce mot : Jésus-Christ ne serait plus notre Sauveur ; le tribut de gratitude et d'amour sans bornes qu'il exige des hommes serait une prétention excessive et imméritée. – Le Dieu fait homme pleinement détrôné de nos cœurs et de nos adorations, le Christianisme deviendrait une imposture, et tout esprit conséquent serait nécessairement induit à rejeter la révélation et Dieu lui‑même.

 

S'il n'y a pas un Enfer éternel, il n'y a plus d'ordre moral.

Le fondement de l'ordre moral, c'est la différence absolue et essentielle entre le bien et le mal. Le bien et le mal diffèrent essen­tiellement, parce qu'ils ont des conclusions différentes et abou­tissent à des fins opposées , niais, si nous supprimons la sanction éternelle (les peines, le vice et la vertu parviennent au même terme : l'un et l'autre, par des voies différentes, atteignent leur fin dernière, qui est le repos et la jouissance dans la béatitude de Dieu. Le même sort échoit en partage à ceux qui ont été les instru­ments du mal et à ceux qui ont été jusqu'au bout les organes incorruptibles du bien.

 

Vous nous direz : Soit, mais ce sera mille, cent mille ans plus tôt pour le juste ; mille, cent mille ans plus tard pour l'impie. – Qu'importe ? – Une durée expiatoire, si longue que vous la supposiez, ne constitue pas, pour la destinée de l'un et celle de l'autre, une différence essentielle. Durant notre vie éphémère et fugitive, où les instants une fois écoulés ne renaissent jamais plus, mille, cent mille ans, sont une durée et ont (le l'importance ; niais dès que l'homme est entré dans l'éternité, mille, cent mille ans, n'ont plus de signification : ils sont moins qu'un grain de sable dans le désert, qu'une goutte d'eau dans l'Océan. – Imaginez un avenir de supplices, aussi long que vous voudrez, doublez les années, entassez les siècles sur les siècles, * dès que la fin est la même pour tous, le passé ne compte plus pour rien. Une fois la peine finie, la mesure de sa durée, comparée à la mesure de l'éter­nité, apparaîtra une quantité tellement minime, tellement centési­male, qu'elle sera comme si elle n'était pas.

 

Et puisque entre une éternité et une éternité, il n'y a pas de différence perceptible, il serait vrai de dire que le péché n'a pas nui au pécheur. – Par exemple, que Dieu, pour me punir de mes crimes nie plonge dans les flammes durant des siècles, je me con­sole.... je sais que j'ai pour moi, une mesure mathématiquement égale à celle du juste..., j'ai l'éternité... Donc éternité de jouissance et de gloire pour celui qui aura servi Dieu et l'aura aimé jusqu'à mourir ; éternité de jouissance et de gloire pour le scélérat qui tressaillait en faisant l'iniquité et a constamment foulé aux pieds les lois et les commandements divins. – Or si les deux conclusions sont les mêmes, si par la route du mal, comme par la route du bien, on arrive infailliblement à la vie, à la vie durant une éternité, il faut forcément en conclure, que la vertu et le crime sont deux voies d'une sécurité égale, qu'il est facultatif à l'homme de les embraser l'une ou l'autre à son gré, et que la vie la plus souillée, comme la vie la plus pure, sont de même mérite et de même digni­té, puisque l'une et l'autre sont le principe d'une même perfection et d'une même félicité.

 

Ce système admis, il n'y a plus sur la terre, ni * morale, ni ordre public, ni ombre de probité. – La justice est dépouillée de sa sanction, la conscience est un préjugé, la vertu et le sacrifice sont un effort stupide. – Enlevez à l'humanité la crainte des châtiments éternels, le monde se remplit de crimes, les forfaits les plus exécrables deviennent un devoir, chaque fois qu'ils peuvent se flatter d'échapper à la prison et au glaive. L'Enfer ne sera qu'anti­cipé ; au lieu d'être ajourné à la vie future, il sera inauguré au sein de l'humanité, dès la vie présente. Un écrivain de nos jours a dit : « Il ne saurait y avoir de ternie moyen pour la société. ou Dieu ou le revolver. » – S'il n'y a aucune sanction au‑delà de cette vie, la force prévaut sur le droit, le bourreau devient la clef de voûte et le pivot de l'ordre social, et la justice sera proclamée au nom de la mort, faute d'être proclamée au nom de Dieu. – « Du reste, observe un autre moraliste, en vertu de quel droit les tribunaux frapperaient‑ils le crime, lorsqu'il a pour lui la consécra­tion de l'impunité divine, et que la justice éternelle s'engage à ne pas sortir de son repos, pour lui infliger son légitime châti­ment[222] ? »

 

La conscience des peuples s'est soulevée contre cette consé­quence monstrueuse. Au milieu du déchaînement des erreurs, de la chute des vraies croyances, la doctrine d'un état futur de châti­ments et de récompenses est demeurée debout. Elle * se retrouve chez les païens. Virgile a été l'interprète de la croyance dans ces vers fameux :

 

Sedet aeternumque sedebit infelix Theseus . (En. vi, 618.)

 

Rostroque immanis vultur obunco

Immortale jecur tondens...

Nec fibris requies datur ulla renatis. (vi, 597.)

 

« Les vils scélérats dont l'âme est incurable », dit Platon (Phœd., p. 144) « sont tourmentés de châtiments qui les agitent sans les guérir. – Les âmes qui ont commis de grands crimes sont précipitées dans l'abîme qu'on nomme l'Enfer. – Tel est le jugement des Dieux, qui habitent le ciel : les bons sont réunis aux bons, et les méchants aux méchants. »

 

C'est une chose étonnante, que cet accord de tous les hommes, poètes, philosophes, peuples, rois, civilisés, barbares, sur cette vérité qui trouble nos pensées et que les hommes auraient tant d'intérêt à nier. Ce serait le lieu de nous arrêter sous l'autorité et le poids de cet axiome fondamental : Quod semper, quod ab omnibus, quod ubique ; ce qui a été cru toujours, par tous, et en tout lieu, est nécessairement la vérité. Tout dogme a été altéré sauf celui‑là ; tous les points importants de la théologie catholique ont donné lieu à des discussions ; l'Enfer a échappé à cette commune loi ; il est venu jusqu'à nous, sans rencontrer, sur cette longue route, un esprit qui en contestât la justice, ou du moins en ébran­lât la formidable certitude. * « Les protestants qui ont nié tant de choses, n'ont pas nié celle‑là. Destructeurs de ce qui portait le plus d'ombrage tu sens humain, de la pénitence, de la virginité, de l'efficacité des bonnes œuvres, ils n'ont pas dépouillé l'Enfer de sa physionomie terrifiante. Leur main s'est arrêtée à ce seuil de la douleur, elle qui n'avait pas respecté la porte du tabernacle, où repose, dans la bonté et le sacrifice, la chair de l'Homme Dieu[223] ... »

 

Le rationalisme contemporain s'est seul enhardi jusqu'à cette négation, et, chose étrange, il l'a fait en se réfugiant dans le sein même des perfections infinies. Il s'est armé contre la justice de Dieu, de sa grandeur, de sa sagesse ; et lui qui nie la Rédemption, il fait appel à cet excès môme d'amour, que Jésus‑Christ, en expirant, a fait éclater sur la croix.

 

« Dieu, » dit‑il, « est un être trop parfait, trop sublime, trop désintéressé pour vouloir écraser éternellement, sous les foudres de sa puissance, une frêle créature, induite au mal par emporte­ment ou par fragilité. Ce serait là une vengeance, une représaille indigne de sa gloire et de ses perfections. » Nous répondrons que si le crime était impuni, la grandeur cesserait d'être l'apanage de Dieu, elle appartiendrait de plein droit à l'homme méchant. Il ne tiendrait qu'à lui, par un seul acte de sa volonté, de faire triompher la révolte dans le gouvernement divin. Dieu se serait alors bercé * d'un rêve, le jour où, en sortant de son repos pour sa gloire, il aurait établi cette loi fondamentale, que la créature doit tendre vers lui par chacune de ses aspirations, le servir et l'aimer par des actes constants de louange, de dépendance et d'adoration. Dieu ne serait plus notre fin essentielle et dernière.

 

Admettons, en effet, comme ont osé le soutenir quelques‑uns, que l'Enfer est simplement un lieu d'ennui et de tristesse, où l'âme captive n'est soumise qu'à une souffrance adoucie et limitée. – Figurons‑nous, dans cette supposition, Satan et ses complices comblant la mesure et de leur révolte et de leur orgueil, disant au Dieu qui les a rejetés : « Nous sommes dans un état et en possession d'une existence assez tolérable pour consentir à nous passer éternellement de toi. A la vérité, nous sommes loin de posséder la béatitude parfaite, mais nous avons une mesure de vie et de repos qui est notre œuvre exclusive, et nous nous en contentons ; si nous ne sommes pas radieux comme tes anges, du moins nous ne sommes pas tes sujets, nous ne te servons pas, nous ne t'obéissons pas. »

 

Tel serait le langage de toute créature exclue du sein de Dieu si elle parvenait à échapper à sa destinée, sans ressentir une dou­leur immense, infinie, comme le bienfait qu'elle a librement et obstinément dédaigné. Pour adoucir la misère des démons et des réprouvés, Dieu ne leur laisserait‑il qu'une ombre de bien, qu'un frêle espoir, une * goutte d'eau destinée à les rafraîchir ; ils adhé­reraient à cette ombre, à cette apparence, avec toute l'énergie de leur volonté épuisée et haletante ; ils s'éprendraient d'ardeur pour cette parcelle de soulagement, cherchant à s'y séduire et à se tromper sur l'étendue et la profondeur de leur infortune. – Et il faut ne pas connaître le cœur de l'homme, pour se figurer qu'il ne se résignerait pas à cet Enfer mitigé, plutôt qu'à ployer le genou et fléchir.

 

Si donc l'Enfer n'est pas un déluge et un accablement d'ineffa­bles et d'éternelles souffrances, faisant sentir au coupable tout le poids de la main qui le châtie, dans la lutte du bien et du mal, l'homme restera victorieux et le Maître du Ciel sera le vaincu ; tout genou ne fléchira pas devant lui, comme il J'a prédit. – Il est donc de toute nécessité, pour la gloire divine, que l'homme qui l'a outragée. en se montrant obstinément et systématiquement rebelle, soit soumis à des tourments extrêmes, sans fin, incompréhensibles et en équation avec la gloire divine offensée. Il faut qu'il endure des déchirements et des douleurs sans mélange, accompagnés d'une séparation absolue et totale de toute créature en état de le recréer et de le distraire, des douleurs qui l'enveloppent, ne lui laissant entrevoir, au‑dessus de sa tête, à ses pieds, autour de lui, que désolation et terreur ; et cela afin qu'il reconnaisse la grandeur de Dieu qu'il a méconnue, et que l'excès de sa détresse lui arra­chant l'hommage que n'a pu obtenir la bonté, il s'écrie comme Julien l'Apostat à sa mort : Tu as vaincu, Galiléen. *

 

Sans doute, cet état d'un supplice sans adoucissement terrifie nos pensées , mais il est la sanction nécessaire du gouvernement divin ; un Enfer temporaire, tel que le Purgatoire, ne pourrait suffire à en assurer l'ordre et lit sanction. – En effet, combien est‑il d'hommes, en cette vie, qui aient souci du Purgatoire ? Combien de chrétiens sans générosité et sans courage, souscri­raient volontiers à mille Purgatoires, afin de contenter leurs désirs d'un instant. – Un philosophe Allemand discutant un jour avec un de ses amis disait : « Pour obtenir la réalisation de tel vœu, de tel projet d'ambition après lequel je soupire, je donnerais volon­tiers deux millions de ma félicité éternelle. » Son interlocuteur lui répondit : « Vous êtes singulièrement modéré dans le sacri­fice que vous offrez. » – L'homme n'estime que ce qui est infini : qu'une créature s'offre à lui avec le sourire et le charme de la séduction, aussitôt il la doue de tout cet infini, renfermé dans ses affections et dans ses rêves, il fait reposer sur elle l'idéal et l'enchantement d'un bonheur gigantesque et illimité ; eh bien, en face de cet infini, sensible, vivant, palpable, qui donne la fièvre à son cœur, allume un feu dévorant dans ses sens, mettez pour contrepoids une peine d'une durée infinie, dont la menace se mon­tre à lui dans un avenir lointain et indéterminé, qu'il se repré­sente d'une manière confuse, et dont il se flatte de conjurer la ri­gueur avant la mort, nous le disons, cet Enfer temporaire appa­raîtra à cet homme une compensation modeste * des jouissances sans mesure que lui promet une minute de pouvoir ou de volupté. – Il risquera tout , il mettra dans son enjeu les milliards et les milliards de siècles dont vous le menacez, il se figurera gagner une bonne partie ; à moins que ce ne soit l'éternité, il ne marchan­dera ni sur le degré ni sur le temps. Celui qui n'admet pas cela n'a jamais sondé les profondeurs de la nature humaine ; à un être immortel, il faut des espérances et des craintes qui soient à son niveau ; tout ce qui n'est pas éternel disparaît devant l'ef­froyable immensité de ses désirs[224].

 

Notre démonstration de l'éternité établie, disons quelles en sont les peines, quelle est leur intensité, et le lieu où les démons et les réprouvés les endurent.

 

II

 

Les peines endurées par les réprouvés sont : les unes privatives, les autres positives. – Les peines privatives consistent dans le supplice du dam, c'est‑à‑dire dans la perte de Dieu ; les peines positives dans le supplice du feu.

 

Saint Augustin nous dit que la peine du dam est de toutes les peines de l'Enfer la plus terrible et la plus incompréhensible ; auprès des regrets et du désespoir qu'elle suscite, les autres souffrances* n'en méritent pas même le nom : Plus torquetur cœlo quam gehenna.

 

Le réprouvé a la certitude qu'il a perdu Dieu, qu'il ne peut plus s'unir à celui qui l'a créé ; il est à jamais privé de la posses­sion du souverain bien et de la vue de l'infinie beauté, et cette considération lui cause une douleur si acerbe, qu'elle suffirait, à elle seule, pour allumer les flammes qui le consument. Durant la vie présente, appesantis par notre enveloppe terrestre, distraits et égarés par le spectacle des choses sensibles, nous ne pouvons apprécier l'immensité d'une telle perte ; niais lorsque l'âme, par la mort, est séparée de l'universalité des créatures, elle n'a plus aucun objet sur lequel elle puisse se complaire ; Dieu apparaît à elle comme l'unique trésor et l'unique fin ; elle se précipite vers lui avec toute l'impétuosité de ses désirs ; elle concentre, sur cette divine beauté, toute sa force, toutes ses ardeurs et la plénitude de ses aspirations.

 

Que l'on se figure un poisson jeté hors de son élément liquide, une aiguille aimantée oscillant d'une oscillation non interrompue, sans parvenir à se fixer dans la direction de son pôle, une loco­motive déraillée, et emportée dans les espaces par une course précipitée ; toutes ces similitudes ne nous retracent qu’imparfaitement l'indicible état d'une âme dévoyée, égarée loin de sa fin, et dans l'impuissance de rentrer jamais dans sa voie. – Il n'y a plus d'avenir pour elle. – Le poète théologien du moyen âge voyait écrites en caractères noirs *, à la porte des lieux sombres et maudits de l'Enfer. ces significatives paroles : « Par moi l'on va dans la cité des larmes, par moi l'on va dans l'abîme des douleurs. La justice anima mon sublime Créateur ; je suis l'ouvrage de la divine puissance, de la haute sagesse et du premier amour... 0 vous qui entrez ici, laissez toute espérance[225]. »

 

Ce qu'il y a de certain, et ce qu'enseignent tous les théologiens, c'est que les démons et les réprouvés sont privés de toute grâce et de toute illumination surnaturelle. A ce point de vue, ils sont plongés dans les ténèbres et frappés d'une incurable cécité ; mais ils ne sont nullement déchus dans leurs forces et l'usage de leurs facultés naturelles, ils restent en possession des sciences spécula­tives qu'ils avaient acquises, ils sont même susceptibles d'acquérir expérimentalement de nouvelles connaissances.

 

Au milieu de leurs tourments, leur mémoire ne perd pas sa fermeté, leur intelligence conserve sa pénétration, et leur volonté son énergie et toute son activité ; niais toutes ces facultés et toutes ces aptitudes naturelles, que Dieu laisse en eux afin d'accroître leurs châtiments, sont faussées dans leur but et dans leur direc­tion, elles ne peuvent plus tendre vers des objets honnêtes, utiles et * sérieux. La raison en est que l'honnête, le beau, l'utile, sont des reflets et une participation des divins attributs, et l'âme sépa­rée de Dieu sans retour n'est plus susceptible de cette participa­tion. – Comme le dit Suarez, le jugement des damnés est sans rectitude pratique pour tout ce qui a trait à la règle de leurs pen­sées, de leurs désirs et à la sage ordonnance de leurs actions[226]. – Courbés sous le poids de la malédiction, les démons et les réprou­vés ne peuvent plus s'attacher au vrai, et leur esprit n'aspire qu'à se nourrir d'illusions et de mensonges ; leur cœur déréglé ne peut s'ouvrir à l'amour et demeure rongé par la haine ; leur imagina­tion est assaillie par d'effrayants fantômes et par des terreurs sans cesse renaissantes.

 

Dans les siècles de foi, lorsqu'un ministre des autels avait trahi ses engagements sacrés et s'était rendu gravement coupable, il était conduit dans le sanctuaire et soumis à la peine de la dégra­dation. – Le Pontife le dépouillait de ses insignes : il lui enlevait l'aube. symbole d'innocence ; l'étole, signe de sa juridiction sur les âmes ; la chasuble, mystérieux emblème de sa personnification avec Jésus‑Christ, et il lui disait : Sois dépouillé de ces ornements dont tu es indigne. – Les chrétiens réprouvés sont soumis à une dégradation analogue; Dieu, en les abandonnant au moment où s'est consommée * leur fin malheureuse, leur retire tout ce qui reste en eux de vertus théologales, telles que la foi et l'espérance. Il les dépouille de leurs vertus morales, de la force, de la pru­dence, de la justice, de la tempérance, de toutes les autres quali­tés naturelles, telles que le désintéressement, la fidélité aux lois de l'honneur, l'aménité et la distinction des manières, vertus dont ils ont abusé pour entretenir en eux l'orgueil et ses complaisances coupables. Il ne laisse subsister aucune trace de perfection dans ceux qu'il a rejetés. Ainsi les damnés sont des êtres profondément dégradés ; ils ne sont plus susceptibles d'aucun respect, d'aucun amour, d'aucune compassion. En tant que séparés du souverain bien, ils deviennent souverainement haïssables, et, comme les démons, ils ne sauraient inspirer d'autre sentiment, que l'horreur et l'exécration. – Afin de mieux concevoir leur sort lamentable, retraçons‑nous une ville où seraient agglomérés les Caïn, les Néron, tous les scélérats qui ont souillé la terre, et dont la justice humaine se défait en les reléguant au fond des prisons et des bagnes ; supposons en outre que, dans cette ville, il n'y eût ni police, ni soldat, ni force publique, afin d'empêcher ces malheu­reux de s'entre‑tuer, et de se déchirer les uns les autres. Eh bien ! c'est là l'Enfer, tel que nous le décrit le prophète Job : « Ubi nullus ordo, sed sempiternus horror inhabitat [227] ; un séjour où il n'y a pas d'ordre et où règne une horreur éternelle. » *

 

Telle est la peine du dam. Ayant perdu Dieu, les damnés ont perdu, par le fait, toute espérance, toute dignité, toute conso­lation.

 

La seconde peine de l'Enfer, c'est celle du feu ; ce feu est‑il de même substance et de même nature que le nôtre, oui bien, comme quelques‑uns le veulent, est‑il un feu immatériel, un sim­ple effet de la vive douleur causée à l'âme par les regrets de sa perte ? – Comme nous l'avons dit, les saintes Ecritures désignent

 


 

 

constamment la peine du feu, lorsqu'elles parlent des supplices des réprouvés. Comme elles emploient cette expression sans l'ac­compagner d'aucun terme restrictif, il n'y a aucune raison de l'interpréter dans un sens métaphorique et défiguré.

 

Sur ce point, la doctrine de saint Thomas est d'une précision remarquable.

« De quelque manière que l'on imagine le feu de l'Enfer, il est certain que, considéré en lui‑même, et quant à sa substance, il est matériel, et de même nature que le nôtre , quant à ses effets, et par rapport aux corps soumis à son action, il se peut faire qu'il soit d'une espèce différente. – Ainsi le charbon et la flamme, le bois embrasé et le fer rougi et incandescent, ne diffèrent pas, quant à l'élément calorifique qui les pénètre et quant à leur état d'ignition, mais, seulement, quant au mode de réception. – Le fer est rougi et entre en fusion par l'effet d'une communication extérieure ; le soufre, au contraire, entre en combustion par la vertu d'un principe qui lui est * intime et inhérent ; ainsi nul doute que. considéré en lui‑même, le feu de l'Enfer ne soit de même espèce que le nôtre ; mais quant à dire qu'il subsiste en lui‑même, ou dans une substance étrangère, nous ne pouvons rien affirmer sur ce point[228]. »

 

D'après le Docteur angélique, le feu de l'Enfer a le même principe que le feu terrestre, niais il se distingue du nôtre par ses propriétés et sa destination. Le feu de la terre est un don de la Providence, il a été créé pour notre usage ; le feu de l'Enfer est un instrument de la divine justice, il est créé pour punir. – Le feu de la terre brûle et consume, le feu de l'Enfer brûle sans détruire ni consumer. – Le feu de la terre désunit les organes, et il résout les chairs en cendre et en vapeur, le feu de l'Enfer est comparé au sel par saint Marc, omnis enim igne salietur[229], c'est‑à‑dire qu'il nourrit et consolide les chairs en les brûlant. – Le feu de la terre est sujet à s'éteindre, s'il n'est entretenu * par le bois ou par d'autres matières combustibles ; le feu de l'Enfer s'entretient de lui‑même, et subsiste sans être alimenté, et s'il faut accepter le témoignage de Lactance, « il lie laisse émaner aucune fumée, il est pur et liquide, pareil à un lac et à un étang[230] ». Les réprouvés y seront plongés comme le poisson dans la mer, imbibés d'ardeurs dévorantes qui n'émousseront jamais leur sensibilité. Quis poterit habitera de vobis cum igne devorante[231].

 

Une difficulté reste à éclaircir : un feu d'une nature matérielle peut‑il agir sur les âmes séparées du corps et sur de purs esprits ?

 

Saint Augustin, liv. xxi de la Cité de Dieu, ch. x, cherche à résoudre l'objection : « Pourquoi ne dirions‑nous pas. quoique le mode soit incompréhensible et ineffable, que la peine corporelle du feu peut affecter les esprits incorporels ? Si, en effet, les esprits des hommes purs de toute matière peuvent, dès ici‑bas, être enfermés dans des membres corporels, si, après la mort, ils peuvent de nouveau être unis à ces mêmes corps par des liens indissolubles, les esprits des démons, quoique sans corps, ne peuvent‑ils pas être attachés pour leurs supplices à des feux corporels[232] ? »

 

Le théologien Lessius, dans son traité des divines perfections, donne cette autre explication : « La faculté sensitive dont nous sommes doués n'est pas distincte de l'essence de notre âme, et elle subsistera tout entière après la mort. Si le feu, par sa propre chaleur, peut faire sentir son action à l'esprit de l'homme par l'intermédiaire du corps, pourquoi ce même feu, agissant comme un instrument de Dieu, ne pourrait‑il affecter l'esprit immédiatement ? – Lorsqu'un homme est brûlé, le corps n'est qu'un milieu de transmission pour appliquer la chaleur à l'esprit ; car dans l'ordre actuel, sans la présence du corps, l'âme ne pourrait exercer la faculté qu'elle a de sentir ; mais Dieu agit directement quand il le veut, et il peut à son gré suppléer à l'absence d'un milieu ou remplir lui‑même l'effet d'un milieu quelconque[233]. »

 

Enfin, dernière question, quel est le lieu de l'Enfer ?

Si l'on prend à la lettre divers passages des Ecritures et si l'on s'arrête au sentiment général des * théologiens, le centre de la terre est le lieu où sont détenus les réprouvés et où, après la résurrection, ils habiteront avec les dénions. – Saint Luc, ch. viii, appelle l'Enfer Abyssus, l'abîme. – Saint Jean, dans l'Apoca­lypse, dit « L'ange enferma le diable dans les profondeurs de l'abîme[234] ». – Il l'appelle encore « l'étang de feu[235] » – L'Enfer inférieur. » – Saint Grégoire le Grand dit « Ce séjour est appelé l’Enfer, parce qu'en réalité, il est le lieu situé le plus bas : lnfernum appellari, eo quod infra sit. » – Hugues de Saint‑Victor ajoute : « Ce lieu inférieur, préparé pour les peines des damnés, se trouve dans l'intérieur de la terre [236]. »

 

Saint Thomas énonce le même sentiment : « Personne », dit‑il, « à moins d'être directement instruit par l'Esprit Saint, ne peut savoir d'une certitude absolue le lieu où sont les réprouvés. » Mais quant à son opinion personnelle, il l'exprime dans son style nerveux et didactique, et avec une argumentation incom­parable. « Les morts damnés », dit‑il, « se sont perdus par « l'amour déréglé des plaisirs charnels, il est donc juste que le même sort échu à leurs corps, échoit aussi à leur âme. Les corps ont été enfouis sous la terre, il est donc juste que l'âme soit aussi enfermée dans les profondeurs de la terre. – En outre, la tristesse est à l'esprit ce que la pesanteur est au corps : la joie * au contraire est à l'âme ce que la légèreté est à la matière. – De même que, dans l'ordre des corps les parties les plus basses sont celles où les corps ont plus de gravité, ainsi dans l'ordre des esprits, les régions les plus basses sont aussi les plus tristes : il s'ensuit donc, que le lieu qui convient à la joie est le ciel empyrée et le lieu qui convient à la tristesse le centre de la terre[237]. » Citons enfin le raisonnement de Suarez qui complète, et donne une nouvelle clarté à celui de saint Tho­mas. « L'Enfer », dit‑il, « est une prison qui servira en même temps de séjour, et aux anges rebelles et aux démons ; ce séjour ne peut être que le plus incommode, le plus obscur, le plus ignominieux de tous les séjours créés ; il convient qu'il soit ait pôle opposé et à la distance extrême de celui destiné aux élus. Or les élus régneront éternellement dans la partie la plus élevée du ciel, qui est le ciel empyrée, et par suite la partie la plus basse de la terre est celle où Lucifer et les damnés subiront leurs éternels tourments. »

 

Observons, toutefois, qu'il n'est pas certain d'une * certitude de foi, que l'Enfer soit situé au centre de la terre ; l’Église n'a rien défini sur ce point, c'est simplement l'opinion la plus proba­ble fondée sur le témoignage de la presque unanimité des Doc­teurs et des Pères. Quoi qu'il en soit de ce fait, l'essentiel, dit saint Jean Chrysostome, n'est nullement de connaître où se trouve l’Enfer, niais de prendre le moyen de n'y être pas un jour précipité, ne igitur quœramus, ubi sit, sed quomodo eam (Gehennam) effugiamus[238].

 

Tel parait donc être le lieu de l'Enfer[239]. – Le feu qui torture les dénions et les réprouvés est un feu matériel : ce feu matériel fait sentir son action aux esprits et aux âmes séparées. – Il nous reste à considérer comment la sévérité implacable de la justice divine petit se concilier avec sa miséricorde infinie.

 

III

 

Un homme d'esprit disait un jour en parlant des méchants : Ils sont un grand embarras dans ce monde et dans l'autre. Cet embarras extrême, que les sociétés humaines ressentent à l'égard de certains coupables, on peut dire, qu'en un sens, Dieu l'éprou­ve plus vivement encore à l'égard de l'homme pécheur.

 

Il est de foi que Dieu veut le salut de tous les hommes, et qu'autant qu'il est en lui, il n'exclut personne des fruits de la Rédemption. Ce n'est pas volontiers qu'il a créé l'Enfer; au contraire, il épuise tous les moyens de sa sagesse et tous les secrets de sa tendresse, afin de nous prémunir contre un tel malheur ; il nous le dit par la bouche d'Isaïe : Quid est quod debui ultra facere vineœ meœ et non feci[240] ? – Si Dieu était susceptible de souffrir, aucune angoisse ne serait comparable à celles que ressent son Cœur, lorsqu'il est réduit à condamner une âme. Le saint Curé d'Ars dit un jour : « S'il était possible à Dieu de souffrir, en damnant une âme, il serait saisi de la même horreur et du même frémissement, qu'une mère réduite à laisser tomber elle‑même le couteau de la guillotine sur le cou de son enfant. »

 

Voyez Jésus‑Christ à la dernière Cène ; il contemple Judas avec des regards où se peignent la tristesse et la plus amère désolation , il est dans un trouble convulsif, et dans le dernier excès de la consternation ; il comprend mieux que nous ne par­viendrons jamais à le concevoir, combien c'est chose horrible que l'état d'un homme dévoyé, perdu sans remède, laissé sans aucun moyen de revenir * sur ses voies et de ressaisir sa des­tinée. Il tente tous les moyens imaginables pour conjurer la perte de ce misérable ; il se jette à ses pieds, les baise ; il l'admet, malgré son indignité, au festin de sa chair sacrée... Et lorsque les ténèbres qui envahissent de plus en plus l'âme obstinée de Judas ont obstrué toutes les avenues par où la grâce divine aurait pu se frayer accès, Jésus‑Christ pleure , il semble oublier que le traître l'a choisi pour la victime de sa lâche avarice ; il ne voit que l'horreur de son sort, il dit avec angoisse : « Il aurait bien mieux valu pour cet homme qu'il ne fût point né[241]. »

 

Ô vous qui accusez le Créateur de dureté, et lui reprochez de ne pas aller jusqu'à la limite extrême de sa toute‑puissance, afin d'empêcher sa créature de périr éternellement, indiquez‑lui donc votre moyen et enseignez‑lui votre secret. Que voulez‑vous que fasse Dieu ?

 

Demanderiez‑vous qu'il supprimât l'Enfer ?... Supprimer l’En­fer, ce serait supprimer le Ciel. Croyez‑vous que les martyrs, les anachorètes, les vierges, les saints s'enivrant à cette heure des joies de la béatitude, se seraient soustraits aux séductions, qu'ils auraient foulé aux pieds les amorces mondaines, cherché les solitudes, traversé les persécutions, affronté les bourreaux et le glaive, s'ils n'avaient eu présente la parole du Maître : « Ne craignez pas ceux qui ne peuvent faire périr que le corps ; mais craignez celui qui peut précipiter * l'âme et le corps « dans la fournaise des flammes[242]. » L'amour divin s'éveilla seu­lement en eux lorsque, par de courageuses violences, ils se furent détachés du péché et des habitudes sensuelles. Le point de départ de leur justification fut la crainte : Initium sapientiœ timor[243]. Le tonnerre qui les secoua de leur sommeil et de leur léthargie, ce fut la parole redoutable : Éternité... Ils jetèrent alors un regard sur leurs somptueuses habitations, sur les lambris dorés de leurs palais, et ils dirent : C'est là que nous amassons tous les jours des trésors de colère, que toutes les séductions se donnent rendez-vous pour nous perdre. La haine de Dieu, les flammes, une malé­diction sans fin pour un plaisir d'un jour, voilà ce qui nous attend... Le lendemain ces hommes se mettaient pieds nus, ils étaient couverts d'un sac et cherchaient la route qui conduit dans les solitudes et les déserts. – Sans ces miséricordieuses terreurs, la cité de Dieu ne se serait jamais remplie ; tous nous nous serions égarés dans nos voies ; aucun homme n'aurait fait le bien, non est qui faciat bonum, non est usque ad unum.

 

Dieu ne petit supprimer l'Enfer sans supprimer le Ciel ; vou­lons‑nous alors qu'il attende, qu'il pardonne, qu'il pardonne sans cesse ? Mais c'est ce qu'il fait. – En cette vie, il ne se retire jamais de celui‑là même qui le repousse. Il le poursuit dans * le sanctuaire de sa conscience, par une voix intérieure qui ne cesse pas un seul instant de se faire entendre. En face de la tentation qui nous sollicite au mal, cette voix retentit avec éclat et nous crie : Prends garde... Si nous sommes sourds, il ne se hâte pas, comme il en aurait le droit, de trancher le fil de nos jours ; il n'épie pas la minute de nos manquements pour en faire la minute suprême de notre mort ; il revient à nous ; il nous fait sentir l'aiguillon du remords, il ne se rebute pas de nos refus, il attend des années. Il laisse la maturité de l'âge succéder à la fougue de l'adolescence, les glaces de la vieillesse aux illusions qui séduisent encore l'âge viril, et tous ses efforts sont vains... La dernière heure de cet homme sonne enfin ; le plus souvent elle est précédée d'une maladie, présage et annonce de sa fin pro­chaine... Cet homme s'endurcit toujours. Une minute avant son dernier soupir, Dieu s'offre encore à le recevoir dans son sein et à le sauver des flammes de l'abîme... Sa parole n'a plus de force, son état est désespéré. Eh bien ! il suffit que dans l'inti­mité de son cœur, il laisse échapper cette simple parole : « Je t'aime je nie repens ; » cette parole serait sa planche de salut... le pécheur la refuse avec obstination... Nous le demandons, que petit faire Dieu ? Doit‑il, pour consacrer l'endurcissement de sa créature renverser tout le plan et tous les conseils de sa sagesse, anéantir les ténèbres par un acte de toute‑puissance qui serait stupide, parce qu'un homme égaré s'est crevé les yeux, afin de ne pas participer * à la divine lumière... Ah ! Dieu a le droit de se laver les mains et de dire : « 0 homme, ta perdition est ton œuvre et non la mienne. Perditio tua ex te, Israel. »

 

Mais, pourquoi la grâce et la rédemption seraient‑elles exclues des Enfers ? – Alors que l'homme désabusé a vu périr ses dernières illusions, et qu'il mesure avec effroi toute la profondeur et l'étendue de sa misère, pourquoi Dieu ne laisserait‑il pas tom­ber sur lui un dernier rayon de sa miséricorde, et ne tendrait‑il pas à cet infortuné une main qui serait saisie avec un amour, une gratitude proportionnée à l'immensité de la délivrance ? Nous répondons sans hésiter, que Dieu ne le peut pas ; qu'il ne le peut du moins sans déroger à son infinie dignité. Il faudrait qu'il se penchât de son propre mouvement vers une créature rebelle et obstinée, qui, loin de l'appeler, le hait et le maudit. – La mort a mis le pécheur dans un état qui ne lui laisse plus de choix : il sait, il est certain d'une certitude qui accable son libre arbitre ; il reste confirmé dans une haine, dans un orgueil se gros­sissant de ses larmes et de son désespoir. Pour susciter en lui un regret salutaire et méritoire, il lui faudrait une grâce. Or, cette grâce, il ne la demande pas, il ne la désire pas, il ne la veut pas ; il déteste sa peine à la vérité, mais il hait souveraine­ment Dieu, et en même temps les dons et les lumières qui éma­nent du Cœur de Dieu.

 

Mais Dieu est‑il juste et n'excède‑t‑il pas toutes proportions, en punissant d'une éternité de supplices, une faute éphémère consommée en un seul instant ? – Ici le raisonnement est im­puissant, car Dieu est le plus grand des mystères ; le péché est un mystère aussi insondable que la majesté de celui qu'il offense, et la peine due à sa malice est encore un mystère sans bornes que l'esprit humain ne parviendra jamais à scruter.

 

Tout ce que nous pouvons dire, c'est que si l'on considère la personne de Dieu, l'injure qui lui est faite par le péché est une injure infinie ; or l'homme. à cause de sa nature bornée, ne pouvant subir une peine infinie en rigueur et en intensité, il est de toute justice qu'il subisse une peine infinie en durée. – La justice humaine est l'image et l'esquisse de la justice divine. Le droit de punir et de frapper le coupable de mort est conféré aux tri­bunaux de la terre pour l'utilité et le bien des hommes. Ils condamnent les crimes, non pas à cause de leur difformité intrin­sèque et parce qu'ils offensent Dieu, mais parce qu'ils sont nuisi­bles et dommageables au bien et à la bonne ordonnance des sociétés humaines. Et cependant, ils ont le droit de punir d'une peine perpétuelle un meurtrier dont le crime n'a duré qu'un instant, de le supprimer à jamais de la société, parce qu'il a violé l'ordre moral et humain. A plus forte raison, Dieu a‑t‑il le droit de punir d'une peine perpétuelle et de bannir à jamais de la société céleste, celui qui a violé l'ordre universel et divin.

 

Il ne répugne nullement, observe saint Augustin, que Dieu limite sa miséricorde aux années de la * vie présente, de telle sorte que, celles‑ci écoulées, il n'y aura plus lieu au pardon. Les princes de la terre n'agissent‑ils pas de même, lorsqu'ils refusent de faire grâce à des hommes renfermés dans les prisons, et qui témoignent cependant leur repentir et une détestation sincère des crimes qu'ils ont commis ?

 

Parmi les systèmes divers élaborés pour concilier la miséricorde de Dieu avec la justice, le plus rationnel, le plus admissible, celui qui, à première vue, semble donner une solution satisfai­sante au formidable problème de la destinée humaine, est le sys­tème imaginé par Pythagore et les sectes d'Orient, qui admet­tent, qu'au lieu de précipiter l'homme dans une disgrâce sans fin, Dieu l'introduira dans une seconde phase d'épreuves, où il y aura pour lui comme dans les précédentes, mélange d'ombres et de lumières, où le champ de la liberté lui sera ouvert, où il y aura tentations, partages, lutte entre Dieu qui se voit à demi et les créatures qui étalent leurs séductions.

 

Avouons‑le, sans balancer, entre toutes les doctrines opposées à celle du Christianisme, la doctrine de la métempsycose ou de la transmigration des âmes, est incontestablement la préférable. En l'examinant de loin et superficiellement, il semble qu'elle laisse intacte la croyance à une vie immortelle, elle ne paraît pas por­ter atteinte aux attributs divins, ni dépouiller la loi humaine de sa * sanction ; mais, si on étudie cette doctrine de près, il est aisé de reconnaître qu'elle nous replace dans toutes les difficultés antérieures et qu'elle en soulève de plus insolubles encore. « Car » comme l'observe un illustre philosophe chrétien, dont je cite les paroles, « si cette seconde vie où vous faites entrer l'homme, n'est pas plus pure que la première ; si son âme y meurt une seconde fois par le péché, à quel parti Dieu s'arrêtera‑t‑il alors ? Faudra‑t‑il qu'elle reprenne, avec un intarissable droit, le cours de ses immigrations, sans que Dieu puisse jamais la soumettre et la punir, autrement qu'en lui donnant le droit de l'offenser toujours ? Au lieu de cette effrayante perspective qui fait, du jugement, l'écueil solennel de la vie, le pécheur s'en irait au tombeau avec la sécurité d'un passant qui franchit un portique, et il se dirait dans l'ironie de son impunité : L'univers est grand, les siècles sont longs, achevons d'abord la circumnavigation des mondes et des temps. Passons de Jupiter à Vénus, du premier ciel au second, du second au troisième, et s'il arrive après des espaces et des périodes sans nombre, que les soleils viennent à nous manquer, nous nous présenterons à Dieu pour lui dire : Nous voici, notre heure est venue, fais nous de nouveaux cieux et des astres nouveaux, car si tu es las de nous attendre, nous ne le sommes point de te maudire et de nous passer de toi[244] ... » *

 

Enfin, dirons‑nous, l'amour est tout‑puissant, il a des secrets, des excès dont nos cœurs ne sauraient avoir le soupçon, et, quoi que l'on dise, il ne peut consentir à perdre éternellement la créa­ture, œuvre de ses mains et rachetée de son sang. Ah ! l'amour, nous pourrions l'opposer à la justice, si c'était la justice qui punît ; mais la justice s'est désarmée, il y a dix‑neuf siècles, sur le Calvaire ; au pied de la croix elle a signé quittance à l'hu­manité des dettes que celle‑ci avait contractées par ses crimes, elle a brisé le glaive de ses rigueurs pour ne plus s'en ressaisir.

 

Écoutons saint Paul ' « Quel est celui qui accusera devant les élus de Dieu ? Le Dieu qui justifie. Quel est celui qui condamne ? Le Christ Jésus, celui qui est mort, qui est ressuscité, qui est assis à la droite de Dieu et qui ne cesse d'interpeller « pour nous[245]. »

 

Or, c'est parce que la malédiction vient de l'amour qu'il ne saurait y avoir de rédemption.

 

Si c'était la justice qui punît, l'amour pourrait s'interposer encore une fois sur la montagne et dire : Grâce, pitié, mon Père, épargnez l'homme, et agréez en échange de la mort qui lui est due, l'hommage de ma chair et de mon sang ! ...

 

Mais, lorsque c'est celui‑là même, qui est pour nous plus qu'un frère, plus qu'un ami le plus* tendre... qui resserre ce cœur dévoré de tendresse, et le convertit en un foyer inépuisable de haine, comment l'ingratitude de l'homme qui a opéré cette trans­formation, d'autant plus épouvantable qu'elle est plus contre nature, oserait‑elle se promettre une espérance et un abri ?

 

Ô vous, qui une fois ou l'autre, sur cette terre, avez aimé d'un amour sincère, brûlant, illimité, vous connaissez les exigences et les lois de l'amour... L'amour s'offre longtemps, il s'offre avec insistance et avec excès, il souffre, il se dévoue sans réserve, il s'abaisse, il se fait petit... Mais il est une chose qui le rend im­placable et qu'il ne pardonne jamais, c'est le mépris qui s'obstine, le mépris jusqu'à la fin.

 

Allez donc, maudits, dira le Sauveur au jour de son juge­ment : Ite maledicti. J'avais tout fait pour vous, je vous avais donné ma vie, mon sang, ma divinité, mon être; et en échange de mes libéralités infinies, je ne vous demandais que cette simple parole : Je t'obéis, je t'aime. Vous m'avez constamment dédaigné, et vous n'avez répondu à mes avances, que par ces paroles : « Va, je te préfère mes grossiers intérêts et mes brutales voluptés... »

 

Soyez vous‑mêmes vos juges, ajoutera le Sauveur : Quelle sentence porteriez‑vous contre l'être le plus chéri et le plus adoré, qui vous aurait opposé la même indifférence et la même dureté ?

 

Ce n'est pas moi qui vous réprouve, c'est vous‑mêmes qui vous êtes maudits. Vous avez choisi, de votre plein gré, la cité où l'égoïsme, la haine, la révolte ont assis leur empire. Je retourne dans * le Ciel où sont mes anges, et j'y reporte ce Cœur, objet de vos insultes et de vos dédains. Soyez les fils de votre choix, restez avec vous‑mêmes, avec ce ver qui ne meurt pas, avec ce feu qui ne s'éteint pas.

 

Tremblons, mais aussi soyons saisis d'une vive et inébranlable confiance ! La damnation est l’œuvre de l'amour. C'est la misé­ricorde incarnée qui fixera notre sort et portera l'éternelle sen­tence. Il est donc aisé de la conjurer pendant le temps que dure la vie présente. L'amour, ici‑bas, n'exige pas une parité parfaite entre la faute et la peine. Il se contente de peu, d'un soupir, d'un bon vouloir... Jésus‑Christ nous ouvre son Cœur, nous sommes le prix de son sang et sa conquête ; il nous destine l'éternité, non pas une éternité de larmes et de souffrances, mais une éter­nité de béatitude que nous posséderons avec lui, dans le sein de .son Père, en union avec l'Esprit Saint et au foyer même de sa gloire. Ainsi soit‑il.

 

 

 

 

 

SEPTIEME CONFÉRENCE : DE LA BÉATITUDE ÉTERNELLE ET DE LA VISION SURNATURELLE DE DIEU

 

La vie éternelle est le terme de nos destinées, – Sans elle la vie de l'homme dans le temps est une énigme sans solution. – Elle est le flambeau qui éclaire nos jugements et redresse nos appréciations. – Elle est la consolation de l'homme courbé sous le poids des peines de la vie. – Elle excède toutes les conceptions de l'entendement humain.

 

I. Le ciel est le repos de Dieu et de ses Oeuvres. – Il est son idéal. – Les plus grands génies dans l'art humain ne peuvent atteindre ici‑bas la perfection de leur idéal. – Dieu atteindra pleinement son idéal. – L'idéal de Dieu, c'est la vie éternelle. – Reflet de la vie éternelle manifesté à saint Jean dans l'île de Pathmos. – Pour la décrire, il a dû parler en figures et en images. – Les ravissements de la vie céleste ne sauraient être énoncés adéquatement par la parole inspirée elle‑même. Saint Paul, ravi au troisième Ciel proclame son impuis­sance sur ce point. Le Ciel est le terme de toutes les œuvres de la nature inspirations plus hautes que celles de l'esprit. – Le Seigneur veut, rendre à et de la grâce. – Le Ciel est l'idéal du Cœur de Dieu. – Le cœur a des ses saints vie pour vie, être pour être. – Il se donnera lui‑même tout entier dans les clartés de son essence.

 

II. De la vision surnaturelle de Dieu. L’homme  ne peut naturellement connaître que par les sens, et l'ange lui‑même ne connaît – Dieu ne peut être vu naturellement par aucune créature. – L'homme ne que par représentation. – Il est de foi que l'homme verra un jour Dieu face à face. – La vie éternelle est le plus haut des miracles. – Elles ne corres­pond à aucun désir et à aucune exigence de notre cœur. –. – Félicité naturelle dont jouiront les enfants morts sans baptême. Les enfants qui n'ont pas reçu, par le baptême, le germe de la gloire ne souffriront pas d'en être exclus – De la lumière de la gloire. – La lumière de la gloire est la lumière même de Dieu. – La vision des élus est une participation à la vision et à la croissance que Dieu a de lui‑même. – Les élus n'auront pas la compréhension de Dieu. – Il leur restera toujours l'infini à voir. La vision de Dieu sera une activité et une marche, toujours ascendantes. Images et similitudes empruntées à l'ordre présent pour éclaircir ces vérités incompréhensi­bles et ineffables.

 

III. Béatitude accidentelle et accessoire des élus dans le ciel. – Dans le Ciel, l'intelligence des élus sera pleinement satisfaite. – La vue de l'essence divine n'absorbera pas les élus au point de les rendre insensibles à l’amitié et aux beautés du monde extérieur. – Les élus dans le Ciel auront la connaissance de toutes les merveilles et de tous les secrets de la création. – Ils auront l'intelligence de tous les mystères de la nature. – Ils auront la pleine intuition du monde surnaturel, de la per­fection et de la nature de tous les esprits. – Le Ciel sera le repos de la volonté de l'homme et l'apaisement de tous les désirs de son cœur. – Dans le Cie l'on se verra et l'on se connaîtra. – Témoignage de saint Cyprien. – Témoignage de Théodore Studite. – Dans le Ciel on s’aimera. – Nos cœurs seront captivés par la beauté et les qualités éminentes des élus. – La reconnaissance au Ciel. – Nos cœurs seront attirés vers nos parents et vers nos amis, par le souvenir des bienfaits que nous en avons reçus. – L'amour des élus s'entretiendra par la conversation et l'échange mutuel des sentiments et des pensées. – Dans le Ciel, il n'y aura plus de compéti­tions et d'envie. – Tous les biens seront communs. – Chaque élu réfléchira sur les autres le rayonnement de ses clartés. – Les élus n'éprouveront aucune tristesse de la damnation de leurs parents ou de leurs amis réprouvés. – Les joies du Ciel sorti des joies pures. – Sur la terre la félicité excessive énerve et corrompt, dans le Ciel elle perfectionne et spiritualise. – Dans le Ciel, les joies sont durables. – Dans le Ciel les joies ne sont soumises à mienne succession. – Le bonheur, comme ici‑bas n'y est pas dispensé goutte à gorille. – Prédication de saint Augustin sur le Ciel dans la ville d'Hippone. – Auprès du Ciel, tous les biens terrestres perdent leur illusion et s'amoindrissent. – Invitation à s'élever aux désirs de la vie future. – Paraphrase du psaume Lœtatus sum in his quœ dicta sunt mihi...

 

 

 

 

Hœ requies mea in sœculum sœculi, hic habitabo quoniam elegi eam.

 

C'est le lieu de mon repos dans les siè­cles des siècles, j'y habiterai parce que je l'ai choisi.

(Ps. cxxxi, 14).

 

Notre destinée est une énigme que la raison seule ne peut éclaircir. Mais la foi élève nos pensées, elle fortifie notre courage, elle enflamme nos espérances...

 

Elle nous dit : sois sans crainte, tu ne t'égares pas dans une route perdue et incertaine. Au‑delà de nos années périssables, il est une nouvelle vie, dont celle‑ci n'est que la représentation et l'image. Sur cette terre, nous sommes des voyageurs ; mais là-haut, au‑delà des étoiles, au‑delà de tous les espaces, se trouvent l'héritage et la patrie. Pèlerins et exilés, nous habitons mainte­nant sous des tentes : c'est dans les siècles à venir que le Sei­gneur nous construira des demeures permanentes.

 

L'insensé, qui ne conçoit rien à nos destinées et * à nos espé­rances, accuse le Créateur d'injustice, il signale des traces d'im­perfections dans le dessein de la divine sagesse. Il ressemble à un barbare, à un habitant des îles éloignées, entrant un jour dans un de nos chantiers de travail. Il y voit des pierres éparses, des matériaux jetés pêle‑mêle, des ouvriers taillant les métaux, et mu­tilant le marbre, et dans le spectacle de cette activité il ne dis­tingue que l'image de la confusion et de la ruine. Il ne sait pas que ce désordre apparent enfantera, un jour, un ordre parfait et admirable. Ainsi nous errons dans nos jugements sur la conduite de Dieu à l'égard des hommes ; nous ne voyons qu'une sévérité sans but dans le mystère de la souffrance *, nous portons sans courage et sans dignité le fardeau de la vie, parce que nous ne savons élever nos regards et nos espérances au‑dessus des spec­tacles et des horizons bornés de la vie présente, et que nous n'en considérons pas la destinée et le terme...

Notre destinée. c'est la possession de Dieu et la vie éternelle l'habitation de ce séjour, dont les maux sont exclus, où l'on goûte la multitude et l'abondance de tous les biens, et que la langue populaire a dénommé le Ciel. – Le Ciel, tel est le flambeau qui fait pâlir l'attrait si vif des choses présentes, la lumière qui, transformant nos jugements, nous fait estimer la pauvreté, les maladies, l'obscurité de notre condition comme un bien, et nous fait regarder les richesses, l'éclat des dignités, la faveur et les louanges du monde comme un * mal... La pensée et l'attente du Ciel poussaient Paul à affronter les plus rudes travaux et les plus redoutables périls; elles le faisaient surabonder de joie au milieu de ses souffrances et de ses peines. la pensée du Ciel allumait dans les confesseurs la sainte soif du martyre, elle les rendait indifférents aux honneurs et aux commodités de la vie, et à l'aspect des pompes royales et des magnificences des cours, les Polycarpe, les Ignace d'Antioche, les Antoine, saisis de dégoût, le dédain au cœur, s'écriaient : Terre, que tu me sembles vile, lorsque je contemple le Ciel !

 

Voyez le voyageur : il revient des pays lointains. ruisselant de sueur, harassé par la longueur de la course ; il marche péni­blement courbé par la fatigue et appuyé sur son bâton ; niais, parvenu au faîte de la montagne, il découvre, à des distances éloignées, dans les profondeurs de l'horizon, et confondus encore avec les nuages, le clocher de son hameau, le toit qui l'a vu naître, les arbres qui ombragèrent ses jeux d'enfance, et il perd aussitôt le sentiment de sa lassitude, il retrouve la vigueur de ses jeunes

années, il court, il vole... Ainsi, lorsque notre constance faiblit et que nous ne sentons plus notre courage à la hauteur des sacrifices que la loi de Dieu nous demande, élevons nos regards en haut, et tournons nos pensées et nos cœurs vers la céleste Patrie...

 

Mais, comment vous décrire les merveilles de la Cité de Dieu, cette vision et ces joies inénarrables, qu'aucune langue ne peut exprimer et qui dépassent* toutes les conceptions de l'entende­ment humain ? Le Ciel, nous ne l'avons pas vu... Voyageurs errants dans cette vallée de ténèbres et de larmes, nous sommes réduits, comme Israël captif sur les bords de l'Euphrate, à sus­pendre nos harpes et nos cithares aux saules pleureurs de cette misérable vie humaine. – Aucune voix humaine, aucune lyre ne parviendront jamais à émettre des chants et des accords à l'unisson des mélodies et des suaves concerts dont retentit cette indescriptible cité. – Nous ne pouvons parler qu'en énigme, en usant de similitudes grossières et défectueuses. Notre seule ressource est de rappeler les traits épars dans les Livres saints et dans les trésors des Docteurs, les illuminations incomplètes et affaiblies qu'ont eues les Pères sur ce séjour fortuné. Espérons, toutefois, que la grâce divine, venant en aide à l'infirmité de notre intelligence, suppléera à l'insuffisance de notre parole, et que, dans une certaine mesure, nous parviendrons à détourner les âmes des sollicitudes grossières, à les faire soupirer après la pos­session de l'éternelle Patrie.

 

Observons que les saintes Ecritures appellent le Ciel requies, un repos. D'autre part, il nous est dit qu'il y a dans ce séjour deux sortes d'habitants : Dieu d'abord, dont le Ciel est le temple et le trône, ensuite les anges et l'homme appelé à s'unir à Dieu et à partager sa béatitude. – Le Ciel est donc le repos de l'homme, double vérité que nous nous proposons d'éclaircir et de développer

 

I

 

Dieu, dans les saintes Ecritures, appelle le Ciel son repos, requies. Le Ciel est la fin, la conclusion des œuvres divines, dans la nature et dans le temps ; la glorification souveraine de l’Être infini dans ses créatures intelligentes, lorsque, lés élevant à la limite ascendante de tous les progrès et de toutes les perfections, il couronnera de son sceau la grandeur irrévocable de nos des­tinées.

 

Afin de nous retracer, autant qu'il est permis à notre faiblesse, les splendeurs de ce repos du Tout‑Puissant, lorsqu'il aura conduit à son terme le travail de sa sagesse opéré et soutenu dans la suite des siècles, représentons-nous un artiste, venant de créer un chef-d’œuvre, qui, par un essor de son génie, a érigé sur la terre un monument destiné à être le triomphe de sa renommée et le désespoir des âges futurs. Dans son travail, il a épuisé tous les secrets de son art ; l'univers applaudit et admire... Quant à lui, il succombe à une pensée de découragement et de tristesse, il regrette de n'être qu'un homme : dans le vol hardi de son ins­piration, il a saisi une image, entrevu une perfection, un idéal, qu'il ne peut traduire par aucune expression, sur la toile glacée ou sur la pierre muette, et contre lesquels se brisent toute la * hardiesse de son pinceau et toute la puissance de son art... Cet artiste, qui voit les foules ravies tomber à ses pieds, demeure pensif et triste au milieu de leurs louanges et de leurs acclama­tions ; il n'est pas satisfait, et ne goûte pas de repos...

 

Mais, si la main et la puissance de cet artiste étaient à la hauteur du souffle et des élans de son âme ; si, maître de la na­ture, il parvenait à la plier à ses exagérations et à ses rêves, à la transformer en une parfaite et vive image de l'idéal retracé à son esprit, s'il avait la faculté d'animer le marbre et de lui inoculer le sentiment et la vie, si une lumière plus éclatante que celle du soleil jaillissait de l'or et des pierres précieuses disposés avec une si grande profusion et un art si parfait ; enfin, si la matière, soustraite à sa pesanteur, se fixait d'elle‑même dans les airs là où l'auraient élevée les ailes de son génie..., alors ce monument érigé par un grand architecte, cette toile, fruit d'un pinceau de génie, ce marbre sculpté par un artiste incomparable seraient des œuvres finies, excédant en beauté tout ce qu'il peut être donné à notre langue de retracer, ou à notre esprit de concevoir. A ce spectacle, les siècles tomberaient dans un enthousiasme et une surprise, dont aucune autre mer­veille ne pourrait les faire sortir... L'artiste aurait atteint son suprême idéal, il serait satisfait et goûterait le repos.

 

Le Ciel n'est pas l'idéal d'une intelligence humaine : il est le repos de l'intelligence divine, l'idéal et le chef-d’œuvre de Dieu, maître de tout *, dont la puissance féconde le néant, qui, par la vertu d'une parole, peut faire éclore instantanément mille beau­tés dont nous n'aurions jamais eu le soupçon, mille mondes auprès desquels la terre et le firmament sont moins que de la boue et une vile fumée. – Autant Dieu est supérieur à l'homme, au­tant son idéal est au‑dessus de celui que parviendrait à concevoir l'esprit le plus sublime et le plus pénétrant ; nous n'avons aucun trait, aucune couleur pour nous en former une imparfaite ébau­che ; tous les tableaux que nous tenterions de retracer, ne sont qu'un vain et grossier essai, semblable aux efforts de l'aveugle‑né, qui, pour se représenter la lumière dont il est privé, chercherait des similitudes et des analogies dans les ténèbres épaisses et impénétrables qui pèsent sur ses paupières.

 

Saint Jean, dans l'île de Pathmos, fut ravi en esprit au‑delà de la durée des siècles ; et Dieu lui découvrit comme une ombre et un reflet de l'idéal de la vie éternelle. – A la vérité, afin de mettre ses visions à la portée de nos faibles esprits, il nous les retrace en termes figurés, et avec des images empruntées à la na­ture et à la vie présente. Ces images ne doivent point s'inter­préter dans un sens matériel ; néanmoins, elles renferment des analogies frappantes ; il nous est possible d'y découvrir une pâle représentation de cette gloire et de ces splendeurs, qui surpas­sent tout sentiment et toute parole.

 

« Et moi, Jean, je vis Jérusalem, la ville sainte *, qui venant « de Dieu, descendait du Ciel, ornée comme une épouse qui se « pare pour son époux. Et j'entendis une grande voix, qui venait « du trône et qui disait : Voici le tabernacle de Dieu avec les « hommes[246]. – Cette cité est construite de pierres vivantes, et toutes taillées[247]. Tous les maux sont proscrits de ce séjour tranquille. On y voit couler un fleuve d'eau vive, claire comme le cristal, et qui jaillit du trône même de Dieu, et de l'Agneau[248].

Au centre de la ville, et des deux côtés de ce fleuve, est l'arbre de vie, qui porte douze fruits, et donne son fruit chaque mois, et les feuilles de cet arbre sont pour guérir les nations de toute souillure. Et il n'y aura plus de malédictions , mais le trône de Dieu et de l'Agneau y sera, et ses serviteurs le serviront. Et ils verront sa face, et porteront son nom sur le front. Et il n'y aura plus de nuit, et ils n'auront pas besoin de lampe, ni de la lumière du soleil, parce que le Seigneur Dieu les éclairera : et ils régneront dans les siècles des siècles[249]. Et voici qu'un trône était dressé dans le ciel. Et celui qui était assis, paraissait semblable à une pierre de jaspe et de sidoine, et il y avait autour de ce trône un arc‑en‑ciel, qui paraissait semblable à une émeraude. Et autour du trône, il y en avait vingt‑quatre autres, et sur * ces trônes étaient assis vingt‑quatre vieillards, vêtus de robes blanches, avec des couronnes sur leurs têtes. Et du trône sortaient des éclairs, des voix de tonnerre, et il y avait devant le trône sept lampes ardentes, qui sont les sept esprits de Dieu[250]. – Les vingt‑quatre vieillards se prosternaient devant celui qui est assis sur le trône ; ils adoraient celui qui vit dans les siècles des siècles ; ils répandaient des coupes d'or, remplies de parfums, qui sont les prières et les soupirs des saints... Ils jetaient leurs couronnes devant le trône, en disant : Vous êtes digne, ô Seigneur, notre Dieu, de recevoir gloire, honneur et puissance, parce que vous avez créé toutes choses, et c'est par votre volonté qu'elles subsistent et qu'elles ont été créées[251]. Je vis ensuite une grande multitude, que personne ne pouvait compter, de toute nation, de toute tribu, et de toute langue : ils étaient debout devant le trône et devant l'Agneau, vêtus de robes blanches, et ayant des palmes dans leurs mains.

 Et ils chantaient à haute voix : – Gloire à notre Dieu, qui est assis sur le trône, et à l'Agneau... Et l'un des vieillards prenant la parole, dit : Ce sont ceux qui ont passé par de longues tribulations et qui ont lavé et blanchi leur robe dans le sang de l'Agneau... C'est pourquoi, celui qui est assis les couvrira comme une tente... Ils n'auront plus ni faim, ni soif ; ni le soleil, ni aucune autre chaleur ne les incommodera plus, parce que l'Agneau qui est au milieu du trône sera leur pasteur, et il les conduira aux fontaines d'eaux vives, et Dieu qui est leur pasteur essuiera de leurs yeux toutes leurs larmes[252] ... »

 

Que ces descriptions sont ravissantes ! Quel pinceau humain parviendrait à nous retracer une peinture plus colorée et plus expressive du séjour de la lumière, de la sérénité et des doux transports ! – C'est réellement la plus vive et la plus saisissante image des doux tressaillements que Dieu destine à ses bien-aimés. Au‑delà de cette allégresse et de ces fêtes radieuses, la parole est impuissante, l'esprit se perd, il ne sait plus concevoir d'autre triomphe ou d'autre splendeur pouvant convenir à la créature intelligente. Saint Jean, à ce spectacle, se sentit ravi en extase : dans son ivresse et son admiration, il se prosterna la face contre terre, pour adorer l'ange qui lui découvrait d'aussi sublimes mystères...

 

Dire toutefois que ces spectacles et ces harmonies sont l'idéal de Dieu, c'est outrager la bonté et la toute‑puissance souveraines. La parole inspirée elle‑même ne saurait atteindre des réalités qui franchissent les limites de la raison, et excèdent toutes les forces et toute la capacité de notre nature.

Entendons le grand Paul. plongé dans des ravissements plus élevés, transporté en esprit jusqu'au troisième ciel, et dans des clartés plus profondes et plus ineffables que celles où fut plongé l'Aigle * de Pathmos, s'écrier : Le Ciel n'est pas ce que vous nous dites, il est à mille lieues au‑dessus de vos analogies et des descriptions que vous nous en retracez. « L’œil de l'homme n'a pas vu, son « oreille n'a pas entendu, son cœur n'a pas pressenti ce que Dieu prépare à ceux qui l'ont aimé et servi sur cette terre[253]. » Ah ! sans doute, quand vous nous dites, ô prophète inspiré, que la vie éternelle est l'assemblage de tous les attraits de l'univers, de toutes les beautés figurées par les Livres saints, quand vous nous apprenez que l'on y trouve les fleurs du printemps, l'émail des prairies, et qu'il y coule des eaux fraîches et limpides, vous ne vous égarez pas dans des fables et dans des tableaux imaginaires. Le Ciel, c'est cela en effet... Ce sont toutes nos richesses, tous nos agréments, tous nos accords, mais infiniment plus que toutes nos richesses, tous nos agréments et tous nos accords. – Quand vous nous représentez les élus dans le ciel, subtils, immortels, impassibles, vêtus d'une lumière douce, ou plutôt d'une gloire divine, qui, s'incorporant en eux, les pénètre plus subtilement que le soleil ne pénètre le cristal le plus pur, vous ne vous abusez pas d'une illusion menteuse , le Ciel, c'est encore cela, ce sont nos subtilités, nos lumières et nos gloires, mais infiniment plus que nos subtilités, nos lumières et nos gloires. – Enfin, lorsque vous comparez la félicité * future aux saisissements de l'âme les plus enivrants et les plus doux, à une joie toujours nouvelle, affran­chie de tout trouble et de toute passion, et se soutenant toute l'éternité dans son intensité et dans sa force, vous ne nous nour­rissez pas d'une espérance trompeuse ; le Ciel, ce sont nos saisis­sements et toutes nos joies, mais nos saisissements et nos joies élevés au‑delà de toute mesure, de tout exemple et de toute expression. – L’œil de l'homme n'a rien vu, son oreille n'a rien entendu d'analogue ni d'approchant. – Et cela, parce que les biens que Dieu nous prépare, excèdent tout ce que nos sens peuvent percevoir, tout ce que notre expérience parviendra à acquérir, toutes les pensées de notre esprit, et les désirs qui s'élèveront jamais dans nos cœurs : Nec in cor hominis ascendit. – Saint Bernard. Sermon 4 in vigil. Nat., dit : « Jamais l'homme n'a vu la lumière inaccessible, jamais son oreille n'a entendu les inépuisables symphonies, ni son cœur goûté cette paix incompréhensible. » – « Là », ajoute saint Augustin, « brille une lumière qu'aucun lieu ne peut circonscrire, là retentissent des louanges et des chants qui ne sont limités par aucune durée. Il y a des parfums que les souffles de l'air ne dissipent pas, des saveurs qui ne s'affadissent jamais, des biens et des douceurs que ne suit aucun dégoût, ni aucune satiété. Là, Dieu est contemplé sans intermission, il est connu sans erreur d'esprit, loué sans lassitude et sans diminution[254]. » *

 

Le ciel est un royaume si beau, une béatitude si transcendante, que Dieu en a fait l'objet exclusif de ses pensées ; il rapporte à cette création, seule vraiment digne de sa gloire, l'universalité de ses œuvres ; c'est à la consommation de la vie céleste, que sont ordonnées la destinée et la succession des empires, l'Eglise catho­lique avec ses dogmes, ses sacrements, sa hiérarchie. – La foi nous enseigne que le secours divin de la grâce est indispensable à l'homme pour opérer la plus petite œuvre méritoire, telle qu'un signe de croix, ou la simple invocation du nom de Jésus ; à plus forte raison la vie éternelle, qui est la fin où tendent toutes les œuvres surnaturelles, mérite‑t‑elle d'être appelée le couronnement et la cime de toutes les grâces qui nous sont départies. – Suivant ce que dit saint Paul: « Gratia Dei vita œterna[255]. La gloire éternelle est la grâce suprême. »

 

Le plan et toute l'ordonnance de l'Incarnation demandent que la béatitude, qui en est le terme et le fruit, soit d'un ordre plus parfait et au‑dessus de toute la félicité naturelle qui, en dehors de l'ordre divin de la grâce, aurait été la rémunération des œuvres moralement bonnes et opérées dans le pur état d'innocence. – Lorsque, à l'époque des six * jours, le Créateur voulut étendre les cieux et asseoir la terre, la parer de ce qui pouvait la rendre précieuse et agréable, il se contenta d'une parole : Dixit et facta sunt, mais, lorsqu'il voulut construire la cité de Dieu, il déploya tous les trésors de sa sagesse, il choisit son propre Fils pour architecte, il lui commanda de travailler de ses propres mains à cette œuvre importante, et de n'épargner dans son travail ni son sang, ni ses sueurs, ni ses larmes. – Il nous annonce que rien de souillé n'entrera dans le sanctuaire de toutes les justices. Il veut que les conviés aux noces éternelles se nourrissent de sa chair, s'abreuvent de son sang, qu'ils se transforment et élèvent les puissances et les aptitudes de leur âme, en se faisant comme une nature et un tempérament divins dès cette vie. – En un mot, dans l'édification de l'immortelle demeure, il descend à des soins infinis, il épuise la profondeur de sa science, il pousse la prépa­ration jusqu'à l'excès. Il veut que cet incomparable séjour soit, véritablement, sa maison, la manifestation la plus haute de ses attributs et de sa gloire, afin qu'au dernier des jours, lorsqu'il contemplera son œuvre par excellence, ce grand Dieu, si jaloux de son honneur, puisse dire en toute vérité : « C'est bien : j'ai conduit le plus grand de mes desseins à sa perfection ; au‑delà je ne vois aucune royauté, aucune grandeur, qui puisse être départie à la créature que je destine à régner avec moi les siècles des siècles. Je suis satisfait, j'ai atteint mon idéal et obtenu mon repos : Complevitque Deus opus suum quod fecerat, et requievit ab universo opere quod patierat[256].

 

Le Ciel est l'idéal de Dieu, le repos de son intelligence. Disons de plus : il est le repos de son cœur. – Le cœur va plus loin que l'esprit, il a des aspirations, des élans inconnus au génie et qui franchissent toutes les bornes de l'inspiration et de la pensée. – Ainsi, une mère voit son fils riche, honoré ; sur sa tête rayon­nent les plus brillantes couronnes cette mère ne sait plus conce­voir pour son enfant de nouvelles fortunes et de nouveaux empi­res. Sa science, sa raison disent C'est assez... Mais son cœur crie : Encore : La félicité de mon fils excède tous les rêves où mon esprit peut s'égarer ; elle n'égale pas les limites et les pres­sentiments de mon amour, elle n'atteint pas l'ambition de mon cœur.

 

Comme jamais mère n'a aimé son fils le plus tendre, ainsi le Seigneur aime ses prédestinés ; il est jaloux de sa dignité, et, dans la lutte du dévouement et des libéralités, il ne saurait se laisser vaincre par sa créature.

 

Ah ! le Seigneur ne peut oublier que les saints, lorsqu'ils vécu­rent jadis sur la terre, lui firent l'hommage et la donation totale de leur repos, de leur jouissance et de tout leur être; qu'ils auraient voulu dans leurs veines un sang intarissable, pour le ré­pandre comme un gage vivant et inépuisable de leur foi ; qu'ils eussent désiré dans leur poitrine * mille cœurs pour les consumer d'inextinguibles ardeurs, posséder mille corps, afin de les livrer au martyre, comme des hosties sans cesse renaissantes. Et le Dieu reconnaissant s'écrie : Maintenant mon tour... Au don que les saints m'ont fait d'eux‑mêmes, puis‑je répondre autrement qu'en me donnant moi‑même, sans restriction et sans mesure ? Si je mets entre leurs mains le sceptre de la création, si je les investis des torrents de ma lumière, c'est beaucoup, c'est aller plus loin que se seraient jamais élevés leurs sentiments et leurs espérances ; niais ce n'est pas le dernier effort de mon Cœur ; je leur dois plus que le Paradis, plus que les trésors de ma science, je leur dois nia vie, nia nature, nia substance éternelle et infinie. – Si je fais entrer dans ma maison mes serviteurs et mes amis, si je les console, si je les fais tressaillir, en les pressant dans les étreintes de nia charité, c'est étancher surabondamment leur soif et leurs désirs, et plus qu'il n'est requis pour le repos parfait de leur cœur ; mais c'est insuffisant pour le contentement de mon Cœur divin, l'étanchement et la satisfaction parfaite de mon amour. Il faut que je sois l'âme de leur âme, que je les pénètre et les imbibe de ma Divinité, comme le feu imbibe le fer ; que, me montrant, à leur esprit, sans nuage, sans voile, sans l'intermédiaire des sens, je m'unisse à eux par un face à face éternel, que ma gloire les illumine, qu'elle transpire et rayonne par tous les pores de leur être, afin que « me connaissant, comme je les connais, ils deviennent des Dieux eux‑mêmes. » * – « Ô mon Père », s'écriait Jésus‑Christ, « je vous l'ai demandé, que là où je suis, ceux que j'ai aimés y soient avec moi. – Qu'ils s'abîment et se perdent dans l'océan de vos clartés, qu'ils dési­rent, qu'ils possèdent, qu'ils jouissent, qu'ils possèdent et désirent encore ; qu'ils se plongent dans le sein de votre béatitude et qu'il ne reste en quelque sorte, de leur personnalité, que la connais­sance et le sentiment de leur bonheur.

 

Ici, la langue humaine fait défaut, et l'intelligence est éblouie et succombe. – Notre doctrine est‑elle titi mysticisme ? L'hymne et les espérances, que d'aussi sublimes perspectives suscitent ait fond de nos cœurs, sont‑ils une poésie et un songe, ou bien, la vision de Dieu dans les ternies où nous venons de l'énoncer, est-elle une vérité et un fait certain, reposant sur un syllogisme et dont les peintures et la parole inspirée des Pères, nous ont donné le témoignage et l'irréfutable démonstration ? – Force nous est de recourir à l'argumentation théologique, et de faire trêve titi instant à nos chants et à nos transports ; il est utile de raffermir les âmes ébranlées et incertaines, en traitant ce sujet selon son importance, et en combattant toutes les objections, que le natu­ralisme et la froide raison cherchent à soulever, afin de l'obscur­cir ou de le contester.

 

La créature est‑elle susceptible de s'unir aussi étroitement à Dieu au point de le voir face à face, facie ad faciem ? Quel sera le mode de cette vision ? En voyant Dieu tel qu'il est, le connaî­trons‑nous * intégralement et sans limitation ? – Trois graves questions qu'il importe de résoudre.

 

A juger les choses d'après les étroites données de notre raison, Dieu ne peut être vu par aucune créature. Dieu est l'être incir­conscrit, sans borne. – Pour qu'un objet puisse être connu, a dit magistralement saint Thomas, il faut qu'il puisse être contenu dans l'esprit de celui qui connaît, et il ne peut y être contenu que suivant les formes et la capacité de connaître que possède cet esprit[257]. – Ainsi, nous ne pouvons voir et connaître une pierre, qu'autant que l'image de cette pierre, transmise par la sensation, est rendue présente et comme contenue dans notre en­tendement. De là, l'axiome[258] : « Rien n'est dans l'intelligence, qui ne soit d'abord dans les sens. » Saint Paul exprime la même vérité en disant : « Les choses invisibles deviennent intelligibles par le spectacle des choses visibles[259]. – Quant à l'ange, il est doué d'une nature plus parfaite que la nôtre, il n'a pas besoin du secours des choses sensibles pour s'élever à la perception des véri­tés intellectuelles, il est une admirable similitude de la divinité, et il lui suffit de contempler son être et sa propre nature pour s'élever à la connaissance de l'existence de Dieu et de ses divins attributs. – Mais ce mode de * connaître a toujours lieu par représentation, per speculum et in enigmate. Pour l'homme, ce sont les créatures extérieures et matérielles qui servent de miroir ; pour l'ange, c'est sa nature intelligible, et, bien que pur esprit, il n'a pas la vertu de s'élever à la connaissance de Dieu directe­ment et sans intermédiaire, facie ad faciem. – C'est pourquoi personne n'a jamais vu Dieu. Deum nemo vidit unquam. Dieu habite « une lumière inaccessible, qu'aucun homme n'a jamais vue, ni n'a la puissance de voir[260]. » Dieu est à une distance infinie de l'homme et de l'ange, et il est invisible par lui‑même...

 

Cependant, il est de foi que l'homme verra un jour Dieu tel qu'il est dans les clartés de son essence[261]. « Si quelqu'un m'aime », a dit Jésus‑Christ, « je l'aimerai et il sera aimé de mon Père, et je me manifesterai moi‑même à lui[262]. » Dieu dit à Abraham : « Je serai moi‑même ta grande récompense. Ego ero merces tua magna nimis. »

 

La vision de Dieu, telle qu'elle est énoncée par saint Paul, n'a cessé d'être l'objet des désirs et de l'attente de tous les patriar­ches et de tous les prophètes, attente que Dieu ne saurait frus­trer sans déroger à sa sagesse et à sa justice[263]. – « Toute * âme pure de péché », dit le concile de Florence, « est aussitôt admise dans le Ciel et voit Dieu dans sa Trinité, tel qu'il est selon la mesure de ses mérites, l'une d'une manière plus parfaite, l'autre d'une manière moins parfaite[264]. »

 

Le saint Concile ajoute : « Cette vision de Dieu ne résulte aucunement des forces de la nature. » Elle ne correspond à aucun désir et à aucune exigence de notre cœur. En dehors de la révé­lation, l'esprit humain n'en aurait pu concevoir aucun soupçon, nec in cor hominis ascendit. La vie éternelle est le plus haut miracle, le mystère le plus sublime , elle est la fleur épanouie ou mieux encore le fruit de la grâce, dont, par la vertu de l'Esprit Saint, le Verbe incarné a planté le germe et la racine au centre de notre humanité. Et pour que nous puissions parvenir à la vie éternelle, il est nécessaire que Dieu imprime à notre esprit une nouvelle forme et lui surajoute une nouvelle faculté.

 

Ajoutons, en passant, que la vision de Dieu, n'étant pas connaturelle à l'homme, la privation qui en est faite n'entraîne pas nécessairement la douleur des sens et la peine du feu. – Ainsi les enfants morts sans baptême ne seront pas admis à la vision de Dieu : néanmoins, ils jouiront de Dieu dans une certaine mesure, ils le connaîtront à l'aide de la lumière de leur raison, et ils l'aimeront d'un amour tendre, comme l'auteur de leur être et * le dispensateur de tous les biens. – La raison de cette doc­trine découle de ce grand principe, que l'homme considéré en lui-même, et dans l'état de pure nature, diffère de l'homme déchu par le péché autant que celui qui est nu diffère de celui que l'on a dépouillé de ses insignes et de ses prérogatives par un châtiment et par une dégradation mérités. Par conséquent, tout homme ayant l'usage de l'intelligence et de la liberté est prédestiné à la vie éternelle. et il possède, par le fait, les aptitudes et les moyens pour atteindre cette sublime récompense. S'il ne l'obtient pas, il en ressentira une douleur immense, ayant perdu, par sa faute, le bien qui devait être son apanage et sa couronne , mais les enfants morts sans baptême ne possèdent pas le germe de la gloire ; ils n'ont jamais pu en entrevoir le prix ; leur esprit, que le baptême n'a pas illuminé, ne possède aucune disposition, aucune aptitude les préparant à la vision de choses surnaturelles, pas plus

que l'animal n'a de capacité à être éclairé des lumières de la raison et à saisir les vérités mathématiques et spéculatives ; c'est donc une inconséquence d'admettre qu'ils souffriront de la priva­tion d'un bien auquel par nature ils n'étaient pas destinés. Ces enfants, morts sans baptême, ne seront pas séparés de Dieu tota­lement : ils lui seront unis dans ce sens qu'ils atteindront leur fin naturelle et verront Dieu autant qu'il est possible de le voir par l'intermédiaire des êtres extérieurs, dans la mesure où il se révèle à travers les merveilles et les harmonies * de la création. Précieuse doctrine, qui concilie à la fois la divine justice et la divine bonté, consolation bien douce pour les mères chrétiennes, qui pleurent leurs enfants morts par un accident de nature et sans être régénérés par le sacrement de Rédemption !

 

L'homme verra Dieu face à face; mais par quel mode s’opérera cette vision ? – Il est de foi que nous ne le verrons pas par représentation, et par une image formée dans nos esprits : il est aussi de foi que nous ne nous élèverons pas à sa connais­sance par le secours du raisonnement, et par voie de démonstra­tion de la manière dont ici‑bas nous saisissons les vérités univer­selles et abstraites. Il est certain encore que nous ne le verrons pas partiellement et avec diminution, comme les objets éloignés dont nous ne découvrons pas toutes les faces, et que nous n'aper­cevons qu'imparfaitement et par certains côtés. Dieu ne saurait être vu de cette sorte. Il est un être simple et n'a pas de parties. Il est tout entier dans le brin d'herbe, dans l'atome. Et quand nous disons qu'il est présent dans tous les espaces et dans tous les lieux, notre esprit s'abuse ; Dieu n'est dans aucun lieu, mais tous les espaces et tous les lieux sont en lui ; il n'est dans aucun temps, mais son éternité consiste dans un instant indivisible où sont contenus tous les temps. – Or nous le verrons tel qu'il est dans sa simplicité, dans sa triple personnalité, et comme nous voyons le visage d'un homme ici‑bas, sicuti est facie ad faciem[265].

 

Cette vision s'effectuera par une impression immédiate de l'essence divine dans l'âme, et à l'aide d'une lumière surna­turelle, appelée la lumière de la gloire. – Suarez la définit ainsi : « Une qualité créée et une vertu intellectuelle et supérieure, infuse dans l'âme, qui lui donnera l'aptitude et la puissance de voir Dieu. » – Cette lumière de la gloire transformera l'homme, dit saint Denis, elle le déifiera en lui imprimant le sceau et l'effigie de la céleste beauté, et elle le rendra semblable au Père ; elle dilatera, elle agrandira la capacité qu'a l'âme de connaître à un tel point qu'elle deviendra susceptible d'appréhen­der le bien immense et illimité... De même qu'à la faveur de la lumière du soleil, l’œil voit la variété des choses sensibles, et peut pour ainsi dire embrasser de son regard l'étendue de l'uni­vers ; de même qu'à l'aide de la lumière de la raison, il connaît sa raison elle‑même et les vérités intellectuelles , ainsi plongé dans la lumière de la gloire, il aura l'infini pour domaine et embrassera en un sens Dieu lui‑même... L’Écriture nous apprend que la lumière de la gloire est la lumière de Dieu : In lumine tuo videbimus lumen. – Par elle, notre âme sera tellement imbibée des clartés de la présence divine, qu'on pourra dire en un sens avec saint Augustin, qu'elle connaît non plus de sa

connaissance à elle, mais de la connaissance de Dieu même, qu'elle voit non plus de sa vue si faible et si bornée, mais de la vue de Dieu même: * Erit intellectui plenitudo lucis. Les transports que la vision divine suscitera dans les élus feront surabon­der leur cœur des joies les plus inénarrables ; ce sera un torrent de délices et de voluptés, la vie dans son inépuisable fécondité, et la source même de tout bien et de toute vie[266]. Ce sera, ainsi que parle encore saint Augustin, comme une communication

que Dieu nous fera de son propre Cœur, afin que nous puissions aimer et jouir avec toute l'énergie de l'amour et des joies de Dieu même : Erit voluntati plenitudo pacis.

 

La vie éternelle, dit saint Paul, est comme un poids, un acca­blement de toutes les délices, de toutes les ivresses, de tous les transports : æternum gloriœ pondus ; poids qui, ranimant l'homme au lieu de l'anéantir, renouvellera inépuisablement sa jeunesse et sa vigueur. Elle est une source, source à jamais fécon­de, où l'âme boira à longs traits la substance et la vie. Elle est une noce, noce où l'âme enlacera son Créateur d'un embrasse­ment éternel, sans que jamais elle sente s'affaiblir le saisissement de ce jour, où la première fois elle s'unit à lui et le pressa contre son sein.

Et cependant, les élus qui verront Dieu n'en auront pas la compréhension ; car, enseigne le concile de Latran, « Dieu est incompréhensible pour tout esprit créé. » – Nous verrons Dieu tel qu'il est, les uns plus, les autres moins, suivant * nos dis­positions et nos mérites. Et cependant nous ne pourrions ensei­gner théologiquement que la Vierge immaculée elle‑même qui voit Dieu plus clairement et plus parfaitement que tous les anges et tous les saints réunis, puisse parvenir à le voir et à le connaître dans une mesure adéquate. – Dieu est infini et tout ce que l'on peut dire, c'est que la créature le voit, le voit tel qu'il est, sicuti est, tout entier, in integro, et cependant elle ne le voit pas, en ce sens que ce qu'elle parvient à découvrir de ses perfections, n'est rien auprès de ce que l’Être éternel contemple lui‑même dans la splendeur de son Verbe et en union de son amour avec l'Esprit Saint. – S'il nous était permis de nous servir d'une image gros­sière et incomplète, car il ne faut pas l'oublier, toutes les simili­tudes empruntées aux choses sensibles, perdent toute proportion et toute analogie, lorsqu'on les transporte dans le domaine de la vie incréée, nous dirions que, par rapport à Dieu, les élus sont comme un voyageur, debout sur les rives de l'Océan ; le voya­geur sait ce que c'est que l'Océan, il voit de ses yeux l'Océan qui s'étend et se déroule dans l'immensité, il dit : J'ai vu l'Océan ; et cependant il y a des récifs, des îles éloignées qu'il ne découvre pas, H n'a pas embrassé toutes les rives et tous les contours de l'Océan. Ainsi, la contemplation de Dieu ne sera pas l'immobilité, mais elle sera surtout l'activité, une marche toujours ascendante, où se trouveront concentrés par une ineffable alliance, le mouve­ment et le repos *.

 

Pour mieux comprendre ceci, figurons‑nous un savant, à qui la nature aurait donné des ailes , il aurait la puissance de parcou­rir toutes les régions des astres et des firmaments ; il lui serait donné d'explorer' toutes les merveilles cachées dans le groupe innombrable des constellations ; ce savant irait de sphère en sphère, de planète en planète. A mesure qu'il pénétrerait plus avant dans l'immensité, il irait de surprise en surprise, de tressaillements en tressaillements, voyant sans cesse apparaître des spectacles plus riches, et s’entrouvrir à ses regards des horizons plus vastes et plus radieux. Et cependant, viendrait un moment où il toucherait la borne... Mais l'infini n'a ni borne, ni fond, ni rivage. Les heureux mariniers de ce séjour fortuné, voguant dans un abîme incommensurable de lumière et d'amour, ne crieront jamais comme Christophe Colomb : « Terre ! terre ! » Ils diront : « Dieu, Dieu toujours, Dieu encore… » Éternellement ce seront de nouvelles perfections, qu'ils chercheront à saisir ; éternellement des délices plus pures et plus enivrantes qu'ils aspireront à goû­ter. Ils iront de gloire en gloire, de joie en joie ; car, dit saint Grégoire de Nysse, « le Bien infini n'a pas de bornes, le désir qu'il provoque est sans mesure[267] ».

 

II

 

La vision et la connaissance de Dieu suffisent à l'homme pour sa béatitude, complète et consommée la connaissance qu'il aura des êtres contingents et de la nature extérieure et visible, sont l'accessoire et la partie accidentelle de sa félicité.

 

Saint Thomas nous explique cette vérité avec sa vigueur in­comparable d'argumentation : « Toute connaissance », dit‑il, par laquelle l'esprit créé est perfectionné, est ordonné à la connaissance de Dieu comme à sa fin. D'où il suit que celui qui voit l'essence de Dieu, a son esprit élevé à la plus haute perfection, et il ne devient pas plus parfait en voyant les objets qui ne sont pas Dieu ; à moins toutefois que les objets ne concourent à lui faire voir Dieu plus pleinement. – Sur ce même sujet, saint Augustin dit au livre de ses Confessions, lib. V : « Malheureux est l'homme qui sait toutes les choses créées et qui vous ignore, vous, ô Vérité suprême. Heureux au contraire celui qui vous connaît, serait‑il dans l'ignorance de toutes les choses créées. Celui qui connaît à la fois vous et tous les êtres qui sont dans l'univers, n'est pas plus heureux pour autant mais il est heureux, uniquement parce qu'il vous connaît…[268] »

 

Toutefois la vue de l'essence divine n'absorbera pas les saints au point de leur faire oublier les merveilles extérieures du monde visible, et d'interdire leurs relations avec les autres élus. En cette vie, une de nos facultés, lorsque nous l'appliquons fortement à un objet, laisse nos autres facultés sans force et sans action ; mais la vision de Dieu, loin de paralyser l'exercice de nos puis­sances intellectuelles et sensitives, en centuplera l'énergie et la pénétration. Ainsi, le Dieu fait homme voyait clairement l'essen­ce divine, et cependant il conversait familièrement avec les hom­mes, il s'asseyait à leur table, il se prêtait librement à tous les usages de la vie commune. Les anges confirmés en grâce jouis­sent d'une parfaite béatitude, et ils voient sans cesse la face de leur Père qui est au Ciel ; néanmoins ils disposent et coordon­nent les éléments matériels, ils président au mouvement des astres, et ils ne sont pas distraits de la présence de Dieu lors­qu'ils nous assistent de leurs soins durant notre pèlerinage ou qu'ils nous éclairent de leurs inspirations[269].

 

Il est encore de foi, qu'il n'y a pas d'espace de temps appré­hensible entre le moment de la mort et celui de l'exécution du jugement, et, à la seconde même où l'âme juste est délivrée des liens de son corps, elle est introduite dans les célestes récom­penses, comme aussi, à la même seconde, l'âme réprouvée est conduite au lieu de ses éternels tourments[270]. *

 

Figurez‑vous maintenant un homme, dont l’œil intérieur, soi­gneusement épuré par la grâce divine, ne s'est jamais laissé flé­trir par le souffle empoisonné d'aucune passion. – Cet homme n'était peut‑être qu'un villageois illettré et sans culture, à qui suffisait l'humble enseignement qu'il recevait avec soumission des lèvres de l'Eglise. Il ferme ses yeux corporels à la lumière téné­breuse de cette terre, et semblable à un captif, qui, sortant du noir royaume des ombres, verrait pour la première fois les rayons dorés de l'astre du jour, cet homme affranchi des liens de son corps, est inondé d'une lumière éblouissante et inconnue ; il est mis au foyer de toutes les sciences et de toutes les splendeurs. Toutes ces figures imparfaites qui l'empêchent de contempler la vérité à découvert, sont consumées au feu des clartés divines. Les saintes obscurités de la foi s'évanouissent : le ciel, la nature, Dieu, n'ont plus d'énigmes pour ce roi de gloire. – En un clin d’œil il saisit l'ensemble et les détails de ce palais de la création, devenu son héritage et son domaine ; d'un simple regard, il en embrasse l'immensité. Il pénètre les propriétés des éléments, leurs secrets et leurs forces intimes , il visite d'un seul trait de sa pensée, ces globes énormes du firmament, qui par leur éloigne­ment, échappent à nos connaissances et à nos calculs. – L'arbre de la science étale devant lui la riche collection de ses fruits *, il se nourrit, il s'abreuve à cette source à jamais féconde. Il n'éprouve plus aucune soif de connaître, il n'y a plus pour lui de nuit, plus de doute, plus de curiosités, ni de recherches. Ah ! combien les savants de ce monde, qui passent leur temps à élaborer de vains systèmes, et oublient Dieu afin de se livrer à des spéculations et à d'inutiles recherches, porteront alors envie à ce juste, qui a aimé Dieu et s'est attaché à la sagesse véritable !

 

Le moindre reflet de ses connaissances effacera toutes les découvertes et toutes les conquêtes de l'humanité, depuis le commence­ment des âges.

 

En cette vie nous succomberions sous une diffusion de lumière aussi abondante, l'économie de notre organisation serait détruite, et nos fonctions vitales suspendues.

 

Et cependant ; cette connaissance des êtres créés est moins qu'une goutte d'eau, auprès d'une science d'un ordre supérieur. – L'esprit des élus entre en communication avec le monde des esprits ; ils voient la beauté des âmes bienheureuses, illuminées de la ressemblance divine, parées de la charité et du cortège des vertus, comme d'une robe nuptiale , ils voient les chérubins en­flammés de leurs ardeurs, les principautés et les dominations avec leurs forces, les séraphins munis des ailes immatérielles dont ils se couvrent devant la majesté de l'Agneau ; sans le secours de sons et de la parole sensible, ils s'entretiennent avec eux d'une conversation ineffable. Leur corps lumineux, subtil, impassible *, n'oppose aucune entrave à l'activité de l'intelligence et à l'exercice de ses facultés[271].

 

Alors, nous vous comprendrons, mystère caché de l'Incarna­tion, et nous verrons clairement comment la nature divine, unie substantiellement à la nature humaine, dans la personne du Verbe, a couronné celle‑ci de la plénitude de ses prérogatives et de ses splendeurs, l'a exaltée au‑dessus de tous les anges et de toutes les hiérarchies. – Alors, elle cessera d'être incompré­hensible pour nous, votre maternité auguste, ô Vierge Marie, et unis aux chœurs des anges, nous vous proclamerons bienheu­reuse, bénissant les trésors de sanctification de votre cœur immaculé.

 

Qu'il sera doux de contempler d'une seule vue et d'un seul trait toutes les merveilles du Dieu Très Haut, dans l'ordre de la nature, comme dans l'ordre de la grâce et de la gloire. C'est alors que dans leurs ravissements, les élus uniront leurs chants et s'écrieront en chœur : Que vous êtes admirable dans vos œuvres, ô mon Dieu ! Maintenant l'univers est devenu un temple, où se trouvent retracées, en caractères éclatants et indélébiles, l'excel­lence et la sublimité de votre Nom *. Bénédiction, honneur, sagesse et force à notre Dieu dans les siècles des siècles !

 

Le Ciel est le repos de l'intelligence de l'homme ; il est le repos de sa volonté et de ses affections.

Nous aimerons Dieu, avons‑nous dit, nous l'aimerons de cet amour dont il s'aime lui‑même. Mais ce qui nous épouvante souvent en cette vie, ce qui nous fait repousser le Ciel avec une sorte d'aversion et d'angoisse, c'est que nous nous figurons que, dans ce séjour, tous les attachements naturels de notre cœur disparaîtront, qu'ils seront comme anéantis et invinciblement éteints par l'exubérance victorieuse de l'amour dont nous serons enflammés pour le Créateur... Ah ! tout le Christianisme proteste contre cette erreur. Et comment la religion de Jésus‑Christ condamnant d'une voix si sévère, nos ingratitudes, nos égoïsmes, nos insensibilités, mettrait‑elle pour condition aux célestes récom­penses, l'extinction de toutes les amitiés nobles et légitimes ? Comment l'amour mutuel de l'époux pour son épouse, du père pour son fils, dont Dieu nous fait en cette vie un devoir, serait‑il exclu des éléments de notre éternelle couronne ? Cette Église du Ciel où tous nos sentiments seront épurés, où toutes nos tendan­ces et nos aspirations naturelles seront portées au degré le plus surhumain de perfection, serait fondée sur la ruine de tous nos engagements de cœur, de tous nos souvenirs et de toutes nos relations de famille ? A Dieu ne plaise !

 

Ce que nous enseignons comme certain, c'est * qu'au Ciel l'on se verra et l'on se reconnaîtra. Tel est le témoignage et le cri constant de la tradition. En Afrique, saint Cyprien, né dans le paganisme, et élevé, après sa conversion, au siège de Carthage, se sentant destiné au martyre, encourage les fidèles à braver comme lui la mort, et la leur signale comme un don et une bénédiction du Ciel. « Hâtons‑nous donc, dit‑il, et courons pour voir notre Patrie et saluer nos frères, nous sommes attendus par un grand nombre de personnes qui nous sont chères ; nous sommes désirés par une foule de parents, de frères et d'enfants, qui désormais assurés de leur immortalité, conservent encore de la sollicitude pour notre salut. Allons les voir, allons les embrasser... Et quelle joie, tout ensemble, pour eux et pour moi ! » – Chez les Grecs, à Constantinople, Théodore Studite, illustre confesseur de la foi, consola souvent des familles affli­gées ; il écrivait à un père dont tous les fils étaient morts : « Vos enfants, ne sont pas perdus, niais ils demeurent sains et saufs pour vous, et dès que vous serez parvenu au terme de cette vie temporelle, vous les reverrez joyeux et pleins d'allégresse. »

Il écrivait à un homme qui venait de perdre sa femme : « C'est auprès de Dieu que vous avez envoyé avant vous une si digne épouse. Et, qu'est‑ce que vous devez chercher, maintenant ?

Vous devez tâcher de la retrouver au Ciel, au moment voulu par la Providence... Sans doute, au Ciel, les époux venus de la terre, seront eux‑mêmes comme des anges, et n'aspireront plus aux voluptés des sens[272]. – Mais ils goûteront les plaisirs toujours purs de l'esprit, et, comme durant leur exil terrestre ils furent une seule chair, ainsi dans la gloire ils seront un seul cœur et une seule âme, dans les délices d'une union renouvelée qui n'aura pas de fin[273]. »

 

Dans le Ciel, on se verra et on se reconnaîtra; dans le Ciel on s'aimera.

 

Il est vrai que dans ce séjour fortuné, la foi s'évanouira au soleil des grandes réalités ; les habitants de la Jérusalem céleste, en possession de leur ternie, n'auront plus besoin d'être soutenus par les ailes de l'espérance; mais la charité dans son plein épa­nouissement, rayonnera comme une grande reine, dans sa puis­sance et dans toute sa perfection[274]. – Tous les objets et toutes les causes qui charment ici‑bas nos cœurs et y suscitent l'amour, agiront avec une intensité mille fois plus grande, et sans ren­contrer aucun obstacle, sur le cœur des élus. – Ainsi, en cette vie, nos cœurs sont captivés par la beauté, par les attraits sen­sibles, par les qualités éminentes de l'esprit et du cœur ; la viva­cité du sentiment qui nous pousse à nous unir à un être adoré, va en s'affaiblissant, lorsque nous découvrons en lui des imper­fections et des défauts... Mais, dans le Ciel nous retrouverons nos amis sans * défaut, leurs traits seront plus radieux que le ciel le plus pur ; ils seront doués d'une aménité et d'une grâce qui attireront nos cœurs forcément et pour toujours. – Dans cette vie, l'amour est encore l'effet de la gratitude, et nos cœurs s'en­flamment au souvenir des bienfaits et des services rendus. Mais, c'est seulement dans le Ciel, que nous connaîtrons l'étendue et le prix des grâces de toute nature dont nos bienfaiteurs nous ont comblés. – Alors, l'enfant lira tous les trésors de grâce, de solli­citude, de tendresse, renfermés dans le cœur de sa mère. Il saura qu'après Dieu, c'est aux larmes, aux prières et aux soupirs de cette mère qu'il doit son salut... « 0 ma mère », s'écriera‑t‑il, « je vous aimais autrefois parce que vous m'aviez donné une vie terrestre, dispensé l'aliment et les soins de l'enfance ; maintenant, je vous aime d'un amour mille fois plus tendre, à cause de la vie éternelle que j'ai reçue et sans laquelle la première eût été pour moi un présent funeste, une source de calamités et de tortures. » – Nouvelles et heureuses Monique, combien grands seront vos triomphes et vos joies, lorsque vous vous verrez entourées de toute une couronne d'enfants, auxquels vous aurez procuré la gloire, après leur avoir donné l'existence ! – Alors, pères chrétiens, on n'ignorera plus vos sacrifices, votre courage, votre héroïque constance pour affermir votre fils par d'utiles exemples, l'élever par de nobles et laborieuses cultures. – Alors, ô ami, on appren­dra vos industries, vos pieuses ruses pour détacher un ami du vice et * de l'irréligion, surprendre par des appâts innocents une âme objet de vos saintes convoitises. Alors, nous vous bénirons, nous ranimerons la vivacité de nos souvenirs par d'ardentes effu­sions, nous acquitterons la dette de nos cœurs par une gratulation éternelle. – Enfin, l'amour qu'éveille dans nos cœurs le souvenir des bienfaits ou l'attrait sympathique des qualités naturelles, a coutume de se soutenir et de se retremper par la familiarité et l'échange mutuel des impressions et des pensées. Or, comment vous dire le commerce ineffable où les élus se raconteront leur propre cœur, cette conversation fraternelle et intime, où à tous les instants avec leur langage céleste, ils se communiqueront les émotions enivrantes de leur cœur ? – En cette vie, lorsque nous entendons converser des esprits supérieurs, mûris et élevés par l'expérience et par de hautes méditations, nous perdons le sen­timent de la fuite des heures, sous l'enchantement et la fascina­tion de leurs paroles. Assis à notre foyer, durant les longues veillées d'hiver, lorsque la neige tombe, que le vent souffle et mugit, suspendus, l’œil attentif, nous écoutons, sans nous lasser, le navigateur revenu des côtes lointaines, ou le guerrier qui nous redit les périls d'un long siège, et les mille figures de la mort qui s'offrirent à lui dans le hasard des batailles, Avec combien plus de charme, assis au grand foyer de notre Père céleste, nous entendrons le récit que nous feront nos frères, de leurs tentations si séduisantes et si multipliées, des assauts que leur livra * l'Enfer et dont ils triomphèrent ; nous ne nous lasse­rons pas d'apprendre ces victoires remportées sous le regard de Dieu seul, plus glorieuses que celles de conquérants ; ces luttes soutenues dans le silence contre les défaillances de la chair et le tumulte des pensées propres ; nous admirerons leurs efforts, leur générosité héroïque; nous saurons par combien de péripéties et de chances incertaines, la grâce de l'esprit de Dieu, par une impulsion forte et douce, les a conduits au port du repos, et a fait servir jusqu'à leurs égarements et leurs chutes, au développe­ment de leur incorruptible couronne. Ah ! ce seront là d'inépui­sables sujets à des entretiens dont l'intérêt et le charme ne s'épui­seront jamais[275] ! *

 

Il est vrai que la gloire et la félicité des élus sera graduée suivant leurs mérites, et qu'ils différeront en beauté et en gran­deur, comme les étoiles du ciel diffèrent elles‑mêmes en dimen­sion, et en clarté[276]. Mais, l'union, la paix, l'accord ne régneront pas moins, dans ces innombrables phalanges, où les rangs infé­rieurs coopèrent, comme les rangs les plus élevés, au repos et à l'harmonie de tout l'ensemble. Les élus n'auront plus entre eux qu'un seul cœur. Ce ne sera plus la force, ni l'intérêt, mais la charité, qui sera leur unique lien. Formant un seul corps, dont Jésus‑Christ sera le chef, devenus les pierres vivantes d'un même édifice, ils participeront tous au banquet d'une même jouissance et d'un même amour. Chacun sera riche de la richesse de toits, chacun tressaillira du bonheur de tous. Et de même que la création d'un nouveau soleil doublerait les feux qui embrasent l'air, ainsi chaque nouveau soleil de la cité de Dieu agrandira de toute sa félicité et de toute sa gloire la mesure de notre propre béatitude. Et de même encore que des miroirs, mis en regard les uns des autres, ne s'appauvrissent pas par l'émission mu­tuelle de leurs rayons, mais les images se multiplient et chacun de ces miroirs réfléchit à son foyer la lumière et les objets dépeints au foyer de tous ; ainsi chaque élu réfléchira sur tous les autres le * rayonnement de ses clartés. – L'apôtre réfléchira sur l'ange la grâce de la parole qu'il a reçue, et l'ange réfléchira sur l'apôtre sa science et les trésors de ses illuminations plus vives. – Le prophète réfléchira sur le martyr la grâce de ses visions, et le martyr couronnera le prophète de ses palmes et de ses trophées. – Les beautés et les grâces immaculées de la vierge se réfléchiront sur le visage du pénitent et de l'anachorète, meurtri et dévasté par les jeûnes et les macérations, et le pécheur converti fera ressortir avec plus d'éclat le mérite et les prérogatives de l'in­nocence conservée dans son intégrité. – Il n'y aura plus lieu aux compétitions ni à l'envie. Chacun des élus recevra le complément de son bien personnel du bien de ses frères : nous lirons dans leur âme, aussi clairement que dans la nôtre. « heureux Ciel ». s'écrie à ce propos saint Augustin, « où il y aura autant de paradis que de citoyens, où la gloire nous parviendra par autant de canaux qu'il y aura de cœurs pour s'intéresser à nous et nous chérir, où nous posséderons autant de royaumes qu'il y aura de monarques associés à nos récompenses. « Quot socii, tot gaudia ! »

 

Telles sont les joies du Ciel. – Disons qu'elles sont des joies pures. Dans le Ciel, le péché est à jamais exclu. Les élus ne sont plus susceptibles de commettre l'ombre d'une faute ou d'une imperfection. Dans la sainte Écriture, la vie éternelle est appelée inflétrissable, incorruptible, œterna, immarcessibilis, incorruptibi­lis. Ces expressions seraient* inexactes, si les saints pouvaient déchoir, et cette seule perspective suffirait pour altérer leur bonheur[277].

 

Dans notre condition mortelle, il est rare que nos joies les plus pures et les plus saintes ne renferment un mélange de complai­sance et de satisfactions égoïstes. L'âme qui se sent heureuse se replie au‑dedans d'elle‑même pour mieux jouir : elle éprouve une sensation plus vive et plus condensée de la vie, elle se dis­trait plus ou moins de la pensée de Dieu, qui seule devrait la posséder et la remplir. – Pour cette raison, les saints éprouvaient une sorte d'inquiétude et de trouble au milieu des prospérités ; ils savaient qu'en cette vie, les plaisirs les plus honnêtes, les joies les plus légitimes et les plus douces, ont toujours, pour l'âme chrétienne, quelque chose d'énervant et de corrupteur... Mais, dans le Ciel, les délices de la gloire, loin d'humaniser les âmes, les élèvent et les spiritualisent. – L’impression de la félicité n'est pas distincte en elles de l'impression de Dieu. Les harmo­nies qu'elles entendent, la lumière qui les inonde, les parfums qu'elles respirent, ne sont autre que la vertu de Dieu se faisant sentir efficacement à leur odorat à leur ouïe, à leur vue... Et au lieu de se replier, par un sentiment trop personnel * dans les puissances inférieures de leur nature, elles s'élancent en haut, pour se porter plus vivement vers ce Dieu, qui les imbibe de sa plénitude par tous leurs sens et dans tous les pores de leur être. Le cri du bonheur se confond sur leurs lèvres avec le cri de l'ado­ration et de la reconnaissance. Elles ne disent plus avec les disciples charnels : « Il fait bon être ici : bonum est hic nos esse ; » niais elles s'écrient : Saint, saint, saint est le Dieu tout puissant... Chose surprenante, le Ciel est en quelque manière le contre-pied de la terre ! Ici‑bas, l'homme se restaure, il se retrempe en dignité et en valeur morale dans la souffrance et par le sacrifice ; dans le Ciel, c'est l'inverse : il se perfectionne et se déifie au torrent des voluptés qui l'abreuvent.

 

Les joies du Ciel sont des joies pures, elles sont des joies durables.

 

Figurez‑vous sur la terre un homme comme Salomon, dont tous les désirs seraient satisfaits ; il a la fortune, la jeunesse, la santé ; son cœur trouve le contentement et le repos dans la pré­sence et la compagnie d'êtres sensibles et adorés. Tous les enchan­tements se réunissent pour combler la félicité de cet homme. Et cependant il y a des heures, où son âme est navrée par la tris­tesse et torturée par des craintes ... Il se dit à lui‑même : Ma félicité est fugitive. Chaque jour qui s'écoule en emporte un lambeau, bientôt elle ne sera plus...

 

Mais, dans le Ciel, la félicité est stable ; les élus confirmés en gloire sont inaccessibles à la crainte. Les siècles succéderont aux siècles sans diminuer * leur félicité, sans répandre sur leurs fronts un seul nuage de tristesse. La certitude de posséder éternellement les biens qui leur sont chers, en centuple la douceur. Quel sujet de jubilation, lorsque après des milliers de siècles écoutés, considérant dans le lointain du passé le jour où ils firent leur ascension triomphante, ils diront : Rien n'est encore passé, c'est aujourd'hui que je règne, aujourd'hui que je suis en possession de mon bonheur, et je le posséderai tant que Dieu sera Dieu, c'est‑à‑dire : toujours, toujours !...

 

Les joies du Ciel sont des joies durables, elles ne sont soumises à aucune succession.

 

Les élus dans le Ciel ne sont plus captifs du temps : leur vie nouvelle n'est plus emportée par des heures mensurables. Il n'y a plus pour eux de passé, plus d'avenir : mais, vivants de la vie de Dieu, ils sont fixés dans un perpétuel présent. Sur cette terre, nos joies sont successives, les plaisirs et les impressions que nous ressentîmes hier, ne sont pas ceux que nous ressentons aujour­d'hui. – Le bonheur ne nous vient que goutte à goutte. – Il n'est donné à aucun homme de recueillir, d'accumuler en un instant les félicités d'un jour, moins encore celles de toute une vie. Mais dans le Ciel, Dieu ne se donne pas avec mesure, il se livre tout entier dans l'immuable et indivisible simplicité de son essence. – Dès le premier instant de leur incorporation à la vie divine, la félicité des saints est parfaite et consommée. De même que l'avenir n'en amènera aucune diminution, ainsi ils ne regrettent * rien du passé... Dans le Verbe de Dieu, illuminés des infinies clartés ils voient les événements qui s'accompliront dans mille ans, aussi nettement que ceux qui se sont accomplis il y a mille siècles. A chaque instant, dit saint Augustin, ils éprouvent comme un sentiment de joie infinie. A chaque instant, ils absor­bent autant qu'il est permis à des êtres créés, la capacité de la vertu divine. A chaque instant, l’Éternité leur fait sentir le poids accumulé de ses ivresses. de ses délectations. de ses gloires. Deus totus simul delectat, Deus erit memoriœ plenitudo aeternitatis.

 

Un jour, saint Augustin retraçait à son peuple d'Hippone les merveilles de la cité de Dieu : il le faisait d'une voix pénétrée et émue, avec cette éloquence d'or nourrie à la source des Ecritu­res, et qui faisait croire que c'était un ange qui parlait et non un habitant de la terre. – L'assemblée était impressionnée et ravie, elle se sentait comme transportée à ces fêtes de l’Éternité dont on lui traçait une si saisissante peinture, elle avait comme une vision de ce jour où le Seigneur ornerait les fronts fidèles d'un laurier inflétrissable. – Tout à coup, son émotion fut si forte, qu'elle éclata en gémissements, en cris d'admiration, en larmes qui coulèrent de tous les yeux. On oublia le respect dû à la majesté de l'enceinte sacrée, le silence commandé par la présence de l'orateur, et chacun appelait tout haut ce jour où, loin de toute affliction, il boirait à longs traits aux eaux de la vérité et de la vie. Chacun tremblait que, vaincu par sa * fai­blesse, égaré par les séductions, il ne vînt à être frustré de la vision bienheureuse ; de toute part dans le lieu saint retentissaient ces paroles : 0 beau Ciel, quand te verrai‑je ? Serai‑je assez insensé pour te préférer des plaisirs et une fortune d'un jour ? Qui ne consentirait à t'acheter au prix des sacrifices et des tra­vaux les plus durs ? – Augustin interrompu par ces exclama­tions et ces soupirs, étonné de l'effet produit par ses paroles, n'était pas moins ému que l'assemblée... ; il voulait poursuivre, continuer le tableau qu'il avait entrepris de la Jérusalem céleste, mais les sanglots de son auditoire, son propre attendrissement étouffèrent sa voix, et ses larmes, mêlées à celles de son peuple, formèrent comme un fleuve pour pleurer les tristesses de l'exil et l'éloignement de la patrie bien‑aimée.

 

O saint Pontife, que je voudrais avoir sur mes lèvres vos pathétiques accents ! Qui nous donnera de vous faire revivre, âges d'or de la primitive Église, où l'appât des biens invisibles, les promesses de la vie future, exerçaient une si vive impression sur les âmes ! – Si nos paroles n'ont pas la vertu d'ouvrir la source des pleurs, que votre espérance, que votre souvenir, cité de Dieu, élèvent du moins nos désirs , qu'ils mettent un frein et ser­vent de contre poids à nos aspirations grossières, à l'attrait de ces milles cupidités inférieures qui nous corrompent !

 

Ah ! nous aimons la puissance et la gloire, nous voudrions être présents et commander en tous lieux , * pourquoi donc déro­ger à la noblesse de nos destinées et abdiquer l'empire immortel que Dieu nous prépare ? – Nous aimons le plaisir et la joie; nous avouons que la vie nous est intolérable, si les affections et la joie n'en tempèrent les disgrâces et l'amertume ; et pourquoi alors dédaigner l'unique vrai bonheur, vouloir que la source de tout plaisir et de toute joie se tarisse pour nous avec la vie pré­sente ? – Que les hommes dont toutes les espérances sont tour­nées aux choses de la terre, demandent à la nature le tribut illi­mité de ses dons ; qu'ils cherchent leurs jouissances et leurs gloires dans les perfectionnements indéfinis de la matière, qu'ils s'estiment heureux, parce que mille mains sont en travail pour les servir, que mille machines et mille instruments sont en jeu pour traduire et exécuter leurs conceptions et leurs fantaisies. « Ces biens », dit saint Grégoire le Grand, « s'amoindrissent, ces objets perdent leur illusion et deviennent méprisables, lorsque l'on considère la nature et l'immensité des récompenses qui nous sont promises : les biens terrestres, mis en proportion avec la félicité d'en haut, cessent de paraître un avantage, ils ne sont plus qu'un poids et une douloureuse servitude. La vie temporelle, auprès de la vie éternelle, ne mérite pas le nom de vie, mais celui de mort[278]. » Mais, habiter la cité supérieure, être mêlé au chœur des anges, assister de concert avec les anges l’Éternel sur son trône, être * entouré d'une lumière qui n'est pas elle‑même circonscrite, posséder mie chair spirituelle et incorrup­tible, ce n'est plus l'infirmité, c'est la royauté, l'abondance de la vie.

 

Ah ! si notre esprit s'enflamme à la pensée de tant de richesses et de magnificences, s'il aspire à s'envoler dans les lieux où le bonheur est sans bornes, souvenons‑nous que de grandes récom­penses ne s'acquièrent que par de grands combats, et que nul ne sera couronné, s'il n'a vaillamment combattu[279].

 

Réjouissons‑nous donc, avec le prophète, de ce qu'une parole nous a été dite : J'irai dans la maison du Seigneur , Lœtatus sum in his quœ dicta sunt mihi, in domum Domini ibimus ; mais que nos cœurs ne se laissent point attacher à la glu des choses sensibles, que nos pieds soient toujours debout, dans l'attente de vos célestes parvis, ô Jérusalem : stantes erant pedes nostri in atriis tuis Jerusalem[280] Jérusalem qui êtes bâtie comme une ville, quand assisterons‑nous à vos solennités pompeuses, quand serons-­nous réunis à cette pierre angulaire, qui est le fondement, la force et le lien de notre édifice ? Jerusalem quœ œdificatur ut civitas. – Déjà des tribus innombrables, des légions d'apôtres, de pro­phètes, de martyrs et de vierges, des justes de toute condition et de tout état, ont franchi les parvis de votre enceinte. Que leur sort est désirable, ils sont délivrés de nos tentations, de nos embarras * et de nos misères ! Illuc enim ascenderunt tribus, tribus Domini. – Assis sur des trônes qu'ils se sont eux‑mêmes dressés, ils ont bâti sur la vérité et sur la justice. Fidèles et dé­voués à leur chef jusqu'à mourir, ils ont mérité de partager avec lui l'héritage de la maison de David. Quia illic sederunt, sedes in judicio, sedes super domum David. – Voilà la seule ambition qui nous soit permise : tout ce qui n'est pas Jérusalem est indi­gne de nous, ne demandons que les biens et la paix qu'elle renferme : Rogate quœ ad pacem sunt Jerusalem. Ne songeons qu'au Ciel, ne cherchons que le Ciel, n'amassons que pour le Ciel, ne vivons que dans le Ciel. Propter Domum Domini Dei nostri quœsivi bona tibi. – Encore quelques instants et tout ce qui doit finir ne sera plus ; encore quelques efforts, et nous serons au terme ; encore quelques combats et nous toucherons à la couronne ; encore quelques sacrifices, et nous serons dans Jérusalem, où l'amour est toujours nouveau, et où il n'y aura d'autre sacrifice que la louange et la joie. Ainsi soit‑il.

 

 

 

 

 

 

HUITIEME CONFÉRENCE : LE SACRIFICE CURÉTIEN, MOYEN DE RÉDEMPFION

 

L'Eucharistie est en même temps un des sept sacrements de la loi nouvelle, et le sacrifice où Jésus‑Christ renouvelle le souvenir de sa mort et de sa pas­sion.

 

I. Notions sur le sacrifice en général. – Définition du sacrifice donnée par saint Thomas. – Le sacrifice est un acte public. – Le sacrifice consiste dans l'oblation d'une chose sensible et extérieure à l'homme. Il est de l'essence du sacrifice que la chose offerte soit détruite ou altérée. Le sacrifice est la plus haute reconnaissance du droit et de l'infinie souveraineté de Dieu. – Il a été en usage dans tous les temps et chez tous les peuples. – Pourquoi les démons ont toujours cherché à se faire adjuger des sacri­fices ? – Depuis que Jésus‑Christ s'est immolé sur la croix, les sacrifices san­glants ont cessé sur toute l'étendue de la terre.

 

II. L’Eucharistie est un sacrifice réel et parfait. – Le sacrifice eucharistique renferme les trois éléments essentiels, constitutifs du sacrifice, qui sont le prêtre, la victime, l'immolation. – Le sacrifice de la messe est la représentation du sacrifice de la croix, et il a la même valeur. – Différence entre le sacrifice et le sacre­ment. – A l'autel et à la croix, c'est le même prêtre qui offre. Les ministres sacrés qui célèbrent n'ont qu'un caractère représentatif, Par leurs vêtements, leurs paroles, les cérémonies qu'ils opèrent, ils figurent et reproduisent la personne, et les rites sacrés opérés par Jésus‑Christ. – Excellence et sublimité de la dignité du prêtre magnifiquement retracées par saint Jean Chrysostome. – La politique et la science n'ont jamais pu créer un prêtre. – Vaine tentative faite sur ce point par la révolution française. – Raisons des haines acharnées de l'impiété actuelle contre le prêtre. – A l'autel et à la croix, il y a une même victime. – Dans tout sacrifice, la victime doit apparaître dans un état d'anéantissement et voisin de sa mort. – Signification du mot sacré. – Jésus-Christ ne peut s'offrir à l'autel sous ses traits naturels et sous sa forme humaine. – Jésus‑Christ a institué son sacrifice selon l'ordre de Melchisédech. – Comment, à l'autel, a lieu le changement ou l'altération de l'oblation, condition essentiellement requise pour la réalité du sacrifice ? – Comment Jésus‑Christ devient‑il pain, selon cette parole, Ego sum panis vivus?  – Les enseignements du sacrifice. – Exemples de vertus et de perfections héroïques que nous donne Jésus‑Christ dans sa vie sacramentelle. – A l'autel et à la croix, il y a la même immo­lation. – A l'autel, il y a un glaive. – A l'autel l'immolation a lieu mystique­ment et d'une manière non sanglante. – Le corps de Jésus‑Christ est offert séparément de son sang, afin d'offrir une représentation plus vive de sa passion et de la mort qu'il a subie. – Pourquoi la séparation du corps et du sang n'est‑elle pas effective? – A l'autel la personne du prêtre est identifiée à celle de Jésus-Christ.

 

III. Fruits et avantages du sacrifice de la Messe. Le sacrifice de la messe, infini en valeur, est limité dans ses effets. – Plusieurs messes sont plus profitables qu'une seule. – Le sacrifice de la messe peut être offert en l'honneur des Saints qui sont dans le Ciel. – De tous les suffrages, il est le plus efficace pour le soulagement des morts. – Les fidèles défunts ne peuvent plus participer aux Sacrements de l’Église. – De tous les suffrages pour le soulagement des morts, le sacrifice est le seul qui agisse ex opere operato. – Y a‑t‑il dans le Purgatoire des âmes dont le sacrifice n'accélère pas notablement la délivrance ? – Lorsque les âmes du Purgatoire apparaissent aux vivants, c'est généralement pour leur demander des messes. – Divers exemples de ces apparitions. – Le sacrifice de la messe contribue à la paix de l’Église. – Effets du sacrifice pour la prospérité des biens temporels. – Tristes conséquences de la profanation du dimanche et du refus que font les hommes de participer au sacrifice. – Terrible exemple de l'omission de la messe raconté par saint Antonin, arche­vêque de Florence. – Exemple des deux agriculteurs raconté par le P. Rodri­guez. – Autre exemple raconté par saint Grégoire le Grand. – Fruits spirituels et moraux dit sacrifice de la messe. – Trésor de vertus qu'il suscite dans l'âme des Saints, – La grandeur et l'excellence de Dieu manifestées par le sacrifice. – Révolte de Lucifer et la mise en application du suffrage universel dans le Ciel. – Hommage rendu par Napoléon 1er, à l'Eucharistie.

 

 

 

 

 

 

 

Caro mea vere est cibus, et sanguis meus vere est potus.

 

Ma chair est véritablement une nourri­ture, et mon sang est véritablement un breuvage.

(Jean, 1, 56.)

 

Notre cœur est un autel : la victime placée sur cet autel, ce sont nos mauvaises inclinations. Le glaive destiné à abattre cette victime, c'est l'esprit de sacrifice et d'immolation ; le feu sacré qui nuit et jour doit brûler sur l'autel de notre cœur, c'est l'amour de Jésus‑Christ ; le souffle vivifiant et fécond qui inspire et entretient ce feu sacré de l'amour, c'est l'Eucharistie.

 

L'Eucharistie est un sacrement des vivants. En tant que Sacre­ment des vivants, elle confère la vie surnaturelle et la grâce sanctifiante. Outre cette propriété commune avec les autres sacrements, l'Eucharistie a une vertu propre et spéciale, c'est celle qui nous est marquée par ces paroles de Jésus‑Christ : « Ma chair est véritablement une « nourriture et mon sang véritablement un « breuvage ». Paroles qu'explique le concile de Trente* en disant : « Tous les effets que la nourriture opère matériellement dans nos corps, l’Eucharistie les opère spirituelle­ment dans nos âmes. » – Ainsi la nourriture fortifie nos corps et les fait croître jusqu'à un âge déterminé ; l'Eucharistie donne des forces contre les tentations et fait grandir l'âme en justice et en vertu. – La nourriture matérielle est d'autant plus agréa­ble qu'elle est plus exquise, et que le palais et le sens du goût sont mieux disposés ; l'Eucharistie est d'autant plus suave, que le cœur est plus pur et l'esprit mieux préparé. – C'est par l'Eu­charistie que le Dieu de gloire inaugure sa béatitude au centre de notre misère , elle est la source de tout dévouement, de toute grandeur et de toute sainteté.

 

L'Eucharistie a une double institution ; elle est d'abord un des sept sacrements de la loi nouvelle, où Jésus‑Christ, présent sous les espèces du pain et du vin, est offert à nos adorations et s'offre lui‑même en nourriture. – Elle est de plus un sacri­fice, où l'Agneau sans tache renouvelle le souvenir de sa passion et de sa mort, où il est réellement immolé. – Cette conférence se rattachant aux précédentes, nous ne traiterons de l'Eucharistie qu'en tant qu'elle constitue le sacrifice de la Loi nouvelle.

 

Afin d'établir, à ce point de vue, la vraie nature de l'oblation Eucharistique, son excellence et son efficacité, il est indispensa­ble de définir le sacrifice en général, et d'en expliquer la réelle notion

 

I

 

Le sacrifice est un acte public, solennel, destiné à honorer l'être de Dieu.

Saint Thomas définit le sacrifice : « une action extérieure, publique, solennelle, opérée par le ministère d'un homme spécialement député dans le but d'offrir, au Dieu Très Haut. une chose quelconque animée ou matérielle, niais de telle sorte que cette chose, détruite et transformée, soit affectée au culte et à l'honneur de Dieu[281]. »

Il résulte de cette définition : premièrement, que le sacrifice est l'essence, l'âme même du culte, l'expression adéquate des rap­ports entre Dieu et l'homme. – A ce titre, le sacrifice est offert au nom de tout le peuple. – Il n'est nullement un acte privé, que tout individu puisse accomplir à son gré , il ne peut être of­fert que par des hommes spécialement choisis et consacrés, soit que ces hommes aient reçu une investiture directe et immédiate de Dieu, soit que les chefs légitimes des sociétés religieuse et civile les aient préposés pour cette fin[282], Nec quisquam, sumit sibi honorem, sed qui * vocatur a Deo tamquam Aaron. – Et ailleurs, dit saint Paul, I ad Cor. v. Omnis Pontifex, ex hominibus assumtus, pro hominibus constituitur in iis quœ sunt ad Deum. Ainsi, sous la loi de nature, le chef de famille était pontife et roi, sous la loi mosaïque, la tribu d'Aaron avait, exclusivement, le droit de célébrer à l'Autel, et sous la loi de grâce, il n'y a que les Évêques et les prêtres validement ordonnés, qui peuvent célébrer et consacrer le corps de Jésus‑Christ.

 

Secondement, le sacrifice consiste dans l'oblation d'une chose extérieure, sensible, permanente.

 

Ainsi, l'offrande que l'homme fait à Dieu, de ses désirs, de ses affections , les rites et les cérémonies, tels que les prostrations et les pratiques expiatoires, en usage dans les cultes divers, ne sont appelés sacrifices que par analogie et par extension. – Pour que le sacrifice ait lieu, il faut que l'objet offert soit dé­truit, ou du moins qu'il subisse un changement, une altération qui le rende inhabile à tout service profane, et l'affecte exclusi­vement à l'honneur et au culte de Dieu. Il s'en suit que cette destruction, cette altération qui constituent l'essence même du sacrifice, ne sauraient être applicables aux actes intérieurs ou extérieurs de l'homme, qui sont de leur nature accidentels et * transitoires. Il est indispensable que la matière du sacrifice soit une chose étrangère à l'homme et subsistante par elle‑même, car le sacrifice est fondé sur le principe de substitution. Dans les temps anciens, si l'homme offrait, à sa place, un animal, cet animal était tué ; si c'était de la farine ou du pain, cette farine et ce pain étaient cuits et consommés ; si c'était un liquide, ce liquide était répandu en libation.

 

Troisièmement, il résulte de la définition de saint Thomas que le sacrifice a cela de commun avec le sacrement qu'il est comme lui un signe extérieur et visible destiné à exprimer et à opérer une chose sacrée. Mais il diffère du sacrement cri ce sens que le sacrement a pour effet immédiat la sanctification de l’homme, et la transmission de certaines grâces ou aptitudes sur­naturelles, suivant un ordre déterminé, au lieu que le sacrifice a pour objet immédiat, l'honneur dû à la majesté divine et la reconnaissance de son infinie souveraineté.

 

L'homme, composé d'un corps et d'une âme, est tenu d'ho­norer Dieu en lui faisant hommage de tous ses biens extérieurs. Ainsi, dans tous les temps et dans tous les lieux les hommes ont cru ne pouvoir donner à Dieu, un signe plus expressif et plus énergique de leur adoration, de leur reconnaissance, qu'en détrui­sant ou altérant, au profit de sa gloire, un des objets les plus rares et les plus utiles à leur vie. – Ils ont constamment eu recours à ce moyen, afin de témoigner au Dieu Très Haut qu'ils étaient soumis à sa * puissance et le reconnaissaient pour l'auteur absolu de la vie et de la mort.

 

Pour cette raison, dans l'Ancien Testament, il était prescrit au sacrificateur d'étendre et de croiser les mains sur la victime avant de la frapper. Cette cérémonie avait pour but de témoi­gner que, n'ayant pas la faculté de se détruire, l'homme s'iden­tifiait avec la victime et autant qu'il en avait pouvoir, il se détruisait lui‑même, non pas réellement mais par représentation et par image. Il se nourrissait aussi de la chair de la victime, afin d'exprimer la volonté que le sacrifice lui devînt inhérent et lui fût en quelque sorte incorporé... car, comme dit saint Thomas, exterius sacrificium signum est interioris sacrificii.

Il suit de ces considérations, que le sacrifice. pris en lui‑même, renferme un culte d'adoration et de latrie, et ne peut être offert qu'au Dieu suprême et unique.

 

Un fait digne d'observation, c'est qu'au temps du paganisme et chez les peuples idolâtres, les démons se sont constamment montrés avides de sacrifices, persuadés qu'en se les faisant décer­ner, il s'adjugeaient, par le fait, le rang et les honneurs dus au vrai Dieu. – Dœmones enim, non cadaverinis nidoribus, sed divinis honoribus gaudent[283].

 

Sans sacrifice, l’homme ne peut honorer Dieu comme il le doit ; il n'a pas de moyen plus puissant pour obtenir sa miséri­corde, fléchir sa justice, donner à sa prière toute son efficacité *.

Dans l'ancienne loi les sacrifices n'avaient qu'une valeur impar­faite et figurative. De quel prix en effet pouvait être, aux yeux du Maître de toutes choses, l'offrande des béliers et des génis­ses ? Et lors même que le Dieu Très Haut aurait agréé des hos­ties si peu dignes de sa gloire, quelles mains se seraient trouvées assez pures pour les lui offrir ? C'est pourquoi le Prophète disait : Sacrificium et oblationem noluisti[284], et ailleurs : Holocaustis non delectaberis.

 

Aussi, dès que le sacrifice de la croix, cette oblation infinie en elle‑même, et plus que surabondante dans son application et dans ses effets, eut été offert une fois sur le Calvaire, les sacrifices sanglants cessèrent aussitôt sur toute l'étendue de la terre. On ne les retrouve ni chez les juifs, ni chez les musulmans : ils ne sont plus en vigueur que chez les peuples placés en dehors de la civili­sation et de l'histoire. – Un prêtre qui apparaîtrait de nos jours, le couteau à la main et exhalant l'odeur des viandes immolées exciterait le rire et le dégoût.

 

L’Eucharistie est un sacrifice parfait. – Tous les attributs de Dieu s'y manifestent avec éclat : sa sagesse, sa toute‑puissance, sa miséricorde. – L'Eucharistie est salutaire dans ses fruits : car comment toute vertu ne jaillirait‑elle pas des plaies de l'Homme Dieu et du calice de son sang ? – Elle est digne de la majesté souveraine : c'est * en effet la personne elle‑même du Verbe, qui s'anéantit pour donner à son Père une gloire adé­quate à sa perfection souveraine. – L'Eucharistie renferme toutes les conditions requises pour un sacrifice parfait et con­sommé. – Il y a d'abord un prêtre principal, qui est Jésus-Christ : le prêtre secondaire, c'est le ministre spécialement con­sacré pour cette fin. – Il y a une hostie offerte, qui n'est autre encore que Jésus‑Christ caché sous les espèces du pain et du vin. – Il y a le Dieu Très Haut à qui cette hostie est offerte. A la vérité, l'oblation s'offre également à Jésus‑Christ, non seulement en tant qu'il est Dieu, mais aussi en tant qu'il est homme, Jésus-Christ est victime offerte et immolée, selon la parole de saint André : Immaculatum agnum quotidie in altari sacrifico. – Il y a dans le sacrifice un sujet au profit duquel la victime est of­ferte ; ce sujet c'est l'Eglise et les fidèles, qui pro vobis et pro multis effundetur. Comme l'observe saint Thomas, l'excellence du sacrifice est supérieure à celle du sacrement. Le sacrement ne profite qu'à celui à qui il est administré, le sacrifice est salu­taire pour tous. – Enfin, à la messe, il y a un autel : Quid est altare, nisi sedes corporis et sanguinis Domini [285] – L'acte sacri­ficatoire et la signification du mystère sont efficacement exprimés par l'offrande, la consécration, la consommation des saintes Espèces. – Ajoutons qu'il est de l'excellence et de la dignité du sacrifice *, que l'homme offre à Dieu ce qu'il a de meilleur. Abel offrait les prémices de ses fruits, les patriarches, des agneaux et des génisses sans tache. Or, qu'y a‑t‑il de meilleur, que Celui par qui tout a été fait et qui est lui‑même l'auteur et la source de tout bien ?

 

Quels n'auraient pas été l'ardeur de notre piété, les transports de notre amour et de notre reconnaissance, si nous avions assisté à la Passion de Notre Seigneur Jésus‑Christ ? si, en compagnie de saint Jean et des saintes femmes, il nous avait été donné de fixer nos yeux sur les plaies de l'Homme Dieu, de recueillir les prémices de ce sang divin offert pour notre Rédemption ?

 

Or, le sacrifice de la messe, dit le Concile de Trente, a la même valeur que le sacrifice de la croix : Tantum valet sacrificium missœ, quantum oblatio Christi in cruce. C'est le même prêtre qui offre, c'est la même victime qui est offerte, et la même immo­lation qui est renouvelée. In divin sacrifié, quod in missa pera­gitur, idem ille Christus continetur et incruente immolatur, qui in ara crucis ; semetipsum cruente obtulit[286].

 

D'abord, à l'autel et à la croix, c'est le même prêtre qui offre.

Les ministres sacrés qui apparaissent couverts des habits sacer­dotaux, ne sont que les délégués et les ministres de Jésus‑Christ, prêtre principal et éternel selon l'ordre de Melchisédech[287].

 

En d'autres termes, nous avons à l'autel un caractère repré­sentatif, nous figurons la personne de Jésus‑Christ et nous la figurons en maintes manières, multifariam et multis modis, dans nos vêtements, dans les mystères que nous retraçons, dans les paroles que nous faisons entendre[288].

 

A la messe, nous sortons de la sacristie, portant sur nos épau­les cette chasuble mystérieuse, image de la croix que Notre Seigneur Jésus‑Christ portait sur les siennes. – L'aube dont nous sommes couverts représente cette robe blanche, dont le Fils de Dieu fut affublé à la cour d'Hérode, niais que son innocence transformait en un vêtement d'une éclatante blancheur. – Nous portons, suspendu à nos bras, ce manipule de larmes destiné à essuyer les sueurs de notre front et à ranimer notre être de ses défaillances. – Nous montons, après nous être inclinés, les degrés de l'autel, comme Notre Seigneur Jésus‑Christ gravit les degrés du Golgotha. – Nous élevons les mains, lorsque nous disons oremus, comme Jésus‑Christ priait les mains élevées vers son Père. – Au Canon, nous ne parlons plus qu'à voix basse, sem­blables à Jésus‑Christ qui, an Jardin des Olives, s'éloigna de ses disciples de la distance d'un jet de pierre *, pour entrer dans le silence du recueillement et de la prière. – A l’Élévation, nous prenons l’Hostie dans nos mains, comme Jésus‑Christ à la dernière Cène prit le pain et le vin dans ses mains saintes et vénérables. – Alors notre parole se tait, notre personnalité s'efface, la voix de Jésus‑Christ se substitue à celle de son ministre. Ce n'est plus nous qui parlons, plus nous qui vivons : le corps du prêtre est devenu le corps même de Dieu. Penchés sur l'Hostie, nous ne disons pas : Ceci est le corps de Jésus‑Christ, ceci est le sang de Jésus‑Christ, mais : Ceci est mon corps, ceci est mon sang.

 

« C'est un grand mystère, une sublime dignité que celle du Prêtre, auquel est donnée une faculté que n'ont pas les anges. Seuls les prêtres régulièrement ordonnés, ont le pouvoir de célébrer et de consacrer le corps de Jésus‑Christ[289]. »

 

A l'autel, nous ne sommes que de simples instruments ; mais d'autre part notre dignité est la plus haute qui puisse se conce­voir.

 

« Prêtres du Seigneur », s'écriait saint Jean Chrysostome « tout ce qu'il y a de plus grand, parmi les hommes m'apparaît dépouillé de toute gloire, lorsque je considère celle que vous avez reçue. Votre ministère, à la vérité, s'opère parmi les * hommes ; mais il prend rang parmi les célestes hiérarchies, c'est le Para­clet qui est l'auteur des mystères que vous accomplissez ; vous êtes plus grands que le prophète Elie ; vous portez dans vos mains, non pas le feu, mais l'Esprit Saint, le priant de répandre ses grâces sur tous les fidèles. – Nul doute, ajoute‑t‑il, « prêtres du Seigneur, que vous ne soyez plus grands que les rois ». Le roi commande à des sujets, vous commandez à Dieu. Les jugements du roi n'ont d'effet que sur les choses du temps, vos sentences subsisteront l'éternité entière. Vous n'avez pas besoin des lar­gesses et des trésors du roi, mais le roi a besoin de vos bénédic­tions et de vos prières. – Nul doute que vous ne soyez plus grands que les Thaumaturges : les Thaumaturges font des mira­cles sur les éléments, vous en faites sur les âmes. Les Thaumaturges font subir des transformations à la nature matérielle, vous transformez tous les jours le pain et le vin à la chair et au sang de Jésus‑Christ. – Nul doute qu'en un sens vous ne soyez plus grands que la Vierge Marie elle‑même. La Vierge Marie décida, par son assentiment, l'Incarnation du Verbe : elle pro­nonça ce bienheureux fiat qui fit descendre le Fils de Dieu dans son sein immaculé ; ce fiat elle ne le prononça qu'une fois, vous le prononcez tous les jours. Marie enfanta Jésus‑Christ à une vie mortelle, vous l'enfantez à une vie de tous les siècles. Marie se fit obéir de Jésus‑Christ passible, vous vous faites obéir de Jésus‑Christ impassible et glorieux *.

 

La politique, la philosophie, la science l'ont essayé maintes fois, jamais elles n'ont pu créer un prêtre.

 

A l'époque de la grande révolution, les mêmes hommes qui avaient déifié la raison et tenté de substituer au repos dominical le repos légal du décadi, essayèrent aussi de créer un sacerdoce humanitaire, un sacerdoce découronné de tout rayon et de tout signe divin... Un délégué officiel du pouvoir civil se revêtit d'une tunique blanche ; il ceignit ses reins de l'écharpe aux trois cou­leurs, et s'avança au pied d'un autel dédié à la nature, pour offrir un bouquet de fleurs, symbole de patriotisme et d'espérance ; mais ce prêtre sacré par la raison, ne vécut pas un seul jour ; il tomba sous le poids du ridicule et du mépris ; il n'avait pas le sceau de Dieu, le rayon de l'infini, cette physionomie, ce je ne sais quoi que Dieu seul peut donner à l'homme, et que jamais une nomination royale ou une élection séculière quelconque ne parviendront à lui conférer.

 

Chose remarquable, partout où le sacrifice eucharistique dis­paraît, il n'y a plus de prêtre. Les protestants en ont fait l'expé­rience. Le jour où ils eurent chassé Jésus‑Christ des tabernacles où il repose dans le sacrifice et dans la bonté, leur sacerdoce disparut aussitôt ; ils n'eurent plus que des ministres, des pro­fesseurs de morale, des officiers de police au département reli­gieux, et comme l'a dit ingénieusement le comte de Maistre, des hommes habillés de noir, montant chaque * dimanche en chaire pour y tenir des discours honnêtes.

 

Telle est la raison des haines acharnées de l'impiété contre le prêtre. – Il est écrit dans l'Apocalypse : « Le dragon se tenait devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer son enfant, lorsqu'elle l'aurait mis au monde[290]. » – Or l'homme qui enfante Jésus‑Christ, c'est le prêtre, parturiente lingua, suivant la belle expression de saint Ambroise. Le moyen assuré d'éliminer autant que possible Jésus-Christ et de détruire de fond en comble son règne ici‑bas, c'est de se défaire du prêtre, ou tout au moins de lui ôter du cœur la foi, l'innocence et les vertus chrétiennes. – Naguère, en parlant du prêtre, un des coryphées de l'impiété contemporaine disait : « Ne le faisons pas mourir : » il se retrem­perait dans le sang, le martyre serait pour lui le germe d'une fécondité nouvelle et d'une force surhumaine ; « étouffons‑le dans la boue. » – Mais le prêtre ne saurait être vaincu. – A l'encon­tre des paroles vomies par des bouches de blasphème, qui appel­lent la mort et accumulent les grandes ruines, le prêtre porte sur ses lèvres deux paroles de vie et d'éternité : une parole d'éternité, qui, chaque jour, fait descendre le Verbe de vie de Dieu sur l'autel ; une parole d'éternité, qui le fait descendre dans les âmes, où il cohabite par la justice et les œuvres surnaturelles de la vie.

 

II

 

A l'autel comme à la croix il n'y a qu'un seul prêtre. Car le sacerdoce dont nous sommes revêtus n'est qu'une simple parti­cipation de celui que possède Jésus-Christ[291]. Il n'y a non plus qu'une même victime.

 

Dans les sacrifices anciens, la victime apparaissait dans un état d'abaissement et voisin de la mort. Elle était enchaînée, ornée de bandelettes funèbres. On disait d'elle qu'elle était sacrée, et cette expression signifiait à la fois que la victime était dédiée à Dieu ; et d'autre part qu'elle était maudite et exécrée, et dans ce sens, elle devenait responsable et chargée en quelque sorte de toutes les iniquités du peuple. – De là vient que dans la langue populaire, le mot sacré est employé comme terme des bénédic­tions et de louange, en même temps que comme terme d'impré­cation et de blasphème.

 

Jésus‑Christ, inaccessible à nos sens et dans son état glorieux n'est sujet ni à la mort, ni à aucune altération ; en conséquence il ne peut plus se constituer* victime. – Pourtant, il est de l'essence du sacrifice, que la victime soit visible, qu'elle soit détruite ou altérée, et il était autrefois d'usage que l'homme pût s'en nourrir afin de participer à la sanctification qu'elle avait reçue[292]. Mais Jésus‑Christ ne saurait s'offrir sur l'autel avec ses traits naturels et sous sa forme humaine, et pour cette raison les Juifs, interprétant les divines paroles dans un sens grossier et charnel, disaient : « Pourrions‑nous manger la chair d'un homme, et un homme peut‑il nous donner réellement sa chair à manger ? Quomodo potest hic nobis carnem suam dare ad manducandum ? – Jésus‑Christ a donc trouvé le moyen de s'of­frir sous un mode incompréhensible et tout nouveau. Il a fondé son sacerdoce éternel, non pas selon l'ordre d'Aaron, mais selon l'ordre de Melchisédech. Et de même que ce personnage mysté­rieux alla au‑devant d'Abraham vainqueur, afin de lui offrir le pain et le vin, ainsi Jésus‑Christ a choisi le pain et le vin pour être non seulement la matière, mais le terme de son sacrifice nou­veau. Jésus‑Christ n'apparaît donc pas sur l'autel sous sa forme et sous ses espèces propres, mais sous les espèces du pain et du vin.

 

« Le sacrifice de la messe », dit saint Augustin, se compose de deux éléments : des apparences visibles de la substance détruite, et de Jésus‑Christ réellement présent dans l'intégrité de sa chair et de son sang. »

 

De même que dans les anciens sacrifices, il y avait une partie de la victime détruite, et que l'autre partie était réservée à l'homme pour ses usages ; ainsi à l'autel, ce qui est détruit, c'est la substance matérielle dut pain ; ce qui est réservé, ce sont les accidents, la forme du pain, son parfum, sa couleur, sa saveur ; toutes les qualités du pain, non substantielles, qui res­tent visibles et permanentes. Jésus‑Christ, subsistant sous leur voile mystique, devient pain lui‑même, suivant cette parole : Ego sum panis vivus. Par un prodige incompréhensible de sa puissance et de son amour. il se rend mangeable, susceptible de se convertir en notre substance, et il est réellement notre pain céleste et notre nourriture quotidienne. – Ce qui n'est pas moins admirable, c'est que Jésus‑Christ, réduit à l'état de victime, trouve le moyen de nous instruire, et de nous offrir dans sa vie eucharistique l'exemple de toutes les vertus.

 

Jésus‑Christ dans sa vie sacramentelle, nous manifeste une sagesse supérieure et d'un ordre tout nouveau, sagesse qui n'es­time et ne goûte que ce qui a rapport à la gloire de Dieu, à son service, au salut et à la sanctification des âmes. – L'esprit dont Jésus‑Christ est animé dans son état sacramentel, est un esprit dégagé de toutes vues naturelles et humaines, à mille lieues de nos prudences mondaines qui s'estiment judicieuses parce qu'el­les savent ordonner leurs moyens pour s'élever aux honneurs, conduire leur fortune et écarter les obstacles qui s'opposent à leur fin grossière et intéressée. – Les vertus dont Jésus‑Christ nous donne l'exemple, sont des vertus solides, qui ne consistent pas dans de simples désirs, mais qui se manifestent efficacement et par des fruits. – Ainsi il nous donne d'admirables exemples d'humilité. – Présent tout entier sous chaque hostie, il n'est plus en quelque sorte qu'une poussière, il est réduit aux propor­tions d'un grain de sable[293], afin de confondre nos vanités, nos ambitions, la soif qu'ont les hommes de se produire, il ne se réserve aucun moyen de protéger sa dignité, je ne dis pas contre nos profanations, mais contre nos oublis, nos négligences et nos surprises – Il nous donne des exemples héroïques de patience. Il supporte l'isolement, la solitude et les dédains il ne se plaint ni de nos froideurs, ni de nos indifférences il se tait, et son indignation ne s'est jamais trahie, lorsque dans des siè­cles d'impiété et de délire, des mains sacrilèges l'arrachèrent de ses tabernacles et * le jetèrent au loin comme une vile balayure. – Il nous prêche la charité, il supplie, il intercède, il fléchit ;* il arrête les foudres de son Père en lui montrant les cicatrices de ses plaies ; il offre pour l'apaiser le sacrifice commémoratif de la mort qu'il a subie à notre place.

 

Il nous enseigne la pauvreté, il donne des exemples admirables du détachement que nous devons porter dans l'usage des créatu­res. Dans sa vie eucharistique. Jésus‑Christ ne tient à aucun bien créé. Qu'on l'enchâsse dans un soleil de pierreries, qu'on l'entoure d'un riche luminaire, qu'on le mette dans un taberna­cle de bois ou sur de froides planches : Jésus‑Christ laisse faire et il ne se plaint jamais... Il est indifférent à toutes nos délicates­ses et à toutes nos splendeurs : s'il accepte nos décorations et l'hommage de nos objets précieux, c'est par condescendance, et afin de se prêter aux effusions de notre piété. Il nous apprend de la sorte à mépriser toutes les délicatesses et toutes les splendeurs ; à rester indifférent aux biens de la terre, à accepter avec la même égalité d'âme, l'éclat des honneurs ou l'obscurité, l'abon­dance ou la pénurie. Enfin il nous donne des exemples de chas­teté. – Dans l'Eucharistie, Jésus‑Christ se trouve réellement et substantiellement présent, niais il subsiste à l'état sacramentel, non pas sous ses apparences propres, mais sous celle du pain et du vin. – A ce point de vue, et en tant qu'il habite sous des voiles invisibles, ses sens ne sont pas susceptibles d'impression. Nos parfums ne le * flattent pas, nos symphonies ne le ravissent pas, nos objets sensibles ne l'éprennent pas. Il nous montre par là, quelle pureté doit régner dans nos affections. Il veut qu'à son exemple, nous ayons une chair, sans que cette chair soit su­jette à aucune rébellion ; que nous ouvrions les yeux, mais sans les faire reposer sur aucune créature purement pour le plaisir et pour l'attrait ; que nous aspirions les parfums mais sans jamais sentir d'autres attractions que celles de l'amour divin.

 

Que dire encore ? Régnant au plus haut des cieux, Jésus‑Christ a trouvé le moyen de s'anéantir chaque jour et de se livrer aux mains de son ministre, comme un serviteur et un captif. – Pos­sédant une vie immortelle, Jésus‑Christ a trouvé le moyen de subir les atteintes de la mort et de la décomposition, et la vie nouvelle dont il est investi dans le sacrement, il la perd chaque fois que les hosties s'altèrent et se décomposent. Subsistant sur nos autels depuis dix‑neuf siècles, il y redescend chaque jour, et renouvelle à tout instant, sur un point de la terre ou sur l'autre, l'oblation de sa passion et de sa mort.

 

Si nous étions attentifs à ces enseignements, quelle vie admirable ne mènerions‑nous pas ! Des ignorants, des illettrés, les yeux fixés sur cette frêle hostie, l'oreille attentive à cette voix intérieure qui retentit jusque dans le fond de l'âme, ont élevé leurs actions jusqu'à l'héroïsme ; ils ont puisé, pour leur propre sanctification et celle des autres, les lumières les plus vives, acquis plus de * trésors et de sciences, que s'ils avaient lu tous les écrits des Docteurs et des Saints. – Nous‑mêmes à l'aide des mêmes exemples nous deviendrions des chefs-d’œuvre de grâce. – Notre vie, à la vérité, est remplie de prodiges, mais ces prodiges ne feront‑ils pas un jour notre condamnation ? – Jésus-Christ à l'autel, nous invite à nous offrir comme des victimes vivantes, saintes, agréables à Dieu : Hostiam sanctam, viventem, Deo placentem ; il nous y apprend à nous abaisser au sein des louanges, à endurer les persécutions, comme si nous étions impassibles, et à persévérer inébranlablement dans nos engage­ments.

 

III

 

A l'autel comme à la croix, il y a le même prêtre, il y a la même victime; il y a aussi une môme immolation.

« A l'autel », dit saint Jean Chrysostome, « il y a un glaive et ce glaive c'est nous, prêtres, qui le portons, non pas dans nos mains, mais sur nos lèvres. L'immolation, à la vérité, n'a pas lieu physiquement, elle a lieu mystiquement et par représenta­tion : mais par une représentation tellement vive, tellement effi­cace, qu'elle équivaut à la réalité elle‑même.

D'après saint Thomas, Suarez et les grands théologiens *, ce n'est ni l'Offertoire, ni la Communion mais la consécration qui constitue l'essence du sacrifice.

 

En effet, comme l'observe Mgr Rosset, Jésus‑Christ n'a pas subi une mort quelconque, il n'a pas été enlevé par la maladie, ses os n'ont pas été disloqués, il n'est pas mort suffoqué dans les eaux ; mais il a donné sa vie sur la croix par l'effusion et la perte de son sang. Pour cette raison, la messe instituée afin d'être le mémorial de son sacrifice, doit représenter sa mort telle qu'elle a été consommée. Cela ne peut avoir lieu qu'autant que le corps de Jésus‑Christ, en vertu des paroles sacramentelles, est offert sur l'autel séparément de son sang, et son sang dans le calice offert séparément de son corps sacré.

 

Si donc le pain seul était consacré, il y aurait en effet repré­sentation de la mort de Jésus‑Christ, mais non pas de sa mort telle qu'il l'a endurée ; si le vin seul était consacré cette circons­tance que Jésus‑Christ resta sur la croix privé de la totalité de son sang, ne serait pas clairement et formellement exprimée[294]. Ainsi, lorsque le prêtre dit : Ceci est mon corps, le corps seul est appelé sur l'autel, et si le sang, l’âme et la divinité y arri­vent en même temps, c'est, comment disent les théologiens, par pure concomitance, parce que Jésus‑Christ ressuscité d'entre les morts ne peut plus mourir[295]. Si Jésus‑Christ n'était pas dans un état surnaturel* et glorieux, le corps serait détaché du sang par la force des paroles sacramentelles. – Et lorsque le prêtre dit : Ceci est mon sang, le sang seul est appelé sur l'autel, et s'il n'était indissolublement et éternellement uni au corps, il ruisselle­rait comme jadis sur la croix. – Ces paroles : ceci est mon corps, ceci est mon sang, sont le glaive qui pénètre jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit. Si la séparation n'a pas lieu effectivement, observe Bossuet, ce n'est pas que le glaive manque de vertu, mais il est paralysé par l'état d'impassibilité dont est doué le corps glorieux du Sauveur.

 

Il n'est nullement requis pour la perfection du sacrifice, observe encore Mgr Rosset, que la victime soit réellement immolée. Il suffit que l'acte sacrificatoire soit, de sa nature, destructif de la chose offerte. – l’Eglise met au rang des martyrs saint Jean l’Évangéliste, plongé dans l'huile bouillante, et d'autres saints qui reçurent des blessures ou subirent des supplices, de leur nature aptes à donner la mort, quoique, par l'effet d'un miracle, leur mort n'ait pas eu lieu. Dans l'ancienne loi, quand le sacrificateur avait frappé la victime d'une blessure mortelle, le sacrifice était parfait, et la victime censée immolée, lors même qu'elle aurait été sauvée miraculeusement.

 

A la croix et à l'autel, Jésus‑Christ offre à son Père la même mort. – A la croix il offre sa mort présente, à l'autel sa mort passée et consommée. – A la croix il s'offre en sacrifice de rédemption, à l'autel en sacrifice d'application de cette source * infinie de grâce que jadis il fit jaillir sur le Calvaire. – A la croix, dans l'état d'un homme souffrant, à l'autel dans l'état d'un homme surnaturel et mystérieux. – A la vérité, pour que le sacri­fice s'opère, il faut que le ministre visible intervienne ; mais son action est une œuvre accessoire et ne diminuant en rien la di­gnité et le prix du sacrifice. Ce qui le démontre, c'est que les paroles dont le ministre se sert sont les mêmes que Jésus‑Christ prononça à la dernière Cène. Sermo autem Christi, non est alius quam verbum consecrationis[296].

 

A l'autel, nous ne sommes pas réellement le Christ, mais nous le sommes mystiquement, nous parlons en sa personne : nous disons et faisons ce que dit et fit Jésus‑Christ, hoc facite in meam commemorationem. – Nous avons la même puissance ; car, comme dit saint Grégoire le Grand, quel fidèle douterait, « qu'au moment de l'immolation et à la voix du prêtre, les cieux ne s'ou­vrent réellement, et que les chœurs des anges n'accompagnent Jésus‑Christ dans ce mystère[297]. » Le Père éternel, en ce moment, arrête ses yeux sur cette offrande; il ne considère nullement la personne qui célèbre, il ne voit que son divin Fils ; il accepte son offrande comme souverainement propice et agréable, fut-elle offerte par les mains les plus indignes et les plus souillées.

 

Le sacrifice de la messe est souverainement propitiatoire pour les vivants et les trépassés. Il suffit pleinement pour nous obtenir l'abondance des grâces d'en‑haut, et satisfaire à tous nos besoins. Infini en valeur et en dignité, il est cependant limité dans ses effets et dans son application : par la raison que ceux à qui le sacrifice profite, c'est‑à‑dire le prêtre, les fidèles et l’Église, si sainte soit celle‑ci, n'ont pourtant qu'un mérite, une dignité finie[298]. Ils sont susceptibles d'acquérir de nouvelles grâces. de s'élever à un degré supérieur de perfection, et malgré leurs efforts, il ne leur sera jamais possible d'épuiser tous les fruits découlant d'une telle oblation. – Le sacrifice de la messe équi­vaut à celui de la croix. Mais le sacrifice de la croix, tout infini qu'il est en valeur, ne saurait parvenir à conférer une multitude indéfinie de mérites et de satisfactions au point qu'il ne puisse plus s'en surajouter.

 

Jésus‑Christ, en instituant son sacrifice, a déterminé la somme et la mesure de grâce dont bénéficieraient ceux à qui il est appliqué ; d'où il suit que plusieurs messes sont plus profitables qu'une seule ; qu'une messe dite spécialement à l'intention de tel ou tel fidèle trépassé. lui est plus fructueuse, et contribue plus efficacement à sa * délivrance, qu'une messe célébrée d'une manière générale pour tous les chrétiens.

 

Le sacrifice est offert en l'honneur des martyrs et des saints qui sont au Ciel. Nous demandons à Dieu qu'ils soient de plus en plus glorifiés par les fidèles de l'Eglise militante, et que l'inter­cession et les hommages que nous leur adressons leur procurent un surcroît de joie accidentelle[299].

 

Le sacrifice profite aux vivants, pour leur obtenir les grâces de Dieu, la pénitence et la remise des peines dues à leurs péchés. Hujus quippe oblatione placatur Dominus, et gratiam et donum pœnitentiœ concedens, crimina et peccata etiam ingentia dimittit [300].

 

Le sacrifice est, de tous les suffrages, le plus efficace et le plus propitiatoire pour les morts. – La prière, l'aumône, les œuvres de charité n'ont d'effet, pour la délivrance ou le soulagement des morts, qu'en raison de la ferveur ou des dispositions de celui qui les offre. – Ce sont des œuvres qui, selon l'expression théologi­que, profitent ex opere operantis[301] ; mais le sacrifice de la messe est indépendant* des mérites ou des démérites de celui qui l'offre; il est efficace directement et par la vertu même de son institution, ex opere operato. Il est un remède d'autant plus pré­cieux, qu'à l'égard des âmes du Purgatoire, l'Eglise n'en possède aucun autre dont l'effet soit infaillible et assuré. – L’Église ne peut faire participer les fidèles défunts à ses sacrements : car le sacrement est un signe extérieur et sensible, ne sanctifiant l'âme, que par l'intermédiaire du corps , par conséquent, les âmes séparées. dépouillées de leurs sens et de leur enveloppe terrestre, ne sont plus susceptibles d'en percevoir les fruits. – Le sacrifice de l'autel est donc le seul instrument que possède l'Eglise, pour appliquer aux défunts les mérites de la passion et du sang de Jésus‑Christ dans toute leur efficacité. – C'est la doctrine de l'Eglise et du concile de Trente : parlant des effets du sacrifice, ils ne distinguent pas entre les vivants et les trépassés, ce qui revient à dire que la même vertu que possède le sacrifice pour attirer la miséricorde de Dieu sur les hommes vivants sur la terre, il la possède pour fléchir la justice à l'égard des défunts[302].

 

On voit encore à Rome l'autel où Grégoire le Grand disait la messe, et où Jésus‑Christ apparut. afin de lui faire savoir que chaque fois qu'il célébrait, il obtenait la délivrance d'une âme du Purgatoire.

 

Saint Augustin, liv. xii de la Cité de Dieu, ch. xxii, parlant des hommes décédés de cette vie, les distingue en deux catégo­ries, les médiocrement bons et les médiocrement mauvais. Les médiocrement bons sont ceux dont la vie n'a été souillée que de fautes vénielles et d'imperfections légères ; le sacrifice décharge aisément ceux‑ci de leurs peines et rend très prompte leur déli­vrance. Les médiocrement mauvais sont ceux qui ont vécu cons­tamment dans le péché, dont la vie fut souillée d'iniquités, mais qui, toutefois, avant de mourir obtinrent le pardon de leurs fautes mortelles. Il est rare que le sacrifice abrège notablement la peine de ceux‑là ou qu'il les délivre promptement : néanmoins il leur profite beaucoup, parce qu'il tempère l'ardeur de leurs flammes, et diminue l'intensité de leurs tourments.

 

Il n'est pas rare que des âmes décédées apparaissent aux vi­vants : maintes et maintes fois, Dieu a permis ces manifestations, soit pour réveiller les vivants de leurs négligences et de leur torpeur, soit afin que les âmes délaissées reçussent un soula­gement plus empressé et plus prompt.

 

Parmi ces visions les plus accréditées sont celle de saint Mala­chie, archevêque d'Armagh, en Irlande. que nous avons déjà mentionnée ; celle de Louis le Débonnaire, empereur et roi, fils de * Charlemagne, qui après trente trois ans passés dans les tour­ments, apparut à Louis 1er son fils ; celle du Pape Benoît VIII, qui occupa la Chaire de saint Pierre pendant douze ans, et assez longtemps après sa mort, apparut à l’Évêque de Laprée qui avait été son ami ; celle d'une sœur de saint Thomas d'Aquin, que le Docteur avait dirigée, et qui lui apparut pour lui annoncer en même temps sa sortie de ce monde et son entrée dans le lieu de l'expiation. – Toutes les âmes, revenues un instant sur la terre par une permission exceptionnelle de Dieu, ne songeaient nulle­ment à satisfaire la curiosité des personnes à qui elles apparais­saient, en leur dévoilant les secrets de l'autre vie ; mais elles les exhortaient à jeûner, à pleurer, à prier, et demandaient qu'elles fissent célébrer des messes à leur intention, dans le but de les soulager et de hâter leur délivrance.

 

Le sacrifice de la messe est fructifiant, non seulement pour l'âme, mais aussi pour le corps, ut sit ad salutem animœ et corporis.

 

Le sacrifice de la messe, dit Tertullien, contribue singulière­ment, à la paix de l’Église : il obtient aux peuples des gouverne­ments bons et sages ; il est utile de l'offrir pour les soldats, pour ceux qui naviguent sur mer, pour les malades. et généralement pour tous ceux qui sont pressurés par l'affliction et par l'an­goisse, ou sont dénués des biens et des avantages de cette vie[303].

 

Le sacrifice de la messe, dit saint Jean Chrysostome, doit être offert, pour les récoltes et la conservation des fruits de la terre[304].

 

Saint Augustin, ch. xxii de la Cité de Dieu, raconte que de son temps une maison était infectée par la présence des démons, et aussitôt qu'on y eut dit la messe, les esprits mauvais disparurent. – Saint Grégoire le Grand cite dans ses dialogues l'histoire d'un homme fait captif par les corsaires. On le conduisit dans des régions éloignées, et on le jeta dans un sombre cachot, son épouse et ses amis, ne surent de longtemps, ce qu'il était devenu et malgré leurs recherches ne purent recueillir aucune trace de sa personne. Délivré enfin de sa captivité et de retour auprès des siens, il raconta que, lorsqu'il gémissait en prison, à certains jours, ses chaînes se détachaient de ses pieds et de ses mains et tombaient d'elles‑mêmes. – Son épouse et ses amis confron­tèrent le temps et les heures, et ils constatèrent que ce prodige avait eu lieu toutes les fois qu'ils faisaient célébrer le sacrifice pour le salut de son âme[305].

 

Saint Antonin, archevêque de Florence, raconte que deux jeunes gens vivaient dans le dérèglement et se laissaient entraîner à toutes sortes de licence. * – Un jour de fête, ils allèrent à la campagne sous le prétexte d'une partie de chasse ; l'un de ces jeunes hommes, par un reste de religion, avait entendu la messe, le matin, avant son départ. – Le soir, après s'être livrés à la débauche et à de honteuses orgies, les deux jeunes gens se dispo­sèrent à regagner leurs demeures. – A peine étaient‑ils en route, que tout à coup le ciel s'obscurcit, les éclairs sillonnent les nues, et une tempête éclate, mêlée de coups de tonnerre et d'horribles mugissements. Au milieu de ce chaos des éléments déchaînés, une voix, la voix de la justice de Dieu, ne cessait de retentir dans les airs, et elle criait : Frappe, frappe !... Celui de ces jeunes hommes qui n'avait pas assisté la messe est frappé par un éclat de foudre qui le tue instantanément. La même voix continuait à se faire entendre, ne cessant de dire : Frappe, frappe !... Le second de ces jeunes hommes, éperdu, saisi de frayeur, se met à courir, cherchant à fuir la mort et la vengeance de Dieu dont il se sentait poursuivi... Mais une autre voix se fait entendre dans le ciel : c'était celle de la Miséricorde qui criait : O non, ne le frappe pas ; ce matin, il a entendu les paroles de salut et de vie qui se prononcent à l'autel : « Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous plein de grâce et de vérité[306]. »

 

Hélas ! les hommes n'ont plus même le soupçon des remèdes et des biens immenses qu'ils possèdent * en Jésus‑Christ. Oublieux de leurs destinées célestes et de leurs devoirs envers Dieu, ils n'ont foi qu'en leur force et en leur activité physiques ; ils se considèrent comme des instruments et des machines et ne s'esti­ment qu'en raison du taux et de l'élévation de leur salaire. Ils disent avec orgueil et avec dédain : Qui mange tous les jours, doit travailler tous les jours. Le dimanche, avec ses bénédictions, sa messe, ses vaines cérémonies, c'est le grand fleuve de l'indus­trie, retardé de vingt‑quatre heures dans son cours ; le salaire de l'ouvrier diminué d'un septième, le dénuement dans l'atelier, le pain et le vêtement enlevés à l'enfant et à l'épouse de l'artisan et du pauvre. – Hommes de peu de foi, leur répond saint Paul : le 'royaume de Dieu est‑il donc boisson et nourriture ? Celui qui habille le lys des champs, qui donne aux oiseaux du ciel leur pâture, a‑t‑il jamais frustré ceux qui le servent au festin de sa Providence ?

 

Saint Jean Chrysostome nous apprend, qu'à l'autel, Notre Seigneur Jésus‑Christ se manifeste comme sur le trône de sa clémence, les mains pleines de libéralités et de grâces ; il est en­vironné d'une multitude d'anges, qui se tiennent dans l'attitude d'un profond respect, et par l'intermédiaire de ces célestes esprits, il dispense aux hommes tous les biens salutaires à l'âme et au corps. – Or qui oserait admettre que ce sang divin, répandu chaque jour sur nos autels, ait moins de vertu et d'efficacité que les sueurs de l'homme, les pluies et les rosées du ciel, pour féconder nos prairies et accroître notre industrie ? Où voyons­-nous, les familles prospères, les races vigoureuses et épanouies, si ce n'est parmi ceux qui participent à l'autel, et contribuent à assurer l'abondance de ces fruits 'par l'ardeur de leurs suffrages et la force de leur coopération.

 

Le P. Rodriguez raconte, dans son traité de la Communion et du Sacrifice, qu'un agriculteur avait la coutume de prélever, tous les jours, une demi‑heure sur le temps de son travail, pour assis­ter à la messe. Cet agriculteur vivait très commodément, ses ter­res étaient à l'abri des intempéries des saisons ; ses champs paraissaient les mieux cultivés et les plus fertiles. Aucune influence maligne, aucun germe empoisonné ne nuisait à ses arbres et à ses vignes. Ses greniers se remplissaient chaque année d'une mul­titude de fruits. – Ses amis et ses voisins saisis d'admiration ne parvenaient pas à s'expliquer le fait merveilleux d'une protec­tion aussi étrange. Un jour, l'agriculteur conduisit l'un d'eux à l’Église, à l'heure où l'on y célébrait le saint sacrifice. – Voilà, dit‑il, mon talisman et mon trésor, c'est ici la grande source des bénédictions spirituelles et temporelles ; l'accès en est ouvert à toits. Sur cet autel, où Jésus‑Christ descend chaque jour, il se plaît à réaliser envers ceux qui le visitent et le vénèrent, la parole qu'il prononça jadis : « Cherchez en première ligne le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît[307]. » *

 

Chose certaine, le sacrifice de la messe, si nous nous en appli­quions les fruits, nous mettrait à l'abri des grands fléaux, il profi­terait mieux à nos intérêts temporels que ne le feront jamais nos découvertes, nos perfectionnements industriels, et tout le savoir de nos agronomes , il détruirait promptement par sa seule vertu l'oïdium, le phylloxera, toutes ces maladies mystérieuses qui empoisonnent nos vignes, nos fruits, et jusqu'au tubercule dont le pauvre se sert pour apaiser sa faim. Il nous ferait goûter dès ici‑bas, ce surcroît rémunérateur promis par l’Évangile, présage du ciel et abondant de la couronne des biens à venir.

 

Salomon, parlant des sacrifices figuratifs et imparfaits de l'an­cienne loi, disait : « Si le ciel devenu d'airain nous refuse ses rosées et ses pluies, nous viendrons dans ce saint temple, Sei­gneur, vous offrir nos vœux, et vous ferez couler sur nos campa­gnes des ruisseaux de miel et de lait. Si la maladie nous frappe de ses coups, ou si nous sommes décimés par les guerres, nous viendrons encore dans ce saint temple, et vous arrêterez ces fléaux qui détruisent la race des hommes. »

 

Ah ! que deviendrait le monde, attristé par tant de malheurs et par tant de scandales, si, au moment où une politique hostile et athée conspire contre Jésus‑Christ, où une presse licencieuse et immonde ne cesse, par ses blasphèmes, d'attirer la colère et la malédiction de Dieu sur les hommes, la voix de Jésus‑Christ descendant chaque jour sur l'autel, ne s'élevait vers son Père, pour y faire monter des * accents appelant la miséricorde plutôt que la justice. Et quand je songe que ce sacrifice s'accomplit à toutes les minutes du jour, et que le soleil, dans l'orbite qu'il décrit autour du monde, ne cesse pas un instant, sur un point de la terre ou sur l'autre, de verser ses rayons sur l'Hostie sans tache, je sens mon cœur se dilater et mes espérances grandir, et je ne conçois plus nos craintes, nos perplexités et nos défiances.

 

Daniel, annonçant les signes avant‑coureurs de la justice de Dieu et de la chute des royaumes, signalant les grandes catastro­phes qui feront disparaître de la face de la terre Jérusalem et les grandes cités enivrées, à l'exemple de cette ville déicide, du vin de l'adultère et de la fornication, nous dit : « Vous reconnaîtrez que les grandes calamités sont proches, lorsque vous verrez l'abomination de la désolation dans le lieu saint et lorsque le sacrifice perpétuel aura cessé. » – A l'époque de la désolation finale, il y aura un temps, où le sacrifice non sanglant ne sera plus célébré sur toute l'étendue de la terre. Alors il n'y aura plus de médiateur entre la justice de Dieu et l'homme. Les crimes et les blasphèmes n'auront plus de contrepoids ; ce sera le mo­ment où le juste Juge apparaîtra dans sa gloire, et où les cieux seront repliés comme une tente qui n'a plus de voyageur à abriter.

 

Nous ne touchons pas encore à cette époque suprême ; pour nous en convaincre, il suffit de considérer les trésors de vertus et de vie, les merveilles de dévouement, d'héroïsme que ne cesse de * faire éclore le spectacle d'un Dieu veillant et s'immolant nuit et jour.

 

Ah ! que de prêtres, au sortir de l'autel, embrasés des ardeurs divines, se sont arrachés des bras d'une famille éplorée, et ont couru, dans les pays lointains, remplacer un confrère dévoré par les dents des bêtes ou par d'affreux cannibales ! Que de vierges, captives volontaires, comme sainte Thérèse, derrière les sombres grilles d'un cloître, ont senti un instant leur cœur tourmenté par d'amères désolations ; elles se sont surprises jetant un regard de regret sur ce monde et sur ces plaisirs qu'elles avaient quittés. Heureusement, le sanctuaire se trouvait à deux pas de la cellule où elles étaient en proie à ces luttes violentes, et la pensée du divin Solitaire, depuis dix‑neuf siècles captif par amour, ralluma aussitôt tout le feu de leur dévouement ; elles s'écrièrent : « Plutôt mourir que de l'abandonner. » – Que d'hommes, en état de se défendre, se sont tus en face d'une injure, et au lieu

de tirer l'épée, ont présenté humblement l'autre joue. Ces hom­mes, ces chevaliers de l’ignominie, n'avaient‑ils plus une goutte de sang généreux dans les veines ? Étaient-ils des lâches ?... Ah !le souvenir de leur Dieu délaissé et anéanti sur les autels, dévorant sans se plaindre toutes les ingratitudes et tous les outrages, leur a ' fait couler aux pieds l'opinion et les faux jugements des hom­mes, et ils se sont écriés : Quis ut Deus ?

 

Cette parole : Quis ut Deus ? fut le cri de guerre poussé dans le Ciel, dès l'origine des temps *. Lucifer, l'archange le plus éblouissant et le plus radieux, aujourd'hui le plus avili et le plus horrible des démons, lève l'étendard de la première révolte. Il sollicite des esprits dont il est le chef, un plébiscite contre Dieu, aspirant à s'élever lui‑même au‑dessus des nuées du Ciel et à devenir semblable au Très Haut[308]. – Il y eut alors un grand combat où la vérité et la justice triomphèrent[309]. L'archange Michel fit ressortir l'excellence et la dignité du Dieu Très Haut ; il retraça aux bons anges les bienfaits de celui qui les avait créés, les dons et les prérogatives dont il avait orné leur nature, et ils les maintint dans la fidélité et la soumission en leur disant : Quis ut Deus ? qui est semblable à Dieu ?

 

Nous ne pouvons, comme l'archange Michel, faire apparaître l’Éternel sur son trône ; mais nous avons au milieu de nous l'Agneau mort et immolé dès le commencement[310]. Nous avons le spectacle de cet amour incompréhensible et infini, qui, afin de nous attirer avec plus de suavité et plus de force, se réduit chaque jour aux simples dimensions d'une hostie de deux lignes de diamètre. – La société moderne proclame aujourd'hui, à la face du Ciel et de la terre, la prétention la plus audacieuse qu'ait jamais conçu l'orgueil humain : elle annonce qu'elle * va chasser Dieu des lois et des institutions, se constituer un ordre social et un bonheur auquel il sera complètement étranger, et en face de cette entreprise satanique, c'est notre devoir de protester avec éclat et de dire avec l'archange : Quis ut Deus ?

 

Il est temps de conclure et de résumer : l’Église enseigne que Jésus‑Christ réside véritablement sur nos autels, que la substance du pain et du vin est Changée en la substance de sa chair et de son sang adorables, et qu'en cet état il s'immole à son Père pour les péchés du monde. Mais l'auguste mystère de nos autels n'opère que moyennant les pieuses dispositions des fidèles ; il ne peut purifier l'âme attachée à ses dérèglements, ni ramener au bien le cœur obstiné dans le mal. La présence réelle et le sacrifice détachent l'homme de la vie des sens, et le font vivre d'une vie spirituelle ; en même temps ils nous montrent le Bienfaiteur suprême vivant à jamais dans cette vallée de misères, pour adou­cir nos amertumes, calmer nos souffrances, tarir nos pleurs, effa­cer nos prévarications, guérir nos blessures... Ah ! si nous faisons éclater nos transports dans nos concerts harmonieux, si nous entourons notre culte de toutes les magnificences des arts, si nous demandons à la nature tout ce qu'elle a de plus précieux pour embellir nos autels, si nos basiliques ont révélé au monde de nouvelles merveilles et de nouvelles splendeurs, qui * pourrait s'en étonner ? Le roi du Ciel et de la terre, notre Sauveur et notre Dieu, réside personnellement au milieu de nous[311].

 

Vous donc, âmes faibles et pusillanimes, qui sentez votre foi chanceler et faiblir, ébranlée par le cynisme et les clameurs arro­gantes de l'impie, jetez un instant vos regards sur l'univers chré­tien, où, en dépit des conjurations sophistiques et mensongères, Jésus‑Christ ne cesse pas d'être aimé et adoré. – Voyez, aux époques des grandes solennités, ces foules humblement agenouil­lées remplissant nos temples, et invoquant Jésus‑Christ, avec l'immuable assurance que leur prière pénétrera le Ciel. – Voyez ces mourants pressant sur leurs lèvres son image bénie, afin de s'y raffermir contre les angoisses et les craintes de leur suprême agonie. – Voyez ces fronts attristés, s'inclinant sur le marche­ pied de ses autels solitaires, et se relevant avec l'éclair de l’épanouissement et d'une ineffable joie. – Voyez ces pécheurs, bour­relés par le remords, se frappant la poitrine et se retirant, avec l'espoir qu'ils ont reconquis le pardon. C'est là l'infaillible suf­frage de l'humanité ; le témoignage éclatant de la foi populaire ; le cri profond de la conscience publique, qui peut être amoindri pour un jour, mais que toutes les menaces des puissants, et les artifices de la science athée ne parviendront jamais à étouffer.

 

Napoléon, sur le rocher de son exil, disait à un* de ses compagnons d'armes : « Je me connais en hommes, et je te dis que Jésus‑Christ n'était pas un homme. » – Il confessa haute­ment la présence de Jésus‑Christ dans sa vie sacramentelle, de­mandant lui‑même à recevoir le dernier viatique des mourants, et lorsque, par cet acte auguste, il eut professé solennellement la foi de son enfance, il dit encore au même compagnon d'armes : « Je suis heureux, général, d'avoir accompli mon devoir, je vous souhaite à la mort le même bonheur. »

 

Soyons victimes avec Jésus‑Christ. Puisqu'il se sacrifie à l'au­tel, donnons‑lui en retour la totalité de notre être. En lui donnant nos intelligences, nous les éclairerons de ses lumières ; en lui donnant nos cœurs, nous les guérirons de leurs faiblesses et de leur inconstance ; en lui donnant tout notre être, nous nous assurerons la gloire, et l'indéfectibilité[312]. *

 

 

 

 

 

 

NEUVIEME CONFÉRENCE : DU MYSTÈRE DE LA SOUFFRANCE DANS SES RAPPORTS AVEC LA VIE FUTURE

 

Loi de la souffrance. – Dans quels termes cette loi a‑t‑elle été promulguée ? – Depuis six mille ans l'humanité offre l'image d'un malade et d'un grand supplicié. – Jésus‑Christ n'a pas aboli la douleur, mais il l'a transfigurée. – La croix a réuni le Ciel et la terre qui étaient séparés.

 

I. La douleur considérée au point de vue philosophique, et à l’aide des seules lumière de la raison. – Définition de la douleur par saint Thomas. – Les philosophes païens en avaient entrevu les avantages et le prix. – Ils la regardaient comme la meilleure école où l'homme pût se former à la science de la vie. – Le roi, le riche, le prêtre instruits à l'école de la souffrance. – Les inégalités d'âmes et les inconstances de cœur et de caractère ont leur principe dans l'éloignement et l'aversion de la souffrance. – Portrait du juste antique. – Paroles de Salomon et d'Horace. – Magnanimité et sublime constance de saint Basile et de saint Jean Chrysostome. – La Vierge de Saint‑Pétersbourg. – Platon pressentant l’Évangile. – Sous quels traits de philosophe voulait‑il que la Divinité se manifestât aux hommes ?

 

II. La souffrance dans l’ordre de la grâce et au point de vue de la rédemption . – La souffrance considérée comme expiation. – Prérogatives et avan­tages du baptême. – Le baptême est une rédemption totale. – La péni­tence est un baptême laborieux. – La pénitence est une loi de proportion. – La vertu de pénitence ne doit pas être confondue avec la vertu de tempé­rance. – Les indulgences sanctionnent la loi de la pénitence au lieu de l'infirmer. – Le mystère de la souffrance, conséquence de notre incor­poration à la vie divine de Jésus‑Christ. – Dans quel sens peut‑on dire que Jésus‑Christ dans le Ciel n'est pas complet ? – Solidarité entre Jésus‑Christ et ses membres. – Interprétation et paraphrase de cette parole de saint Paul : Il faut que je complète ce qui manque à la passion de Jésus‑Christ. – Saint Ignace d'Antioche, traîné dans l'amphithéâtre de Rome et condamné à périr sous la dent des bêtes. – Paroles sublimes et ineffables qu'il adressait à ses disciples. – Le grain de froment doit mourir pour renaître. – Par l'effet de sa triple mort le grain de froment parvient successivement à une triple dignité et à une triple vie. – A l'instar du grain de froment, l'homme n'entre aussi dans l'éternel et dans l'infini qu'en subissant une triple mort. – L'homme doit mourir à ses sens, à son jugement propre et à ses affec­tions.

 

III. La souffrance considérée dans l’ordre de la gloire et dans ses relations avec le céleste avenir. – La souffrance suscite en nous le désir et l'espérance des biens célestes. La souffrance est fille de l'épreuve. – La souffrance est ici‑bas la source des joies divines et inef­fables. – Exemple de Job. – La souffrance est un témoignage certain que Dieu nous aime. – Elle est le gage assuré des récompenses qu'il nous réserve dans les siècles à venir. – Une prospérité constante ici‑bas serait un signe de malédiction. – Interprétation et paraphrase de saint Jean Chrysostome sur cette parole d'Abraham au mauvais riche : Souvenez‑vous, mon fils, que vous avez reçu en voire vie vos biens et Lazare ses maux. – En quel sens, sur cette terre, la condition des affligés est‑elle préférable à la condition de ceux que l'on appelle les heureux ? – La souffrance est un laboratoire et un creuset. – Dieu y épure et y perfectionne ses élus afin qu'ils deviennent des pierres vivantes et toutes taillées. – Consolations inénarrables de la mère des Macchabées, lorsqu'elle voyait ses enfants torturés et mis à mort. – Histoire merveilleuse de sainte Marie l’Égyptienne. – Ses austérités et sa mort. – Conclusion de l'auteur.

 

 

Homo natus de muliere, brevi vivens tempore, repletur multis miseriis.

 

L'homme né de la femme, vit peu de jours, et sa vie est remplie de misères sans nombre. (Job., xiv, 1.)

 

Il est une loi fatale, mystérieuse. universelle, inexplicable à la science.

C'est la loi de la souffrance.

Cette loi promulguée le jour où le péché entra dans le monde, est conçue en trois ternies, qui, dans leur triste généralité, em­brassent les maux et toutes les infortunes qui affligent le genre humain. – Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front, fut‑il dit à l'homme. – Tu enfanteras dans la douleur, fut‑il dit à la femme. Tu sentiras dans la poussière la maladie et les germes de cette décomposition qui se consommera dans la tombe.

 

A partir du jour où fut fulminée cette triple sentence, la dou­leur est devenue une grande loi * de l'humanité. Semblable à un vaste fleuve, elle a promené depuis six mille ans ses eaux amères à travers les générations. Tous les mortels, plus ou moins, à la vérité, mais tous sans exception s'y sont abreuvés.

 

Tout ce qui respire, a dit l'Apôtre, est condamné à pleurer et à gémir ; l'universalité des créatures est livrée aux douleurs de l'enfantement jusqu'à cette heure... » La race déshéritée d'Adam, pareille à un grand malade, se tourne et se retourne sur son lit de déchirement et d'angoisse. En dépit de ses efforts désespérés, malgré les merveilles de son industrie et l'étendue de ses conquêtes, elle n'a pas cessé un instant de souffrir; jus­qu'ici elle n'a pu parvenir à vaincre la pauvreté, les maladies et la mort. – Avant Jésus‑Christ, l'humanité off rait l'image d'un grand supplicié, atteint, dit Isaïe, des pieds à la tête, et n'ayant pas en son corps une seule partie restée saine : pour la soustraire à l'inexorable loi qui pesait sur elle depuis sa déchéance, il ne fallait rien moins qu'un médecin descendu du Ciel... L'homme malade ne pouvait guérir que par l'application d'un remède supé­rieur et divin.

 

Jésus‑Christ aurait pu, sans doute, abolir d'un seul trait la douleur, et en vertu de la grâce infinie de la Rédemption, repla­cer l'homme dans l'état de félicité complète et sans mélange dont il jouissait dans le paradis d'innocence. Il ne l'a pas voulu. Il a jugé que pour plusieurs la souffrance deviendrait un mérite, un gain, une source de gloire * et un élément de renouvellement et de triomphe ; que pour le plus grand nombre elle serait une ex­piation nécessaire. Il a donc maintenu la souffrance, mais il l'a purifiée, ennoblie, transfigurée en se l'appropriant. Il s'est fait l'homme de douleurs, virum dolorum, suivant le sens strict et absolu de ce mot.

Jésus‑Christ pouvait apparaître parmi nous, nageant dans les délices, environné d'une splendeur divine, dans l'éclat et la pompe de sa majesté souveraine ; il jugea plus digne de sa gloire et plus profitable au salut des hommes, de se montrer à eux ceint d'un diadème d'épines, vêtu de pourpre et souillé de sang, le visage meurtri, le rictus de la mort sur les lèvres, portant l'onction sanglante des clous, imprimée sur ses mains et sur ses pieds.

 

En s'unissant étroitement à la souffrance, Jésus‑Christ, sans doute, n'a pas émoussé toutes ses aspérités et toutes ses pointes , mais il l'a dépouillée en partie de son amertume, il en a corrigé et détruit le venin. Il a rendu fécond le calice de son sang. Pareil au serpent d'airain, dressé par Moïse dans le désert, il s'est planté lui‑même, au centre du monde, comme un instrument inépuisable de miséricorde. de vie et de santé. Par suite de cette transformation, ses divines plaies, semblables à des fontaines toujours jaillissantes, restent éternellement ouvertes à toutes les âmes égarées et déchues, avides de se soustraire à leurs aspira­tions sensuelles et grossières, désireuses de se retremper dans les joies du sacrifice et dans l'honneur de la pureté. *

 

Qui n'admirerait ici les conseils profonds de la Sagesse infinie

L'homme s'était perdu dans le Paradis de délices, il se relèvera dans les brisements du Calvaire. – Il avait refusé d'aller à Dieu par le chemin de la félicité, Jésus‑Christ lui ouvrira une route meilleure et plus sûre, celle de la croix. – « Le Ciel et la terre étaient séparés ; la Croix les a réunis. » – Dans la croix est le salut ; dans la croix est la force et la joie de l'esprit ; en elle se trouve le complément de la vertu et la profusion de toute sain­teté[313].

 

La croix avant que Jésus‑Christ s'y fut laissé attacher était un signe infamant, un instrument de malédiction et d'opprobre ; mais, lorsque résigné et enflammé d'amour, il se fut étendu sur ce bois douloureux, comme l'époux s'étend sur son lit nuptial, la croix fut lavée de l'ignominie dont elle était souillée, elle devint le point de départ des restaurations éclatantes, l'emblème de la royauté et de la grandeur, le prix du génie et de la bravoure, le stimulant fécond des luttes héroïques, la source des plus inef­fables joies et des consolations les plus solides et les plus vraies. « O douce croix, décorée des membres du Seigneur », s'écriait saint André, « croix longtemps désirée, aimée avec sollicitude, sans cesse recherchée *, prends‑moi dans tes bras, pour me rendre à mon Maître divin, afin que par toi, daigne me recevoir, celui qui par toi m'a racheté[314]. » Et voilà maintenant, que les austères splendeurs du Calvaire surpassent, dans des proportions infi­nies, toutes les délices et tous les ravissements du Thabor, et qu'à la suite d’Étienne leur chef, d'innombrables générations de martyrs et de saints, ont savouré plus de douceurs sous les pierres du torrent qui les lapidaient, qu'ils n'en eussent goûté sous des pluies de parfums et de roses.

 

Telle est la haute et magnifique doctrine que nous allons traiter avec développement et avec ensemble, dans cette dernière confé­rence.

 

Que le philosophe, éclairé des seules lumières naturelles, mur­mure dans ses épreuves, qu'il prenne prétexte de ses souffrances pour blasphémer le Ciel et la Providence, ou que, se drapant sous le manteau d'un dédain stoïque, il s'écrie : « Souffrance, je te méprise et tu n'es qu'un vain mot », on le conçoit... mais, nous chrétiens, éclairés d'une lumière plus haute, élevons nos regards vers le céleste avenir, dont les tribulations d'ici‑bas sont la préparation et le gage. Notre Maître ne nous a‑t‑il pas dit que les souffrances étaient le vestibule par où nous devions passer pour entrer dans le royaume de la * gloire[315] ? – Acceptons‑les, comme le témoignage des tendres prédilections de ce Dieu, qui ne nous fait participer à ses tristesses et à ses agonies, qu’afin de nous rendre dignes de l'éternelle couronne qu'il nous prépare.

 

Afin d'embrasser notre sujet dans sa généralité, étudions la souffrance au triple point de vue de la nature, de la grâce et de la gloire.

 

Au point de vue de la nature, la souffrance est pour l'homme un principe de dignité et de force morale. Au point de vue de la grâce, elle est le principe de notre incorporation à la vie divine de Jésus‑Christ. Au point de vue de la gloire, elle est un principe et une source d'espérance.

 

I

 

Avant de parler des avantages de la douleur, et des biens merveilleux qu'elle procure à l'âme, il est utile d'en rappeler la notion philosophique.

 

Saint Thomas[316] définit la douleur : le mal qui * répugne, c’est-à-dire l'obstacle qui s'oppose à l'exercice des facultés de l'âme, ou au libre épanouissement de la vie corporelle et sensitive. – La douleur est une impression qui affecte l'âme et lui répugne, soit lorsque l'esprit ne peut atteindre la vérité qui est son objet, soit lorsque la volonté est frustrée du bien qu'elle poursuit. – Que la douleur siège dans l'esprit ou bien qu'elle siège dans le corps, elle est une impression qui répugne à l'être qui la ressent, elle le déforme à un certain degré et cause en lui un dépérisse­ment et une sorte d'amoindrissement. – Dans l'esprit, le mal ou l'obstacle s'appelle tristesse, regret, angoisse ; dans le corps il s'appelle défaillance, tourment, maladie. Mais quels que soient les caractères et les innombrables formes que revête la douleur, elle n'est autre dans son essence, qu'une contrariété, une discor­dance, un défaut d'équilibre et d'harmonie, dans les facultés intellectuelles ou dans les organes sensibles du corps. – En résumé, la douleur est une entrave qui s'oppose ait mouvement normal de la vie, comme la joie est un mode de convenance qui en favorise la pleine expansion.

 

Les philosophes païens, aidés des seules lumières de la raison, avaient entrevu dans un certain degré les avantages et le prix de la souffrance.

 

Ils la regardaient comme la meilleure école, où l'homme pût se former à la science laborieuse et difficile de lui‑même, et se préparer à remplir un jour les grands devoirs de la vie humaine.

« Malheur, disaient‑ils, à l'enfant de fortune *, bercé dans la fascination du luxe et de la mollesse, à l'homme à qui le monde a constamment souri, et qui jamais n'a senti d'entrave et de con­trariété dans ses désirs. » – Si, chez ces hommes enivrés et corrompus par la prospérité, il y a encore un reste de sensibilité, s'il y a en eux des entrailles de chair, et si un cœur d'homme continue à battre dans leur poitrine, ce ne sera qu'au profit de leur égoïsme et pour l'assouvissement de leurs passions désor­données « Malheur aux peuples, lorsque de tels hommes parviennent à saisir dans leurs mains le sceptre de la puissance publique. Pareils à Tibère et à Néron, ils seront les fléaux du genre humain , la terre entière s'offrira à leurs yeux, comme une proie affectée à la satisfaction de leur orgueil colossal et de leurs appétits les plus démesurés et les plus brutaux. »

 

Ces sages ajoutaient encore : « Quel mortel a jamais consi­déré face à face cette souffrance aux traits rudes et sombres, ou s'est mesuré avec elle corps à corps, sans que bientôt il ne l'ait bénie, comme un doux présent du Ciel. De même que les métaux les plus durs s'amollissent et se fondent sous l'action du feu, ainsi la souffrance transforme les nobles âmes . elle suscite en elles une vertu qui les touche, les restaure, les surnaturalise et les adoucit. »

 

Ainsi voyez le pauvre, qui longtemps a ressenti la gêne et la détresse ; s'il parvient à la fortune, il en usera avec sagesse et avec modération ; il a appris par sa dure expérience combien il en coûte * d'être pauvre, de manger un pain devenu rare, de vivre sur la terre, errant, malade, ignoré. – Voyez l'homme d’État, le prince puissant et respecté ; si avant d'être élevé sur le trône, il a enduré les angoisses et les amertumes de l'exil, s'il a dévoré, à longs traits, l'ingratitude et les outrages, il se laissera, moins qu'un autre, éblouir par la grandeur et l'éclat de sa souve­raineté ; il abaissera volontiers des regards de respect et de compassion, sur un sujet disgracié et obscur ; il sait que la noblesse des pensées et l'élévation du cœur se cachent sous les haillons non moins que sous la pourpre ; il se ressouvient que lui aussi a longtemps vécu proscrit, fugitif, méconnu et diffamé. – Voyez encore le prêtre : lorsque à la mélancolie de ses yeux, à l'altération précoce de ses traits, au sourire résigné de ses lèvres, on juge que la souffrance a souvent visité son âme, il est entouré de plus de respect et de tendresse ; c'est avec une confiance plus entière que les délaissés vont pencher leur âme ulcérée sur la sienne , il leur semble que le remède et la consolation doivent découler de son âme, avec une action plus paternelle et plus miséricordieuse. – Enfin, cet homme éprouvé par de longs et sanglants revers, est‑il un sujet abandonné et obscur ? Bien loin de le mépriser, nous voyons dans sa douleur une purification glo­rieuse de sa vie : un sentiment secret nous dit que c'est là un être privilégié, soigneusement préparé par la main divine, à des desti­nées plus glorieuses que celles du temps. Nous admirons en lui une noblesse plus * éclatante que celle du sang, la noblesse d'une souffrance inaltérablement subie... »

 

Je ne sais si tous pensent ainsi, mais l'âme qui a longtemps et beaucoup souffert, semble moins tenir à la terre. Son organisation altérée et abattue lui donne des apparences plutôt angéliques qu'humaines. Cet homme, cette femme ont passé au milieu des joies de la vie, sans en effleurer même la surface. Une telle condi­tion ne leur imprime‑t‑elle pas comme un immortel essor ? Une voix secrète ne nous dit‑elle pas que ces âmes possèdent une vision plus intime et plus profonde des mystères du Ciel ; que leur cœur est un sanctuaire d'où s'exhale un plus vaste parfum de foi, d'espérance et d'amour.

 

Il y a en Orient certains bois aromatiques que l'on écrase et que l'on broie, pour en faire jaillir la liqueur odoriférante mêlée à leur sève ; ainsi la bonté céleste broie l'homme sous le pres­soir de l'affliction, afin de châtier en lui une chair qui a servi de foyer à d'anciens désordres, de l'affranchir de toute lie de corrup­tion, et qu'il devienne le vase mystérieux, d'où jaillira l'inépuisa­ble source de toutes les vertus.

 

Une chose certaine, c'est qu'il n'y a jamais eu et qu'il n'y aura jamais de sublimité morale, de sainteté héroïque, de vertu digne de ce nom, qui n'ait son principe, ou qui ne puise son essor et sa force, dans une souffrance librement acceptée ou intrépidement subie.

 

D'où vient que notre volonté est souvent chancelante * et indé­cise, que notre vie est semée de si étranges inégalités et de si tristes inconstances, qu'un rien nous abat, qu'une parole peu mesu­rée qui nous a été dite, une variation dans la sérénité du ciel suffisent pour nous faire passer de l'excès de la joie à l'abatte­ment de la tristesse. La cause de ces fluctuations et de ces change­ments n'est autre que l'éloignement et l'horreur instinctive que nous ressentons pour la souffrance.

 

Par ces soins attentifs à repousser les moindres privations et les moindres violences, à écarter de nous tout ce qui s'offre avec l'apparence de la plus légère rigueur, nous nous créons d'in­dignes servitudes. Notre cœur se laisse dominer par autant de tyrans qu'il y a d'impressions dont tour à tour nous subissons les influences. Aucune vertu ne peut subsister dans des âmes aussi versatiles, aucune dignité n'est conciliable avec un caractère flot­tant au vent de tous les changements et de tous les hasards. Aussi l'homme dans cet état se détourne de ses devoirs austères, il devient l'esclave des plus futiles fantaisies ; oubliant que la vie humaine * est une réalité et non pas une fiction, il cherche à se distraire par des amusements frivoles, il livre ses plus belles années en pâture aux plaisirs, à la paresse, à l'ennui, et dévore sans fruit le talent que Dieu lui avait confié. – Dans ces dispo­sitions énervantes, un homme n'a qu'à se présenter à lui, la menace à la bouche, avec puissance de préjudicier à son repos, à ses intérêts, à ses plaisirs, cet homme sera aussitôt son maître ; il aura plein * pouvoir de le soumettre, soit à d'indignes asser­vissements, soit à d'inénarrables tortures.

 

Qu'il y a loin des infinies petitesses de ces âmes molles et efféminées, à l'attitude ferme et magnanime de celui qui, à force de lutter avec vigueur contre la souffrance, s'est rendu comme insensible à ses blessures et à ses traits. Qu'il est beau de le voir serein et majestueux, au milieu des orages et de l'ébran­lement des passions, réalisant la parole du sage : Non contrista­bit justum quidquid ei acciderit[317].

 

Tranquille, il entend le bruit des révolutions, il voit passer les républiques et les dynasties ; on dirait que c'est sous ses pieds et dans des régions inférieures que s'agitent les vains intérêts des hommes. Aucune perturbation de cette terre ne l'émeut, parce qu'il a appris à lire les événements dans cette sagesse infinie qui règle tout par sa prévoyance, et qui ne permet le mai que pour en tirer le bien, par une manifestation éclatante. Il porte en lui comme un sanctuaire de repos et de félicité. Les hommes et les éléments conjurés sont sans puissance pour l'offenser ou lui nuire. L'enverra‑t‑on en exil ? Il répondra avec un grand évê­que : Toute la terre est pour moi patrie et exil. – Le dépouil­lera‑t‑on de ses biens ? Il a appris à les posséder sans leur per­mettre d'enchaîner son cœur. – Le fera‑t‑on mourir ? La mort est pour lui la * transfiguration à une meilleure vie, l'émancipa­tion de ses peines.

 

Telle était la sérénité et l'héroïque constance de saint Jean Chrysostome, condamné à l'exil par Eudoxie, impératrice de Constantinople.

 

« Lorsque je fuyais la ville », disait le Saint, « je ne sentais nullement mon infortune, et j'étais inondé intérieurement des consolations les plus ineffables. – Si l'impératrice m'envoie en exil, me disais‑je, je penserai que la terre et tout ce qu'elle renferme est au Seigneur. – Si elle me fait jeter à. la mer, je me souviendrai de Jonas. – Si elle ordonne qu'on me lapide, je serai le compagnon de saint Étienne. – Si elle me fait décapiter, j'aurai la gloire de Jean‑Baptiste. – Si elle me dépouille de ce que je possède, je songerai que je suis sorti nu du sein de la terre, et que j'y dois rentrer nu et dépouillé de tout. »

 

Le comte de Maistre raconte l'histoire d'une jeune fille qui faisait l'admiration de la ville de Saint‑Pétersbourg. – La souffrance l'avait transfigurée et faisait resplendir dans son attitude et sur sa physionomie le rayon d'une gloire surhumaine et anticipée. Elle était dévorée d'un cancer qui lui rongeait la tête. Déjà le nez et les yeux avaient disparu. Le mal s'avançait sur son front virginal, comme un incendie qui dévore un palais.

 

Toute la ville était émerveillée de la suavité de ses accents et de son angélique résignation, et courait admirer ce ravissant spec­tacle. Lorsqu'on exprimait à la jeune fille de la compassion pour ses souffrances, elle répondait : « Je ne souffre pas tant que vous le pensez, Dieu m'accorde la grâce de penser souvent à lui. » ‑ Elle répondait, un jour, à des personnes qui lui deman­daient : Quelles prières adresserez-vous à Dieu, lorsque vous serez au Ciel ? – Je lui demanderai qu'il vous accorde la grâce de l'aimer, comme je l'aime moi‑même[318].

 

Les païens avaient entrevu ce reflet et cette auréole de beauté et de grandeur, que la souffrance fait tomber sur le front de la créature.

 

Un jour, le prince de leurs philosophes s'était posé ce problème redoutable : Si la divinité daignait jamais descendre sur la terre, sous quelle figure lui conviendrait‑il de se montrer ? Platon se promena longtemps, silencieux, méditatif, passant une à une toutes les figures de l'humanité en revue. – Les physionomies les plus éblouissantes, celles des potentats, ne lui paraissaient pas assez pures. – Enfin, il se représenta un homme maître de ses affections, irréprochable dans ses moindres pensées ; il se plut à le retracer, étranger à toute contention, répondant aux plus cruels traitements par la douceur de la bonté, calme et serein au milieu des déchaînements de l'outrage et des fureurs d'une populace ameutée, rayonnant jusque sur le gibet d'infamie, où l'aurait fait monter l'incompréhensibilité de la vertu.

 

Platon jugea que si l'humanité parvenait jamais à produire une pareille figure, elle aurait accompli * son suprême effort, que la terre n'aurait pas de plus beau spectacle à envier au Ciel, et Platon, avec l'enthousiasme et la solennité d'un sage énonçant une de ces grandes vérités que jamais l'oreille humaine n'a entendue, s'écria : Si la Divinité daignait jamais se rendre visible aux hommes, il n'y aurait qu'une figure digne d'elle, celle du juste souffrant.

 

II

 

Jésus‑Christ a‑t‑il satisfait d'une manière totale et absolue pour nos péchés ; a‑t‑il pris sur lui, non seulement la peine éternelle, mais aussi la peine temporelle qui lui était due ? – Saint Tho­mas répond d'une manière affirmative, et il donne pour preuve l'usage constant de l’Église qui n'impose aucune pénitence aux fidèles admis à la régénération baptismale, et cette tradition uni­verselle qu'une fois l'homme enseveli à la ressemblance de Jésus-Christ dans les eaux du baptême, il y meurt entièrement à ses anciens désordres, il n'a plus aucun châtiment, aucune expiation à subir sur cette terre, et s'il mourait après avoir été régénéré par le sacrement, il serait admis immédiatement à la vision de Dieu, sans passer par les flammes du Purgatoire.

 

Quant aux malheureux violateurs de la virginité baptismale, coupables de fautes graves après la * grâce insigne du premier sacrement, la rédemption n'est plus transmise sous cette forme privilégiée et avec cette mesure pleine et surabondante. Après le baptême, la miséricorde divine ne descend sur nous qu'accom­pagnée d'un mélange de justice. Les mérites infinis et le fruit des douleurs de Jésus‑Christ nous sont toujours acquis, mais à la condition que nous nous les appropriions par une coopération personnelle et par des efforts énergiques et violents. En un mot, la pénitence, comme l'appelle Tertullien, est un baptême labo­rieux. – Dans ce sacrement destiné à faire renaître l'âme morte une seconde fois par le péché, le sang, les larmes de Jésus‑Christ ne nous sont plus donnés afin d'épargner les nôtres, mais afin de les féconder et de les proportionner à la vertu si faible de nos expiations, à l'immensité des dettes contractées par nos crimes.

 

Il s'ensuit qu'il n'y a que deux routes pour parvenir à la vie éternelle : celle de l'innocence et celle de la pénitence.

 

La pénitence est une loi de proportion. – Saint Paul en déter­mine nettement l'intensité et la mesure par ces paroles : « Autant vous avez abusé pour vous procurer des jouissances dans l'usage déréglé des créatures, autant vous devez retrancher dans l'usage permis des créatures[319]. »

La réparation n'est suffi­sante qu'autant qu'elle égale le désordre renfermé dans la faute. Les conditions de l'homme pécheur, dans l’usage qu'il fait des créatures, ne sont plus celles de l'homme qui ne s'est jamais rendu coupable d'aucune offense. Celui qui a eu le malheur de se laisser égarer par la voix du tentateur, et qui adhérant aux appâts grossiers de la créature a préféré sa beauté trompeuse et bornée à la beauté du Créateur, celui‑là est tenu de s'arracher avec effort et au prix des brisements les plus inénarrables, des occasions qui l'ont séduit, et des êtres qui l'ont fasciné ; il faut que, remontant le torrent dont les eaux bourbeuses l'ont entraîné, il châtie avec rigueur un cœur, une imagination, des sens qui se sont mutinés contre la raison et la loi de Dieu, comme il châtie­rait un serviteur indocile et des esclaves révoltés.

 

Le principe fondamental de la pénitence réside dans ce fait, que, pour l'homme déchu une seconde fois, il n'y a qu'un seul mode de réintégration : l'acceptation courageuse et volontaire d'une part de douleur égale à la part de jouissance et de douceur savourée dans l'iniquité et le crime ; d'où il suit, selon la pro­fonde remarque de saint Ignace de Loyola, que la pénitence ne consiste nullement dans le renoncement à tout excès, ou dans le retranchement de ce qui est inutile et superflu. – Supprimer ce qui est de trop, c'est vertu de tempérance[320] et non vertu de péni­tence. – Mais la pénitence n'a lieu que lorsque l'homme se re­tranche ce * qui est convenable, et se prive d'une partie de ce qui est utile ou est nécessaire[321]...

 

Toutefois le mystère n'est pas éclairci.

Il y a eu sur la terre des âmes affranchies de toute trace de péché et d'imperfection. Sans parler de la Très Sainte Vierge conçue sans péché, de saint Jean Baptiste sanctifié dès le sein de sa mère, une multitude d'autres saints ont mené sur cette terre une vie toute céleste, étroitement unis à Dieu, sans que jamais aucun désir grossier, aucune vapeur des sens, aient obscurci la beauté et l'éclat radieux de leur âme. Cependant, ils ont recueilli une part plus abondante à ce vaste héritage de douleur, légué à notre triste humanité *.

 

La souffrance a donc une cause plus haute et plus universelle que l'expiation.

 

Cette cause est la conséquence d'un des mystères les plus pro­fonds et les plus incompréhensibles de notre foi, où se résume toute l'économie du Christianisme, et que nous méditons rare­ment... Ce mystère est celui de l'incorporation de notre vie à la vie divine de Jésus‑Christ.

 

On peut dire en un certain sens, que Jésus‑Christ dans le Ciel n'est pas complet. – Sur le trône, où depuis son Ascension glorieuse, il règne assis à la droite de son Père, il n'y a pas encore la totalité, mais un simple commencement de Jésus‑Christ. – Jésus‑Christ est d'aujourd'hui, d'hier, de tous les siècles[322]. Jésus-Christ et l'universalité des fidèles ne forment qu'un seul esprit et un seul corps, unum corpus et unus spiritus[323]. Ce corps mys­tique de Jésus‑Christ, qui n'est autre que l’Église, s'édifie pro­gressivement : il s'étend et grandit en s'incorporant les élus, dont l'esprit s'ouvre aux rayons de la foi, et le cœur à l'onction de la charité. – Jésus‑Christ n'atteindra son développement parfait, il n'entrera dans la plénitude de ses années et dans la maturité de l'homme, que lorsque l'ange du Seigneur aura marqué le sceau du Dieu vivant, sur le front du dernier des prédestinés. Jusqu'à ce jour, le mystère de l'Ascension continue ; il se pour­suit et s'accroît, chaque fois qu'une âme concourt efficacement à* cette structure divine, et qu'au sortir d'une vie pure, elle se surajoute pour composer la cité céleste, qu'elle se superédifie, comme une pierre vivante, dans l'éternelle Basilique des saints.

 

Or, le corps mystique et collectif de Jésus‑Christ est modelé sur son corps individuel.

 

Jésus‑Christ, pour opérer notre rédemption, n'avait pas besoin de parcourir un espace de trente‑trois ans dans la durée. – A peine conçu, il pouvait s'élancer du sein de sa mère, étincelant de splendeur, et aller étonner le Ciel par son entrée triomphale et imprévue. – Il ne l'a pas voulu. – Pour entrer dans le sanc­tuaire de sa gloire, la voie la plus courte et la plus facile n'était pas celle qui off rait le plus d'attrait à son Cœur. Il a préféré s'élever au Ciel, par les degrés sanglants de ses ignominies et de ses cuisantes douleurs. Il a voulu que l’Éternité entière, la toute‑puissance de ses charmes jaillît des cicatrices mêmes de ses douleurs ; et afin que, dans tout son être, il n'y eût pas une seule partie qui ne rayonnât de son éclat spécial de beauté, il a voulu le livrer tout entier en pâture à la douleur, et des pieds à la tête en ressentir les meurtrières et cruelles atteintes.

 

Ce qui s'est accompli dans Jésus‑Christ individu, doit se per­pétuer dans son corps collectif ou mystique. – Telle est la loi de l'indestructible solidarité établie entre la tête et les membres. – Il ne saurait convenir à ceux‑ci de s'élancer dans la gloire, sans passer par les transformations que le chef a subies. On ne saurait admettre, que * Jésus‑Christ ait voulu frayer deux routes opposées conduisant au Ciel : l'une pour lui, rude et crucifiante, l'autre pour les siens, commode, semée de roses et de délices. Le corps de Jésus‑Christ, nous apprend l'Apôtre, est uni, lié dans toutes ses parties ; il exclut de sa composition tout élément disparate[324]; il est sublimement ordonné et rassemble dans sa structure cette harmonie et cette perfection, qui en feront, un jour, le plus inimitable reflet de la gloire et de la majesté souve­raines. – Or, ne serait‑ce pas, dit saint Bernard, un assorti­ment monstrueux, un contraste étrange et discordant, si une tête couronnée d'épines était unie à un membre délicat, une chair broyée par les verges à une chair nourrie dans le faste et dans la mollesse... Pudeat sub capite spinato membrum esse deli­catum.

 

Ah ! les peines et les afflictions qui nous brisent le cœur, nous arrachent des cris déchirants, et vont jusqu'à nous faire répandre des larmes de sang, sont loin de laisser Jésus‑Christ insensible. – Nul ne le connaît mieux que lui, et n'y compatit plus vive­ment, puisqu'il en a ressenti les impressions, et qu'au jardin des Oliviers, comme dit Isaïe, il a porté personnellement toutes nos défaillances et toutes nos langueurs[325]. – Mais une pitié natu­relle * qui le porterait à supprimer l'épreuve et à tarir à tout propos la source de nos gémissements, ne serait‑elle pas de sa part une inconséquence, un acte de tendresse aveugle et insensée ? Jésus‑Christ pourrait‑il déroger au plan de sa sagesse, abolir les obligations inhérentes à la noblesse de notre origine et aux préro­gatives glorieuses que nous a conférées le baptême ? – Sujets et membres d'un chef divin, notre premier devoir est de suivre notre chef dans toutes ses voies, de passer par toutes les péri­péties que lui‑même a subies. Afin de mériter d'être glorifié un jour avec lui, il est de toute nécessité que, sur cette terre, nous souffrions avec lui : Si tamen compatimur ut et conglorifice­mur [326]. Et de même qu'au terme de notre vie, nous entrerons en participation de l'Ascension de Jésus‑Christ, il faut que réci­proquement, suivant la pensée de l'Apôtre, tant que dure notre pèlerinage, nous complétions en nous, ce qui manque aux angois­ses et aux tortures de sa Passion : adimpleo ea quœ desunt passionum Christi [327].

 

En effet, la Passion de Jésus‑Christ ne s'est point close sur le Golgotha.

 

Sur le Golgotha, Jésus‑Christ a enduré la douleur dans toute son intensité. Sa douleur a été vaste, amère comme les eaux de l'Océan ; elle s'est élevée au‑dessus de toute mesure, de tout exemple, de toute expression ; mais il n'a pas enduré la douleur sous toutes ses physionomies et sous toutes * ses formes. – Il a été percé par des clous, il n'a pas été brûlé à petit feu. – Il a vu ses disciples s'enfuir, effrayés du scandale de la croix ; il n'a pas éprouvé cette autre douleur, moins vive sans doute, niais plus expansive, plus remplie de gémissements et de larmes, d'une mère qui voit la mort arracher de ses bras un enfant adoré. – Il a éprouvé des peines réelles causées par les péchés et par la malice des hommes ; il n'a pas ressenti ces tristesses idéales et fantastiques, d'une âme peu résignée, qui se nourrit de chimères, aspire avec l'ardeur du délire à un avenir qu'elle ne peut attein­dre et ne sait trouver son contentement dans le devoir et la pra­tique austère de la vertu. – Jésus‑Christ a éprouvé la confusion et le repentir de nos péchés à nous ; il n'a pas été bourrelé par le remords et n'a pas enduré la confusion, qui accable le pécheur au souvenir de ses iniquités personnelles. – Tous ces genres de douleurs, que Jésus‑Christ n'a pas endurés dans sa propre per­sonne, il est nécessaire qu'il les complète dans ses membres. – Il faut que la Passion douloureuse du Sauveur se consomme dans tous les temps et sous tous les espaces. Car, de même que plus tard, dans le Ciel, Jésus‑Christ sera tout et en toutes choses par sa béatitude et par sa gloire, ainsi en ce bas monde, jusqu'à la fin des siècles, il doit être tout et en toutes choses, par ses infirmités et ses agonies, Omnia et in omnibus Christus[328]. *

 

Ces considérations expliquent la soif ardente des souffrances dont étaient dévorés les saints, les délices ineffables qui les faisaient tressaillir sur les bûchers et les chevalets, lorsque leurs chairs étaient consumées et leurs os disloqués. L'amour dont ils se sentaient enflammés pour la croix, leur mettait aux lèvres des accents incompréhensibles.

 

Sainte Thérèse, glacée par le froid, tourmentée par des rhu­matismes, brisée par les fatigues et les austérités, mais transper­cée, au plus intime de son âme, du glaive des Séraphins, languis­sante, éperdue, s'écriait : Aut pati, aut mori; ou souffrir ou mourir.

 

Saint Ignace d'Antioche, condamné à périr sous la dent des bêtes, se rendait à Rome, pour prendre part aux jeux solennels, ordonnés par l'empereur Trajan. – Il voyageait entouré de sol­dats, bêtes féroces à face humaine, qui rugissaient autour de lui, comme des tigres et des léopards. Au milieu de leurs vociférations et de leurs clameurs, escorté d'amis et de disciples, qui se pressaient autour de lui, afin de recueillir de sa bouche ses adieux et ses dernières recommandations, il relevait majestueuse­ment son front qui rayonnait déjà d'une gloire céleste et surhu­maine ; saisi d'un saint transport, rempli de l'espérance de Dieu, il prononça des paroles inconnues jusque‑là à la langue humaine :

« Puissais-je », disait‑il, « jouir de la fureur des bêtes... ne vous laissez pis toucher pour moi d'une fausse compassion... Si vous agissez de la sorte contre moi, le premier, j'irriterai les bêtes et les presserai de nie dévorer... Pardonnez‑moi *, mes fils, je sais ce qui m'est utile ; maintenant je commence à devenir un digne disciple de Jésus‑Christ, ne désirant plus ce qui est visible, afin de trouver plus promptement et plus sûrement Jésus‑Christ... Oui, viennent le feu, et la croix, et les bêtes ; viennent le morcellement de mes membres et le brisement de mon corps. » Et au moment où il entendit les lions rugir, il s'écria : « Je suis le froment de Jésus‑Christ, je veux être moulu par la dent des bêtes, afin d'être servi comme un pain pur à la table de Jésus‑Christ[329]. »

Pour comprendre les sentiments qui animaient le saint évêque, et saisir le sens des étranges paroles qui émanaient de ses lèvres, il faut se ressouvenir que Jésus‑Christ, dans l’Évangile, compare. l’Église et le Ciel à un grenier, et les élus à un froment.

 

De cette similitude jaillit toute une doctrine et une haute morale.

 

Le grain de froment n'acquiert toute sa perfection, qu'autant qu'il est soumis à une triple mort, qui a pour effet de susciter en lui une triple dignité et une triple vie.

 

Ainsi l'agriculteur, au déclin de l'automne, enfouit le grain de froment dans le sillon de la terre ; ce grain se dissout, il pourrit sous l'action de l'humidité, se mélange avec d'autres sucs et disparaît, au point qu'un observateur ignorant le croit perdu sans retour ; mais au premier soleil de printemps, ce grain qui semblait à jamais éteint, puise la fécondité dans sa mort apparente, il renaît sous la forme d'un épi rajeuni et renouvelé. – Toutefois, ce n'est pas le terme de la perfection de ce grain de froment il est appelé à une transfiguration plus merveilleuse encore. Pour l'atteindre, il faut qu'il subisse une seconde mort, ce grain sera mis sous la meule, écrasé et réduit en poudre, on en fera du pain, il deviendra la nourriture et la chair de l'homme et aura part à la dignité de sa vie intellectuelle et pensante. – Enfin il est pour ce grain de froment une perfection et une dignité plus cul­minante. Il sera placé sur l'autel ; le prêtre prononcera sur lui les paroles sacramentelles de la consécration ; cette fois, il sera anéanti du tout au tout, jusque dans la racine de sa substance ; il ne restera de lui aucune trace, aucun vestige de son être primitif ; mais en échange, ce pain inerte aura cessé d'être une vile matière, il deviendra le Dieu que les anges adorent[330].

 

Ainsi l'homme ne secoue les entraves grossières de la nature matérielle qui l'obscurcit et le corrompt, il ne sort du transi­toire et du fini pour entrer dans l'éternel et dans l'infini qu'en subissant une triple mort.

 

Pour s'élever au faîte de la perfection et parvenir à retracer en lui l'image effacée de Dieu, il est nécessaire qu'il meure à ses sens, qu'il meure à son esprit et à ses jugements propres, et finalement qu'il s'immole dans son cœur et meure à ses propres affections.

 

Jésus‑Christ est le père de famille et le grand moissonneur céleste. – Du haut du Ciel où il est assis, il voit sur la terre le bon grain se dissoudre et périr sous le feu des afflictions. – Loin de s'en attrister, son Cœur divin tressaille et éclate en trans­ports d'allégresse et de bénédiction « C'est là, s'écrie‑t‑il, mon froment, il s'épure et se transforme il sera digne d'entrer dans ma plénitude; et alors le vœu le plus ardent de mon Cœur sera accompli. »

 

« O mon Père, tous ceux que vous m'avez donnés sont devenus UN avec moi, ils se sont incorporés à ma vie, par une union aussi intime, une affinité aussi admirable, que celle qui, de tous les grains de l'épi broyés sous la même pierre, forme un seul pain et une seule substance, unus panis, unum corpus[331]. » *

 

Magnifique résultat de la souffrance, qui ne nous fait mourir un instant à nous‑mêmes, que pour nous faire vivre en Jésus-Christ d'une vie divine ; qui ne nous ensevelit dans un linceul sombre et douloureux, que pour jeter dans les profondeurs de notre être, la semence de l'immortalité, et nous introduire, par une douce anticipation, dans l'ordre de la gloire et de la résur­rection.

 

III

 

Le Sauveur miséricordieux, afin d'adoucir nos maux et de tempérer nos épreuves dans cette vallée de déceptions et de misè­res, a voulu nous donner le gage certain de ses tendresses, nous offrir les arrhes de la félicité céleste qu'il nous prépare. – Ces arrhes, ce témoignage authentique de la bienheureuse vision, qui faisait soupirer de bonheur l'âme des saints, ce ne sont point les succès éclatants de ce monde, ni une gloire ou une félicité tem­porelle, mais l'épreuve et la souffrance.

 

Les saints n'ambitionnaient pas d'autres biens et ne voulaient pas d'autre salaire de leurs travaux. Rencontraient‑ils un de leurs amis : « Venez, frère, disaient‑ils ; nous avons pour demeure des creux de rocher, où l'on dort sur la terre humide, et où il n'y a pas de lit ; nous nous nourrissons d'herbes sauvages et nous n'avons pour nous rafraîchir que * l'eau des torrents ; autour de nos habitations, nous entendons hurler les bêtes sauvages, moins redoutables, toutefois, que les tyrans inhumains et les hommes barbares dont la haine et l'implacable férocité nous poursuivent sans relâche et sans trêve ; mais venez sans crainte, il y a d'inef­fables joies et d'ineffables consolations , car il y a ineffablement à souffrir... »

 

A première vue, ce langage confond la raison et déconcerte tous nos jugements humains.

 

Mais les saints, vivant sur ces hauts sommets de la foi, entre­voyaient les événements d'ici‑bas et les destinées humaines sous d'autres aspects et à travers d'autres horizons ; ils jugeaient les choses du temps dans leurs relations avec celles de l'éternité, et ils pénétraient le sens profond d'une des plus sublimes paroles qu’aient prononcées les Écritures : l'Espérance est la fille de l'épreuve[332].

 

Sans l'épreuve, il n'y a pas d'espérance.

Supposons, en effet, un homme dont tous les désirs sur cette terre soient satisfaits ; il s'endormira dans cette prospérité fatale ; il n'appellera plus une autre vie ; les célestes pensées seront sans puissance pour le détacher de la boue des choses matérielles et sensibles. – Mais qu'un déshonneur, une cruelle affliction appesantisse, sur cet homme, ses pointes douloureuses et aiguës : aussitôt, comme une liqueur comprimée dans un étroit vaisseau, son cœur anéanti et écrasé sous le poids de la peine, cherche à * s'ouvrir une issue ; ne trouvant plus dans le présent, un seul objet pour s'appuyer, ni qui lui promette du soulagement, il se dégage des entraves éphémères de la durée et de l'espace ; il plon­ge ses regards avides sur les montagnes de la Miséricorde infi­nie, d'où découlent tout rafraîchissement, toute lumière et tout secours.

 

Le patriarche Job, dans sa touchante histoire, nous révèle la profonde économie de la souffrance, et il nous signale les sources abondantes de délices, où les âmes peuvent s'abreuver à longs traits, au milieu des plus cuisantes infortunes.

 

Job avait des troupeaux et d'innombrables brebis, et ces troupeaux sont décimés par des épidémies et des pestes. – Job avait de magnifiques et somptueuses habitations, et ces habita­tions sont dévorées par le feu du Ciel. – Il avait des enfants, objets de sa joie. unis entre eux par l'affection la plus douce, et un jour que ces enfants étaient assis à un fraternel banquet, ils périssent lamentablement écrasés sous des ruines. – Il avait des amis, et ses amis, au lieu de le consoler, le jugent frappé par la main du Ciel, pour quelque crime mystérieux et inconnu. – Il avait une épouse, et son épouse, saisie de dégoût et d'horreur, fuit l'infection de ses plaies. – Enfin il avait un Dieu, à qui il offrait des sacrifices sept fois le jour, et Dieu lui retire la rosée des consolations célestes, et semble l'avoir plongé dans un suprême abandon.

 

Jamais, certes, les eaux débordées de la douleur n'avaient répandu la multitude de leurs flots avec* une impétuosité et une abondance aussi excessive, sur la tête d'une victime. Un moment, le désespoir semble envahir l'âme de Job, et toute sa force paraît comme enchaînée.

 

« La vie », s'écrie‑t‑il, m'est devenue un intolérable poids... Périsse le jour où je suis né, et où il a été dit : un homme est venu au monde... Que ce jour‑là soit couvert de ténèbres, qu'il ne soit plus énuméré dans les mois, et qu'on ne le suppute plus dans les jours de l'année, qu'il ne soit plus illuminé par aucune lumière, et qu'il reste enveloppé d'un brouillard et d'une amertume sans fin... Pourquoi m’avez‑vous fait sortir du sein de ma mère, et ne suis‑je pas mort avant d'avoir vu le, jour ?... Pourquoi ai‑je été bercé sur des genoux, et ai‑je sucé le lait d'une femme ?... Le petit nombre de mes jours, finira‑t‑il bientôt ... Est‑il digne de votre puissance de vous attacher sur une ombre ?... Laissez‑moi, afin que je puisse pleurer ma douleur, avant l'heure fatale, où j'entrerai dans ces terres glacées et silencieuses, que la mort obscurcit de ses ombres[333]. »

 

Mais tout à coup, Job cesse ses plaintes, une * transformation s'opère dans son être, son visage s'illumine, son front, son regard deviennent sereins et radieux , l'hymne de l'espérance s'échappe de ses lèvres, comme un fleuve d'allégresse et de paix. Qu'il est beau de le voir, ce Job, disant naguère aux vers : vous êtes mes frères, et disant à la pourriture : tu es ma sœur, lorsque assis sur son fumier, pareil à un triomphateur, il s'écrie dans l'élan et l'enthousiasme de sa foi : Je sais que mon Rédempteur vit, et qu'un jour je le verrai des yeux de ma chair et non de ceux d'un autre[334].

 

Jamais bouche humaine n'avait fait entendre un cantique plus éloquent et plus divin. Ce modèle du juste éprouvé, broyé, anéanti, descendu au dernier échelon de la misère matérielle et morale, ne se dédommage‑t‑il pas, en un clin d’œil, de tout ce qu'il a souffert ? D'un seul bond il se relève et se place au‑dessus des sens, au‑dessus de la nature, au‑dessus de ce qu'a jamais osé concevoir la raison humaine. – Il embrasse de son regard pro­phétique la durée des siècles, il a l'intuition du jour où il secouera la poussière de son cercueil ; cette intuition est écrite dans la certitude immuable, gravée au fond de son cœur : Je sais que mon Rédempteur vit, et qu'un jour je le verrai de mes yeux et non de ceux d'un autre.

 

Ah ! c'est avec raison, qu'à la suite de son beau cantique, l'admirable Patriarche s'écrie de nouveau : * « Puissent mes discours être écrits dans un livre avec un style de fer, ou être écrits en caractères ineffaçables sur la lame de plomb ou sur la pierre vive[335]. » Sans doute, afin qu'ils puissent être lus par les générations à venir, et remplir des mêmes consolations, l'immen­se famille des déshérités, qui n'a pour nourriture que le pain amer de ses larmes.

 

Ah ! qui d'entre nous a jamais prononcé avec une foi vive, cette parole de Job : Je sais que mon Rédempteur vit, sans qu'aussitôt il n'en ait ressenti les effets ? Cette parole n'a‑t‑elle pas fait lever l'aube de la sérénité au milieu des deuils les plus noirs ? N'a‑t‑elle pas inondé le secret de notre âme d'une joie supérieure et inconnue, au moment même où une larme san­glante s'échappait de nos paupières ? – Errants, dépouillés de tout, jetés à terre par la cupidité triomphante, nous puisions, dans le cortège sans cesse renaissant de nos maux, des motifs d'amour et de confiance. Loin de nous laisser abattre, et d'éclater en impatience et en murmures, nous bénissions Dieu, en entre­voyant dans les secrets de sa justice, les profondeurs infinies de sa miséricorde. Si le Seigneur, disions‑nous, donne du conten­tement à ses amis, que réserve‑t‑il à ses serviteurs ? Si dans la distribution des biens et des maux, il fait pencher la balance envers ceux qui l'offensent et le blasphèment, c'est que, pour * ses amis, toutes les fortunes et tous les empires de la terre lui paraissent un présent de trop peu d'importance. Réjouissons-­nous donc dans nos tribulations, et mesurons notre grandeur à venir à nos amertumes présentes et à la difficulté de notre épreuve.

 

Saint Jean Chrysostome, dans son homélie, sur le mauvais riche et sur le pauvre Lazare, nous révèle la sublime philosophie de la souffrance.

 

Paraphrasant le passage de saint Luc où le riche, plongé dans les tourments, supplie Abraham de permettre à Lazare de lui apporter au moins à l'extrémité de son doigt, une légère goutte d'eau afin de rafraîchir sa langue brûlante et desséchée il com­mente cette parole d'Abraham disant au mauvais riche « Mon fils, souvenez‑vous que vous avez reçu, en votre vie, les biens, et que Lazare a reçu tous les maux ; or, maintenant celui‑ci est consolé, et vous tourmenté. – De plus, entre vous et nous, il se dresse un infranchissable chaos ; de sorte que ceux qui voudraient passer d'ici vers vous ne le peuvent, comme on ne peut passer ici, du lieu où vous êtes[336]. » – De cette * réponse d'Abraham, saint Jean Chrysostome déduit un enseignement admirable.

 

Le mauvais riche, dit Abraham, avait reçu en sa vie ses biens : – Comment cela ? – Le grand commentateur l'explique en disant : Le mauvais riche, au milieu de sa corruption et de sa grande perversité, avait opéré en ce monde de très petits biens. Durant la vie présente, personne ne saurait être mauvais d'une manière absolue ; les plus impies et les plus scélérats obéissent parfois sur certains points à la loi morale ; au milieu de leurs dérèglements, ils conservent quelques restes de vertu naturelle. Inhumains, esclaves de leurs convoitises, il y a cependant de rares et exceptionnelles circonstances, où ils consentent à se montrer justes, cléments, désintéressés. Or Dieu se réservant de les châtier rigoureusement un jour à cause de leurs crimes, et tenant d'autre part, pour l'honneur de sa justice, à ne laisser sans récompense aucune bonne œuvre, si petite et si imparfaite soit‑elle, prodigue souvent en ce monde aux méchants et aux impies des plaisirs et des biens temporels. Il leur accorde, comme au mauvais riche, une vie brillante et somptueuse ; il leur donne des tables exquises et abondantes, des tapis moelleux... une multitude de flatteurs et de parasites, l'éclat et la pompe de toutes les jouissances désirables. – Le mauvais riche avait donc reçu ses biens.

 

Lazare, au contraire, orné de tous les dons célestes, parvenu au pinacle de la perfection par sa patience héroïque, s'était laissé probablement * surprendre par de légères fautes de fragilité. – Il est permis d'admettre qu'au spectacle de l'insolente prospérité de celui dont il implorait en vain les miettes et le superflu, son cœur s'était un instant aigri et révolté. Peut‑être sa foi et sa confiance s'étaient‑elles laissées ébranler et avaient‑elles faibli dans une certaine mesure. Or, Dieu se proposant de mettre Lazare au nombre de ses élus et de le couronner durant l'éternité entière, et d'autre part ne recevant les justes dans son sein que lorsqu'ils sont pleinement purifiés de toute faute, voulut, dans ses secrets desseins, que Lazare, pendant sa carrière terrestre, passât par de longues et difficiles épreuves ; il lui envoya les plaies, la maladie, la pauvreté, l'abandon et les mépris. – Ainsi, Lazare arrivé au terme se trouvait quitte vis‑à‑vis de la justice, il avait reçu ses maux. – Le mauvais riche et le pauvre avaient reçu l'un et l'autre du divin Rémunérateur ce qui leur était dû , le riche, les voluptés, les honneurs, les richesses dans le temps, mais en échange des supplices sans fin et sans mesure dans l'éternité ; le pauvre, des épreuves et des tribulations extrêmes en cette vie, mais en compensation, et à la suite de l'épreuve, une félicité sans mélange et sans altération. – C'est ainsi que l'ordre et l'égalité seront un jour éternellement restaurés, et que la conduite et les desseins cachés de la divine Providence se trouveront pleinement justifiés au jour du jugement.

 

Pénétrons‑nous profondément de ces salutaires considérations, et les adversités de la vie ne parviendront * jamais à nous abat­tre. Alors, loin d'éclater en plaintes et en murmures contre la sévérité de Dieu, lorsque sa main paternelle nous frappe, nous le bénirons à tous les instants, nous recevrons avec gratitude les infirmités du corps et les cruelles tristesses d'esprit comme le signe le plus certain de ses prédilections et de ses tendresses[337]. Dieu châtie ceux qu'il aime[338]. Cette pensée n'ouvrait‑elle pas aux saints la source des consolations les plus solides et les plus eni­vrantes ?

 

En évoquant les souvenirs de notre vie, nous reconnaîtrions aisément que c'est à l'époque des désolations et de grandes amertumes, que notre cœur s'est senti plus vivement touché de l'impression de Dieu et qu'il nous a semblé devenir plus voisins du Ciel.

Ainsi le monde nous a délaissés : nous avons vu nos intimes amis, ceux qui mangeaient notre pain et s'asseyaient à notre table, se détourner pour éviter notre rencontre... Mais, aussitôt le Seigneur, comme une mère tendre, nous a pressés plus amoureu­sement dans ses bras : Dominus autem assumpsit me[339]. *

 

La sombre mort vous a enlevé un fils, que, comme la mère de Tobie, vous appeliez lumière de mes yeux, espérance de mes vieux jours, bâton de mon infirmité[340]... ou, jeune encore, vous êtes réduite à vous isoler du monde pour pleurer votre veuvage prématuré. Mais n'avez‑vous pas obtenu des visions surnaturelles et radieuses ? Vos regards n'ont‑ils pas eu comme des éclaircies sur le céleste avenir ? Dans la clarté des contemplations divines, vous avez entrevu ces êtres chéris et regrettés, goûtant le repos dans un monde meilleur. Dans le secret de vos âmes vous avez entendu qu'ils vous disaient : Nous sommes heureux et nous l'attendons.

 

Ainsi, la douleur, en nous brisant dans ses étreintes, nous arrache à l'amour des choses présentes ; elle est le glaive qui déchire les nuages et nous entrouvre d'autres horizons, en nous élevant à des espérances plus hautes. – Au flambeau des tribu­lations, toutes les fortunes et tous les biens si ardemment ambi­tionnés apparaissent dans leur réalité, et ne sont plus à nos yeux qu'une fumée et des nuages sans consistance. – La vie humaine ne se montre plus à nous que comme un point, suivant le langage de saint Paul : mais ce point est un germe fécond : fructifié par nos larmes, il se convertira en un poids incommensurable de gloire[341]. *

 

Ah ! cessons, enfin, d'accuser le Créateur de sévérité et d'injus­tice. – Si Dieu nous éprouve et nous enlève ce qui nous est cher, s'il fait distiller goutte à goutte sur nous la lie amère des décep­tions et de tous les déchirements, ce n'est nullement, assure l'Apô­tre, pour nous dépouiller, eo quod nolumus expoliari, mais afin de nous revêtir plus promptement et avec plus d'éclat de l'im­mortalité. comme d'un vêtement de dessus : Sed supervestiri[342].

 

Considérons un grand artiste, voulant faire une statue. Il a sous sa main un marbre grossier et informe, il s'arme de son ciseau, il est sans pitié, il frappe à grands coups, il fait voler la pierre en éclats, jusqu'à ce que l'idée qui l'inspire se reflète sur les traits de la statue, et y répande cette grâce et cette majesté qui feront l'admiration de l'univers.

 

Dieu fait de même : armant sa main paternelle du ciseau de la mortification, il taille dans le vif de nos affections ; il ne se laisse émouvoir ni par nos gémissements, ni par nos cris ; il retranche sans pitié ces liens, ces amis, cette santé, cette réputa­tion qui étaient comme des parties vivantes de nous‑mêmes. Au feu de la douleur, il absorbe les attachements, les liens secrets et invisibles nous engageant dans l'amour des choses terrestres et périssables ; il les réduit en fusion ; il élimine violemment tout ce qui reste en nous de scories, d'alliage d'humanité et d'affections sensuelles, afin* que notre âme ainsi spiritualisée de­vienne comme une toile bien préparée, où les rayons de la divine bonté parviendront un jour à déposer leur empreinte : ut absor­beatur quod mortale est a vita[343].

 

L'homme, avant d'être soumis à cette purification, ressemble à un sable souillé et ténébreux , jeté au creuset de la douleur, il se subtilise ; il devient un cristal transparent et limpide, où la gloire substantielle de Dieu, rie rencontrant plus d'obstacle, pourra couler librement comme un fleuve sans fond et sans rives : – alors Dieu sera tout et en toutes choses. – De même que les images du soleil, des palais, des arbres se réfléchissent, avec leurs formes et avec toute leur netteté dans le miroir d'une eau lim­pide, ainsi les perfections des divins attributs, sans perdre leur immuable indivisibilité, se réfléchiront sur tous les élus. Nous serons imbibés des irradiations de la vie divine ; ce sera alors la fin, la consommation, l'époque où les temps auront achevé leur cours, le règne de la stabilité et du repos, règne fortuné que les créatures attendent, qu'elles appellent par leurs longs gémissements, semblables à une mère en travail, qui appelle sa délivrance, et traduit ses souffrances par des cris plaintifs, par de longs et douloureux soupirs, omnis creatura ingemiscit et parturit risque adhuc[344].

 

Telle était l'espérance de l'incomparable mère des Maccha­bées. Elle avait vu de ses yeux les corps * délicats de ses six jeunes enfants déchirés et mis en lambeaux par le fer d'un tyran inhumain. Elle nageait inondée de leur sang et au milieu de leurs membres mutilés et épars. Mais elle entrait en esprit dans les ta­bernacles des éternelles joies, et dans le séjour de la sérénité et des doux transports. – Toute l'horreur que lui inspirait cet effrayant spectacle, tous les brisements et les cruelles meurtrissures faites à son cœur de mère s'évanouissaient sous le soleil de son espé­rance, et elle encourageait le plus jeune en lui disant : « Sou­« viens‑toi, mon fils, que je t'ai porté neuf mois dans mon sein ; je t'ai nourri trois ans de mon lait, je t'ai élevé jusqu'à cette heure... Ah ! méprise la terre et tout ce qui passe, et ne te laisse point ébranler par les menaces de ce tyran cruel : je te demande d'embrasser, de tes regards, le ciel, la terre, et tous les êtres qui y sont... Comprends que c'est Dieu qui les a tirés du néant et a fait la race des hommes. Reçois de lui la mort, afin qu'il te reçoive dans la même miséricorde où déjà sont entrés tes frères[345] ... »

 

Concluons par un dernier trait.

Il y avait en Orient, à l'époque de l'empereur * Théodose, une femme que l'ardeur de la jeunesse, le goût des plaisirs joint aux écueils de la pauvreté, avaient précipitée dans les désordres d'une vie de corruption et de licence.

 

Cette femme s'appelait Marie, elle se convertit sincèrement à Dieu et l’Église l'a couronnée et l'a exaltée sur les autels, sous le nom de Marie l’Égyptienne.

 

Elle se rendit un jour à Jérusalem pour les grandes solennités des fêtes de l'Exaltation de la sainte Croix. Tout à coup, elle crut entendre une voix, venant des rives du Jourdain et des profondeurs de la solitude qui lui criait : Passe, viens à nous et tu trouveras l'innocence et le repos.

 

Sans délai, et quoique le jour commençât à baisser, elle se hâta de courir au lieu indiqué. Mais les eaux étaient profondes, les alentours du fleuve abandonnés et déserts, et la voix, devenant plus pressante, lui criait sans cesse et avec plus d'éclat : Passe, viens à nous et tu trouveras l'innocence et le repos.

 

Pendant qu'elle errait çà et là, dévorée d'anxiété et dans une cruelle attente, elle voit venir à elle sur le rivage, un homme du désert, un de ces grands solitaires au visage transfiguré par la pénitence, à la voix et au regard de thaumaturge.

 

Celui‑ci jette son manteau sur le fleuve et fait signe à l’Égyptienne de s'y placer.

Alors, dans le lointain, aux clartés sereines de la lune, on eût pu voir marcher à sec sur les eaux, la brillante courtisane, fuyant ce qu'elle avait aimé * et allant dans le silence, loin du bruit des hommes, jeter son âme en Dieu, au sein des joies extatiques de la prière, des chastes et austères délices de la pénitence et de l'immolation.

 

Elle vécu au désert de longues années, visitée par les anges, plongée dans les ravissements de la contemplation divine, s'abreu­vant à longs traits des avant‑goûts du Paradis. Puis, elle mourut un jour de Vendredi Saint, loin du regard des hommes, sur les bords d'un torrent abrupt et sauvage, uniquement assistée de Dieu et de ses anges. Il est permis de croire que sa suprême bénédiction et la prière de son agonie furent pour le solitaire qui la guida dans la solitude et, lui faisant aimer les souffrances, ouvrit à son âme les trésors de la paix et fraya à ses pas la route de l’éternelle béatitude.

 

Puissions‑nous, ami lecteur, mériter aussi de vous une pareille faveur. En offrant à vos méditations ces conférences, nous n'avons eu d'autre but, que de détourner les âmes des intérêts bornés du temps, et de les élever à la pensée et au désir du bien futur. – Ces modestes pages, que nous livrons à votre indulgence, ne sont que le viatique de la délivrance, une boussole destinée à orienter notre vie à travers les écueils nombreux de cette terre, une nacelle enfin qui nous aidera peut‑être à atteindre les célestes rivages.

 

Ce livre n'est qu'une réminiscence et un écho affaibli de notre apostolat. Mais, de même qu'au déclin de l'automne, lorsque les arbres se dépouillent * et laissent tomber leurs feuilles jaunis­santes, il se rencontre souvent un passant attardé, qui recueille ces feuilles dédaignées au printemps pour se dresser une couche ou s'en composer un abri ; de même qu'il arrive souvent encore à la semence qui n'a pas jeté de racine dans le champ du père de famille, d'être emportée plus tard par les souffles et les tourbillons de la tempête. au‑delà des déserts et des Océans, et après de longues années d'attente, elle y fait croître des forêts et mûrir des moissons ; ainsi ces études sur nos fins dernières auront peut-être la vertu d'élever les âmes à la pensée des choses futures, ou tout au moins nos faibles paroles seront‑elles pour certains chrétiens attardés, une semence bénie de Dieu et qui fructifiera lorsque le temps de la moisson sera venu. Heureux si elles avaient la vertu de nous aider à travers la course orageuse et incertaine de notre pèlerinage, et de nous faire arriver plus sûre­ment à l'éternel rendez‑vous qui nous attend un jour dans le Cœur du Christ !

 

Si nous osions nous flatter de cette espérance, ami lecteur, nous vous dirions, au revoir !... Le temps est proche où sonnera l'heure du suprême départ, et où le céleste Époux que nous aurons aimé et servi, nous dira : Passe, viens à moi, entre dans la béati­tude et l'éternel repos !

 

FIN

 

 

 

 

 

TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES

 

PREMIERE CONFERENCE

 

DE LA FIN DU MONDE ET DES SIGNES DONT ELLE SERA PRÉCÉDÉE

 

I. Le monde aura une fin, c’est un fait certain et indubitable.

Absur­dité du système Panthéiste. – L'humanité n'est pas soumise à la loi du progrès indéfini. – La doctrine de la fin du monde est une sanction de l'ordre moral. – La raison et la conscience chrétiennes attestent que le monde doit finir. – Cette vérité de la fin du monde est justifiée par la science et l'observation des faits. – Tout ce qui est emporté par le temps, soumis à la mesure, est sujet à périr. – Décadence progressive des éléments. – Témoignage du protestant Schelling.

 

II. La fin du monde est-elle éloignée ou prochaine ?

La date précise est inconnue. – Jésus‑Christ nous a donné des indices destinés à nous faire connaître la proximité de cet événement. – Ces signes ne sont pas seulement des désastres physiques et sociaux analogues à ceux qui se sont produits dans tous les temps. – Les destinées humaines ne seront closes que lorsque la mesure des saints sera remplie ; et personne ne peut connaître le nombre des prédestinés. – Principal signe de l'approche de la fin des temps. – L’Évangile prêché dans tout l'univers et donné. en témoignage à toutes les nations. – Faut‑il entendre ces paroles dans le sens d'une prédication partielle et sommaire, ou les entendre dans leur sens strict et littéral? – A l'heure présente, la loi évan­gélique n'a pas encore été promulguée à tous les peuples. – Les inventions des temps modernes sont le présage de la grande unité annoncée par les prophètes. – Mode et circonstances de la fin du monde. – Elle aura lieu instantanément et à l'improviste. Les hommes alors se seront éloignés de Dieu, comme au temps de Noé. Catastrophe de la chute du mont Granier en Savoie, advenue en 1248, image de la fin du monde.

 

III. Par quelle voie aura lieu cette grande destruction ?

Le monde sera mis en combustion et périra par le feu. – Témoignage des païens. – Cette vérité est confirmée par la science. – Le feu est la première force créée qui ait manifesté son énergie. – Au commencement du monde, les éléments étaient à l'état liquescent et gazeux. – L’Esprit de Dieu procédera par la même voie, quand il s'agira de reconstruire le palais destiné à servir de demeure à l'homme glorifié. – Conséquences pratiques de celle doctrine. – Saint Vincent Ferrier au xive siècle. – Il ressuscite une femme morte, pour attester que la fin du monde était imminente. – Saint Vincent Ferrier, dans sa prophétie, ne s'est pas écarté de la vérité et a parlé suivant les Écritures.

 

 

DEUXIEME CONFERENCE

 

PERSECUTION DE L’ANTÉCHRIST ET CONVERSION DES JUIFS

 

I. Avènement et personnalité de l’Antéchrist.

La fin du monde n'aura pas lieu avant que l’Antéchrist ait paru. Saint Paul l'annonce clairement. Épître aux Thessaloniciens. – L'Antéchrist sera‑t‑il un personnage réel ou un personnage allégorique? L'Antéchrist sera juif. – Il naîtra d'une union illégitime. – Il sera immuablement rebelle à la grâce. – L'esprit mauvais le possédera entièrement. – Il condensera en sa personne la malice et les scélératesses de tous les tyrans et de toits les hommes pervers qui ont apparu depuis le commencement des temps. – Pourquoi Dieu permettra‑t‑il à cet homme de péché de prévaloir? – Portrait de l'Antéchrist dans saint Jean chap. xii. – Faux miracles de l'Antéchrist. – Résurrections appa­rentes. – Feu descendu du Ciel. – Animation d'une statue. – Il supprimera les temps et la loi. – Défection générale. – Signe de la bête. – La déso­lation sera plus grande qu'aux jours néfastes de la grande révolution fran­çaise. – Durée du règne de l'Antéchrist. – Il n'atteindra que progressivement l'apogée de la toute‑puissance. – Nom de l'Antéchrist. – Les docteurs n'ont pu saisir la clef du chiffre énigmatique. – Ce nom restera ignoré jusqu'à l'avènement de la prophétie.

 

II. LES DEUX TÉMOINS HÉNOCH ET ELIE. – Tant que durera la prophétie des deux témoins, ils seront gardés par une force supérieure. – Efficacité de leurs prédications. – Leurs miracles. – Ils vaincront l'obstination des juifs, et les convertiront à celui qu'ils ont crucifié. – Le témoignage des deux témoins achevé, Dieu leur retirera la force dont il les avait investis. – Circonstances de la mort des deux témoins. – Le Seigneur Jésus tuera l'homme de péché par le souffle de sa bouche. – Après la chute de l'Antéchrist, l’Église catholique entrera dans une nouvelle ère de prospérité et de triomphe.

 

III. PROXIMITÉ DE LA VENUE DE L'ANTÉCHRIST.

L'Antéchrist sera maître dit monde. – Les événements qui se dénouent à l'heure présente semblent avoir pour effet la préparation du milieu social où s'exercera sa domination. – Parmi ces événements il faut signaler les inventions actuelles. – La chute des natio­nalités qui prépare le règne de l'Antéchrist. – Le progrès de la maçonnerie qui est un signe de son avènement. – L'Antéchrist établira sa capitale à Jérusalem. – Prépondérance de plus en plus croissante du judaïsme. – Mouvement antisémitique en Allemagne. – Le juif est le mortel ennemi de toutes les races autres que la sienne. – Il est infusionnable. – Il ne cesse de croire à l'avènement de son Messie et il rêve la reconstruction de son temple. – Il règne déjà en Europe, tout annonce qu'il sera maître de l'univers dans peu de temps.

 

IV. CARACTÈRFS DE LA PFRSÉCUFION DE L'ANTÉCHRIST. – Cette persécution sera générale et s’étendra à toute la Terre. Elle sera inspirée par la haine directe de Dieu. – L'Antéchrist se fera rendre un culte de latrie. – La séduction qu'il exercera sera en quelque sorte irrésistible. – Il rebâtira le temple de Jérusalem détruit par Titus. – Il fera des miracles apparents qui fascineront les hommes. – La persécution de l'Antéchrist sera la plus sanglante de toutes celles qu'a subies le Christianisme. – A cause de la puissance et des moyens de destruction dont il sera pourvu. – A cause de la malice du démon, que Dieu déchaînera pour un temps. – L’Antéchrist fera apostasier la presque totalité de l'univers. – Il y aura une multitude de martyrs. – Tous les élus ne seront pas exterminés. – Cette horrible tempête fera disparaître tous les cultes faux. – Elle amènera la réalisation de la prophétie, erit unum ovile et unus pastor. – Il y a eu, dans la vie de l’Église, deux grands jours de triomphe où Jésus‑Christ a été acclamé comme Messie et comme Roi. – Le jour des Rameaux soir de la vie de l’Église. – Le royaume de Dieu devenu le royaume de Notre Seigneur et de son Christ.

 

 

TROISIEME CONFERENCE

 

DE LA RÉSURRECTION DES CORPS ET DU JUGEMENT UNIVERSEL

 

I.  La résurrection des corps est une vérité de foi démontrée par les Écritures.

Le dogme de la résurrection, était le sujet favori de saint Paul. – Il est la base de nos espérances, le principe, le nœud et la conclusion de tout le mystère chrétien. – Magnifique exposé de la doctrine de la Résurrec­tion par saint Paul. – Cette doctrine est contenue dans le symbole que l’Église chante. – A la Résurrection, nous serons identiquement les mêmes, et nous nous reconnaîtrons comme nous nous reconnaissons ici‑bas. – Témoignage de l'Ancien Testament. – Job. – La mère des Macchabées. – Allégories et figures de la Résurrection retracées par saint Jérôme.

 

II. La certitude et les convenances de la résurrection, démontrée par la raison Chrétienne.

La Résurrection est une conséquence du plan du Créateur et elle est exigée par la sagesse de Dieu. – Le corps de l'homme, est l'organe de la vie divine et des sacrements. – L'homme est le Pontife de la création, le trait d'union entre les êtres visibles et les êtres invisibles. – La convenance et la nécessité de la Résurrection résultent de la nature de l'homme. – L'homme dépouillé de son corps est un être mutilé et incom­plet. – La Résurrection est un corollaire de la loi du monde. – La loi du monde est que tout se renouvelle et que rien tic périt. – La trom­pette du jugement rendra‑t‑elle un son matériel ? – Les réprouvés ressuscite­ront‑ils dans un état de santé ? – Quel sera l'âge qu'auront les hommes à la résurrection ? – La Résurrection s'opérera‑t‑elle par le ministère des anges ? – Réfutation des matérialistes. – Les corps ressusciteront, non avec ce qu'ils ont d'adventif et d'accessoire, mais avec ce qu’ils ont d'essentiel et de per­sonnel. – La scène de la Résurrection décrite par le Prophète Ezéchiel.

 

III. LE JUGEMENT UNIVERSEL EST LA CONSÉQUENCE DE LA RÉSURRECTION.

Le jugement universel est une des vérités les plus formellement exprimées par la sainte Écriture. Raisons données par saint Thomas de l'opportunité et de la convenance du jugement. – Les conséquences sociales des actions bonnes et mauvaises opérées par les hommes. – Les faux jugements et les appréciations erronées de l'opinion humaine. – Les lois et les proportions de la justice distributive, telles que Dieu les a établies ici‑bas. – Le jugement aura lieu dans la vallée de Josaphat. – Jésus‑Christ, en tant qu'il est homme et s'est incarné dans le temps sera celui qui prononcera le jugement. – Il sera entouré d'une grande majesté. – Il se montrera visible­ ment aux justes et aux réprouvés. – Désespoir des méchants. – Le jugement est appelé universel parce qu'il s'exercera sur tous les sujets de l'humanité. – Il s'étendra à tous les crimes et à tous les délits. – Il sera définitif et sans appel. – Trois classes d'hommes attireront sur eux une attention spéciale au jugement. – Il Les fils de justice et de lumière. – Les fils de Vol­taire et les coryphées de la libre pensée. – Les fils de Pilate et les Caméléons de la fortune. – Citation au jugement de Dieu, adressée par un prince de Bretagne, à son cruel rival. – Le jugement sera une grande cour de cassation. – Le solitaire d'Allemagne et l'Empereur Othon ...

 

 

QUATRIEME CONFERENCE

 

DU LIEU DE L'IMMORTALITÉ ET DE L'ÉTAT DES CORPS GLORIEUX

 

 

I. Le monde présent est un chantier où tout est en fermentation et en travail. – Témoignage d'une des sommités de la science contemporaine. – Paroles de Leibnitz. – Les saintes Écritures nous annoncent que la terre et les cieux seront renouvelés. – Systèmes des Rationalistes et des Panthéistes, sur l'état des esprits dans la vie future. – Après la Résurrection, le méca­nisme de l'univers sera soumis à d'autres lois. Descriptions de la nouvelle terre par saint Anselme et Guillaume de Paris.

 

II. Structure de la cité de l’immortalité. – Descriptions qu'en a faites saint Jean. – Il n'y aura plus de temple. – Il n’y aura plus de lune ni de soleil. – La tristesse et l'envie seront exclues de la céleste cité. – Les éléments seront appropriés à l'état des corps glorieux. – Les corps glorieux posséderont la subtilité. – L'agilité. – L'impassibilité. – La clarté. – Les corps glorieux seront modelés sur le corps de Jésus‑Christ. – Jésus‑Christ, dans l'Eucharistie, nous offre une image et une représentation des corps glorieux. – La vie des saints nous offre des analogies de l'état où nous serons élevés dans la vie future. – Le Ciel empyrée sera la demeure des élus. – Ils n'y seront pas circonscrits et pourront explorer tous les mondes de la création.

 

III. Magnificence et incommensurable étendue du Temple de l’immortalité.

Des milliards de mondes peuplent les espaces du firmament. – Notre monde solaire n'est auprès d'eux qu'un atome minuscule. – Voie lactée. – Les étoiles sont‑elles habitées ? – Les livres saints sont muets sur ce point. – Réfutation de Flammarion. Les anges président à la direction et au mouvement des sphères étoilées. Tous les mondes du firmament ont par­ticipé à la grâce de la Rédemption. – Pourquoi Jésus‑Christ a‑t‑il choisi le plus petit des astres habités pour en faire le théâtre de ses travaux et de sa mort ? – La Jérusalem céleste est l'épouse sans tache de l'Agneau.

 

IV. Enseignements et conséquences pratiques de la doctrine de la création renouvelée.

Folie de ceux qui s'attachent aux biens périssables et corruptibles d'ici‑bas. – Utilité des tribulations. – La douleur est le champ où l'humanité sème la grande moisson des siècles à venir. – La tourmente des siècles sera suivie d'un éternel apaisement. – Saint Augustin et sainte Monique à Ostie. – Ils sont ravis au pied du trône de la sagesse éternelle. – Cette extase est suivie de la mort de sainte Monique. – État de la vie immortelle. – Toutes les choses y seront soumises au sceptre du fils de Dieu. – La vie humaine après la résurrection sera une pure et perpétuelle contemplation de la divinité. – Aveuglement des hommes qui ne songent jamais au céleste avenir. – La raison humaine est impuissante à rien concevoir au‑delà de ce que nous révèlent les saintes Écritures sur le lieu de l'immortalité.

 

 

CINQUIEME CONFERENCE

 

LE PURGATOIRE

 

Dans le Purgatoire, il y a des souffrances extrêmes et des consolations inénar­rables.

I. Existence du Purgatoire. – L'existence du Purgatoire est attestée dans le livre des Macchabées. – Elle l'est par saint Paul. Épître aux Corinthiens. – Témoignages de saint Grégoire, de saint Thomas, de saint Cyrille. Le dogme du Purgatoire est explicitement formulé par la liturgie sacrée.

 

II. Joies et consolations du Purgatoire. – Les âmes du Purga­toire possèdent le plus précieux de tous les biens : elles ont l'Espérance. – Elles ont la résignation et sont soumises d'une manière absolue à la volonté de Dieu. – Elles aiment leurs tourments, sachant qu'ils hâtent leur déli­vrance et le moment de leur union consommée avec Dieu. – Elles sont semblables au malade subissant une opération douloureuse destinée à le faire renaître à la vie. – Elles sont enflammées d'amour pour Dieu. – Elles se réjouissent de souffrir pour Dieu d'un amour désintéressé. – Elles participent aux suffrages de l’Église. – Elles sont sous l'autel du sacrifice et participent aux fruits de l'oblation eucharistique.

 

III. Lieu du Purgatoire. – Le Pur­gatoire est au centre de la terre. – Un grand nombre d'âmes font leur Purgatoire sur la terre et dans les lieux qu'elles ont habités. – Les morts peuvent apparaître. – Vision d'un pèlerin de Rhodes. – Origine de la fête des morts. – La sœur de saint Malachie est condamnée à faire son Purga­toire au cimetière et à la porte de l'église. – Les âmes du Purgatoire ne sont pas tourmentées par les démons.

 

IV. Souffrance du Purgatoire. – La privation et l'éloignement de Dieu est la peine la plus terrible du Purga­toire. – Cette peine est plus douloureuse que ne l'est la mort d'un fils pour une mère. – Les âmes du Purgatoire sont‑elles soumises à l'action d'un leu matériel ? – L’Église n'a rien défini sur ce point. – Elle n'a pas con­damné l'opinion de l’Église grecque, qui nie l'existence matérielle de ce feu. – Le feu du Purgatoire est une vérité certaine, d'une certitude théologique. Le feu matériel peut agir sur les âmes séparées et sur de purs esprits. Le feu du Purgatoire consume sans relâche et il est sans adoucis­sement. Une heure au milieu des flammes du Purgatoire est plus terrible que mille ans de tortures sur cette terre. – Nous ne savons rien sur la durée du Purgatoire. – Stérilité de nos regrets sur la perte de nos amis, si nous n'y joignons nos suffrages et nos prières. – Exemples de sainte Monique et de saint Ambroise. – Égoïsme de la plupart des chrétiens et oubli presque général des morts. – Les morts sont dans une situation plus douloureuse que celle du paralytique de Bethsaïda. – Plaintes et gémissements des morts. Appel qu'ils font à leurs parents et à leurs amis vivants sur la terre. Histoire de la fille du croisé. – Dévotion pour les morts. – Moyen facile d'obtenir les miséricordes de la dernière heure.

 

 

SIXIEME CONFERENCE

 

DE L'ÉTERNITÉ DES PEINES ET DE LA DESTINÉE MALHEUREUSE

 

Utilité des considérations sur l'Enfer, et obligation qu'ont les pasteurs et les conférenciers de ne pas les omettre. – L'Enfer est une des vérités sur les­quelles Jésus‑Christ insiste plus fortement. – Témoignage de saint Ignace de Loyola. – Témoignage de sainte Thérèse.

 

I. Certitude de l’éternité des peines. – Cette vérité est formellement enseignée par les Écritures. – Les démons et les réprouvés ne peuvent se libérer, ni par le repentir, ni par le secours des prières de l'église et des saints, ni par la destruction de leur être. – Sans l'enfer il n'y a plus de christianisme. – Jésus‑Christ n'est plus notre Sauveur ; la religion devient une imposture. – L'Enfer supprimé l'ordre moral s'écroule. – Le juste et le scélérat atteignent également leur fin dernière et essentielle. – Satan et les plus grands criminels deviennent dans cette supposition des êtres saints. – La croyance à l'Enfer est une croyance universelle et humanitaire. – Témoignage de Virgile. – Doctrine de Platon. – Sans l'Enfer la grandeur n'est plus l'apanage de Dieu. – Dieu devient le vaincu, et l'homme pécheur demeure le victorieux. – La créature obstinément rebelle ne saurait être soumise à une souffrance limitée et adoucie. – Le Purgatoire ne petit suffire à la pleine sanction du gouver­nement divin.

 

II. Peines de l’Enfer. – La peine dit dam. – En quoi cécité spirituelle. – Le dérèglement du jugement de la volonté et de l'ima­gination. L'absence de toute vertu et de toute bonne qualité naturelle et morale. Dégradation profonde des réprouvés. – La peine du feu. – Le feu de l'Enfer est de même nature et de même substance que le nôtre. – Il diffère du feu de la terre par ses propriétés et sa destination. – Il conserve les corps en les consumant. – L'Enfer est appelé la seconde mort. – Le feu de l'Enfer fait subir son action aux âmes séparées et aux purs esprits.

 

III. Lieu de l’Enfer. – L'Enfer est au centre de la terre. – Témoignage des pères et des docteurs. – Argumentation de saint Thomas.

 

IV. Accord et harmonie de la Justice et de la Miséricorde Divine dans le mystère de la réprobation. – Dieu veut le salut éternel de tous les hommes. – Désolation et angoisses de Jésus‑Christ à la dernière Cène. – Dieu ne pour­rait supprimer l'Enfer sans supprimer en même temps le Ciel. – Sans l'Enfer, il n'y aurait pas d’élus. – Tendresse et longanimité de Dieu. – Sa patience et ses industries pour ramener au bien les âmes égarées. – La Rédemption ne peut d'accès aux Enfers. – Le réprouvé n'est susceptible d'aucune grâce suffisante ou efficace. – Proportion entre l'acte dit péché et l'application d'une peine infinie. – Analogie entre la justice de Dieu et la justice humaine. – Doctrine de saint Augustin. – Système de la Métempsycose. – Rationalité apparente de ce système. – Ses inconséquences et son impuissance comme sanction donnée au plan de la Providence et à la loi divine. – L'amour infini ne peut s'opposer à la justice divine parce que c'est l'amour lui‑même qui condamne. – Doctrine de saint Paul sur ce point. – Les réprouvés, maudits par Jésus‑Christ, sont exclus éternellement              des prédilections et des tendresses de son Cœur divin.

 

 

SEPTIEME CONFERENCE

 

DE LA BÉATITUDE ÉTERNELLE ET DE LA VISION SURNATURELLE, DE DIEU

 

La vie éternelle est le terme de nos destinées, – Sans elle la vie de l'homme dans le temps est une énigme sans solution. – Elle est le flambeau qui éclaire nos jugements et redresse nos appréciations. – Elle est la consolation de l'homme courbé sous le poids des peines de la vie. – Elle excède toutes les conceptions de l'entendement humain.

 

I. Le ciel est le repos de Dieu et de ses Oeuvres. – Il est son idéal. – Les plus grands génies dans l'art humain ne peuvent atteindre ici‑bas la perfection de leur idéal. – Dieu atteindra pleinement son idéal. – L'idéal de Dieu, c'est la vie éternelle. – Reflet de la vie éternelle manifesté à saint Jean dans l'île de Pathmos. – Pour la décrire, il a dû parler en figures et en images. – Les ravissements de la vie céleste ne sauraient être énoncés adéquatement par la parole inspirée elle‑même. Saint Paul, ravi au troisième Ciel proclame son impuis­sance sur ce point. Le Ciel est le terme de toutes les œuvres de la nature inspirations plus hautes que celles de l'esprit. – Le Seigneur veut, rendre à et de la grâce. – Le Ciel est l'idéal du Cœur de Dieu. – Le cœur a des ses saints vie pour vie, être pour être. – Il se donnera lui‑même tout entier dans les clartés de son essence.

 

II. De la vision surnaturelle de Dieu. L’homme  ne peut naturellement connaître que par les sens, et l'ange lui‑même ne connaît – Dieu ne peut être vu naturellement par aucune créature. – L'homme ne que par représentation. – Il est de foi que l'homme verra un jour Dieu face à face. – La vie éternelle est le plus haut des miracles. – Elles ne corres­pond à aucun désir et à aucune exigence de notre cœur. –. – Félicité naturelle dont jouiront les enfants morts sans baptême. Les enfants qui n'ont pas reçu, par le baptême, le germe de la gloire ne souffriront pas d'en être exclus – De la lumière de la gloire. – La lumière de la gloire est la lumière même de Dieu. – La vision des élus est une participation à la vision et à la croissance que Dieu a de lui‑même. – Les élus n'auront pas la compréhension de Dieu. – Il leur restera toujours l'infini à voir. La vision de Dieu sera une activité et une marche, toujours ascendantes. Images et similitudes empruntées à l'ordre présent pour éclaircir ces vérités incompréhensi­bles et ineffables.

 

III. Béatitude accidentelle et accessoire des élus dans le ciel. – Dans le Ciel, l'intelligence des élus sera pleinement satisfaite. – La vue de l'essence divine n'absorbera pas les élus au point de les rendre insensibles à l’amitié et aux beautés du monde extérieur. – Les élus dans le Ciel auront la connaissance de toutes les merveilles et de tous les secrets de la création. – Ils auront l'intelligence de tous les mystères de la nature. – Ils auront la pleine intuition du monde surnaturel, de la per­fection et de la nature de tous les esprits. – Le Ciel sera le repos de la volonté de l'homme et l'apaisement de tous les désirs de son cœur. – Dans le Cie l'on se verra et l'on se connaîtra. – Témoignage de saint Cyprien. – Témoignage de Théodore Studite. – Dans le Ciel on s’aimera. – Nos cœurs seront captivés par la beauté et les qualités éminentes des élus. – La reconnaissance au Ciel. – Nos cœurs seront attirés vers nos parents et vers nos amis, par le souvenir des bienfaits que nous en avons reçus. – L'amour des élus s'entretiendra par la conversation et l'échange mutuel des sentiments et des pensées. – Dans le Ciel, il n'y aura plus de compéti­tions et d'envie. – Tous les biens seront communs. – Chaque élu réfléchira sur les autres le rayonnement de ses clartés. – Les élus n'éprouveront aucune tristesse de la damnation de leurs parents ou de leurs amis réprouvés. – Les joies du Ciel sorti des joies pures. – Sur la terre la félicité excessive énerve et corrompt, dans le Ciel elle perfectionne et spiritualise. – Dans le Ciel, les joies sont durables. – Dans le Ciel les joies ne sont soumises à mienne succession. – Le bonheur, comme ici‑bas n'y est pas dispensé goutte à gorille. – Prédication de saint Augustin sur le Ciel dans la ville d'Hippone. – Auprès du Ciel, tous les biens terrestres perdent leur illusion et s'amoindrissent. – Invitation à s'élever aux désirs de la vie future. – Paraphrase du psaume Lœtatus sum in his quœ dicta sunt mihi...

 

 

HUITIEME CONFERENCE

 

Le sacrifice Chrétien, moyen de rédemption.

 

L'Eucharistie est en même temps un des sept sacrements de la loi nouvelle, et le sacrifice où Jésus‑Christ renouvelle le souvenir de sa mort et de sa pas­sion.

 

I. Notions sur le sacrifice en général. – Définition du sacrifice donnée par saint Thomas. – Le sacrifice est un acte public. – Le sacrifice consiste dans l'oblation d'une chose sensible et extérieure à l'homme. Il est de l'essence du sacrifice que la chose offerte soit détruite ou altérée. Le sacrifice est la plus haute reconnaissance du droit et de l'infinie souveraineté de Dieu. – Il a été en usage dans tous les temps et chez tous les peuples. – Pourquoi les démons ont toujours cherché à se faire adjuger des sacri­fices ? – Depuis que Jésus‑Christ s'est immolé sur la croix, les sacrifices san­glants ont cessé sur toute l'étendue de la terre.

 

II. L’Eucharistie est un sacrifice réel et parfait. – Le sacrifice eucharistique renferme les trois éléments essentiels, constitutifs du sacrifice, qui sont le prêtre, la victime, l'immolation. – Le sacrifice de la messe est la représentation du sacrifice de la croix, et il a la même valeur. – Différence entre le sacrifice et le sacre­ment. – A l'autel et à la croix, c'est le même prêtre qui offre. Les ministres sacrés qui célèbrent n'ont qu'un caractère représentatif, Par leurs vêtements, leurs paroles, les cérémonies qu'ils opèrent, ils figurent et reproduisent la personne, et les rites sacrés opérés par Jésus‑Christ. – Excellence et sublimité de la dignité du prêtre magnifiquement retracées par saint Jean Chrysostome. – La politique et la science n'ont jamais pu créer un prêtre. – Vaine tentative faite sur ce point par la révolution française. – Raisons des haines acharnées de l'impiété actuelle contre le prêtre. – A l'autel et à la croix, il y a une même victime. – Dans tout sacrifice, la victime doit apparaître dans un état d'anéantissement et voisin de sa mort. – Signification du mot sacré. – Jésus-Christ ne peut s'offrir à l'autel sous ses traits naturels et sous sa forme humaine. – Jésus‑Christ a institué son sacrifice selon l'ordre de Melchisédech. – Comment, à l'autel, a lieu le changement ou l'altération de l'oblation, condition essentiellement requise pour la réalité du sacrifice ? – Comment Jésus‑Christ devient‑il pain, selon cette parole, Ego sum panis vivus?  – Les enseignements du sacrifice. – Exemples de vertus et de perfections héroïques que nous donne Jésus‑Christ dans sa vie sacramentelle. – A l'autel et à la croix, il y a la même immo­lation. – A l'autel, il y a un glaive. – A l'autel l'immolation a lieu mystique­ment et d'une manière non sanglante. – Le corps de Jésus‑Christ est offert séparément de son sang, afin d'offrir une représentation plus vive de sa passion et de la mort qu'il a subie. – Pourquoi la séparation du corps et du sang n'est‑elle pas effective? – A l'autel la personne du prêtre est identifiée à celle de Jésus-Christ.

 

III. Fruits et avantages du sacrifice de la Messe. Le sacrifice de la messe, infini en valeur, est limité dans ses effets. – Plusieurs messes sont plus profitables qu'une seule. – Le sacrifice de la messe peut être offert en l'honneur des Saints qui sont dans le Ciel. – De tous les suffrages, il est le plus efficace pour le soulagement des morts. – Les fidèles défunts ne peuvent plus participer aux Sacrements de l’Église. – De tous les suffrages pour le soulagement des morts, le sacrifice est le seul qui agisse ex opere operato. – Y a‑t‑il dans le Purgatoire des âmes dont le sacrifice n'accélère pas notablement la délivrance ? – Lorsque les âmes du Purgatoire apparaissent aux vivants, c'est généralement pour leur demander des messes. – Divers exemples de ces apparitions. – Le sacrifice de la messe contribue à la paix de l’Église. – Effets du sacrifice pour la prospérité des biens temporels. – Tristes conséquences de la profanation du dimanche et du refus que font les hommes de participer au sacrifice. – Terrible exemple de l'omission de la messe raconté par saint Antonin, arche­vêque de Florence. – Exemple des deux agriculteurs raconté par le P. Rodri­guez. – Autre exemple raconté par saint Grégoire le Grand. – Fruits spirituels et moraux dit sacrifice de la messe. – Trésor de vertus qu'il suscite dans l'âme des Saints, – La grandeur et l'excellence de Dieu manifestées par le sacrifice. – Révolte de Lucifer et la mise en application du suffrage universel dans le Ciel. – Hommage rendu par Napoléon 1er, à l'Eucharistie.

 

 

 

 

 

NEUVIEME CONFERENCE

 

Du mystère de la souffrance dans ses rapports avec la vie

 

Loi de la souffrance. – Dans quels termes cette loi a‑t‑elle été promulguée ? – Depuis six mille ans l'humanité offre l'image d'un malade et d'un grand supplicié. – Jésus‑Christ n'a pas aboli la douleur, mais il l'a transfigurée. – La croix a réuni le Ciel et la terre qui étaient séparés.

 

I. La douleur considérée au point de vue philosophique, et à l’aide des seules lumière de la raison. – Définition de la douleur par saint Thomas. – Les philosophes païens en avaient entrevu les avantages et le prix. – Ils la regardaient comme la meilleure école où l'homme pût se former à la science de la vie. – Le roi, le riche, le prêtre instruits à l'école de la souffrance. – Les inégalités d'âmes et les inconstances de cœur et de caractère ont leur principe dans l'éloignement et l'aversion de la souffrance. – Portrait du juste antique. – Paroles de Salomon et d'Horace. – Magnanimité et sublime constance de saint Basile et de saint Jean Chrysostome. – La Vierge de Saint‑Pétersbourg. – Platon pressentant l’Évangile. – Sous quels traits de philosophe voulait‑il que la Divinité se manifestât aux hommes ?

 

II. La souffrance dans l’ordre de la grâce et au point de vue de la rédemption . – La souffrance considérée comme expiation. – Prérogatives et avan­tages du baptême. – Le baptême est une rédemption totale. – La péni­tence est un baptême laborieux. – La pénitence est une loi de proportion. – La vertu de pénitence ne doit pas être confondue avec la vertu de tempé­rance. – Les indulgences sanctionnent la loi de la pénitence au lieu de l'infirmer. – Le mystère de la souffrance, conséquence de notre incor­poration à la vie divine de Jésus‑Christ. – Dans quel sens peut‑on dire que Jésus‑Christ dans le Ciel n'est pas complet ? – Solidarité entre Jésus‑Christ et ses membres. – Interprétation et paraphrase de cette parole de saint Paul : Il faut que je complète ce qui manque à la passion de Jésus‑Christ. – Saint Ignace d'Antioche, traîné dans l'amphithéâtre de Rome et condamné à périr sous la dent des bêtes. – Paroles sublimes et ineffables qu'il adressait à ses disciples. – Le grain de froment doit mourir pour renaître. – Par l'effet de sa triple mort le grain de froment parvient successivement à une triple dignité et à une triple vie. – A l'instar du grain de froment, l'homme n'entre aussi dans l'éternel et dans l'infini qu'en subissant une triple mort. – L'homme doit mourir à ses sens, à son jugement propre et à ses affec­tions.

 

III. La souffrance considérée dans l’ordre de la gloire et dans ses relations avec le céleste avenir. – La souffrance suscite en nous le désir et l'espérance des biens célestes. La souffrance est fille de l'épreuve. – La souffrance est ici‑bas la source des joies divines et inef­fables. – Exemple de Job. – La souffrance est un témoignage certain que Dieu nous aime. – Elle est le gage assuré des récompenses qu'il nous réserve dans les siècles à venir. – Une prospérité constante ici‑bas serait un signe de malédiction. – Interprétation et paraphrase de saint Jean Chrysostome sur cette parole d'Abraham au mauvais riche : Souvenez‑vous, mon fils, que vous avez reçu en voire vie vos biens et Lazare ses maux. – En quel sens, sur cette terre, la condition des affligés est‑elle préférable à la condition de ceux que l'on appelle les heureux ? – La souffrance est un laboratoire et un creuset. – Dieu y épure et y perfectionne ses élus afin qu'ils deviennent des pierres vivantes et toutes taillées. – Consolations inénarrables de la mère des Macchabées, lorsqu'elle voyait ses enfants torturés et mis à mort. – Histoire merveilleuse de sainte Marie l’Égyptienne. – Ses austérités et sa mort. – Conclusion de l'auteur.

 

FIN DE LA TABLE

 

 

 

 

 

 

 

 



[1]Librairie Vrin, Paris 1948, 2e édition. ‑ Les citations qui suivent sont extraites des pages 135 à 158 de cet ouvrage. Il en est de même pour les notes numérotées en chiffres.

[2] Manuscrit autobiographique, f. 47.

[3] Personne en France, ajoute en note Mgr Combes, ne me paraît avoir songé à lire Arminjon par‑dessus l’épaule de Thérèse. Mgr Laveille (Sainte Thérèse de l’Enfant‑Jésus, p. 143) cite la deuxième partie du texte que je viens de rappeler, mais se contente d’observer que cet ouvrage « ne paraît pas avoir conservé auprès du public catholique la faveur qu’elle lui accorda ». Le R. P. Petitot a pu écrire tout son livre si remarquable : Sainte Thérèse de Lisieux, Une renaissance spirituelle, sans nommer Arminjon, même pas dans le § 111 du chap. II « Les livres spirituels de Sœur Thérèse » (p. 68‑76). Le P. Piat (Histoire d’une famille, p. 263‑264) observe très justement : « Ces Conférences »(…) « font date dans sa spiritualité », et publie pour la première fois les lignes de Thérèse que je donne plus loin (« je copiai… mon cœur »), mais ne cherche pas à préciser cette relation. En rendant compte de la première édition de cette Introduction dans la Revue d’Ascétique et de Mystique (ri, 89, mars 1947, p. 84‑85), le R.P.M. Olphe‑Galliard s.j. a signalé que ce problème précis avait été abordé, en 1928, dans la revue Il Conforto des Camilliens de Vérone, par le R.P. Alghisio Daniele del Bon, dans une série d’articles intitulés Il Paradisio visto alltraverso la « Storia d’un’ Anima »...

[4] Charles Arminjon, op. cit., p. xxxi

[5] Cf. Histoire d’une âme, p. 513.

[6] Ch. Arminjon, op. cit., 7e Conférence, p. 289‑290.

[7] Ils sont aujourd’hui réintégrés dans l’Histoire d’une âme et on les trouve, bien sûr, dans les manuscrits autobiographiques.

[8] Documentation du Carmel de Lisieux. C’est Thérèse elle‑même qui a daté sa copie.

[9] Cf. Lettre CVI à Céline du 3 avril 1891.

[10] Lcie Delarue‑Mardrus, Sainte Thérèse de Lisieux, p. 93.

[11] Cf. Histoire d’une âme, p. 318, date rectifiée par Documentation du Carmel de Lisieux.

[12] Quelle récompense qu’un tel texte pour un historien. (Note de Mgr Combes.)

[13] Documentation du Carmel de Lisieux.

[14] Lettre lxxii à Céline du 14 juillet 1889.

[15] Un an avant cette lettre, Thérèse avait déjà écrit à Céline le 23 juillet 1888, un an après les entretiens du Belvédère : « Il n’est pas loin. Il est près de nous qui regarde, qui nous mendie cette tristesse, cette agonie... Il en a besoin pour les âmes, pour notre âme. Il veut nous donner une si belle récompense ! Ses ambitions pour nous sont si grandes, mais comment dira‑t‑Il « Mon Tour » si le nôtre n’est venu, si nous ne lui avons rien donné ? »

[16] Nous avons cependant supprimé les lettres de félicitations d’un grand nombre d’évêques qui se trouvaient en tête de l’ouvrage.

[17] Daniel, xiii, 9.

[18] Rom., c. viii, v. 21, 22.

[19] Mgr Pichenot, archevêque de Chambéry.

[20] Hettinger, Apologie du Christianisme, t. iv, ch. xvi

[21] Schelling, Philosophie de la révélation, t. ii, p. 222.

[22] Mt., xxiv, 32, 33.

[23] M., ii, 2, 3, 4.

[24] Mt., xxiv, 8.

[25] Lc, xxi.

[26] Mt., xiii.

[27] Ml., iii.

[28] Za., xiv.

[29] Saint Augustin enseigne que les anges connaissent le nombre des prédes­tinés : il ne s’ensuit pas pourtant qu’ils connaissent la durée du monde, car ils ne peuvent savoir dans quel temps le nombre des prédestinés sera complet.

Ailleurs, il modifie cette opinion en disant que les anges ne connaissent pas, d’une manière absolue, le nombre des prédestinés, mais simplement combien il faut d’élus pour combler les rangs laissés vides par la chute des mauvais anges. Or, les hommes ne sont pas seulement élevés à la béatitude pour sup­pléer aux anges déchus, mais d’après un plan et une intention antérieure à la chute des anges, d’où il suit qu’il peut y avoir plus d’hommes sauvés qu’il n’y a eu d’anges tombés. (Suarez, t. xix, p. 1022.)

[30] Thsal., ii, 2, 3, 4.

[31] Rom., xi, 14, 15. 16, 17,

[32] Th., x, 2.

[33] Cornél. à Lapide, Comment. in Mt., vol. xv, p. 564.

[34] L’abbé Soulié, La Fin du Monde, v. Palmé, 1872. ‑ (l fr.).

[35] Lc, x, 2.

[36] Ps. xxi.

[37] Ps. lxxi.

[38] Isaïe, lxiv, 2, 3, 4.

[39] Isaïe, xxxiv, 5.

[40] Viri Galilæi, quid statis aspicientes in cœlum ? Hic Jesus qui assumptus est a vobis in cœlum, sic veniet, quemadmodum vidistis eum euntem in cœlis. (Act., 1, 10, 11.)

[41] Modicum et jam non videbitis me : et iterum modicum, et videbitis me : quia vado ad Patrem. (Joan., ch. xvi, 16.)

[42] ii Pet., iii, 10.

[43] Dan., xiii, 9.

[44] Mt., xxiv, 77, 38.